Robin Hood, le prince des voleurs - Tome I - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1872

Robin Hood, le prince des voleurs - Tome I darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka Robin Hood, le prince des voleurs - Tome I - Alexandre Dumas

Vous connaissez tous «Robin des Bois», dont l'histoire est assez proche de celle d'«Ivanhoé» écrit par Walter Scott une cinquantaine d'année auparavavant. Alors, en avant pour l'aventure historique...

Opinie o ebooku Robin Hood, le prince des voleurs - Tome I - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Robin Hood, le prince des voleurs - Tome I - Alexandre Dumas

A Propos
Préface.
Chapitre 1
Chapitre 2

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Préface.

 

La vie aventureuse de l'outlaw (hors-la-loi, proscrit) Robin Hood, transmise de génération en génération, est devenue en Angleterre un sujet populaire. Néanmoins l'historien manque souvent de documents pour retracer l'existence étrange de ce célebre bandit. Un grand nombre de traditions qui ont trait a Robin Hood portent un cachet de vérité et jettent un vif éclat sur les mours et les habitudes de son époque.

Les biographes de Robin Hood n'ont pas été d'accord sur l'origine de notre héros. Les uns lui ont donné une naissance illustre, les autres lui ont contesté son titre de Comte de Huntingdon. Quoi qu'il en soit, Robin Hood fut le dernier Saxon qui tenta de s'opposer a la domination normande.

Les événements qui composent l'histoire que nous avons entrepris de raconter, quelque vraisemblables et admissibles qu'ils puissent paraître, ne sont peut-etre, apres tout, qu'un effet de l'imagination, car la preuve matérielle de leur authenticité manque completement. L'universelle popularité de Robin Hood est arrivée jusqu'a nous dans toute la fraîcheur et dans tout l'éclat des premiers jours de sa naissance. Il n'est pas un auteur anglais qui ne lui consacre quelques bonnes paroles. Cordun, écrivain ecclésiastique du quatorzieme siecle, l'appelle ille famosissimus sicarius (le tres célebre bandit), Major lui donne la qualification de « tres humain prince des voleurs ». L'auteur d'un poeme latin tres curieux, daté de 1304, le compare a William Wallace, le héros de l'Écosse. Le célebre Gamden dit, en parlant de lui : « Robin Hood est le plus galant des brigands. » Enfin le grand Shakespeare, dans Comme il vous plaira, voulant peindre la maniere de vivre du duc et faire allusion a son bonheur, s'exprime ainsi :

« Il est déja dans la foret de l'Arden (des Ardennes), avec une bande d'hommes joyeux, et ils y vivent a la maniere du vieux Robin Hood d'Angleterre, laissant couler le temps, libre de tout souci, comme a l'époque heureuse de l'âge d'or. »

Si nous voulions énumérer ici les noms de tous les auteurs qui ont fait l'éloge de Robin Hood, nous lasserions la patience du lecteur ; il nous suffira de dire que dans toutes les légendes, chansons, ballades, chroniques, qui parlent de lui, on le représente comme un homme d'un esprit distingué, d'un courage et d'une audace sans égale. Généreux, patient et bon, Robin Hood était adoré, non seulement de ses compagnons (il ne fut jamais trahi ni abandonné par aucun d'eux), mais encore de tous les habitants du comté de Nottingham.

Robin Hood offre le seul exemple d'un homme qui, sans avoir été canonisé, ait un jour de fete. Jusqu'a la fin du seizieme siecle, le peuple, les rois, les princes, les magistrats en Écosse et en Angleterre, célébrerent la fete de notre héros par des jeux institués en son honneur.

La Biographie universelle nous apprend encore que le beau roman d'Ivanhoé, de sir Walter Scott, a fait connaître Robin Hood en France. Mais, pour apprécier l'histoire de cette troupe de bandits, il faut se rappeler que, depuis la conquete de l'Angleterre par Guillaume, les lois normandes sur la chasse punissaient les braconniers par la perte des yeux et la castration. Ce double supplice, pire que la mort, forçait les malheureux qui l'avaient encouru a se réfugier dans les bois. Toute leur ressource pour vivre devenait alors le métier meme qui les avait mis hors la loi. La plupart de ces braconniers appartenaient a la race saxonne, dépossédée par la conquete. Piller un riche seigneur normand, c'était presque reprendre le bien de leurs peres. Cette circonstance, parfaitement expliquée dans le roman épique d'Ivanhoé et dans ce récit des aventures de Robin Hood, empeche de confondre les outlaws avec les voleurs ordinaires.


Chapitre 1

 

 

C'était sous le regne de Henri II et en l'an de grâce 1162 : deux voyageurs, aux vetements souillés par une longue route et aux traits exténués par une longue fatigue, traversaient un soir les sentiers étroits de la foret de Sherwood, dans le comté de Nottingham.

L'air était froid ; les arbres, sur lesquels commençait a poindre la faible verdure de mars, frissonnaient au souffle des dernieres bises de l'hiver, et un sombre brouillard s'épanchait sur la contrée a mesure que les rayonnements du soleil couchant s'éteignaient dans les nuages empourprés de l'horizon. Bientôt le ciel devint obscur, et des rafales passant sur la foret présagerent une nuit orageuse.

– Ritson, dit le plus âgé des voyageurs en s'enveloppant dans son manteau, le vent redouble de violence ; ne craignez-vous pas que l'orage nous surprenne avant notre arrivée, et sommes-nous bien sur la bonne route ?

– Nous allons droit au but, milord, répondit Ritson, et, si ma mémoire n'est pas en défaut, nous frapperons avant une heure a la porte du garde forestier.

Les deux inconnus marcherent en silence pendant trois quarts d'heure, et le voyageur que son compagnon gratifiait de milord s'écria impatienté :

– Arriverons-nous bientôt ?

– Dans dix minutes, milord.

– Bien, mais ce garde forestier, cet homme que tu appelles Head, est-il digne de ma confiance ?

