La Tulipe noire - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1850

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Alexandre Dumas

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Opis ebooka La Tulipe noire - Alexandre Dumas

En 1672, Guillaume d'Orange prend le pouvoir en Hollande, profitant du massacre par le peuple des freres Jean et Corneille de Witt, accusés de tractations secretes avec la France. Accusé a tort de trahison et condamné, le jeune Cornélius van Baerle (filleul de Corneille de Witt), continue de se livrer a sa passion des tulipes en essayant de créer une tulipe noire, dont la découverte sera récompensée par un prix de la société horticole de Harlem. Cet épisode tragique de la vie politique hollandaise sert de base a l'aventure de Cornélius, qui, depuis sa prison, va connaître deux histoires d'amour : l'une avec sa tulipe noire, supplantée petit a petit par celle avec Rosa, la fille de son geôlier.

Opinie o ebooku La Tulipe noire - Alexandre Dumas

Fragment ebooka La Tulipe noire - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre 1 - Un peuple reconnaissant
Chapitre 2 - Les deux freres

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Un peuple reconnaissant

Le 20 aout 1672, la ville de la Haye, si vivante, si blanche, si coquette que l’on dirait que tous les jours sont des dimanches, la ville de la Haye, avec son parc ombreux, avec ses grands arbres inclinés sur ses maisons gothiques, avec les larges miroirs de ses canaux dans lesquels se refletent ses clochers aux coupoles presque orientales, la ville de la Haye, la capitale des sept Provinces-Unies, gonflait toutes ses arteres d’un flot noir et rouge de citoyens pressés, haletants, inquiets, lesquels couraient, le couteau a la ceinture, le mousquet sur l’épaule ou le bâton a la main, vers le Buitenhof, formidable prison dont on montre encore aujourd’hui les fenetres grillées et ou, depuis l’accusation d’assassinat portée contre lui par le chirurgien Tyckelaer, languissait Corneille de Witt, frere de l’ex-grand pensionnaire de Hollande.

Si l’histoire de ce temps, et surtout de cette année au milieu de laquelle nous commençons notre récit, n’était liée d’une façon indissoluble aux deux noms que nous venons de citer, les quelques lignes d’explication que nous allons donner pourraient paraître un hors-d’ouvre ; mais nous prévenons tout d’abord le lecteur, ce vieil ami, a qui nous promettons toujours du plaisir a notre premiere page, et auquel nous tenons parole tant bien que mal dans les pages suivantes ; mais nous prévenons, disons-nous, notre lecteur que cette explication est aussi indispensable a la clarté de notre histoire qu’a l’intelligence du grand événement politique dans lequel cette histoire s’encadre.

Corneille ou Cornélius de Witt, ruward de Pulten, c’est-a-dire inspecteur des digues de ce pays, ex-bourgmestre de Dordrecht, sa ville natale, et député aux États de Hollande, avait quarante-neuf ans, lorsque le peuple hollandais, fatigué de la république, telle que l’entendait Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, s’éprit d’un amour violent pour le stathoudérat, que l’édit perpétuel imposé par Jean de Witt aux Provinces-Unies avait a tout jamais aboli en Hollande.

Comme il est rare que, dans ses évolutions capricieuses, l’esprit public ne voie pas un homme derriere un principe, derriere la république le peuple voyait les deux figures séveres des freres de Witt, ces Romains de la Hollande, dédaigneux de flatter le gout national, et amis inflexibles d’une liberté sans licence et d’une prospérité sans superflu, de meme que derriere le stathoudérat il voyait le front incliné, grave et réfléchi du jeune Guillaume d’Orange, que ses contemporains baptiserent du nom de Taciturne, adopté par la postérité.

Les deux de Witt ménageaient Louis XIV, dont ils sentaient grandir l’ascendant moral sur toute l’Europe, et dont ils venaient de sentir l’ascendant matériel sur la Hollande par le succes de cette campagne merveilleuse du Rhin, illustrée par ce héros de roman qu’on appelait le comte de Guiche, et chantée par Boileau, campagne qui en trois mois venait d’abattre la puissance des Provinces-Unies.

Louis XIV était depuis longtemps l’ennemi des Hollandais, qui l’insultaient ou le raillaient de leur mieux, presque toujours, il est vrai, par la bouche des Français réfugiés en Hollande. L’orgueil national en faisait le Mithridate de la république. Il y avait donc contre les de Witt la double animation qui résulte d’une vigoureuse résistance suivie par un pouvoir luttant contre le gout de la nation et de la fatigue naturelle a tous les peuples vaincus, quand ils esperent qu’un autre chef pourra les sauver de la ruine et de la honte.

