La Dame de Monsoreau - Tome I - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1846

La Dame de Monsoreau - Tome I darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka La Dame de Monsoreau - Tome I - Alexandre Dumas

La suite de «La reine Margot». Située entre le 9 février 1578 et le 19 aout 1579, l'action s'ouvre sur le mariage de Saint-Luc, ex-amant de la reine Margot et favori d'Henri III, rappelé de Pologne pour succéder a Charles IX. Chicot, personnage central de la trilogie, déjoue avec maestria les conspirations contre le roi qui se succedent. Sur ce fond d'intrigues, se déroule l'histoire des amours de Diane de Méridor, dame de Montsoreau, et du beau Bussy d'Amboise...

Opinie o ebooku La Dame de Monsoreau - Tome I - Alexandre Dumas

Fragment ebooka La Dame de Monsoreau - Tome I - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre 1 - Les noces de Saint-Luc.

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Les noces de Saint-Luc.

 

Le dimanche gras de l’année 1578, apres la fete du populaire, et tandis que s’éteignaient dans les rues les rumeurs de la joyeuse journée, commençait une fete splendide dans le magnifique hôtel que venait de se faire bâtir, de l’autre côté de l’eau et presque en face du Louvre, cette illustre famille de Montmorency qui, alliée a la royauté de France, marchait l’égale des familles princieres. Cette fete particuliere, qui succédait a la fete publique, avait pour but de célébrer les noces de François d’Épinay de Saint-Luc, grand ami du roi Henri III et l’un de ses favoris les plus intimes, avec Jeanne de Cossé-Brissac, fille du maréchal de France de ce nom.

Le repas avait eu lieu au Louvre, et le roi, qui avait consenti a grand’peine au mariage, avait paru au festin avec un visage sévere qui n’avait rien d’approprié a la circonstance. Son costume, en outre, paraissait en harmonie avec son visage : c’était ce costume marron foncé sous lequel Clouet nous l’a montré assistant aux noces de Joyeuse, et cette espece de spectre royal, sérieux jusqu’a la majesté, avait glacé d’effroi tout le monde, et surtout la jeune mariée, qu’il regardait fort de travers toutes les fois qu’il la regardait.

Cependant cette attitude sombre du roi, au milieu de la joie de cette fete, ne semblait étrange a personne ; car la cause en était un de ces secrets de cour que tout le monde côtoie avec précaution, comme ces écueils a fleur d’eau auxquels on est sur de se briser en les touchant.

A peine le repas terminé, le roi s’était levé brusquement, et force avait été aussitôt a tout le monde, meme a ceux qui avouaient tout bas leur désir de rester a table, de suivre l’exemple du roi. Alors Saint-Luc avait jeté un long regard sur sa femme, comme pour puiser du courage dans ses yeux, et, s’approchant du roi :

– Sire, lui dit-il, Votre Majesté me fera-t-elle l’honneur d’accepter les violons que je veux lui donner a l’hôtel de Montmorency ce soir ?

Henri III s’était alors retourné avec un mélange de colere et de chagrin, et, comme Saint-Luc, courbé devant lui, l’implorait avec une voix des plus douces et une mine des plus engageantes :

– Oui, monsieur, avait-il répondu, nous irons, quoique vous ne méritiez certainement pas cette preuve d’amitié de notre part.

Alors mademoiselle de Brissac, devenue madame de Saint-Luc, avait remercié humblement le roi. Mais Henri avait tourné le dos sans répondre a ses remercîments.

– Qu’a donc le roi contre vous, monsieur de Saint-Luc ? avait alors demandé la jeune femme a son mari.

– Belle amie, répondit Saint-Luc, je vous raconterai cela plus tard, quand cette grande colere sera dissipée.

– Et se dissipera-t-elle ? demanda Jeanne.

– Il le faudra bien, répondit le jeune homme.

Mademoiselle de Brissac n’était point encore assez madame de Saint-Luc pour insister ; elle renfonça sa curiosité au fond de son cour, se promettant de trouver, pour dicter ses conditions, un moment ou Saint-Luc serait bien obligé de les accepter.

On attendait donc Henri III a l’hôtel de Montmorency au moment ou s’ouvre l’histoire que nous allons raconter a nos lecteurs. Or il était onze heures déja, et le roi n’était pas encore arrivé.

Saint-Luc avait convié a ce bal tout ce que le roi et tout ce que lui-meme comptait d’amis ; il avait compris dans les invitations les princes et les favoris des princes, particulierement ceux de notre ancienne connaissance, le duc d’Alençon, devenu duc d’Anjou a l’avenement de Henri III au trône ; mais M. le duc d’Anjou, qui ne s’était pas trouvé au festin du Louvre, semblait ne pas devoir se trouver davantage a la fete de l’hôtel Montmorency.

Quant au roi et a la reine de Navarre, ils s’étaient, comme nous l’avons dit dans un ouvrage précédent, sauvés dans le Béarn, et faisaient de l’opposition ouverte en guerroyant a la tete des huguenots.

M. le duc d’Anjou, selon son habitude, faisait aussi de l’opposition, mais de l’opposition sourde et ténébreuse, dans laquelle il avait toujours soin de se tenir en arriere, tout en poussant en avant ceux de ses amis que n’avait point guéris l’exemple de la Mole et de Coconnas, dont nos lecteurs, sans doute, n’ont point encore oublié la terrible mort.

Il va sans dire que ses gentilshommes et ceux du roi vivaient dans une mauvaise intelligence qui amenait au moins deux ou trois fois par mois des rencontres, dans lesquelles il était bien rare que quelqu’un des combattants ne demeurât point mort sur la place, ou tout au moins grievement blessé.