– Parfaitement digne, milord : Head, mon beau-frere, est un homme rude, franc et honnete ; il écoutera avec respect l'admirable histoire inventée par Votre Seigneurie, et il y croira ; il ne sait pas ce que c'est que le mensonge, il ne connaît meme pas la méfiance. Tenez, milord, s'écria joyeusement Ritson, interrompant l'éloge du garde, regardez la-bas cette lumiere dont les reflets colorent les arbres, eh bien ! elle s'échappe de la maison de Gilbert Head. Que de fois dans ma jeunesse l'ai-je saluée avec bonheur, cette étoile du foyer, quand le soir nous revenions fatigués de la chasse !

Et Ritson demeura immobile, reveur et les yeux fixés avec attendrissement sur la lumiere vacillante qui lui rappelait les souvenirs du passé.

– L'enfant dort-il ? demanda le gentilhomme, fort peu touché de l'émotion de son serviteur.

– Oui, milord, répondit Ritson, dont la figure reprit aussitôt une expression de complete indifférence, il dort profondément ; et, sur mon âme ! je ne comprends pas que Votre Seigneurie se donne tant de peine pour conserver la vie d'un petit etre si nuisible a vos intérets. Pourquoi, si vous voulez vous débarrasser a jamais de cet enfant, ne pas lui enfoncer deux pouces d'acier dans le cour ? Je suis a vos ordres, parlez. Promettez-moi pour récompense d'écrire mon nom sur votre testament, et notre jeune dormeur ne se réveillera plus.

– Tais-toi, reprit brusquement le gentilhomme, je ne désire pas la mort de cette innocente créature. Je puis craindre d'etre découvert dans l'avenir, mais je préfere les angoisses de la crainte aux remords d'un crime. Du reste, j'ai lieu d'espérer et meme de croire que le mystere qui enveloppe la naissance de cet enfant ne sera jamais dévoilé. Si le contraire arrivait, ce ne pourrait etre que ton ouvrage, Ritson, et je te jure que tous les instants de ma vie seront employés a une rigoureuse surveillance de tes faits et gestes. Élevé comme un paysan, cet enfant ne souffrira pas de la médiocrité de sa condition ; il s'y créera un bonheur en rapport avec ses gouts et ses habitudes, et ne regrettera jamais le nom et la fortune qu'il perd aujourd'hui sans les connaître.

– Que votre volonté soit faite, milord ! répliqua froidement Ritson ; mais en vérité la vie d'un si petit enfant ne vaut pas les fatigues d'un voyage de Huntingdonshire a Nottinghamshire.

Enfin les voyageurs mirent pied a terre devant une jolie maisonnette cachée comme un nid d'oiseau dans un massif de la foret.

– Hola ! voisin Head, cria Ritson d'une voix joyeuse et retentissante, hola ! ouvrez vite ; la pluie tombe dru, et d'ici je vois flamboyer votre âtre. Ouvrez, bonhomme, c'est un parent qui vous demande l'hospitalité.

Les chiens gronderent dans l'intérieur du logis, et le prudent garde répondit d'abord :

– Qui frappe ?

– Un ami.

– Quel ami ?

– Roland Ritson, ton frere. Ouvre donc, bon Gilbert.

– Toi, Roland Ritson, de Mansfeld ?

– Oui, oui, moi-meme, le frere de Marguerite. Allons, ouvriras-tu ? ajouta Ritson impatienté ; nous causerons a table.

La porte s'ouvrit enfin, et les voyageurs entrerent.

Gilbert Head serra cordialement la main de son beau-frere, et dit au gentilhomme en le saluant avec politesse :

– Soyez le bienvenu, messire chevalier, et ne m'accusez pas d'avoir enfreint les lois de l'hospitalité si, pendant quelques instants, j'ai tenu ma porte fermée entre vous et mon foyer. L'isolement de cette demeure et le vagabondage des outlaws dans la foret me commandent la prudence, car il ne suffit pas d'etre vaillant et fort pour échapper au danger. Agréez donc mes excuses, noble étranger, et regardez ma maison comme la vôtre. Asseyez-vous au feu et séchez vos vetements, on va s'occuper de vos montures. Hola ! Lincoln ! s'écria Gilbert entr'ouvrant la porte d'une chambre voisine, conduis les chevaux de ces voyageurs sous le hangar, puisque notre écurie est trop petite pour les recevoir, et qu'il ne leur manque rien : du foin plein le râtelier, et de la paille jusqu'au ventre.

Un robuste paysan vetu en forestier parut aussitôt, traversa la salle, et sortit sans meme jeter un curieux regard sur les nouveaux venus ; puis une jolie femme, de trente ans a peine, vint offrir ses deux mains et son front aux baisers de Ritson.

– Chere Marguerite ! chere sour ! s'écriait celui-ci, redoublant ses caresses et la contemplant avec une naive admiration melée de surprise ; mais tu n'es pas changée, mais ton front est aussi pur, tes yeux aussi brillants, tes levres et tes joues aussi roses et aussi fraîches que lorsque notre bon Gilbert te faisait la cour.

– C'est que je suis heureuse, répondit Marguerite lançant a son mari un tendre regard.

– Vous pouvez dire : nous sommes heureux, Maggie, ajouta l'honnete forestier. Grâce a votre heureux caractere, il n'y a encore eu ni bouderie ni querelle dans notre ménage. Mais assez causé sur ce chapitre, et pensons a nos hôtes… Ça ! l'ami beau-frere, ôtez votre manteau, et vous, messire chevalier, débarrassez-vous de cette pluie qui ruisselle sur vos habits comme une rosée du matin sur les feuilles. Nous souperons ensuite. Vite, Maggie, un fagot, deux fagots dans l'âtre, sur la table les meilleurs plats et dans les lits les draps les plus blancs ; vite.

Tandis que l'alerte jeune femme obéissait a son mari, Ritson rejetait son manteau en arriere et découvrait un bel enfant enveloppé dans une mante et cachemire bleu. Ronde, fraîche et vermeille, la figure de cet enfant, âgé de quinze mois a peine, annonçait une santé parfaite et une robuste constitution.

Quand Ritson eut arrangé soigneusement les plis froissés du bonnet de ce baby, il plaça sa jolie petite tete sous un rayon de lumiere qui en faisait ressortir toute la beauté et appela doucement sa sour.

Marguerite accourut.

– Maggie, lui dit-il, j'un cadeau a te faire, et tu ne m'accuseras pas de revenir vers toi les mains vides apres huit ans d'absence… Tiens, regarde ce que je t'apporte.