Cet autre chef, tout pret a paraître, tout pret a se mesurer contre Louis XIV, si gigantesque que parut devoir etre sa fortune future, c’était Guillaume, prince d’Orange, fils de Guillaume II, et petit-fils, par Henriette Stuart, du roi Charles Ier d’Angleterre, ce taciturne enfant, dont nous avons déja dit que l’on voyait apparaître l’ombre derriere le stathoudérat.

Ce jeune homme était âgé de vingt-deux ans en 1672. Jean de Witt avait été son précepteur et l’avait élevé dans le but de faire de cet ancien prince un bon citoyen. Il lui avait, dans son amour de la patrie qui l’avait emporté sur l’amour de son éleve, il lui avait, par l’édit perpétuel, enlevé l’espoir du stathoudérat. Mais Dieu avait ri de cette prétention des hommes, qui font et défont les puissances de la terre sans consulter le Roi du ciel ; et par le caprice des Hollandais et la terreur qu’inspirait Louis XIV, il venait de changer la politique du grand pensionnaire et d’abolir l’édit perpétuel en rétablissant le stathoudérat pour Guillaume d’Orange, sur lequel il avait ses desseins, cachés encore dans les mystérieuses profondeurs de l’avenir.

Le grand pensionnaire s’inclina devant la volonté de ses concitoyens ; mais Corneille de Witt fut plus récalcitrant, et malgré les menaces de mort de la plebe orangiste qui l’assiégeait dans sa maison de Dordrecht, il refusa de signer l’acte qui rétablissait le stathoudérat.

Sur les instances de sa femme en pleurs, il signa enfin, ajoutant seulement a son nom ces deux lettres : V. C. (vi coactus), ce qui voulait dire : Contraint par la force.

Ce fut par un véritable miracle qu’il échappa ce jour-la aux coups de ses ennemis.

Quant a Jean de Witt, son adhésion, plus rapide et plus facile, a la volonté de ses concitoyens ne lui fut guere plus profitable. A quelques jours de la, il fut victime d’une tentative d’assassinat. Percé de coups de couteau, il ne mourut point de ses blessures.

Ce n’était point la ce qu’il fallait aux orangistes. La vie des deux freres était un éternel obstacle a leurs projets ; ils changerent donc momentanément de tactique, quitte, au moment donné, de couronner la seconde par la premiere, et ils essayerent de consommer, a l’aide de la calomnie, ce qu’ils n’avaient pu exécuter par le poignard.

Il est assez rare qu’au moment donné, il se trouve la, sous la main de Dieu, un grand homme pour exécuter une grande action, et voila pourquoi lorsque arrive par hasard cette combinaison providentielle l’histoire enregistre a l’instant meme le nom de cet homme élu, et le recommande a l’admiration de la postérité.

Mais lorsque le diable se mele des affaires humaines pour ruiner une existence ou renverser un empire, il est bien rare qu’il n’ait pas immédiatement a sa portée quelque misérable auquel il n’a qu’un mot a souffler a l’oreille pour que celui-ci se mette immédiatement a la besogne.

Ce misérable, qui dans cette circonstance se trouva tout posté pour etre l’agent du mauvais esprit, se nommait, comme nous croyons déja l’avoir dit, Tyckelaer, et était chirurgien de profession.

Il vint déclarer que Corneille de Witt, désespéré, comme il l’avait du reste prouvé par son apostille, de l’abrogation de l’édit perpétuel, et enflammé de haine contre Guillaume d’Orange, avait donné mission a un assassin de délivrer la république du nouveau stathouder, et que cet assassin c’était lui, Tyckelaer, qui, bourrelé de remords a la seule idée de l’action qu’on lui demandait, aimait mieux révéler le crime que de le commettre.

Maintenant, que l’on juge de l’explosion qui se fit parmi les orangistes a la nouvelle de ce complot. Le procureur fiscal fit arreter Corneille dans sa maison, le 16 aout 1672 ; le ruward de Pulten, le noble frere de Jean de Witt, subissait dans une salle du Buitenhof la torture préparatoire destinée a lui arracher, comme aux plus vils criminels, l’aveu de son prétendu complot contre Guillaume.

Mais Corneille était non seulement un grand esprit, mais encore un grand cour. Il était de cette famille de martyrs qui, ayant la foi politique, comme leurs ancetres avaient la foi religieuse, sourient aux tourments, et pendant la torture, il récita d’une voix ferme et en scandant les vers selon leur mesure, la premiere strophe du Justum et tenacem, d’Horace, n’avoua rien, et lassa non seulement la force mais encore le fanatisme de ses bourreaux.

