Le Chevalier de Maison-Rouge - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1846

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Alexandre Dumas

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Opis ebooka Le Chevalier de Maison-Rouge - Alexandre Dumas

Un des livres consacrés par Dumas a la Révolution Française. L'action se passe en 1793. Le jacobin Maurice Lindey, officier dans la garde civique, sauve des investigations d'une patrouille une jeune et belle inconnue, qui garde l'anonymat. Prisonniere au Temple, ou regne le cordonnier Simon, geôlier du dauphin, Marie-Antoinette reçoit un billet lui annonçant que Le Chevalier de Maison-Rouge prépare son enlevement...

Opinie o ebooku Le Chevalier de Maison-Rouge - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Le Chevalier de Maison-Rouge - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre 1 - Les enrôlés volontaires
Chapitre 2 - L’inconnue
Chapitre 3 - La rue des Fossés-Saint-Victor
Chapitre 4 - Mours du temps
Chapitre 5 - Quel homme c’était que le citoyen Maurice Lindey

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Les enrôlés volontaires

 

C’était pendant la soirée du 10 mars 1793.

Dix heures venaient de tinter a Notre-Dame, et chaque heure, se détachant l’une apres l’autre comme un oiseau nocturne élancé d’un nid de bronze, s’était envolée triste, monotone et vibrante.

La nuit était descendue sur Paris, non pas bruyante, orageuse et entrecoupée d’éclairs, mais froide et brumeuse.

Paris lui-meme n’était point ce Paris que nous connaissons, éblouissant le soir de mille feux qui se refletent dans sa fange dorée, le Paris aux promeneurs affairés, aux chuchotements joyeux, aux faubourgs bachiques, pépiniere de querelles audacieuses, de crimes hardis, fournaise aux mille rugissements : c’était une citée honteuse, timide, affairée, dont les rares habitants couraient pour traverser d’une rue a l’autre, et se précipitaient dans leurs allées ou sous leurs portes cocheres, comme des betes fauves traquées par les chasseurs s’engloutissent dans leurs terriers.

C’était enfin, comme nous l’avons dit, le Paris du 10 mars 1793.

Quelques mots sur la situation extreme qui avait amené ce changement dans l’aspect de la capitale, puis nous entamerons les événements dont le récit fera l’objet de cette histoire.

La France, par la mort de Louis XVI, avait rompu avec toute l’Europe. Aux trois ennemis qu’elle avait d’abord combattus, c’est-a-dire a la Prusse, a l’Empire, au Piémont, s’étaient jointes l’Angleterre, la Hollande et l’Espagne. La Suede et le Danemark seuls conservaient leur vieille neutralité, occupés qu’ils étaient, du reste, a regarder Catherine y déchirant la Pologne.

La situation était effrayante. La France, moins dédaignée comme puissance physique, mais aussi moins estimée comme puissance morale depuis les massacres de Septembre et l’exécution du 21 janvier, était littéralement bloquée comme une simple ville de l’Europe entiere. L’Angleterre était sur nos côtes, l’Espagne sur les Pyrénées, le Piémont et l’Autriche sur les Alpes, la Hollande et la Prusse dans le nord des Pays-Bas, et sur un seul point, du Haut-Rhin a l’Escaut, deux cent cinquante mille combattants marchaient contre la République.

Partout nos généraux étaient repoussés. Maczinski avait été obligé d’abandonner Aix-la-Chapelle et de se retirer sur Liege. Steingel et Neuilly étaient rejetés dans le Limbourg ; Miranda, qui assiégeait Maëstricht, s’était replié sur Tongres. Valence et Dampierre, réduits a battre en retraite, s’étaient laissé enlever une partie de leur matériel. Plus de dix mille déserteurs avaient déja abandonné l’armée et s’étaient répandus dans l’intérieur. Enfin, la Convention, n’ayant plus d’espoir qu’en Dumouriez, lui avait envoyé courrier sur courrier pour lui ordonner de quitter les bords du Biesboos, ou il préparait un débarquement en Hollande, afin de venir prendre le commandement de l’armée de la Meuse.

Sensible au cour comme un corps animé, la France ressentait a Paris, c’est-a-dire a son cour meme, chacun des coups que l’invasion, la révolte ou la trahison lui portaient aux points les plus éloignés. Chaque victoire était une émeute de joie, chaque défaite un soulevement de terreur. On comprend donc facilement quel tumulte avaient produit les nouvelles des échecs successifs que nous venions d’éprouver.

La veille, 9 mars, il y avait eu a la Convention une séance des plus orageuses : tous les officiers avaient reçu l’ordre de rejoindre leurs régiments a la meme heure ; et Danton, cet audacieux proposeur des choses impossibles qui s’accomplissaient cependant, Danton, montant a la tribune, s’était écrié :

– Les soldats manquent, dites-vous ? Offrons a Paris une occasion de sauver la France, demandons-lui trente mille hommes, envoyons-les a Dumouriez, et non seulement la France est sauvée, mais la Belgique est assurée, mais la Hollande est conquise. »

La proposition avait été accueillie par des cris d’enthousiasme. Des registres avaient été ouverts dans toutes les sections, invitées a se réunir dans la soirée. Les spectacles avaient été fermés pour empecher toute distraction, et le drapeau noir avait été arboré a l’hôtel de ville en signe de détresse.

Avant minuit, trente-cinq mille noms étaient inscrits sur ces registres.

Seulement, il était arrivé ce soir-la ce qui déja était arrivé aux journées de Septembre : dans chaque section, en s’inscrivant, les enrôlés volontaires avaient demandé qu’avant leur départ les traîtres fussent punis.