– Sainte Marie ! s'écria la jeune femme les mains jointes, sainte Marie, un enfant ! Mais, Roland, est-il a toi ce beau petit ange ? Gilbert, Gilbert, viens donc voir un amour d'enfant !

– Un enfant ! un enfant entre les mains de Ritson ! Et, loin de s'enthousiasmer comme sa femme, Gilbert lança un coup d'oil sévere sur son parent. Frere, dit le garde forestier d'un ton grave, etes-vous donc devenu nourrisseur de marmots depuis qu'on vous a réformé comme soldat ? Elle est assez bizarre, mon garçon, la fantaisie qui vous prend de courir la campagne avec un enfant sous votre manteau ! Que signifie tout cela ? pourquoi venez-vous ici ? quelle est l'histoire de ce poupon ? Voyons, parlez, soyez franc, je veux tout savoir.

– Cet enfant ne m'appartient pas, brave Gilbert ; c'est un orphelin, et le gentilhomme que voici est son protecteur. Sa Seigneurie connaît la famille de cet ange et vous dira pourquoi nous venons ici. En attendant, bonne Maggie, charge-toi de ce précieux fardeau qui pese sur mon bras depuis deux jours… c'est-a-dire deux heures. Je suis déja las de mon rôle de nourrice.

Marguerite s'empara vivement du petit dormeur, le transporta dans sa chambre, le déposa sur son lit, lui couvrit les mains et le cou de baisers, l'enveloppa chaudement dans son beau mantelet de fete, et rejoignit ses hôtes.

Le souper se passa joyeusement, et, a la fin du repas, le gentilhomme dit au garde :

– L'intéret que votre charmante femme témoigne a cet enfant me décide a vous faire une proposition relative a son bien-etre futur. Mais d'abord permettez-moi de vous instruire de certaines particularités qui se rattachent a la famille, a la naissance et a la situation actuelle de ce pauvre orphelin dont je suis l'unique protecteur. Son pere, ancien compagnon d'armes de ma jeunesse, passée au milieu des camps, fut mon meilleur et mon plus intime ami. Au commencement du regne de notre glorieux souverain Henri II, nous séjournâmes ensemble en France, tantôt en Normandie, tantôt en Aquitaine, tantôt en Poitou, et, apres une séparation de quelques années, nous nous retrouvâmes dans le pays de Galles. Mon ami, avant de quitter la France, était devenu éperdument amoureux d'une jeune fille, l'avait épousée et conduite en Angleterre aupres de sa famille a lui. Malheureusement cette famille, fiere et orgueilleuse branche d'une maison princiere et imbue de sots préjugés, refusa d'admettre dans son sein la jeune femme, qui était pauvre et n'avait d'autre noblesse que celle des sentiments. Cette injure la frappa au cour, et elle mourut huit jours apres avoir mis au monde l'enfant que nous voulons confier a vos bons soins, et qui n'a plus de pere, car mon pauvre ami tombait blessé a mort dans un combat en Normandie, voila bientôt dix mois. Les dernieres pensées de mon ami mourant furent pour son fils ; il me manda pres de lui, me donna a la hâte le nom et l'adresse de la nourrice de l'enfant, et me fit jurer au nom de notre vieille amitié de devenir l'appui, le protecteur de cet orphelin. Je jurai et je tiendrai mon serment, mais mission est bien difficile a remplir, maître Gilbert ; je suis encore soldat, je passe ma vie dans les garnisons ou sur les champs de bataille, et je ne puis veiller moi-meme sur cette frele créature. D'un autre côté, je n'ai ni parents ni amis aux mains desquels je puisse sans crainte remettre ce précieux dépôt. Je ne savais donc plus a quel saint me vouer quand l'idée me vint de consulter votre beau-frere Roland Ritson : il pensa de suite a vous ; il me dit que, marié depuis huit ans a une adorable et vertueuse femme, vous n'aviez pas encore le bonheur d'etre pere, et que sans doute, il vous serait agréable, moyennant salaire, bien entendu, d'accueillir sous votre toit un pauvre orphelin, le fils d'un brave soldat. Si Dieu accorde vie et santé a cet enfant, il sera le compagnon de ma vieillesse ; je lui raconterai l'histoire triste et glorieuse de l'auteur de ses jours, et je lui enseignerai a marcher d'un pas ferme dans les memes sentiers ou nous marchâmes, son vaillant pere et moi. En attendant, vous éleverez l'enfant comme s'il était le vôtre, et vous ne l'éleverez pas gratuitement, je vous le jure. Répondez, maître Gilbert : acceptez-vous ma proposition ?

Le gentilhomme attendit avec anxiété la réponse du forestier, qui avant de s'engager interrogeait sa femme du regard ; mais la jolie Margaret détournait la tete, et, le col penché vers la porte de la chambre voisine, elle essayait en souriant d'écouter l'imperceptible murmure de la respiration de l'enfant.

Ritson, qui analysait furtivement du coin de l'oil l'expression de la physionomie des deux époux, comprit que sa sour était disposée a garder l'enfant, malgré les hésitations de Gilbert, et dit d'une voix persuasive :

– Les rires de cet ange feront la joie de ton foyer, ma douce Maggie, et, par saint Pierre ! je te le jure, tu entendras un autre bruit non moins joyeux, le bruit des guinées que Sa Seigneurie versera chaque année dans ta main. Ah ! je te vois déja riche et toujours heureuse, conduisant par la main aux fetes du pays le joli baby qui t'appellera maman : il sera vetu comme un prince, brillant comme le soleil, et toi, tu rayonneras de plaisir et d'orgueil.

Marguerite ne répondit rien, mais elle regarda en souriant Gilbert, Gilbert dont le silence fut mal interprété par le gentilhomme.

– Vous hésitez, maître Gilbert ? dit ce dernier en fronçant les sourcils. Est-ce que ma proposition vous déplaît ?

– Pardon, messire, votre proposition m'est fort agréable, et nous garderons cet enfant, si ma chere Maggie n'y voit pas d'obstacle. Allons, femme, dis ce que tu penses ; ta volonté sera la mienne.