Les juges n’en déchargerent pas moins Tyckelaer de toute accusation, et n’en rendirent pas moins contre Corneille une sentence qui le dégradait de toutes ses charges et dignités, le condamnant aux frais de la justice et le bannissant a perpétuité du territoire de la république.

C’était déja quelque chose pour la satisfaction du peuple, aux intérets duquel s’était constamment voué Corneille de Witt, que cet arret rendu non seulement contre un innocent, mais encore contre un grand citoyen. Cependant, comme on va le voir, ce n’était pas assez.

Les Athéniens, qui ont laissé une assez belle réputation d’ingratitude, le cédaient sous ce point aux Hollandais. Ils se contenterent de bannir Aristide.

Jean de Witt, aux premiers bruits de la mise en accusation de son frere, s’était démis de sa charge de grand pensionnaire. Celui-la était aussi dignement récompensé de son dévouement au pays. Il emportait dans la vie privée ses ennuis et ses blessures, seuls profits qui reviennent en général aux honnetes gens coupables d’avoir travaillé pour leur patrie en s’oubliant eux-memes.

Pendant ce temps, Guillaume d’Orange attendait, non sans hâter l’événement par tous les moyens en son pouvoir, que le peuple dont il était l’idole, lui eut fait du corps des deux freres les deux marches dont il avait besoin pour monter au siege du stathoudérat.

Or, le 20 aout 1672, comme nous l’avons dit en commençant ce chapitre, toute la ville courait au Buitenhof pour assister a la sortie de prison de Corneille de Witt, partant pour l’exil, et voir quelles traces la torture avait laissées sur le noble corps de cet homme qui savait si bien son Horace.

Empressons-nous d’ajouter que toute cette multitude qui se rendait au Buitenhof ne s’y rendait pas seulement dans cette innocente intention d’assister a un spectacle, mais que beaucoup, dans ses rangs, tenaient a jouer un rôle, ou plutôt a doubler un emploi qu’ils trouvaient avoir été mal rempli.

Nous voulons parler de l’emploi de bourreau.

Il y en avait d’autres, il est vrai, qui accouraient avec des intentions moins hostiles. Il s’agissait pour eux seulement de ce spectacle toujours attrayant pour la multitude, dont il flatte l’instinctif orgueil, de voir dans la poussiere celui qui a été longtemps debout.

Ce Corneille de Witt, cet homme sans peur, disait-on, n’était-il pas enfermé, affaibli par la torture ? N’allait-on pas le voir, pâle, sanglant, honteux ? N’était-ce pas un beau triomphe pour cette bourgeoisie bien autrement envieuse encore que le peuple, et auquel tout bon bourgeois de la Haye devait prendre part ?

Et puis, se disaient les agitateurs orangistes, habilement melés a toute cette foule qu’ils comptaient bien manier comme un instrument tranchant et contondant a la fois, ne trouvera-t-on pas, du Buitenhof a la porte de ville, une petite occasion de jeter un peu de boue, quelques pierres meme, a ce ruward de Pulten, qui non seulement n’a donné le stathoudérat au prince d’Orange que vi coactus, mais qui encore a voulu le faire assassiner ?

Sans compter, ajoutaient les farouches ennemis de la France, que, si on faisait bien et que si on était brave a la Haye, on ne laisserait point partir pour l’exil Corneille de Witt, qui, une fois dehors, nouera toutes ses intrigues avec la France et vivra de l’or du marquis de Louvois avec son grand scélérat de frere Jean.

Dans de pareilles dispositions, on le sent bien, des spectateurs courent plutôt qu’ils ne marchent. Voila pourquoi les habitants de la Haye couraient si vite du côté du Buitenhof.

Au milieu de ceux qui se hâtaient le plus, courait, la rage au cour et sans projet dans l’esprit, l’honnete Tyckelaer, promené par les orangistes comme un héros de probité, d’honneur national et de charité chrétienne.

Ce brave scélérat racontait, en les embellissant de toutes les fleurs de son esprit et de toutes les ressources de son imagination, les tentatives que Corneille de Witt avait faites sur sa vertu, les sommes qu’il lui avait promises et l’infernale machination préparée d’avance pour lui aplanir, a lui Tyckelaer, toutes les difficultés de l’assassinat.

Et chaque phrase de son discours, avidement recueillie par la populace, soulevait des cris d’enthousiaste amour pour le prince Guillaume, et des hourras d’aveugle rage contre les freres de Witt.

La populace en était a maudire des juges iniques dont l’arret laissait échapper sain et sauf un si abominable criminel que l’était ce scélérat de Corneille.

Et quelques instigateurs répétaient a voix basse : – Il va partir ! il va nous échapper !

Ce a quoi d’autres répondaient :

– Un vaisseau l’attend a Scheveningen, un vaisseau français. Tyckelaer l’a vu.

