Bel Ami - Guy de Maupassant - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1885

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Opis ebooka Bel Ami - Guy de Maupassant

Bel-Ami est un roman réaliste de Guy de Maupassant publié en 1885 sous forme de feuilleton dans Gil Blas et dont l’action se déroule a Paris au xixe siecle, en pleine Révolution industrielle. Ce roman, retrace l’ascension sociale de Georges Duroy, homme ambitieux et séducteur (arriviste - opportuniste), employé au bureau des chemins de fer du Nord, parvenu au sommet de la pyramide sociale parisienne grâce a ses maîtresses et au journalisme. Sur fond de politique coloniale, Maupassant décrit les liens étroits entre le capitalisme, la politique, la presse mais aussi l’influence des femmes, privées de vie politique depuis le code Napoléon et qui ouvrent dans l’ombre pour éduquer et conseiller. Les themes sont éternels : le sexe, l’argent et le pouvoir. L’ouvre se présente comme une petite monographie de la presse parisienne dans la mesure ou Maupassant fait implicitement part de son expérience de reporter. Ainsi l’ascension de Georges Duroy peut etre une allégorie de la propre ascension de Maupassant.

Opinie o ebooku Bel Ami - Guy de Maupassant

Fragment ebooka Bel Ami - Guy de Maupassant

A Propos
Partie 1
Chapitre 1
Chapitre 2
A Propos Maupassant:

Henri René Albert Guy de Maupassant (5 August 1850 – 6 July 1893) was a popular 19th-century French writer. He is one of the fathers of the modern short story. A protege of Flaubert, Maupassant's short stories are characterized by their economy of style and their efficient effortless dénouement. He also wrote six short novels. A number of his stories often denote the futility of war and the innocent civilians who get crushed in it - many are set during the Franco-Prussian War of the 1870s.

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Chapitre 1

 

Quand la caissiere lui eut rendu la monnaie de sa piece de cent sous, Georges Duroy sortit du restaurant.

Comme il portait beau par nature et par pose d'ancien sous-officier, il cambra sa taille, frisa sa moustache d'un geste militaire et familier, et jeta sur les dîneurs attardés un regard rapide et circulaire, un de ces regards de joli garçon, qui s'étendent comme des coups d'épervier.

Les femmes avaient levé la tete vers lui, trois petites ouvrieres, une maîtresse de musique entre deux âges, mal peignée, négligée, coiffée d'un chapeau toujours poussiéreux et vetue toujours d'une robe de travers, et deux bourgeoises avec leurs maris, habituées de cette gargote a prix fixe.

Lorsqu'il fut sur le trottoir, il demeura un instant immobile, se demandant ce qu'il allait faire. On était au 28 juin, et il lui restait juste en poche trois francs quarante pour finir le mois. Cela représentait deux dîners sans déjeuners, ou deux déjeuners sans dîners, au choix. Il réfléchit que les repas du matin étant de vingt-deux sous, au lieu de trente que coutaient ceux du soir, il lui resterait, en se contentant des déjeuners, un franc vingt centimes de boni, ce qui représentait encore deux collations au pain et au saucisson, plus deux bocks sur le boulevard. C'était la sa grande dépense et son grand plaisir des nuits; et il se mit a descendre la rue Notre-Dame-de-Lorette.

Il marchait ainsi qu'au temps ou il portait l'uniforme des hussards, la poitrine bombée, les jambes un peu entrouvertes comme s'il venait de descendre de cheval; et il avançait brutalement dans la rue pleine de monde, heurtant les épaules, poussant les gens pour ne point se déranger de sa route. Il inclinait légerement sur l'oreille son chapeau a haute forme assez défraîchi, et battait le pavé de son talon. Il avait l'air de toujours défier quelqu'un, les passants, les maisons, la ville entiere, par chic de beau soldat tombé dans le civil.

Quoique habillé d'un complet de soixante francs, il gardait une certaine élégance tapageuse, un peu commune, réelle cependant. Grand, bien fait, blond, d'un blond châtain vaguement roussi, avec une moustache retroussée, qui semblait mousser sur sa levre, des yeux bleus, clairs, troués d'une pupille toute petite, des cheveux frisés naturellement, séparés par une raie au milieu du crâne, il ressemblait bien au mauvais sujet des romans populaires.

C'était une de ces soirées d'été ou l'air manque dans Paris. La ville, chaude comme une étuve, paraissait suer dans la nuit étouffante. Les égouts soufflaient par leurs bouches de granit leurs haleines empestées, et les cuisines souterraines jetaient a la rue, par leurs fenetres basses, les miasmes infâmes des eaux de vaisselle et des vieilles sauces.

Les concierges, en manches de chemise, a cheval sur des chaises en paille, fumaient la pipe sous des portes cocheres, et les passants allaient d'un pas accablé, le front nu, le chapeau a la main.

Quand Georges Duroy parvint au boulevard, il s'arreta encore, indécis sur ce qu'il allait faire. Il avait envie maintenant de gagner les Champs-Élysées et l'avenue du bois de Boulogne pour trouver un peu d'air frais sous les arbres; mais un désir aussi le travaillait, celui d'une rencontre amoureuse.

Comment se présenterait-elle? Il n'en savait rien, mais il l'attendait depuis trois mois, tous les jours, tous les soirs. Quelquefois cependant, grâce a sa belle mine et a sa tournure galante, il volait, par-ci, par-la, un peu d'amour, mais il espérait toujours plus et mieux.

La poche vide et le sang bouillant, il s'allumait au contact des rôdeuses qui murmurent, a l'angle des rues: "Venez-vous chez moi, joli garçon?"mais il n'osait les suivre, ne les pouvant payer; et il attendait aussi autre chose, d'autres baisers, moins vulgaires.

Il aimait cependant les lieux ou grouillent les filles publiques, leurs bals, leurs cafés, leurs rues; il aimait les coudoyer, leur parler, les tutoyer, flairer leurs parfums violents, se sentir pres d'elles. C'étaient des femmes enfin, des femmes d'amour. Il ne les méprisait point du mépris inné des hommes de famille.

Il tourna vers la Madeleine et suivit le flot de foule qui coulait accablé par la chaleur. Les grands cafés, pleins de monde, débordaient sur le trottoir, étalant leur public de buveurs sous la lumiere éclatante et crue de leur devanture illuminée. Devant eux, sur de petites tables carrées ou rondes, les verres contenaient des liquides rouges, jaunes, verts, bruns, de toutes les nuances; et dans l'intérieur des carafes on voyait briller les gros cylindres transparents de glace qui refroidissaient la belle eau claire.

Duroy avait ralenti sa marche, et l'envie de boire lui séchait la gorge.

Une soif chaude, une soif de soir d'été le tenait, et il pensait a la sensation délicieuse des boissons froides coulant dans la bouche. Mais s'il buvait seulement deux bocks dans la soirée, adieu le maigre souper du lendemain, et il les connaissait trop, les heures affamées de la fin du mois.

Il se dit: "Il faut que je gagne dix heures et je prendrai mon bock a l'Américain. Nom d'un chien! que j'ai soif tout de meme!" Et il regardait tous ces hommes attablés et buvant, tous ces hommes qui pouvaient se désaltérer tant qu'il leur plaisait. Il allait, passant devant les cafés d'un air crâne et gaillard, et il jugeait d'un coup d'oeil, a la mine, a l'habit, ce que chaque consommateur devait porter d'argent sur lui. Et une colere l'envahissait contre ces gens assis et tranquilles. En fouillant leurs poches, on trouverait de l'or, de la monnaie blanche et des sous. En moyenne, chacun devait avoir au moins deux louis; ils étaient bien une centaine au café; cent fois deux louis font quatre mille francs! Il murmurait: "Les cochons!" tout en se dandinant avec grâce. S'il avait pu en tenir un au coin d'une rue, dans l'ombre bien noire, il lui aurait tordu le cou, ma foi, sans scrupule, comme il faisait aux volailles des paysans, aux jours de grandes manoeuvres.