– Ce brave soldat a raison, répondit la jeune femme ; il lui est impossible d'élever cet enfant.

– Eh bien ?

– Eh bien ? je deviendrai sa mere. Puis s'adressant au gentilhomme, elle ajouta : Et si un jour il vous plaisait de reprendre votre fils d'adoption, nous vous le rendrons le cour serré, mais nous nous consolerons de sa perte en pensant qu'il sera désormais plus heureux pres de vous que sous l'humble toit d'un pauvre garde forestier.

– Les paroles de ma femme sont un engagement, reprit Gilbert, et, pour ma part, je jure de veiller sur cet enfant et de lui servir de pere. Messire chevalier, voici le gage de ma foi.

En arrachant de sa ceinture un de ses gantelets, il le jeta sur la table.

– Foi pour foi et gantelet pour gantelet, répliqua le gentilhomme, jetant aussi un gantelet sur la table. Il s'agit maintenant de s'entendre sur le prix de la pension du baby. Tenez, brave homme, prenez cela ; chaque année vous en recevrez autant.

Et, tirant de dessous son pourpoint un petit sac de cuir, rempli de pieces d'or, il essaya de le placer entre les mains du forestier.

Mais celui-ci refusa.

– Gardez votre or, messire ; les caresses et le pain de Marguerite ne se vendent pas.

Longtemps le petit sac de cuir fut renvoyé des mains de Gilbert dans celles du gentilhomme. On transigea enfin et on convint, d'apres la proposition de Marguerite, que l'argent reçu chaque année en payement de la pension de l'enfant serait placé en lieu sur, pour etre remis a l'orphelin a l'époque de sa majorité.

Cette affaire réglée a la satisfaction de tous, on se sépara pour dormir. Le lendemain Gilbert était sur pied au point du jour, et regardait d'un oil d'envie les chevaux de ses hôtes, Lincoln s'occupait déja de leur pansage.

– Quelles magnifiques betes ! disait-il a son domestique ; on ne croirait pas qu'elles viennent de trotter pendant deux jours, tant elles montrent de vigueur. Par la sainte messe ! il n'y a que les princes qui puissent monter de pareils coursiers, et ils doivent valoir de l'argent gros comme mes bidets ; mais je les oubliais, ces pauvres compagnons ! leur râtelier doit etre vide. Et Gilbert entra dans son écurie. L'écurie était déserte. Tiens, ils ne sont plus la. Ohé ! Lincoln, as-tu déja conduit les bidets au pâturage ?

– Non, maître.

– Voila qui est singulier, murmura Gilbert ; et saisi d'un secret pressentiment, il s'élança vers la chambre de Ritson. Ritson n'y était pas. Mais peut-etre a-t-il été réveillé le gentilhomme, se dit Gilbert en passant dans la chambre donnée au chevalier. Cette chambre était vide. Marguerite parut, tenant dans ses bras le petit orphelin. Femme, s'écria Gilbert, nos betes ont disparu !

– Est-ce possible ?

– Ils ont enfourché nos chevaux et nous ont laissé les leurs.

– Mais pourquoi nous ont-ils quittés ainsi ?

– Devine, Maggie, moi je n'en sais rien.

– Ils voulaient peut-etre nous cacher la direction de leur route.

– Ils auraient donc alors quelque mauvaise action a se reprocher ?

– Ils n'ont pas voulu nous prévenir qu'ils remplaçaient leurs betes harassées de fatigue par les nôtres.

– Ce n'est pas cela, car on dirait que leurs chevaux n'ont pas voyagé depuis huit jours, tant ils montrent ce matin de vivacité et de vigueur.

– Bah ! n'y pensons plus ! Tiens, regarde l'enfant comme il est beau, comme il sourit. Embrasse-le.

– Peut-etre bien que ce seigneur inconnu a voulu nous récompenser de notre obligeance en échangeant ses deux chevaux de prix contre nos deux roquentins.

– Peut-etre ; et craignant notre refus, il sera parti pendant que nous dormions.

– Eh bien ! s'il en est ainsi, je le remercie de grand cour ; mais je ne suis point content du beau-frere Ritson qui nous devait un bonjour.

– Eh ! ne sais-tu pas que, depuis la mort de ta pauvre sour Annette, sa fiancée, Ritson évite la contrée ? L'aspect de notre bonheur en ménage aura réveillé ses chagrins.

– Tu as raison, femme, répondit Gilbert en poussant un gros soupir. Pauvre Annette !

– Le plus fâcheux de l'affaire, reprit Marguerite, c'est que nous n'avons ni le nom ni l'adresse du protecteur de cet enfant. Qui avertirons-nous s'il tombe malade ? Lui-meme comment l'appellerons-nous ?

– Choisis son nom, Marguerite.

– Choisis-le toi-meme, Gilbert ; c'est un garçon, et cela te regarde.

– Eh bien ! nous lui donnerons, si tu veux, le nom du frere que j'ai tant aimé ; je ne puis penser a Annette sans me souvenir de l'infortuné Robin.

– Soit, il est baptisé, et voila notre gentil Robin ! s'écria Marguerite en couvrant de baisers la figure de l'enfant qui lui souriait déja comme si la douce Marguerite eut été sa mere.

L'orphelin fut donc nommé Robin Head. Plus tard, et sans cause connue, le mot Head se changea en Hood, et le petit étranger devint célebre sous le nom de Robin Hood.


Chapitre 2

 

 

Quinze ans se sont écoulés depuis cet événement ; le calme et le bonheur n'ont pas cessé de régner sous le toit du garde forestier, et l'orphelin croit toujours etre le fils bien-aimé de Marguerite et de Gilbert Head.

Par une belle matinée de juin, un homme au retour de l'âge, vetu comme un paysan aisé et monté sur un poney vigoureux, suivait la route qui conduit par la foret de Sherwood au joli village de Mansfeldwoohaus.

Le ciel était pur ; le soleil levant illuminait ces grandes solitudes ; la bise passant a travers les taillis entraînait dans l'atmosphere les senteurs âcres et pénétrantes du feuillage des chenes et les mille parfums des fleurs sauvages ; sur les mousses, sur les herbes, les gouttes de rosée brillaient comme des semis de diamants ; aux coins des futaies chantaient et voltigeaient les oiseaux ; les daims bramaient dans les fourrés ; partout enfin la nature s'éveillait, et les derniers brouillards de la nuit fuyaient au loin.

