De Namur à Compostelle en 100 étapes - Chirstian Debruyne - ebook

De Namur à Compostelle en 100 étapes ebook

Chirstian Debruyne

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Opis

Deux mille cinq cents kilomètres, vous avez dit deux mille cinq cents kilomètres ? En cent étapes ? À pied ? Tout seul ? Par des routes et chemins que vous ne connaissez pas ? En partant de Namur et en traversant toute la France pour aller jusqu'à Saint-Jacques de Compostelle en Espagne, et même au-delà, « au bout des terres », à F... , ? Mais quelle mouche vous a piqué ? Quel pari voulez-vous gagner ? Comment vous êtes-vous organisé ? Qu'avez-vous préparé ? Et surtout, pourquoi un tel choix ?Toutes ces questions taraudent le lecteur dès l'entame de ce journal. Celui-ci ne livre pas les réponses, mais apporte, jour après jour, kilomètre après kilomètre, le vécu du moment, la solitude, la rencontre, la météo à laquelle il faut s'accommoder, jour après jour, les grandes joies, les découvertes du chemin, mais surtout le sentiment, de plus en plus profond, d'être à sa juste place, d'être « là où l'on doit », sans savoir pourquoi, mais en le vivant le plus intensément possible, malgré la fatigue et les douleurs – oh là là les pieds ! oh là là les mollets.. Se rendre compte, « le pied dans la godasse », qu'on est une personne « en marche », un chercheur de sens, d'absolu, et que notre auteur a voulu expérimenter, dans sa chair, sur ce chemin que des milliers, des millions de pèlerins ont choisi avant lui. Un chemin dont le sillon se trace, petit à petit, dans la profondeur de l'être, sans prétention, et que C. Debruyne livre au lecteur, tout simplement, sans facétie, sans orgueil : « oui, je l'ai fait ». Un brin de bonne santé, un brin de courage, un brin d'inconscience, un brin de persévérance, un brin de temps, un brin de questionnement, et voilà notre pèlerin en route ! Ah ! J'oubliais : un KW pour la pluie, et un polaire pour le froid...and GO ! À PROPOS DE L'AUTEURNé à Enghien en Hainaut, Belgique, Christian Debruyne est actif dans les domaines du développement économique et de la création d'emploi. L'auteur est entré en littérature avec foi et abnégation. Au fil de ses ouvrages, nous découvrons des perspectives, des couleurs ainsi que de subtiles impressions prises sur le vif, pleines de nuances, d'esprit, d'émotion. Christian Debruyne est un écrivain qui ne sait pas seulement construire une histoire mais prend aussi le plus grand plaisir à la faire bouillonner...EXTRAITPrologueUn peu d’histoire...De nos jours, l’une des trois plus grandes représentations de pèlerinage chrétien dans le monde, les chemins de Compostelle sont, depuis 1993, inscrits au "patrimoine mondial de l’humanité" par l’Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture (UNESCO).Santiago, le but ultime pour celui qui chemine, se mérite ! Il propose un enchevêtrement tentaculaire de routes, tantôt lumineuses, planes, animées... tantôt mystérieuses, inquiétantes, désertes... routes foulées chaque année par près de deux cent mille pèlerins venus des quatre coins du globe, dont la plupart marchent pour honorer saint Jacques.Mais qui était-il donc ? Quels étaient ses enseignements ? Quel rapport entre cet apôtre, fidèle disciple du Christ, et les chemins menant à Compostelle ? Autant de questions que le lecteur profane ne manquera pas de se poser. C’est ici que l’on pénètre dans le monde des traditions et des légendes, subtil mélange de sacré et d’histoires incertaines.

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« Le courage c’est de comprendre sa propre vie…

Le courage c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille…

Le courage c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel. »

Jean Jaurès

Avant-propos

Prendre la route sans rien attendre en retour sinon se laisser porter par un souffle de vie, reconquérir son libre arbitre, s’ouvrir aux joies de la rencontre, aux clins d’œil de la Providence ou encore se recentrer sur les valeurs essentielles de l’existence… Peut-être est-ce cela qui motive l’être humain à fuir, l’espace d’un moment, une société aux inégalités criantes auxquelles nous n’apportons, la plupart du temps, d’autres réponses que l’indifférence.

Et pourtant, tout quitter n’est pas une sinécure, loin s’en faut ! Il ne suffit pas d’affirmer : « Je pars et ferme la porte derrière moi ». Non, on s’engage sur le chemin avec le sentiment d’abandonner les siens, de vivre un rêve égoïste duquel on exclut les Autres, celles et ceux que nous chérissons et pour lesquels l’absence peut se révéler lourde à supporter, parfois même cruelle. À n’en pas douter, ce “lâcher prise” requiert courage et abnégation.

Comme tout individu qui, un jour, a décidé de cheminer sur les routes de Compostelle, je me suis posé la question du pourquoi. Oui, pourquoi donc un homme décide-t-il d’entreprendre pareil périple et ainsi marcher sur les traces de millions de pèlerins ayant au fil des siècles arpenté ces routes sinueuses, le plus souvent disséminées au beau milieu d’une nature étonnante de vitalité ?

Était-ce par défi, engagement spirituel, envie d’opérer le vide en soi, écrire un livre sur le sujet ou encore œuvrer pour une bonne cause ? En ce qui me concerne, la réponse se voulait résolument plurielle. Au départ d’un vibrant appel à se poser les bonnes questions et vivant dans le secret espoir de pouvoir y apporter des réponses, j’ai pris mon bâton d’anachorète, avalant les kilomètres avec la régularité d’un métronome.

De Namur à Santiago en cent étapes, chiffre symbolique, en empruntant tour à tour les voies de Vézelay et le Camino Francès, voilà assurément un voyage à même d’aiguiser l’esprit d’un homme, de mieux appréhender la maxime de Camille Belguise : « Dans le silence et la solitude, on ne voit plus que l’essentiel. »

Une fois prise la décision débute alors un interminable chapelet d’interrogations : mon employeur va-t-il autoriser cette longue absence ? quand partir ? quels itinéraires choisir ? où trouver de quoi loger ? qui contacter afin d’obtenir les informations les plus pertinentes ? que faut-il prévoir comme budget ? quels choix opérer en matière d’équipements… Mais l’enthousiasme suffit à balayer les craintes et tous les doutes finissent par s’évanouir. Ne demeure que ce sentiment fabuleux : partir à l’assaut de quelque chose de fort, de quelque chose de merveilleux…

Que de rencontres magiques, de joies intenses, d’émerveillements face à l’imprévu lorsqu’une force vous pousse inexorablement à avancer, vous dépouillant de vos peurs… Mais également de périodes d’émotions exacerbées, de difficultés passagères et parfois même de frustrations. Le chemin de Compostelle se mérite et – aujourd’hui je suis en mesure de l’affirmer – il ne s’assimile pas à un long fleuve tranquille !

J’ai cependant apprécié, marchant vers l’inconnu, la profondeur des regards et les sourires complices. À n’en pas douter, si chaque homme doit, au cours de son existence, parvenir à offrir un souffle à ce qu’il vit, alors c’est ici qu’il pourra y arriver. Découvrir le monde, découvrir les autres, au travers de ce long périple, prend alors tout son sens. Ceci n’a toutefois pu se faire qu’en gardant à l’esprit une attitude bienveillante par rapport aux événements qui se succèdent à un rythme effréné. Tout est dans l’acceptation de ce que le chemin vous réserve, autant dans les bons moments que dans les situations plus épineuses.

La vie intérieure, cette lente descente en soi-même, est un luxe qu’il redevient urgent de s’offrir. Cette sagesse de l’esprit qui s’interroge sur les mystères de l’existence nous rend réceptifs au bonheur, un bonheur qui s’apprécie au travers de choses simples. Il me paraît clair à présent – sans toutefois vouloir grossir le trait – que le chemin traduit à l’homme le sentiment vivace d’une société désormais en passe d’atteindre la cote d’alerte, précédant sa vertigineuse décadence !

