Une nichée de gentilshommes - Ivan Sergeyevich Turgenev - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1862

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Ivan Sergeyevich Turgenev

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Opis ebooka Une nichée de gentilshommes - Ivan Sergeyevich Turgenev

Apres un bonheur incomplet, mensonger, qu'il vécut avec sa femme, et la séparation douloureuse qui s'en suivit, Lavretzky apprend la mort de celle-ci. Il rencontre Lise. Trouvera t-il enfin le bonheur aupres d'elle? Ce roman figure parmi les plus achevés de l'auteur sur le plan esthétique. Les personnages y sont traités avec justesse et poésie.

Opinie o ebooku Une nichée de gentilshommes - Ivan Sergeyevich Turgenev

Fragment ebooka Une nichée de gentilshommes - Ivan Sergeyevich Turgenev

A Propos
AVERTISSEMENT DES TRADUCTEURS
I
II
III
IV
V

A Propos Turgenev:

Ivan Sergeyevich Turgenev (November 9 [O.S. October 28] 1818 – September 3 [O.S. August 22] 1883) was a major Russian novelist and playwright. His novel Fathers and Sons is regarded as a major work of 19th-century fiction. Source: Wikipedia

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AVERTISSEMENT DES TRADUCTEURS

Le nom de Tourguenef est depuis longtemps connu en France. Plusieurs de ses écrits ont été traduits dans notre langue, insérés dans les revues et y ont obtenu un succes légitime. Le roman que nous offrons au public est a la fois l’ouvre la plus considérable et la plus distinguée de l’auteur. C’est une peinture attachante, toujours aimable, mais toujours malicieuse, des mours de la province en Russie. Lorsqu’il parut a la fin de 1858 a Saint-Pétersbourg, ce fut un véritable événement littéraire. Traduit par nous en français, et inséré en 1859 dans la Revue Contemporaine, il y conquit la faveur d’un public d’élite. C’est cette traduction que nous donnons aujourd’hui.

Comme il s’agit surtout, dans ce livre, de traits de mours locales et de détails originaux, nous avons suivi le texte avec une scrupuleuse exactitude. Nous n’avons pas meme hésité a reproduire les doubles noms dans leur forme russe, bien qu’il dut, au premier abord, en résulter quelque fatigue pour le lecteur. Rarement en russe on désigne une personne par son nom de famille ou par son simple prénom. On ajoute toujours au prénom le nom du pere avec une désinence qui veut dire « fils de. » Ainsi l’on dit : Ivan Petrowitch, Jean fils de Pierre, – Maria Dmitriévna, Marie fille de Dmitri, – Varvara Pavlowna, Barbe fille de Paul, – Vladimir Nicolaewitch, Vladimir fils de Nicolas. Nous aurions fait disparaître en partie la physionomie du livre si nous nous étions permis d’y introduire une forme plus française. Nous avons également écrit en russe les surnoms et nous sommes bornés a en donner le sens dans des notes. Les traduire eut été une grossiereté. Les noms russes ne sont d’ailleurs pas difficiles a prononcer, et ils ont une grâce particuliere qu’on nous saura gré de leur avoir conservée.

Malgré nos efforts, si cet ouvrage, qui brille dans l’original de tant de qualités diverses, n’obtenait pas ici l’accueil qu’il mérite, il faudrait s’en prendre uniquement a l’insuffisance de la traduction.

Comte SOLLOHOUB et A. DE CALONNE.


I

C’était au déclin d’une belle journée de printemps ; ça et la flottaient dans les hautes régions du ciel de petits nuages roses, qui semblaient se perdre dans la profondeur de l’azur plutôt que planer au-dessus de la terre.