Quant a Catherine, elle était arrivée au comble de ses voux. Son fils bien-aimé était parvenu a ce trône qu’elle ambitionnait tant pour lui, ou plutôt pour elle ; et elle régnait sous son nom, tout en ayant l’air de se détacher des choses de ce monde et de n’avoir plus souci que de son salut.

Saint-Luc, tout inquiet de ne voir arriver aucune personne royale, cherchait a rassurer son beau-pere, fort ému de cette menaçante absence. Convaincu, comme tout le monde, de l’amitié que le roi Henri portait a Saint-Luc, il avait cru s’allier a une faveur, et voila que sa fille, au contraire, épousait quelque chose comme une disgrâce. Saint-Luc se donnait mille peines pour lui inspirer une sécurité que lui-meme n’avait pas, et ses amis Maugiron, Schomberg et Quélus, vetus de leurs plus magnifiques costumes, tout roides dans leurs pourpoints splendides, et dont les fraises énormes semblaient des plats supportant leur tete, ajoutaient encore a ses transes par leurs ironiques lamentations.

– Eh ! mon Dieu ! mon pauvre ami, disait Jacques de Levis, comte de Quélus, je crois, en vérité, que pour cette fois tu es perdu. Le roi t’en veut de ce que tu t’es moqué de ses avis, et M. d’Anjou t’en veut de ce que tu t’es moqué de son nez.[1]

– Mais non, répondit Saint-Luc, tu te trompes, Quélus, le roi ne vient pas parce qu’il a été faire un pelerinage aux Minimes du bois de Vincennes, et le duc d’Anjou est absent parce qu’il est amoureux de quelque femme que j’aurai oublié d’inviter.

– Allons donc, dit Maugiron, as-tu vu la mine que faisait le roi a dîner ? Est-ce la la physionomie paterne d’un homme qui va prendre le bourdon pour faire un pelerinage ? Et quant au duc d’Anjou, son absence personnelle, motivée par la cause que tu dis, empecherait-elle ses Angevins de venir ? En vois-tu un seul ici ? Regarde, éclipse totale, pas meme ce tranche-montagne de Bussy.

– Heu ! messieurs, disait le duc de Brissac en secouant la tete d’une façon désespérée, ceci me fait tout l’effet d’une disgrâce complete. En quoi donc, mon Dieu ! notre maison, toujours si dévouée a la monarchie, a-t-elle pu déplaire a Sa Majesté ?

Et le vieux courtisan levait avec douleur ses deux bras au ciel.

Les jeunes gens regardaient Saint-Luc avec de grands éclats de rire, qui, bien loin de rassurer le maréchal, le désespéraient.

La jeune mariée, pensive et recueillie, se demandait, comme son pere, en quoi Saint-Luc avait pu déplaire au roi.

Saint-Luc le savait, lui, et, par suite de cette science, était le moins tranquille de tous.

Tout a coup, a l’une des deux portes par lesquelles on entrait dans la salle, on annonça le roi.

– Ah ! s’écria le maréchal radieux, maintenant je ne crains plus rien, et, si j’entendais annoncer le duc d’Anjou, ma satisfaction serait complete.

– Et moi, murmura Saint-Luc, j’ai encore plus peur du roi présent que du roi absent, car il ne vient que pour me jouer quelque mauvais tour, comme c’est aussi pour me jouer quelque mauvais tour que le duc d’Anjou ne vient pas.

Mais, malgré cette triste réflexion, il ne s’en précipita pas moins au-devant du roi, qui avait enfin quitté son sombre costume marron, et qui s’avançait tout resplendissant de satin, de plumes et de pierreries.

Mais, au moment ou apparaissait a l’une des portes le roi Henri III, un autre roi Henri III, exactement pareil au premier, vetu, chaussé, coiffé, fraisé et goudronné de meme, apparaissait par la porte en face. De sorte que les courtisans, un instant emportés vers le premier, s’arreterent comme le flot a la pile de l’arche, et refluerent en tourbillonnant du premier au second roi.

Henri III remarqua le mouvement, et, ne voyant devant lui que des bouches ouvertes, des yeux effarés et des corps pirouettant sur une jambe :

– Ça, messieurs, qu’y a-t-il donc ? demanda-t-il.

Un long éclat de rire lui répondit.

Le roi, peu patient de son naturel, et en ce moment surtout peu disposé a la patience, commençait de froncer le sourcil, quand Saint-Luc, s’approchant de lui :

– Sire, dit-il, c’est Chicot, votre bouffon, qui s’est habillé exactement comme Votre Majesté, et qui donne sa main a baiser aux dames.

Henri III se mit a rire. Chicot jouissait a la cour du dernier Valois d’une liberté pareille a celle dont jouissait, trente ans auparavant, Triboulet a la cour du roi François 1er, et dont devait jouir, quarante ans plus tard, Langely a la cour du roi Louis XIII.

C’est que Chicot n’était pas un fou ordinaire. Avant de s’appeler Chicot, il s’était appelé DE Chicot. C’était un gentilhomme gascon qui, maltraité, a ce qu’on assurait, par M. de Mayenne a la suite d’une rivalité amoureuse dans laquelle, tout simple gentilhomme qu’il était, il l’avait emporté sur ce prince, s’était réfugié pres de Henri III, et qui payait en vérités quelquefois cruelles la protection que lui avait donnée le successeur de Charles IX.

– Eh ! maître Chicot, dit Henri, deux rois ici, c’est beaucoup.

