Les Louves de Machecoul - Tome II - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1859

Les Louves de Machecoul - Tome II darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka Les Louves de Machecoul - Tome II - Alexandre Dumas

Apres une rapide évocation des guerres civiles de Vendée de 1793-94, l'intrigue se déroule entre 1831 et 1832. Filles jumelles et bâtardes d'un ancien combattant royaliste de 1793, le marquis de Souday, Mary et Bertha, auxquelles on prete, bien a tort, une sulfureuse réputation, sont cruellement surnommées «les louves de Machecoul». Loin de ces médisances, elles vivent sereinement leur solitude jusqu'au jour ou le sort place sur le chemin deux nouveaux personnages : le baron Michel de la Logerie, fils d'un bourgeois enrichi par l'Empire, et Marie-Caroline de Bourbon, duchesse de Berry, qui veut offrir le trône de France a son fils en réveillant l'esprit royaliste vendéen. Des leur premiere rencontre, les jeunes filles s'éprennent de Michel qui, pour sa part, tombe sous le charme de la douce Mary et s'engage, par amour pour elle, aux côtés de la duchesse... Roman méconnu de Dumas, Les louves de Machecoul s'avere pourtant une oeuvre riche, dense et palpitante, empreint d'une vie étourdissante et d'un puissant souffle romanesque.

Opinie o ebooku Les Louves de Machecoul - Tome II - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Les Louves de Machecoul - Tome II - Alexandre Dumas

A Propos
XLVI – Ou maître Jacques tient le serment qu’il a fait a Aubin Courte-Joie
XLVII – Ou il est démontré que tous les juifs ne sont pas de Jérusalem, et tous les Turcs de Tunis
XLVIII – Maître Marc
XLIX – De quelle façon on voyageait dans le département de la Loire-Inférieure, au mois de mai 1832
L – Un peu d’histoire ne gâte rien

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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XLVI – Ou maître Jacques tient le serment qu’il a fait a Aubin Courte-Joie

Effectivement, le bruit que le baron Michel et Petit-Pierre avaient entendu, du côté par ou Courtin venait de disparaître, se changeait en un fracas tumultueux qui allait toujours se rapprochant ; et, deux minutes apres, une douzaine de chasseurs, lancés au galop sur les traces ou plutôt sur le bruit que faisait en fuyant le cheval du marquis de Souday, – lequel accompagnait sa fuite de hennissements furieux, – passerent comme une tempete a dix pas de Petit-Pierre et de son compagnon, qui se redressant au fur et a mesure que les cavaliers s’éloignaient, les suivirent de l’oil dans leur course enragée.

– Ils vont bien, dit Petit-Pierre ; mais, c’est égal, je doute qu’ils le rattrapent.

– D’autant plus, répondit le baron, qu’ils vont justement passer a l’endroit ou nos amis nous attendent, et que le marquis me paraît tout a fait d’humeur a ralentir leur poursuite.

– Bataille, alors ! fit Petit-Pierre. Hier dans l’eau, aujourd’hui dans le feu ; j’aime mieux cela !

Et il essaya d’entraîner le baron Michel du côté ou il comptait que la bataille allait avoir lieu.

– Oh ! non, non, dit Michel résistant ; non, je vous en prie, n’y allez pas !

– N’etes-vous pas curieux de combattre sous les yeux de votre belle, baron ? Elle est la, cependant !

– Je le crois, dit tristement le jeune homme ; mais, vous le voyez, les soldats sillonnent la campagne dans toutes les directions ; si l’on tire quelques coups de fusil, ils accourront au feu ; nous pouvons tomber dans un de leurs partis, et, si j’accomplissais si malheureusement la mission dont je me suis chargé, je n’oserais plus jamais me présenter devant le marquis…

– Voyons, dites devant sa fille.

– Eh bien, oui.

– Alors, pour ne pas vous brouiller avec votre belle amie, je vous promets de vous obéir.

– Merci, merci, dit Michel saisissant vivement les mains de Petit-Pierre.

Puis, s’apercevant de l’inconvenance qu’il commettait :

– Oh ! pardon, pardon, dit-il en faisant vivement un pas en arriere.

– Bon ! dit Petit-Pierre, ne faites pas attention. Ou le marquis de Souday m’avait-il ménagé un asile ?

– Chez moi, dans une métairie a moi.

– Pas dans celle de Courtin, j’espere ?

– Non, dans une autre, parfaitement isolée, perdue dans les bois, de l’autre côté de Légé… Vous savez le village ou était la maison de Tinguy ?

– Oui ; mais connaissez-vous les chemins qui y conduisent ?

– Parfaitement.

– Je me défie un peu de cet adverbe-la en France ; mon pauvre Bonneville, lui aussi, connaissait parfaitement les chemins, et cependant il s’est égaré.

Petit-Pierre poussa un soupir et murmura :

– Pauvre Bonneville !… Hélas ! C’est peut-etre cette erreur qui est la cause de sa mort.

Ce retour que faisait Petit-Pierre en arriere le ramenait naturellement aux pensées mélancoliques qui avaient déja occupé son esprit lorsqu’il avait quitté la maison ou s’était accomplie la catastrophe qui avait couté la vie a son premier compagnon ; il redevint silencieux, et, apres un signe de consentement, il se mit a suivre son nouveau guide, ne répondant que par des monosyllabes aux rares questions que lui adressait Michel.

Quant a celui-ci, il se tira de ses nouvelles fonctions avec infiniment plus d’adresse et de bonheur que l’on n’aurait pu s’y attendre. Il se jeta sur la gauche, et, traversant la plaine, il gagna un ruisseau qu’il connaissait pour y avoir maintes fois peché des écrevisses dans son enfance ; ce ruisseau traverse d’un bout a l’autre le vallon de la Benaste, remonte vers le sud pour redescendre au nord et rejoindre la Boulogne aupres de Saint-Colombin.

Les deux rives, bordées de prairies, offraient un chemin a la fois sur et commode. Michel le suivit quelque temps en portant Petit-Pierre sur ses épaules comme avait fait le pauvre Bonneville.

Puis, sortant du ruisseau apres y avoir fait un kilometre environ, il appuya de nouveau a gauche, gravit une colline et montra a Petit-Pierre les masses sombres de la foret de Touvois, que, dans l’obscurité, on entrevoyait au pied de la colline sur laquelle ils étaient parvenus.

– Est-ce donc déja votre métairie ? demanda Petit-Pierre.

– Non ; nous avons encore a traverser la foret de Touvois ; mais, dans trois quarts d’heure, nous y serons arrivés.

– Et la foret de Touvois est-elle sure ?

– C’est probable : les soldats savent bien qu’il n’y a rien de bon, pour eux, a traverser nos forets la nuit.

– Et vous ne craignez pas de vous y perdre ?

– Non ; car nous n’irons point a travers le fourré ; nous n’y entrerons meme que quand nous aurons trouvé le chemin de Machecoul a Légé ; en suivant la lisiere de l’est, nous devons nécessairement le rencontrer.

– Et alors ?

– Alors, nous n’aurons plus qu’a le suivre en remontant.

– Allons, allons, dit Petit-Pierre, je rendrai bon compte de vous, mon jeune guide, et, ma foi, il ne tiendra pas a Petit-Pierre que votre courageux dévouement n’obtienne la récompense qu’il ambitionne. Mais voici un chemin a peu pres praticable ; ne serait-ce pas celui que nous cherchons ?

– C’est bien facile a reconnaître : il doit y avoir un poteau a droite… Et ! tenez, le voici ! C’est cela meme. Et, maintenant, Petit-Pierre, j’ose vous promettre une bonne nuit.

– Tant mieux ! dit Petit-Pierre en soupirant ; car je ne puis pas vous cacher que les terribles émotions de la journée ont mal réparé les fatigues de l’autre nuit.

Petit-Pierre n’avait pas achevé ces mots, qu’une silhouette noire se dressa sur le revers du fossé, bondit sur la route, et qu’un homme le saisissant violemment au collet, lui cria d’une voix de tonnerre :

– Arretez, ou vous etes mort !

Michel s’élança au secours de son jeune compagnon en assenant sur la tete de l’agresseur un vigoureux coup de la pomme de plomb de sa cravache.

Mais il faillit payer cher sa généreuse intervention.

L’homme, sans lâcher Petit-Pierre, qu’il contenait de la main gauche, tira un pistolet de dessous sa veste et fit feu sur le baron Michel.

Heureusement pour le pauvre jeune homme que, quelle que fut la faiblesse de Petit-Pierre, ce n’était point un gaillard a se tenir aussi parfaitement tranquille que l’eut souhaité l’homme au pistolet : il vit le geste, et, d’un geste plus rapide encore, il releva si a propos le bras qui ajustait l’arme meurtriere, que la balle, qui, sans ce mouvement, traversait infailliblement la poitrine du baron Michel, ne fit que lui labourer le haut de l’épaule.

Il revenait a la charge et l’assaillant sortait un second pistolet de sa ceinture, lorsque deux autres individus s’élancerent hors des buissons et le saisirent par-derriere.

Alors, l’homme, le voyant hors d’état de nuire, se contenta de dire a ses deux coopérateurs :

– Fusillez-moi ce gaillard-la ! et, quand vous en aurez fini avec lui, vous me débarrasserez de celui-ci.

– Mais, se hasarda de dire Petit-Pierre, de quel droit nous arretez-vous de la sorte ?

– Du droit de ceci, répondit l’homme en montrant la carabine qu’il portait en sautoir sur son épaule. Pourquoi ? Vous le saurez tout a l’heure. Attachez solidement l’homme a la cravache ; quant a celui-ci, ajouta-t-il avec mépris en désignant Petit-Pierre, ce n’est pas la peine : je crois que nous n’aurons pas grande difficulté a nous en faire suivre.

– Mais, enfin, ou nous conduisez-vous ? demanda Petit-Pierre.

– Oh ! vous etes bien curieux, mon jeune ami, répondit l’homme.

– Mais encore ?…

– Eh ! pardieu ! marchez, si vous tenez tant a le savoir. Vous le verrez tout a l’heure par vos propres yeux.

Et l’homme, prenant le bras de Petit-Pierre sous le sien, l’entraîna dans le fourré, tandis que Michel, qui regimbait encore vigoureusement, poussé par les deux acolytes, y pénétrait a son tour.

Ils marcherent ainsi pendant dix minutes, apres lesquelles ils arriverent a la clairiere que nous connaissons pour la demeure de Jacques, le maître des lapins ; car c’était lui qui, pour tenir saintement la promesse qu’il avait faite a Courte-Joie, avait arreté les deux premiers voyageurs que le hasard avait envoyés sur la route et c’était son coup de pistolet qui avait mis en rumeur tout le camp des réfractaires, ainsi que nous l’avons vu a la fin d’un des chapitres précédents.


