Contes divers 1875 - 1880 - Guy de Maupassant - ebook
Kategoria: Humanistyka Język: francuski Rok wydania: 1880

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Guy de Maupassant

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Opinie o ebooku Contes divers 1875 - 1880 - Guy de Maupassant

Fragment ebooka Contes divers 1875 - 1880 - Guy de Maupassant

A Propos
Chapitre 1 - La Main d'écorché
Chapitre 2 - Le Docteur Héraclius Gloss
2. Ce qu’était, au physique, le docteur Héraclius Gloss
3. A quoi le docteur Héraclius employait les douze heures du jour
4. A quoi le docteur Héraclius employait les douze heures de la nuit
5. Comme quoi M. le doyen attendait tout de l’éclectisme, le docteur de la révélation et M. le recteur de la digestion
A Propos Maupassant:

Henri René Albert Guy de Maupassant (5 August 1850 – 6 July 1893) was a popular 19th-century French writer. He is one of the fathers of the modern short story. A protege of Flaubert, Maupassant's short stories are characterized by their economy of style and their efficient effortless dénouement. He also wrote six short novels. A number of his stories often denote the futility of war and the innocent civilians who get crushed in it - many are set during the Franco-Prussian War of the 1870s.

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Chapitre 1 La Main d'écorché

Il y a huit mois environ, un de mes amis, Louis R…, avait réuni, un soir, quelques camarades de college ; nous buvions du punch et nous fumions en causant littérature, peinture, et en racontant, de temps a autre, quelques joyeusetés, ainsi que cela se pratique dans les réunions de jeunes gens. Tout a coup la porte s’ouvre toute grande et un de mes bons amis d’enfance entre comme un ouragan. « Devinez d’ou je viens, s’écria-t-il aussitôt. – Je parie pour Mabille, répond l’un, – non, tu es trop gai, tu viens d’emprunter de l’argent, d’enterrer ton oncle, ou de mettre ta montre chez ma tante, reprend un autre. – Tu viens de te griser, riposte un troisieme, et comme tu as senti le punch chez Louis, tu es monté pour recommencer. – Vous n’y etes point, je viens de P… en Normandie, ou j’ai été passer huit jours et d’ou je rapporte un grand criminel de mes amis que je vous demande la permission de vous présenter. » A ces mots, il tira de sa poche une main d’écorché ; cette main était affreuse, noire, seche, tres longue et comme crispée, les muscles, d’une force extraordinaire, étaient retenus a l’intérieur et a l’extérieur par une laniere de peau parcheminée, les ongles jaunes, étroits, étaient restés au bout des doigts ; tout cela sentait le scélérat d’une lieue. « Figurez-vous, dit mon ami, qu’on vendait l’autre jour les défroques d’un vieux sorcier bien connu dans toute la contrée ; il allait au sabbat tous les samedis sur un manche a balai, pratiquait la magie blanche et noire, donnait aux vaches du lait bleu et leur faisait porter la queue comme celle du compagnon de saint Antoine. Toujours est-il que ce vieux gredin avait une grande affection pour cette main, qui, disait-il, était celle d’un célebre criminel supplicié en 1736, pour avoir jeté, la tete la premiere, dans un puits sa femme légitime, ce quoi faisant je trouve qu’il n’avait pas tort, puis pendu au clocher de l’église le curé qui l’avait marié. Apres ce double exploit, il était allé courir le monde et dans sa carriere aussi courte que bien remplie, il avait détroussé douze voyageurs, enfumé une vingtaine de moines dans leur couvent et fait un sérail d’un monastere de religieuses. – Mais que vas-tu faire de cette horreur ? nous écriâmes-nous. – Eh parbleu, j’en ferai mon bouton de sonnette pour effrayer mes créanciers. – Mon ami, dit Henri Smith, un grand Anglais tres flegmatique, je crois que cette main est tout simplement de la viande indienne conservée par le procédé nouveau, je te conseille d’en faire du bouillon. – Ne raillez pas, messieurs, reprit avec le plus grand sang-froid un étudiant en médecine aux trois quarts gris, et toi, Pierre, si j’ai un conseil a te donner, fais enterrer chrétiennement ce débris humain, de crainte que son propriétaire ne vienne te le redemander ; et puis, elle a peut-etre pris de mauvaises habitudes cette main, car tu sais le proverbe : « Qui a tué tuera. » – Et qui a bu boira », reprit l’amphitryon. La-dessus il versa a l’étudiant un grand verre de punch, l’autre l’avala d’un seul trait et tomba ivre-mort sous la table. Cette sortie fut accueillie par des rires formidables, et Pierre élevant son verre et saluant la main : « Je bois, dit-il, a la prochaine visite de ton maître », puis on parla d’autre chose et chacun rentra chez soi.