– En ce cas, continue a me laisser jouer mon rôle de roi a ma guise, et joue le rôle du duc d’Anjou a la tienne ; peut-etre qu’on te prendra pour lui, et qu’on te dira des choses qui t’apprendront, non pas ce qu’il pense, mais ce qu’il fait.

– En effet, dit le roi en regardant avec humeur autour de lui, mon frere d’Anjou n’est pas venu.

– Raison de plus pour que tu le remplaces. C’est dit : je suis Henri et tu es François. Je vais trôner, tu vas danser ; je ferai pour toi toutes les singeries de la couronne, et toi, pendant ce temps, tu t’amuseras un peu, pauvre roi !

Le regard du roi s’arreta sur Saint-Luc.

– Tu as raison, Chicot, je veux danser, dit-il.

– Décidément, pensa Brissac, je m’étais trompé en croyant le roi irrité contre nous. Tout au contraire, le roi est de charmante humeur.

Et il courut a droite et a gauche, félicitant chacun, et surtout se félicitant lui-meme d’avoir donné sa fille a un homme jouissant d’une si grande faveur pres de Sa Majesté.

Cependant Saint-Luc s’était rapproché de sa femme. Mademoiselle de Brissac n’était pas une beauté, mais elle avait de charmants yeux noirs, des dents blanches, une peau éblouissante ; tout cela lui composait ce qu’on peut appeler une figure d’esprit.

– Monsieur, dit-elle a son mari, toujours préoccupée qu’elle était par une seule pensée, que me disait-on, que le roi m’en voulait ? Depuis qu’il est arrivé, il ne cesse de me sourire.

– Ce n’est pas ce que vous me disiez au retour du dîner, chere Jeanne, car son regard, alors, vous faisait peur.

– Sa Majesté était sans doute mal disposée alors, dit la jeune femme ; maintenant….

– Maintenant, c’est bien pis, interrompit Saint-Luc, le roi rit les levres serrées. J’aimerais bien mieux qu’il me montrât les dents ; Jeanne, ma pauvre amie, le roi nous ménage quelque traître surprise… Oh ! ne me regardez pas si tendrement, je vous prie, et meme, tournez-moi le dos. Justement voici Maugiron qui vient a nous ; retenez-le, accaparez-le, soyez aimable avec lui.

– Savez-vous, monsieur, dit Jeanne en souriant, que voila une étrange recommandation, et que, si je la suivais a la lettre, on pourrait croire….

– Ah ! dit Saint-Luc avec un soupir, ce serait bien heureux qu’on le crut.

Et, tournant le dos a sa femme, dont l’étonnement était au comble, il s’en alla faire sa cour a Chicot, qui jouait son rôle de roi avec un entrain et une majesté des plus risibles.

Cependant Henri, profitant du congé qui était donné a Sa Grandeur, dansait ; mais, tout en dansant, ne perdait pas de vue Saint-Luc.

Tantôt il l’appelait pour lui conter quelque remarque plaisante qui, drôle ou non, avait le privilege de faire rire Saint-Luc aux éclats. Tantôt il lui offrait dans son drageoir des pralines et des fruits glacés que Saint-Luc trouvait délicieux. Enfin, si Saint-Luc disparaissait un instant de la salle ou était le roi, pour faire les honneurs des autres salles, le roi l’envoyait chercher aussitôt par un de ses parents ou de ses officiers, et Saint-Luc revenait sourire a son maître, qui ne paraissait content que lorsqu’il le revoyait.

Tout a coup, un bruit assez fort pour etre remarqué au milieu de ce tumulte frappa les oreilles de Henri.

– Eh ! eh ! dit-il, il me semble que j’entends la voix de Chicot. Entends-tu, Saint-Luc, le roi se fâche.

– Oui, sire, dit Saint-Luc sans paraître remarquer l’allusion de Sa Majesté, il se querelle avec quelqu’un, ce me semble.

– Voyez ce que c’est, dit le roi, et revenez incontinent me le dire.

Saint-Luc s’éloigna.

En effet, on entendait Chicot qui criait en nasillant, comme faisait le roi en certaines occasions.

– J’ai fait des ordonnances somptuaires, cependant ; mais, si celles que j’ai faites ne suffisent pas, j’en ferai encore, j’en ferai tant, qu’il y en aura assez ; si elles ne sont pas bonnes, elles seront nombreuses au moins. Par la corne de Belzébuth, mon cousin, six pages, monsieur de Bussy, c’est trop !

Et Chicot, enflant les joues, cambrant ses hanches et mettant le poing sur le côté, jouait le roi a s’y méprendre.

– Que parle-t-il donc de Bussy ? demanda le roi en fronçant le sourcil.

Saint-Luc, de retour, allait répondre au roi, quand la foule, s’ouvrant, laissa voir six pages vetus de drap d’or, couverts de colliers, et portant sur la poitrine les armoiries de leur maître, toutes chatoyantes de pierreries. Derriere eux venait un homme jeune, beau et fier, qui marchait le front haut, l’oil insolent, la levre dédaigneusement retroussée, et dont le simple costume de velours noir tranchait avec les riches habits de ses pages.

– Bussy ! disait-on, Bussy d’Amboise !

Et chacun courait au-devant du jeune homme qui causait cette rumeur, et se rangeait pour le laisser passer.

Maugiron, Schomberg et Quélus avaient pris place aux côtés du roi, comme pour le défendre.

– Tiens, dit le premier, faisant allusion a la présence inattendue de Bussy et a l’absence continue du duc d’Alençon, auquel Bussy appartenait ; tiens, voici le valet, et l’on ne voit pas le maître.

