Joseph Balsamo - Tome I (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1848

Joseph Balsamo - Tome I (Les Mémoires d'un médecin) darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka Joseph Balsamo - Tome I (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

Les «Mémoires d'un médecin» est une suite romanesque qui a pour cadre la Révolution Française et qui comprend «Joseph Balsamo», «le Collier de la reine», «Ange Pitou» et la «Comtesse de Charny». Cette grande fresque, tres intéressante sur le plan historique, captivante par son récit, a une grande force inventive et une portée symbolique certaine. «Joseph Balsamo» s'ouvre en 1770 sur un Prologue ésotérique: sur le mont Tonnerre sont réunis les chefs de la franc-maçonnerie universelle. Un inconnu qui se présente comme le nouveau Messie, l'homme-Dieu - «Je suis celui qui est» -, prophétise la Révolution universelle, qui sera lancée par la France, ou il se charge de devenir l'agent de la Providence. Cet inconnu s'appelle Joseph Balsamo, alias Cagliostro. Trois trames vont s'entremeler tout au long du roman : La lutte pour le pouvoir entre le parti de la dauphine, Marie-Antoinette, et celui de la Du Barry. L'amour malheureux de Gilbert, petit paysan ambitieux, pour la belle Andrée de Taverney, et le roman d'apprentissage de Gilbert qui, ayant suivi Andrée a Paris, devient d'abord le jouet de la Du Barry, puis est adopté par son pere spirituel, le philosophe Jean-Jacques Rousseau. Enfin, le drame qui se joue entre Balsamo, Lorenza - médium qui assure, grâce a son don de double vue, la puissance de Balsamo, qui le hait lorsqu'elle est éveillée et l'adore lorsqu'elle est endormie - et Althotas - qui cherche l'élixir de longue vie, pour lequel il lui faut le sang d'une vierge..

Opinie o ebooku Joseph Balsamo - Tome I (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Joseph Balsamo - Tome I (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

A Propos
Introduction
II. Celui qui est
III. L P D

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Introduction

I. Le Mont-Tonnerre

Sur la rive gauche du Rhin, a quelques lieues de la ville impériale de Worms, vers l’endroit ou prend sa source la petite riviere de Selz, commencent les premiers chaînons de plusieurs montagnes dont les croupes hérissées paraissent s’enfuir vers le nord, comme un troupeau de buffles effrayés qui disparaîtrait dans la brume.

Ces montagnes qui, des leur talus, dominent déja un pays a peu pres désert, et qui semblent former un cortege a la plus haute d’entre elles, portent chacune un nom expressif qui désigne une forme ou rappelle une tradition : l’une est la Chaise du Roi, l’autre la Pierre des Eglantiers, celle-ci le Roc des Faucons, celle-la la Crete du Serpent.

La plus élevée de toutes, celle qui s’élance le plus haut vers le ciel, ceignant son front granitique d’une couronne de ruines, est le Mont-Tonnerre.

Quand le soir épaissit l’ombre des chenes, quand les derniers rayons du soleil viennent dorer en mourant les hauts pitons de cette famille de géants, on dirait alors que le silence descend peu a peu de ces sublimes degrés du ciel jusqu’a la plaine, et qu’un bras invisible et puissant développe de leurs flancs, pour l’étendre sur le monde fatigué par les bruits et les travaux de la journée, ce long voile bleuâtre au fond duquel scintillent les étoiles. Alors tout passe insensiblement de la veille au sommeil. Tout s’endort sur la terre et dans l’air.

Seule au milieu de ce silence, la petite riviere dont nous avons déja parlé, le Selzbach, comme on l’appelle dans le pays, poursuit son cours mystérieux sous les sapins de la rive ; et quoique ni jour ni nuit ne l’arretent, car il faut qu’elle se jette dans le Rhin qui est son éternité a elle, quoique rien ne l’arrete, disons-nous, le sable de son lit est si frais, ses roseaux sont si flexibles, ses roches si bien ouatées de mousses et de saxifrages, que pas un de ses flots ne bruit de Morsheim, ou elle commence, jusqu’a Freiwenheim, ou elle finit.

Un peu au-dessus de sa source, entre Albishein et Kircheim-Poland, une route sinueuse creusée entre deux parois abruptes et sillonnée de profondes ornieres conduit a Danenfels. Au dela de Danenfels la route devient un sentier, puis le sentier lui-meme diminue, s’efface, se perd, et l’oil cherche en vain autre chose sur le sol que la pente immense du Mont-Tonnerre, dont le mystérieux sommet, visité si souvent par le feu du Seigneur, qui lui a donné son nom, se dérobe derriere une ceinture d’arbres verts, comme derriere un mur impénétrable. En effet, une fois arrivé sous ces arbres touffus comme les chenes de l’antique Dodone, le voyageur peut continuer son chemin sans etre aperçu de la plaine, meme en plein jour, et son cheval fut-il plus ruisselant de grelots qu’une mule espagnole, on n’entendra point le bruit de ses grelots ; fut-il caparaçonné de velours et d’or comme un cheval d’empereur, pas un rayon d’or ou de pourpre ne percera le feuillage, tant l’épaisseur de la foret étouffe le bruit, tant l’obscurité de son ombre éteint les couleurs.

Aujourd’hui encore que les montagnes les plus élevées sont devenues de simples observatoires, aujourd’hui encore que les légendes les plus poétiquement terribles n’éveillent qu’un sourire de doute sur les levres du voyageur, aujourd’hui encore cette solitude effraie et rend si vénérable cette partie de la contrée, que quelques maisons de chétive apparence, sentinelles perdues des villages voisins, ont seules apparu, a distance de cette ceinture magique, pour témoigner de la présence de l’homme dans ce pays.

Ceux qui habitent ces maisons égarées dans la solitude sont des meuniers qui laissent gaiement la riviere broyer leur blé dont ils vont porter la farine a Rockenhausen et a Alzey, ou des bergers qui, en menant paître leurs troupeaux dans la montagne, tressaillent parfois, eux et leurs chiens, au bruit de quelque sapin séculaire qui tombe de vieillesse dans les profondeurs inconnues de la foret.

Car les souvenirs du pays sont lugubres, nous l’avons déja dit, et le sentier qui se perd au dela de Danenfels, au milieu des bruyeres de la montagne, n’a pas toujours, disent les plus braves, conduit d’honnetes chrétiens au port de leur salut.

Peut-etre meme quelqu’un d’entre ses habitants d’aujourd’hui a-t-il entendu raconter autrefois a son pere ou a son aieul ce que nous allons essayer de raconter nous-memes aujourd’hui.

Le 6 mai 1770, a l’heure ou les eaux du grand fleuve se teignent d’un reflet blanc irisé de rose, c’est-a-dire au moment ou, pour tout le Rhingau, le soleil descend derriere l’aiguille de la cathédrale de Strasbourg, qui la coupe en deux hémispheres de feu, un homme qui venait de Mayence, apres avoir traversé Alzey et Kircheim-Poland, apparut au dela du village de Danenfels, suivit le sentier, tant que le sentier fut visible, puis, lorsque toute trace de chemin fut effacée, descendant de son cheval et le prenant par la bride, il alla sans hésitation l’attacher au premier sapin de la redoutable foret.

L’animal hennit avec inquiétude, et la foret sembla tressaillir a ce bruit inaccoutumé.

– Bien ! bien ! murmura le voyageur ; calme-toi, mon bon Djérid. Voici douze lieues faites, et toi, du moins, tu es arrivé au terme de ta course.

Et le voyageur essaya de percer avec le regard la profondeur du feuillage ; mais déja les ombres étaient si opaques, qu’on ne distinguait que des masses noires se découpant sur d’autres masses d’un noir plus épais.

Cet examen infructueux achevé, le voyageur se retourna vers l’animal, dont le nom arabe indiquait a la fois l’origine et la vélocité, et, prenant a deux mains le bas de sa tete, il approcha de sa bouche ses naseaux fumants.

– Adieu, mon brave cheval, dit-il, si je ne te retrouve pas, adieu.

Et ces mots furent accompagnés d’un regard rapide que le voyageur promena autour de lui, comme s’il eut redouté ou désiré d’etre entendu.

Le cheval secoua sa criniere soyeuse, frappa du pied la terre et hennit de ce hennissement qu’il devait, dans le désert, faire entendre a l’approche du lion.