Le lendemain, comme je passais devant sa porte, j’entrai chez lui, il était environ deux heures, je le trouvai lisant et fumant. « Eh bien, comment vas-tu ? lui dis-je. – Tres bien, me répondit-il. – Et ta main ? – Ma main, tu as du la voir a ma sonnette ou je l’ai mise hier soir en rentrant, mais a ce propos figure-toi qu’un imbécile quelconque, sans doute pour me faire une mauvaise farce, est venu carillonner a ma porte vers minuit ; j’ai demandé qui était la, mais comme personne ne me répondait, je me suis recouché et rendormi. »

En ce moment, on sonna, c’était le propriétaire, personnage grossier et fort impertinent. Il entra sans saluer. « Monsieur, dit-il a mon ami, je vous prie d’enlever immédiatement la charogne que vous avez pendue a votre cordon de sonnette, sans quoi je me verrai forcé de vous donner congé. – Monsieur, reprit Pierre avec beaucoup de gravité, vous insultez une main qui ne le mérite pas, sachez qu’elle a appartenu a un homme fort bien élevé. » Le propriétaire tourna les talons et sortit comme il était entré. Pierre le suivit, décrocha sa main et l’attacha a la sonnette pendue dans son alcôve. « Cela vaut mieux, dit-il, cette main, comme le « Frere, il faut mourir » des Trappistes, me donnera des pensées sérieuses tous les soirs en m’endormant. » Au bout d’une heure je le quittai et je rentrai a mon domicile.

Je dormis mal la nuit suivante, j’étais agité, nerveux ; plusieurs fois je me réveillai en sursaut, un moment meme je me figurai qu’un homme s’était introduit chez moi et je me levai pour regarder dans mes armoires et sous mon lit ; enfin, vers six heures du matin, comme je commençais a m’assoupir, un coup violent frappé a ma porte, me fit sauter du lit ; c’était le domestique de mon ami, a peine vetu, pâle et tremblant. « Ah monsieur ! s’écria-t-il en sanglotant, mon pauvre maître qu’on a assassiné. » Je m’habillai a la hâte et je courus chez Pierre. La maison était pleine de monde, on discutait, on s’agitait, c’était un mouvement incessant, chacun pérorait, racontait et commentait l’événement de toutes les façons. Je parvins a grand-peine jusqu’a la chambre, la porte était gardée, je me nommai, on me laissa entrer. Quatre agents de la police étaient debout au milieu, un carnet a la main, ils examinaient, se parlait bas de temps en temps et écrivaient ; deux docteurs causaient pres du lit sur lequel Pierre était étendu sans connaissance. Il n’était pas mort, mais il avait un aspect effrayant. Ses yeux démesurément ouverts, ses prunelles dilatées semblaient regarder fixement avec une indicible épouvante une chose horrible et inconnue, ses doigts étaient crispés, son corps, a partir du menton, était recouvert d’un drap que je soulevai. Il portait au cou les marques de cinq doigts qui s’étaient profondément enfoncés dans la chair, quelques gouttes de sang maculaient sa chemise. En ce moment une chose me frappa, je regardai par hasard la sonnette de son alcôve, la main d’écorché n’y était plus. Les médecins l’avaient sans doute enlevée pour ne point impressionner les personnes qui entreraient dans la chambre du blessé, car cette main était vraiment affreuse. Je ne m’informai point de ce qu’elle était devenue.