– Patience, répondit Quélus, devant le valet il y avait les valets du valet, le maître du valet vient peut-etre derriere le maître des premiers valets.

– Vois donc, Saint-Luc, dit Schomberg, le plus jeune des mignons du roi Henri, et avec cela un des plus braves, sais-tu que M. de Bussy ne te fait guere honneur ? Regarde donc ce pourpoint noir : mordieu ! est-ce la un habit de noces ?

– Non, dit Quélus, mais c’est un habit d’enterrement.

– Ah ! murmura Henri, que n’est-ce le sien, et que ne porte-t-il d’avance son propre deuil ?

– Avec tout cela, Saint-Luc, dit Maugiron, M. d’Anjou ne suit pas Bussy. Serais-tu aussi en disgrâce de ce côté-la ?

Le aussi frappa Saint-Luc au cour.

– Pourquoi donc suivrait-il Bussy ? répliqua Quélus. Ne vous rappelez-vous plus que lorsque Sa Majesté fit l’honneur de demander a M. de Bussy s’il voulait etre a elle, M. de Bussy lui fit répondre que, étant de la maison de Clermont, il n’avait besoin d’etre a personne et se contenterait purement et simplement d’etre a lui-meme, certain qu’il se trouverait meilleur prince que qui que ce fut au monde ?

Le roi fronça le sourcil et mordit sa moustache.

– Cependant, quoi que tu dises, reprit Maugiron, il est bien a M. d’Anjou, ce me semble.

– Alors, riposta flegmatiquement Quélus, c’est que M. d’Anjou est plus grand seigneur que notre roi.

Cette observation était la plus poignante que l’on put faire devant Henri, lequel avait toujours fraternellement détesté le duc d’Anjou.

Aussi, quoiqu’il ne répondît pas le moindre mot, le vit-on pâlir.

– Allons, allons, messieurs, hasarda en tremblant Saint-Luc, un peu de charité pour mes convives ; ne gâtez pas mon jour de noces.

Ces paroles de Saint-Luc ramenerent probablement Henri a un autre ordre de pensées.

– Oui, dit-il, ne gâtons pas le jour de noces a Saint-Luc, messieurs.

Et il prononça ces paroles en frisant sa moustache avec un air narquois qui n’échappa point au pauvre marié.

– Tiens, s’écria Schomberg, Bussy est donc allié des Brissac, a cette heure ?

– Pourquoi cela ? dit Maugiron.

– Puisque voila Saint-Luc qui le défend ! Que diable ! dans ce pauvre monde ou l’on a assez de se défendre soi-meme, on ne défend, ce me semble, que ses parents, ses alliés et ses amis.

– Messieurs, dit Saint-Luc, M. de Bussy n’est ni mon allié, m mon ami, ni mon parent : il est mon hôte.

Le roi lança un regard furieux a Saint-Luc.

– Et d’ailleurs, se hâta de dire celui-ci, foudroyé par le regard du roi, je ne le défends pas le moins du monde.

Bussy s’était rapproché gravement derriere les pages et allait saluer le roi, quand Chicot, blessé qu’on donnât a d’autres qu’a lui la priorité du respect, s’écria :

– Eh la ! la !… Bussy, Bussy d’Amboise, Louis de Clermont, comte de Bussy ; puisqu’il faut absolument te donner tous tes noms pour que tu reconnaisses que c’est a toi que l’on parle, ne vois-tu pas le vrai Henri, ne distingues-tu pas le roi du fou ? Celui a qui tu vas, c’est Chicot, c’est mon fou, mon bouffon, celui qui fait tant de sottises, que parfois j’en pâme de rire.

Bussy continuait son chemin, il se trouvait en face de Henri, devant lequel il allait s’incliner, lorsque Henri lui dit :

– N’entendez-vous pas, monsieur de Bussy ? on vous appelle.

Et, au milieu des éclats de rire de ses mignons, il tourna le dos au jeune capitaine.

Bussy rougit de colere ; mais, réprimant son premier mouvement, il feignit de prendre au sérieux l’observation du roi, et, sans paraître avoir entendu les éclats de Quélus, de Schomberg et de Maugiron, sans paraître avoir vu leur insolent sourire, il se retourna vers Chicot :

– Ah ! pardon, sire, dit-il, il y a des rois qui ressemblent tellement a des bouffons, que vous m’excuserez, je l’espere, d’avoir pris votre bouffon pour un roi.

– Hein ! murmura Henri en se retournant, que dit-il donc ?

– Rien, sire, dit Saint-Luc, qui semblait, pendant toute cette soirée, avoir reçu du ciel la mission de pacificateur, rien, absolument rien.

– N’importe ! maître Bussy, dit Chicot, se dressant sur la pointe du pied comme faisait le roi lorsqu’il voulait se donner de la majesté, c’est impardonnable !

– Sire, répliqua Bussy, pardonnez-moi, j’étais préoccupé.

– De vos pages, monsieur, dit Chicot avec humeur. Vous vous ruinez en pages, et par la mordieu ! c’est empiéter sur nos prérogatives.

– Comment cela ? dit Bussy, qui comprenait qu’en pretant le collet au bouffon le mauvais rôle serait pour le roi. Je prie Votre Majesté de s’expliquer, et, si j’ai effectivement eu tort, eh bien, je l’avouerai en toute humilité.

– Du drap d’or a ces maroufles, dit Chicot en montrant du doigt les pages, tandis que vous, un gentilhomme, un colonel, un Clermont, presque un prince, enfin, vous etes vetu de simple velours noir !