Ce récit, écrit à la première personne, cherche à capter les différentes facettes de l’individu en marche. D’une écriture se voulant accessible et dans l’action – adieu formules alambiquées, phrases à rallonge ou encore proses compliquées – cet ouvrage aborde la thématique de la transformation, ardemment désirée, de l’individu au fil du chemin. Celle-ci n’est-elle qu’une simple vue de l’esprit ou au contraire, l’homme, confronté à lui-même, prend-il conscience de ses lacunes et dès lors, est-il prêt à abandonner ses vanités, ses orgueils intimes, sa propension à développer son art du paraître ?

Maintenant, c’est à votre tour de cheminer en plongeant dans ce livre qu’il est à mon sens préférable de lire par étapes, en prenant le temps de méditer, de réfléchir à son propre parcours. Oui, le moment d’une pause que l’on s’accorde pour ôter la poussière déposée par le temps sur nos manquements, nos lâchetés, notre indifférence… le plus souvent enfouis profondément au fond de nous-même. Ultreïa !

L’auteur, Christian Debruyne

Préface

La magie n’est pas seulement un coup de baguette… magique ! La magie, c’est aussi une approche, un contact, une symbiose et un projet concrétisé ! Voilà le début d’une belle histoire entre Christian, ce pèlerin au grand cœur, et notre association Make-A-Wish.

Fin de l’année 2013, nous sommes approchés par Christian qui nous parle de son projet et de son désir de soutenir notre association à travers la réalisation de son rêve : rallier Saint-Jacques-de-Compostelle en 100 jours ! Une longue marche méditative, à la découverte de soi, de sa vie, de ses aspirations, bref, à la recherche du Graal peut-être ?

Dans le tourbillon des activités de fin d’année (concert, marchés et sapins de Noël…), les premiers contacts sont établis car le projet est plus qu’attirant et reflète déjà l’harmonie évidente de la réalisation de rêves d’enfants gravement malades à travers la concrétisation d’un rêve d’un adulte qui lui aussi veut décrocher son étoile.

Quelle belle finalité ! Quelle jolie façon d’aider notre association à travers cette chouette aventure ! Oui, bien sûr, nous adhérons ! Oui, nous applaudissons cette originale initiative et sommes très fiers d’avoir été choisis !

À l’aube de cette année 2015, 25ème année d’existence de notre association, un projet tel que celui-ci sera certainement le symbole phare de la volonté et de la persévérance dont nous devons faire preuve ainsi que des défis que nous devons relever chaque jour.

100 jours, 100 étapes, c’est le long chemin vers l’accomplissement d’un rêve !

Plus de 100 vœux déjà réalisés, cette année et autant de vœux encore en attente, c’est le challenge de notre association et de son équipe de plus de 150 bénévoles motivés, prêts eux aussi à soulever des montagnes, pour permettre à ces petits princes et princesses de décrocher enfin leur étoile !

Make-A-Wish se mobilise pour que l’impensable devienne réalité, pour que des enfants gravement malades puissent le temps d’un rêve, atteindre l’insouciance et oublier la maladie.

Notre motivation, notre conviction du rôle important de notre association, c’est le sourire de ces enfants et l’amour qu’ils dégagent malgré les combats difficiles qu’ils doivent mener dans leur jeune vie déjà éprouvée.

En guise de conclusion, un joli témoignage de la maman d’une petite princesse : « Quelle belle idée que la vôtre : s’occuper de la tête quand tout le monde s’affaire autour du corps ! C’est tellement important… quand il fait sombre dans l’esprit, le corps a du mal à trouver son chemin ! C’est une jolie lanterne que vous avez déposée dans la tête d’Yseult… et elle n’a pas fini d’y briller ! »

Make-A-Wish est une belle famille qui a la chance de pouvoir compter sur des personnes généreuses telles que Christian. Merci à lui !

Françoise Devaux,

Responsable des voeux

Make-A-Wish

Prologue

Un peu d’histoire…

De nos jours, l’une des trois plus grandes représentations de pèlerinage chrétien dans le monde, les chemins de Compostelle sont, depuis 1993, inscrits au “patrimoine mondial de l’humanité” par l’Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture (UNESCO).

Santiago, le but ultime pour celui qui chemine, se mérite ! Il propose un enchevêtrement tentaculaire de routes, tantôt lumineuses, planes, animées… tantôt mystérieuses, inquiétantes, désertes… routes foulées chaque année par près de deux cent mille pèlerins venus des quatre coins du globe, dont la plupart marchent pour honorer saint Jacques.

Mais qui était-il donc ? Quels étaient ses enseignements ? Quel rapport entre cet apôtre, fidèle disciple du Christ, et les chemins menant à Compostelle ? Autant de questions que le lecteur profane ne manquera pas de se poser. C’est ici que l’on pénètre dans le monde des traditions et des légendes, subtil mélange de sacré et d’histoires incertaines.

Fils de Marie Salomé et de Zébédée mais également frère de l’apôtre Jean, saint Jacques est surnommé le “Majeur”. Selon la tradition chrétienne, il aurait été envoyé pendant près de quatre années en Espagne pour participer à une campagne de prédication. De retour à Jérusalem pour soutenir les croyants victimes de nouvelles persécutions, il fut arrêté et décapité sur ordre d’Hérode Agrippa Ier, roi de Judée, devenant ainsi le premier apôtre martyr. Son corps fut récupéré par ses disciples et envoyé en Galice où il fut enterré dans un cimetière.

Ce n’est que quelques siècles plus tard, en 813 selon la légende, qu’une étoile vint indiquer à un ermite – le dénommé Pelayo – l’emplacement du tombeau du saint apôtre. Théodomir d’Iria Flavia, l’archevêque de l’époque, fut mis au courant de cette prodigieuse découverte et suite à l’intervention du roi de Galice, Alphonse II, une cathédrale fut érigée en l’honneur de saint Jacques. Un mythe était né et avec lui, l’une des plus belles pages dédiée à la mystique du pèlerinage venait de voir le jour.

Cheminer, cela se prépare…

Prendre la route avec l’ambition de rejoindre Compostelle exige une préparation tant mentale que physique. La première fois que j’ai entendu parler du sujet, je me suis dit : « Après tout, ce ne sont que quelques centaines de kilomètres, pas de quoi en faire un monde… ». Et puis, je me suis renseigné, devinant au fil de mes lectures que cheminer se concevait de manière méthodique. Il y a tant de facteurs à appréhender qu’il est impensable de boucler son sac à dos et de se lancer à l’assaut de l’inconnu sans en avoir mesuré les dangers.

Un beau jour, mon esprit s’est éveillé après avoir regardé une émission consacrée à des pèlerins marchant sur le chemin, cheveux au vent. L’un d’eux, le visage tourné vers la caméra, déclarait ceci : « Qu’est-ce qu’une vie ? Chaque jour, je m’interroge et me demande ce que valent tous ces hommes et ces femmes qui m’entourent. Je les critique, je me permets de les juger… Le chemin m’a fait prendre conscience de la fragilité de l’humain. Et moi, qui suis-je donc ? Je cherche la réponse sur la route. Celle-ci me remplit d’amour, de compassion… Elle me transforme progressivement. Je respire à présent l’air frais, je dévore cette nature si belle avec un regard nouveau. »

Interpellé par ces propos justes et si touchants, j’ai ressenti comme un appel. Oui, une petite voix, plongée dans les replis de ma conscience, qui peu à peu m’a ouvert les yeux. Le temps file entre les doigts sans que l’on n’y prête attention. Se poser, réfléchir au sens d’une existence terrestre si fragile, si éphémère… voilà ce qui m’a poussé à entreprendre ce pèlerinage.

Après avoir repoussé plusieurs fois l’échéance du départ – la vie est faite d’obligations et de contraintes – j’ai décidé, courant de l’année 2012, de ne plus le différer. 2014 s’est ainsi imposé dans mon esprit et à partir de ce moment, l’envie de partir ne m’a plus quitté. Heureuse sensation que celle d’avoir découvert en moi cette énergie, préalable à l’entame de ce périple.

L’Association « les amis de Saint-Jacques-de-Compostelle », dont les locaux sont situés à Bruxelles, reçoit tous les premiers jeudis du mois les personnes intéressées par le sujet. Je m’y suis rendu en novembre 2012 pour glaner des informations. Un véritable vivier en bons conseils !