Devant la fenetre ouverte d’une jolie maison située dans une des rues extérieures du chef-lieu du gouvernement d’O… (l’histoire se passe en 1842), étaient assises deux femmes, dont l’une pouvait avoir cinquante ans et l’autre soixante et dix. La premiere se nommait Maria Dmitriévna Kalitine. Son mari, ex-procureur du gouvernement, connu, dans son temps, pour un homme retors en affaires, caractere décidé et entreprenant, d’un naturel bilieux et enteté, était mort depuis dix ans. Il avait reçu une assez bonne éducation et fait ses études a l’Université, mais, né dans une condition tres-précaire, il avait compris de bonne heure la nécessité de se frayer une carriere et de se faire une petite fortune. Maria Dmitriévna l’avait épousé par amour ; il était assez bien de figure, avait de l’esprit, et pouvait, quand il le voulait, se montrer fort aimable. Maria Dmitriévna – Pestoff de son nom de fille – avait perdu ses parents en bas âge. Elle avait passé plusieurs années dans une institution de Moscou, et, a son retour, elle s’était fixée dans son village héréditaire de Pokrofsk, a cinquante verstes d’O…, avec sa tante et son frere aîné. Celui-ci n’avait pas tardé a etre appelé a Pétersbourg pour prendre du service, et jusqu’au jour ou la mort vint subitement le frapper, il avait tenu sa tante et sa sour dans un état de dépendance humiliante. Maria Dmitriévna hérita de Pokrofsk, mais n’y demeura pas longtemps. Dans la seconde année de son mariage avec Kalitine, qui avait réussi en quelques jours a conquérir son cour, Pokrofsk fut échangé contre un autre bien d’un revenu beaucoup plus considérable, mais dépourvu d’agrément et privé d’habitation. En meme temps Kalitine acheta une maison a O… ou il se fixa définitivement avec sa femme. Pres de la maison s’étendait un grand jardin, contigu par un côté aux champs situés hors de la ville. « De cette façon, – avait dit Kalitine, peu porté a gouter le charme tranquille de la vie champetre, – il est inutile de se traîner a la campagne. » Plus d’une fois, Maria Dmitriévna avait regretté, au fond du cour, son joli Pokrofsk, avec son joyeux torrent, ses vastes pelouses, ses frais ombrages ; mais elle ne contredisait jamais son mari et professait un profond respect pour son esprit et la connaissance qu’il avait du monde. Enfin, quand il vint a mourir, apres quinze ans de mariage, laissant un fils et deux filles, Maria Dmitriévna s’était tellement habituée a sa maison et a la vie de la ville, qu’elle ne songea meme plus a quitter O…

Maria Dmitriévna avait passé, dans sa jeunesse, pour une jolie blonde ; a cinquante ans, ses traits n’étaient pas sans charme, quoiqu’ils eussent un peu grossi. Elle était moins bonne que sensible, et avait conservé, a un âge mur, les défauts d’une pensionnaire ; elle avait le caractere d’un enfant gâté, était irascible et pleurait meme quand on troublait ses habitudes ; par contre, elle était aimable et gracieuse lorsqu’on remplissait ses désirs et qu’on ne la contredisait point. Sa maison était une des plus agréables de la ville. Elle avait une jolie fortune, dans laquelle l’héritage paternel tenait moins de place que les économies du mari. Ses deux filles vivaient avec elle ; son fils faisait son éducation dans un des meilleurs établissements de la couronne, a Saint-Pétersbourg.

La vieille dame, assise a la fenetre, a côté de Maria Dmitriévna, était cette meme tante, sour de son pere, avec laquelle elle avait jadis passé quelques années solitaires a Pokrofsk. On l’appelait Marpha Timoféevna Pestoff. Elle passait pour une femme singuliere, avait un esprit indépendant, disait a chacun la vérité en face, et, avec les ressources les plus exiguës, organisait sa vie de maniere a faire croire qu’elle avait des milliers de roubles a dépenser. Elle avait détesté cordialement le défunt Kalitine, et aussitôt que sa niece l’eut épousé, elle s’était retirée dans son petit village, ou elle avait vécu pendant dix ans chez un paysan, dans une izba enfumée. Elle inspirait de la crainte a sa niece. Petite, avec le nez pointu, des cheveux noirs et des yeux vifs dont l’éclat s’était conservé dans ses vieux jours, Marpha Timoféevna marchait vite, se tenait droite, parlait distinctement et rapidement, d’une voix aiguë et vibrante. Elle portait constamment un bonnet blanc et un casaquin blanc.

– Qu’as-tu, mon enfant ? demanda-t-elle tout d’un coup a Maria Dmitriévna. Pourquoi soupires-tu ainsi ?

– Ce n’est rien, répondit la niece. – Quels beaux nuages !

– Tu les plains ? hein !

Maria Dmitriévna ne répondit rien.

– Pourquoi Guédéonofski ne vient-il pas ? murmura Marpha Timoféevna, faisant mouvoir rapidement ses longues aiguilles. – Elle tricotait une grande écharpe de laine. – Il aurait soupiré avec toi, ou bien il aurait dit quelque betise.

– Comme vous etes toujours sévere pour lui ! Serguéi Petrowitch est un homme respectable.

– Respectable ! répéta avec un ton de reproche Marpha Timoféevna.

– Combien il a été dévoué a mon défunt mari ! dit Maria Dmitriévna. Je ne puis y penser sans attendrissement.

– Il eut fait beau voir qu’il se conduisît autrement ! Ton mari l’a tiré de la boue par les oreilles, grommela la vieille dame.

Et les aiguilles accélérerent leur mouvement.

– Il a l’air si humble ! recommença Marpha Timoféevna. Sa tete est toute blanche ; et pourtant des qu’il ouvre la bouche, c’est pour dire un mensonge ou un commérage. Et avec cela, il est conseiller d’État ! D’ailleurs, que peut-on attendre du fils d’un pretre ?