XLVII – Ou il est démontré que tous les juifs ne sont pas de Jérusalem, et tous les Turcs de Tunis

– Hola ! hé ! les lapins ! fit maître Jacques en arrivant a la clairiere.

Et a la voix de leur chef, les lapins obéissants sortirent des buissons, des touffes de genets et de broussailles, sous lesquels ils s’étaient gîtés au premier cri d’alarme, et rentrerent dans la clairiere, ou autant, que le leur permettait l’obscurité, ils examinerent curieusement les deux prisonniers.

Puis, comme cet examen dans les ténebres ne leur suffisait pas, l’un d’eux descendit dans le terrier, y alluma deux morceaux de sapin et revint les mettre sous le nez de Petit-Pierre et de son compagnon.

Maître Jacques avait été reprendre sa place habituelle sur le tronc d’arbre, et il causait paisiblement avec Aubin Courte-Joie, auquel il racontait les incidents de la prise qu’il venait d’opérer, avec la meme conscience qu’un villageois raconte a sa femme les détails d’une acquisition qu’il a faite au marché.

Michel, que cette premiere affaire et la blessure qu’il avait reçue avaient nécessairement ému, s’était assis ou plutôt couché sur l’herbe ; Petit-Pierre, debout a côté de lui, regardait, avec une attention qui n’était pas exempte de dégout, les figures des bandits ; ce qui lui était d’autant plus facile que ceux-ci, leur curiosité satisfaite, avaient repris leurs occupations interrompues, c’est-a-dire leurs psalmodies, leurs jeux, leur sommeil et le soin de leurs armes.

Cependant, tout en jouant, tout en buvant, tout en chantant, tout en nettoyant leurs fusils, leurs carabines et leurs pistolets, ils ne perdaient pas un seul instant de l’oil les deux prisonniers, que, pour surcroît de précaution, on avait placés au centre de la clairiere.

Ce fut alors seulement, en ramenant ses regards des bandits sur son compagnon, que Petit-Pierre s’aperçut de la blessure de celui-ci.

– Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-il en voyant le sang qui, coulant de son bras, était descendu jusqu’a sa main, vous etes blessé ?

– Je crois que oui, Mad… mons…

– Oh ! par grâce, jusqu’a nouvel ordre, Petit-Pierre, et plus que jamais ! Souffrez-vous beaucoup ?

– Non ; il m’a semblé que je recevais un coup de bâton sur l’épaule, et, maintenant, j’ai le bras tout engourdi.

– Essayez de le remuer.

– Oh ! dans tous les cas, il n’y a rien de cassé. Voyez !

Et, effectivement, il remua assez facilement le bras.

– Allons, tant mieux ! Voila qui va enlever d’assaut le cour de celle que vous aimez, et, si votre noble conduite ne suffisait pas, je vous promets d’intervenir ; j’ai de bonnes raisons pour croire que mon intervention sera efficace.

– Que vous etes bonne !

– Que je suis bon ! bon ! bon ! Ne l’oubliez donc plus, malheureux que vous etes !

– Oui, Petit-Pierre ; et, quoique vous m’ordonniez apres une pareille promesse, s’agît-il d’enlever a moi tout seul une batterie de cent pieces de canons, je marcherais tete baissée sur la redoute. Ah ! si vous vouliez parler au marquis de Souday, je serais le plus heureux des hommes !

– Ne gesticulez donc pas ainsi : vous allez empecher le sang de s’arreter. Ah ! il paraît que c’est le marquis que vous redoutez particulierement. Eh bien, je lui parlerai, a ce terrible marquis, foi de… Petit-Pierre ; seulement, pendant qu’on nous laisse tranquilles, continua Petit-Pierre en jetant un regard autour de lui, causons de nos affaires. Ou sommes-nous, et quelles sont ces gens-la ?

– Mais, dit Michel, cela m’a tout l’air d’etre des chouans.

– Des chouans qui arretent des voyageurs inoffensifs ? C’est impossible.

– Cela s’est vu cependant.

– Oh !

– Et, cela ne s’est pas vu, j’ai bien peur que cela ne se voie aujourd’hui.

– Mais que vont-ils faire de nous ?

– Nous allons le savoir ; car voici qu’ils se remuent, et c’est sans doute pour nous faire l’honneur de s’occuper de nos personnes.

– Ah ! par exemple, fit Petit-Pierre, il serait curieux que ce fut de mes partisans que vînt pour nous le danger. En tout cas, silence !

Michel fit un signe pour indiquer qu’il n’y avait de sa part aucune indiscrétion a redouter.

Comme l’avait fort judicieusement remarqué le jeune baron, maître Jacques, apres avoir conféré avec Aubin Courte-Joie et quelques-uns de ses hommes, venait de donner l’ordre qu’on lui amenât les prisonniers.

Petit-Pierre s’avança avec assurance vers l’arbre sous lequel le maître des lapins tenait ses assises ; mais Michel, qui, a cause de sa blessure et de ses mains liées, éprouvait quelque difficulté a se dresser sur ses jambes, mit un peu plus de temps a obéir ; ce que voyant, Aubin Courte-Joie, fit signe a Trigaud la Vermine, qui, saisissant le jeune homme par la ceinture, l’enleva avec autant de facilité qu’un autre eut fait d’un enfant de trois ans, et le posa devant maître Jacques en ayant soin de le placer dans une situation exactement semblable a celle ou il était lorsqu’il avait été ramassé, manouvre que Trigaud la Vermine opéra en lançant fort adroitement en avant les extrémités inférieures de Michel, puis en donnant une secousse au centre de gravité avant de laisser retomber le tout sur le sol.

– Butor ! murmura Michel, auquel la douleur avait fait perdre sa timidité naturelle.

– Vous n’etes pas poli, dit maître Jacques ; non, je vous le répete, vous n’etes pas poli, monsieur le baron Michel de la Logerie ! et le procédé de ce brave garçon valait mieux que cela. Mais voyons, laissons toutes ces futilités, et arrivons-en a nos petites affaires.

Jetant alors un coup d’oil plus arreté sur le jeune homme :

– Je ne me suis pas trompé, continua-t-il : vous etes bien M. le baron Michel de la Logerie ?

– Oui, répondit brievement Michel.

– Bien ! qu’aviez-vous a faire sur la route de Légé, en pleine foret de Touvois, a cette heure de la nuit ?

– Je pourrais vous répondre que je n’ai pas de comptes a vous rendre, et que les routes sont libres.

– Mais vous ne me répondrez pas cela, monsieur le baron.

– Pourquoi ?

– Parce que, sauf le respect que je vous dois, vous répondriez une sottise, et que vous avez trop d’esprit pour cela.

– Comment ?

– Sans doute : vous voyez bien que vous avez des comptes a me rendre, puisque je vous en demande ; vous voyez bien que les routes ne sont pas libres, puisque vous n’avez pas pu continuer votre chemin.

– Soit ; je ne discuterai pas avec vous. J’allais a ma métairie de la Banlouvre, qui, vous le savez, est située a l’une des extrémités de la foret de Touvois, ou nous sommes.

– Eh bien, a la bonne heure, monsieur le baron, faites-moi toujours l’honneur de me répondre ainsi, et nous serons d’accord. Maintenant, comment se fait-il que M. le baron de la Logerie, qui a tant de bons chevaux dans ses écuries, tant de bons carrosses sous ses remises, voyage a pied comme les simples manants, comme nous pourrions le faire ?

– Nous avions un cheval ; mais, dans une chute que nous avons faite, il s’est échappé, et nous n’avons pas pu le rejoindre.

– Bien encore. A présent, monsieur le baron, j’espere que vous serez assez bon pour nous donner des nouvelles.

– Moi ?

– Oui. Que se passe-t-il par la-bas, monsieur le baron ?

– En quoi ce qui se passe de nos côtés peut-il vous intéresser ? demanda Michel, qui, ne devinant pas encore tout a fait a qui il avait affaire, ne savait trop quelle couleur il devait donner a ses réponses.

– Dites toujours, monsieur le baron, reprit maître Jacques ; ne vous inquiétez pas de ce qui peut m’etre utile ou de ce qui peut m’etre indifférent. Voyons, rappelez bien vos souvenirs. Qu’avez-vous rencontré sur votre route ?

Michel regarda Petit-Pierre avec embarras.

Maître Jacques surprit ce regard ; il appela Trigaud la Vermine et lui ordonna de se placer entre les deux prisonniers, comme la Muraille du Songe d’une nuit d’été.

– Eh bien, continua Michel, nous avons rencontré ce que l’on rencontre a toute heure et sur tous les chemins, depuis trois jours, dans les environs de Machecoul : des soldats.

– Et sans doute ils vous ont parlé ?

– Non.

– Comment ! non ? Ils vous ont laissés passer sans vous parler ?

– Nous les avons évités.

– Bah ! fit maître Jacques d’un ton dubitatif.

– Voyageant pour nos affaires, il ne nous convenait point d’etre melés malgré nous dans celles qui ne nous regardent pas.

– Et quel est ce jeune homme qui vous accompagne ?

Petit-Pierre s’empressa de répondre avant que Michel eut eu le temps de le faire :

– Je suis, dit-il, le domestique de M. le baron.

– Alors, mon ami, dit maître Jacques répliquant a Petit-Pierre, permettez-moi de vous dire que vous etes un bien mauvais domestique ; et, en vérité, tout paysan que je suis, cela me chagrine de voir un domestique répondre pour son maître, surtout quand on ne lui adresse pas la parole, a lui.

Puis, revenant a Michel :

– Ah ! Ce jeune garçon est votre domestique ? continua maître Jacques. Eh bien, il est fort gentil !

Et le maître des lapins regarda Petit-Pierre avec une profonde attention, tandis que l’un de ses hommes passait sa torche devant le visage de ce dernier pour faciliter l’examen.

– Voyons, de fait, que voulez-vous ? demanda Michel. Si c’est ma bourse, je ne compte pas la défendre, prenez-la ; mais laissez-nous aller a nos affaires.

– Ah ! fi donc ! répondit maître Jacques, si j’étais un gentilhomme comme vous, monsieur Michel, je vous demanderais raison d’une pareille offense. Voyons, vous nous prenez donc pour des voleurs de grand chemin ? Voila qui n’est pas du tout flatteur, et, sans la crainte de vous etre désagréable, je vous révélerais mes qualités ; mais vous ne vous occupez pas de politique… Monsieur votre pere, cependant, que j’ai eu l’avantage de connaître quelque peu, s’en melait, lui, et il n’y a pas perdu sa fortune ; je vous avoue donc que je croyais trouver en vous un serviteur zélé de Sa Majesté Louis-Philippe.

– Eh bien, vous vous seriez trompé, mon cher monsieur, répondit tres-irrévérencieusement Petit-Pierre : M. le baron est, au contraire, un partisan tres zélé d’Henri V.