– Brave Tyckelaer ! honnete Tyckelaer ! criait en chour la foule.

– Sans compter, disait une voix, que pendant cette fuite du Corneille, le Jean, qui est un non moins grand traître que son frere, le Jean se sauvera aussi.

– Et les deux coquins vont manger en France notre argent, l’argent de nos vaisseaux, de nos arsenaux, de nos chantiers vendus a Louis XIV.

– Empechons-les de partir ! criait la voix d’un patriote plus avancé que les autres.

– A la prison ! a la prison ! répétait le chour.

Et sur ces cris, les bourgeois de courir plus fort, les mousquets de s’armer, les haches de luire, et les yeux de flamboyer. Cependant aucune violence ne s’était commise encore, et la ligne de cavaliers qui gardait les abords du Buitenhof demeurait froide, impassible, silencieuse, plus menaçante par son flegme que toute cette foule bourgeoise ne l’était par ses cris, son agitation et ses menaces ; immobile sous le regard de son chef, capitaine de la cavalerie de la Haye, lequel tenait son épée hors du fourreau, mais basse et la pointe a l’angle de son étrier. Cette troupe, seul rempart qui défendit la prison, contenait par son attitude, non seulement les masses populaires désordonnées et bruyantes, mais encore le détachement de la garde bourgeoise, qui, placé en face du Buitenhof pour maintenir l’ordre de compte a demi avec la troupe, donnait aux perturbateurs l’exemple des cris séditieux, en criant : – Vive Orange ! A bas les traîtres !

La présence de Tilly et de ses cavaliers était, il est vrai, un frein salutaire a tous ces soldats bourgeois ; mais peu apres, ils s’exalterent par leurs propres cris, et comme ils ne comprenaient pas que l’on put avoir du courage sans crier, ils imputerent a la timidité le silence des cavaliers et firent un pas vers la prison entraînant a leur suite toute la tourbe populaire.

Mais alors le comte de Tilly s’avança seul au-devant d’eux, et levant seulement son épée en fronçant les sourcils :

– Eh ! messieurs de la garde bourgeoise, demanda-t-il, pourquoi marchez-vous, et que désirez-vous ?

Les bourgeois agiterent leurs mousquets en répétant les cris de :

– Vive Orange ! Mort aux traîtres !

– Vive Orange ! soit ! dit M. de Tilly, quoique je préfere les figures gaies aux figures maussades. Mort aux traîtres ! si vous le voulez, tant que vous ne le voudrez que par des cris. Criez tant qu’il vous plaira : Mort aux traîtres ! mais quant a les mettre a mort effectivement, je suis ici pour empecher cela, et je l’empecherai.

Puis se retournant vers ses soldats :

– Haut les armes, soldats ! cria-t-il.

Les soldats de Tilly obéirent au commandement avec une précision calme qui fit rétrograder immédiatement bourgeois et peuple, non sans une confusion qui fit sourire l’officier de cavalerie.

– La, la ! dit-il avec ce ton goguenard qui n’appartient qu’a l’épée, tranquillisez-vous, bourgeois ; mes soldats ne bruleront pas une amorce, mais de votre côté vous ne ferez point un pas vers la prison.

– Savez-vous bien, monsieur l’officier, que nous avons des mousquets ? fit tout furieux le commandant des bourgeois.

– Je le vois pardieu bien, que vous avez des mousquets, dit Tilly, vous me les faites assez miroiter devant l’oil ; mais remarquez aussi de votre côté que nous avons des pistolets, que le pistolet porte admirablement a cinquante pas, et que vous n’etes qu’a vingt-cinq.

– Mort aux traîtres ! cria la compagnie des bourgeois exaspérée.

– Bah ! vous dites toujours la meme chose, grommela l’officier, c’est fatigant !

Et il reprit son poste en tete de la troupe, tandis que le tumulte allait en augmentant autour du Buitenhof.

Et cependant le peuple échauffé ne savait pas qu’au moment meme ou il flairait le sang d’une de ses victimes, l’autre, comme si elle eut hâte d’aller au-devant de son sort, passait a cent pas de la place derriere les groupes et les cavaliers pour se rendre au Buitenhof.

En effet, Jean de Witt venait de descendre de carrosse avec un domestique et traversait tranquillement a pied l’avant-cour qui précede la prison.

Il s’était nommé au concierge, qui du reste le connaissait, en disant :

– Bonjour, Gryphus, je viens chercher pour l’emmener hors de la ville mon frere Corneille de Witt, condamné, comme tu sais, au bannissement.

Et le concierge, espece d’ours dressé a ouvrir et a fermer la porte de la prison, l’avait salué et laissé entrer dans l’édifice, dont les portes s’étaient refermées sur lui.