– Qui donc est sans péché, ma tante ? Il a cette faiblesse, j’en conviens. Serguéi Petrowitch n’a pas reçu d’éducation ; il ne parle pas le français, mais il est, ne vous en déplaise, un homme charmant.

– Oui, il te leche les mains ! Qu’il ne parle pas le français… le malheur n’est pas grand… Moi-meme, je ne suis pas forte dans ce dialecte. Il vaudrait mieux qu’il ne parlât aucune langue, mais qu’il dît la vérité. – Bon, le voila qui vient ; sitôt qu’on parle de lui, il apparaît, ajouta Marpha Timoféevna, jetant un coup d’oil dans la rue. Le voila qui arrive a grandes enjambées, ton homme charmant ! Qu’il est long ! Une vraie cigogne !

Maria Dmitriévna arrangea ses boucles. Marpha Timoféevna la regarda avec ironie.

– Qu’as-tu donc, ma chere ? ne serait-ce pas un cheveu blanc ? Il faut gronder ta Pélagie. Ne voit-elle donc pas clair ?

– Vous, ma tante, vous etes toujours ainsi, murmura Maria Dmitriévna avec dépit.

Et elle commença a battre de ses doigts le bras du fauteuil.

– Serguéi Petrowitch Guédéonofski ! annonça d’une voix aiguë un petit cosaque aux joues rouges, apparaissant derriere la porte.


II

Un homme entra. Il était grand de taille, portait une redingote propre, des pantalons un peu courts, des gants de peau de daim grise et deux cravates, l’une noire par-dessus, l’autre blanche en dessous. Tout en lui respirait la convenance et le comme il faut, depuis sa figure agréable et ses cheveux lissés sur les tempes, jusqu’a ses bottes sans talons qui ne grinçaient pas sous la pression du pied. Il salua d’abord la maîtresse du logis, puis Marpha Timoféevna, et, se dégantant lentement, s’approcha de Maria Dmitriévna, dont il baisa respectueusement la main a deux reprises. Il s’assit ensuite sans se presser dans un fauteuil, souriant et frottant les extrémités de ses doigts.

– Et mademoiselle Élisabeth, se porte-t-elle bien ? dit-il.

– Oui, répondit Maria Dmitriévna, elle est au jardin.

– Et mademoiselle Hélene ?

– Lénotchka est aussi au jardin. Y a-t-il quelque chose de nouveau ?

– Comment n’y en aurait-il pas ? répondit le visiteur, clignant lentement des yeux et gonflant les levres. Hum ! Voila une nouvelle, et une nouvelle des plus extraordinaires… Lavretzky Fédor Ivanowitch est arrivé.

– Fédia ! s’écria Marpha Timoféevna. Vous inventez cela, mon cher.

– Point du tout, madame, je l’ai vu de mes deux yeux.

– Cela n’est pas encore une preuve.

– Il a beaucoup repris, continua Guédéonofski, feignant de n’avoir pas entendu l’observation de Marpha Timoféevna. Ses épaules ont pris plus d’ampleur, et ses joues sont plus colorées que jamais.

– Comment ! il a pris encore plus d’embonpoint ? dit en traînant sur chaque mot Maria Dmitriévna. Il me semble pourtant qu’il n’a pas eu de quoi engraisser.

– C’est vrai, dit Guédéonofski ; un autre, a sa place, aurait eu conscience de se montrer dans le monde.

– Pourquoi cela ? interrompit Marpha Timoféevna. Quelle folie dites-vous la ? Un homme revient dans sa province ; ou voulez-vous qu’il aille ? Et en quoi, s’il vous plaît, fut-il coupable ?

– Un mari est toujours coupable, madame, permettez-moi de vous le dire, lorsque sa femme ne se conduit pas bien.

– Vous parlez ainsi, monsieur, parce que vous n’avez jamais été marié.

Guédéonofski fit un sourire embarrassé.

– Excusez ma curiosité, dit-il apres quelques moments de silence, a qui destinez-vous cette jolie petite écharpe ?

Marpha Timoféevna leva brusquement les yeux sur lui.

– Elle est destinée, répondit-elle, a celui qui ne fait jamais de commérages, qui n’a point recours a la ruse et n’invente rien sur le compte d’autrui ; mais je ne sais s’il existe un pareil homme. Fédia, je le sais bien, n’a eu qu’un seul tort, c’est d’avoir gâté sa femme. Et puis, il s’est marié par amour, et de ces mariages d’amour il ne résulte jamais rien de bon, ajouta la vieille en lançant un regard de côté a Maria Dmitriévna ; et se levant :

– Maintenant, mon cher, dit-elle, vous pouvez aiguiser vos dents sur qui bon vous semble, meme sur moi, – je m’en vais ; que je ne vous dérange pas.