– Sire, dit Bussy en se tournant vers les mignons du roi, c’est que, quand on vit dans un temps ou les maroufles sont vetus comme les princes, je crois de bon gout aux princes, pour se distinguer d’eux, de se vetir comme des maroufles.

Et il rendit aux jeunes mignons, étincelants de parure, le sourire impertinent dont ils l’avaient gratifié un instant auparavant.

Henri regarda ses favoris pâlissants de fureur, qui semblaient n’attendre qu’un mot de leur maître pour se jeter sur Bussy. Quélus, le plus animé de tous contre ce gentilhomme, avec lequel il se fut déja rencontré sans la défense expresse du roi, avait la main a la garde de son épée.

– Est-ce pour moi et les miens que vous dites cela ? s’écria Chicot, qui, ayant usurpé la place du roi, répondit ce que Henri eut du répondre.

Et le bouffon prit, en disant ces paroles, une pose de matamore si outrée, que la moitié de la salle éclata de rire. L’autre moitié ne rit pas, et c’était tout simple : la moitié qui riait, riait de l’autre moitié.

Cependant trois amis de Bussy, supposant qu’il allait peut-etre y avoir rixe, étaient venus se ranger pres de lui. C’étaient Charles Balzac d’Entragues, que l’on nommait plus communément Antraguet, François d’Audie, vicomte de Ribeirac, et Livarot.

En voyant ces préliminaires d’hostilités, Saint-Luc devina que Bussy était venu de la part de Monsieur, pour amener quelque scandale ou adresser quelque défi. Il trembla plus fort que jamais, car il se sentait pris entre les coleres ardentes de deux puissants ennemis, qui choisissaient sa maison pour champ de bataille.

Il courut a Quélus, qui paraissait le plus animé de tous, et, posant la main sur la garde de l’épée du jeune homme :

– Au nom du ciel ! lui dit-il, ami, modere-toi et attendons.

– Eh ! parbleu ! modere-toi toi-meme ! s’écria-t-il. Le coup de poing de ce butor t’atteint aussi bien que moi : qui dit quelque chose contre l’un de nous dit quelque chose contre tous, et qui dit quelque chose contre nous tous touche au roi.

– Quélus, Quélus, dit Saint-Luc, songe au duc d’Anjou, qui est derriere Bussy, d’autant plus aux aguets qu’il est absent, d’autant plus a craindre qu’il est invisible. Tu ne me fais pas l’affront de croire, je le présume, que j’ai peur du valet, mais du maître.

– Eh ! mordieu ! s’écria Quélus, qu’a-t-on a craindre quand on appartient au roi de France ? Si nous nous mettons en péril pour lui, le roi de France nous défendra.

– Toi, oui ; mais moi ! dit piteusement Saint-Luc.

– Ah dame ! dit Quélus, pourquoi diable aussi te maries-tu, sachant combien le roi est jaloux dans ses amitiés ?

– Bon ! dit Saint-Luc en lui-meme, chacun songe a soi ; ne nous oublions donc pas, et, puisque je veux vivre tranquille au moins pendant les quinze premiers jours de mon mariage, tâchons de nous faire un ami de M. d’Anjou.

Et, sur cette réflexion, il quitta Quélus et s’avança au-devant de Bussy.

Apres son impertinente apostrophe, Bussy avait relevé la tete et promené ses regards par toute la salle, dressant l’oreille pour recueillir quelque impertinence en échange de celle qu’il avait lancée. Mais tous les fronts s’étaient détournés, toutes les bouches étaient demeurées muettes. Les uns avaient peur d’approuver devant le roi, les autres d’improuver devant Bussy.

Ce dernier, voyant Saint-Luc s’approcher, crut enfin avoir trouvé ce qu’il cherchait.

– Monsieur, dit Bussy, est-ce a ce que je viens de dire que je dois l’honneur de l’entretien que vous paraissez désirer ?

– A ce que vous venez de dire ? demanda Saint-Luc de son air le plus gracieux. Que venez-vous donc de dire ? Je n’ai rien entendu, moi. Non, je vous avais vu, et je désirais avoir le plaisir de vous saluer et de vous remercier, en vous saluant, de l’honneur que fait votre présence a ma maison.

Bussy était un homme supérieur en toutes choses ; brave jusqu’a la folie, mais lettré, spirituel et de bonne compagnie. Il connaissait le courage de Saint-Luc, et comprit que le devoir du maître de maison l’emportait en ce moment sur la susceptibilité du raffiné. A tout autre, il eut répété sa phrase, c’est-a-dire sa provocation ; mais il se contenta de saluer poliment Saint-Luc, et de répondre quelques mots gracieux a son compliment.

– Oh ! oh ! dit Henri voyant Saint-Luc pres de Bussy, je crois que mon jeune coq a été chanter pouilles au capitan. Il a bien fait, mais je ne veux pas qu’on me le tue. Allez donc voir, Quélus… Non, pas vous, Quélus, vous avez trop mauvaise tete. Allez donc voir, Maugiron.

Maugiron partit comme un trait ; mais Saint-Luc, aux aguets, ne le laissa point arriver jusqu’a Bussy ; et, revenant vers le roi, il lui ramena Maugiron.

– Que lui as-tu dit, a ce fat de Bussy ? demanda le roi.

– Moi, sire ?

– Oui, toi.

– Je lui ai dit bonsoir, fit Saint-Luc.

– Ah ! ah ! voila tout ? maugréa le roi.

Saint-Luc s’aperçut qu’il avait fait une sottise.

– Je lui ai dit bonsoir, reprit-il, en ajoutant que j’aurais l’honneur de lui dire bonjour demain matin.