Je coupe maintenant, dans un journal du lendemain, le récit du crime avec tous les détails que la police a pu se procurer. Voici ce qu’on y lisait :

« Un attentat horrible a été commis hier sur la personne d’un jeune homme, M. Pierre B…, étudiant en droit, qui appartient a une des meilleures familles de Normandie. Ce jeune homme était rentré chez lui vers dix heures du soir, il renvoya son domestique, le sieur Bouvin, en lui disant qu’il était fatigué et qu’il allait se mettre au lit. Vers minuit, cet homme fut réveillé tout a coup par la sonnette de son maître qu’on agitait avec fureur. Il eut peur, alluma une lumiere et attendit ; la sonnette se tut environ une minute, puis reprit avec une telle force que le domestique, éperdu de terreur, se précipita hors de sa chambre et alla réveiller le concierge, ce dernier courut avertir la police et, au bout d’un quart d’heure environ, deux agents enfonçaient la porte. Un spectacle horrible s’offrit a leurs yeux, les meubles étaient renversés, tout annonçait qu’une lutte terrible avait eu lieu entre la victime et le malfaiteur. Au milieu de la chambre, sur le dos, les membres raides, la face livide et les yeux effroyablement dilatés, le jeune Pierre B… gisait sans mouvement ; il portait au cou les empreintes profondes de cinq doigts. Le rapport du docteur Bourdeau, appelé immédiatement, dit que l’agresseur devait etre doué d’une force prodigieuse et avoir une main extraordinairement maigre et nerveuse, car les doigts qui ont laissé dans le cou comme cinq trous de balle s’étaient presque rejoints a travers les chairs. Rien ne peut faire soupçonner le mobile du crime, ni quel peut en etre l’auteur. La justice informe. »

On lisait le lendemain dans le meme journal :

« M. Pierre B…, la victime de l’effroyable attentat que nous racontions hier, a repris connaissance apres deux heures de soins assidus donnés par M. le docteur Bourdeau. Sa vie n’est pas en danger, mais on craint fortement pour sa raison ; on n’a aucune trace du coupable. »

En effet, mon pauvre ami était fou ; pendant sept mois j’allai le voir tous les jours a l’hospice ou nous l’avions placé, mais il ne recouvra pas une lueur de raison. Dans son délire, il lui échappait des paroles étranges et, comme tous les fous, il avait une idée fixe, il se croyait toujours poursuivi par un spectre. Un jour, on vint me chercher en toute hâte en me disant qu’il allait plus mal, je le trouvai a l’agonie. Pendant deux heures, il resta fort calme, puis tout a coup, se dressant sur son lit malgré nos efforts, il s’écria en agitant les bras et comme en proie a une épouvantable terreur : « Prends-la ! prends-la ! Il m’étrangle, au secours, au secours ! » Il fit deux fois le tour de la chambre en hurlant, puis il tomba mort, la face contre terre.