Une redécouverte des origines de l’homme… oui, c’est cela qui m’a fasciné en écoutant tous ces pèlerins disserter sur leur “grand voyage”. Essayer de comprendre ce monde tourné vers la satisfaction immédiate du désir, s’extasier devant les splendeurs qu’offrent des paysages pour la plupart éloignés de la civilisation, reprendre racine dans un sol fertile en plaisirs simples… autant de sujets évoqués lors de nos discussions.

Certains, profondément croyants, sont animés par une Foi qui semble dénuée de rides, d’autres sont passionnés de rencontres, d’autres encore ont le cœur qui s’affole lorsqu’ils papillonnent en chemin. À chacun son camino comme le disent avec conviction les passionnés d’un cheminement qui se vit, pour la plupart d’entre eux, de l’intérieur. Il était étonnant de constater combien ces gens étaient paisibles, affables… toujours en trajet de pensées. Bref, un bon moment où ne manquaient ni les sourires ni la bonne humeur.

Un gentil monsieur, la septantaine bien engagée, m’a pris à part pour me parler de son expérience personnelle. J’ai été très étonné d’apprendre qu’il avait entrepris six fois le pèlerinage de Belgique jusqu’à Santiago et, chose remarquable, en usant de moyens de locomotion différents : à pied, à vélo, avec un âne… Un âne me suis-je exclamé, est-il possible de s’atteler à ce voyage de près de deux mille cinq cents kilomètres avec cet animal têtu ? Il a souri, amusé, cette question lui semblait probablement un peu naïve.

De retour dans mon nid douillet, je me suis interrogé sur cette envie, très forte, de descendre en moi-même pour déceler les vertus oubliées du silence, propice à la méditation et à la contemplation. Nul doute, j’étais possédé par une force, un prodigieux appétit de me découvrir, que seule une “marche vers” allait pouvoir assouvir.

J’ai lu quelques ouvrages abordant cette épineuse question, j’ai surfé sur des dizaines de sites consacrés à Compostelle, j’ai écouté “tout” qui pouvait m’apporter des éclaircissements quant aux exigences de cette marche cadencée qui allait me mener sur les traces de saint Jacques en cent étapes. Et peu à peu, je me suis familiarisé avec les différents itinéraires proposés, me rendant compte des obstacles qui se dresseraient sur ma route.

Après cinq étapes en Belgique, au départ de Namur, le pèlerin passe la frontière et aborde la France avec le louable objectif de rejoindre Vézelay, véritable ville sanctuaire située en Bourgogne dans le département de l’Yonne. Viendra ensuite la longue route vers Saint-Jean-Pied-de-Port, proche de la frontière espagnole. Enfin, le Camino Francès traverse cols et montagnes jusqu’à Santiago de Compostela, enclave spirituelle, également reconnue comme “itinéraire culturel européen”.

Disposant de bonnes capacités physiques liées essentiellement à la pratique régulière de la course à pied et du VTT, je possédais assez d’atouts pour réussir ce parcours semé d’embûches. Néanmoins, la répétition programmée des journées de marche peut rapidement s’avérer pesante. Mieux vaut, en effet, éviter tout excès d’optimisme. Un seul remède au programme : l’entraînement !

Six mois avant de prendre la route, j’ai décidé d’aménager mon agenda pour effectuer des randonnées d’une bonne vingtaine de kilomètres. Le sac à dos, lesté de plusieurs kilos, m’accompagnant à chacune de mes sorties, j’ai pu rapidement me rendre compte du degré de difficulté d’une telle entreprise. Demeurer humble face à l’objectif et s’entraîner avec conviction, même lorsque les conditions climatiques s’avèrent défavorables, sont deux ingrédients à ne pas négliger.

J’ai dû parcourir près de six cents kilomètres, soit un peu moins du quart de la distance séparant Namur de Compostelle. La plupart du temps, le parc d’Enghien, véritable poumon vert de cent quatre-vingt-deux hectares, localisé dans l’intra-muros de l’entité d’Enghien, petite ville de près de quatorze mille habitants nichée en Wallonie picarde, a tenu lieu de décor à mes sorties hebdomadaires.

Une démarche proposant une visée caritative…

Cent jours pour rallier Compostelle, n’était-ce pas là l’occasion rêvée de joindre à ma quête personnelle une visée caritative ? Le caractère collectif a rapidement germé en moi, rejoignant ainsi la notion de démarche plurielle évoquée dans l’avant-propos. Et puis, aider l’autre ne procure-t-il pas, parfois, plus de joie que de songer à ses propres plaisirs !

Me restait donc à me mettre à la recherche d’une œuvre sociale à laquelle apporter mon soutien. L’association Make A Wish s’est ainsi rapidement imposée à moi. En effet, cette organisation apporte son aide aux enfants frappés par la maladie dont la plupart sont victimes de pathologies lourdes.

Comment mieux définir l’action de Make A Wish qu’au travers des informations officielles diffusées par cette association : « Peuplée de rêves, l’enfance est le monde de tous les possibles : devenir pompier l’espace d’une journée, parcourir le monde à la découverte des dauphins, vivre la vie d’une star, rencontrer son idole… autant de petits bonheurs pour les enfants injustement frappés par la maladie ! Mais… lorsque la santé se fragilise, l’enfance bascule, l’équilibre familial vacille et le bonheur s’estompe. Séjours à l’hôpital, examens médicaux et traitements font alors partie du quotidien. Malgré la souffrance, les rêves continuent d’habiter l’esprit des enfants. Ces rêves, Make-A-Wish a pour mission qu’ils deviennent réalité. Ces moments continuent ainsi à vivre dans le cœur de ces petits bouts. Pour eux, toutes les étincelles d’espoir ou de bonheur sont autant de soutiens pour affronter le quotidien, d’énergies positives pour aider à une guérison ou dans certains cas plus tragiques, de vivre une dernière parcelle de bonheur… ». Voilà, tout est dit !

Mon périple a donc été l’occasion de récolter de l’argent auprès d’entreprises, de commerçants, d’associations, d’individuels… et le moins que l’on puisse dire est que la collecte de fonds s’est révélée impressionnante. Ainsi, pas moins de sept mille euros ont été récoltés ! Belle générosité donc dans le chef des donateurs sensibilisés par cette cause. Je les remercie du fond du cœur pour leur altruisme et tout particulièrement monsieur Sébastien Delcampe de la société Delcampe.net, sponsor principal de cette marche caritative.

Cet ouvrage devrait également permettre de soutenir financièrement l’association Make A Wish. En effet, en accord avec mon éditeur, les éditions Memory, mes droits d’auteur seront entièrement reversés à l’association. Une aide importante qui devrait permettre à plusieurs enfants de réaliser le rêve de leur vie.

Je dédie ce livre à Hubert DRUET

« Maudit soit le destin, qui à nous t’a ravi,

Si ton cœur s’est éteint, dans le nôtre tu vis. »

1er tronçon Namur - Vézelay 705 kilomètres

1ère étape – 28 mars Namur - Rouillon-Annevoie 24 kilomètres

Je l’avoue, sans détours, je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit. Était-ce la peur du grand départ qui a rejailli, ulcérée peut-être d’avoir été oubliée, profondément dissimulée dans les replis d’un enthousiasme débordant ? En tout cas, j’ai ressenti au fond de moi les sensations du petit enfant confronté à un angoissant dilemme : celui de se laisser séduire par une frénésie débordante consécutive à ce périple ou alors de ployer sous le poids des doutes inhérents à toute nouvelle expérience.

Le miroir du hall renvoie, en ce moment, l’image d’un homme aux traits tirés venant de mesurer pour la première fois que prendre le chemin, c’est aujourd’hui ! Une petite voix intérieure me houspille gentiment : « Allons, saisis cette chance qui s’offre à toi pour que jamais tu n’aies à regretter de n’avoir pas cru en cette incroyable possibilité de davantage te connaître ! »

Ma main droite agrippe le sac à dos – Dieu qu’il est lourd ! – et le dépose avec précaution dans le coffre de la voiture. Ça y est, je suis fin prêt ! Je m’offre un dernier regard circulaire autour de moi et puis nous prenons, en famille, la direction de la gare d’Enghien. Moins de cinq minutes plus tard, nous arrivons à destination et rejoignons le quai n°5, le pas hésitant. C’est ici que tout va débuter…

Inutile de dissimuler mon émotion, car elle est bien présente. J’embrasse mes proches, mais aussi celles et ceux qui ont effectué le déplacement. Lorsque les portes s’ouvrent, je m’engouffre dans le train, le cœur battant la chamade. Par la fenêtre, j’observe toutes les petites mains tendues et les cortèges de bisous auxquels je réponds avec chaleur tandis que le train se met en branle. Quelques secondes viennent de filer et le tumulte a désormais disparu.