A dix pas de la, il avait rencontré une belle jeune fille de dix-sept a dix-huit ans, en costume de Frisonne, qui lui avait fait une charmante révérence ; et il lui avait dit en lui passant la main sous le menton :

– Bonjour, bonne et belle Rosa ; comment va mon frere ?

– Oh ! monsieur Jean, avait répondu la jeune fille, ce n’est pas le mal qu’on lui a fait que je crains pour lui : le mal qu’on lui a fait est passé.

– Que crains-tu donc, la belle fille ?

– Je crains le mal qu’on veut lui faire, monsieur Jean.

– Ah ! oui, dit de Witt, ce peuple, n’est-ce pas !

– L’entendez-vous ?

– Il est, en effet, fort ému ; mais quand il nous verra, comme nous ne lui avons jamais fait que du bien, peut-etre se calmera-t-il.

– Ce n’est malheureusement pas une raison, murmura la jeune fille en s’éloignant pour obéir a un signe impératif que lui avait fait son pere.

– Non, mon enfant, non ; c’est vrai ce que tu dis la.

Puis, continuant son chemin :

– Voila, murmura-t-il, une petite fille qui ne sait probablement pas lire et qui par conséquent n’a rien lu, et qui vient de résumer l’histoire du monde dans un seul mot.

Et toujours aussi calme, mais plus mélancolique qu’en entrant, l’ex-grand pensionnaire continua de s’acheminer vers la chambre de son frere.


Chapitre 2 Les deux freres

Comme l’avait dit dans un doute plein de pressentiments la belle Rosa, pendant que Jean de Witt montait l’escalier de pierre aboutissant a la prison de son frere Corneille, les bourgeois faisaient de leur mieux pour éloigner la troupe de Tilly qui les genait.

Ce que voyant, le peuple, qui appréciait les bonnes intentions de sa milice, criait a tue-tete : – Vivent les bourgeois !

Quant a M. de Tilly, aussi prudent que ferme, il parlementait avec cette compagnie bourgeoise sous les pistolets appretés de son escadron, lui expliquant de son mieux que la consigne donnée par les États lui enjoignait de garder avec trois compagnies la place de la prison et ses alentours.

– Pourquoi cet ordre ? pourquoi garder la prison ? criaient les orangistes.

– Ah ! répondait monsieur de Tilly, voila que vous m’en demandez tout de suite plus que je ne peux vous en dire. On m’a dit : « Gardez », je garde. Vous qui etes presque des militaires, messieurs, vous devez savoir qu’une consigne ne se discute pas.

– Mais on vous a donné cet ordre pour que les traîtres puissent sortir de la ville !

– Cela pourrait bien etre, puisque les traîtres sont condamnés au bannissement, répondait Tilly.

– Mais qui a donné cet ordre ?

– Les États, pardieu !

– Les États trahissent.

– Quant a cela, je n’en sais rien.

– Et vous trahissez vous-meme.

– Moi ?

– Oui, vous.

– Ah ça ! entendons-nous, messieurs les bourgeois ; qui trahirais-je ? les États ! Je ne puis pas les trahir, puisque étant a leur solde, j’exécute ponctuellement leur consigne.

Et la-dessus, comme le comte avait si parfaitement raison qu’il était impossible de discuter sa réponse, les clameurs et les menaces redoublerent ; clameurs et menaces effroyables, auxquelles le comte répondait avec toute l’urbanité possible.

– Mais, messieurs les bourgeois, par grâce, désarmez donc vos mousquets ; il en peut partir un par accident, et si le coup blessait un de mes cavaliers, nous vous jetterions deux cents hommes par terre, ce dont nous serions bien fâchés, mais vous plus encore, attendu que ce n’est ni dans vos intentions ni dans les miennes.

– Si vous faisiez cela, crierent les bourgeois, a notre tour nous ferions feu sur vous.

– Oui, mais, quand, en faisant feu sur nous, vous nous tueriez depuis le premier jusqu’au dernier, ceux que nous aurions tués, nous, n’en seraient pas moins morts.

– Cédez-nous donc la place alors, et vous ferez acte de bon citoyen.

– D’abord, je ne suis pas citoyen, dit Tilly, je suis officier, ce qui est bien différent ; et puis je ne suis pas Hollandais, je suis Français, ce qui est plus différent encore. Je ne connais donc que les États, qui me paient ; apportez-moi de la part des États l’ordre de céder la place, je fais demi-tour a l’instant meme, attendu que je m’ennuie énormément ici.

– Oui, oui ! crierent cent voix qui se multiplierent a l’instant par cinq cents autres. Allons a la maison de ville ! allons trouver les députés ! allons, allons !