Le voyageur, cette fois, se contenta de secouer la tete de haut en bas avec un sourire, comme s’il eut voulu dire :

– Tu ne te trompes pas, Djérid, le danger est bien ici.

Mais alors, décidé sans doute d’avance a ne pas combattre ce danger, l’aventureux inconnu tira de ses arçons deux beaux pistolets aux canons ciselés et a la crosse de vermeil, puis avec le tire-bourre de leur baguette, il les déchargea l’un apres l’autre, en extirpant la bourre et la balle, puis enfin il sema la poudre sur le gazon.

Cette opération terminée, il remit les pistolets dans les fontes.

Ce n’est pas tout.

Le voyageur portait a sa ceinture une épée a poignée d’acier ; il déboucla le ceinturon, le roula autour de l’épée, passa le tout sous la selle, l’assujettit avec l’étrier, de façon a ce que la pointe de l’épée correspondît a l’aine du cheval et la poignée a l’épaule.

Enfin, ces formalités étranges accomplies, le voyageur secoua ses bottes poudreuses, ôta ses gants, fouilla dans ses poches, et y ayant trouvé une paire de petits ciseaux et un canif a manche d’écaille, il les jeta l’un apres l’autre par-dessus son épaule, sans meme regarder ou ils allaient tomber.

Cela fait, apres avoir passé une derniere fois la main sur la croupe de Djérid, apres avoir respiré, comme pour donner a sa poitrine tout le degré de dilatation qu’elle pouvait acquérir, le voyageur chercha inutilement un sentier quelconque, et n’en voyant point, il entra au hasard dans la foret.

C’est le moment, nous le croyons, de donner a nos lecteurs une idée exacte du voyageur que nous venons de faire apparaître a leurs yeux, et qui est destiné a jouer un rôle important dans le cours de notre histoire.

Celui qui apres etre descendu de cheval venait de s’aventurer si hardiment dans la foret, paraissait etre un homme de trente a trente-deux ans, d’une taille au-dessus de la moyenne, mais si admirablement pris, qu’on sentait circuler tout a la fois la force et l’adresse dans ses membres souples et nerveux. Il était vetu d’une espece de redingote de voyage de velours noir a boutonnieres d’or ; les deux bouts d’une veste brodée apparaissaient au-dessous des derniers boutons de cette redingote, et une culotte de peau collante dessinait des jambes qui eussent pu servir de modele a un statuaire, et dont l’on devinait la forme élégante a travers des bottes de cuir verni.

Quant a son visage, qui avait toute la mobilité des types méridionaux, c’était un singulier mélange de force et de finesse : son regard, qui pouvait exprimer tous les sentiments, semblait, lorsqu’il s’arretait sur quelqu’un, plonger dans celui sur lequel il s’arretait deux rayons de lumiere destinés a éclairer jusqu’a son âme. Ses joues brunes avaient été, cela se voyait tout d’abord, hâlées par les rayons d’un soleil plus brulant que le notre. Enfin, une bouche grande, mais belle de forme, s’ouvrait pour laisser voir un double rang de dents magnifiques que la haleur du teint faisait paraître plus blanches encore. Le pied était long, mais fin ; la main était petite, mais nerveuse.

A peine celui dont nous venons de tracer le portrait eut-il fait dix pas au milieu des noirs sapins, qu’il entendit de rapides piétinements vers l’endroit ou il avait laissé son cheval. Son premier mouvement, mouvement sur l’intention duquel il n’y avait point a se tromper, fut de retourner sur ses pas ; mais il se retint. Cependant, ne pouvant résister au désir de savoir ce qu’était devenu Djérid, il se haussa sur la pointe des pieds, dardant son regard par une éclaircie ; entraîné par une main invisible qui avait dénoué sa bride, Djérid avait déja disparu.

Le front de l’inconnu se plissa légerement, et quelque chose comme un sourire crispa ses joues pleines et ses levres ciselées a fines aretes.

Puis il continua son chemin vers le centre de la foret.

Pendant quelques pas encore, le crépuscule extérieur pénétrant a travers les arbres guida sa marche ; mais bientôt ce faible reflet venant a lui manquer, il se trouva dans une nuit tellement épaisse que, cessant de voir ou il mettait le pied et craignant sans doute de s’égarer, il s’arreta.

– Je suis bien venu jusqu’a Danenfels, dit-il tout haut, car de Mayence a Danenfels il y a une route ; j’ai bien été de Danenfels a la Bruyere-Noire, parce que de Danenfels a la Bruyere-Noire il y a un sentier ; je suis bien venu de la Bruyere-Noire ici, quoiqu’il n’y eut ni route ni sentier, car j’apercevais la foret ; mais ici, je suis forcé de m’arreter : je n’y vois plus.

A peine ces mots étaient-ils prononcés dans un dialecte moitié français, moitié sicilien, qu’une lumiere jaillit subitement a cinquante pas a peu pres du voyageur.

– Merci, dit-il ; maintenant que cette lumiere marche, je la suivrai.

Aussitôt la lumiere marcha sans oscillation, sans secousse, avançant d’un mouvement égal, comme glissent sur nos théâtres ces flammes fantastiques dont la marche est réglée par le machiniste et le metteur en scene.

Le voyageur fit encore cent pas a peu pres, puis il crut entendre comme un souffle a son oreille.

Il tressaillit.

– Ne te retourne pas, dit une voix a droite, ou tu es mort !

– Bien, répondit sans sourciller l’impassible voyageur.

– Ne parle pas, dit une voix a gauche, ou tu es mort !

Le voyageur s’inclina sans parler.

– Mais si tu as peur, articula une troisieme voix qui, pareille a celle du pere d’Hamlet, semblait sortir des entrailles de la terre, si tu as peur, reprends le chemin de la plaine, cela signifiera que tu renonces, et on te laissera retourner d’ou tu viens.

Le voyageur se contenta de faire un geste de la main, et continua sa route.

La nuit était si sombre et la foret si épaisse, que, malgré la lueur qui le guidait, le voyageur n’avançait qu’en trébuchant. Durant une heure a peu pres, la flamme marcha, et le voyageur la suivit sans faire entendre un murmure, sans donner un signe de crainte.

Tout a coup elle disparut.

Le voyageur était hors de la foret. Il leva les yeux ; a travers le sombre azur du ciel scintillaient quelques étoiles.

Il continua de marcher en avant dans la direction ou avait disparu la lumiere, mais bientôt il vit surgir devant lui une ruine, spectre d’un vieux château.

En meme temps son pied heurta des décombres.

Aussitôt un objet glacé se colla sur ses tempes et mura ses yeux. Des lors il ne vit plus meme les ténebres.

Un bandeau de linge mouillé emprisonnait sa tete. C’était chose convenue sans doute, c’était au moins chose a laquelle il s’attendait, car il ne fit aucun effort pour enlever ce bandeau. Seulement il étendit silencieusement la main comme fait un aveugle qui réclame un guide.

Ce geste fut compris, car a l’instant meme une main froide, aride, osseuse, se cramponna aux doigts du voyageur.

Il reconnut que c’était la main décharnée d’un squelette ; mais si cette main eut été douée du sentiment, elle eut, de son côté, reconnu que la sienne ne tremblait pas.

Alors le voyageur se sentit rapidement entraîné pendant l’espace de cent toises.

Soudain la main quitta la sienne, le bandeau s’envola de son front, et l’inconnu s’arreta : il était arrivé au sommet du Mont-Tonnerre.


II. Celui qui est

Au milieu d’une clairiere formée par des bouleaux chauves de vieillesse, s’élevait le rez-de-chaussée d’un de ces châteaux en ruines que les seigneurs féodaux semerent jadis dans l’Europe au retour des croisades.

Les porches sculptés de fins ornements, et dont chaque cavité, au lieu de la statue, mutilée et précipitée au pied de la muraille, recelait une touffe de bruyeres ou de fleurs sauvages, découpaient sur un ciel blafard leurs ogives dentelées par les éboulements.

Le voyageur, en ouvrant les yeux, se trouva devant les marches humides et moussues du portique principal : sur la premiere de ces marches se tenait debout le fantôme a la main osseuse qui l’avait amené jusque-la.

Un long suaire l’enveloppait de la tete au pied ; sous les plis du linceul, ses orbites sans regard étincelaient, sa main décharnée était étendue vers l’intérieur des ruines, et semblait indiquer au voyageur, comme terme de sa route, une salle dont l’élévation au-dessus du sol cachait les parties inférieures, mais aux voutes effondrées de laquelle on voyait trembler une lumiere sourde et mystérieuse.