Je soupire à plusieurs reprises, ballotté par une flopée de sensations contradictoires. Philippe, un ami de longue date, décidé à m’accompagner les deux premières journées, m’observe du coin de l’œil. Peut-être se demande-t-il quels sentiments m’animent en cet instant. Un sourire adressé dans sa direction a tôt fait de le rassurer : « Eh oui, camarade de route, un long, un très long voyage m’attend… »

En ce moment, tout me revient en mémoire. Ces longs mois d’entraînement à gambader par monts et par vaux, ces discussions avec d’anciens pèlerins, l’angoisse de mes proches, l’indispensable préparation mentale ou encore ces nombreuses soirées passées à déchiffrer les cartes afin de planifier mes trajets. Même si j’éprouve une légitime appréhension, je sais au fond de moi que rien n’a été négligé. Allons donc, Compostelle, bientôt un fidèle de plus arpentera tes circuits séculaires !

J’arrive à Bruxelles moins de vingt minutes plus tard. Il est déjà temps d’aller attraper la correspondance pour Namur. Je note dans ma petite tête : « 7h30… dans un peu plus d’une heure, va débuter le périple auquel je songe depuis des mois, si pas des années. Mes idées noires, toute la mélancolie liée au grand départ se sont dissipées comme par magie. C’est ici un nouveau cycle de vie qui débute et tout sera mis en œuvre afin que celui-ci réponde à mes attentes premières. J’imagine déjà les paysages beaux à couper le souffle, la rencontre avec les nombreux « chemineurs », les moments de solitude mis à profit pour réfléchir au sens de la vie… »

Après avoir été accueilli sur le quai d’arrivée par une représentante de l’association Make A Wish et un caméraman venu réaliser quelques prises de vues, nous quittons la gare de Namur, pour gagner le square de l’Europe et traverser, par la suite, le pont qui enjambe la Sambre. J’ai l’impression de voler, mes pas s’accélèrent brusquement comme si j’entamais une course contre la montre. C’est l’évidence même… Il y a en moi, en ce moment, une incontestable gourmandise à profiter de l’instant présent, car je sais que je vis là une expérience unique.

Après un peu plus de cinq kilomètres, nous atteignons le bois de la Vecquée. Cette réserve domaniale est parsemée d’une multitude de feuillus et de résineux. Tout est calme et l’odeur âpre de l’humus pique légèrement les narines. Cet environnement maintient l’amateur d’espaces naturels dans une sorte de carcan protecteur. Ici, loin des effluves de la ville, l’homme retrouve un réel bien-être.

Je suis en pleine possession de mes moyens et j’ai tout lieu de croire que mon excellente forme trouve son origine dans l’heureuse perspective d’entamer ce long cheminement en direction de Santiago. Je ne sais pourquoi, l’envie me prend de m’asseoir. Nul doute, cet endroit parle à mon cœur. Les yeux clos, l’esprit peu à peu se libère des contraintes de la vie.

Tout au long de la journée, les haltes se succèdent à un rythme cadencé : Malonne, la Ferme de la Vallée, Bois-de-Villers, Burnot, Rivière et enfin Annevoie-Rouillon qui marque la fin de cette première étape. Je suis satisfait de voir que les jambes, un peu lourdes tout de même, n’éprouvent aucune peine à progresser à belle allure… De bon augure pour la suite des événements !

Assis sur un banc, je tire de son fourreau ma tablette et ne peux m’empêcher de rédiger quelques lignes, inquiet à l’idée d’oublier toutes ces impressions prises sur le vif. Alors, les rouages de la machinerie narrative se mettent en action et les mots finissent par jaillir tel un torrent impétueux. L’idée de davantage nourrir mon “jardin secret” est très présente. Je souris, songeant à cet exercice difficile qui se profile à l’horizon : donner de la place aux émotions et essayer d’en faire profiter les autres…

Ce qui m’a particulièrement marqué aujourd’hui est l’image de la nature engourdie par l’hiver. Le mois de mars lui offre l’occasion de se réveiller et de nous offrir un bien beau spectacle. La terre se réchauffe progressivement, les fleurs exhibent leurs plus beaux atours, la musicalité du vent euphorise l’esprit… Cet emballement m’a toujours fasciné, provoquant en moi une suite ininterrompue de questions : tout n’est-il qu’éternel recommencement ? Et l’âme de l’homme, comment évolue-telle dans cet immuable concert ?

En cet instant, à la fois doux et palpitant, j’acquiers la certitude que ce cheminement, un homme le vit, dès lors qu’il est à la recherche de lui-même. Je sais que ma quête prendra du temps, mais je saurai me montrer patient…

2ème étape – 29 mars Rouillon-Annevoie - Dinant 24 kilomètres

Étrange sensation lorsque la sonnerie de mon GSM retentit. Mes yeux étonnés fouillent la pénombre à la recherche de quelque objet familier. Mais où ai-je donc la tête ? Vieux réflexe d’un homme déjà en manque de repères ? Une petite voix intériorisée me rappelle à l’ordre : « Allons, lève-toi, il est temps de te préparer, car une longue journée t’attend. »

Je repousse de manière énergique draps et couvertures et me retrouve dans une salle de bains inconnue, le rasoir à la main. Une idée saugrenue me traverse l’esprit. Et si je laissais la nature faire son œuvre. Si je décidais là, à l’instant, de ne plus me raser ? L’image d’un homme à la barbe hirsute m’apparaît. Cette représentation négligée suffit à taire en moi toute tentative de résistance. Ah, coquetterie, quand tu nous tiens !

Philippe se réveille tout doucement tandis que les rayons du soleil levant balaient la chambre. La Meuse, paisible, accueille de nombreux volatiles : canards, hérons, oies… insatiables dans l’art de pousser la chansonnette ! Une belle journée s’annonce et avec elle la promesse de chouettes découvertes. Quelle sensation de liberté, une vraie source de jouvence !

Nous avons eu beaucoup de chance d’avoir été accueillis dans une chambre d’hôtes non encore homologuée, car les renseignements fournis par notre guide au niveau des hébergements étaient plutôt obsolètes ! Dame chance est venue à notre secours, sinon nous passions la nuit à la belle étoile. Bon d’accord, nous avons dû nous montrer persuasifs, jouant un peu, je l’avoue, sur la corde des sentiments : « Oh, Monsieur, vous n’allez tout de même pas laisser deux pauvres pèlerins à la rue… »

Lorsque nous rejoignons le grand hall d’entrée, dallé d’une magnifique pierre bleue, le propriétaire nous salue amicalement et nous offre le café. Nous discutons avec lui des perspectives touristiques de cette ravissante région et comprenons aisément sa décision d’investir à Rouillon. À l’entendre aussi enthousiaste et constatant à quel point il marque de l’attention envers ses invités, je n’ai aucun doute quant à ses chances de succès.

Au moment de prendre la route, le moral est au beau fixe. Nous avons suffisamment d’énergie pour attaquer cette étape qui doit nous emmener vers Dinant. Dès les premiers mètres, le chemin s’élève entre deux rangées de conifères dont la cime est balayée par un petit vent frais. Malgré notre bonne condition physique, le cœur s’emballe rapidement et nous invite à modérer notre allure.

Après une bonne heure d’un effort soutenu, nous nous octroyons une petite pause à proximité du Bocq bouillonnant dont l’eau est utilisée par les carrières de pierre bleue. La température commence doucement à s’élever. Plutôt étonnant tout de même pour un 29 mars ! Mais nous n’allons certainement pas bouder notre plaisir, car ce beau soleil décuple notre envie de poursuivre la route.