– Bon ! fit Henri ; je m’en doutais, mauvaise tete !

– Mais veuille Votre gracieuse Majesté me garder le secret, ajouta Saint-Luc en affectant de parler bas.

– Oh ! pardieu ! fit Henri III, ce n’est pas pour te gener, ce que j’en dis. Il est certain que si tu pouvais m’en défaire sans qu’il en résultât pour toi quelque égratignure….

Les mignons échangerent entre eux un rapide regard, que Henri III fit semblant de ne pas avoir remarqué.

– Car enfin, continua le roi, le drôle est d’une insolence….

– Oui, oui, dit Saint-Luc. Cependant, un jour ou l’autre, soyez tranquille, sire, il trouvera son maître.

– Heu ! fit le roi, secouant la tete de bas en haut, il tire rudement l’épée ! Que ne se fait-il mordre par quelque chien enragé ! cela nous en débarrasserait bien plus commodément.

Et il jeta un regard de travers sur Bussy, qui, accompagné de ses trois amis, allait et venait, heurtant et raillant tous ceux qu’il savait etre les plus hostiles au duc d’Anjou, et qui, par conséquent, étaient les plus grands amis du roi.

– Corbleu ! s’écria Chicot, ne rudoyez donc pas ainsi mes mignons gentilshommes, maître Bussy ! car je tire l’épée, tout roi que je suis, ni plus ni moins que si j’étais un bouffon.

– Ah ! le drôle ! murmura Henri ; sur ma parole, il voit juste.

– S’il continue de pareilles plaisanteries, je châtierai Chicot, sire, dit Maugiron.

– Ne t’y frotte pas, Maugiron ; Chicot est gentilhomme et fort chatouilleux sur le point d’honneur. D’ailleurs, ce n’est point lui qui mérite le plus d’etre châtié, car ce n’est pas lui le plus insolent.

Cette fois il n’y avait plus a s’y méprendre : Quélus fit signe a d’O et a d’Épernon, qui, occupés ailleurs, n’avaient point pris part a tout ce qui venait de se passer.

– Messieurs, dit Quélus en les menant a l’écart, venez au conseil ; toi, Saint-Luc, cause avec le roi et acheve ta paix, qui me paraît heureusement commencée.

Saint-Luc préféra ce dernier rôle, et s’approcha du roi et de Chicot, qui étaient aux prises.

Pendant ce temps, Quélus emmenait ses quatre amis dans l’embrasure d’une fenetre.

– Eh bien, demanda d’Épernon, voyons, que veux-tu dire ? J’étais en train de faire la cour a la femme de Joyeuse, et je te préviens que si ton récit n’est pas des plus intéressants, je ne te pardonne pas.

– Je veux vous dire, messieurs, répondit Quélus, qu’apres le bal je pars immédiatement pour la chasse.

– Bon, dit d’O, pour quelle chasse ?

– Pour la chasse au sanglier.

– Quelle lubie te passe par la tete d’aller, du froid qui court, te faire éventrer dans quelque taillis ?

– N’importe ! j’y vais.

– Seul ?

– Non pas, avec Maugiron et Schomberg. Nous chassons pour le roi.

– Ah ! oui, je comprends, dirent ensemble Schomberg et Maugiron.

– Le roi veut qu’on lui serve demain une hure de sanglier a son déjeuner.

– Avec un collet renversé a l’italienne, dit Maugiron, faisant allusion au simple col rabattu qu’en opposition avec les fraises des mignons portait Bussy.

– Ah ! ah ! dit d’Épernon, bon ! j’en suis alors.

– De quoi donc s’agit-il ? demanda d’O ; je n’y suis pas du tout, moi.

– Eh ! regarde autour de toi, mon mignon.

– Bon ! je regarde.

– Y a-t-il quelqu’un qui t’ait ri au nez ?

– Bussy, ce me semble.

– Eh bien ! ne te paraît-il pas que c’est la un sanglier dont la hure serait agréable au roi ?

– Tu crois que le roi… dit d’O.

– C’est lui qui la demande, répondis Quélus.

– Eh bien, soit, en chasse ; mais comment chasserons-nous ?

– A l’affut, c’est plus sur.

Bussy remarqua la conférence, et, ne doutant pas qu’il ne fut question de lui, il s’approcha en ricanant avec ses amis.

– Regarde donc, Entraguet, regarde donc, Ribeirac, dit-il, comme les voila groupés ; c’est touchant : on dirait Euryale et Nisus, Damon et Pithias, Castor et… Mais ou est donc Pollux ?

– Pollux se marie, dit Antraguet, de sorte que voila Castor dépareillé.

– Que peuvent-ils faire la ? demanda Bussy en les regardant insolemment.

– Gageons, dit Ribeirac, qu’ils complotent quelque nouvel amidon.

– Non, messieurs, dit en souriant Quélus, nous parlons chasse.

– Vraiment, seigneur Cupidon, dit Bussy ; il fait bien froid pour chasser. Cela vous gercera la peau.

– Monsieur, répondit Maugiron avec la meme politesse, nous avons des gants tres chauds et des pourpoints doublés de fourrures.

– Ah ! cela me rassure, dit Bussy ; est-ce bientôt que vous chassez ?

– Mais, cette nuit, peut-etre, dit Schomberg.

– Il n’y a pas de peut-etre ; cette nuit surement, ajouta Maugiron.

– En ce cas, je vais prévenir le roi, dit Bussy ; que dirait Sa Majesté si demain, a son réveil, elle allait trouver ses amis enrhumés ?

– Ne vous donnez pas la peine de prévenir le roi, monsieur, dit Quélus ; Sa Majesté sait que nous chassons.