Le voyageur inclina sa tete en signe de consentement. Le fantôme monta lentement un a un et sans bruit les degrés, et s’enfonça dans les ruines ; l’inconnu le suivit du meme pas tranquille et solennel sur lequel il avait toujours réglé sa marche, franchit un a un a son tour les degrés qu’avait franchis le fantôme, et entra.

Derriere lui se referma, aussi bruyamment qu’un mur vibrant d’airain, la porte du porche principal.

A l’entrée d’une salle circulaire vide, tendue de noir et éclairée par trois lampes aux reflets verdâtres, le fantôme s’était arreté.

A dix pas de lui le voyageur s’arreta a son tour.

– Ouvre les yeux, dit le fantôme.

– J’y vois, répondit l’inconnu.

Tirant alors avec un geste rapide et fier une épée a deux tranchants de son linceul, le fantôme frappa sur une colonne de bronze qui répondit au coup par un mugissement métallique.

Aussitôt et tout autour de la salle des dalles se souleverent et des fantômes sans nombre, pareils au premier, apparurent armés chacun d’une épée a double tranchant et prirent place sur des gradins de meme forme que la salle ou se reflétait particulierement la lueur verdâtre des trois lampes et ou ils semblaient, confondus avec la pierre par leur froideur et leur immobilité, des statues sur leurs piédestaux.

Chacune de ces statues humaines se détachait étrangement sur la draperie noire qui, comme nous l’avons dit, couvrait les murs.

Sept sieges étaient placés en avant du premier degré ; sur ces sieges étaient assis six fantômes qui paraissaient des chefs ; un de ces sieges était vide.

Celui qui était assis sur le siege du milieu se leva.

– Combien sommes-nous ici, mes freres ? demanda-t-il en se tournant du côté de l’assemblée.

– Trois cents, répondirent les fantômes d’une seule et meme voix qui tonna dans la salle, puis presque aussitôt alla se briser sur la tenture funéraire des murailles.

– Trois cents, reprit le président, dont chacun représente dix mille associés ; trois cents épées qui valent trois millions de poignards.

Puis se retournant vers le voyageur.

– Que désires-tu ? lui demanda-t-il.

– Voir la lumiere, répondit celui-ci.

– Les sentiers qui menent a la montagne de feu sont âpres et durs ; ne crains-tu pas de t’y engager ?

– Je ne crains rien.

– Une fois que tu auras fait encore un pas en avant, il ne te sera plus permis de retourner en arriere. Songes-y.

– Je ne m’arreterai qu’en touchant le but.

– Es-tu pret a jurer ?

– Dictez-moi le serment et je le répéterai.

Le président leva la main, et d’une voix lente et solennelle prononça les paroles suivantes :

– « Au nom du Fils crucifié, jurez de briser les liens charnels qui vous attachent encore a pere, mere, freres, sours, femme, parents, amis, maîtresses, rois, bienfaiteurs, et a tout etre quelconque a qui vous auriez promis foi, obéissance ou service. »

Le voyageur, d’une voix ferme, répéta les paroles qui venaient de lui etre dictées par le président qui, passant au deuxieme paragraphe du serment, reprit avec la meme lenteur et la meme solennité :

– « De ce moment vous etes affranchi du prétendu serment fait a la patrie et aux lois : jurez donc de révéler au nouveau chef que vous reconnaissez ce que vous avez vu ou fait, lu ou entendu, appris ou deviné, et meme de rechercher et d’épier ce qui ne s’offrirait pas a vos yeux. »

Le président se tut, et l’inconnu répéta les paroles qu’il venait d’entendre.

– « Honorez et respectez l’aqua tofana, reprit le président sans changer de ton, comme un moyen prompt, sur et nécessaire de purger le globe par la mort ou l’hébétation de ceux qui cherchent a avilir la vérité ou a l’arracher de nos mains. »

Un écho n’eut pas plus fidelement reproduit ces paroles que ne le fit l’inconnu ; le président reprit :

– « Fuyez l’Espagne, fuyez Naples, fuyez toute terre maudite, fuyez la tentation de rien révéler de ce que vous allez voir et entendre, car le tonnerre n’est pas plus prompt a frapper que ne le sera a vous atteindre, en quelque lieu que vous soyez, le couteau invisible et inévitable.

« Vivez au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit. »

Il fut impossible, malgré la menace que contenaient ces dernieres lignes, de surprendre aucune émotion sur le visage de l’inconnu, qui prononça la fin du serment et l’invocation qui le suivit avec un accent aussi calme qu’il en avait prononcé le commencement.

– Et maintenant, continua le président, ceignez le front du récipiendaire avec la bandelette sacrée.

Deux fantômes s’approcherent de l’inconnu, qui inclina la tete : l’un d’eux lui appliqua sur le front un ruban aurore chargé de caracteres argentés, entremelés de la figure de Notre Dame de Lorette, l’autre en noua derriere lui les deux bouts a la naissance du col.

Puis ils s’écarterent, en laissant de nouveau l’inconnu seul.

– Que demandes-tu ? lui dit le président.

– Trois choses, répondit le récipiendaire.

– Lesquelles ?

– La main de fer, le glaive de feu, les balances de diamant.

– Pourquoi désires-tu la main de fer ?

– Pour étouffer la tyrannie.

– Pourquoi désires-tu le glaive de feu ?

– Pour chasser l’impur de la terre.

– Pourquoi désires-tu les balances de diamant ?

– Pour peser les destins de l’humanité.

– Es-tu préparé pour les épreuves ?

– Le fort est préparé a tout.

– Les épreuves ! les épreuves ! s’écrierent plusieurs voix.

– Retourne-toi, dit le président.

L’inconnu obéit et se trouva en face d’un homme pâle comme la mort, garrotté et bâillonné.

– Que vois-tu ? demanda le président.

– Un criminel ou une victime.

– C’est un traître qui, apres avoir fait le serment que tu as fait, a révélé le secret de l’ordre.

– C’est un criminel alors.

– Oui. Quel châtiment a-t-il encouru ?

– La mort.

Les trois cents fantômes répéterent :

– La mort !

Au meme instant le condamné, malgré des efforts surhumains, fut entraîné dans les profondeurs de la salle : le voyageur le vit se débattre et se tordre aux mains de ses bourreaux ; il entendit sa voix sifflant a travers l’obstacle du bâillon. Un poignard étincela, reflétant comme un éclair la lueur des lampes, puis on entendit frapper un coup mat, et le bruit d’un corps tombant lourdement sur le sol retentit sourd et funebre.

– Justice est faite, dit l’inconnu en se retournant vers le cercle effrayant, dont les regards avides avaient, a travers leurs suaires, dévoré ce spectacle.

– Ainsi, dit le président, tu approuves l’exécution qui vient d’avoir lieu ?

– Oui, si celui qui vient d’etre frappé fut véritablement coupable.

– Et tu boirais a la mort de tout homme qui, comme lui, trahirait les secrets de l’association sainte ?

– J’y boirais.

– Quelle que fut la boisson ?

– Quelle qu’elle fut.

– Apportez la coupe, dit le président.

L’un des deux bourreaux s’approcha alors du récipiendaire et lui présenta une liqueur rouge et tiede dans un crâne humain monté sur un pied de bronze.

L’inconnu prit la coupe des mains du bourreau, et la levant au-dessus de sa tete :

– Je bois, dit-il, a la mort de tout homme qui trahira les secrets de l’association sainte.

Puis abaissant la coupe a la hauteur de ses levres, il la vida jusqu’a la derniere goutte et la rendit froidement a celui qui la lui avait présentée.

Un murmure d’étonnement courut par l’assemblée, et les fantômes semblerent se regarder entre eux a travers leurs linceuls.

– C’est bien, dit le président. Le pistolet !

Un fantôme s’approcha du président, tenant d’une main un pistolet et de l’autre une balle de plomb et une charge de poudre.

A peine le récipiendaire daigna-t-il tourner les yeux de son côté.

– Tu promets donc obéissance passive a l’association sainte ? demanda le président.

– Oui.

– Meme si cette obéissance devait s’exercer sur toi-meme ?

– Celui qui entre ici n’est pas a lui, il est a tous.