Encore sous l’impression des marques de sympathie témoignées ce matin par une villageoise à l’évocation de mon projet personnel, mon esprit se met à divaguer. C’est comme un étourdissement à la pensée des millions de pèlerins qui ont parcouru ces voies, chacun mûrissant les raisons profondes qui l’ont poussé à accomplir pareil périple. Je songe à l’impérieux désir de rejoindre Compostelle, la force qui balaie les peurs, chasse les incertitudes, guérit les bobos de la route et ceux de l’âme… sentiments exprimés maintes fois par d’anciens pèlerins.

Peut-être, ce pèlerinage a-t-il été popularisé à outrance au cours de la dernière décennie. Peut-être les bienfaits présumés d’un tel cheminement sont-ils devenus un marché pour investisseurs. Néanmoins, je garde au fond de moi ce formidable espoir de découvrir qui je suis réellement.

« Qui es-tu toi ? » questionne une petite voix. Si je devais répondre à cette question, je dirais : quelqu’un de plutôt ordinaire avec des qualités certes, mais aussi de nombreux défauts. Mais je veux aller plus loin, descendre au fond de moi-même. Il m’importe de découvrir ma part d’inconnu. Je ne sais dire pourquoi, mais j’ai la nette impression que cette aventure est en mesure de m’apporter des réponses à mes questionnements.

À l’approche de la belle cité dinantaise, autrefois fief incontesté de la dinanderie – art médiéval de la fonte du laiton – nous devinons l’imposante silhouette de l’Abbaye de Leffe. Tiens, j’irais bien y faire un tour… Pas plus tard que le mois passé, j’ai vu une émission de télévision consacrée à la communauté de Bénédictins, fiers dépositaires du brassage de la bière. Et ce ne sont pas les divins breuvages qui manquent : La Leffe Brune, la Blonde, la Ruby, la Radieuse… comme moi en ce moment. Je me sens bien ici et profite pleinement de l’endroit reposant.

Philippe, qui a d’autres obligations, reprend le train et me laisse poursuivre seul mon parcours. Je le devine ému, très certainement un peu triste à l’idée de ne pouvoir poursuivre l’aventure quelques jours de plus. Aujourd’hui, j’ai la chance d’être hébergé chez un ami venu s’établir à Dinant il y a quelques années déjà. Il m’invite à découvrir les trésors de la patrie d’Adolphe Saxe qui, il est vrai, sont légion.

Le repas est succulent ! Rien ne m’est refusé : apéritif, entrée, plat, fromages et dessert… un gueuleton à même de requinquer le marcheur en déficit de calories. On rit, on discute des choses de la vie… Il est vrai que l’on en a des anecdotes à se raconter lorsque l’on ne s’est plus vu depuis tant d’années ! Intéressant, vraiment, d’apprendre comment chacun a mené sa barque, secouée par les soubresauts de l’existence.

Il est un peu plus de vingt-deux heures trente lorsque je décide de rejoindre mes quartiers. J’en profite pour écrire un peu, mais la fatigue aidant, je préfère remettre à plus tard la rédaction de mon carnet de route. Avant de me mettre au lit, j’ouvre le Velux et me laisse fouetter le visage par un petit vent un tantinet frisquet. En ce moment, je me dis que j’ai beaucoup de chance de pouvoir vivre mon rêve. Il m’appartient donc d’en tirer le meilleur parti et d’accepter ce que la route aura envie de m’offrir.

3ème étape – 30 mars Dinant - Hastière 22 kilomètres

La nuit ne fut pas excellente, et même franchement difficile ! J’ai éprouvé toutes les peines du monde à trouver le sommeil et suis donc loin d’avoir récupéré des efforts consécutifs aux deux premières journées de marche. Mes jambes sont lourdes et mes épaules meurtries par les lanières du sac à dos. Par ailleurs, tenant compte des difficultés de la marche, à quoi d’autre pouvais-je m’attendre ? Et ce n’est qu’un début ! Néanmoins, je demeure confiant et concentré sur l’objectif.

Après une douche revigorante et un petit déjeuner plutôt copieux, je me sens déjà beaucoup mieux. Avant de quitter la maison, encore silencieuse, je griffonne un petit mot à l’intention de mes hôtes si prévenants. Je trouve cela vraiment formidable de pouvoir ainsi compter sur des gens dévoués, toujours prêts à se mobiliser. Ah, si tout le monde pouvait témoigner la même bienveillance, notre monde ne s’en porterait pas plus mal. Hélas, je crains que ce vœu ne demeure lettre morte.

À l’entame de la rue Saint-Jacques, Dinant sommeille encore ! Seule une dame qui m’a vu passer devant son habitation, ouvre grand sa porte et m’interpelle : vous prenez le chemin de Compostelle, monsieur ? me dit-elle, le regard interrogatif. J’acquiesce tout en jetant un furtif coup d’œil à la coquille qui orne désormais mon sac à dos. Véronique – c’est son prénom – m’explique qu’elle aussi prendra un jour le chemin, éprouvant le besoin de faire le point sur sa vie. Son mari vient me saluer amicalement et me propose un café, ce que j’accepte bien volontiers. Ce moment nous offre l’occasion de quelques échanges amicaux.

Me voilà déjà reparti en direction de la citadelle. Arrivé à son sommet, je la contourne et oblique vers la droite afin d’emprunter un sentier tortueux. Brusquement, celui-ci se rétrécit. Commence alors un long défilé de montées et de descentes, éprouvantes pour l’organisme. La route est déserte en ce moment de la journée, ce qui est assez étonnant, car il est déjà plus de dix heures trente. Je ne suis cependant pas mécontent de cette solitude, elle que j’attendais avec tant d’impatience.

À Anseremme, je décide de m’octroyer une pause, non loin du rocher Bayard, dont la pointe effilée semble venir tutoyer le ciel. Pendant que je déguste un excellent morceau de cake à l’orange, j’observe la Meuse dont la surface plane reflète les rayons du soleil. Ce moment, d’une étonnante simplicité, contribue à aiguiser mes réflexions. Empêtrés dans nos occupations quotidiennes, nous ne prenons que rarement le temps d’observer la nature débordante de vitalité. Je mesure donc la chance qui m’est offerte et profite, sans retenue, de ces instants magiques.

Avant d’aborder le chemin des alpinistes, le sentier me mène à proximité des jardins de Freyr. Le paysage m’est familier. En effet, quelques années auparavant, je suis venu visiter le beau château du XVIIIe, ses magnifiques orangers tricentenaires et ses jardins dessinés par Le Nôtre, le célèbre jardinier du roi Louis XIV. Si anodin que puisse paraître ce moment, j’en éprouve tout de même de vibrants souvenirs.

Des dizaines d’alpinistes, amateurs et chevronnés, sont massés près des rochers, dans l’attente de débuter leur parcours. Je m’arrête un moment, observant d’un œil admiratif les premiers d’entre eux qui s’élancent à l’assaut de ces immenses masses grisâtres. Les prises semblent assurées, suscitant des commentaires positifs dans le chef des accompagnateurs. Il en faut du cran pour dominer la roche… très peu pour moi !

Débutent alors une portion de terrain pentu, une succession de lacets qui me mènent au sommet d’un vaste plateau. À plusieurs reprises, je marque le pas afin de reprendre mon souffle tout en me demandant si je suis bien en Belgique et non dans les montagnes autrichiennes que j’ai l’habitude de fréquenter. Le cœur cogne dans ma poitrine comme pour venir me demander de le ménager un tant soit peu. Attentif aux signaux envoyés par mon corps, l’idée de ralentir la cadence s’impose.

En début d’après-midi, ruisselant de sueur, je débouche dans les ruelles de Falmignoul. Il fait plutôt chaud pour un début de printemps. Sans conteste, je suis vraiment chanceux de pouvoir bénéficier de telles conditions climatiques, même si je sais pertinemment bien que cela ne durera pas. Assis sur un muret, je dévore mes tartines au jambon, accompagnées de tomates et de carottes râpées. Alors que je m’apprête à boucler mon sac à dos, deux randonneurs français m’abordent, ayant probablement remarqué la coquille. Ils me posent un tas de questions auxquelles je réponds avec courtoisie. Puis, ils décident de poursuivre leur route tout en me signalant qu’eux aussi prendront un jour le chemin.