Comme il était orphelin, je fus chargé de conduire son corps au petit village de P… en Normandie, ou ses parents étaient enterrés. C’est de ce meme village qu’il venait, le soir ou il nous avait trouvés buvant du punch chez Louis R… et ou il nous avait présenté sa main d’écorché. Son corps fut enfermé dans un cercueil de plomb, et quatre jours apres, je me promenais tristement avec le vieux curé qui lui avait donné ses premieres leçons, dans le petit cimetiere ou l’on creusait sa tombe. Il faisait un temps magnifique, le ciel tout bleu ruisselait de lumiere, les oiseaux chantaient dans les ronces du talus, ou bien des fois, enfants tous deux, nous étions venus manger des mures. Il me semblait encore le voir se faufiler le long de la haie et se glisser par le petit trou que je connaissais bien, la-bas, tout au bout du terrain ou l’on enterre les pauvres, puis nous revenions a la maison, les joues et les levres noires de jus des fruits que nous avions mangés ; et je regardai les ronces, elles étaient couvertes de mures ; machinalement j’en pris une, et je la portai a ma bouche ; le curé avait ouvert son bréviaire et marmottait tout bas ses orémus, et j’entendais au bout de l’allée la beche des fossoyeurs qui creusaient la tombe. Tout a coup, ils nous appelerent, le curé ferma son livre et nous allâmes voir ce qu’ils nous voulaient. Ils avaient trouvé un cercueil. D’un coup de pioche, ils firent sauter le couvercle et nous aperçumes un squelette démesurément long, couché sur le dos, qui, de son oil creux, semblait encore nous regarder et nous défier ; j’éprouvai un malaise, je ne sais pourquoi j’eus presque peur. « Tiens ! s’écria un des hommes, regardez donc, le gredin a un poignet coupé, voila sa main. » Et il ramassa a côté du corps une grande main desséchée qu’il nous présenta. « Dis donc, fit l’autre en riant, on dirait qu’il te regarde et qu’il va te sauter a la gorge pour que tu lui rendes sa main. – Allons mes amis, dit le curé, laissez les morts en paix et refermez ce cercueil, nous creuserons autre part la tombe de ce pauvre monsieur Pierre. »

Le lendemain tout était fini et je reprenais la route de Paris apres avoir laissé cinquante francs au vieux curé pour dire des messes pour le repos de l’âme de celui dont nous avions ainsi troublé la sépulture.


Chapitre 2 Le Docteur Héraclius Gloss

1. Ce qu’était, au moral, le docteur Héraclius Gloss

C’était un tres savant homme que le docteur Héraclius Gloss. Quoique jamais le plus petit opuscule signé de lui n’eut paru chez les libraires de la ville, tous les habitants de la docte cité de Balançon regardaient le docteur Héraclius comme un homme tres savant.

Comment et en quoi était-il docteur ? Nul n’eut pu le dire. On savait seulement que son pere et son grand-pere avaient été appelés docteurs par leurs concitoyens. Il avait hérité de leur titre en meme temps que de leur nom et de leurs biens ; dans sa famille on était docteur de pere en fils, comme, de pere en fils, on s’appelait Héraclius Gloss.

Du reste, s’il ne possédait point de diplôme signé et contresigné par tous les membres de quelque illustre faculté, le docteur Héraclius n’en était pas moins pour cela un tres digne et tres savant homme. Il suffisait de voir les quarante rayons chargés de livres qui couvraient les quatre panneaux de son vaste cabinet, pour etre bien convaincu que jamais docteur plus érudit n’avait honoré la cité balançonnaise. Enfin, chaque fois qu’il était question de sa personne devant M. le doyen ou M. le recteur, on les voyait toujours sourire avec mystere. On rapporte meme qu’un jour M. le recteur avait fait de lui un grand éloge en latin devant Mgr l’Archeveque ; le témoin qui racontait cela citait d’ailleurs comme preuve irrécusable ces quelques mots qu’il avait entendus :

Parluriunt montes, nascitur ridiculus mus.

De plus, M. le doyen et M. le recteur dînaient chez lui tous les dimanches ; aussi personne n’eut osé mettre en doute que le docteur Héraclius Gloss ne fut un tres savant homme.