– Vraiment, mon jeune ami ? s’écria maître Jacques.

Puis se tournant vers Michel :

– Voyons, monsieur le baron, continua-t-il, ce que vient de dire la votre compagnon… non, je me trompe, votre domestique, est-ce bien vrai ?

– C’est l’exacte vérité, répondit Michel.

– Ah ! Voila qui me comble de joie ! Et moi qui croyais avoir affaire a d’affreux patauds ! Mon Dieu, que je suis donc honteux de vous avoir traités de la sorte, et que d’excuses j’ai a vous faire ! Recevez-les, monsieur le baron ; vous-meme, prenez-en votre part, mon jeune ami, et touchez la tous deux, le domestique comme le maître… Je ne suis pas fier, moi.

– Eh ! pardieu ! dit Michel, dont la politesse railleuse de maître Jacques était loin d’apaiser la mauvaise humeur, vous avez un moyen bien simple de nous témoigner vos regrets : c’est de nous renvoyer ou vous nous avez pris.

– Oh ! fit maître Jacques, non.

– Comment ! non ?

– Non, non, non ; je ne souffrirai pas que vous nous quittiez de la sorte ; d’ailleurs, deux partisans de la légitimité comme nous, monsieur le baron Michel, doivent avoir a s’entretenir ensemble de la grande question de la prise d’armes. N’etes-vous pas de cet avis, monsieur le baron ?

– Soit ; mais l’intéret meme de cette cause exige que, moi et mon domestique, nous nous mettions promptement en sureté a la Banlouvre.

– Monsieur le baron, nul asile, je vous jure, n’est plus sur que celui que vous trouverez parmi nous ; puis je ne souffrirai pas que vous nous quittiez avant que je vous aie donné une preuve de l’intéret vraiment touchant que je vous porte.

– Hum ! murmura Petit-Pierre, il me semble que cela se gâte.

– Voyons, dit Michel.

– Vous etes dévoué a Henri V ?

– Oui.

– Tres-dévoué ?

– Oui.

– Énormément ?

– Je vous l’ai dit.

– Vous l’avez dit, et je n’en doute pas. Eh bien, je vais vous fournir les moyens de manifester ce dévouement d’une maniere éclatante.

– Faites.

– Vous voyez tous ces braves, fit maître Jacques en montrant a Michel sa troupe, c’est-a-dire une quarantaine de drôles ayant bien plus l’air de bandits de Callot que d’honnetes paysans ; ils ne demandent qu’a se faire tuer pour notre jeune roi et son héroique mere ; seulement, ils manquent de tout ce qui est nécessaire pour atteindre ce but : d’armes pour combattre, d’habits pour se présenter convenablement au feu, d’argent pour alléger les fatigues du bivac. Vous ne souffrirez pas, je le présume, monsieur le baron, que tous ces dignes serviteurs, en accomplissant ce que vous-meme regardez comme un devoir, s’exposent a toutes les maladies, rhumes, fluxions de poitrine, qui résultent de l’intempérie des saisons ?

– Mais ou diable, répliqua Michel, voulez-vous que je trouve de quoi vetir et armer vos hommes ? Est-ce que j’ai des magasins a ma disposition ?

– Ah ! monsieur le baron, reprit maître Jacques, croyez-vous donc que je sache assez peu mon monde pour avoir pensé a donner a un homme comme vous l’ennui de tous ces détails ? Non ; j’ai la un serviteur merveilleux (et il montra Aubin Courte-Joie) qui vous épargnera toute peine ; il vous suffira de le fournir d’argent, et il fera pour le mieux, tout en ménageant votre bourse.

– S’il ne s’agit que de cela, dit Michel avec la facilité de la jeunesse et l’enthousiasme d’une opinion naissante, de grand cour ! Combien vous faut-il ?

– A la bonne heure ! fit maître Jacques assez étonné de cette facilité. Eh bien, croyez-vous que ce soit exagérer les choses que de vous demander cinq cents francs par homme ? Vous comprenez que je voudrais, outre la tenue – verte comme celle des chasseurs de M. de Charette – leur voir un havre-sac convenablement garni ; cinq cents francs, c’est a peu pres moitié du prix que Philippe compte a la France pour chaque homme qu’elle lui fournit, et chacun de mes hommes vaut bien deux soldats de Philippe. Vous voyez que je suis raisonnable.

– Dites-moi en deux mots la somme que vous exigez, et finissons.

– Eh bien, j’ai une quarantaine d’hommes, y compris les absents par congé en regle, mais qui doivent rejoindre les drapeaux au premier signal : cela fait tout juste vingt mille francs, c’est-a-dire une misere pour un homme riche comme vous etes, monsieur le baron.

– Soit ; dans deux jours, vous aurez vos vingt mille francs, dit Michel en essayant de se lever, je vous en donne ma parole.

– Oh ! que non pas !… Nous voulons vous épargner toute peine, monsieur le baron. Vous avez bien aux environs un ami, un notaire qui vous avancera cette somme : vous allez lui écrire un petit mot bien pressant, bien poli, et l’un de mes hommes se chargera de le lui remettre.

– Volontiers ! donnez-moi ce qu’il faut pour écrire et déliez-moi les mains.

– Mon compere Courte-Joie va vous fournir plume, encre et papier.

Maître Courte-Joie, en effet, commença de tirer de sa poche un encrier garni.

Mais Petit-Pierre fit un pas en avant.

– Un instant, monsieur Michel, dit-il avec résolution. Et vous, maître Courte-Joie, comme on vous appelle, rengainez vos ustensiles ; cela ne se fera pas.

– Bah ! vraiment, monsieur le domestique ? demanda maître Jacques. Et pourquoi cela ne se ferait-il pas, s’il vous plaît ?

– Parce que de pareils procédés, monsieur, rappellent un peu trop les bandits de la Calabre et de l’Estramadure pour etre de mise chez des hommes qui se prétendent les soldats du roi Henri V ; parce que c’est une véritable extorsion, et que je ne la souffrirai pas.

– Vous, mon jeune ami ?

– Oui, moi !

– Si je vous considérais comme étant réellement ce que vous avez prétendu etre, je vous traiterais comme on traite un laquais impertinent ; mais il me semble que vous avez quelque droit au respect que l’on porte a une femme, et je n’aurai garde de compromettre ma réputation de galanterie en vous brutalisant. Je me bornerai donc, pour le moment, a vous engager a ne point vous meler de ce qui ne vous regarde pas.

– Cela me regarde beaucoup, au contraire, monsieur, reprit Petit-Pierre avec une supreme hauteur ; car il m’importe que vous ne vous serviez point du nom d’Henri V pour commettre des actes de brigandage.

– Oh ! mais vous prenez grand souci, ce me semble, des affaires de Sa Majesté, mon jeune ami. Vous aurez bien la bonté de me dire a quel titre, n’est-ce pas ?

– Faites éloigner vos hommes, et je vous le dirai, monsieur.

– Ah ! ah ! fit maître Jacques.

Puis se tournant vers ses hommes :

– Éloignez-vous un peu, les lapins, dit-il.

Les hommes obéirent.

– Ce n’était pas nécessaire, fit maître Jacques, attendu que je n’ai pas de secret pour ces braves gens ; mais, enfin, pour vous plaire, il n’y a rien que je ne fasse, comme vous voyez. Nous voila seuls ; parlez donc.

– Monsieur, dit Petit-Pierre en faisant un pas vers maître Jacques, je vous ordonne de mettre ce jeune homme en liberté ; je veux que vous nous donniez une escorte, que vous nous fassiez conduire a l’instant meme ou nous voulons aller, et que vous envoyiez a la recherche d’amis que nous attendons.

– Vous voulez ! vous ordonnez ! Ah ça ! ma tourterelle, vous parlez comme le roi sur son trône. Et, si je refuse, que direz-vous ?

– Si vous refusez, avant vingt-quatre heures, je vous aurai fait fusiller.

– Voyez-vous cela ! C’est donc a Mme la régente que j’ai l’honneur de parler ?

– A elle-meme, monsieur.

Ici, maître Jacques fut pris d’un acces de rire convulsif ; ses lapins, le voyant si joyeux, se rapprocherent pour avoir leur part d’hilarité.

– Ouf ! dit-il les voyant revenus a leur premier poste, je n’en puis plus. Mes pauvres lapins, vous avez été bien étonnés tout a l’heure, n’est-ce pas ? lorsque M. le baron de la Logerie, fils du Michel que vous savez, nous a déclaré que Henri V n’avait pas de meilleur ami que lui ; mais ce qui se passe a cette heure est bien autrement fort, bien autrement sérieux, bien autrement incroyable ! Voici qui dépasse tout ce que l’imagination la plus galopante aurait pu concevoir : savez-vous ce que c’est que ce joli petit paysan, que vous avez pu prendre pour ce que vous avez voulu, mais que, moi, j’ai purement et simplement regardé comme la maîtresse de M. le baron ? Eh bien, mes petits lapins, vous vous trompiez, je me trompais, nous nous trompions tous : ce jeune homme inconnu n’est ni plus ni moins que la mere de notre roi !

Un murmure d’incrédulité ironique parcourut les rangs des réfractaires.

– Et moi, je vous jure, s’écria Michel, que ce que l’on vous dit est la vérité.

– Ah ! beau témoignage, par ma foi ! s’écria a son tour maître Jacques.

– Je vous assure…, interrompit Petit-Pierre.

– Non pas, reprit maître Jacques, c’est moi qui vous assure que, si, d’ici a dix minutes que je lui ai données pour réfléchir, votre écuyer, ma belle dame errante, n’a pas pris le parti que je lui ai indiqué comme pouvant seul le sauver, il ira tenir compagnie aux glands qui poussent au-dessus de nos tetes… Qu’il choisisse vite, du sac ou de la corde ; si je n’ai pas l’un, l’autre ne lui manquera pas.

– Mais c’est une infamie ! s’écria Petit-Pierre hors de lui.

– Qu’on le saisisse ! dit maître Jacques.

Quatre réfractaires s’avançaient pour exécuter cet ordre.

– Voyons, dit Petit-Pierre, qui de vous osera porter la main sur moi !

Et comme Trigaud, peu sensible a la majesté de la parole et du geste, avançait toujours :

– Eh quoi ! reprit Petit-Pierre reculant devant le contact de cette main sordide, et arrachant du meme coup son chapeau et sa perruque, quoi ! parmi tous ces bandits, il ne se trouvera pas un soldat pour me reconnaître ? quoi ! Dieu me laissera sans secours, a la merci de pareils brigands ?

– Oh ! non pas, fit une voix derriere maître Jacques, et voici venir quelqu’un qui dira a monsieur que sa conduite est indigne d’un homme portant une cocarde qui n’est blanche que parce qu’elle est sans tache.