Vers seize heures, Hastière se dessine au loin. J’accélère le pas, pressé de clôturer cette journée harassante. Je n’aspire qu’à une seule chose : prendre un bon bain afin de détendre mes muscles bandés par l’effort. Hélas, la surprise est totale lorsque le propriétaire de l’hôtel, dont j’avais pointé le nom dans mon calepin, me signale qu’il vient de mettre un terme à ses activités et qu’il n’est donc pas en mesure de m’héberger pour la nuit. Pas de chance également du côté des gîtes puisqu’ils affichent tous complet. Face à ces réponses négatives, le spectre de la nuit à la belle étoile se profile à l’horizon !

Dépité, je m’assieds sur un banc situé à quelques mètres de la Meuse. Un gentil monsieur qui promène son chien s’approche alors de moi et me demande avec douceur ce qui me tracasse. Probablement a-t-il deviné à mon regard défait mon irritation passagère. Je lui explique les raisons de mon désappointement et mes craintes de ne pas trouver de logement. Il me demande alors de le suivre et m’emmène au presbytère où il connaît quelqu’un. Hélas, trois fois hélas, le bâtiment semble désespérément vide.

Demeuré seul, je me demande vraiment quelle solution je vais bien pouvoir dégoter. Mais voilà que le villageois, avec qui j’ai discuté tout à l’heure, revient tout haletant. Il me donne un bout de papier sur lequel est griffonné le nom d’une chambre d’hôtes. Moins de cinq minutes plus tard, j’arrive à destination. Une dame, la cinquantaine bien engagée, ouvre la porte et m’accueille avec gentillesse. Cette fois, la chance m’accompagne… il y a encore une chambre de libre ! Celle-ci est très grande et bien équipée… tout est donc réuni pour que je puisse passer une nuit reposante, bercé par les images de mes premiers jours de cheminement.

4ème étape – 31 mars Hastière - Doische 27 kilomètres

Il est près de huit heures lorsque je rejoins la salle du petit déjeuner, coquette et meublée avec beaucoup de goût. Le propriétaire de la chambre d’hôtes, consultant en informatique, et sa femme Gina, enseignante, me rejoignent les bras chargés de victuailles. Il n’y a pas à dire, ce n’est pas le choix qui manque ! Des confitures maison, un appétissant plateau garni d’une grande variété de fromages, diverses sortes de pains et de viennoiseries en passant par des œufs à la coque, des fruits… bref de quoi requinquer le marcheur assidu que je suis.

Un rapide coup d’œil à l’horloge murale m’apprend qu’il est déjà près de neuf heures. À regret, je prends congé de ces hôtes si prévenants et débute l’étape du jour qui doit me mener d’Hastière à Doische, soit une bonne vingtaine de kilomètres. Bien qu’ayant entamé sa lente ascension, le soleil ne parvient pas encore à réchauffer l’atmosphère. Je relève alors le col de ma polaire et m’oriente en direction du bois des Aujes.

Je suis heureux de constater que mes muscles, endoloris la veille, lors de mon arrivée à Hastière, ont retrouvé leur souplesse. Ma bonne forme physique m’encourage à filer, l’esprit serein, en direction de la vallée de l’Hermeton à une allure soutenue. L’endroit est étrange, peut-être même un peu angoissant. Le sentier s’est subitement rétréci, il mesure à peine soixante centimètres par endroit. Je ne sais pourquoi, mais cet univers particulier ne m’inspire guère. Se succèdent alors plusieurs ruisseaux à gué dont le clapotis capte l’attention. Au bout de deux kilomètres, des arbres déracinés empêchent le passage. Comme il n’y a pas moyen de contourner ces obstacles, j’entreprends d’enjamber les troncs, veillant à ne pas glisser dans l’eau. Assurément, un bel exercice d’acrobate !

Les minutes passent et la situation devient de plus en plus lourde à gérer. À plusieurs reprises, mon pied glisse sur les pierrailles instables, heureusement sans dommage. Mon topo-guide indique une bifurcation, mais aucun sentier ne se présente à moi. Je décide donc de pousser un peu plus loin mes investigations afin de dénicher une échappatoire salvatrice. Hélas, mes recherches demeurent vaines !

Voilà que maintenant se dresse devant moi une montée à la déclivité impressionnante. Je m’aide de mon bâton pour me hisser au sommet. Après une bonne heure de marche, je perds toute trace du GR… plus aucune marque au sol, plus aucun potelet indicateur ! Là, je comprends que je suis perdu dans cet environnement sombre et silencieux. Allons, inutile de paniquer, bientôt je retrouverai la bonne voie…

Dans mon empressement à quitter ce bois touffu, mon pied s’entortille dans des ronces et je trébuche. Plus de peur que de mal, rien de cassé ! Je me dis qu’il serait plutôt malvenu de me blesser ici au beau milieu de nulle part. Je me redresse à l’aide de mon bâton et vérifie n’avoir rien perdu de mon matériel. Non, tout va bien, mon sac à dos a bien résisté !

J’ai chaud et transpire à grosses gouttes. La sueur dégouline de mon visage tandis que mon tee-shirt est complètement trempé. Lorsque je porte la main à ma gourde, je constate avec effroi que celle-ci est complètement vide. Suis-je donc bête, j’ai oublié d’acheter de l’eau ce matin ! Cette fois, il n’y a plus à tergiverser, il faut vraiment que je trouve un moyen de sortir de cette maudite forêt, au risque d’y passer la nuit !

Arrivé sur un plateau à six embranchements, je me mets à rire tout seul. Mais que voilà de réjouissantes perspectives : une chance sur six de prendre la bonne direction et de trouver le village de Soulme ! Rapidement, je me rends compte que quatre de ces chemins s’enfoncent dans une végétation sauvage. Bon, ne restent donc plus que deux possibilités : soit à gauche, soit plus au sud. Allez, j’opte pour l’embranchement de gauche, maudissant une nouvelle fois le tracé proposé par le GR !

Après une demi-heure de marche, j’aperçois au loin une grande villa entourée de nombreux hangars. Alors que je débouche dans la grande cour pavée, un homme hurle : « he, vous êtes ici dans une propriété privée ! » J’ai envie de lui répondre que c’est le cadet de mes soucis, mais je préfère user de diplomatie. L’homme, taillé comme un arbre, s’approche et me regarde d’un air méfiant. Je lui explique avoir erré depuis maintenant près de quatre heures dans la vallée de l’Hermeton et être complètement épuisé. D’un signe de la tête, il m’invite à le suivre, ce que je fais sans sourciller. Une fois à l’intérieur de la bâtisse, je me laisse choir sur la première chaise venue.

Surprise totale lorsque celui que je prenais pour un personnage bourru, sort de son frigo une bouteille de bière, fraîche à souhait. « Tiens me dit-il, c’est pour toi ! » Je lève les yeux vers lui et le remercie pour sa gentillesse. Assoiffé, je vide mon verre d’un seul trait sous le regard amusé du colosse. Il rit à gorge déployée, puis me place un plan sous les yeux. « C’est ma propriété, elle s’étend sur deux cents quatre-vingts hectares ! » fait-il d’un air détaché.

Pas le temps de lui répondre que déjà il se lève et me demande de lui emboîter le pas. Gérard, c’est son prénom, propose de me conduire sur la bonne route, à Soulme pour être précis. Je le remercie vivement sans susciter de sa part autre chose qu’un grognement. Je me dis que ce borborygme signifie sans doute « pas de quoi ». Après tout, à chacun sa manière d’exprimer sa joie ou son mécontentement !

Soulme, désert en ce moment de la journée, dégage une atmosphère particulière. Articulés autour de l’église romane, le mur d’enceinte et le presbytère font forte impression. Le puissant 4x4, s’immobilise en face d’une ferme où quatre personnes mangent la soupe. C’est le moment que choisit Gérard pour s’éclipser en me souhaitant bonne route.