Et il se rappelait ses deux années d'Afrique, la façon dont il rançonnait les Arabes dans les petits postes du Sud. Et un sourire cruel et gai passa sur ses levres au souvenir d'une escapade qui avait couté la vie a trois hommes de la tribu des Ouled-Alane et qui leur avait valu, a ses camarades et a lui, vingt poules, deux moutons et de l'or, et de quoi rire pendant six mois.

On n'avait jamais trouvé les coupables, qu'on n'avait guere cherché d'ailleurs, l'Arabe étant un peu considéré comme la proie naturelle du soldat.

A Paris, c'était autre chose. On ne pouvait pas marauder gentiment, sabre au côté et revolver au poing, loin de la justice civile, en liberté, il se sentait au coeur tous les instincts du sous-off lâché en pays conquis. Certes il les regrettait, ses deux années de désert. Quel dommage de n'etre pas resté la-bas! Mais voila, il avait espéré mieux en revenant. Et maintenant!… Ah! oui, c'était du propre, maintenant!

Il faisait aller sa langue dans sa bouche, avec un petit claquement, comme pour constater la sécheresse de son palais.

La foule glissait autour de lui, exténuée et lente, et il pensait toujours: "Tas de brutes! tous ces imbéciles-la ont des sous dans le gilet." Il bousculait les gens de l'épaule, et sifflotait des airs joyeux. Des messieurs heurtés se retournaient en grognant; des femmes prononçaient: "En voila un animal!"

Il passa devant le Vaudeville, et s'arreta en face du café Américain, se demandant s'il n'allait pas prendre son bock, tant la soif le torturait. Avant de se décider, il regarda l'heure aux horloges lumineuses, au milieu de la chaussée. Il était neuf heures un quart. Il se connaissait: des que le verre plein de biere serait devant lui, il l'avalerait. Que ferait-il ensuite jusqu'a onze heures?

Il passa. "J'irai jusqu'a la Madeleine, se dit-il, et je reviendrai tout doucement."

Comme il arrivait au coin de la place de l'Opéra, il croisa un gros jeune homme, dont il se rappela vaguement avoir vu la tete quelque part.

Il se mit a le suivre en cherchant dans ses souvenirs, et répétant a mi-voix: "Ou diable ai-je connu ce particulier-la?"

Il fouillait dans sa pensée, sans parvenir a se le rappeler; puis tout d'un coup, par un singulier phénomene de mémoire, le meme homme lui apparut moins gros, plus jeune, vetu d'un uniforme de hussard. Il s'écria tout haut: "Tiens, Forestier!" et, allongeant le pas, il alla frapper sur l'épaule du marcheur. L'autre se retourna, le regarda, puis dit:

"Qu'est-ce que vous me voulez, monsieur?" Duroy se mit a rire:

"Tu ne me reconnais pas?

- Non.

- Georges Duroy du 6e hussards."

Forestier tendit les deux mains:

"Ah! mon vieux! comment vas-tu?

- Tres bien et toi?

- Oh! moi, pas trop; figure-toi que j'ai une poitrine de papier mâché maintenant; je tousse six mois sur douze, a la suite d'une bronchite que j'ai attrapée a Bougival, l'année de mon retour a Paris, voici quatre ans maintenant.

- Tiens! tu as l'air solide, pourtant."

Et Forestier, prenant le bras de son ancien camarade, lui parla de sa maladie, lui raconta les consultations, les opinions et les conseils des médecins, la difficulté de suivre leurs avis dans sa position. On lui ordonnait de passer l'hiver dans le Midi; mais le pouvait-il? Il était marié et journaliste, dans une belle situation.

"Je dirige la politique a La Vie Française. Je fais le Sénat au Salut, et, de temps en temps, des chroniques littéraires pour La Planete. Voila, j'ai fait mon chemin."

Duroy, surpris, le regardait. Il était bien changé, bien muri. Il avait maintenant une allure, une tenue, un costume d'homme posé, sur de lui, et un ventre d'homme qui dîne bien. Autrefois il était maigre, mince et souple, étourdi, casseur d'assiettes, tapageur et toujours en train. En trois ans Paris en avait fait quelqu'un de tout autre, de gros et de sérieux, avec quelques cheveux blancs sur les tempes, bien qu'il n'eut pas plus de vingt-sept ans.

Forestier demanda:

"Ou vas-tu?"

Duroy répondit:

"Nulle part, je fais un tour avant de rentrer.

- Eh bien, veux-tu m'accompagner a La Vie Française, ou j'ai des épreuves a corriger; puis nous irons prendre un bock ensemble.

- Je te suis."

Et ils se mirent a marcher en se tenant par le bras avec cette familiarité facile qui subsiste entre compagnons d'école et entre camarades de régiment.

"Qu'est-ce que tu fais a Paris?" dit Forestier.

Duroy haussa les épaules:

"Je creve de faim, tout simplement. Une fois mon temps fini, j'ai voulu venir ici pour… pour faire fortune ou plutôt pour vivre a Paris; et voila six mois que je suis employé aux bureaux du chemin de fer du Nord, a quinze cents francs par an, rien de plus."

Forestier murmura:

"Bigre, ça n'est pas gras.

- Je te crois. Mais comment veux-tu que je m'en tire? Je suis seul, je ne connais personne, je ne peux me recommander a personne. Ce n'est pas la bonne volonté qui me manque, mais les moyens."

Son camarade le regarda des pieds a la tete, en homme pratique, qui juge un sujet, puis il prononça d'un ton convaincu:

"Vois-tu, mon petit, tout dépend de l'aplomb, ici. Un homme un peu malin devient plus facilement ministre que chef de bureau. Il faut s'imposer et non pas demander. Mais comment diable n'as-tu pas trouvé mieux qu'une place d'employé au Nord?"

Duroy reprit:

"J'ai cherché partout, je n'ai rien découvert. Mais j'ai quelque chose en vue en ce moment, on m'offre d'entrer comme écuyer au manege Pellerin. La, j'aurai, au bas mot, trois mille francs."

Forestier s'arreta net!

"Ne fais pas ça, c'est stupide, quand tu devrais gagner dix mille francs. Tu te fermes l'avenir du coup. Dans ton bureau, au moins, tu es caché, personne ne te connaît, tu peux en sortir, si tu es fort, et faire ton chemin. Mais une fois écuyer, c'est fini. C'est comme si tu étais maître d'hôtel dans une maison ou tout Paris va dîner. Quand tu auras donné des leçons d'équitation aux hommes du monde ou a leurs fils, ils ne pourront plus s'accoutumer a te considérer comme leur égal."

Il se tut, réfléchit quelques secondes, puis demanda:

"Es-tu bachelier?

- Non. J'ai échoué deux fois.

- Ça ne fait rien, du moment que tu as poussé tes études jusqu'au bout. Si on parle de Cicéron ou de Tibere, tu sais a peu pres ce que c'est?

- Oui, a peu pres.

- Bon, personne n'en sait davantage, a l'exception d'une vingtaine d'imbéciles qui ne sont pas fichus de se tirer d'affaire. Ça n'est pas difficile de passer pour fort, va; le tout est de ne pas se faire pincer en flagrant délit d'ignorance. On manoeuvre, on esquive la difficulté, on tourne l'obstacle, et on colle les autres au moyen d'un dictionnaire. Tous les hommes sont betes comme des oies et ignorants comme des carpes."