La physionomie de notre voyageur s'épanouissait sous l'influence d'un si beau jour ; sa poitrine se dilatait, il respirait a pleins poumons, et d'une voix forte et sonore il jetait aux échos les refrains d'un vieil hymne saxon, d'un hymne a la mort des tyrans.

Soudain une fleche passa en sifflant a son oreille et alla se planter dans la branche d'un chene au bord de la route.

Le paysan, plus surpris qu'effrayé, sauta en bas de son cheval, se cacha derriere un arbre, banda son arc et se tint sur la défensive. Mais il eut beau surveiller le sentier dans toute sa longueur, scruter du regard les taillis environnants et preter l'oreille aux moindres bruits de la foret, il ne vit rien, n'entendit rien et ne sut que penser de cette attaque imprévue.

Peut-etre l'inoffensif voyageur a-t-il failli tomber sous le trait d'un chasseur maladroit ; mais alors il entendrait le bruit des pas du chasseur, les aboiements des chiens, mais alors il verrait le daim en fuite traversant le sentier ?

Peut-etre est-ce un outlaw, un proscrit comme il y en a tant dans le comté, gens ne vivant que de meurtres et de rapines, et passant leurs journées a l'affut des voyageurs ? Mais tous ces vagabonds le connaissent ; ils savent qu'il n'est pas riche, et que jamais il ne leur refuse un morceau de pain et un verre d'ale quand ils frappent a sa porte.

A-t-il outragé quelqu'un qui cherche a se venger ? Non, il ne se connaît pas d'ennemis a vingt milles a la ronde.

Quelle main invisible a donc voulu le blesser a mort ?

A mort ! car la fleche a rasé si pres l'une de ses tempes qu'elle a fait voltiger ses cheveux.

Tout en réfléchissant sur sa position, notre homme se disait :

– Le danger n'est pas imminent, puisque l'instinct de mon cheval ne le pressent pas. Au contraire, il demeure la tranquille comme dans son écurie, et allonge le col vers la feuillée comme vers son râtelier. Mais s'il reste ici, il indiquera a celui qui me poursuit l'endroit ou je me cache. Hola ! poney, au trot !

Ce commandement fut donné par un coup de sifflet en sourdine, et le docile animal, habitué depuis longtemps a cette manouvre de chasseur qui veut s'isoler en embuscade, dressa ses oreilles, roula de grands yeux flamboyants vers l'arbre qui protégeait son maître, lui répondit par un petit hennissement et s'éloigna au trot. Vainement, pendant un grand quart d'heure, le paysan attendit, l'oil au guet, une nouvelle attaque.

– Voyons, dit-il, puisque la patience n'aboutit a rien, essayons de la ruse.

Et, calculant, d'apres la direction du pennage de la fleche, l'endroit ou son ennemi pouvait stationner, il décocha un trait de ce côté avec l'espoir d'effrayer le malfaiteur ou de le provoquer a force de mouvement. Le trait fendit l'espace, alla s'implanter dans l'écorce d'un arbre, et personne ne répondit a cette provocation. Un second trait réussira peut-etre ? Ce second trait partit, mais il fut arreté dans son vol. Une fleche, lancée par un arc invisible, le rencontra presque a angle droit au-dessus du sentier, et le fit tomber en pirouettant sur le sol. Ce coup avait été si rapide, si inattendu, il annonçait tant d'adresse et une si grande habileté de la main et de l'oil, que le paysan émerveillé, oublieux de tout danger, bondit de sa cachette.

– Quel coup ! quel merveilleux coup ! s'écria-t-il en gambadant sur la lisiere des fourrés pour y découvrir le mystérieux archer.

Un rire joyeux répondit a ces acclamations, et non loin de la une voix argentine et suave comme la voix d'une femme chanta :

« Il y a des daims dans la foret, il y a des fleurs sur la lisiere des grands bois ;

« Mais laisse le daim a sa vie sauvage, laisse la fleur sur sa tige flexible,

« Et viens avec moi, mon amour, mon cher Robin Hood ;

« Je sais que tu aimes le daim dans les clairieres, les fleurs pour couronner mon front ;

« Mais abandonne aujourd'hui chasse et fraîche récolte,

« Et viens avec moi, mon amour, mon cher Robin Hood. »

– Oh ! c'est Robin, l'effronté Robin Hood qui chante. Viens ici, garçon. Quoi ? tu oses tirer a l'arc sur ton pere ? Par saint Dunstan, j'ai cru que les outlaws en voulaient a ma peau ! Oh ! le méchant enfant qui prend pour but ma tete grisonnante ! Ah ! le voici, ajouta le bon vieillard, le voici, l'espiegle ! il chante la chanson que je composais pour les amours de mon frere Robin… alors que je faisais des chansons et que le pauvre ami courtisait la jolie May, sa fiancée.

– Eh quoi ! bon pere, eh quoi ! ma fleche vous a blessé en chatouillant votre oreille, répondit de l'autre côté d'un fourré un jeune garçon qui recommença a chanter.

« Il n'y a ni nuage sur l'or pâle de la lune, ni bruit dans la vallée,

« Il n'y a d'autre voix dans l'air que la douce cloche du couvent.

« Viens avec moi, mon amour, viens avec moi, mon cher Robin Hood,

« Viens avec moi dans la joyeuse foret de Sherwood,

« Viens avec moi sous l'arbre témoin de notre premier serment,

« Viens avec moi, mon amour, mon cher Robin Hood. »

Les échos de la foret répétaient encore ce tendre refrain quand un jeune homme, paraissant avoir vingt ans, quoique en réalité il n'en eut que seize, s'arreta devant le vieux paysan, que vous reconnaissez sans doute pour etre le brave Gilbert Head du premier chapitre de notre histoire.