– Ainsi, quelque ordre qu’il te soit donné par moi, tu obéiras ?

– J’obéirai.

– A l’instant meme ?

– A l’instant meme.

– Sans hésitation ?

– Sans hésitation.

– Prends ce pistolet et charge-le.

L’inconnu prit le pistolet, fit glisser la poudre dans le canon, l’assujettit avec une bourre, puis laissa tomber la balle, qu’il assura avec une seconde bourre, apres quoi il amorça l’arme.

Tous les sombres habitants de l’étrange demeure le regardaient avec un morne silence, qui n’était interrompu que par le bruit du vent se brisant aux angles des arceaux rompus.

– Le pistolet est chargé, dit froidement l’inconnu.

– En es-tu sur ? demanda le président.

Un sourire passa sur les levres du récipiendaire qui tira la baguette et la laissa couler dans le canon de l’arme qu’elle dépassa de deux pouces.

Le président s’inclina en signe qu’il était convaincu.

– Oui, dit-il, il est en effet chargé et bien chargé.

– Que dois-je en faire ? demanda l’inconnu.

– Arme-le.

L’inconnu arma le pistolet, et l’on entendit au milieu du profond silence qui accompagnait les intervalles du dialogue le craquement du chien.

– Maintenant, reprit le président, appuie la bouche du pistolet contre ton front.

Le récipiendaire obéit sans hésiter.

Le silence s’étendit sur l’assemblée, plus profond que jamais ; les lampes semblerent pâlir, ces fantômes étaient bien véritablement des fantômes, car pas un n’avait d’haleine.

– Feu, dit le président.

La détente partit, la pierre étincela sur la batterie ; mais la poudre du bassinet seule prit feu, et aucun bruit n’accompagna sa flamme éphémere.

Un cri d’admiration s’échappa de presque toutes les poitrines, et le président, par un mouvement instinctif, étendit la main vers l’inconnu.

Mais deux épreuves ne suffisaient point aux plus difficiles, et quelques voix crierent :

– Le poignard ! le poignard !

– Vous l’exigez ? demanda le président.

– Oui, le poignard ! le poignard ! reprirent les memes voix.

– Apportez donc le poignard, dit le président.

– C’est inutile, fit l’inconnu, en secouant la tete d’un air de dédain.

– Comment, inutile ? s’écria l’assemblée.

– Oui, inutile, reprit le récipiendaire d’une voix qui couvrait toutes les voix ; inutile, je vous le répete, car vous perdez un temps précieux.

– Que dites-vous la ? s’écria le président.

– Je dis que je sais tous vos secrets, que ces épreuves que vous me faites subir sont des jeux d’enfant, indignes d’occuper un instant des etre sérieux. Je dis que cet homme assassiné n’est point mort ; je dis que ce sang que j’ai bu était du vin renfermé dans une outre aplatie sur sa poitrine et caché sous ses vetements ; je dis que la poudre et les balles de ce pistolet sont tombées dans la crosse au moment ou, en armant le chien, j’ai fait jouer la bascule qui les engloutit. Reprenez donc votre arme impuissante, bonne a effrayer les lâches. Releve-toi donc, cadavre menteur : tu n’épouvanteras pas les forts.

Un cri terrible fit retentir les voutes.

– Tu connais nos mysteres ! s’écria le président ; tu es donc un voyant ou un traître ?

– Qui es-tu ? demanderent ensemble trois cents voix, en meme temps que vingt épées étincelaient aux mains des fantômes les plus proches, et par un mouvement régulier, comme eut été celui d’une phalange exercée, venaient s’abaisser et se réunir sur la poitrine de l’inconnu.

Mais lui, souriant, calme, relevant la tete en secouant sa chevelure sans poudre, et retenue par le seul ruban qu’on avait noué autour de son front :

Ego sum qui sum, dit-il, je suis celui qui est.

Puis il promena ses regards sur la muraille humaine qui l’entourait étroitement. A son regard dominateur les épées s’abaisserent par mouvements inégaux, selon que ceux que l’inconnu écrasait de ce regard cédaient instantanément a son influence ou essayaient de la combattre.

– Tu viens de prononcer une imprudente parole, dit le président, et sans doute tu ne l’as prononcée que parce que tu n’en connais point la portée.

L’étranger secoua la tete en souriant.

– J’ai répondu ce que je dois répondre, dit-il.

– D’ou viens-tu donc alors ? demanda le président.

– Je viens du pays d’ou vient la lumiere.

– Nos instructions annoncent cependant que tu viens de Suede.

– Qui vient de Suede peut venir d’orient, reprit l’étranger.

– Une seconde fois, nous ne te connaissons pas. Qui es-tu ?

– Qui je suis !… Soit, reprit l’inconnu ; je vous le dirai tout a l’heure, puisque vous feignez de ne me point comprendre ; mais auparavant je veux vous dire qui vous etes vous-memes.

Les fantômes tressaillirent, et leurs glaives s’entrechoquerent en passant de leur main gauche dans leur main droite et en se relevant a la hauteur de la poitrine de l’inconnu.

– D’abord, reprit l’étranger en étendant la main vers le président, toi qui te crois un dieu et qui n’es qu’un précurseur, toi le représentant des cercles suédois, je te dirai ton nom, pour n’avoir point besoin de te dire celui des autres. Swedenborg, les anges qui causent familierement avec toi ne t’ont-ils pas révélé que celui que tu attendais s’était mis en chemin ?

– C’est vrai, répondit le président en relevant son linceul pour mieux voir celui qui lui parlait ; ils me l’ont dit.

Et celui qui relevait son linceul, contre toutes les habitudes des rites de la société, montrait en le relevant le visage vénérable et la barbe blanchie d’un vieillard de quatre-vingts ans.

– Bien, reprit l’étranger, maintenant a ta gauche est le représentant du cercle anglais, qui préside la loge de la Calédonie. Salut, milord. Si le sang de votre aieule revit en vous, l’Angleterre peut espérer que la lumiere éteinte se rallumera.

Les épées s’abaisserent, la colere commençait a faire place a l’étonnement.

– Ah ! c’est vous, capitaine ? continua l’inconnu en s’adressant au dernier chef placé a la gauche du président ; dans quel port avez-vous laissé votre beau bâtiment, que vous aimez comme une maîtresse ? C’est une brave frégate, n’est-ce pas, que la Providence, et un nom qui portera bonheur a l’Amérique ?

Puis se retournant vers celui qui se tenait a la droite du président :

– A ton tour, dit-il, prophete de Zurich, voyons regarde-moi en face, toi qui as poussé jusqu’a la divination la science physionomique, et dis tout haut si dans les lignes de mon visage tu ne reconnais pas le témoignage de ma mission.

Celui auquel il s’adressait recula d’un pas.

– Allons, continua l’étranger en s’adressant a son voisin, allons, descendant de Pélage, il s’agit de chasser une seconde fois les Maures de l’Espagne. Ce sera chose facile si les Castillans n’ont point a tout jamais perdu l’épée du Cid.

Le cinquieme chef resta muet et immobile ; on eut dit que la voix de l’inconnu l’avait changé en pierre.

– Et a moi, reprit le sixieme chef, allant au-devant des paroles de l’inconnu, qui semblait l’oublier, a moi, n’as-tu rien a me dire ?

– Si fait, répondit le voyageur en fixant sur divination un de ces regards perçants qui fouillaient les cours ; si fait, j’ai a te dire ce que Jésus dit a Judas : je te le dirai tout a l’heure.

Celui auquel il s’adressait devint plus pâle que son linceul, tandis qu’un murmure courant par toute l’assemblée semblait demander compte au récipiendaire de cette étrange accusation.

– Tu oublies le représentant de la France, dit le président.

– Celui-la n’est point parmi nous, répondit l’étranger avec hauteur, et tu le sais bien, toi qui parles, puisque voila son siege vide. Maintenant rappelle-toi que les pieges font sourire celui qui voit dans les ténebres, qui agit malgré les éléments et qui vit malgré la mort.

– Tu es jeune, reprit le président, et tu parles avec l’autorité d’un dieu… Réfléchis bien, a ton tour : l’audace n’étourdit que les hommes irrésolus ou ignorants.

Un sourire de supreme dédain se dessina sur les levres de l’étranger.