Alors que je lève la main en signe d’adieu, une voix m’interpelle : « Un potage, pèlerin ? » Ravi de cette proposition plutôt inattendue, je m’attable sans demander mon reste. La discussion s’engage et les questions fusent : « D’où venez-vous ? Vers où cheminez-vous ? Quelles sont vos motivations à prendre le chemin ? »

Vers quatorze heures, je décide de poursuivre la route, conscient d’avoir pris beaucoup de retard. En un temps record, je dépasse Vodelée pour arriver à Doische vers seize heures. Je suis vraiment vanné et ne rêve que d’une seule chose : prendre une douche bien chaude !

5ème étape – 1er avril Doische - Olloy-sur-Viroin 26 kilomètres

Lorsque le réveil retentit, je repousse de manière énergique drap et couverture. Hier soir, j’ai trouvé refuge dans un accueil pèlerin. J’y ai rencontré des gens désintéressés pour qui seul le bien-être de l’hébergé compte. Cette famille de cinq personnes s’est littéralement coupée en quatre pour rendre mon séjour agréable. Ainsi, pour une somme modique, j’ai eu droit à un repas de fête, accompagné d’un vin d’excellente facture.

Avant de boucler mon sac à dos, je vérifie si mes vêtements lavés la veille au savon de Marseille - le produit miracle du randonneur - sont secs. Hélas, ma polaire, mon pantalon et mes deux paires de chaussettes sont encore humides. Je décide de ne pas me préoccuper de ce qui n’est finalement qu’un petit désagrément et rejoins la salle du petit déjeuner. Françoise m’y attend, curieuse de savoir si j’ai passé une bonne nuit.

Après avoir fait honneur à la profusion de mets étalés sur la grande table, je quitte Doische, heureux d’avoir pu rencontrer des gens ô combien chaleureux. Le début d’étape se révèle difficile. La montée vers le bois de la Cense Lahaye m’arrache quelques halètements. Puis, j’entre progressivement dans le rythme, veillant à ne pas louper le balisage du GR… l’expérience d’hier m’a suffi !

Vers neuf heures trente, je débouche sur un petit plateau qui domine le charmant village de Hierges. J’y découvre, sous le soleil levant, les vestiges du château dont les origines remontent au XIe siècle. Construit sur un éperon rocheux, il domine la vallée. Quelques volutes d’une brume duveteuse entourent les remparts, donnant à ce tableau idyllique un air mystérieux. Le silence matinal impressionne, il contraint presque le passant à pratiquer l’introspection. Étonnante nature tout de même ! Elle montre ses plus beaux atours et, préoccupés que nous sommes par nos charges quotidiennes, nous n’avons que peu d’attention à lui accorder.

Un homme, la bêche à la main, remonte avec difficulté le sentier qui s’élève jusqu’à son jardin. Lorsqu’il m’aperçoit, il n’hésite pas à faire un détour pour venir me saluer. Fourbu, il s’assied à mes côtés sur le banc à moitié vermoulu, et me tend la main. « Vous, allez à Compostelle ? m’interroge-t-il les yeux pétillants. Je vous ai vu passer tout à l’heure et j’ai remarqué votre coquille. Il poursuit avec beaucoup de douceur dans la voix : pas plus tard que le mois dernier, j’ai regardé une émission consacrée à ce périple. Je trouve cela merveilleux de prendre son bâton et de cheminer avec soi-même. Finalement on devrait rendre ce pèlerinage obligatoire. Peut-être le monde serait-il meilleur, peut-être serions-nous tous moins indifférents ? » Sans attendre de réponse de ma part, il se lève et me salue tout en me souhaitant bonne chance.

Je regarde l’homme s’éloigner à pas mesurés. Il semble éprouver beaucoup de difficultés à se mouvoir et pourtant il trouve le courage nécessaire pour gravir ces routes pentues afin de s’occuper de son jardin. Ce tableau me fait songer à ma délicieuse grand-mère qui, autrefois, évoquait souvent la vieillesse et l’inévitable déclin de l’individu. Elle aussi avait le feu sacré et témoignait toujours d’un courage à toute épreuve. Ma main glisse vers ma pochette en plastique et je m’empare de sa photo. Je la regarde longuement… Elle me manque tellement et je suis si heureux qu’elle puisse m’accompagner à l’occasion de ce lointain voyage.

Mon sac à dos solidement arrimé sur les épaules, je repars à l’assaut de mon parcours du jour. À proximité de la tour-belvédère, je profite d’une belle vue sur la Meuse et le Viroin, le mur des Douaniers et aussi le village de Mazée. Quelles richesses patrimoniales possédons-nous et nous ne nous en rendons même pas compte !

Un peu avant midi, me voilà à Treignes, charmant village aux innombrables découvertes : le musée du chemin de fer à vapeur, l’écomusée du Viroin, le musée d’archéologie industrielle… sans oublier l’espace dédié à Arthur Masson, le père des aventures de Toine Culot. Je m’assieds sur les marches de la belle église, assez impressionnante pour un petit village, et déballe mon pique-nique. Au programme : tartines au jambon de Parme, saucisson et fromage. Les clients de la petite supérette, située à proximité, sourient de me voir dévorer à pleines dents ma pitance du jour.

La température est très douce, elle doit bien avoisiner les vingt degrés. Je peux, sans hésitation aucune, laisser tomber la polaire ! Plein d’énergie, je me lève d’un bond et file rejoindre le GR. À nouveau, les panneaux indicateurs font défaut. Quelques jurons plus loin, le spectre de la vallée de l’Hermeton vient se rappeler à mes souvenirs. Au bout d’un moment, apparaît une nouvelle signalétique, celle du Ravel. Un rapide coup d’œil sur le plan suffit à me tranquilliser. Je suis sur la bonne voie et vais pouvoir rejoindre le village de Olloy-sur-Viroin.

Le carillon de l’église annonce quinze heures lorsque je débouche sur la placette du village. Celle-ci est déserte à l’exception d’un vieux monsieur, accaparé par la lecture de son magazine. Je me dirige vers lui, le sourire aux lèvres, et le questionne quant aux possibilités d’hébergement sur Olloy. Il évoque un hôtel, pas bien luxueux et souffrant apparemment d’un problème de propreté, situé à un peu plus d’un kilomètre du centre du village.

J’avoue être un peu dubitatif, partagé entre le sentiment de me retrouver dans une gargote malodorante et le fait de devoir poursuivre mes recherches en laissant la chance guider mes pas. Alors que je compulse une nouvelle fois mon guide, une jeune femme m’interpelle : « Vous cherchez quelque chose, monsieur ? Peut-être puis-je vous aider ? ». Je remercie poliment la dame et lui explique mon souci de logement. D’un signe de la tête, elle m’invite à la suivre.

Après avoir remonté la rue sur une trentaine de mètres, nous nous trouvons face à une maison d’allure chétive. La dame ouvre la porte et me dit : « Si vous le souhaitez, je peux vous loger. Mais il faudra un peu se serrer… ». Lorsque je pénètre dans le salon dont les murs sont bariolés de peinture verte, jaune et rouge, mon esprit s’emballe. Se serrer, comment, se serrer ? Rapidement, je comprends ce que cela signifie et m’éclipse sans demander mon reste.

Moins d’un quart d’heure plus tard, je découvre un vieux bâtiment dont la façade décolorée n’augure rien de bon : c’est l’hôtel dont on m’a parlé ! Une fois à l’intérieur, le gérant m’indique qu’il est en mesure de me loger. Je suis sauvé… enfin, espérons-le !

6ème étape - 2 avril Olloy-sur-Viroin - Rocroi 26 kilomètres

Il n’y a pas à dire, mais cet hôtel est vraiment indigne de figurer dans un guide. Passons sur le confort sommaire des lieux… Le pèlerin s’adapte à tout, enfin presque. L’odeur qui règne dans cet établissement est nauséabonde, la salle de bains est d’une saleté repoussante, la moquette est constellée de taches dont il vaut mieux ignorer la provenance, la porte de la chambre ne ferme pas à clef… Cette liste non exhaustive suffit, à mon sens, à justifier les raisons de mon dégoût.

La nuit fut donc loin d’être reposante ! Je me suis réveillé vers deux heures du matin, convaincu d’avoir entendu des cris… Oui, on aurait dit une femme qui appelait à l’aide ! Je me suis donc levé sur la pointe des pieds et suis allé jusqu’au palier. Tout était silencieux, mais je n’étais pas vraiment rassuré. Inutile de dire qu’après cet épisode, j’ai éprouvé toutes les peines du monde à trouver le sommeil.