– C’est cela, murmura Tilly en regardant s’éloigner les plus furieux, allez demander une lâcheté a la maison de ville et vous verrez si on vous l’accorde, allez, mes amis, allez.

Le digne officier comptait sur l’honneur des magistrats, qui de leur côté comptaient sur son honneur de soldat, a lui.

– Dites donc, capitaine, fit a l’oreille du comte son premier lieutenant, que les députés refusent a ces enragés que voici ce qu’ils leur demandent, mais qu’ils nous envoient a nous un peu de renfort, cela ne fera pas de mal, je crois.

Cependant Jean de Witt, que nous avons quitté montant l’escalier de pierre apres son entretien avec le geôlier Gryphus et sa fille Rosa, était arrivé a la porte de la chambre ou gisait sur un matelas son frere Corneille, auquel le fiscal avait, comme nous l’avons dit, fait appliquer la torture préparatoire.

L’arret de bannissement était venu, qui avait rendu inutile l’application de la torture extraordinaire. Corneille, étendu sur son lit, les poignets brisés, les doigts brisés, n’ayant rien avoué d’un crime qu’il n’avait pas commis, venait de respirer enfin, apres trois jours de souffrances, en apprenant que les juges dont il attendait la mort, avaient bien voulu ne le condamner qu’au bannissement.

Corps énergique, âme invincible, il eut bien désappointé ses ennemis si ceux-ci eussent pu, dans les profondeurs sombres de la chambre du Buitenhof, voir luire sur son pâle visage le sourire du martyr qui oublie la fange de la terre depuis qu’il a entrevu les splendeurs du ciel.

Le ruward avait, par la puissance de sa volonté plutôt que par un secours réel, recouvré toutes ses forces, et il calculait combien de temps encore les formalités de la justice le retiendraient en prison.

C’était juste a ce moment que les clameurs de la milice bourgeoise melées a celles du peuple, s’élevaient contre les deux freres et menaçaient le capitaine Tilly, qui leur servait de rempart. Ce bruit, qui venait se briser comme une marée montante au pied des murailles de la prison, parvint jusqu’au prisonnier.

Mais si menaçant que fut ce bruit, Corneille négligea de s’enquérir ou ne prit pas la peine de se lever pour regarder par la fenetre étroite et treillissée de fer qui laissait arriver la lumiere et les murmures du dehors.

Il était si bien engourdi dans la continuité de son mal que ce mal était devenu presque une habitude. Enfin il sentait avec tant de délices son âme et sa raison si pres de se dégager des embarras corporels, qu’il lui semblait déja que cette âme et cette raison échappées a la matiere, planaient au-dessus d’elle comme flotte au-dessus d’un foyer presque éteint la flamme qui le quitte pour monter au ciel.

Il pensait aussi a son frere.

Sans doute, c’était son approche qui, par les mysteres inconnus que le magnétisme a découvert depuis, se faisait sentir aussi. Au moment meme ou Jean était si présent a la pensée de Corneille que Corneille murmurait presque son nom, la porte s’ouvrit ; Jean entra, et d’un pas empressé vint au lit du prisonnier, qui tendit ses bras meurtris et ses mains enveloppées de linge vers ce glorieux frere qu’il avait réussi a dépasser, non pas dans les services rendus au pays, mais dans la haine que lui portaient les Hollandais.

Jean baisa tendrement son frere sur le front et reposa doucement sur le matelas ses mains malades.

– Corneille, mon pauvre frere, dit-il, vous souffrez beaucoup, n’est-ce pas ?

– Je ne souffre plus, mon frere, puisque je vous vois.

– Oh ! mon pauvre cher Corneille, alors, a votre défaut, c’est moi qui souffre de vous voir ainsi, je vous en réponds.

– Aussi, ai-je plus pensé a vous qu’a moi-meme, et tandis qu’ils me torturaient, je n’ai songé a me plaindre qu’une fois pour dire : « Pauvre frere ! » Mais te voila, oublions tout. Tu viens me chercher, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Je suis guéri ; aidez-moi a me lever, mon frere, et vous verrez comme je marche bien.

– Vous n’aurez pas longtemps a marcher, mon ami, car j’ai mon carrosse au vivier, derriere les pistoliers de Tilly.

– Les pistoliers de Tilly ? Pourquoi donc sont-ils au vivier ?

– Ah ! c’est que l’on suppose, dit le grand pensionnaire avec ce sourire de physionomie triste qui lui était habituel, que les gens de la Haye voudront vous voir partir, et l’on craint un peu de tumulte.

– Du tumulte ? reprit Corneille, en fixant son regard sur son frere embarrassé ; du tumulte ?