2. Ce qu’était, au physique, le docteur Héraclius Gloss

S’il est vrai, comme certains philosophes le prétendent, qu’il y ait une harmonie parfaite entre le moral et le physique d’un homme, et qu’on puisse lire sur les lignes du visage les principaux traits du caractere, le docteur Héraclius n’était pas fait pour donner un démenti a cette assertion. Il était petit, vif et nerveux. Il y avait en lui du rat, de la fouine et du basset, c’est-a-dire qu’il était de la famille des chercheurs, des rongeurs, des chasseurs et des infatigables. A le voir, on ne concevait pas que toutes les doctrines qu’il avait étudiées pussent entrer dans cette petite tete, mais on s’imaginait bien plutôt qu’il devait, lui-meme, pénétrer dans la science, et y vivre en la grignotant comme un rat dans un gros livre. Ce qu’il avait surtout de singulier, c’était l’extraordinaire minceur de sa personne ; son ami le doyen prétendait, peut-etre non sans raison, qu’il avait du etre oublié, pendant plusieurs siecles, entre les feuillets d’un in-folio, a côté d’une rose et d’une violette, car il était toujours tres coquet et tres parfumé. Sa figure surtout était tellement en lame de rasoir que les branches de ses lunettes d’or, dépassant démesurément ses tempes, faisaient assez l’effet d’une grande vergue sur le mât d’un navire. « S’il n’eut été le savant docteur Héraclius, disait parfois M. le recteur de la faculté de Balançon, il aurait fait certainement un excellent couteau a papier. » Il portait perruque, s’habillait avec soin, n’était jamais malade, aimait les betes, ne détestait pas les hommes et idolâtrait les brochettes de cailles.


3. A quoi le docteur Héraclius employait les douze heures du jour

A peine le docteur était-il levé, savonné, rasé et lesté d’un petit pain au beurre trempé dans une tasse de chocolat a la vanille, qu’il descendait a son jardin. Jardin peu vaste comme tous ceux des villes, mais agréable, ombragé, fleuri, silencieux, je dirais réfléchi, si j’osais. Enfin qu’on se figure ce que doit etre le jardin idéal d’un philosophe a la recherche de la vérité, et on ne sera pas loin de connaître celui dont le docteur Héraclius Gloss faisait trois ou quatre fois le tour au pas accéléré, avant de s’abandonner aux quotidiennes brochettes de cailles du second déjeuner. Ce petit exercice, disait-il, était excellent au saut du lit ; il ranimait la circulation du sang, engourdie par le sommeil, chassait les humeurs du cerveau et préparait les voies digestives.

Apres cela le docteur déjeunait. Puis, aussitôt son café pris, et il le buvait d’un trait, ne s’abandonnant jamais aux somnolences des digestions commencées a table, il endossait sa grande redingote et s’en allait. Et chaque jour, apres avoir passé devant la faculté, et comparé l’heure de son oignon Louis XV a celle du hautain cadran de l’horloge universitaire, il disparaissait dans la ruelle des Vieux Pigeons dont il ne sortait que pour rentrer dîner.

Que faisait donc le docteur Héraclius Gloss dans la ruelle des Vieux Pigeons ? Ce qu’il y faisait, bon Dieu !… il y cherchait la vérité philosophique – et voici comment.

Dans cette petite ruelle, obscure et sale, tous les bouquinistes de Balançon s’étaient donné rendez-vous. Il eut fallu des années pour lire seulement les titres de tous les ouvrages inattendus, entassés de la cave au grenier dans les cinquante baraques qui formaient la ruelle des Vieux Pigeons.

Le docteur Héraclius Gloss regardait ruelle, maisons, bouquinistes et bouquins comme sa propriété particuliere.

Il était arrivé souvent que certain marchand de bric-a-brac, au moment de se mettre au lit, avait entendu quelque bruit dans son grenier, et montant a pas de loup, armé d’une gigantesque flamberge des temps passés, il avait trouvé… le docteur Héraclius Gloss – enseveli jusqu’a mi-corps dans des piles de bouquins, tenant d’une main un reste de chandelle qui lui fondait entre les doigts, et de l’autre feuilletant un antique manuscrit d’ou il espérait peut-etre faire jaillir la vérité. Et le pauvre docteur était bien surpris, en apprenant que la cloche du beffroi avait sonné neuf heures depuis longtemps et qu’il mangerait un détestable dîner.