Et Marpha Timoféevna s’éloigna.

– Elle est toujours ainsi, murmura Maria Dmitriévna en suivant des yeux sa tante, toujours ainsi.

– Que voulez-vous, a son âge !… observa Guédéonofski ; voyez, elle vient de parler de ruse ; mais qui, de nos jours, n’a point recours a la ruse ?… Le siecle est ainsi fait. – Un de mes amis, homme tres-respectable et j’ajouterai meme appartenant a un rang élevé, disait : « De nos jours, une poule, pour prendre un grain de mil, s’approche de côté et tâche de le happer par la ruse. » Et lorsque je vous regarde, madame, je vois en vous une nature vraiment angélique. Laissez-moi, je vous prie, baiser votre main de neige.

Maria Dmitriévna sourit faiblement et tendit a Guédéonofski sa main potelée en repliant avec grâce le petit doigt. Il y déposa un baiser, tandis qu’elle approchait de lui son fauteuil, et lui demandait a voix basse en s’inclinant légerement :

– Ainsi, vous l’avez vu ? et, en effet, sa santé est prospere ? il ne montre pas de tristesse ?

– Oui, il est gai, bien portant, répondit Guédéonofski du meme ton.

– N’avez-vous pas entendu dire ou était sa femme ?

– En dernier lieu, elle était a Paris ; maintenant, j’apprends qu’elle est allée dans le royaume italien.

– C’est vraiment affreux que la position de Fédia. Je ne conçois pas comment il peut la supporter. Chacun, il est vrai, a ses malheurs, mais on peut dire que son aventure a été répandue dans toute l’Europe.

Guédéonofski soupira.

– Oui, oui, on dit qu’elle voyait beaucoup d’artistes, et des pianistes, et des lions et d’autres betes, comme on les appelle la-bas. Elle a perdu toute pudeur.

– C’est bien dommage, dit Maria Dmitriévna ; j’en suis surtout fâchée, comme parente. Vous savez, Serguéi Petrowitch, Fédia est un petit-neveu a moi.

– Certainement ; je le sais. Comment voulez-vous que j’ignore quelque chose de ce qui touche a votre famille ? Est-ce possible ?

– Viendra-t-il chez nous ? Qu’en pensez-vous ?

– Oui, je le crois. Au reste, on dit qu’il se propose d’aller habiter la campagne.

Maria Dmitriévna leva les yeux au ciel.

– Ah ! Serguéi Petrowitch, Serguéi Petrowitch, quand j’y pense… Combien il est nécessaire, a nous autres femmes, de nous conduire avec prudence !

– Toutes les femmes ne se ressemblent pas, Maria Dmitriévna. Il y en a malheureusement qui ont le caractere léger… Et puis l’âge… Et puis elles n’ont pas toutes reçu, dans leur enfance, des principes solides.

Serguéi Petrowitch tira de sa poche un mouchoir bleu quadrillé, et commença a le déplier :

– Il y a certainement des femmes pareilles.

Serguéi Petrowitch approcha de ses yeux, a tour de rôle, les coins de son mouchoir :

– Mais, en général, si l’on considere… c’est-a-dire… Il y a une poussiere horrible en ville…, conclut-il.

– Maman, maman ! s’écria, en se précipitant dans la chambre, une jolie petite fille qui pouvait avoir onze ans ; Vladimir Nicolaewitch arrive a cheval.

Maria Dmitriévna se leva ; Serguéi Petrowitch se leva aussi et salua.

– Mon plus respectueux salut a mademoiselle Hélene, murmura-t-il.

Et se retirant par discrétion dans un coin, il se prit a moucher son nez long et régulier.

– Quel magnifique cheval il a ! continua la petite fille. Il vient de passer devant la petite porte, et nous a dit, a Lise et moi, qu’il allait s’approcher du perron.

On entendit un bruit de sabots sur le sol, et un cavalier élégant, monté sur un joli cheval bai, apparut dans la rue et s’arreta devant la fenetre ouverte.


III

– Bonjour, Maria Dmitriévna ! cria le cavalier d’une voix sonore et agréable. Comment vous plaît ma nouvelle emplette ?

Maria Dmitriévna s’approcha de la fenetre :

– Ah ! le superbe cheval ! dit-elle ; chez qui l’avez-vous acheté, Vladimir ?

– Chez l’officier de remonte. Il me l’a fait payer cher, le brigand !

– Comment l’appelle-t-on ?

– Orlando !… Mais ce nom est bete, je veux le changer… Eh bien, eh bien, mon garçon ? Il est toujours en mouvement !

Le cheval hennissait, piaffait et secouait ses naseaux couverts d’écume.