– Oui, Corneille.

– Alors c’est cela que j’entendais tout a l’heure, fit le prisonnier comme se parlant a lui-meme. Puis revenant a son frere :

– Il y a du monde sur le Buitenhof, n’est-ce pas ? dit-il.

– Oui, mon frere.

– Mais alors, pour venir ici…

– Eh bien ?

– Comment vous a-t-on laissé passer ?

– Vous savez bien que nous ne sommes guere aimés, Corneille, fit le grand pensionnaire avec une amertume mélancolique. J’ai pris par les rues écartées.

– Vous vous etes caché, Jean ?

– J’avais dessein d’arriver jusqu’a vous sans perdre de temps, et j’ai fait ce qu’on fait en politique et en mer quand on a le vent contre soi : j’ai louvoyé.

En ce moment, le bruit monta plus furieux de la place a la prison. Tilly dialoguait avec la garde bourgeoise.

– Oh ! oh ! fit Corneille, vous etes un bien grand pilote, Jean ; mais je ne sais si vous tirerez votre frere du Buitenhof, dans cette houle et sur les brisants populaires, aussi heureusement que vous avez conduit la flotte de Tromp a Anvers, au milieu des bas-fonds de l’Escaut.

– Avec l’aide de Dieu, Corneille, nous y tâcherons, du moins, répondit Jean ; mais d’abord un mot.

– Dites.

Les clameurs monterent de nouveau.

– Oh ! oh ! continua Corneille, comme ces gens sont en colere ! Est-ce contre vous ? est-ce contre moi ?

– Je crois que c’est contre tous deux, Corneille. Je vous disais donc, mon frere, que ce que les orangistes nous reprochent au milieu de leurs sottes calomnies, c’est d’avoir négocié avec la France.

– Oui, mais ils nous le reprochent.

– Les niais !

– Mais si ces négociations eussent réussi, elles leur eussent épargné les défaites de Rees, d’Orsay, de Vesel et de Rheinberg ; elles leur eussent évité le passage du Rhin, et la Hollande pourrait se croire encore invincible au milieu de ses marais et de ses canaux.

– Tout cela est vrai, mon frere, mais ce qui est d’une vérité plus absolue encore, c’est que si l’on trouvait en ce moment-ci notre correspondance avec M. de Louvois, si bon pilote que je sois, je ne sauverais point l’esquif si frele qui va porter les de Witt et leur fortune hors de la Hollande. Cette correspondance, qui prouverait a des gens honnetes combien j’aime mon pays et quels sacrifices j’offrais de faire personnellement pour sa liberté, pour sa gloire, cette correspondance nous perdrait aupres des orangistes, nos vainqueurs. Aussi, cher Corneille, j’aime a croire que vous l’avez brulée avant de quitter Dordrecht pour venir me rejoindre a la Haye.

– Mon frere, répondit Corneille, votre correspondance avec M. de Louvois prouve que vous avez été dans les derniers temps le plus grand, le plus généreux et le plus habile citoyen des sept Provinces-Unies. J’aime la gloire de mon pays ; j’aime votre gloire surtout, mon frere, et je me suis bien gardé de bruler cette correspondance.

– Alors nous sommes perdus pour cette vie terrestre, dit tranquillement l’ex-grand pensionnaire en s’approchant de la fenetre.

– Non, bien au contraire, Jean, et nous aurons a la fois le salut du corps et la résurrection de la popularité.

– Qu’avez-vous donc fait de ces lettres, alors ?

– Je les ai confiées a Cornélius Van Baerle, mon filleul, que vous connaissez et qui demeure a Dordrecht.

– Oh ! le pauvre garçon ! ce cher et naif enfant ! ce savant qui, chose rare, sait tant de choses et ne pense qu’aux fleurs qui saluent Dieu, et qu’a Dieu qui fait naître les fleurs ! Vous l’avez chargé de ce dépôt mortel ; mais il est perdu, mon frere, ce pauvre cher Cornélius !

– Perdu ?

– Oui, car il sera fort ou il sera faible. S’il est fort (car si étranger qu’il soit a ce qui nous arrive ; car, quoique enseveli a Dordrecht, quoique distrait, que c’est miracle ! il saura, un jour ou l’autre, ce qui nous arrive), s’il est fort, il se vantera de nous ; s’il est faible, il aura peur de notre intimité ; s’il est fort, il criera le secret ; s’il est faible, il le laissera prendre. Dans l’un et l’autre cas, Corneille, il est donc perdu et nous aussi. Ainsi donc, mon frere, fuyons vite, s’il en est encore temps.