Il parlait en gaillard tranquille qui connaît la vie, et il souriait en regardant passer la foule. Mais tout d'un coup il se mit a tousser, et s'arreta pour laisser finir la quinte, puis, d'un ton découragé:

"N'est-ce pas assommant de ne pouvoir se débarrasser de cette bronchite? Et nous sommes en plein été. Oh! cet hiver, j'irai me guérir a Menton. Tant pis, ma foi, la santé avant tout. "

Ils arriverent au boulevard Poissonniere, devant une grande porte vitrée, derriere laquelle un journal ouvert était collé sur les deux faces. Trois personnes arretées le lisaient.

Au-dessus de la porte s'étalait, comme un appel, en grandes lettres de feu dessinées par des flammes de gaz: La Vie Française. Et les promeneurs passant brusquement dans la clarté que jetaient ces trois mots éclatants apparaissaient tout a coup en pleine lumiere, visibles, clairs et nets comme au milieu du jour, puis rentraient aussitôt dans l'ombre.

Forestier poussa cette porte: "Entre", dit-il. Duroy entra, monta un escalier luxueux et sale que toute la rue voyait, parvint dans une antichambre, dont les deux garçons de bureau saluerent son camarade, puis s'arreta dans une sorte de salon d'attente, poussiéreux et fripé, tendu de faux velours d'un vert pisseux, criblé de taches et rongé par endroits, comme si des souris l'eussent grignoté.

"Assieds-toi, dit Forestier, je reviens dans cinq minutes."

Et il disparut par une des trois sorties qui donnaient dans ce cabinet.

Une odeur étrange, particuliere, inexprimable, l'odeur des salles de rédaction, flottait dans ce lieu. Duroy demeurait immobile, un peu intimidé, surpris surtout. De temps en temps des hommes passaient devant lui, en courant, entrés par une porte et partis par l'autre avant qu'il eut le temps de les regarder.

C'étaient tantôt des jeunes gens, tres jeunes, l'air affairé, et tenant a la main une feuille de papier qui palpitait au vent de leur course; tantôt des ouvriers compositeurs, dont la blouse de toile tachée d'encre laissait voir un col de chemise bien blanc et un pantalon de drap pareil a celui des gens du monde; et ils portaient avec précaution des bandes de papier imprimé, des épreuves fraîches, tout humides. Quelquefois un petit monsieur entrait, vetu avec une élégance trop apparente, la taille trop serrée dans la redingote, la jambe trop moulée sous l'étoffe, le pied étreint dans un soulier trop pointu, quelque reporter mondain apportant les échos de la soirée.

D'autres encore arrivaient, graves, importants, coiffés de hauts chapeaux a bords plats, comme si cette forme les eut distingués du reste des hommes.

Forestier reparut tenant par le bras un grand garçon maigre, de trente a quarante ans, en habit noir et en cravate blanche, tres brun, la moustache roulée en pointes aiguës, et qui avait l'air insolent et content de lui.

Forestier lui dit:

"Adieu, cher maître."

L'autre lui serra la main:

"Au revoir, mon cher", et il descendit l'escalier en sifflotant, la canne sous le bras.

Duroy demanda:

"Qui est-ce?

- C'est Jacques Rival, tu sais, le fameux chroniqueur, le duelliste. Il vient de corriger ses épreuves. Garin, Montel et lui sont les trois premiers chroniqueurs d'esprit et d'actualité que nous ayons a Paris. Il gagne ici trente mille francs par an pour deux articles par semaine."

Et comme ils s'en allaient, ils rencontrerent un petit homme a longs cheveux, gros, d'aspect malpropre, qui montait les marches en soufflant.

Forestier salua tres bas.

"Norbert de Varenne, dit-il, le poete, l'auteur des Soleils morts, encore un homme dans les grands prix. Chaque conte qu'il nous donne coute trois cents francs, et les plus longs n'ont pas deux cents lignes. Mais entrons au Napolitain, je commence a crever de soif."

Des qu'ils furent assis devant la table du café, Forestier cria: " Deux bocks!" et il avala le sien d'un seul trait, tandis que Duroy buvait la biere a lentes gorgées, la savourant et la dégustant, comme une chose précieuse et rare.

Son compagnon se taisait, semblait réfléchir, puis tout a coup:

"Pourquoi n'essaierais-tu pas du journalisme?"

L'autre, surpris, le regarda; puis il dit:

"Mais… c'est que… je n'ai jamais rien écrit.

- Bah! on essaie, on commence. Moi, je pourrais t'employer a aller me chercher des renseignements, a faire des démarches et des visites. Tu aurais, au début, deux cent cinquante francs et tes voitures payées. Veux-tu que j'en parle au directeur?

- Mais certainement que je veux bien,

- Alors, fais une chose, viens dîner chez moi demain; j'ai cinq ou six personnes seulement, le patron, M. Walter, sa femme, Jacques Rival et Norbert de Varenne, que tu viens de voir, plus une amie de Mme Forestier. Est-ce entendu?"

Duroy hésitait, rougissant, perplexe. Il murmura enfin:

"C'est que… je n'ai pas de tenue convenable."

Forestier fut stupéfait:

"Tu n'as pas d'habit? Bigre! en voila une chose indispensable pourtant. A Paris, vois-tu, il vaudrait mieux n'avoir pas de lit que pas d'habit."

Puis, tout a coup, fouillant dans la poche de son gilet, il en tira une pincée d'or, prit deux louis, les posa devant son ancien camarade, et, d'un ton cordial et familier:

"Tu me rendras ça quand tu pourras. Loue ou achete au mois, en donnant un acompte, les vetements qu'il te faut; enfin arrange-toi, mais viens dîner a la maison, demain, sept heures et demie, 17, rue Fontaine."

Duroy, troublé, ramassait l'argent en balbutiant:

"Tu es trop aimable, je te remercie bien, sois certain que je n'oublierai pas… "

L'autre l'interrompit: "Allons, c'est bon. Encore un bock, n'est-ce pas?" Et il cria: "Garçon, deux bocks!"

Puis, quand ils les eurent bus, le journaliste demanda:

"Veux-tu flâner un peu, pendant une heure?

- Mais certainement."

Et ils se remirent en marche vers la Madeleine.

"Qu'est-ce que nous ferions bien? demanda Forestier. On prétend qu'a Paris un flâneur peut toujours s'occuper; ça n'est pas vrai. Moi, quand je veux flâner, le soir, je ne sais jamais ou aller. Un tour au Bois n'est amusant qu'avec une femme, et on n'en a pas toujours une sous la main; les cafés-concerts peuvent distraire mon pharmacien et son épouse, mais pas moi. Alors, quoi faire? Rien. Il devrait y avoir ici un jardin d'été, comme le parc Monceau, ouvert la nuit, ou on entendrait de la tres bonne musique en buvant des choses fraîches sous les arbres. Ce ne serait pas un lieu de plaisir, mais un lieu de flâne; et on paierait cher pour entrer, afin d'attirer les jolies dames. On pourrait marcher dans des allées bien sablées, éclairées a la lumiere électrique, et s'asseoir quand on voudrait pour écouter la musique de pres ou de loin. Nous avons eu a peu pres ça autrefois chez Musard, mais avec un gout de bastringue et trop d'airs de danse, pas assez d'étendue, pas assez d'ombre, pas assez de sombre. Il faudrait un tres beau jardin, tres vaste. Ce serait charmant. Ou veux-tu aller?"

Duroy, perplexe, ne savait que dire; enfin, il se décida:

"Je ne connais pas les Folies-Bergere. J'y ferais volontiers un tour. "

Son compagnon s'écria:

"Les Folies-Bergere, bigre? nous y cuirons comme dans une rôtissoire. Enfin, soit, c'est toujours drôle."