Ce jeune homme souriait au vieillard et tenait respectueusement a la main son bonnet vert, orné d'une plume de héron. Une masse de cheveux noirs légerement bouclés couronnait un front plus blanc que l'ivoire et largement développé. Les paupieres, repliées sur elles-memes, laissaient jaillir au-dehors les fulgurances de deux prunelles d'un bleu sombre, dont l'éclat se veloutait sous la frange des longs cils qui projetaient leur ombre jusque sur les pommettes rosées des joues. Son regard nageait dans un fluide transparent comme un émail liquide ; les pensées, les croyances, les sentiments d'une adolescence candide s'y reflétaient comme dans un miroir ; l'expression des traits du visage de Robin annonçait le courage et l'énergie ; son exquise beauté n'avait rien d'efféminé, et son sourire était presque le sourire d'un homme maître de lui-meme, lorsque ses levres, margées de corail et réunies par une courbe gracieuse a son nez droit et fin, aux narines mobiles et transparentes, s'entr'ouvraient sur une dentition éburnéenne.

Le hâle avait bruni cette noble physionomie, mais la blancheur satinée de la carnation reparaissait a la naissance du col et au-dessus des poignets.

Un bonnet avec plume de héron pour aigrette, un pourpoint de drap vert de Lincoln serré a la taille, des hauts-de-chausses en peau de daim, une paire de unhege sceo (brodequins saxons) attachés au-dessus des chevilles par de fortes courroies, un baudrier clouté d'acier brillant et supportant un carquois garni de fleches, le petit cor et le couteau de chasse a la ceinture, et l'arc en main, telles étaient les pieces de l'habillement et de l'équipement de Robin Hood, et leur ensemble plein d'originalité était loin de nuire a la beauté de l'adolescent.

– Et si tu m'avais transpercé le crâne au lieu de me chatouiller l'oreille ? dit le bon vieillard en répétant les dernieres paroles de son fils d'un ton de sévérité affectée. Méfiez-vous de ce chatouillement-la, sir Robin, il tuerait plus souvent qu'il ne ferait rire.

– Pardonnez-moi, bon pere. Je n'avais nullement l'intention de vous blesser.

– Je le crois parbleu bien ! cher enfant, mais cela pouvait arriver ; un changement dans l'allure de mon cheval, un pas a gauche ou a droite de la ligne que je suivais, un mouvement de ma tete, un tremblement de ta main, une erreur de ton coup d'oil, un rien enfin, et le jeu que tu jouais était mortel.

– Mais ma main n'a pas tremblé, et mon coup d'oil est toujours sur. Ne me faites donc pas de reproches, bon pere, et pardonnez-moi mon espieglerie.

– Je te la pardonne de grand cour ; mais, ainsi que le dit Ésope, dont le chapelain t'apprit les fables, est-ce un divertissement pour un homme que le jeu qui peut tuer un autre homme ?

– C'est vrai, répondit Robin d'un ton plein de repentir. Je vous en conjure, oubliez mon étourderie, ma faute, veux-je dire, c'est l'orgueil qui me l'a fait commettre.

– L'orgueil ?

– Oui, l'orgueil ; ne m'avez-vous pas dit hier soir, a la veillée, que je n'étais pas encore assez bon archer pour effleurer le poil de l'oreille d'un chevreuil afin de l'effrayer sans le blesser ? et… j'ai voulu vous prouver le contraire.

– Jolie maniere d'exercer son talent ! Mais brisons la, mon garçon ; je te pardonne, c'est entendu, et je ne te garde pas rancune, seulement je t'engage a ne jamais me traiter comme un cerf.

– Ne crains rien, pere, s'écria l'enfant avec tendresse, ne crains rien ; aussi espiegle, aussi étourdi, aussi grand joueur de tours que je puisse etre, je n'oublierai jamais le respect et l'affection que tu mérites, et, pour la possession de la foret de Sherwood tout entiere, je ne voudrais pas faire tomber un cheveu de ta tete.

Le vieillard saisit affectueusement la main que lui tendait le jeune homme, et la pressa en disant :

– Dieu bénisse ton excellent cour et te donne la sagesse ! Puis il ajouta avec un naif sentiment d'orgueil qu'il avait sans doute réprimé jusqu'alors afin de morigéner l'imprudent archer : Et dire que c'est mon éleve ! Oui, c'est moi, Gilbert Head, qui le premier lui ai appris a bander un arc et a décocher une fleche ! L'éleve est digne du maître, et, s'il continue, il n'y aura pas de plus adroit tireur dans tout le comté, dans toute l'Angleterre meme.

– Que mon bras droit perde sa force, et que pas une de mes fleches n'atteigne le but si jamais j'oublie votre amour, mon pere !

– Enfant, tu sais déja que je ne suis ton pere que par le cour.

– Oh ! ne me parlez pas des droits qui vous manquent sur moi, car si la nature vous les a refusés, vous les avez acquis par une sollicitude, par un dévouement de quinze années.

– Parlons-en, au contraire, dit Gilbert, reprenant sa route a pied et traînant par la bride le poney qu'un vigoureux coup de sifflet avait rappelé a l'ordre, un secret pressentiment m'avertit que des malheurs prochains nous menacent.

– Quelle folle idée, mon pere !

– Tu es déja grand, tu es fort, tu es rempli d'énergie, grâce a Dieu ; mais l'avenir qui s'ouvre devant toi n'est plus celui que j'entrevoyais lorsque petit et faible enfant, tantôt boudeur, tantôt joyeux, tu grandissais sur les genoux de Marguerite.

– Qu'importe ! je ne fais qu'un vou, c'est que l'avenir ressemble au passé et au présent.

– Nous vieillirions désormais sans regret si le mystere qui couvre ta naissance se dévoilait.

– Vous n'avez donc jamais revu le brave soldat qui m'a confié a vos soins ?

– Je ne l'ai jamais revu, et je n'ai reçu qu'une fois de ses nouvelles.

– Peut-etre est-il mort a la guerre ?