– Lénotchka, caressez-le… N’ayez pas peur…

La petite fille allongea la main hors de la fenetre ; mais Orlando se cabra tout d’un coup et se jeta de côté. Le cavalier ne perdit pas la tete, serra le cheval de ses genoux, lui assena un coup de cravache sur le cou, et, malgré sa résistance, parvint a le ramener sous la croisée.

– Prenez garde, prenez garde ! répétait Maria Dmitriévna.

– Lénotchka, caressez-le, reprit le cavalier ; je ne lui permettrai pas de faire a sa guise.

La petite fille tendit de nouveau sa main et effleura timidement les naseaux frémissants d’Orlando, qui tressaillait et rongeait son frein.

– Bravo ! cria Maria Dmitriévna ; et maintenant, descendez et entrez a la maison.

Le cavalier tourna brusquement son cheval, piqua des éperons, et, traversant la rue au petit galop, entra dans la cour. Une minute apres, il se précipitait dans le salon en brandissant sa cravache. Au meme instant, sur le seuil d’une autre porte, apparaissait une jeune fille grande, svelte, avec de beaux cheveux noirs. C’était Lise, la fille aînée de Maria Dmitriévna ; elle avait dix-neuf ans.


IV

Le jeune homme que nous venons de présenter au lecteur avait nom Vladimir Nicolaewitz Panchine. Il était attaché au ministere de l’intérieur. Il avait été envoyé a O… en mission officielle et se trouvait en disponibilité aupres du gouverneur, le général Zonnenberg, dont il était parent éloigné. Le pere de Panchine, capitaine en second en retraite, joueur connu, aux yeux éteints, a la figure fatiguée, affecté d’un tic nerveux dans les levres, s’était, sa vie durant, frotté aux hommes haut placés ; il fréquentait les clubs anglais des deux capitales et passait pour un homme adroit, agréable, bon vivant, mais sur lequel on ne pouvait faire beaucoup de fond. Malgré son habileté, il se trouvait presque toujours a la veille de la ruine, et laissa a son fils une fortune médiocre et embarrassée. Il s’était occupé de l’éducation du jeune homme a sa maniere ; Vladimir Nicolaewitch parlait le français en perfection, l’anglais bien, l’allemand mal. C’est dans l’ordre ; n’est-il pas honteux pour des gens comme il faut de bien parler l’allemand ? Mais il est bon de pouvoir lancer de temps en temps un mot tudesque en maniere de plaisanterie, cela est meme tres-chic, comme disent les Parisiens de Pétersbourg. Des l’âge de quinze ans, Vladimir Nicolaewitch savait, sans éprouver la moindre émotion, entrer dans un salon, s’y mouvoir a son aise et s’éloigner a propos. Son pere lui avait formé beaucoup de relations en battant les cartes entre deux rubbers, ou bien apres la réussite d’un grand chelem ; il ne négligeait jamais l’occasion de placer un mot en l’honneur de son Volodkia et d’en parler a quelque personnage important, amateur du whist. De son côté, Vladimir Nicolaewitch, pendant son séjour a l’Université, qu’il avait quitté avec le rang d’étudiant effectif, avait fait la connaissance de plusieurs jeunes gens de haute volée. Il fut admis dans les meilleures maisons ; on le recevait partout avec plaisir ; il était tres-bien de figure, enjoué, amusant, toujours bien portant et de bonne humeur, pret a tout, respectueux la ou il fallait l’etre, arrogant quand il le pouvait, camarade parfait ; un charmant garçon, enfin. La terre promise s’ouvrit devant lui. Il eut bientôt compris le secret de la science du monde, il sut se pénétrer d’un respect réel pour ses lois, s’occuper de futilités avec un air d’importance melé d’ironie, et faire semblant de considérer les choses importantes comme futiles ; il dansait admirablement bien, s’habillait a l’anglaise. En tres-peu de temps, il acquit la réputation d’un des hommes les plus aimables et les plus adroits de Pétersbourg. En effet, Panchine était tres-adroit, autant que son pere ; mais il était aussi tres-bien doué. Tout lui réussissait : il chantait avec gout, dessinait avec hardiesse, faisait des vers, et jouait tres-convenablement la comédie. A l’âge de vingt-huit ans, il était déja gentilhomme de la chambre, et avait un rang assez élevé. Tres-sur de lui-meme, de son esprit et de sa perspicacité, il se poussait avec assurance et de toutes ses forces ; sa vie coulait gaiement et sans secousses. Habitué a plaire a tous, aux vieux et aux jeunes, il se flattait de connaître les hommes, et mieux encore les femmes ; il avait fait une étude toute particuliere de leurs faiblesses. En homme qui n’est pas étranger a l’art, il se sentait le feu sacré, l’entraînement, l’enthousiasme, et se permettait, a ce titre, plus d’une témérité, donnait carriere a mainte licence, entretenait des relations hors de la société, y apportait des allures nonchalantes et une tenue parfois un peu libre. Mais au fond il était froid et rusé, et, meme au plus fort de ses exces, son oil brun et spirituel observait et remarquait tout : ce jeune homme libre et hardi ne s’oubliait jamais et ne se laissait jamais entraîner. Il faut dire, a son honneur, qu’il ne se glorifiait jamais de ses conquetes. Il fut introduit dans la maison de Maria Dmitriévna des son arrivée a O… et s’y trouva bientôt comme chez lui. Maria Dmitriévna en raffolait.