Et ils pivoterent sur leurs talons pour gagner la rue du Faubourg-Montmartre.

La façade illuminée de l'établissement jetait une grande lueur dans les quatre rues qui se joignent devant elle. Une file de fiacres attendait la sortie.

Forestier entrait, Duroy l'arreta:

"Nous oublions de passer au guichet."

L'autre répondit d'un ton important:

"Avec moi on ne paie pas."

Quand il s'approcha du contrôle, les trois contrôleurs le saluerent. Celui du milieu lui tendit la main. Le journaliste demanda:

"Avez-vous une bonne loge?

- Mais certainement, monsieur Forestier."

Il prit le coupon qu'on lui tendait, poussa la porte matelassée, a battants garnis de cuir, et ils se trouverent dans la salle.

Une vapeur de tabac voilait un peu, comme un tres fin brouillard, les parties lointaines, la scene et l'autre côté du théâtre. Et s'élevant sans cesse, en minces filets blanchâtres, de tous les cigares et de toutes les cigarettes que fumaient tous ces gens, cette brume légere montait toujours, s'accumulait au plafond, et formait, sous le large dôme, autour du lustre, au-dessus de la galerie du premier chargée de spectateurs, un ciel ennuagé de fumée.

Dans le vaste corridor d'entrée qui mene a la promenade circulaire, ou rôde la tribu parée des filles, melée a la foule sombre des hommes, un groupe de femmes attendait les arrivants devant un des trois comptoirs ou trônaient, fardées et défraîchies, trois marchandes de boissons et d'amour.

Les hautes glaces, derriere elles, reflétaient leurs dos et les visages des passants.

Forestier ouvrait les groupes, avançait vite, en homme qui a droit a la considération.

Il s'approcha d'une ouvreuse.

"La loge dix-sept? dit-il.

- Par ici, monsieur."

Et on les enferma dans une petite boîte en bois, découverte, tapissée de rouge, et qui contenait quatre chaises de meme couleur, si rapprochées qu'on pouvait a peine se glisser entre elles. Les deux amis s'assirent: et, a droite comme a gauche, suivant une longue ligne arrondie aboutissant a la scene par les deux bouts, une suite de cases semblables contenait des gens assis également et dont on ne voyait que la tete et la poitrine.

Sur la scene, trois jeunes hommes en maillot collant, un grand, un moyen, un petit, faisaient, tour a tour, des exercices sur un trapeze.

Le grand s'avançait d'abord, a pas courts et rapides, en souriant, et saluait avec un mouvement de la main comme pour envoyer un baiser.

On voyait, sous le maillot, se dessiner les muscles des bras et des jambes; il gonflait sa poitrine pour dissimuler son estomac trop saillant; et sa figure semblait celle d'un garçon coiffeur, car une raie soignée ouvrait sa chevelure en deux parties égales, juste au milieu du crâne. Il atteignait le trapeze d'un bond gracieux, et, pendu par les mains, tournait autour comme une roue lancée; ou bien, les bras raides, le corps droit, il se tenait immobile, couché horizontalement dans le vide, attaché seulement a la barre fixe par la force des poignets.

Puis il sautait a terre, saluait de nouveau en souriant sous les applaudissements de l'orchestre, et allait se coller contre le décor, en montrant bien, a chaque pas, la musculature de sa jambe.

Le second, moins haut, plus trapu, s'avançait a son tour et répétait le meme exercice, que le dernier recommençait encore, au milieu de la faveur plus marquée du public.

Mais Duroy ne s'occupait guere du spectacle, et, la tete tournée, il regardait sans cesse derriere lui le grand promenoir plein d'hommes et de prostituées.

Forestier lui dit:

"Remarque donc l'orchestre: rien que des bourgeois avec leurs femmes et leurs enfants, de bonnes tetes stupides qui viennent pour voir. Aux loges, des boulevardiers; quelques artistes, quelques filles de demi-choix; et, derriere nous, le plus drôle de mélange qui soit dans Paris. Quels sont ces hommes? Observe- les. Il y a de tout, de toutes les castes, mais la crapule domine. Voici des employés, employés de banque, de magasin, de ministere, des reporters, des souteneurs, des officiers en bourgeois, des gommeux en habit, qui viennent de dîner au cabaret et qui sortent de l'Opéra avant d'entrer aux Italiens, et puis encore tout un monde d'hommes suspects qui défient l'analyse. Quant aux femmes, rien qu'une marque: la soupeuse de l'Américain, la fille a un ou deux louis qui guette l'étranger de cinq louis et prévient ses habitués quand elle est libre. On les connaît toutes depuis six ans; on les voit tous les soirs, toute l'année, aux memes endroits, sauf quand elles font une station hygiénique a Saint- Lazare ou a Lourcine."

Duroy n'écoutait plus. Une de ces femmes, s'étant accoudée a leur loge, le regardait. C'était une grosse brune a la chair blanchie par la pâte, a l'oeil noir, allongé, souligné par le crayon, encadré sous des sourcils énormes et factices. Sa poitrine, trop forte, tendait la soie sombre de sa robe; et ses levres peintes, rouges comme une plaie, lui donnaient quelque chose de bestial, d'ardent, d'outré, mais qui allumait le désir cependant.

Elle appela, d'un signe de tete, une de ses amies qui passait, une blonde aux cheveux rouges, grasse aussi, et elle lui dit d'une voix assez forte pour etre entendue:

"Tiens, v'la un joli garçon: s'il veut de moi pour dix louis, je ne dirai pas non."

Forestier se retourna, et, souriant, il tapa sur la cuisse de Duroy:

"C'est pour toi, ça: tu as du succes, mon cher. Mes compliments."

L'ancien sous-off avait rougi; et il tâtait, d'un mouvement machinal du doigt, les deux pieces d'or dans la poche de son gilet.

Le rideau s'était baissé; l'orchestre maintenant jouait une valse.

Duroy dit:

"Si nous faisions un tour dans la galerie?

- Comme tu voudras."

Ils sortirent, et furent aussitôt entraînés dans le courant des promeneurs. Pressés, poussés, serrés, ballottés, ils allaient, ayant devant les yeux un peuple de chapeaux. Et les filles, deux par deux, passaient dans cette foule d'hommes, la traversaient avec facilité, glissaient entre les coudes, entre les poitrines, entre les dos, comme si elles eussent été bien chez elles, bien a l'aise, a la façon des poissons dans l'eau, au milieu de ce flot de mâles.

Duroy ravi, se laissait aller, buvait avec ivresse l'air vicié par le tabac, par l'odeur humaine et les parfums des drôlesses. Mais Forestier suait, soufflait, toussait.

"Allons au jardin", dit-il.

Et, tournant a gauche, ils pénétrerent dans une espece de jardin couvert, que deux grandes fontaines de mauvais gout rafraîchissaient. Sous des ifs et des thuyas en caisse, des hommes et des femmes buvaient sur des tables de zinc.

"Encore un bock? demanda Forestier.

Oui, volontiers."

Ils s'assirent en regardant passer le public.

De temps en temps, une rôdeuse s'arretait, puis demandait avec un sourire banal: "M'offrez-vous quelque chose, monsieur?" Et comme Forestier répondait: "Un verre d'eau a la fontaine", elle s'éloignait en murmurant: "Va donc, mufle!"

Mais la grosse brune qui s'était appuyée tout a l'heure derriere la loge des deux camarades reparut, marchant arrogamment, le bras passé sous celui de la grosse blonde. Cela faisait vraiment une belle paire de femmes, bien assorties.