– Vous etes tous irrésolus, dit-il, puisque vous ne pouvez agir sur moi ; vous etes tous ignorants, puisque vous ne savez pas qui je suis, tandis qu’au contraire je sais, moi, qui vous etes : donc je réussirais pres de vous rien qu’avec de l’audace ; mais a quoi sert l’audace a celui qui est tout-puissant ?

– La preuve de cette puissance, dit le président, la preuve, donnez-nous-la.

– Qui vous a convoqués ? demanda l’inconnu, passant du rôle d’interrogé a celui d’interrogateur.

– Le cercle supreme.

– Ce n’est pas sans but, dit l’étranger en se retournant vers le président et vers les cinq chefs, que vous etes venus, vous de Suede, vous de Londres, vous de New-York, vous de Zurich, vous de Madrid, vous de Varsovie, vous tous enfin, continua-t-il en s’adressant a la foule, des quatre parties du monde, pour vous réunir dans le sanctuaire de la foi terrible.

– Non, sans doute, répondit le président, nous venons au-devant de celui qui a fondé un empire mystérieux en orient, qui a réuni les deux hémispheres dans une communauté de croyances, qui a enlacé les mains fraternelles du genre humain.

– Y a-t-il un signe certain auquel vous puissiez le reconnaître ?

– Oui, dit le président, et Dieu a daigné me le dévoiler par l’intermédiaire de ses anges.

– Vous seul connaissez ce signe, alors ?

– Moi seul le connais.

– Vous n’avez révélé ce signe a personne ?

– A personne au monde.

– Dites-le tout haut.

Le président hésita.

– Dites, répéta l’étranger avec le ton du commandement, dites, car le moment de la révélation est venu !

– Il portera sur la poitrine, dit le chef supreme, une plaque de diamant, et sur cette plaque étincelleront les trois premieres lettres d’une devise connue de lui seul.

– Quelles sont ces trois lettres ?

– L. P. D.

L’étranger écarta d’un mouvement rapide sa redingote et son gilet, et sur sa chemise de fine batiste apparut, resplendissante comme une étoile de flamme, la plaque de diamant sur laquelle flamboyaient les trois lettres de rubis.

– LUI ! s’écria le président épouvanté ; serait-ce lui ?

– Celui que le monde attend ! dirent avec anxiété les chefs.

– Le Grand Cophte ! murmurerent trois cents voix.

– Eh bien ! s’écria l’étranger avec l’accent du triomphe, me croirez-vous maintenant quand je vous répéterai pour la seconde fois : Je suis celui qui est ?

– Oui, dirent les fantômes en se prosternant.

– Parlez, maître, dirent le président et les cinq chefs, le front incliné vers la terre ; parlez, et nous obéirons.


III. L P D

Il se fit un silence de quelques secondes, pendant lequel l’inconnu parut recueillir toutes ses pensées. Puis au bout d’un instant :

– Seigneurs, dit-il, vous pouvez déposer les épées qui fatiguent inutilement vos bras et me preter une oreille attentive ; car vous aurez beaucoup a apprendre dans le peu de paroles que je vais vous adresser.

L’attention redoubla.

– La source des grands fleuves est presque toujours divine, c’est pour cela qu’elle est inconnue ; comme le Nil, comme le Gange, comme l’Amazone, je sais ou je vais, mais j’ignore d’ou je viens ! Tout ce que je me rappelle, c’est que le jour ou les yeux de mon âme s’ouvrirent a la perception des objets extérieurs, je me trouvais dans Médine la ville sainte, courant a travers les jardins du muphti Salaaym.

« C’était un respectable vieillard que j’aimais comme mon pere, et qui cependant n’était point mon pere ; car, s’il me regardait avec tendresse, il ne me parlait qu’avec respect ; trois fois par jour il s’écartait pour laisser arriver jusqu’a moi un autre vieillard dont je ne prononce le nom qu’avec une reconnaissance melée d’effroi ; ce vieillard respectable, auguste réceptacle de toutes les sciences humaines, instruit par les sept esprits supérieurs dans tout ce qu’apprennent les anges pour comprendre Dieu, s’appelle Althotas ; il fut mon gouverneur, il fut mon maître ; il est encore mon ami, ami vénérable, car il a deux fois l’âge du plus âgé d’entre vous. »

Ce langage solennel, ces gestes majestueux, cet accent onctueux et sévere a la fois, produisirent sur l’assemblée une de ces impressions qui se résolvent en longs frémissements d’anxiété.

Le voyageur continua :

– Lorsque j’atteignis ma quinzieme année, j’étais déja initié aux principaux mysteres de la nature. Je savais la botanique, non pas cette science étroite que chaque savant circonscrit a l’étude du coin du monde qu’il habite, mais je connaissais les soixante mille familles de plantes qui végetent par tout l’univers. Je savais, quand mon maître m’y forçait, en m’imposant les mains sur le front et en faisant descendre dans mes yeux fermés un rayon de la lumiere céleste, je savais, par ma contemplation presque surnaturelle, plonger mon regard sous le flot des mers, et classer ces monstrueuses et indescriptibles végétations qui flottent et se balancent sourdement entre deux couches d’eau vaseuse, et couvrent de leurs rameaux gigantesques le berceau de tous ces monstres hideux et presque sans forme que la vue de l’homme n’a jamais atteints, et que Dieu doit avoir oubliés depuis le jour ou les anges rebelles forcerent a les créer son pouvoir un instant vaincu.

« Je m’étais en outre adonné aux langues mortes et vivantes. Je connaissais tous les idiomes qui se parlent depuis le détroit des Dardanelles jusqu’au détroit de Magellan. Je lisais ces mystérieux hiéroglyphes écrits sur ces livres de granit qu’on appelle les pyramides. J’embrassais toutes les connaissances humaines, depuis Sanchoniathon jusqu’a Socrate, depuis Moise jusqu’a saint Jérôme, depuis Zoroastre jusqu’a Agrippa.

« J’avais étudié la médecine non seulement dans Hippocrate, dans Galien, dans Averrhoës, mais encore avec ce grand maître qu’on appelle la nature. J’avais surpris les secrets des Cophtes et des Druses. J’avais recueilli les semences fatales et les semences heureuses. Je pouvais, quand le simoun et l’ouragan passaient sur ma tete, livrer a leur souffle des graines qui allaient porter loin de moi la mort ou la vie, selon que j’avais condamné ou béni la contrée vers laquelle je tournais mon visage courroucé ou souriant.

« Ce fut au milieu de ces études, de ces travaux, de ces voyages, que j’atteignis ma vingtieme année.

« Un jour mon maître vint me trouver dans la grotte de marbre ou je me retirais pendant la grande chaleur du jour. Son visage était a la fois austere et souriant… Il tenait a la main un flacon.

« – Acharat, me dit-il, je t’ai toujours dit que rien ne naissait, que rien ne mourait dans le monde ; que le berceau et le cercueil étaient freres ; qu’il manquait seulement a l’homme, pour voir clair dans ses existences passées, cette lucidité qui le fera l’égal de Dieu, puisque, du jour ou il aura acquis cette lucidité, il se sentira immortel comme Dieu. Eh bien ! j’ai trouvé le breuvage qui dissipe les ténebres, en attendant que je trouve celui qui chasse la mort. Acharat, j’ai bu hier ce qui manque a ce flacon ; bois le reste aujourd’hui.

« J’avais une grande confiance, j’avais une vénération supreme dans mon digne maître, et cependant ma main trembla en touchant le flacon que me présentait Althotas, comme la main d’Adam dut trembler en touchant la pomme que lui offrait Eve.

« – Bois, me dit-il en souriant.

« Alors il m’imposa les mains sur la tete, comme il avait coutume de le faire lorsqu’il voulait momentanément me douer de la double vue.

« – Dors, me dit-il, et souviens-toi.

« Je m’endormis aussitôt. Alors je revai que j’étais couché sur un bucher de bois de santal et d’aloes ; un ange qui passait, portant de l’orient a l’occident la volonté du Seigneur, toucha mon bucher du bout de l’aile, et mon bucher prit feu. Mais, chose étrange, au lieu d’etre ému par la crainte, au lieu de redouter cette flamme, je m’étendis voluptueusement au milieu des langues ardentes, comme fait le phénix, qui vient puiser une nouvelle vie au principe de toute vie.