– Peut-etre. Un an apres ton arrivée chez moi, je reçus par un messager inconnu un sac d'argent et un parchemin scellé de cire, mais dont le cachet n'avait pas d'armes. Je donnai ce parchemin a mon confesseur, qui l'ouvrit et m'en révéla le contenu que voici, mot pour mot : « Gilbert Head, j'ai placé depuis douze mois un enfant sous ta protection, et j'ai pris vis-a-vis de toi l'engagement de te payer pour ta peine une rente annuelle ; je te l'envoie ; je quitte l'Angleterre et j'ignore l'époque de mon retour. En conséquence, j'ai pris des arrangements pour que tu touches tous les ans la somme due. Tu n'auras donc a l'époque des échéances qu'a te présenter dans le cabinet du shérif de Nottingham, et tu seras payé. Éleve le garçon comme s'il était ton propre fils, a mon retour, je viendrai te le réclamer. » Pas de signature, pas de date ; et d'ou venait ce message ? je l'ignore. Le messager partit sans vouloir satisfaire ma curiosité. Je t'ai souvent répété ce que le gentilhomme inconnu nous avait raconté a propos de ta naissance et de la mort de tes parents. Je ne sais donc rien de plus sur ton origine, et le shérif qui me paye ta pension répond invariablement, lorsque je l'interroge, qu'il ne connaît ni le nom ni la demeure de celui qui lui a donné mandat de me compter tant de guinées par an. Si maintenant ton protecteur te rappelait a lui, ma douce Marguerite et moi nous nous consolerions de ton départ en pensant que tu retrouves des richesses et des honneurs qui t'appartiennent par droit de naissance ; mais si nous devons mourir avant que le gentilhomme inconnu reparaisse, un grand chagrin empoisonnera notre derniere heure.

– Quel grand chagrin, pere ?

– Le chagrin de te savoir seul et abandonné a toi-meme, et livré a tes passions au moment de devenir homme.

– Ma mere et vous avez encore de longs jours a vivre.

– Dieu le sait !

– Dieu le permettra.

– Que sa volonté soit faite ! En tout cas, si une mort prochaine nous sépare, sache, mon enfant, que tu es notre seul héritier ; la chaumiere ou tu as grandi est tienne, les défrichements qui l'entourent sont ta propriété, et, avec l'argent de ta pension, accumulé depuis quinze années, tu n'auras pas a redouter la misere et tu pourras etre heureux si tu es sage. Le malheur t'a frappé des ta naissance, et tes parents adoptifs se sont efforcés de réparer ce malheur ; tu penseras souvent a eux, ils n'ambitionnent pas d'autre récompense.

L'adolescent s'attendrissait ; de grosses larmes commençaient a sourdre entre ses paupieres : mais il contint son émotion pour ne pas augmenter celle du vieillard, détourna la tete, essuya ses yeux d'un revers de main, et s'écria d'un ton de voix presque joyeux :

– Ne touchez plus jamais a un aussi triste sujet, mon pere ; la pensée d'une séparation, quelque éloignée qu'elle soit, me rend faible comme une femme, et la faiblesse ne convient pas a un homme (il se croyait déja homme). Sans nul doute je saurai un jour qui je suis, mais ne le saurais-je pas que cette ignorance ne m'empecherait jamais de dormir tranquille ni de me réveiller gaiement. Parbleu ! si j'ignore mon véritable nom, noble ou roturier, je n'ignore pas ce que je veux etre… le plus habile archer qui ait jamais tiré une fleche sur les daims de la foret de Sherwood.

– Et vous l'etes déja, sir Robin, répliqua Gilbert avec fierté ; ne suis-je pas votre instituteur ? En route, Gip, mon gentil poney, ajouta le vieillard en remontant en selle, il faut que je me hâte d'aller a Mansfeldwoohaus et de revenir, sans quoi Maggie ferait une mine plus longue que la plus longue de mes fleches. En attendant, cher enfant, exerce ton adresse, et elle ne tardera pas a égaler celle de Gilbert Head dans ses plus beaux jours… Au revoir.

Robin s'amusa pendant quelques instants a déchiqueter a coups de fleches les feuilles qu'il choisissait de l'oil a la cime des plus grands arbres ; puis, las de ce jeu, il s'étendit sur l'herbe a l'ombre d'une clairiere, et récapitula une a une dans sa pensée les paroles qu'il venait d'échanger avec son pere adoptif. Avec son ignorance du monde, Robin ne désirait rien en dehors de la félicité dont il jouissait sous le toit du garde forestier, et le supreme bonheur pour lui consistait a pouvoir chasser en liberté dans les solitudes giboyeuses de la foret de Sherwood ; que lui importait donc alors un avenir de noble ou de vilain ?

Un froissement prolongé du feuillage et les craquements précipités des broussailles voisines troublerent bientôt les reveries de notre jeune archer ; il leva la tete et aperçut un daim effrayé qui trouait le fourré, s'élançait a travers la clairiere et disparaissait aussitôt dans les profondeurs de la foret.

Bander son arc et poursuivre l'animal, tel fut le projet instantané de Robin ; mais ayant par hasard ou par instinct de chasseur examiné l'endroit du débouché avant d'entrer en campagne, il aperçut a quelques toises de distance un homme accroupi derriere un tertre dominant la route ; ainsi caché, cet homme pouvait voir sans etre vu tout ce qui passerait sur la route, et, l'oil au guet, la fleche en corde, il attendait.

Certes il ressemblait par ses vetements a un honnete forestier, connaissant de longue main les allures du gibier et se donnant le loisir d'une paisible chasse a l'affut. Mais s'il eut été réellement chasseur, et chasseur de daims surtout, il n'eut pas hésité a suivre en toute hâte la piste de l'animal. Pourquoi cette embuscade alors ? Peut-etre était-ce un meurtrier a l'affut des voyageurs ?

Robin pressentit un crime, et, espérant y mettre obstacle, il se cacha derriere un bouquet de hetres et surveilla attentivement les mouvements de l'inconnu. Celui-ci, toujours accroupi derriere le tertre, tournait le dos a Robin, et par conséquent se trouvait placé entre lui et le sentier.

Tout a coup le brigand ou le chasseur décocha une fleche dans la direction du sentier, et se releva a moitié comme pour bondir vers le but visé ; mais il s'arreta, proféra un jurement énergique, et se remit a l'affut avec une fleche a son arc.

Cette nouvelle fleche fut suivie comme la premiere d'un odieux blaspheme.

– A qui donc en veut-il ? se demandait Robin. Essaye-t-il de donner a un de ses amis un coup de peigne comme celui que j'ai donné ce matin au vieux Gilbert ? Le jeu n'est pas des plus faciles. Mais je ne vois rien la-bas du côté ou il vise ; il voit cependant quelque chose, lui, puisqu'il prépare une troisieme fleche.