Maître Jacques se retourna prompt comme la foudre, et braquant déja un de ses pistolets sur le nouvel arrivant ; tous les bandits avaient sauté sur leurs armes, et ce fut sous une voute de fer que Bertha – car c’était elle – fit son entrée dans le cercle qui entourait les deux prisonniers.

– La louve ! la louve ! murmurerent quelques-uns des hommes de maître Jacques qui connaissaient Mlle de Souday.

– Que venez-vous faire ici ? s’écria le chef des lapins, ignorez-vous que je ne reconnais aucunement l’autorité que monsieur votre pere s’arroge sur ma troupe, et que je refuse de faire partie de sa division ?

– Taisez-vous, drôle ! dit Bertha.

Et, allant droit a Petit-Pierre et mettant un genou en terre devant lui :

– Je vous demande pardon, lui dit-elle, pour ces hommes qui vous ont injurié et menacé, vous qui aviez tant de droits a leurs respects !

– Ah ! par ma foi, dit gaiement Petit-Pierre, vous arrivez fort a propos ! Sans vous, la position devenait mauvaise, et voila un pauvre garçon qui vous devra quelque chose comme la vie ; car ces messieurs ne parlaient pas moins que de le pendre et de m’envoyer lui tenir compagnie.

– Oh ! mon Dieu oui, dit Michel, qu’Aubin Courte-Joie, en voyant la tournure que prenait la chose, s’était hâté de délier.

– Et ce qui m’eut paru le plus fâcheux dans tout cela, dit Petit-Pierre en souriant et en montrant Michel, c’est que ce jeune homme est tout a fait digne qu’une bonne royaliste comme vous s’intéresse a lui.

Bertha sourit a son tour, et baissa les yeux.

– C’est donc vous qui m’acquitterez envers lui, continua Petit-Pierre ; et, de votre côté, vous ne m’en voudrez pas trop, n’est-ce pas ? si, pour dégager la promesse que je lui ai faite, je touche quelques mots de tout cela a monsieur votre pere.

Bertha se pencha, et ce mouvement, qu’elle fit pour saisir la main de Petit-Pierre et la baiser, dissimula la rougeur qui couvrait ses joues.

Cependant maître Jacques, tout honteux de sa méprise, s’était approché et balbutiait quelques excuses.

Malgré la répulsion profonde que lui inspirait cet homme, Petit-Pierre comprit qu’il serait impolitique de lui témoigner autre chose que du ressentiment.

– Vos intentions sont peut-etre excellentes, monsieur, lui dit-il ; mais vos façons sont déplorables et ne tendent pas a moins qu’a nous faire passer tous pour des détrousseurs de grande route, comme étaient autrefois MM. les compagnons de Jéhu. J’espere que vous vous en abstiendrez désormais.

Puis, se détournant, et comme si ces gens n’existaient plus pour lui :

– Et maintenant, dit Petit-Pierre a Bertha, racontez-moi comment vous etes arrivée jusqu’a nous.

– Votre cheval a senti les nôtres, répondit la jeune fille ; en passant, nous l’avons recueilli, et nous nous sommes éloignés ; car nous entendions les chasseurs qui le suivaient. En voyant le double fagot d’épines dont la pauvre bete était ornée, nous avons bien pensé que c’était pour vous échapper que vous vous étiez débarrassés de l’animal ; alors, nous nous sommes tous dispersés, et, nous donnant rendez-vous a la Banlouvre, nous nous sommes mis a votre recherche. Je traversais la foret ; les lumieres ont attiré mon attention, ainsi que le bruit des voix ; j’ai quitté mon cheval, de peur qu’un hennissement ne me trahît, je me suis approchée, et, dans la préoccupation générale, personne ne m’a vue ni entendue. Vous savez le reste, Madame.

– Bien, répondit Petit-Pierre ; et, si maintenant monsieur veut bien me donner un guide, a la Banlouvre, Bertha ! car je vous avoue que je tombe de fatigue…

– Je vous conduirai moi-meme, Madame, répondit respectueusement maître Jacques.

Petit-Pierre inclina la tete en signe d’assentiment.

Maître Jacques fit bien les choses.

Dix de ses hommes marcherent en avant pour éclairer la route, tandis que lui-meme, accompagné de dix autres, escortait Petit-Pierre, monté sur le cheval de Bertha.

Deux heures apres, et au moment ou Petit-Pierre, Bertha et Michel achevaient de souper, le marquis et Mary arriverent a leur tour, et M. de Souday témoigna une grande joie de trouver en sureté celui qu’il appelait son jeune ami.

Nous devons avouer que, toujours homme de l’ancien régime, cette joie du marquis, si vive et si réelle qu’elle fut, était tempérée par les témoignages du plus profond respect.

Dans la soirée, Petit-Pierre eut avec le marquis de Souday, dans un coin de la salle, un long entretien que Bertha et Michel suivirent tous deux avec un vif intéret, qui s’accrut encore lorsque Jean Oullier entra dans la métairie ; en ce moment, M. de Souday s’approcha des jeunes gens, et, prenant la main de Bertha, tout en s’adressant a Michel :

– M. Petit-Pierre, dit-il, vient de m’assurer que vous aspiriez a la main de Mlle Bertha, ma fille. J’eusse peut-etre eu d’autres idées pour son établissement ; mais, en face de ses gracieuses insistances, je ne puis que vous répondre, monsieur, qu’apres la campagne, ma fille sera votre femme.

La foudre tombant aux pieds de Michel ne l’eut pas stupéfié davantage.

Pendant que le marquis mettait la main de Bertha dans la sienne, il voulut se tourner vers Mary, comme pour implorer son intervention.

Mais la voix de celle-ci murmura a son oreille ces mots terribles :

– Je ne vous aime pas !

Accablé de douleur, confondu de surprise, Michel prit machinalement la main que le marquis lui présentait.


XLVIII – Maître Marc

Le meme jour ou se passaient, dans la maison de la veuve Picaut, au château de Souday, dans la foret de Touvois et a la métairie de la Banlouvre, les divers événements qui ont fait le sujet de nos derniers chapitres, la porte de la maison du n°17 de la rue du Château, a Nantes, s’ouvrait, vers cinq heures du soir, pour donner passage a deux individus dans l’un desquels on eut pu reconnaître le commissaire civil Pascal, avec lequel nos lecteurs ont déja fait connaissance au château de Souday, et qui, apres en etre sorti comme nous le savons, avait, pendant la nuit, regagné sans encombre son domicile politique et social.

L’autre, c’est-a-dire celui dont nous allons momentanément nous occuper, était un homme d’une quarantaine d’années, a l’oil vif, intelligent, profond, au nez recourbé, aux dents blanches, aux levres épaisses et sensuelles, comme les ont d’habitude les gens d’imagination ; son habit noir, sa cravate blanche, son ruban de la Légion d’honneur indiquaient, autant qu’on peut en juger sur les apparences, un homme appartenant a la magistrature du pays. Ce personnage était, en effet, un des avocats les plus distingués du barreau de Paris, arrivé depuis la veille a Nantes et descendu chez son confrere, le commissaire civil.

Dans le vocabulaire royaliste, il portait le nom de Marc, c’est-a-dire un des prénoms de Cicéron.

Arrivé a la porte de la rue, conduit, comme nous l’avons dit, par le commissaire civil, il y trouva un cabriolet qui stationnait.

Il serra affectueusement la main de son hôte et monta dans le véhicule, tandis que le cocher, se penchant vers le commissaire civil, lui demandait, comme s’il eut connu, sur ce point, l’ignorance du voyageur :

– Ou faut-il conduire monsieur ?

– Vous voyez bien ce paysan qui se tient au bout de la rue sur un cheval gris pommelé ? dit le commissaire civil.

– Parfaitement, répliqua le cocher.

– Eh bien, il s’agit tout simplement de le suivre.

A peine ce renseignement eut-il été donné, que, comme si l’homme au cheval gris pommelé eut pu entendre les paroles qui venaient de sortir de la bouche de l’agent légitimiste, il se mit en route, descendant le bas de la rue du Château et tournant a droite, de maniere a longer la riviere qui coulait a sa gauche.

En meme temps, le cocher enlevait son cheval d’un coup de fouet, et la machine criarde a laquelle nous avons donné le nom un peu ambitieux de cabriolet se mettait a danser sur les pavés inégaux de la capitale du département de la Loire-Inférieure suivant tant bien que mal le guide mystérieux qui lui était donné.

Au moment ou le cabriolet arrivait a son tour a l’angle de la rue du Château et tournait dans la direction indiquée, le voyageur revit le cavalier, qui, sans jeter un regard en arriere, prenait le pont Rousseau, qui traverse la Loire et conduit a la route de Saint-Philbert-de-Grand-Lieu.

Le voyageur traversa le pont et enfila la route.

Le paysan avait mis son cheval au trot, mais a un trot assez modéré pour que le voyageur put le suivre.

Cependant le paysan ne retournait meme pas la tete et paraissait non-seulement si indifférent a ce qui se passait derriere lui, mais encore si ignorant de la mission qu’il remplissait comme guide, qu’il y avait des moments ou le voyageur se croyait dupe d’une mystification.

Quant au cocher, n’étant pas dans la confidence, il ne pouvait donner aucun renseignement capable de calmer l’inquiétude de maître Marc, et, comme, lorsqu’il avait demandé au commissaire civil : « Ou allons-nous ? » celui-ci lui avait répondu : « Suivez l’homme au cheval gris pommelé, » il suivait l’homme au cheval gris pommelé, ne paraissant pas plus s’occuper de son guide que son guide ne s’occupait de lui.

Apres deux heures de marche, et comme le jour commençait de tomber, on arriva a Saint-Philbert-de-Grand-Lieu.

L’homme au cheval gris s’arreta devant l’auberge du Cygne de la Croix, descendit de cheval, remit le cheval aux mains d’un garçon d’écurie et entra dans l’auberge.

Le voyageur arriva cinq minutes apres lui, et descendit a la meme auberge que lui.

Dans la cuisine, le paysan le croisa, et, tout en le croisant, sans avoir l’air de le connaître, sans que personne le vît, il lui glissa un petit papier dans la main.

Le voyageur passa dans la salle commune, vide pour le moment, demanda une bouteille de vin et de la lumiere.

On lui apporta ce qu’il demandait.

Il ne toucha point a la bouteille, mais déplia le billet, qui contenait ces mots :

« Je vais vous attendre sur la grande route de Légé ; suivez-moi, mais sans chercher a me rejoindre ni a me parler. Le cocher restera a l’auberge, avec le cabriolet. »

Le voyageur brula le billet, se versa un verre de vin dans lequel il trempa ses levres, donna rendez-vous pour le lendemain soir au cocher, et sortit de l’auberge sans avoir éveillé l’attention de l’aubergiste, ou tout au moins sans que l’aubergiste eut paru faire attention a lui.