C’est qu’il cherchait sérieusement, le docteur Héraclius ! Il connaissait a fond toutes les philosophies anciennes et modernes ; il avait étudié les sectes de l’Inde et les religions des negres d’Afrique ; il n’était si mince peuplade parmi les barbares du Nord ou les sauvages du sud dont il n’eut sondé les croyances ! Hélas ! Hélas ! plus il étudiait, cherchait, furetait, méditait, plus il était indécis : « Mon ami, disait-il un soir a M. le recteur, combien sont plus heureux que nous les Colomb qui se lancent a travers les mers a la recherche d’un nouveau monde ; ils n’ont qu’a aller devant eux. Les difficultés qui les arretent ne viennent que d’obstacles matériels qu’un homme hardi franchit toujours ; tandis que nous, ballottés sans cesse sur l’océan des incertitudes, entraînés brusquement par une hypothese comme un navire par l’aquilon, nous rencontrons tout a coup, ainsi qu’un vent contraire, une doctrine opposée, qui nous ramene, sans espoir, au port dont nous étions sortis. » Une nuit qu’il philosophait avec M. le doyen, il lui dit : « Comme on a raison, mon ami, de prétendre que la vérité habite dans un puits… Les seaux descendent tour a tour pour la pecher et ne rapportent jamais que de l’eau claire… Je vous laisse deviner, ajouta-t-il finement, comment j’écris le mot sots. »

C’est le seul calembour qu’on l’ait jamais entendu faire.


4. A quoi le docteur Héraclius employait les douze heures de la nuit

Quand le docteur Héraclius rentrait chez lui, le soir, il était généralement beaucoup plus gros qu’au moment ou il sortait. C’est qu’ainsi chacune de ses poches, et il en avait dix-huit, était bourrée des antiques bouquins philosophiques qu’il venait d’acheter dans la ruelle des Vieux Pigeons ; et le facétieux recteur prétendait que, si un chimiste l’eut analysé a ce moment, il aurait trouvé que le vieux papier entrait pour deux tiers dans la composition du docteur.

A sept heures, Héraclius Gloss se mettait a table, et tout en mangeant, parcourait les vieux livres dont il venait de se rendre acquéreur.

A huit heures et demie le docteur se levait magistralement, ce n’était plus alors l’alerte et sémillant petit homme qu’il avait été tout le jour, mais le grave penseur dont le front plie sous le poids de hautes méditations, comme un portefaix sous un fardeau trop lourd. Apres avoir lancé a sa gouvernante un majestueux « je n’y suis pour personne », il disparaissait dans son cabinet. Une fois la, il s’asseyait devant sa table de travail encombrée de livres et… il songeait. Quel étrange spectacle pour celui qui eut pu voir alors dans la pensée du docteur ! !… Défilé monstrueux des Divinités les plus contraires et des croyances les plus disparates, entrecroisement fantastique de doctrines et d’hypotheses. C’était comme une arene ou les champions de toutes les philosophies se heurtaient dans un tournoi gigantesque. Il amalgamait, combinait, mélangeait le vieux spiritualisme oriental avec le matérialisme allemand, la morale des Apôtres avec celle d’Épicure. Il tentait des combinaisons de doctrines comme on essaye dans un laboratoire des combinaisons chimiques, mais sans jamais voir bouillonner a la surface la vérité tant désirée – et son bon ami le recteur soutenait que cette vérité philosophique, éternellement attendue, ressemblait beaucoup a une pierre philosophale… d’achoppement.

A minuit le docteur se couchait – et les reves de son sommeil étaient les memes que ceux de ses veilles.


5. Comme quoi M. le doyen attendait tout de l’éclectisme, le docteur de la révélation et M. le recteur de la digestion

Un soir que M. le doyen, M. le recteur et lui étaient réunis dans son vaste cabinet, ils eurent une discussion des plus intéressantes.