– L’alouette ? fit Bussy avec une mine interrogatrice des plus impertinentes.

– Non, monsieur, dit Quélus, nous chassons le sanglier. Il nous faut absolument une hure.

– Et l’animal ?… demanda Antraguet.

– Est détourné, dit Schomberg.

– Mais encore faut-il savoir ou il passera, demanda Livarot.

– Nous tâcherons de nous renseigner, dit d’O. Chassez-vous avec nous, monsieur de Bussy ?

– Non, répondit celui-ci, continuant la conversation sur le meme mode. Non, en vérité, je suis empeché. Demain il faut que je sois chez M. d’Anjou pour la réception de M. de Monsoreau, a qui Monseigneur, comme vous le savez, a fait accorder la place de grand veneur.

– Mais cette nuit ? demanda Quélus.

– Ah ! cette nuit, je ne puis encore : j’ai un rendez-vous dans une mystérieuse maison du faubourg Saint-Antoine.

– Ah ! ah ! fit d’Épernon, est-ce que la reine Margot serait incognito a Paris, monsieur de Bussy ? car nous avons appris que vous aviez hérité de la Mole.

– Oui ; mais depuis quelque temps j’ai renoncé a l’héritage, et c’est d’une autre personne qu’il s’agit.

– Et cette personne vous attend rue du faubourg Saint-Antoine ? demanda d’O.

– Justement ; je vous demanderai meme un conseil, monsieur de Quélus.

– Dites ; quoique je ne sois point avocat, je me pique de ne pas les donner mauvais, surtout a mes amis.

– On dit les rues de Paris peu sures ; le faubourg Saint-Antoine est un quartier fort isolé. Quel chemin me conseillez-vous de prendre ?

– Dame ! dit Quélus, comme le batelier du Louvre passera sans doute la nuit a nous attendre, a votre place, monsieur, je prendrais le petit bac du Pré-aux-Clercs, je me ferais descendre a la tour du coin, je suivrais le quai jusqu’au Grand-Châtelet, et par la rue de la Tixeranderie, je gagnerais le faubourg Saint-Antoine. Une fois au bout de la rue Saint-Antoine, si vous passez l’hôtel des Tournelles sans accident, il est probable que vous arriverez sain et sauf a la mystérieuse maison dont vous nous parliez tout a l’heure.

– Merci de l’itinéraire, monsieur de Quélus, dit Bussy. Vous dites le bac au Pré-aux-Clercs, la tour du coin, le quai jusqu’au Grand-Châtelet, la rue de la Tixeranderie et la rue Saint-Antoine. On ne s’en écartera pas d’une ligne, soyez tranquille.

Et, saluant les cinq amis, il se retira en disant tout haut a Balzac d’Entragues :

– Décidément, Antraguet, il n’y a rien a faire avec ces gens-la, allons-nous-en.

Livarot et Ribeirac se mirent a rire, suivant Bussy et d’Entragues, qui s’éloignerent, mais qui, en s’éloignant, se retournerent plusieurs fois.

Les mignons demeurerent calmes ; ils paraissaient décidés a ne rien comprendre.

Comme Bussy allait franchir le dernier salon ou se trouvait madame de Saint-Luc, qui ne perdait pas des yeux son mari, Saint-Luc lui fit un signe, montrant de l’oil le favori du duc d’Anjou, qui s’éloignait. Jeanne comprit avec cette perspicacité qui est le privilege des femmes, et, courant au gentilhomme, elle lui barra le passage.

– Oh ! monsieur de Bussy, dit elle, il n’est bruit que d’un sonnet que vous avez fait, a ce qu’on assure.

– Contre le roi, madame ? demanda Bussy.

– Non ; mais en honneur de la reine. Oh ! dites-le-moi.

– Volontiers, madame, dit Bussy.

Et, offrant son bras a madame de Saint-Luc, il s’éloigna en récitant le sonnet demandé.

Pendant ce temps, Saint-Luc s’en revint tout doucement du côté des mignons, et il entendit Quélus qui disait :

– L’animal ne sera pas difficile a suivre avec de pareilles brisées ; ainsi donc, a l’angle de l’hôtel des Tournelles, pres la porte Saint-Antoine, en face l’hôtel Saint-Pol.

– Avec chacun un laquais ? demanda d’Épernon.

– Non pas, Nogaret, non pas, dit Quélus, soyons seuls, sachons seuls notre secret, faisons seuls notre besogne. Je le hais, mais j’aurais honte que le bâton d’un laquais le touchât ; il est trop bon gentilhomme.

– Sortirons-nous tous six ensemble ? demanda Maugiron.

– Tous cinq, et non pas tous six, dit Saint-Luc.

– Ah ! c’est vrai, nous avions oublié que tu avais pris femme. Nous te traitions encore en garçon, dit Schomberg.

– En effet, reprit d’O, c’est bien le moins que le pauvre Saint-Luc reste avec sa femme la premiere nuit de ses noces.

– Vous n’y etes pas, messieurs, dit Saint-Luc ; ce n’est pas ma femme qui me retient, quoique, vous en conviendrez, elle en vaille bien la peine ; c’est le roi.

– Comment, le roi ?

– -Oui, Sa Majesté veut que je la reconduise au Louvre.

Les jeunes gens le regarderent avec un sourire que Saint-Luc chercha vainement a interpréter.

– Que veux-tu ? dit Quélus, le roi te porte une si merveilleuse amitié, qu’il ne peut se passer de toi. D’ailleurs, nous n’avons pas besoin de Saint-Luc, dit Schomberg. Laissons-le donc a son roi et a sa dame.