Elle sourit en apercevant Duroy, comme si leurs yeux se fussent dit déja des choses intimes et secretes; et, prenant une chaise, elle s'assit tranquillement en face de lui et fit asseoir son amie, puis elle commanda d'une voix claire: "Garçon, deux grenadines!" Forestier, surpris, prononça: "Tu ne te genes pas, toi!"

Elle répondit:

"C'est ton ami qui me séduit. C'est vraiment un joli garçon. Je crois qu'il me ferait faire des folies!"

Duroy, intimidé, ne trouvait rien a dire. Il retroussait sa moustache frisée en souriant d'une façon niaise. Le garçon apporta les sirops, que les femmes burent d'un seul trait; puis elles se leverent, et la brune, avec un petit salut amical de la tete et un léger coup d'éventail sur le bras, dit a Duroy: "Merci, mon chat. Tu n'as pas la parole facile."

Et elles partirent en balançant leur croupe.

Alors Forestier se mit a rire:

"Dis donc, mon vieux, sais-tu que tu as vraiment du succes aupres des femmes? Il faut soigner ça. Ça peut te mener loin."

Il se tut une seconde, puis reprit, avec ce ton reveur des gens qui pensent tout haut:

"C'est encore par elles qu'on arrive le plus vite."

Et comme Duroy souriait toujours sans répondre, il demanda:

"Est-ce que tu restes encore? Moi, je vais rentrer, j'en ai assez."

L'autre murmura:

"Oui, je reste encore un peu. Il n'est pas tard."

Forestier se leva:

"Eh bien, adieu, alors. A demain. N'oublie pas? 17, rue Fontaine, sept heures et demie.

- C'est entendu; a demain. Merci."

Ils se serrerent la main, et le journaliste s'éloigna.

Des qu'il eut disparu, Duroy se sentit libre, et de nouveau il tâta joyeusement les deux pieces d'or dans sa poche; puis, se levant, il se mit a parcourir la foule qu'il fouillait de l'oeil.

Il les aperçut bientôt, les deux femmes, la blonde et la brune, qui voyageaient toujours de leur allure fiere de mendiantes, a travers la cohue des hommes.

Il alla droit sur elles, et quand il fut tout pres, il n'osa plus.

La brune lui dit:

"As-tu retrouvé ta langue?"

Il balbutia: "Parbleu", sans parvenir a prononcer autre chose que cette parole.

Ils restaient debout tous les trois, arretés, arretant le mouvement du promenoir, formant un remous autour d'eux.

Alors, tout a coup, elle demanda:

"Viens-tu chez moi?"

Et lui, frémissant de convoitise, répondit brutalement .

"Oui, mais je n'ai qu'un louis dans ma poche."

Elle sourit avec indifférence:

"Ça ne fait rien."

Et elle prit son bras en signe de possession.

Comme ils sortaient, il songeait qu'avec les autres vingt francs il pourrait facilement se procurer, en location, un costume de soirée pour le lendemain.


Chapitre 2

 

"Monsieur Forestier, s'il vous plaît?

- Au troisieme, la porte a gauche."

Le concierge avait répondu cela d'une voix aimable ou apparaissait une considération pour son locataire. Et Georges Duroy monta l'escalier.

Il était un peu gené, intimidé, mal a l'aise. Il portait un habit pour la premiere fois de sa vie, et l'ensemble de sa toilette l'inquiétait: Il la sentait défectueuse en tout, par les bottines non vernies mais assez fines cependant, car il avait la coquetterie du pied, par la chemise de quatre francs cinquante achetée le matin meme au Louvre, et dont le plastron trop mince ce cassait déja. Ses autres chemises, celles de tous les jours, ayant des avaries plus ou moins graves, il n'avait pu utiliser meme la moins abîmée.

Son pantalon, un peu' trop large, dessinait mal la jambe, semblait s'enrouler autour du mollet, avait cette apparence fripée que prennent les vetements d'occasion sur les membres qu'ils recouvrent par aventure. Seul, l'habit n'allait pas mal, s'étant trouvé a peu pres juste pour la taille.

Il montait lentement les marches, le coeur battant, l'esprit anxieux, harcelé surtout par la crainte d'etre ridicule; et, soudain, il aperçut en face de lui un monsieur en grande toilette qui le regardait. Ils se trouvaient si pres l'un de l'autre que Duroy fit un mouvement en arriere, puis il demeura stupéfait: c'était lui-meme, reflété par une haute glace en pied qui formait sur le palier du premier une longue perspective de galerie. Un élan de joie le fit tressaillir, tant il se jugea mieux qu'il n'aurait cru.

N'ayant chez lui que son petit miroir a barbe, il n'avait pu se contempler entierement, et comme il n'y voyait que fort mal les diverses parties de sa toilette improvisée, il s'exagérait les imperfections, s'affolait a l'idée d'etre grotesque.

Mais voila qu'en s'apercevant brusquement dans la glace, il ne s'était pas meme reconnu; il s'était pris pour un autre, pour un homme du monde, qu'il avait trouvé fort bien, fort chic, au premier coup d'oeil.

Et maintenant, en se regardant avec soin, il reconnaissait que, vraiment, l'ensemble était satisfaisant.

Alors il s'étudia comme font les acteurs pour apprendre leurs rôles. Il se sourit, se tendit la main, fit des gestes, exprima des sentiments: l'étonnement, le plaisir, l'approbation; et il chercha les degrés du sourire et les intentions de l'oeil pour se montrer galant aupres des dames, leur faire comprendre qu'on les admire et qu'on les désire.

Une porte s'ouvrit dans l'escalier. Il eut peur d'etre surpris et il se mit a monter fort vite et avec la crainte d'avoir été vu, minaudant ainsi, par quelque invité de son ami.

En arrivant au second étage, il aperçut une autre glace et il ralentit sa marche pour se regarder passer. Sa tournure lui parut vraiment élégante. Il marchait bien. Et une confiance immodérée en lui-meme emplit son âme. Certes, il réussirait avec cette figure-la et son désir d'arriver, et la résolution qu'il se connaissait et l'indépendance de son esprit. Il avait envie de courir, de sauter en gravissant le dernier étage. Il s'arreta devant la troisieme glace, frisa sa moustache d'un mouvement qui lui était familier, ôta son chapeau pour rajuster sa chevelure, et murmura a mi-voix, comme il faisait souvent: "Voila une excellente invention." Puis, tendant la main vers le timbre, il sonna.

La porte s'ouvrit presque aussitôt, et il se trouva en présence d'un valet en habit noir, grave, rasé, si parfait de tenue que Duroy se troubla de nouveau sans comprendre d'ou lui venait cette vague émotion: d'une inconsciente comparaison, peut-etre, entre la coupe de leurs vetements. Ce laquais, qui avait des souliers vernis, demanda en prenant le pardessus que Duroy tenait sur son bras par peur de montrer les taches:

"Qui dois-je annoncer?"

Et il jeta le nom derriere une porte soulevée, dans un salon ou il fallait entrer.

Mais Duroy, tout a coup perdant son aplomb, se sentit perclus de crainte, haletant. Il allait faire son premier pas dans l'existence attendue, revée. Il s'avança, pourtant. Une jeune femme blonde était debout qui l'attendait, toute seule, dans une grande piece bien éclairée et pleine d'arbustes, comme une serre.

Il s'arreta net, tout a fait déconcerté. Quelle était cette dame qui souriait? Puis il se souvint que Forestier était marié; et la pensée que cette jolie blonde élégante devait etre la femme de son ami acheva de l'effarer.

Il balbutia: "Madame, je suis… " Elle lui tendit la main: "Je le sais, monsieur. Charles m'a raconté votre rencontre d'hier soir, et je suis tres heureuse qu'il ait eu la bonne inspiration de vous prier de dîner avec nous aujourd'hui."