« Alors tout ce qu’il y avait de matériel en moi disparut, l’âme seule resta, conservant la forme du corps, mais transparente, impalpable, plus légere que l’atmosphere ou nous vivons, et au-dessus de laquelle elle s’éleva. Alors, comme Pythagore, qui se souvenait avoir été au siege de Troie, je me souvins des trente-deux existences que j’avais déja vécues.

« Je vis passer sous mes yeux les siecles, comme une série de grands vieillards. Je me reconnus sous les différents noms que j’avais portés depuis le jour de ma premiere naissance jusqu’a celui de ma derniere mort, car, vous le savez, mes freres, et c’est un des points les plus positifs de notre croyance, les âmes, ces innombrables émanations de la divinité, qui a chacun de ses souffles s’échappent de la poitrine de Dieu, les âmes remplissent l’air, elles se distribuent en une nombreuse hiérarchie, depuis les âmes sublimes jusqu’aux âmes inférieures, et l’homme qui, a l’heure de sa naissance, aspire, au hasard peut-etre, une de ces âmes préexistantes, la rend a l’heure de son trépas a une carriere nouvelle et a de successives transformations. »

Celui qui parlait ainsi parlait avec un accent si convaincu, ses yeux se levaient au ciel avec un regard si sublime, qu’a cette période de sa pensée résumant toute sa croyance, il fut interrompu par un murmure d’admiration ; l’étonnement faisait place a l’admiration, comme la colere avait fait place a l’étonnement.

– Quand je me réveillai, continua l’illuminé, je sentis que j’étais plus qu’un homme ; je compris que j’étais presque un dieu.

« Alors je résolus de vouer non seulement mon existence actuelle, mais encore toutes les existences qui me restent a vivre, au bonheur de l’humanité.

« Le lendemain, comme s’il eut deviné mon projet, Althotas vint a moi et me dit :

« – Mon fils, il y a vingt ans que votre mere expira en vous donnant le jour ; depuis vingt ans un obstacle invincible empeche votre illustre pere de se révéler a vous ; nous allons reprendre nos voyages ; votre pere sera parmi ceux que nous rencontrerons, il vous embrassera, mais vous ignorerez qu’il vous a embrassé.

« Ainsi tout en moi, comme dans les élus du Seigneur, devait etre mystérieux : passé, présent, avenir.

« Je dis adieu au muphti Salaaym qui me bénit et me combla de présents ; puis nous nous joignîmes a une caravane qui partait pour Suez.

« Pardon, seigneurs, si je m’émeus a ce souvenir ; un jour, un homme vénérable m’embrassa, et je ne sais quel tressaillement étrange remua tout mon etre quand je sentis battre son cour.

« C’était le chérif de La Mecque, prince tres magnifique et tres illustre. Il avait vu des batailles, et, d’un geste de son bras, il courbait les tetes de trois millions d’hommes. Althotas se détourna pour ne pas s’émouvoir, pour ne point se trahir peut-etre, et nous continuâmes notre chemin.

« Nous nous enfonçâmes en Asie ; nous remontâmes le Tigre, nous visitâmes Palmyre, Damas, Smyrne, Constantinople, Vienne, Berlin, Dresde, Moscou, Stockholm, Pétersbourg, New-York, Buenos-Ayres, Le Cap, Aden ; puis, nous retrouvant presque au point d’ou nous étions partis, nous gagnâmes l’Abyssinie, nous descendîmes le Nil, nous abordâmes a Rhodes, puis a Malte ; un navire était venu au-devant du nôtre a vingt lieues en mer, et deux chevaliers de l’ordre, m’ayant salué et ayant embrassé Althotas, nous avaient conduits triomphalement au palais du grand maître Pinto.

« Sans doute, vous allez me demander, seigneurs, comment le musulman Acharat était reçu avec tant d’honneur par ceux-la meme qui jurent dans leurs voux l’extermination des infideles. C’est qu’Althotas, catholique et chevalier de Malte lui-meme, ne m’avait jamais parlé que d’un Dieu puissant, universel, ayant, avec l’aide des anges ses ministres, établi l’harmonie générale, et ayant donné a ce tout harmonieux le beau, le grand nom de Cosmos. J’étais théosophe enfin.

« Mes voyages étaient achevés ; mais la vue de toutes ces villes aux noms divers, aux mours opposées, ne m’avait causé aucun étonnement : c’est que rien n’était nouveau pour moi sous le soleil ; c’est que pendant le cours des trente-deux existences que j’avais déja vécu, j’avais déja visité les memes villes ; c’est que la seule chose qui me frappa, c’étaient les changements qui s’étaient opérés parmi les hommes qui les peuplaient. Alors, je pus planer en esprit au-dessus des événements et suivre la marche de l’humanité. Je vis que tous les esprits tendaient au progres, que le progres menait a la liberté. Je vis que tous les prophetes apparus successivement avaient été suscités par le Seigneur pour soutenir la marche chancelante de l’humanité, qui, partie aveugle de son berceau, fait chaque siecle un pas vers la lumiere : les siecles sont les jours des peuples.

« Alors je me suis dit que tant de choses sublimes ne m’avaient pas été révélées pour que je les ensevelisse en moi, que c’est vainement que la montagne renferme ses filons d’or et que l’océan cache ses perles ; car le mineur obstiné pénetre au fond de la montagne ; car le plongeur descend dans les profondeurs de l’océan, et que mieux valait, au lieu de faire comme l’océan et la montagne, faire comme le soleil, c’est-a-dire secouer mes splendeurs sur le monde.

« Vous comprenez donc maintenant, n’est-ce pas, que ce n’est point pour accomplir de simples rites maçonniques que je suis venu d’orient. Je suis venu pour vous dire : Freres, empruntez les ailes et les yeux de l’aigle, élevez-vous au-dessus du monde, gagnez avec moi la cime de la montagne ou Satan emporta Jésus, et jetez les yeux sur les royaumes de la terre.

« Les peuples forment une immense phalange ; nés a différentes époques et dans des conditions diverses, ils ont pris leurs rangs et doivent arriver, chacun a son tour, au but pour lequel ils ont été créés. Ils marchent incessamment, quoiqu’ils semblent se reposer, et s’ils reculent par hasard, ce n’est pas qu’ils vont en arriere, c’est qu’ils prennent un élan pour franchir quelque obstacle ou bien pour briser quelque difficulté.

« La France est a l’avant-garde des nations ; mettons-lui un flambeau a la main. Ce flambeau dut-il etre une torche, la flamme qui la dévorera sera un salutaire incendie, puisqu’il éclairera le monde.

« C’est pour cela que le représentant de la France manque ici ; peut-etre eut-il reculé devant sa mission… Il faut un homme qui ne recule devant rien… j’irai en France.

– Vous irez en France ? reprit le président.

– Oui, c’est le poste le plus important… je le prends pour moi ; c’est l’ouvre la plus périlleuse… je m’en charge.

– Alors vous savez ce qui se passe en France ? reprit le président.

L’illuminé sourit.

– Je le sais, car je l’ai préparé moi-meme : un roi vieux, timoré, corrompu, moins vieux, moins désespéré encore que la monarchie qu’il représente, siege sur le trône de France. Quelques années a peine lui restent a vivre. Il faut que l’avenir soit convenablement disposé par nous pour le jour de sa mort. La France est la clef de voute de l’édifice ; que les six millions de mains qui se levent a un signe du cercle supreme déracinent cette pierre, et l’édifice monarchique s’écroulera, et le jour ou l’on saura qu’il n’y a plus de roi en France, les souverains de l’Europe, les plus insolemment assis sur leur trône, sentiront le vertige leur monter au front, et d’eux-memes ils s’élanceront dans l’abîme qu’aura creusé ce grand écroulement du trône de saint Louis.

– Pardon, tres vénérable maître, interrompit le chef qui se tenait a la droite du président, et qu’a son accent d’un germanisme montagnard on pouvait reconnaître pour Suisse, votre intelligence a sans doute tout calculé ?

– Tout, répondit laconiquement le grand Cophte.

– Et cependant, le tres vénérable maître m’excusera de lui parler ainsi ; mais sur la cime de nos montagnes, dans le fond de nos vallées, sur les rives de nos lacs, nous sommes habitués a parler aussi librement que parlent le souffle du vent et le murmure des eaux ; cependant, je le répete, je crois le moment inopportun, car voici qu’un grand événement se prépare, et auquel la monarchie française devra sa régénération. J’ai vu, moi qui ai l’honneur de vous parler, tres vénérable grand maître, j’ai vu une fille de Marie-Thérese se diriger en grande pompe vers la France, pour unir le sang de dix-sept Césars avec celui du successeur de soixante et un rois ; et les peuples se réjouissaient aveuglément, comme ils font toujours lorsqu’on relâche ou qu’on dore leur joug. Je le répete donc en mon nom et au nom de mes freres, je crois le moment inopportun.