Lorsque j’ouvre les yeux, il fait grand jour. Je ne sais dire pourquoi, mais la première pensée qui me vient à l’esprit est celle du petit déjeuner que je suis censé prendre dans une quarantaine de minutes. J’hésite à me débiner en prétextant des maux de ventre. Au bout d’un moment, la raison finit par l’emporter. Après tout, je l’ai payé, je vais donc le manger ! Et puis, je dois songer à absorber mon lot quotidien de calories, c’est important !

Sans vraiment pouvoir qualifier cette nourriture d’infecte, les aliments proposés ne sont plus d’une première fraîcheur ! Je décide donc d’éviter les charcuteries et surtout le fromage dont la couleur verdâtre aurait de quoi écoeurer le plus indécrottable des optimistes. Seul le café parvient à tirer son épingle du jeu. Ouf, l’honneur est sauf !

Après m’être acquitté des formalités d’usage, je quitte cet infâme taudis. Olloy sommeille encore, je ne rencontre qu’une personne âgée qui promène son chien. Je la salue poliment et traverse le passage à niveau pour gagner directement le chemin empierré indiqué dans mon topo-guide. Se succèdent alors, sur une courte distance, de nombreux étangs de pêche qui, vu leur état de délabrement, doivent certainement être à l’abandon.

Moins de dix minutes plus tard, la route se prolonge par une forêt touffue truffée de chemins qui s’entrecroisent… Un vrai labyrinthe ! Le sol meuble s’enfonce sous mes pas. Ce n’est guère étonnant puisque le soleil ne peut transpercer pareil rideau de végétation. L’odeur suave de l’humus prend à la gorge. Soudain, deux petits écureuils bondissent devant moi et disparaissent aussitôt sur un immense chêne dont le tronc est partiellement desquamé. Je sors mon appareil photo de son fourreau protecteur, espérant pouvoir les photographier. Hélas, ils sont d’une telle vivacité qu’il m’est impossible de les repérer.

Oh, heureuse vision que ce jardin, situé à une vingtaine de mètres de la route principale. Entouré d’un muret en pierres sèches et bordé de hautes claires-voies végétales, il figure le petit coin de paradis rêvé où venir se prélasser agréablement. Plus à l’Est, se profile une allée de massifs entrelacés, aboutissant à un bassin de forme octogonale d’où émergent, en son centre, quatre cariatides soutenant une vasque monumentale. Celle-ci accueille une profusion de fleurs et de plantes. Nul doute, cet ensemble s’apparente à s’y méprendre aux jardins romantiques d’autrefois, autant de lieux secrets permettant les rencontres poétiques, le ressourcement ou encore – il s’agit là d’une dimension plus polissonne – les émois érotiques !

Fin d’après-midi, mon arrivée à Rocroi symbolise l’entrée en territoire français. D’emblée, je suis séduit par les jolies maisons et les arbustes en fleurs dont les couleurs chatoyantes stimulent l’esprit. Partout, je retrouve des panneaux signalétiques renseignant les importantes fortifications en étoile que je vais bientôt contempler de près. Voilà qu’elles se dressent là fièrement, se laissant admirer et prendre en photo par de nombreux touristes et… un pèlerin ! Les murs épais et la robustesse de ces ouvrages ont très certainement nécessité beaucoup d’efforts de la part des bâtisseurs !

La place de Rocroi se laisse apprécier. Elle est assez grande pour accueillir quelques beaux bâtiments : l’église dont j’apercevais la haute silhouette avant d’arriver à destination, la mairie et… l’office du tourisme, où je décide de me rendre sans tarder, non sans avoir pris la peine de saluer un peintre occupé à croquer deux enfants, mignons à souhait. Je pense que la maman, curieuse de découvrir le travail de l’artiste, ne sera pas déçue car celui-ci semble vraiment très doué. Sa composition est réellement brillante !

La responsable de l’office de tourisme est fort aimable. Inutile de lui préciser, elle a tout de suite remarqué qui se trouvait là, devant elle : un vaillant pèlerin, le sac à dos fixé sur ses épaules, en quête d’informations ! Avant même que je le lui demande, elle pose devant moi un plan de la ville et m’explique les principales curiosités à découvrir dont la plupart se trouvent disséminées dans le cœur de la belle cité.

Deux touristes allemands viennent d’arriver à l’office du tourisme. Afin de ne pas gêner le travail de la préposée, je décide d’aller à l’essentiel et l’interroge quant aux possibilités de logement. Tout est bien organisé ici à Rocroi : je reçois un folder avec quatre ou cinq références. J’opte pour la plus proche, n’ayant pas vraiment l’envie d’accumuler des kilomètres inutiles.

Une fois arrivé à destination, je m’assieds sur une chaise et m’interroge. Au fil des ans, n’ai-je pas perdu l’intense curiosité des choses ? Ne me suis-je pas sagement installé dans un conformisme rassurant ? Ici, à l’abri de l’effervescence, je peux réfléchir, imaginer, créer, rêver… Bref, mieux ressentir que j’existe ! J’ai encore en mémoire tous mes souvenirs d’enfance. C’était l’époque des découvertes, des émerveillements, que l’entrée à l’âge adulte affadit, accaparés que nous sommes par une vie menée tambour battant.

Les apparences cachent souvent des réalités différentes. Nous vivons l’ère du paraître avec tout ce que cela comporte d’artificiel ! Et pourtant, chaque être humain ne porte-t-il pas en lui des trésors, la plupart du temps ignorés ? La faute en revient à son asservissement aux chimères d’une société dont il ne connaît que les servitudes. À moi donc de tirer profit de cette période qui m’est offerte afin de rentrer davantage en moi-même et de travailler à cette montée de conscience, indispensable à la découverte des racines de mon être.

7ème étape - 3 avril Rocroi - Sormonne 28 kilomètres

Quel contraste avec le logement d’Olloy-sur-Viroin ! Ici, tout est d’une grande propreté et bien équipé. Ce local, fraîchement rénové, inauguré début mars, permet d’héberger six pèlerins. Je n’ai vu personne arriver et suis donc demeuré seul, ce qui m’a permis d’avancer dans mes tâches quotidiennes : préparer la route du lendemain, laver mes vêtements, alimenter la page Facebook et mon blog, écrire le déroulé de la journée…

Assis tranquillement à la table du petit déjeuner, je repense au premier jour de mon périple et à mon arrivée à la gare de Namur. Quelle effervescence tout de même face à l’inconnu. Depuis que je suis véritablement entré dans cette introspection que j’appelais de tous mes vœux, mon esprit, débarrassé des embarras et autres futilités de la vie quotidienne, se met à bouillonner. Il me propose des dialogues intériorisés et attend que j’interagisse avec lui. Et quand mon attention est captée par d’autres sujets, il m’intime l’ordre de me montrer attentif.

Les gens que je rencontre sur le parcours sont d’une admirable courtoisie, toujours prêts à aider et à s’intéresser au pourquoi de cette longue marche. Je devine chez beaucoup d’entre eux une réelle envie d’entreprendre pareille expérience, mais je suis convaincu que peu réaliseront ce rêve, incapables de dépasser leurs propres barrières mentales. Et pourtant ne devrions-nous pas tous nous libérer de ces entraves, car la roue du temps tourne inexorablement.

Drôle d’existence tout de même que celle d’un homme : naître pour mourir ! À l’échelle du Temps, nous ne sommes qu’une infime poussière qui disparaît en un claquement de doigts. Dès lors, quel sens donner à la fulgurance de cette vie ? Tous, nous avons nos propres convictions, nos propres modes de pensée. Qui a tort, qui a raison ? Impossible bien évidemment d’y apporter une réponse. Le chemin offre également cette diversité, chacun traçant sa propre route. Ce qui est formidable, c’est de voir les personnes discuter entre elles sans vouloir convaincre l’autre de leur point de vue. Non, le pèlerin, qu’il soit chrétien, en recherche d’une certaine forme de spiritualité, agnostique ou résolument athée… respecte l’autre et c’est très bien ainsi.