Il rougit jusqu'aux oreilles, ne sachant plus que dire; et il se sentait examiné, inspecté des pieds a la tete, pesé, jugé.

Il avait envie de s'excuser, d'inventer une raison pour expliquer les négligences de sa toilette; mais il ne trouva rien, et n'osa pas toucher a ce sujet difficile.

Il s'assit sur un fauteuil qu'elle lui désignait, et quand il sentit plier sous lui le velours élastique et doux du siege, quand il se sentit enfoncé, appuyé, étreint par ce meuble caressant dont le dossier et les bras capitonnés le soutenaient délicatement, il lui sembla qu'il entrait dans une vie nouvelle et charmante, qu'il prenait possession de quelque chose de délicieux, qu'il devenait quelqu'un, qu'il était sauvé; et il regarda Mme Forestier dont les yeux ne l'avaient point quitté.

Elle était vetue d'une robe de cachemire bleu pâle qui dessinait bien sa taille souple et sa poitrine grasse.

La chair des bras et de la gorge sortait d'une mousse de dentelle blanche dont étaient garnis le corsage et les courtes manches; et les cheveux relevés au sommet de la tete, frisant un peu sur la nuque, faisaient un léger nuage de duvet blond au-dessus du cou.

Duroy se rassurait sous son regard, qui lui rappelait sans qu'il sut pourquoi, celui de la fille rencontrée la veille aux Folies-Bergere. Elle avait les yeux gris, d'un gris azuré qui en rendait étrange l'expression, le nez mince, les levres fortes, le menton un peu charnu, une figure irréguliere et séduisante, pleine de gentillesse et de malice. C'était un de ces visages de femme dont chaque ligne révele une grâce particuliere, semble avoir une signification, dont chaque mouvement paraît dire ou cacher quelque chose.

Apres un court silence, elle lui demanda:

"Vous etes depuis longtemps a Paris?"

Il répondit, en reprenant peu a peu possession de lui:

"Depuis quelques mois seulement, madame. J'ai un emploi dans les chemins de fer; mais Forestier m'a laissé espérer que je pourrais, grâce a lui, pénétrer dans le journalisme."

Elle eut un sourire plus visible, plus bienveillant; et elle murmura en baissant la voix: "Je sais." Le timbre avait tinté de nouveau. Le valet annonça:

"Mme de Marelle."

C'était une petite brune, de celles qu'on appelle des brunettes.

Elle entra d'une allure alerte; elle semblait dessinée, moulée des pieds a la tete dans une robe sombre toute simple.

Seule une rose rouge, piquée dans ses cheveux noirs. attirait l'oeil violemment, semblait marquer sa physionomie, accentuer son caractere spécial, lui donner la note vive et brusque qu'il fallait.

Une fillette en robe courte la suivait. Mme Forestier s'élança:

"Bonjour, Clotilde.

- Bonjour, Madeleine."

Elles s'embrasserent. Puis l'enfant tendit son front avec une assurance de grande personne, en prononçant:

"Bonjour, cousine."

Mme Forestier la baisa; puis fit les présentations:

"M. Georges Duroy, un bon camarade de Charles.

"Mme de Marelle, mon amie, un peu ma parente."

Elle ajouta:

"Vous savez, nous sommes ici sans cérémonie, sans façon et sans pose. C'est entendu, n'est-ce pas?"

Le jeune homme s'inclina.

Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et un petit gros monsieur, court et rond, parut, donnant le bras a une grande et belle femme, plus haute que lui, beaucoup plus jeune, de manieres distinguées et d'allure grave. M. Walter, député, financier, homme d'argent et d'affaires, juif et méridional, directeur de La Vie Française, et sa femme, née Basile-Ravalau, fille du banquier de ce nom.

Puis parurent, coup sur coup, Jacques Rival, tres élégant, et Norbert de Varenne, dont le col d'habit luisait, un peu ciré par le frottement des longs cheveux qui tombaient jusqu'aux épaules, et semaient dessus quelques grains de poussiere blanche.

Sa cravate, mal nouée, ne semblait pas a sa premiere sortie. Il s'avança avec des grâces de vieux beau et, prenant la main de Mme Forestier, mit un baiser sur son poignet. Dans le mouvement qu'il fit en se baissant, sa longue chevelure se répandit comme de l'eau sur le bras nu de la jeune femme.

Et Forestier entra a son tour en s'excusant d'etre en retard. Mais il avait été retenu au journal par l'affaire Morel. M. Morel, député radical, venait d'adresser une question au ministere sur une demande de crédit relative a la colonisation de l'Algérie.

Le domestique cria:

"Madame est servie!"

Et on passa dans la salle a manger.

Duroy se trouvait placé entre Mme de Marelle et sa fille. Il se sentait de nouveau gené, ayant peur de commettre quelque erreur dans le maniement conventionnel de la fourchette, de la cuiller ou des verres. Il y en avait quatre, dont un légerement teinté de bleu. Que pouvait-on boire dans celui-la?

On ne dit rien pendant qu'on mangeait le potage, puis Norbert de Varenne demanda: "Avez-vous lu ce proces Gauthier? Quelle drôle de chose!"

Et on discuta sur le cas d'adultere compliqué de chantage. On n'en parlait point comme on parle, au sein des familles, des événements racontés dans les feuilles publiques, mais comme on parle d'une maladie entre médecins ou de légumes entre fruitiers. On ne s'indignait pas, on ne s'étonnait pas des faits; on en cherchait les causes profondes, secretes, avec une curiosité professionnelle et une indifférence absolue pour le crime lui-meme. On tâchait d'expliquer nettement les origines des actions, de déterminer tous les phénomenes cérébraux dont était né le drame, résultat scientifique d'un état d'esprit particulier. Les femmes aussi se passionnaient a cette poursuite, a ce travail. Et d'autres événements récents furent examinés, commentés, tournés sous toutes leurs faces, pesés a leur valeur, avec ce coup d'oeil pratique et cette maniere de voir spéciale des marchands de nouvelles, des débitants de comédie humaine a la ligne, comme on examine, comme on retourne et comme on pese, chez les commerçants, les objets qu'on va livrer au public.

Puis il fut question d'un duel, et Jacques Rival prit la parole. Cela lui appartenait: personne autre ne pouvait traiter cette affaire,

Duroy n'osait point placer un mot. Il regardait parfois sa voisine, dont la gorge ronde le séduisait. Un diamant tenu par un fil d'or pendait au bas de l'oreille, comme une goutte d'eau qui aurait glissé sur la chair. De temps en temps, elle faisait une remarque qui éveillait toujours un sourire sur les levres. Elle avait un esprit drôle, gentil, inattendu, un esprit de gamine expérimentée qui voit les choses avec insouciance et les juge avec un scepticisme léger et bienveillant.

Duroy cherchait en vain quelque compliment a lui faire, et, ne trouvant rien, il s'occupait de sa fille, lui versait a boire, lui tenait ses plats, la servait. L'enfant, plus sévere que sa mere, remerciait avec une voix grave, faisait de courts saluts de la tete: " Vous etes bien aimable, monsieur", et elle écoutait les grandes personnes d'un petit air réfléchi.

Le dîner était fort bon, et chacun s'extasiait. M. Walter mangeait comme un ogre, ne parlait presque pas, et considérait d'un regard oblique, glissé sous ses lunettes, les mets qu'on lui présentait. Norbert de Varenne lui tenait tete et laissait tomber parfois des gouttes de sauce sur son plastron de chemise.

Forestier, souriant et sérieux, surveillait, échangeait avec sa femme des regards d'intelligence, a la façon de comperes accomplissant ensemble une besogne difficile et qui marche a souhait.