Chacun se tourna plein de recueillement vers celui qui affrontait avec tant de calme et tant de hardiesse a la fois le mécontentement du grand maître.

– Parle, frere, dit le grand Cophte, sans paraître ému, ton avis sera suivi s’il est bon. Nous autres, élus de Dieu, nous ne repoussons personne et nous ne sacrifions point l’intéret d’un monde au froissement de notre amour-propre.

Le député de la Suisse poursuivit au milieu d’un profond silence :

– Dans mes études j’ai réussi, tres vénérable grand maître, a me convaincre d’une vérité : c’est que toujours la physionomie des hommes révele a l’oil qui sait y lire leurs vices et leurs vertus. L’homme compose son visage, il adoucit son regard, il fait sourire ses levres ; tous ces mouvements musculaires sont en sa puissance ; mais le type principal de son caractere reste en saillie, lisible et irréfragable témoignage de ce qui se passe dans son cour. Ainsi le tigre, lui aussi, a de charmants sourires et de caressantes oillades ; mais a son front bas, a ses pommettes saillantes, a son occiput énorme, a son rictus sanglant, vous le reconnaissez tigre. Le chien, de son côté, fronce le sourcil, montre ses dents et joue la rage ; mais a son oil doux et franc, a sa face intelligente, a sa démarche obséquieuse, vous le reconnaissez serviable et amical. Dieu a écrit sur les faces de chaque créature son nom et sa qualité. Eh bien ! moi, j’ai lu sur le front de la jeune fille qui doit régner en France la fierté, le courage et la charité si tendre des filles d’Allemagne ; j’ai lu sur le visage du jeune homme qui sera son époux le sang-froid calme, la mansuétude chrétienne et l’esprit minutieux de l’observateur. Or comment un peuple, et surtout ce peuple français qui n’a pas de mémoire pour le mal et qui n’oublie jamais le bien, puisqu’il lui a suffi de Charlemagne, de saint Louis et de Henri IV pour sauvegarder vingt rois lâches et cruels ; comment un peuple qui espere toujours et qui ne désespere jamais, n’aimerait-il pas une reine jeune, belle et bonne, un roi doux, clément et bon administrateur, apres l’ere désastreuse et dilapidatrice de Louis XV, apres ses publiques orgies et ses sournoises vengeances, apres le regne des Pompadour et des du Barry ! La France ne bénira-t-elle pas des princes qui seront le modele des vertus que j’ai citées, et qui apporteront en dot la paix européenne ? Voila que la dauphine, Marie-Antoinette, va traverser la frontiere ; l’autel et le lit nuptial s’appretent a Versailles ; est-ce bien le moment de commencer par la France et pour la France, votre ouvre de réformation ? Pardonnez-moi encore, mais j’ai du dire, tres vénérable seigneur, ce que je pensais au fond de l’âme, et ce que je crois de mon devoir de soumettre a votre infaillible sagesse.

A ces mots, celui qui venait de parler, et que l’inconnu avait désigné sous le nom de l’apôtre de Zurich, s’inclina, recueillant le murmure flatteur des approbations unanimes, et attendit la réponse du grand Cophte.

Elle ne se fit point attendre, et celui-ci reprit aussitôt :

– Si vous lisez dans les physionomies, tres illustre frere, dit-il, moi je lis dans l’avenir. Marie-Antoinette est fiere ; elle s’entetera dans la lutte et périra sous nos attaques. Le dauphin Louis-Auguste est bon et clément ; il faiblira dans la lutte et périra comme sa femme et avec sa femme ; seulement ils périront chacun par la vertu ou le défaut contraire. Ils s’estiment en ce moment, nous ne leur donnerons pas le temps de s’aimer, et dans un an ils se mépriseront. D’ailleurs, pourquoi délibérer, freres, pour savoir de quel côté vient la lumiere quand cette lumiere m’est révélée, a moi ; quand je viens d’orient, conduit comme les bergers par cette étoile qui annonce une seconde régénération ? Demain je me mets a l’ouvre, et avec votre concours je vous demande vingt ans pour accomplir notre ouvre ; vingt ans suffiront si nous marchons unis et forts vers un meme but.

– Vingt ans ! murmurerent plusieurs fantômes, c’est bien long !

Le grand Cophte se retourna vers ces impatients.

– Oui, sans doute, dit-il, c’est bien long pour quiconque se figure qu’on tue un principe comme on tue un homme, avec le couteau de Jacques Clément ou avec le canif de Damiens. Insensés !… le couteau tue l’homme, c’est vrai ; mais, pareil a l’acier régénérateur, il tranche un rameau pour en faire jaillir dix autres de la souche, et a la place du cadavre royal couché dans son tombeau, il suscite un Louis XIII, tyran stupide ; un Louis XIV, despote intelligent ; un Louis XV, idole arrosée des pleurs et du sang de ses adorateurs, comme ces monstrueuses divinités que j’ai vues dans l’Inde écraser avec un monotone sourire les femmes et les enfants qui jettent des guirlandes sur les roues de leur char. Ah ! vous trouvez que c’est trop de vingt ans pour effacer le nom de roi du cour de trente millions d’hommes, qui naguere encore offraient a Dieu la vie de leurs enfants pour racheter celle du petit roi Louis XV ! Ah ! vous croyez que c’est une tâche facile que de rendre odieuse a la France ces fleurs de lis qui, radieuses comme les étoiles du ciel, caressantes comme les parfums de la fleur qu’elles rappellent, ont porté durant mille ans la lumiere, la charité, la victoire, dans tous les coins du monde ! Essayez donc, mes freres, essayez : ce n’est pas vingt ans que je vous donne, moi, c’est un siecle !

« Vous etes épars, tremblants, ignorés les uns des autres ; moi seul sais tous vos noms ; moi seul estime, pour en faire un tout, vos valeurs divisées ; moi seul suis la chaîne qui vous relie dans un grand noud fraternel. Eh bien ! je vous le dis, philosophes, économistes, idéologues, je veux que dans vingt ans ces principes, que vous murmurez a voix basse au foyer de la famille, que vous écrivez, l’oil inquiet, a l’ombre de vos vieilles tours, que vous vous confiez les uns aux autres, le poignard a la main, pour frapper du poignard le traître ou l’imprudent qui répéterait vos paroles plus haut que vous ne le dites ; je veux – ces principes– que vous les proclamiez tout haut dans la rue, que vous les imprimiez au grand jour, que vous les fassiez répandre dans toute l’Europe par des émissaires pacifiques, ou au bout des baionnettes de cinq cent mille soldats qui se leveront, combattants le la liberté, avec ces principes écrits sur leurs étendards ; enfin je veux que vous, qui tremblez au nom de la tour de Londres ; vous, au nom des cachots de l’Inquisition ; moi, au nom de cette Bastille que je vais affronter, je veux que nous riions de pitié en foulant du pied les ruines de ces effrayantes prisons, sur lesquelles danseront vos femmes et vos enfants. Eh bien ! tout cela ne peut se faire qu’apres la mort, non pas du monarque, mais de la monarchie, qu’apres le mépris des pouvoirs religieux, qu’apres l’oubli complet de toute infériorité sociale, qu’apres l’extinction enfin des castes aristocratiques et la division des biens seigneuriaux. Je demande vingt ans pour détruire un vieux monde et reconstruire un monde nouveau, vingt ans, c’est-a-dire vingt secondes de l’éternité, et vous dites que c’est trop ! »

Un long murmure d’admiration et d’assentiment succéda au discours du sombre prophete. Il était évident qu’il avait conquis toutes les sympathies de ces mystérieux mandataires de la pensée européenne.

Le grand Cophte jouit un instant de son triomphe ; puis, lorsqu’il le sentit complet, il reprit :

– Maintenant, freres, voyons, maintenant que je vais attaquer le lion dans son antre ; maintenant que je vais vouer ma vie contre la liberté du monde, que ferez-vous pour le succes de la cause a laquelle nous avons voué notre vie, notre fortune et notre liberté ? Que ferez-vous ? dites. Voila ce que je suis venu vous demander.