Arrivé a l’extrémité du village, il aperçut son homme, qui se taillait une canne dans une haie d’aubépine.

La canne étant coupée, le paysan se mit en route, tout en taillant les branches.

Maître Marc le suivit pendant une demi-lieue, a peu pres.

Au bout d’une demi-lieue, – et comme la nuit était tout a fait venue, – le paysan entra dans une maison isolée, située a la droite de la route.

Le voyageur avait forcé le pas et y entra presque en meme temps que lui.

Au moment ou il arriva sur le seuil, il n’y avait qu’une femme dans la piece donnant sur la route.

Le paysan était devant elle et semblait attendre l’arrivée du voyageur.

Des que celui-ci parut :

– Voila, dit le paysan, un monsieur qu’il faut conduire.

Puis, en achevant ces mots, il sortit sans donner le temps a celui qu’il annonçait de le remercier, ni de parole ni d’argent.

Lorsque le voyageur, qui l’avait suivi des yeux, ramena son regard étonné vers la maîtresse de la maison, celle-ci lui fit signe de s’asseoir, et, sans s’inquiéter aucunement de sa présence, sans lui adresser un seul mot, continua a vaquer aux affaires de la maison.

Un silence de plus d’une demi-heure succéda a cette marque de stricte politesse, et le voyageur commençait a s’impatienter lorsque le maître de la maison rentra, et, sans manifester aucun signe d’étonnement ni de curiosité, salua son hôte.

Seulement, il chercha des yeux sa femme, qui lui répéta textuellement cette phrase du guide :

– Voila un monsieur qu’il faut conduire.

Le maître de la maison jeta alors sur l’étranger un de ces regards inquiets, fins et rapides qui n’appartiennent qu’aux paysans vendéens ; mais, presque aussitôt, sa physionomie reprenant le caractere qui lui était habituel, c’est-a-dire celui de la bonhomie et de la naiveté, il s’avança vers son hôte le chapeau a la main.

– Monsieur désire voyager dans le pays ? dit-il.

– Oui, mon ami, répondit maître Marc, je désirerais aller plus avant.

– Monsieur a des papiers, sans doute ?

– Certainement.

– En regle ?

– Tout ce qu’il y a de plus en regle.

– Sous son nom de guerre, ou sous son véritable nom ?

– Sous mon véritable nom.

– Je suis forcé, pour ne point faire erreur, de prier monsieur de me les montrer.

– C’est absolument nécessaire ?

– Oh ! oui ; car, seulement apres les avoir vus, je pourrai dire a monsieur s’il peut voyager tranquillement dans le pays.

Le voyageur tira son passe-port, qui portait la date du 28 février.

– Voici, dit-il.

Le paysan prit le passe-port, y jeta les yeux pour voir si le signalement correspondait au visage, et, rendant le passe-port au voyageur apres l’avoir replié :

– C’est tres-bien, dit-il ; Monsieur peut aller partout avec ce papier-la.

– Et vous vous chargez de me faire conduire ?

– Oui, Monsieur.

– Je désirerais bien que ce fut le plus vite possible.

– Je vais faire seller les chevaux.

Le maître de la maison sortit. Dix minutes apres, il rentra.

– Les chevaux sont prets, dit-il.

– Et le guide ?

– Il attend.

Le voyageur sortit et trouva a la porte un garçon de ferme, déja en selle et tenant un cheval de main. Maître Marc comprit que ce cheval était sa monture, ce garçon de ferme son guide.

Et, en effet, a peine eut-il le pied dans l’étrier, que son nouveau conducteur se mit en route non moins silencieusement que ne l’avait fait son prédécesseur.

Il était neuf heures du soir ; il faisait nuit close.


XLIX – De quelle façon on voyageait dans le département de la Loire-Inférieure, au mois de mai 1832

Apres une heure et demie de marche pendant laquelle pas une parole ne fut échangée entre le voyageur et son guide, on arriva a la porte d’un de ces bâtiments particuliers au pays et qui sont moitié métairie, moitié château.

Le guide s’arreta, fit signe au voyageur d’en faire autant ; puis il descendit et frappa a la porte.

Un domestique vint ouvrir.

– Voila un monsieur qui doit parler a monsieur, dit le garçon de ferme.

– Ce n’est pas possible, répondit celui-ci ; monsieur est couché.

– Déja ? demanda le voyageur.

Le domestique se rapprocha.

– Monsieur a passé la nuit derniere a un rendez-vous et une grande partie de la journée a cheval.

– N’importe ! dit le guide, il faut que ce monsieur-la lui parle ; il vient de la part de M. Pascal, et va rejoindre Petit-Pierre.

– En ce cas, c’est différent, dit le domestique ; je vais réveiller Monsieur.

– Demandez-lui, dit le voyageur, s’il peut me donner un guide sur… Un guide me suffira.

– Je ne crois pas que monsieur fasse cela, répondit le domestique.

– Que fera-t-il, alors ?

– Il conduira Monsieur lui-meme, répondit le garçon.

Et il rentra.

Au bout de cinq minutes, il reparut.

– Monsieur fait demander a monsieur s’il a besoin de prendre quelque chose, ou s’il préfere continuer son chemin sans s’arreter.

– J’ai dîné a Nantes, je n’ai besoin de rien. J’aimerais mieux continuer ma route.

Le domestique disparut de nouveau.

Quelques instants apres, un jeune homme s’approcha.

Cette fois, ce n’était plus le domestique, c’était le maître.

– Dans toute autre circonstance, dit-il au voyageur, j’insisterais, monsieur, pour que vous me fissiez l’honneur de vous arreter un moment sous mon toit ; mais vous etes sans doute la personne que Petit-Pierre attend et qui arrive de Paris ?

– Justement, Monsieur.

– Monsieur Marc, alors ?

– M. Marc.

– En ce cas, ne perdons pas une minute ; car vous etes attendu avec impatience.

Se tournant alors vers le garçon de ferme :

– Ton cheval est-il frais ? lui demanda-t-il.

– Il a fait une lieue et demie depuis le matin.

– En ce cas, je le prends ; les miens sont éreintés. Reste ici a vider une bouteille avec Louis ; je serai de retour dans deux heures. Louis, fais les honneurs de la maison a ce camarade-la.

Et le jeune homme se mit en selle aussi légerement que si, comme sa monture, il n’avait fait qu’une lieue et demie dans la journée.

Puis, se tournant vers le voyageur :

– Etes-vous pret, monsieur ? demanda-t-il.

Sur le signe affirmatif de celui-ci, tous deux partirent.

Au bout d’un quart d’heure de silence, un cri retentit a cent pas devant eux.

Maître Marc tressaillit et demanda quel était ce cri.

– C’est notre éclaireur, répondit le chef vendéen. Il demande a sa maniere si la route est libre. Écoutez, et vous allez entendre la réponse.

Il étendit sa main, la posa sur l’épaule du voyageur, et, arretant lui-meme son cheval, donna a maître Marc l’exemple d’en faire autant.

En effet, presque aussitôt un second cri se fit entendre, venant d’un point plus éloigné ; il semblait l’écho du premier, tant il était pareil.

– Nous pouvons avancer ; la route est libre, dit le chef vendéen en remettant son cheval au pas.

– Nous sommes donc précédés d’un éclaireur ?

– Précédés et suivis. Nous avons un homme a deux cents pas devant nous et un homme a deux cents pas derriere nous.

– Mais quels sont ceux qui répondent a notre éclaireur d’avant-garde ?

– Les paysans dont les chaumieres bordent la route. Faites attention lorsque vous passerez devant l’une de ces chaumieres, vous verrez une petite lucarne s’ouvrir, une tete d’homme se glisser par cette lucarne, demeurer immobile comme si elle était de pierre et ne disparaître que lorsque nous serons hors de vue. Si nous étions des soldats de quelque cantonnement environnant, l’homme qui nous aurait regardés passer sortirait aussitôt par une porte de derriere ; puis, s’il y avait aux alentours quelque rassemblement, ce rassemblement serait prévenu en temps utile de l’approche de la colonne qui pouvait le surprendre.

En ce moment le chef vendéen s’interrompit.

– Écoutez, fit-il.

Les deux cavaliers s’arreterent.

– Mais, dit le voyageur, je n’ai entendu que le cri de notre éclaireur, il me semble.

– Justement ; aucun cri ne lui a répondu.

– Ce qui veut dire ?…

– Qu’il y a des soldats aux environs.

A ces mots, il mit son cheval au trot ; le voyageur en fit autant. Presque au meme moment, ils entendirent des pas pressés : c’était l’homme placé derriere eux, qui les rejoignait de toute la vitesse de ses jambes.

A l’embranchement de deux routes, ils trouverent celui qui marchait devant eux, immobile et indécis.

Le chemin bifurquait, et, comme on n’avait, ni d’un côté, ni de l’autre, répondu a son cri, il ignorait lequel des deux sentiers il fallait prendre.

Tous deux, au reste, conduisaient a la meme destination, seulement, celui de gauche était un peu plus long que celui de droite.

Apres un moment de délibération entre le chef et le guide, ce dernier s’enfonça dans le sentier de droite, ou bientôt le chef vendéen et le voyageur s’enfoncerent a leur tour, laissant a la place qu’ils quittaient leur quatrieme compagnon, qui, cinq minutes apres, les suivit.

Les memes distances continuaient d’etre observées entre le corps d’armée et ses avant-garde et arriere-garde.

A trois cents pas plus loin, les deux royalistes trouverent leur éclaireur arreté.

Celui-ci leur fit, de la main, un signe qui commandait le silence.

Puis, a voix basse, il laissa tomber ces mots :

– Une patrouille !

En effet, en écoutant attentivement, on entendait, mais au loin encore, le bruit régulier des pas que fait une troupe en marche ; c’était une des colonnes mobiles du général Dermoncourt qui faisait sa ronde de nuit.

On était dans un de ces chemins creux si fréquents en Vendée a cette époque, et surtout a celle de la premiere guerre, mais qui disparaissent maintenant tous les jours pour faire place a des routes vicinales ; les deux talus en étaient si rapides, qu’il était impossible de faire gravir l’un ou l’autre a des chevaux ; il n’y avait donc qu’un moyen d’éviter la patrouille, c’était de tourner bride, de regagner un endroit découvert et de s’écarter a droite ou a gauche.

Mais, de meme que les cavaliers entendaient le bruit des pas des fantassins, les fantassins pouvaient entendre le bruit des pas des chevaux, et se mettre a la poursuite de ceux-ci.

Tout a coup, l’éclaireur attira l’attention du chef vendéen par un signe.

Il avait vu, grâce a un rayon de lune fugitif et déja disparu, le reflet des baionnettes lançant un éclair, et son doigt, levé diagonalement, indiquait a l’oil du chef vendéen et du voyageur la direction qu’ils devaient suivre.