« Mon ami, disait le doyen, il faut etre éclectique et épicurien. Choisissez ce qui est bon, rejetez ce qui est mauvais. La philosophie est un vaste jardin qui s’étend sur toute la terre. Cueillez les fleurs éclatantes de l’Orient, les pâles floraisons du Nord, les violettes des champs et les roses des jardins, faites-en un bouquet et sentez-le. Si son parfum n’est pas le plus exquis qu’on puisse rever, il sera du moins fort agréable, et plus suave mille fois que celui d’une fleur unique – fut-elle la plus odorante du monde. – Plus varié certes, reprit le docteur, mais plus suave non, si vous arrivez a trouver la fleur qui réunit et concentre en elle tous les parfums des autres. Car, dans votre bouquet, vous ne pourrez empecher certaines odeurs de se nuire, et, en philosophie, certaines croyances de se contrarier. Le vrai est un – et avec votre éclectisme vous n’obtiendrez jamais qu’une vérité de pieces et de morceaux. Moi aussi j’ai été éclectique, maintenant, je suis exclusif. Ce que je veux, ce n’est pas un a-peu-pres de rencontre, mais la vérité absolue. Tout homme intelligent en a, je crois, le pressentiment, et le jour ou il la trouvera sur sa route il s’écriera : « la voila ». Il en est de meme pour la beauté ; ainsi moi, jusqu’a vingt-cinq ans je n’ai pas aimé ; j’avais aperçu bien des femmes, jolies, mais elles ne me disaient rien – pour composer l’etre idéal que j’entrevoyais, il aurait fallu leur prendre quelque chose a chacune, et encore cela eut ressemblé au bouquet dont vous parliez tout a l’heure, on n’aurait pas obtenu de cette façon la beauté parfaite qui est indécomposable, comme l’or et la vérité. Un jour enfin, j’ai rencontré cette femme, j’ai compris que c’était elle et je l’ai aimée. » Le docteur un peu ému se tut, et M. le recteur sourit finement en regardant M. le doyen. Au bout d’un moment Héraclius Gloss continua : « C’est de la révélation que nous devons tout attendre. C’est la révélation qui a illuminé l’apôtre Paul sur le chemin de Damas et lui a donné la foi chrétienne… – … qui n’est pas la vraie, interrompit en riant le recteur, puisque vous n’y croyez pas – par conséquent la révélation n’est pas plus sure que l’éclectisme. – Pardon, mon ami, reprit le docteur, Paul n’était pas un philosophe, il a eu une révélation d’a-peu-pres. Son esprit n’aurait pu saisir la vérité absolue qui est abstraite. Mais la philosophie a marché depuis, et le jour ou une circonstance quelconque, un livre, un mot peut-etre, la révélera a un homme assez éclairé pour la comprendre, elle l’illuminera tout a coup, et toutes les superstitions s’effaceront devant elle comme les étoiles au lever du soleil. – Amen, dit le recteur, mais le lendemain vous aurez un second illuminé, un troisieme le surlendemain, et ils se jetteront mutuellement a la tete leurs révélations, qui, heureusement, ne sont pas des armes fort dangereuses. – Mais vous ne croyez donc a rien ? » s’écria le docteur qui commençait a se fâcher. « Je crois a la Digestion, répondit gravement le recteur. J’avale indifféremment toutes les croyances, tous les dogmes, toutes les morales, toutes les superstitions, toutes les hypotheses, toutes les illusions, de meme que, dans un bon dîner, je mange avec un plaisir égal, potage, hors-d’ouvre, rôtis, légumes, entremets et dessert, apres quoi, je m’étends philosophiquement dans mon lit, certain que ma tranquille digestion m’apportera un sommeil agréable pour la nuit, la vie et la santé pour le lendemain. – Si vous m’en croyez, se hâta de dire le doyen, nous ne pousserons pas plus loin la comparaison. »

Une heure apres, comme ils sortaient de la maison du savant Héraclius, le recteur se mit a rire tout a coup et dit : « Ce pauvre docteur ! si la vérité lui apparaît comme la femme aimée, il sera bien l’homme le plus trompé que la terre ait jamais porté. » Et un ivrogne qui s’efforçait de rentrer chez lui se laissa tomber d’épouvante en entendant le rire puissant du doyen qui accompagnait en basse profonde le fausset aigu du recteur.