Robin allait quitter sa cachette pour faire connaissance avec le tireur inconnu et maladroit, lorsqu'en écartant sans dessein quelques branches d'un hetre il aperçut, arretés au bout du sentier et a l'endroit ou le chemin de Mansfeldwoohaus forme un coude, un gentleman et une jeune dame qui semblaient éprouver beaucoup d'inquiétude et se demander s'il fallait tourner bride, ou braver le danger. Les chevaux s'ébrouaient, et le gentleman promenait ses regards de tous côtés pour découvrir l'ennemi et lui tenir tete, puis il s'efforçait en meme temps de calmer les terreurs de sa compagne.

Soudain la jeune femme poussa un cri d'angoisse et tomba presque évanouie : une fleche venait de s'implanter dans le pommeau de sa selle.

Plus de doute, l'homme en embuscade était un lâche assassin.

Saisi d'une généreuse indignation, Robin choisit dans son carquois une fleche des plus aiguës, banda son arc et visa. La main gauche de l'assassin demeura clouée sur le bois de l'arc qui menaçait de nouveau le cavalier et sa compagne.

Rugissant de colere et de douleur, le bandit détourna la tete et chercha a découvrir d'ou venait cette attaque imprévue ; mais la taille svelte de notre jeune archer le cachait derriere le tronc du hetre, et les nuances de son pourpoint se confondaient avec celles du feuillage.

Robin aurait pu tuer le bandit, il se contenta de l'effrayer apres l'avoir puni, et lui décocha une nouvelle fleche qui emporta son bonnet a vingt pas.

Saisi de vertige et d'épouvante, le blessé se redressa, et, soutenant de sa main solide sa main ensanglantée, hurla, trépigna, tournoya pendant quelques instants sur lui-meme, promena des yeux hagards sur les taillis environnants, et s'enfuit en criant :

– C'est le démon ! le démon ! le démon !

Robin salua le départ du bandit par un rire joyeux, sacrifia une derniere fleche qui, apres l'avoir éperonné pendant sa course, devait l'empecher de longtemps de s'asseoir en repos.

Le danger passé, Robin sortit de sa cachette et vint s'adosser nonchalamment au tronc d'un chene sur le bord du sentier ; il se préparait ainsi a souhaiter la bienvenue aux voyageurs ; mais a peine ceux-ci, qui s'avançaient au trot, l'eurent-il aperçu que la jeune femme poussa un grand cri et que le cavalier s'élança vers lui l'épée a la main.

– Hola ! messire chevalier, s'écria Robin, retiens ton bras et modere ta fureur. Les fleches lancées vers vous ne sortaient pas de mon carquois.

– Te voila donc, misérable ! te voila donc ! répéta le cavalier en proie a la plus violente colere.

– Je ne suis pas un assassin, bien au contraire, c'est moi qui vous ai sauvé la vie.

– L'assassin, ou est-il alors ? Parle, ou je te fends la tete.

– Écoutez et vous le saurez, répondit froidement Robin. Quant a me fendre la tete, n'y songez pas, et permettez-moi de vous faire observer, messire, que cette fleche, dont la pointe est dirigée sur vous, traversera votre cour avant que votre épée n'effleure ma peau. Tenez-vous donc pour averti, et écoutez en paix : je dirai la vérité.

– J'écoute, reprit le cavalier presque fasciné par le sang-froid de Robin.

– J'étais la tranquillement couché sur l'herbe derriere ces hetres ; un daim passa, je voulus le poursuivre, mais, au moment de prendre sa piste, j'ai vu un homme qui lançait des fleches vers un but d'abord invisible pour moi. J'oubliai alors le daim ; je me plaçai en observation afin de veiller sur cet homme qui m'était suspect, et je ne tardai pas a découvrir qu'il prenait cette gracieuse dame pour point de mire. On dit que je suis le plus habile archer de la foret de Sherwood ; j'ai voulu profiter de l'occasion pour me prouver a moi-meme qu'on dit vrai. Du premier coup, la main et l'arc du bandit ont été chevillés ensemble par une de mes fleches, du second je lui ai enlevé son bonnet, qu'il nous est facile de retrouver, enfin du troisieme, j'ai mis le bandit en fuite, et il court encore… Voila.

Le cavalier tenait toujours l'épée haute ; il doutait encore.

– Allons, messire, reprit Robin, regardez-moi en face, et vous avouerez que je n'ai pas l'air d'un brigand.

– Oui, oui, mon enfant, je l'avoue, tu n'as pas l'air d'un brigand, dit enfin l'étranger apres avoir attentivement considéré Robin. Le front radieux, la physionomie pleine de franchise, les yeux ou pétillait le feu du courage, les levres qu'entr'ouvrait le sourire d'un légitime orgueil, tout en ce noble adolescent inspirait, commandait la confiance ;

– Dis-moi qui tu es, et conduis-nous, je te prie, dans un lieu ou nos montures puissent se repaître et se reposer, ajouta le cavalier.

 

– Avec plaisir ; suivez-moi.

– Mais d'abord accepte ma bourse, en attendant que Dieu te récompense.

– Gardez votre or, messire chevalier ; l'or m'est inutile, je n'ai pas besoin d'or. Je me nomme Robin Hood, et je demeure avec mon pere et ma mere a deux milles d'ici, sur la lisiere de la foret ; venez, vous trouverez dans notre maisonnette une cordiale hospitalité.

La jeune femme, qui s'était jusqu'alors tenue a l'écart, se rapprocha de son cavalier, et Robin vit resplendir l'éclat de deux grands yeux noirs sous le capuchon de soie qui préservait sa tete de la fraîcheur du matin ; il remarqua aussi sa divine beauté, et la dévora du regard en s'inclinant poliment devant elle.

– Devons-nous croire a la parole de ce jeune homme, demanda la dame a son cavalier.

Robin releva fierement la tete, et, sans donner au chevalier le temps de répondre, il s'écria :

– Il n'y aurait plus alors de bonne foi sur la terre.

Les deux étrangers sourirent ; ils ne doutaient plus.