Les visages devenaient rouges, les voix s'enflaient. De moment en moment, le domestique murmurait a l'oreille des convives: "Corton - Château-Laroze?"

Duroy avait trouvé le corton de son gout et il laissait chaque fois emplir son verre. Une gaieté délicieuse entrait en lui; une gaieté chaude, qui lui montait du ventre a la tete, lui courait dans les membres, le pénétrait tout entier. Il se sentait envahi par un bien-etre complet, un bien-etre de vie et de pensée, de corps et d'âme.

Et une envie de parler lui venait, de se faire remarquer, d'etre écouté, apprécié comme ces hommes dont on savourait les moindres expressions.

Mais la causerie qui allait sans cesse, accrochant les idées les unes aux autres, sautant d'un sujet a l'autre sur un mot, un rien, apres avoir fait le tour des événements du jour et avoir effleuré, en passant, mille questions, revint a la grande interpellation de M. Morel sur la colonisation de l'Algérie.

M. Walter, entre deux services, fit quelques plaisanteries, car il avait l'esprit sceptique et gras. Forestier raconta son article du lendemain. Jacques Rival réclama un gouvernement militaire avec des concessions de terre accordées a tous les officiers apres trente années de service colonial.

"De cette façon, disait-il, vous créerez une société énergique, ayant appris depuis longtemps a connaître et a aimer le pays, sachant sa langue et au courant de toutes ces graves questions locales auxquelles se heurtent infailliblement les nouveaux venus."

Norbert de Varenne l'interrompit:

"Oui… ils sauront tout, excepté l'agriculture. Ils parleront l'arabe, mais ils ignoreront comment on repique des betteraves et comment on seme du blé. Ils seront meme forts en escrime, mais tres faibles sur les engrais. Il faudrait au contraire ouvrir largement ce pays neuf a tout le monde. Les hommes intelligents s'y feront une place, les autres succomberont. C'est la loi sociale."

Un léger silence suivit. On souriait.

Georges Duroy ouvrit la bouche et prononça, surpris par le son de sa voix, comme s'il ne s'était jamais entendu parler:

"Ce qui manque le plus la-bas, c'est la bonne terre. Les propriétés vraiment fertiles coutent aussi cher qu'en France, et sont achetées, comme placements de fonds, par des Parisiens tres riches. Les vrais colons, les pauvres, ceux qui s'exilent faute de pain, sont rejetés dans le désert, ou il ne pousse rien, par manque d'eau."

Tout le monde le regardait. Il se sentit rougir. M. Walter demanda:

"Vous connaissez l'Algérie, monsieur?"

Il répondit:

"Oui, monsieur, j'y suis resté vingt-huit mois, et j'ai séjourné dans les trois provinces."

Et brusquement, oubliant la question Morel, Norbert de Varenne l'interrogea sur un détail de moeurs qu'il tenait d'un officier. Il s'agissait du Mzab, cette étrange petite république arabe née au milieu du Sahara, dans la partie la plus desséchée de cette région brulante.

Duroy avait visité deux fois le Mzab, et il raconta les moeurs de ce singulier pays, ou les gouttes d'eau ont la valeur de l'or, ou chaque habitant est tenu a tous les services publics, ou la probité commerciale est poussée plus loin que chez les peuples civilisés.

Il parla avec une certaine verve hâbleuse, excité par le vin et par le désir de plaire; il raconta des anecdotes de régiment, des traits de la vie arabe, des aventures de guerre. Il trouva meme quelques mots colorés pour exprimer ces contrées jaunes et nues, interminablement désolées sous la flamme dévorante du soleil.

Toutes les femmes avaient les yeux sur lui. Mme Walter murmura de sa voix lente: "Vous feriez avec vos souvenirs une charmante série d'articles. " Alors Walter considéra le jeune homme par-dessus le verre de ses lunettes, comme il faisait pour bien voir les visages. Il regardait les plats par-dessous.

Forestier saisit le moment:

"Mon cher patron, je vous ai parlé tantôt de M. Georges Duroy, en vous demandant de me l'adjoindre pour le service des informations politiques. Depuis que Marambot nous a quittés, je n'ai personne pour aller prendre des renseignements urgents et confidentiels, et le journal en souffre."

Le pere Walter devint sérieux et releva tout a fait ses lunettes pour regarder Duroy bien en face. Puis il dit:

"Il est certain que M. Duroy a un esprit original. S'il veut bien venir causer avec moi, demain a trois heures, nous arrangerons ça."

Puis, apres un silence, et se tournant tout a fait vers le jeune homme:

"Mais faites-nous tout de suite une petite série fantaisiste sur l'Algérie. Vous raconterez vos souvenirs, et vous melerez a ça la question de la colonisation, comme tout a l'heure. C'est d'actualité, tout a fait d'actualité, et je suis sur que ça plaira beaucoup a nos lecteurs. Mais dépechez-vous! Il me faut le premier article pour demain ou apres-demain, pendant qu'on discute a la Chambre, afin d'amorcer le public."

Mme Walter ajouta, avec cette grâce sérieuse qu'elle mettait en tout et qui donnait un air de faveurs a ses paroles:

"Et vous avez un titre charmant: Souvenirs d'un chasseur d'Afrique; n'est-ce pas, monsieur Norbert?"

Le vieux poete, arrivé tard a la renommée, détestait et redoutait les nouveaux venus. Il répondit d'un air sec:

"Oui, excellent, a condition que la suite soit dans la note, car c'est la la grande difficulté; la note juste, ce qu'en musique on appelle le ton."

Mme Forestier couvrait Duroy d'un regard protecteur et souriant, d'un regard de connaisseur qui semblait dire: "Toi, tu arriveras." Mme de Marelle s'était, a plusieurs reprises, tournée vers lui, et le diamant de son oreille tremblait sans cesse, comme si la fine goutte d'eau allait se détacher et tomber.

La petite fille demeurait immobile et grave, la tete baissée sur son assiette.

Mais le domestique faisait le tour de la table, versant dans les verres bleus du vin de Johannisberg; et Forestier portait un toast en saluant M. Walter: " A la longue prospérité de La Vie Française!"

Tout le monde s'inclina vers le Patron, qui souriait, et Duroy, gris de triomphe, but d'un trait. Il aurait vidé de meme une barrique entiere, lui semblait-il; il aurait mangé un boeuf, étranglé un lion. Il se sentait dans les membres une vigueur surhumaine, dans l'esprit une résolution invincible et une espérance infinie. Il était chez lui, maintenant, au milieu de ces gens; il venait d'y prendre position, d'y conquérir sa place. Son regard se posait sur les visages avec une assurance nouvelle, et il osa, pour la premiere fois, adresser la parole a sa voisine:

"Vous avez, madame, les plus jolies boucles d'oreilles que j'aie jamais vues. "

Elle se tourna vers lui en souriant:

"C'est une idée a moi de pendre des diamants comme ça, simplement au bout du fil. On dirait vraiment de la rosée, n'est-ce pas?"

Il murmura, confus de son audace et tremblant de dire une sottise:

"C'est charmant… mais l'oreille aussi fait valoir la chose."

Elle le remercia d'un regard, d'un de ces clairs regards de femme qui pénetrent jusqu'au coeur.

Et comme il tournait la tete, il rencontra encore les yeux de Mme Forestier, toujours bienveillants, mais il crut y voir une gaieté plus vive, une malice, un encouragement.

Tous les hommes maintenant parlaient en meme temps, avec des gestes et des éclats de voix; on discutait le grand projet du chemin de fer métropolitain. Le sujet ne fut épuisé qu'a la fin du dessert, chacun ayant une quantité de choses a dire sur la lenteur des communications dans Paris, les inconvénients des tramways, les ennuis des omnibus et la grossiereté des cochers de fiacre.