Panchine salua gracieusement les personnes qui étaient dans le salon, serra la main a Maria Dmitriévna et a Lisaveta Michailovna, frappa légerement Guédéonofsky sur l’épaule, et, pirouettant sur ses talons, attrapa Lénotchka par la tete et la baisa au front.

– Et vous n’avez pas peur de monter un cheval aussi fougueux ? lui demanda Maria Dmitriévna.

– Comment ! il est tres-doux, au contraire. Voulez-vous savoir de quoi j’ai peur ? J’ai peur de jouer a la préférence avec Petrowitch ; hier, chez les Bélénitzin, il m’a complétement dépouillé.

Celui-ci se mit a rire ; il y avait de la finesse et de la bassesse dans ce rire ; Serguéi Petrowitch voulait se mettre dans les bonnes grâces du jeune et élégant employé de Saint-Pétersbourg, du favori du gouverneur. Dans ses conversations avec Maria Dmitriévna, il faisait souvent allusion aux facultés remarquables de Panchine.

– Comment voulez-vous, disait-il, ne pas faire son éloge ? C’est un jeune homme qui réussit dans la haute sphere de la société et qui, avec cela, sert d’une maniere exemplaire et n’a aucune fierté.

Au reste, meme a Pétersbourg, Panchine passait pour un fonctionnaire entendu ; le papier brulait sous ses doigts, il traitait le travail de plaisanterie, comme il convient de le faire a tout homme du monde qui n’attache pas grande importance a ses occupations, mais c’était un homme d’exécution. Les chefs aiment de pareils subordonnés ; quant a lui, il ne doutait meme pas qu’avec un peu de bonne volonté il ne devînt un jour ministre.

– Vous venez de dire que je vous ai gagné, murmura Guédéonofsky ; mais la semaine passée, qui donc m’a gagné douze roubles ? Et encore……

– Ah ! le perfide ! interrompit Panchine avec une indifférence gracieuse, mais légerement méprisante.

Et, sans plus faire attention a lui, il s’approcha de Lise.

– Je n’ai pas pu trouver ici l’ouverture d’Obéron, lui dit-il. Madame Bélénitzin s’est vantée en disant qu’elle avait chez elle toute la musique classique. – En fait, elle n’a rien, excepté des polkas et des valses : mais j’ai déja écrit a Moscou, et dans une semaine vous aurez l’ouverture. – A propos, continua-t-il, j’ai composé hier une nouvelle romance. Les paroles sont aussi de moi. Voulez-vous que je vous la chante ? Je ne sais trop l’effet qu’elle produit. Madame Bélénitzin l’a trouvée jolie, mais son opinion est sans importance. Je voudrais connaître la vôtre. Au reste, je crois qu’il vaut mieux que je chante plus tard.

– Pourquoi plus tard et pas maintenant ? observa Maria Dmitriévna.

– J’obéis, dit Panchine avec un sourire doux et calme, qui paraissait et disparaissait également vite.

Il approcha une chaise, s’assit devant le piano, et apres avoir préludé par quelques accords, il chanta, en accentuant distinctement chaque parole, la romance que voici :

Quand vient le soir et que la lune inonde

L’Océan de clarté,

On voit briller et tressaillir sur l’onde

Un rayon argenté.

Tel mon amour, – cet Océan, ou l’âme

Tressaille de douleur,

Reflete aussi dans des rayons de flamme

Ton regard enchanteur.

Et toi, cruelle, aussi froide, aussi blanche

Que l’astre de la nuit,

Tu ris, hélas ! – de ce cour qui s’épanche

Et du bonheur qui fuit.

Panchine chanta le second couplet avec une force et une expression particulieres ; l’accompagnement faisait un murmure confus, semblable a celui des vagues. Apres les mots : « ou l’âme tressaille de douleur, » il soupira légerement, ferma les yeux a demi, et baissa la voix morendo. Quand il eut fini, Lise loua le motif. Marie Dmitriévna dit :

– C’est ravissant !

Pour Guédéonofsky, il s’écria :

– C’est sublime ; les vers et la musique sont également admirables !