En effet, les soldats, – pour éviter l’eau qui, en général coule dans les chemins creux, apres les pluies abondantes, – au lieu de suivre le sentier dominé par son double talus, avaient gravi un de ces talus, et marchaient de l’autre côté de la haie naturelle qui s’étendait a la gauche des voyageurs.

En suivant cette route, ils allaient passer a dix pas des deux cavaliers et des deux piétons perdus dans les profondeurs du chemin creux.

Si un seul des deux chevaux eut henni, la petite troupe était prisonniere ; mais, comme s’ils eussent compris le danger, ils resterent aussi silencieux que leurs maîtres, et les soldats passerent, sans se douter pres de qui ils avaient passé.

Quand le bruit des pas des soldats se fut perdu dans l’éloignement, la respiration revint aux voyageurs, et ils se remirent en marche.

Un quart d’heure apres, on se détourna de la route, et l’on rentra dans la foret de Machecoul.

La, on était plus a l’aise ; il n’était point probable que les soldats s’engageassent la nuit dans cette foret ou, du moins, qu’ils suivissent d’autres routes que les grandes arteres qui la traversent ; en prenant un des sentiers connus des gens du pays, et que fraye l’indiscipline des piétons, il n’y avait donc rien a craindre.

On descendit de cheval, on laissa les deux montures aux mains d’un des éclaireurs, tandis que l’autre disparaissait rapidement dans les ténebres, rendues plus épaisses encore par les premieres feuilles de mai.

Le chef vendéen et le voyageur prirent la meme route que lui.

Il était évident que l’on approchait du but de la course, l’abandon que l’on faisait des chevaux en était une preuve.

En effet, a peine maître Marc et son guide eurent-ils fait deux cents pas, qu’ils entendirent le houhoulement du chat-huant.

Le chef vendéen rapprocha ses mains, et, en réponse a ce houhoulement prolongé et lugubre, fit entendre le cri aigu de la chouette.

Le cri du chat-huant se fit entendre de nouveau.

– Voila notre homme, dit le chef vendéen.

Quelques minutes apres, on entendait le bruit des pas faisant crier l’herbe du sentier, et le guide reparaissait accompagné d’un étranger.

Cet étranger n’était autre que notre ami Jean Oullier, seul et, par conséquent, premier piqueur du marquis de Souday, qui momentanément avait renoncé a ses chasses, tout occupé qu’il était des événements politiques qui allaient se dérouler autour de lui.

Dans les deux autres présentations de ce genre, le voyageur avait entendu ces paroles échangées entre son guide et celui auquel il s’adressait : « Voici un monsieur qui désire parler a monsieur. » Cette fois la formule changea, et le chef vendéen dit a Jean Oullier :

– Mon ami, voici un monsieur qui a besoin de parler a Petit-Pierre.

Ce a quoi Jean Oullier se contenta de répondre :

– Qu’il vienne avec moi.

Le voyageur tendit la main au chef vendéen, qui la lui serra cordialement ; puis il porta cette meme main a sa poche dans l’intention de partager sa bourse entre les deux guides ; mais le chef vendéen devina cette intention, et, lui posant a son tour la main sur le bras, lui fit signe de ne pas donner suite a une libéralité que les braves paysans prendraient pour une offense.

Maître Marc comprit, et une poignée de main l’acquitta envers les paysans, comme elle l’avait acquitté envers le chef.

Apres quoi, Jean Oullier reprit le chemin par lequel il était venu en disant ces deux mots, qui avaient la brieveté d’un ordre et l’accent d’une invitation :

– Suivez-moi.

La séparation fut aussi courte que l’invitation avait été laconique. Le voyageur commençait a s’habituer a ces formes mystérieuses et breves, insolites pour lui, et qui révélaient, sinon la conspiration flagrante, du moins l’insurrection prochaine.

Ombragés qu’ils étaient par leurs grands chapeaux, a peine avait-il vu le visage du chef vendéen et des deux guides.

A peine, dans l’épaisseur du bois, voyait-il se mouvoir la forme de Jean Oullier.

Cependant, peu a peu, cette forme qui marchait devant lui ralentit le pas de maniere a se trouver a ses côtés.

Le voyageur sentit vaguement que son guide avait quelque chose a lui dire, et il preta l’oreille.

En effet, il entendit ces mots passer comme un murmure :

– Nous sommes espionnés ; un homme nous suit dans le bois.

Ne vous inquiétez pas de me voir disparaître. Attendez-moi a l’endroit ou j’aurai disparu.

Le voyageur répondit par un simple signe de tete, qui voulait dire : « C’est bien ; allez ! »

On fit cinquante pas encore.

Tout a coup, Jean Oullier s’élança dans le bois.

On entendit, a vingt ou trente pas dans l’épaisseur de la foret, le bruit que ferait un chevreuil, se levant d’effroi.

Ce bruit s’éloigna aussi rapidement que si c’eut été, en effet, un chevreuil qui l’eut causé.

Dans la meme direction, on entendit s’éloigner les pas de Jean Oullier.

Puis le bruit s’éteignit.

Le voyageur s’appuya contre un chene et attendit.

Au bout de vingt minutes d’attente, une voix dit pres de lui :

– Allons !

Il tressaillit ; cette voix était celle de Jean Oullier ; seulement, le vieux garde-chasse était revenu si doucement, qu’aucun bruit n’avait révélé son retour.

– Eh bien ? demanda le voyageur.

– Buisson creux ! fit Jean Oullier.

– Personne ?

– Quelqu’un… mais c’est un drôle qui connaît le bois aussi bien que moi.

– De sorte que vous n’avez pas pu le rejoindre ?

Oullier secoua négativement la tete comme s’il lui eut couté de dire de la voix qu’un homme lui avait échappé.

– Et vous ne savez pas qui ? continua le voyageur.

– Je m’en doute, répondit Jean Oullier en étendant le bras dans la direction du midi ; mais, en tout cas, c’est un malin.

Puis, comme on était arrivé a la lisiere de la foret :

– Nous y sommes, dit-il.

Et, en effet, maître Marc vit se dresser devant lui la métairie de la Banlouvre.

Jean Oullier regarda avec attention les deux côtés de la route.

Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, la route était libre.

Il traversa la route seul, puis, avec un passe-partout, ouvrit la porte.

La porte ouverte :

– Venez ! dit-il.

Maître Marc traversa rapidement a son tour le grand chemin et disparut sous le porche béant.

La porte se referma derriere les deux hommes.

Une forme blanche apparut sur le perron.

– Qui va la ? demanda une voix de femme, mais une voix forte et impérative.

– Moi, mademoiselle Bertha, répondit Jean Oullier.

– Vous n’etes pas seul, mon ami ?

– Je suis avec le monsieur de Paris qui demande a parler a Petit-Pierre.

Bertha descendit et alla au-devant du voyageur.

– Venez, monsieur, dit-elle.

Et la jeune fille conduisit maître Marc dans un salon assez pauvrement meublé, mais dont le parquet était parfaitement ciré, dont les rideaux étaient irréprochablement blancs.

Un grand jeu était allumé, et, pres du feu, une table dressée supportait un souper tout servi.

– Asseyez-vous, monsieur, dit la jeune fille avec une grâce parfaite, et qui, cependant, n’était pas dénuée d’un côté viril qui lui donnait une grande originalité ; vous devez avoir faim et soif ; buvez et mangez. Petit-Pierre dort ; mais il a donné l’ordre de l’éveiller si quelqu’un venait de Paris. Vous venez de Paris ?

– Oui, mademoiselle.

– Dans dix minutes, je suis a vous.

Et Bertha disparut comme une vision.

Le voyageur resta quelques secondes immobile d’étonnement.

C’était un observateur, et jamais il n’avait vu plus de grâce et plus de charme joints a une pareille décision de volonté.

On eut dit le jeune Achille déguisé en femme et n’ayant pas encore vu briller le glaive d’Ulysse.

Aussi, tout absorbé, soit dans cette pensée, soit dans celles qui s’y rattachaient, le voyageur ne songea-t-il ni a boire ni a manger.

Un instant apres, la jeune fille rentra.

– Petit-Pierre est pret a vous recevoir, monsieur, dit-elle.

Le voyageur se leva ; Bertha marcha devant lui. Elle tenait a la main un court flambeau, qu’elle levait pour éclairer l’escalier, et qui éclairait en meme temps son visage.

Le voyageur regardait avec admiration ces beaux cheveux et ces beaux yeux noirs ; ce teint mat, portant le hâle juvénile de la santé, et cette allure ferme et dégagée qui semblait révéler la déesse.

Il murmura avec un sourire, en se rappelant son Virgile, cet homme qui lui-meme est un sourire de l’antiquité :

La jeune fille frappa a la porte d’une chambre.

– Entrez, répondit une voix de femme.

La porte s’ouvrit ; la jeune fille s’inclina légerement pour laisser passer le voyageur. Il était facile de voir que l’humilité n’était point sa principale vertu.

Le voyageur passa, la porte se referma derriere lui ; la jeune fille resta dehors.


L – Un peu d’histoire ne gâte rien

Le voyageur fut conduit, par un mauvais escalier qui semblait collé contre la muraille, jusqu’au premier étage de la maison ; son conducteur ouvrit une porte et aperçut une grande chambre de construction récente dont les parois suaient l’humidité et dont les boiseries montraient leur bois blanc a travers le mince badigeon qui les couvrait.

Dans cette chambre, couchée sur un lit de sapin grossierement équarri, il aperçut une femme, et dans cette femme il reconnut madame la duchesse de Berry.

L’attention de maître Marc se concentra tout entiere sur elle.

Les draps de sa misérable couchette étaient de batiste tres fine ; ce luxe de linge blanc et soyeux était la seule chose qui rappelât son rang dans le monde.

Un châle a carreaux rouges et verts servait de couverture.

Une mauvaise cheminée en plâtre, garnie d’une légere boiserie, chauffait l’appartement, qui n’avait pour tous meubles qu’une table couverte de papiers sur lesquels était posée une paire de pistolets.

Deux chaises ou étaient jetés un costume complet de jeune paysan et une perruque brune, se trouvaient placées l’une pres de la table, – c’était celle ou était la perruque – l’autre au pied du lit, – c’était celle ou étaient les vetements.

La princesse portait sur sa tete une de ces coiffes de laine comme en portent les femmes du pays et dont les boucles retombaient sur ses épaules.

A la lueur des deux bougies posées sur une table de nuit de bois de rose fortement éraillée, débris évident de quelque mobilier de château, la duchesse dépouillait sa correspondance.

Un assez grand nombre de lettres placées sur cette meme table de nuit, et maintenues en guise de serre-papier par une seconde paire de pistolets, n’était pas encore décacheté.