Puis on quitta la salle a manger pour aller prendre le café. Duroy, par plaisanterie, offrit son bras a la petite fille. Elle le remercia gravement, et se haussa sur la pointe des pieds pour arriver a poser la main sur le coude de son voisin.

En entrant dans le salon, il eut de nouveau la sensation de pénétrer dans une serre. De grands palmiers ouvraient leurs feuilles élégantes dans les quatre coins de la piece, montaient jusqu'au plafond, puis s'élargissaient en jets d'eau.

Des deux côtés de la cheminée, des caoutchoucs, ronds comme des colonnes, étageaient l'une sur l'autre leurs longues feuilles d'un vert sombre, et sur le piano deux arbustes inconnus, ronds et couverts de fleurs, l'un tout rose et l'autre tout blanc, avaient l'air de plantes factices, invraisemblables, trop belles pour etre vraies.

L'air était frais et pénétré d'un parfum vague, doux, qu'on n'aurait pu définir, dont on ne pouvait dire le nom.

Et le jeune homme, plus maître de lui, considéra avec attention l'appartement. Il n'était pas grand; rien n'attirait le regard en dehors des arbustes; aucune couleur vive ne frappait; mais on se sentait a son aise dedans, on se sentait tranquille, reposé; il enveloppait doucement, il plaisait, mettait autour du corps quelque chose comme une caresse.

Les murs étaient tendus avec une étoffe ancienne d'un violet passé, criblée de petites fleurs de soie jaune, grosses comme des mouches.

Des portieres en drap bleu gris, en drap de soldat, ou l'on avait brodé quelques oeillets de soie rouge, retombaient sur les portes; et les sieges, de toutes les formes, de toutes les grandeurs, éparpillés au hasard dans l'appartement, chaises longues, fauteuils énormes ou minuscules, poufs et tabourets, étaient couverts de soie Louis XVI ou du beau velours d'Utrecht, fond creme a dessins grenat.

"Prenez-vous du café, monsieur Duroy?"

Et Mme Forestier lui tendait une tasse pleine, avec ce sourire ami qui ne quittait point sa levre.

"Oui, madame, je vous remercie."

Il reçut la tasse, et comme il se penchait plein d'angoisse pour cueillir avec la pince d'argent un morceau de sucre dans le sucrier que portait la petite fille, la jeune femme lui dit a mi-voix:

"Faites donc votre cour a Mme Walter."

Puis elle s'éloigna avant qu'il eut pu répondre un mot.

Il but d'abord son café qu'il craignait de laisser tomber sur le tapis; puis, l'esprit plus libre, il chercha un moyen de se rapprocher de la femme de son nouveau directeur et d'entamer une conversation.

Tout a coup il s'aperçut qu'elle tenait a la main sa tasse vide; et, comme elle se trouvait loin d'une table, elle ne savait ou la poser. Il s'élança.

"Permettez, madame.

- Merci, monsieur."

Il emporta la tasse, puis il revint:

"Si vous saviez, madame, quels bons moments m'a fait passer La Vie Française quand j'étais la-bas dans le désert. C'est vraiment le seul journal qu'on puisse lire hors de France, parce qu'il est plus littéraire, plus spirituel et moins monotone que tous les autres. On trouve de tout la-dedans."

Elle sourit avec une indifférence aimable, et répondit gravement:

"M. Walter a eu bien du mal pour créer ce type de journal, qui répondait a un besoin nouveau."

Et ils se mirent a causer. Il avait la parole facile et banale, du charme dans la voix, beaucoup de grâce dans le regard et une séduction irrésistible dans la moustache. Elle s'ébouriffait sur sa levre, crépue, frisée, jolie, d'un blond teinté de roux avec une nuance plus pâle dans les poils hérissés des bouts.

Ils parlerent de Paris, des environs, des bords de la Seine, des villes d'eaux, des plaisirs de l'été, de toutes les choses courantes sur lesquelles on peut discourir indéfiniment sans se fatiguer l'esprit.

Puis, comme M. Norbert de Varenne s'approchait, un verre de liqueur a la main, Duroy s'éloigna par discrétion.

Mme de Marelle, qui venait de causer avec Forestier, l'appela:

"Eh bien, monsieur, dit-elle brusquement, vous voulez donc tâter du journalisme?"

Alors il parla de ses projets, en termes vagues, puis recommença avec elle la conversation qu'il venait d'avoir avec Mme Walter; mais, comme il possédait mieux son sujet, il s'y montra supérieur, répétant comme de lui des choses qu'il venait d'entendre. Et sans cesse il regardait dans les yeux sa voisine, comme pour donner a ce qu'il disait un sens profond.

Elle lui raconta a son tour des anecdotes, avec un entrain facile de femme qui se sait spirituelle et qui veut toujours etre drôle; et, devenant familiere, elle posait la main sur son bras, baissait la voix pour dire des riens, qui prenaient ainsi un caractere d'intimité. Il s'exaltait intérieurement a frôler cette jeune femme qui s'occupait de lui. Il aurait voulu tout de suite se dévouer pour elle, la défendre, montrer ce qu'il valait, et les retards qu'il mettait a lui répondre indiquaient la préoccupation de sa pensée.

Mais tout a coup, sans raison, Mme de Marelle appelait: "Laurine!" et la petite fille s'en vint.

"Assieds-toi la, mon enfant, tu aurais froid pres de la fenetre."

Et Duroy fut pris d'une envie folle d'embrasser la fillette, comme si quelque chose de ce baiser eut du retourner a la mere.

Il demanda d'un ton galant et paternel:

"Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mademoiselle?"

L'enfant leva les yeux sur lui d'un air surpris. Mme de Marelle dit en riant:

"Réponds: "Je veux bien, monsieur, pour aujourd'hui; mais ce ne sera pas toujours comme ça."

Duroy, s'asseyant aussitôt, prit sur son genou Laurine, puis effleura des levres les cheveux ondés et fins de l'enfant,

La mere s'étonna:

"Tiens, elle ne s'est pas sauvée; c'est stupéfiant. Elle ne se laisse d'ordinaire embrasser que par les femmes. Vous etes irrésistible, monsieur Duroy."

II rougit, sans répondre, et d'un mouvement léger il balançait la petite fille sur sa jambe.

Mme Forestier s'approcha, et, poussant un cri d'étonnement:

"Tiens, voila Laurine apprivoisée, quel miracle!"

Jacques Rival aussi s'en venait, un cigare a la bouche, et Duroy se leva pour partir, ayant peur de gâter par quelque mot maladroit la besogne faite, son oeuvre de conquete commencée.

Il salua, prit et serra doucement la petite main tendue des femmes, puis secoua avec force la main des hommes. Il remarqua que celle de Jacques Rival était seche et chaude et répondait cordialement a sa pression; celle de Norbert de Varenne, humide et froide et fuyait en glissant entre les doigts; celle du pere Walter, froide et molle, sans énergie, sans expression; celle de Forestier, grasse et tiede. Son ami lui dit a mi-voix:

"Demain, trois heures, n'oublie pas.

- Oh! non, ne crains rien."

Quand il se retrouva sur l'escalier, il eut envie de descendre en courant, tant sa joie était véhémente, et il s'élança, enjambant les marches deux par deux; mais tout a coup, il aperçut, dans la grande glace du second étage, un monsieur pressé qui venait en gambadant a sa rencontre, et il s'arreta net, honteux comme s'il venait d'etre surpris en faute.

Puis il se regarda longuement, émerveillé d'etre vraiment aussi joli garçon; puis il se sourit avec complaisance; puis, prenant congé de son image, il se salua tres bas, avec cérémonie, comme on salue les grands personnages.