Un silence, effrayant a force de solennité ; succéda a ces paroles. On ne voyait dans la sombre salle que d’immobiles fantômes absorbés dans la pensée austere qui devait ébranler vingt trônes.

Les six chefs se détacherent des groupes et revinrent, apres quelques minutes de délibération, vers le chef supreme.

Le président parla le premier.

– Moi, dit-il, je représente la Suede. Au nom de la Suede, j’offre, pour défaire le trône de Wasa, les mineurs qui ont élevé le trône de Wasa, plus cent mille écus d’argent.

Le grand Cophte tira ses tablettes et y inscrivit l’offre qui venait de lui etre faite.

Celui qui était a la gauche du président parla a son tour.

– Moi, dit-il, envoyé des cercles irlandais et écossais, je ne puis rien promettre au nom de l’Angleterre, que nous trouverons ardente a nous combattre ; mais au nom de la pauvre Irlande, mais au nom de la pauvre Écosse, je promets une contribution de trois mille hommes et de trois mille couronnes par an.

Le chef supreme écrivit cette offre a côté de l’offre précédente.

– Et vous ? dit-il au troisieme chef.

– Moi, répondit celui-ci, dont la vigueur et la rude activité se trahissaient sous la robe genante de l’initié, moi, je représente l’Amérique, dont chaque pierre, chaque arbre, chaque goutte d’eau, chaque goutte de sang appartient a la révolte. Tant que nous aurons de l’or, nous le donnerons ; tant que nous aurons du sang, nous le verserons ; seulement nous ne pouvons agir que lorsque nous serons libres. Divisés, parqués, numérotés comme nous sommes, nous représentons une chaîne gigantesque aux anneaux séparés. Il faudrait qu’une main puissante soudât les deux premiers chaînons, les autres se souderaient bien d’eux-memes. C’est donc par nous qu’il faudrait commencer, tres vénérable maître. Si vous voulez faire les Français libres de la royauté, faites-nous d’abord libres de la domination étrangere.

– Ainsi sera-t-il fait, répondit le grand Cophte ; vous serez libres les premiers, et la France vous y aidera. Dieu a dit dans toutes les langues : « Aidez-vous les uns les autres. » Attendez donc. Pour vous, frere, au moins, l’attente ne sera pas longue, je vous en réponds.

Puis il se tourna vers le député de la Suisse.

– Moi, dit celui-ci, je ne puis rien promettre que ma contribution personnelle. Les fils de notre république sont depuis longtemps les alliés de la monarchie française ; ils lui vendent leur sang depuis Marignan et Pavie ; ce sont de fideles débiteurs : ils livreront ce qu’ils ont vendu. Pour la premiere fois, tres vénérable grand maître, j’ai honte de notre loyauté.

– Soit, répondit le grand Cophte, nous vaincrons sans eux et malgré eux. A votre tour, député de l’Espagne.

– Moi, dit celui-ci, je suis pauvre, je n’ai que trois mille freres a donner ; mais ils contribueront chacun pour mille réaux par an. L’Espagne est un pays paresseux, ou l’homme sait dormir sur un lit de douleurs, pourvu qu’il dorme.

– Bien, dit le Cophte. Et vous ?

– Moi, répondit celui auquel il s’adressait, moi, je représente la Russie et les cercles polonais. Nos freres sont des riches mécontents ou de pauvres serfs voués a un travail sans repos et a une mort prématurée. Je ne puis rien promettre au nom des serfs, puisqu’ils ne possedent rien, pas meme la vie ; mais je promets pour trois mille riches vingt louis par chaque tete pour chaque année.

Les autres députés vinrent a leur tour : chacun représentait soit un petit royaume, soit une grande principauté, soit un pauvre État, chacun fit inscrire son offre sur les tablettes du chef supreme et s’engagea par serment a tenir ce qu’il avait promis.

– Maintenant, dit le grand Cophte, le mot d’ordre, symbolisé par les trois lettres auxquelles vous m’avez reconnu, déja donné dans une partie de l’univers, va se répandre dans l’autre. Que chaque initié porte ces trois lettres non seulement dans son cour, mais sur son cour, car nous souverain maître des loges d’orient et d’occident, nous ordonnons la ruine des lis. Je te l’ordonne, a toi frere de Suede, a toi frere d’Écosse, a toi frere d’Amérique, a toi frere de Suisse, a toi frere d’Espagne, et a toi frere de Russie, LILIA PEDIBUS DESTRUE.

Une acclamation puissante comme la voix de la mer mugit au fond de l’antre, et s’échappa en rafales lugubres dans les gorges de la montagne.

– Et maintenant, au nom du pere et du maître, retirez-vous, dit le chef supreme quand le murmure eut été apaisé, regagnez avec ordre les souterrains qui aboutissent aux carrieres du Mont-Tonnerre, et les uns par la riviere, les autres par le bois, le reste par la vallée, dispersez-vous avant le lever du soleil. Vous me reverrez encore une fois et ce sera le jour de notre triomphe. Allez !

Puis il termina cette allocution par un geste maçonnique que comprirent seuls les six chefs principaux, de sorte qu’ils demeurerent autour du grand Cophte, apres que les initiés d’ordre inférieur eurent disparu.

Alors le chef supreme prit le Suédois a part.

– Swedenborg, lui dit-il, tu es véritablement un homme inspiré, et Dieu te remercie par ma voix. Envoie l’argent en France a l’adresse que je t’indiquerai.

Le président salua humblement et s’éloigna stupéfait de cette seconde vue qui avait révélé son nom au grand Cophte.

– Salut, brave Fairfax, continua-t-il, vous etes le digne fils de votre aieul. Recommandez-moi au souvenir de Washington la premiere fois que vous lui écrirez.

Fairfax s’inclina a son tour, et se retira sur le pas de Swedenborg.

– Viens, Paul Jones, dit le Cophte a l’Américain, viens, car tu as bien parlé ; j’attendais cela de toi Tu seras un des héros de l’Amérique. Qu’elle et toi se tiennent prets au premier signal.

Et l’Américain, frissonnant comme sous le souffle d’un dieu, se retira a son tour.

– A toi, Lavater, continua l’élu ; abjure les théories, car il est temps de passer a la pratique ; n’étudie plus ce qu’est l’homme, mais ce que l’homme peut etre. Va, et malheur a ceux de tes freres qui se leveront contre nous, car la colere du peuple sera rapide et dévorante comme celle de Dieu !

Le député suisse s’inclina tremblant et disparut.

– Écoute-moi, Ximénes, fit ensuite le Cophte s’adressant a celui qui avait parlé au nom de l’Espagne ; tu es zélé, mais tu te défies ; ton pays dort, dis-tu ; mais c’est parce qu’on ne le réveille pas. Va, la Castille est toujours la patrie du Cid.

Le dernier s’avança a son tour ; mais il n’avait pas fait trois pas que le Cophte l’avait arreté du geste.

– Toi, Scieffort de Russie, tu trahiras ta cause avant un mois ; mais dans un mois tu seras mort.

L’envoyé moscovite tomba a genoux ; mais le grand Cophte le releva d’un geste de menace, et le condamné de l’avenir sortit en chancelant.

Alors, resté seul, l’homme étrange que nous avons introduit dans ce drame pour en etre le principal personnage regarda autour de lui, et voyant la salle de réception vide et silencieuse, il ferma sa redingote de velours noir aux boutonnieres brodées, assura son chapeau sur sa tete, poussa le ressort de la porte de bronze qui s’était refermée derriere lui, s’engagea dans les défilés de la montagne comme si depuis longtemps ces défilés lui étaient connus ; puis, arrivé a la foret, quoiqu’il n’eut ni guide, ni lumiere, il la franchit comme si une main invisible le guidait.

Arrivé de l’autre côté de la lisiere du bois, il chercha des yeux son cheval, et ne le voyant point, il écouta : il lui sembla alors entendre un hennissement lointain. Un coup de sifflet modulé d’une certaine façon sortit alors de la bouche du voyageur. Un instant apres on eut pu voir Djérid accourir dans l’ombre, fidele et obéissant comme un chien joyeux. Le voyageur s’élança légerement sur lui, et tous deux, emportés d’une course rapide, disparurent bientôt, confondus avec la bruyere sombre qui s’étend entre Danenfels et la cime du Mont-Tonnerre.