Madame paraissait attendre avec impatience l’arrivée du voyageur ; car, en l’apercevant, elle sortit a moitié du lit pour tendre vers lui ses deux mains.

Celui-ci les prit, les baisa respectueusement, et la duchesse sentit une larme qui tombait des yeux du fidele partisan sur celle des deux mains qu’il avait gardée dans les siennes.

– Une larme, monsieur ! dit la duchesse ; m’apportez-vous de mauvaises nouvelles ?

– Cette larme sort de mon cour, madame, répondit maître Marc ; elle n’exprime que mon dévouement et le profond regret que j’éprouve de vous voir ainsi isolée et perdue, au fond d’une métairie de la Vendée, vous que j’ai vue…

Il s’arreta ; les larmes l’empechaient de parler.

La duchesse reprit sa phrase ou il l’avait laissée et continua :

– Oui, aux Tuileries, n’est-ce pas, sur les marches d’un trône ? Eh bien, cher monsieur, j’y étais, a coup sur, plus mal gardée et moins bien servie qu’ici ; car, ici, je suis servie et gardée par la fidélité qui se dévoue, tandis que la-bas, je l’étais par l’intéret qui calcule… Mais arrivons au but, que je ne vous vois pas éloigner sans inquiétude, je l’avoue. Des nouvelles de Paris, vite ! M’apportez-vous de bonnes nouvelles ?

– Croyez, Madame, répondit maître Marc, croyez a mon profond regret, moi, homme d’enthousiasme, d’avoir été forcé de me faire le messager de la prudence.

– Ah ! ah ! fit la duchesse, pendant que mes amis de Vendée se font tuer, mes amis de Paris sont prudents, a ce qu’il paraît. Vous voyez bien que j’avais raison de vous dire que j’étais ici mieux gardée et surtout mieux servie qu’aux Tuileries.

– Mieux gardée peut-etre, oui, Madame ; mais mieux servie, non ! Il y a des moments ou la prudence est le génie du succes.

– Mais, monsieur, reprit la duchesse impatiente, je suis aussi bien renseignée sur Paris que vous, et je sais qu’une révolution y est instante.

– Madame, répondit l’avocat de sa voix ferme et sonore, nous vivons depuis un an et demi dans les émeutes, et aucune de ces émeutes n’a pu monter encore a la hauteur d’une révolution.

– Louis-Philippe est impopulaire.

– Je vous l’accorde ; mais cela ne veut pas dire qu’Henri V soit populaire, lui.

– Henri V ! Henri V ! mon fils ne s’appelle pas Henri V, monsieur, dit la duchesse ; il s’appelle Henri IV second.

– Sous ce rapport, madame, repartit l’avocat, il est bien jeune encore, permettez-moi de vous le dire, pour que nous sachions son vrai nom ; puis, plus on est dévoué a un chef, plus on lui doit la vérité.

– Oh ! oui, la vérité ! je la demande, je la veux ; mais la vérité !

– Eh bien, madame, la vérité, la voici. Par malheur, les souvenirs des peuples se perdent dans un horizon étroit ; pour le peuple français, c’est-a-dire pour cette force matérielle et brutale qui fait les émeutes, et quelquefois meme, quand l’haleine d’en haut souffle sur elle, les révolutions, il y a deux grands souvenirs dont le premier remonte a quarante-trois ans et le second a dix-sept : le premier, c’est la prise de la Bastille, c’est-a-dire la victoire du peuple sur la royauté, victoire qui a donné le drapeau tricolore a la nation ; le second, c’est la double restauration de 1814 et de 1815, victoire de la royauté sur le peuple, victoire qui a imposé le drapeau blanc au pays. Or, madame, dans les grands mouvements, tout est symbole ; le drapeau tricolore, c’est la liberté ; il porte écrit sur sa flamme : Par ce signe, tu vaincras ! le drapeau blanc, c’est la banniere du despotisme ; il porte sur sa double face : Par ce signe, tu as été vaincu !

– Monsieur !

– Ah ! vous voulez la vérité, madame ; alors laissez-moi donc vous la dire.

– Soit ; mais, quand vous aurez dit, vous me permettrez de vous répondre.

– Oui, madame, et je serai bien heureux si cette réponse peut me convaincre.

– Continuez.

– Vous avez quitté Paris, le 28 juillet, madame ; vous n’avez donc pas vu avec quelle rage le peuple a mis en pieces le drapeau blanc et foulé aux pieds les fleurs de lis…

– Le drapeau de Denain et de Taillebourg ! les fleurs de lis de saint Louis et de Louis XIV !

– Par malheur, Madame, le peuple ne se souvient, lui, que de Waterloo ; le peuple ne connaît que Louis XVI : une défaite et une exécution… Eh bien, savez-vous, madame, la grande difficulté que je prévois pour votre fils, c’est-a-dire pour le dernier descendant de saint Louis et de Louis XIV ? C’est justement le drapeau de Taillebourg et de Denain. Si Sa Majesté Henri V ou Henri IV second, comme vous l’appelez si intelligemment, rentre dans Paris avec le drapeau blanc, il ne passera pas le faubourg Saint-Antoine : avant d’arriver a la Bastille, il est mort.

– Et… s’il rentre avec le drapeau tricolore ?

– C’est bien pis, madame ! avant d’arriver aux Tuileries, il est déshonoré.

La duchesse fit un soubresaut ; pourtant elle resta muette.

– C’est peut-etre la vérité, dit-elle apres une minute de silence ; mais elle est dure !

– Je vous l’ai promise tout entiere, et je tiens ma promesse.

– Mais, si telle est votre conviction, monsieur, demanda la duchesse, comment restez-vous attaché a un parti qui n’a aucune chance de succes ?

– Parce que j’ai fait serment des levres et du cour a ce drapeau blanc, sans lequel et avec lequel votre fils ne peut revenir, et que j’aime mieux etre tué que déshonoré.

La duchesse redevint muette un instant encore.

– Ce ne sont point la les renseignements que j’avais reçus et qui m’ont déterminée a revenir en France, dit-elle.

– Non, sans doute, madame ; mais il faut songer a une chose : c’est que, si la vérité arrive quelquefois jusqu’aux princes régnants, elle n’arrive jamais jusqu’aux princes détrônés.

– Permettez-moi de vous dire qu’en votre qualité d’avocat, monsieur, vous pouvez etre soupçonné de cultiver le paradoxe.

– Le paradoxe, en effet, Madame, est une des faces de l’éloquence ; seulement, ici, avec Votre Altesse royale, il s’agit, non pas d’etre éloquent, mais d’etre vrai.

– Pardon… vous disiez tout a l’heure que la vérité n’arrivait jamais aux princes détrônés : ou vous vous trompiez tout a l’heure, ou vous me trompez maintenant.

L’avocat se mordit les levres ; il était pris par son propre dilemme.

– Ai-je dit jamais, Madame ?

– Vous avez dit jamais.

– Alors supposons qu’il y a une exception, et que, cette exception, Dieu a permis que j’en sois le représentant.

– Je le suppose, et je vous demande : pourquoi la vérité n’arrive-t-elle jamais aux princes détrônés ?

– Parce que les princes sur le trône peuvent, a la rigueur, etre entourés d’ambitions satisfaites, mais que les princes détrônés le sont nécessairement d’ambitions a satisfaire. Sans doute, madame, il y a autour de vous quelques cours généreux qui se dévouent avec une complete abnégation ; mais il y a aussi pas mal de personnes qui voient, dans votre retour en France, une voie frayée a votre suite, et par laquelle elles monteront a la réputation, a la fortune, aux honneurs ; il y a aussi les mécontents qui ont perdu leur position et qui veulent tout a la fois la reconquérir et se venger de ceux qui la leur ont prise. Eh bien, tous ces gens-la voient mal les faits, apprécient mal la situation ; leur désir se traduit en espérances, leurs espérances en certitude ; ceux-la revent sans cesse une révolution qui viendra peut-etre, mais qui, a coup sur, ne viendra pas a l’heure ou ils l’attendent. Ils se trompent et vous trompent ; ils commencent par se mentir a eux-memes et ensuite vous mentent, a vous ; ils vous attirent dans un danger ou ils sont prets a se jeter ; de la l’erreur ! erreur fatale, qu’ils vous ont fait partager, madame, et qu’il faut que vous reconnaissiez etre une erreur, en face de la vérité incontestable que je dévoile brutalement, peut-etre, mais fidelement a vos regards.

– En somme, dit la duchesse d’autant plus impatiente que ces paroles confirmaient celles qu’elle avait déja entendues au château de Souday, qu’apportez-vous dans les plis de votre toge, maître Cicéron ? est-ce la paix ? est-ce la guerre ?

– Comme il est entendu que nous restons dans les traditions de la royauté constitutionnelle, je répondrai a Son Altesse royale qu’en sa qualité de régente, c’est a elle qu’il appartient d’en décider.

– Oui, n’est-ce pas ? quitte a mes Chambres a me refuser des subsides, si je ne décide pas comme il leur convient. Oh ! maître Marc, je connais toutes les fictions de votre régime constitutionnel, dont le principal inconvénient, a mon avis, est de faire surtout les affaires, non pas de ceux qui parlent le mieux, mais de ceux qui parlent le plus. Enfin, vous avez du recueillir les opinions de mes fideles et faux conseillers sur l’opportunité de la prise d’armes. Quelle est-elle ? qu’en pensez-vous vous-meme ? Nous avons beaucoup parlé de la vérité ; c’est parfois un spectre terrible. N’importe ! quoique femme, je n’hésite pas a l’évoquer.

– C’est parce que je suis bien convaincu qu’il y a l’étoffe de vingt rois dans la tete et dans le cour de Madame que je n’ai point hésité non plus a me charger d’une mission que je regarde comme douloureuse.

– Ah ! nous y voila enfin !… Allons, moins de diplomatie, maître Marc ; parlez haut et ferme, comme il convient que l’on parle a ce que je suis ici, c’est-a-dire a un soldat.

Puis s’apercevant que le voyageur, apres avoir arraché sa cravate, cherchait a la découdre pour en tirer un papier :

– Donnez, donnez, dit-elle avec impatience ; j’aurai plus tôt fait que vous.

C’était une lettre écrite en chiffres.

La duchesse y jeta les yeux ; puis, la rendant a maître Marc :

– Je perdrais du temps a l’épeler, dit-elle ; lisez-la-moi : cela doit vous etre facile ; car vous savez sans doute ce qu’elle contient.

Maître Marc prit le papier des mains de la duchesse, et, en effet, lut sans hésitation ce qui suit :

« Les personnes en qui l’on a reporté une honorable confiance ne peuvent s’empecher de témoigner leur douleur des conseils en vertu desquels on est arrivé a la crise présente ; ces conseils ont été donnés, sans doute, par des hommes pleins de zele, mais qui ne connaissent ni l’état actuel des choses, ni la disposition des esprits. »

» On se trompe quand on croit a la possibilité d’un mouvement dans Paris : on ne trouverait pas douze cents hommes non melés d’agents de police qui, pour quelques écus, fissent du bruit dans la rue et se risquassent a combattre la garde nationale et une garnison fidele.