Lénotchka considérait le chanteur avec une vénération enfantine. En un mot, tous les assistants avaient été également charmés de l’ouvre du jeune dilettante ; mais, derriere la porte du salon, dans l’antichambre, se tenait un homme déja vieux, qui venait d’entrer, et auquel, a en juger par l’expression de sa figure, penchée vers la terre, et par le mouvement de ses épaules, la romance de Panchine, d’ailleurs fort jolie, n’avait causé aucun plaisir. Apres avoir attendu un instant, et avoir secoué la poussiere de ses bottes avec un mouchoir de grosse toile, cet homme fronça le sourcil, se pinça les levres d’un air sombre, courba plus qu’il ne l’était son dos, naturellement vouté, et entra lentement dans le salon.

– Ah ! Christophor Fédorowitch, bonsoir ! s’écria Panchine en se levant rapidement de sa chaise. – Si j’avais pu me douter que vous fussiez ici, jamais de ma vie je n’aurais osé chanter ma romance. Je sais que vous n’etes pas amateur de musique légere.

– Je n’ai pas écouté, répondit en mauvais russe le personnage qui venait d’entrer.

Et, saluant tout le monde, il s’arreta avec un certain embarras au milieu de la chambre.

– Vous etes venu donner votre leçon de musique a Lise, monsieur Lemm ? demanda Maria Dmitriévna.

– Non, pas a mademoiselle Lise, mais a mademoiselle Hélene.

– Ah, bien ! – A merveille. Lénotchka, monte donc avec M. Lemm.

Le vieillard se mettait en route derriere la jeune fille, lorsque Panchine l’arreta.

– Ne vous en allez pas aussitôt apres la leçon, Christophor Fédorowitch, dit-il ; nous voulons jouer, mademoiselle Lise et moi, une sonate de Beethoven a quatre mains.

Le vieillard murmura quelques mots entre ses dents, et Panchine continua en allemand, d’une prononciation détestable :

– Mademoiselle Lise m’a montré la cantate spirituelle que vous lui avez dédiée ; – c’est une bien belle chose ! Ne croyez pas, s’il vous plaît, que je ne sache pas apprécier la musique sérieuse, – au contraire. Elle est parfois ennuyeuse, mais, en revanche, fort utile.

Le vieillard rougit jusqu’aux oreilles, jeta un regard a la dérobée sur Lise, et sortit rapidement du salon.

Maria Dmitriévna pria Panchine de répéter sa romance, mais il déclara qu’il ne voulait pas offenser les oreilles du savant Allemand, et proposa a Lise de commencer la sonate de Beethoven. – A ces mots, Maria Dmitriévna soupira et offrit a Guédéonofsky de faire avec elle un tour de jardin.

– J’ai envie, lui dit-elle, de vous demander encore votre avis au sujet de notre pauvre Théodore.

Guédéonofsky sourit agréablement, salua, prit entre deux doigts son chapeau, sur les bords duquel il avait soigneusement posé ses gants, et s’éloigna avec Maria Dmitriévna. Panchine et Lise resterent seuls dans la chambre ; la jeune fille apporta et ouvrit la sonate ; tous deux s’assirent en silence au piano. De l’étage supérieur arrivaient de faibles sons de gammes jouées par les doigts peu exercés de la petite Hélene.


V

Christophe-Théodore-Gottlieb Lemm était né en 1786 d’une famille de pauvres musiciens qui habitait la ville de Chemnitz, dans le royaume de Saxe. Son pere jouait du hautbois, sa mere de la harpe. Pour lui, avant l’âge de cinq ans, il s’exerçait sur trois instruments différents. A huit ans, il resta orphelin ; a dix, il commençait a gagner lui-meme son pain de chaque jour. Longtemps il mena une vie de boheme, jouant partout, dans les auberges, aux foires, aux noces de paysans, voire meme dans les bals ; enfin, il réussit a entrer dans un orchestre, et, de grade en grade, parvint a l’emploi de chef d’orchestre. Son mérite, comme exécutant, se réduisait a bien peu de chose ; mais il connaissait a fond son art. A vingt-huit ans, il émigra en Russie, ou il avait été appelé par un grand seigneur, qui, tout en détestant cordialement la musique, s’était donné par vanité le luxe d’un orchestre. Lemm resta pres de sept ans chez lui en qualité de maître de chapelle, et le quitta les mains vides. Ce grand seigneur s’était ruiné ; il lui avait d’abord promis une lettre de change a son ordre, puis il s’était ravisé ; – et, tout compte fait, il ne lui avait pas payé un copeck. – Des amis lui conseillaient de partir ; mais il ne voulait pas retourner dans sa patrie comme un mendiant, apres avoir vécu en Russie, dans cette grande Russie, le pays de Cocagne des artistes. Pendant vingt ans, notre pauvre Allemand chercha fortune. Il séjourna chez différents patrons, vécut a Moscou comme dans les chefs-lieux de gouvernement, souffrit et supporta mille maux, connut la misere, et eut recours a tous les expédients imaginables. Cependant, au milieu de toutes ses souffrances, l’idée du retour au pays natal ne le quittait jamais et seule affermissait son courage. Le sort ne voulut pas lui accorder cette derniere et unique consolation. A cinquante ans, malade, décrépit avant l’âge, il arriva par hasard dans la ville d’O… et s’y établit définitivement, ayant perdu tout espoir de quitter jamais le sol détesté de la Russie, et vivant misérablement du produit de quelques leçons.