– Heu ! la bete est lourde, fit d’Épernon.

– Bah ! dit Quélus, qu’on me mette en face d’elle ; qu’on me donne un épieu, j’en fais mon affaire.

On entendit la voix de Henri qui appelait Saint-Luc.

– Messieurs, dit-il, vous l’entendez, le roi m’appelle ; bonne chasse, au revoir.

Et il les quitta aussitôt. Mais, au lieu d’aller au roi, il se glissa le long des murailles encore garnies de spectateurs et de danseurs, et gagna la porte que touchait déja Bussy, retenu par la belle mariée, qui faisait de son mieux pour ne pas le laisser sortir.

– Ah ! bonsoir, monsieur de Saint-Luc, dit le jeune homme. Mais comme vous avez l’air effaré ! Est-ce que, par hasard, vous seriez de la grande chasse qui se prépare ? Ce serait une preuve de votre courage, mais ce n’en serait pas une de votre galanterie.

– Monsieur, répondit Saint-Luc, j’avais l’air effaré parce que je vous cherchais.

– Ah ! vraiment ?

– Et que j’avais peur que vous ne fussiez parti. Chere Jeanne, ajouta-t-il, dites a votre pere qu’il tâche d’arreter le roi ; il faut que je dise deux mots en tete-a-tete a M. de Bussy.

Jeanne s’éloigna rapidement ; elle ne comprenait rien a toutes ces nécessités ; mais elle s’y soumettait, parce qu’elle les sentait importantes.

– Que voulez-vous me dire, monsieur de Saint-Luc ? demanda Bussy.

– Je voulais vous dire, monsieur le comte, répondit Saint-Luc, que si vous aviez quelque rendez-vous ce soir, vous feriez bien de le remettre a demain, attendu que les rues de Paris sont mauvaises, et que si ce rendez-vous, par hasard, devait vous conduire du côté de la Bastille, vous ferez bien d’éviter l’hôtel des Tournelles, ou il y a un enfoncement dans lequel plusieurs hommes peuvent se cacher. Voila ce que j’avais a vous dire, monsieur de Bussy. Dieu me garde de penser qu’un homme comme vous puisse avoir peur. Cependant réfléchissez.

En ce moment on entendait la voix de Chicot, qui criait :

– Saint-Luc, mon petit Saint-Luc, voyons, ne te cache pas comme tu fais. Tu vois bien que je t’attends pour rentrer au Louvre.

– Sire, me voici, répondit Saint-Luc en s’élançant dans la direction de la voix de Chicot.

Pres du bouffon était Henri III, auquel un page tendait déja le lourd manteau fourré d’hermine, tandis qu’un autre lui présentait de gros gants montant jusqu’aux coudes, et un troisieme le masque de velours doublé de satin.

– Sire, dit Saint-Luc en s’adressant a la fois aux deux Henri, je vais avoir l’honneur de porter le flambeau jusqu’a vos litieres.

– Point du tout, dit Henri, Chicot va de son côté, moi du mien. Mes amis sont tous des vauriens qui me laissent retourner seul au Louvre tandis qu’ils courent le careme prenant. J’avais compté sur eux, et les voila qui me manquent ; or tu comprends que tu ne peux me laisser partir ainsi. Tu es un homme grave et marié, tu dois me ramener a la reine. Viens, mon ami, viens. Hola ! un cheval pour M. Saint-Luc. Non pas ; c’est inutile, ajouta-t-il en se reprenant, ma litiere est large ; il y a place pour deux.

Jeanne de Brissac n’avait pas perdu un mot de cet entretien, elle voulut parler, dire un mot a son mari, prévenir son pere que le roi enlevait Saint-Luc ; mais Saint-Luc, plaçant un doigt sur sa bouche, l’invita au silence et a la circonspection.

– Peste ! dit-il tout bas, maintenant que je me suis ménagé François d’Anjou, n’allons pas nous brouiller avec Henri de Valois.– Sire, ajouta-t-il tout haut, me voici. Je suis si dévoué a Votre Majesté, que, si elle l’ordonnait, je la suivrais jusqu’au bout du monde.

Il y eut un grand tumulte, puis grandes génuflexions, puis grand silence pour ouir les adieux du roi a mademoiselle de Brissac et a son pere. Ils furent charmants.

Puis les chevaux piafferent dans la cour, les flambeaux jeterent sur les vitraux leurs rouges reflets. Enfin, moitié riant, moitié grelottant, s’enfuirent, dans l’ombre et la brume, tous les courtisans de la royauté et tous les conviés de la noce.

Jeanne, demeurée seule avec ses femmes, entra dans sa chambre et s’agenouilla devant l’image d’une sainte en laquelle elle avait beaucoup de dévotion. Puis elle ordonna qu’on la laissât seule, et qu’une collation fut prete pour le retour de son mari.

M. de Brissac fit plus, il envoya six gardes attendre le jeune marié a la porte du Louvre, afin de lui faire escorte lorsqu’il reviendrait. Mais, au bout de deux heures d’attente, les gardes envoyerent un de leurs compagnons prévenir le maréchal que toutes les portes étaient closes au Louvre, et qu’avant de fermer la derniere, le capitaine du guichet avait répondu :

– N’attendez point davantage, c’est inutile ; personne ne sortira plus du Louvre cette nuit. Sa Majesté est couchée, et tout le monde dort.

Le maréchal avait été porter cette nouvelle a sa fille, qui avait déclaré qu’elle était trop inquiete pour se coucher, et qu’elle veillerait en attendant son mari.