» On se trompe sur la Vendée, comme on s’est trompé sur le Midi : cette terre de dévouement et de sacrifices est désolée par une nombreuse armée aidée de la population des villes, presque toute anti-légitimiste ; une levée de paysans n’aboutirait désormais qu’a faire saccager les campagnes et a consolider le gouvernement par un triomphe facile.

» On pense que, si la mere d’Henri V était en France, elle devrait se hâter d’en sortir apres avoir ordonné a tous les chefs de se tenir tranquilles. Ainsi, au lieu d’etre venue organiser la guerre civile, elle serait venue demander la paix ; elle aurait eu la double gloire d’accomplir une action de grand courage et d’arreter l’effusion du sang français.

» Les sages amis de la légitimité, que l’on n’a jamais prévenus de ce que l’on voulait faire, qui n’ont jamais été consultés sur les partis hasardeux que l’on voulait prendre, et qui n’ont connu les faits que lorsqu’ils étaient accomplis, renvoient la responsabilité de ces faits a ceux qui en ont été les conseillers et les auteurs : ils ne peuvent ni mériter l’honneur ni encourir le blâme dans les chances de l’une ou de l’autre fortune. »

Pendant cette lecture, Madame avait été en proie a une vive agitation ; sa figure, habituellement pâle, s’était couverte de rougeur ; sa main tremblante passait et repassait dans ses cheveux et repoussait en arriere le bonnet de laine qu’elle portait sur sa tete. Elle n’avait pas prononcé un mot, elle n’avait point interrompu le lecteur ; mais il était évident que son calme précédait une tempete. Pour la détourner, maître Marc se hâta de dire en lui rendant la lettre, qu’il avait repliée :

– Ce n’est point moi, Madame, qui ai écrit cette lettre.

– Non, répondit la duchesse incapable de se contenir plus longtemps ; mais celui qui l’a apportée était bien capable de l’écrire.

Le voyageur comprit qu’avec cette nature vive et impressionnable, il ne gagnerait rien en courbant la tete ; il se redressa donc de toute sa hauteur.

– Oui, dit-il ; et il rougit d’un moment de faiblesse, et il déclare a Votre Altesse royale que, s’il n’approuve pas certaines expressions de cette lettre, il partage au moins le sentiment qui l’a dictée.

– Le sentiment ! répéta la duchesse ; appelez ce sentiment-la de l’égoisme, appelez-le de la prudence qui ressemble fort a de la…

– Lâcheté, n’est-ce pas, Madame ? Et, en effet, il est bien lâche, le cour qui a tout quitté pour venir partager une situation qu’il n’avait pas conseillée ! Il est vraiment égoiste, celui qui est venu vous dire : « Vous voulez la vérité, Madame, la voici ! mais, s’il plaît a Votre Altesse royale de marcher a une mort inutile autant que certaine, elle va m’y voir marcher a ses côtés ! »

La duchesse resta quelques instants silencieuse ; puis elle reprit avec plus de douceur :

– J’apprécie votre dévouement, monsieur ; mais vous connaissez mal l’état de la Vendée ; vous n’en etes informé que par ceux qui sont opposés au mouvement.

– Soit ; supposons ce qui n’est pas, supposons que la Vendée va se lever comme un seul homme ; supposons qu’elle va vous entourer de ses bataillons, supposons qu’elle ne vous marchandera ni le sang, ni les sacrifices : la Vendée n’est pas la France !

– Apres m’avoir dit que le peuple de Paris hait les fleurs de lis et méprise le drapeau blanc, voulez-vous en arriver a me dire que toute la France partage les sentiments du peuple de Paris ?

– Hélas ! Madame, la France est logique, et c’est nous qui poursuivons une chimere en revant une alliance entre le droit divin et la souveraineté populaire, deux mots qui hurlent en se sentant accouplés. Le droit divin semble fatalement conduire a l’absolutisme, et la France ne veut plus de l’absolutisme.

– L’absolutisme ! l’absolutisme ! un grand mot pour effrayer les petits enfants.

– Non, ce n’est point un grand mot ; c’est tout simplement un mot terrible. Peut-etre sommes-nous plus pres de la chose que nous ne le pensons ; cependant j’ai regret de vous l’avouer, madame, je ne crois point que ce soit a votre royal fils que Dieu réserve le dangereux honneur de museler le lion populaire.

– Et pourquoi, monsieur ?

– Parce que c’est de lui surtout qu’il se défie, parce que, d’aussi loin qu’il le verra venir, le lion secouera sa criniere, aiguisera ses griffes et ses dents, et ne le laissera approcher que pour bondir a lui. Oh ! l’on n’est pas impunément le petit-fils de Louis XIV, madame.

– Alors, d’apres vous, tout serait dit pour la dynastie bourbonienne ?

– A Dieu ne plaise qu’une semblable idée me vienne jamais, madame ! Seulement, je crois qu’on ne fait pas rebrousser chemin aux révolutions ; je crois que, lorsqu’une fois on les a laissées naître, il ne faut pas les arreter dans leurs développements ; c’est tenter l’impossible, c’est vouloir faire remonter le torrent a sa source. Ou celle-ci sera féconde, et, dans ce cas, madame, je connais assez le patriotisme de vos sentiments pour croire que vous lui pardonnerez ; ou elle sera stérile, et alors les fautes de ceux qui se sont emparés du pouvoir serviront votre fils mieux que ne le feraient tous ses efforts.

– Mais alors, monsieur, cela peut durer ainsi jusqu’a la consommation des siecles !

– Madame, Sa Majesté Henri V est un principe, et les principes partagent avec Dieu le privilege d’avoir l’éternité dans leur domaine.

– Ainsi, a votre avis, je dois renoncer a toutes mes espérances, abandonner mes amis compromis, et, dans trois jours, quand ils prendront les armes, les laisser me chercher inutilement dans leurs rangs et leur faire dire par un étranger : « Marie-Caroline, pour laquelle vous étiez prets a combattre, pour laquelle vous étiez prets a mourir, a désespéré de sa fortune et a reculé devant la destinée ; Marie-Caroline a eu peur… » Oh ! non, jamais, jamais, monsieur !

– Vos amis n’auront pas ce reproche a vous faire, madame ; car, dans trois jours, vos amis ne se réuniront pas.

– Mais vous ignorez donc que la prise d’armes est fixée au 24 ?

– Vos amis, madame, ont du recevoir contre-ordre.

– Quand cela ?

– Aujourd’hui.

– Aujourd’hui ? s’écria la duchesse en fronçant le sourcil, et en se dressant sur ses deux poings. Et d’ou leur est venu cet ordre ?

– De Nantes.

– Qui le leur a donné ?

– Celui a qui vous-meme leur avez commandé d’obéir.

– Le maréchal ?

– Le maréchal n’a fait que suivre les instructions du comité parisien.

– Mais alors, s’écria la duchesse, je ne suis donc plus rien, moi ?

– Vous, madame, au contraire, s’écria le messager en se laissant tomber sur un genou et en joignant les mains, vous etes tout, et c’est pour cela que nous vous sauvegardons ; c’est pour cela que nous ne voulons pas vous user dans un mouvement inutile ; c’est pour cela que nous tremblons de vous dépopulariser par une défaite !

– Monsieur, monsieur, dit la duchesse, si Marie-Thérese avait eu des conseillers aussi timides que les miens, elle n’eut pas reconquis le trône a son fils.

– C’est au contraire, pour l’assurer plus tard au vôtre, madame, que nous vous disons : « Quittez la France et laissez-nous faire de vous l’ange de la paix, au lieu du démon de la guerre ! »

– Oh ! oh ! dit la duchesse en appuyant, non pas ses mains, mais ses poings sur ses yeux, quelle honte ! quelle lâcheté !

Maître Marc continua comme s’il n’eut pas entendu, ou plutôt comme si la résolution qu’il était chargé de faire connaître a Madame était si bien arretée, que rien ne pouvait la changer :

– Toutes les précautions sont prises pour que Madame puisse quitter la France sans etre inquiétée : un navire croise dans la baie de Bourgneuf ; en trois heures, Votre Altesse peut l’avoir joint.

– Ô noble terre de la Vendée ! s’écria la duchesse, qui m’aurait dit cela, que tu me repousserais, que tu me chasserais quand je venais au nom de ton Dieu et de ton roi ! Ah ! je croyais qu’il n’y avait que ce Paris sans foi qui fut infidele et ingrat ; mais toi, toi a qui je venais redemander un trône, toi me refuser une tombe ? Oh ! non, non, je n’eusse jamais cru cela !

– Vous partirez, n’est-ce pas, madame ? dit le messager toujours a genoux et les mains jointes.

– Oui, je partirai, dit la duchesse ; oui, je quitterai la France ; mais prenez garde, je n’y reviendrai pas ; car je ne veux pas y revenir avec les étrangers. Ils n’attendent qu’un moment pour se coaliser contre Philippe, vous le savez bien, et, ce moment arrivé, ils viendront me demander mon fils, non pas qu’ils s’inquietent plus de lui véritablement qu’ils ne s’inquiétaient de Louis XVI en 1792 et de Louis XVIII en 1813, mais ce sera un moyen pour eux d’avoir un parti a Paris. Eh bien, alors, non, ils n’auront pas mon fils ; non, ils ne l’auront pour rien au monde ! je l’emporterai plutôt dans les montagnes de la Calabre. Voyez-vous, monsieur, s’il faut qu’il achete le trône de France par la cession d’une province, d’une ville, d’une forteresse, d’une maison, d’une chaumiere comme celle dans laquelle je suis, je vous donne ma parole de régente et de mere qu’il ne sera jamais roi ! et maintenant, je n’ai plus rien a vous dire. Allez, monsieur, et reportez mes paroles a ceux qui vous ont envoyé.

Maître Marc se releva et s’inclina devant la duchesse, attendant qu’au moment de son départ, elle lui tendît une des deux mains qu’elle lui avait tendues a son arrivée ; mais elle resta menaçante, les poings fermés, les sourcils froncés.

– Dieu garde Votre Altesse ! dit le messager ne jugeant pas a propos d’attendre plus longtemps, et pensant avec raison que, tant qu’il serait la, pas un muscle de cette généreuse organisation ne fléchirait.

Il ne se trompait pas ; mais a peine la porte se fut-elle refermée derriere lui, que Madame, brisée par ce long effort, retomba sur son lit en éclatant en sanglots et en murmurant :

– Oh ! Bonneville ! mon pauvre Bonneville !