Corneille se souleva sur son lit et, prenant la main de son frere, qui tressaillit au contact des linges :

– Est-ce que je ne connais pas mon filleul ? dit-il ; est-ce que je n’ai pas appris a lire chaque pensée dans la tete de Van Baerle, chaque sentiment dans son âme ? Tu me demandes s’il est faible, tu me demandes s’il est fort ? Il n’est ni l’un ni l’autre, mais qu’importe ce qu’il soit ! Le principal est qu’il gardera le secret, attendu que ce secret, il ne le connaît meme pas.

Jean se retourna surpris.

– Oh ! continua Corneille avec son doux sourire, le ruward de Pulten est un politique élevé a l’école de Jean ; je vous le répete, mon frere, Van Baerle ignore la nature et la valeur du dépôt que je lui ai confié.

– Vite, alors ! s’écria Jean, puisqu’il en est temps encore, faisons-lui passer l’ordre de bruler la liasse.

– Par qui faire passer cet ordre ?

– Par mon serviteur Craeke, qui devait nous accompagner a cheval et qui est entré avec moi dans la prison pour vous aider a descendre l’escalier.

– Réfléchissez avant de bruler ces titres glorieux, Jean.

– Je réfléchis qu’avant tout, mon brave Corneille, il faut que les freres de Witt sauvent leur vie pour sauver leur renommée. Nous morts, qui nous défendra, Corneille ? Qui nous aura seulement compris ?

– Vous croyez donc qu’ils nous tueraient s’ils trouvaient ces papiers ?

Jean, sans répondre a son frere, étendit la main vers le Buitenhof, d’ou s’élançaient en ce moment des bouffées de clameurs féroces.

– Oui, oui, dit Corneille, j’entends bien ces clameurs ; mais ces clameurs, que disent-elles ?

Jean ouvrit la fenetre.

– Mort aux traîtres ! hurlait la populace.

– Entendez-vous maintenant, Corneille ?

– Et les traîtres, c’est nous ! dit le prisonnier en levant les yeux au ciel et en haussant les épaules.

– C’est nous, répéta Jean de Witt.

– Ou est Craeke ?

– A la porte de votre chambre, je présume.

– Faites-le entrer, alors.

Jean ouvrit la porte ; le fidele serviteur attendait en effet sur le seuil.

– Venez, Craeke, et retenez bien ce que mon frere va vous dire.

– Oh non, il ne suffit pas de dire, Jean, il faut que j’écrive, malheureusement.

– Et pourquoi cela ?

– Parce que Van Baerle ne rendra pas ce dépôt ou ne le brulera pas sans un ordre précis.

– Mais pourrez-vous écrire, mon cher ami ? demanda Jean, a l’aspect de ces pauvres mains toutes brulées et toutes meurtries.

– Oh ! si j’avais plume et encre, vous verriez ! dit Corneille.

– Voici un crayon, au moins.

– Avez-vous du papier, car on ne m’a rien laissé ici ?

– Cette Bible. Déchirez-en la premiere feuille.

– Bien.

– Mais votre écriture sera illisible ?

– Allons donc ! dit Corneille en regardant son frere. Ces doigts qui ont résisté aux meches du bourreau, cette volonté qui a dompté la douleur, vont s’unir d’un commun effort, et, soyez tranquille, mon frere, la ligne sera tracée sans un seul tremblement.

Et en effet, Corneille prit le crayon et écrivit.

Alors, on put voir sous le linge blanc transparaître les gouttes de sang que la pression des doigts sur le crayon chassait des chairs ouvertes. La sueur ruisselait des tempes du grand pensionnaire. Corneille écrivit :

« Cher filleul,

« Brule le dépôt que je t’ai confié, brule-le sans le regarder, sans l’ouvrir, afin qu’il te demeure inconnu a toi-meme. Les secrets du genre de celui qu’il contient tuent les dépositaires. Brule, et tu auras sauvé Jean et Corneille.

« Adieu et aime-moi.

« 20 aout 1672.

« CORNEILLE DE WITT. »

Jean, les larmes aux yeux, essuya une goutte de ce noble sang qui avait taché la feuille, la remit a Craeke avec une derniere recommandation et revint a Corneille, que la souffrance venait de pâlir encore, et qui semblait pres de s’évanouir.

– Maintenant, dit-il, quand ce brave Craeke aura fait entendre son ancien sifflet de contremaître, c’est qu’il sera hors des groupes, de l’autre côté du vivier… Alors nous partirons a notre tour.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, qu’un long et vigoureux coup de sifflet perça de son roulement marin les dômes de feuillage noir des ormes et domina les clameurs du Buitenhof.

Jean leva les bras au ciel pour le remercier.

– Et maintenant, dit-il, partons, Corneille.