L’extérieur de Lemm ne prévenait guere en sa faveur. Il était petit, vouté, avec des omoplates saillantes, un ventre rentré, de grands pieds tout plats, des ongles bleuâtres au bout de ses doigts durs et roides, et des mains rouges, les veines toujours gonflées. Son visage était ridé, ses joues creuses ; et ses levres plissées, qu’il remuait perpétuellement comme s’il mâchait quelque chose, aussi bien que le silence obstiné qu’il gardait d’ordinaire, lui donnaient une expression presque sinistre. Ses cheveux pendaient en touffes grisonnantes sur son front peu élevé ; ses yeux petits et immobiles avaient l’éclat terne de charbons sur lesquels on vient de verser de l’eau ; il marchait lourdement, déplaçant a chaque pas toutes les parties de son corps disgracieux et difforme. Ses mouvements rappelaient parfois ceux d’un hibou qui se dandine dans sa cage, quand il sent qu’on le regarde, sans pouvoir, toutefois, rien voir avec ses prunelles grandes, jaunes, effarées et clignotantes. Un long et impitoyable chagrin avait apposé son cachet ineffaçable sur le pauvre musicien, et dénaturé sa physionomie déja peu attrayante ; mais, la premiere impression une fois dissipée, on découvrait quelque chose d’honnete, de bon, d’extraordinaire dans cette ruine ambulante.

Admirateur passionné de Bach et de Handel, artiste dans l’âme, doué de cette vivacité d’imagination et de cette hardiesse de pensée qui n’appartiennent qu’a la race germanique, Lemm aurait pu – qui sait ? atteindre au niveau des grands compositeurs de sa patrie, si le hasard eut autrement disposé de son existence. – Hélas ! il était né sous une mauvaise étoile ! Il avait beaucoup écrit, mais jamais il n’avait eu la joie de voir aucune de ses ouvres publiée : il ne savait pas s’y prendre ; il n’avait pas le talent de faire a propos une courbette ou une démarche nécessaire. Une fois, il y avait bien des années, un de ses amis et admirateurs, Allemand pauvre comme lui, avait publié a ses frais deux de ses sonates, – mais, apres etre restées en bloc dans les magasins, elles avaient disparu sourdement et sans laisser de traces, comme si quelqu’un les avait jetées nuitamment a la riviere. – Lemm finit par en prendre son parti ; du reste, il se faisait vieux ; a la longue, il s’endurcit au moral, comme ses doigts s’étaient endurcis avec l’âge ; seul avec sa vieille cuisiniere, qu’il avait tirée d’un hospice (car il ne s’était jamais marié), il végétait a O…, dans une petite maison voisine de celle de madame Kalitine. Il se promenait beaucoup, lisait la Bible, un recueil protestant de psaumes, et les ouvres de Shakespeare dans la traduction de Schlegel. Il ne composait plus rien depuis longtemps ; mais Lise, sa meilleure écoliere, avait su sans doute le tirer de son assoupissement, car il avait écrit pour elle la cantate dont Panchine avait dit un mot. Il en avait emprunté les paroles a un psaume et y avait ajouté quelques vers de sa composition. Elle était faite pour deux chours, – un chour de gens heureux et un chour d’infortunés ; – vers la fin, les deux chours se réconciliaient et chantaient ensemble : « Dieu miséricordieux, aie pitié de nous, pauvres pécheurs, et éloigne de nous les mauvaises pensées et les espérances mondaines. » Sur la premiere feuille étaient écrites avec soin ces lignes : « Les justes seuls seront sauvés. – Cantate spirituelle, composée et dédiée a mademoiselle Lise Kalitine, ma chere éleve, par son professeur C. T. G. Lemm. » Des rayons entouraient les mots : « Les justes seuls seront sauvés, » et « Lise Kalitine. » Tout au bas, on lisait : « Pour vous seule, für Sie allein. » Voila pourquoi Lemm avait rougi et regardé Lise en dessous, en entendant Panchine parler de sa cantate ; le pauvre Lemm avait cruellement souffert.