Les traîtres, c’étaient, en réalité, les contre-révolutionnaires, les conspirateurs cachés qui menaçaient au dedans la Révolution menacée au dehors. Mais, comme on le comprend bien, le mot prenait toute l’extension que voulaient lui donner les partis extremes qui déchiraient la France a cette époque. Les traîtres, c’étaient les plus faibles. Or, les girondins étaient les plus faibles. Les montagnards déciderent que ce seraient les girondins qui seraient les traîtres.

Le lendemain – ce lendemain était le 10 mars – tous les députés montagnards étaient présents a la séance. Les jacobins armés venaient de remplir les tribunes, apres avoir chassé les femmes, lorsque le maire se présente avec le conseil de la Commune, confirme le rapport des commissaires de la Convention sur le dévouement des citoyens, et répete le vou, émis unanimement la veille, d’un tribunal extraordinaire destiné a juger les traîtres.

Aussitôt on demande a grands cris un rapport du comité. Le comité se réunit aussitôt, et, dix minutes apres, Robert Lindet vient dire qu’un tribunal sera nommé, composé de neuf juges indépendants de toutes formes, acquérant la conviction par tous moyens, divisé en deux sections toujours permanentes, et poursuivant, a la requete de la Convention ou directement, ceux qui tenteraient d’égarer le peuple.

Comme on le voit, l’extension était grande. Les girondins comprirent que c’était leur arret. Ils se leverent en masse.

– Plutôt mourir, s’écrient-ils, que de consentir a l’établissement de cette inquisition vénitienne !

En réponse a cette apostrophe, les montagnards demandaient le vote a haute voix.

– Oui, s’écrie Féraud, oui, votons pour faire connaître au monde les hommes qui veulent assassiner l’innocence au nom de la loi.

On vote en effet, et, contre toute apparence, la majorité déclare : 1° qu’il y aura des jurés ; 2° que ces jurés seront pris en nombre égal dans les départements ; 3° qu’ils seront nommés par la Convention.

Au moment ou ces trois propositions furent admises, de grands cris se firent entendre. La Convention était habituée aux visites de la populace. Elle fit demander ce qu’on lui voulait ; on lui répondit que c’était une députation des enrôlés volontaires qui avaient dîné a la halle au blé et qui demandaient a défiler devant elle.

Aussitôt les portes furent ouvertes et six cents hommes, armés de sabres, de pistolets et de piques, apparurent a moitié ivres et défilerent au milieu des applaudissements, en demandant a grands cris la mort des traîtres.

– Oui, leur répondit Collot d’Herbois, oui, mes amis, malgré les intrigues, nous vous sauverons, vous et la liberté !

Et ces mots furent suivis d’un regard jeté aux girondins, regard qui leur fit comprendre qu’ils n’étaient point encore hors de danger.

En effet, la séance de la Convention terminée, les montagnards se répandent dans les autres clubs, courent aux Cordeliers et aux Jacobins, proposent de mettre les traîtres hors la loi et de les égorger cette nuit meme.

La femme de Louvet demeurait rue Saint-Honoré, pres des Jacobins. Elle entend des vociférations, descend, entre au club, entend la proposition et remonte en toute hâte prévenir son mari. Louvet s’arme, court de porte en porte pour prévenir ses amis, les trouve tous absents, apprend du domestique de l’un d’eux qu’ils sont chez Pétion, s’y rend a l’instant meme, les voit délibérant tranquillement sur un décret qu’ils doivent présenter le lendemain, et que, abusés par une majorité de hasard, ils se flattent de faire adopter. Il leur raconte ce qui se passe, leur communique ses craintes, leur dit ce qu’on trame contre eux aux Jacobins et aux Cordeliers, et se résume en les invitant a prendre de leur côté quelque mesure énergique.

Alors, Pétion se leve, calme et impassible comme d’habitude, va a la fenetre, l’ouvre, regarde le ciel, étend les bras au dehors, et, retirant sa main ruisselante :

– Il pleut, dit-il, il n’y aura rien cette nuit.

Par cette fenetre entr’ouverte pénétrerent les dernieres vibrations de l’horloge qui sonnait dix heures.

Voila donc ce qui s’était passé a Paris la veille et le jour meme ; voila ce qui s’y passait pendant cette soirée du 10 mars, et ce qui faisait que, dans cette obscurité humide et dans ce silence menaçant, les maisons destinées a abriter les vivants, devenues muettes et sombres, ressemblaient a des sépulcres peuplés seulement de morts.

En effet, de longues patrouilles de gardes nationaux recueillis et précédés d’éclaireurs, la baionnette en avant ; des troupes de citoyens des sections armés au hasard et serrés les uns contre les autres ; des gendarmes interrogeant chaque recoin de porte ou chaque allée entr’ouverte, tels étaient les seuls habitants de la ville qui se hasardassent dans les rues, tant on comprenait d’instinct qu’il se tramait quelque chose d’inconnu et de terrible.

Une pluie fine et glacée, cette meme pluie qui avait rassuré Pétion, était venue augmenter la mauvaise humeur et le malaise de ces surveillants, dont chaque rencontre ressemblait a des préparatifs de combat et qui, apres s’etre reconnus avec défiance, échangeaient le mot d’ordre lentement et de mauvaise grâce. Puis on eut dit, a les voir se retourner les uns et les autres apres leur séparation, qu’ils craignaient mutuellement d’etre surpris par derriere.

Or, ce soir-la meme ou Paris était en proie a l’une de ces paniques, si souvent renouvelées qu’il eut du cependant y etre quelque peu habitué, ce soir ou il était sourdement question de massacrer les tiedes révolutionnaires qui, apres avoir voté, avec restriction pour la plupart, la mort du roi, reculaient aujourd’hui devant la mort de la reine, prisonniere au Temple avec ses enfants et sa belle-sour, une femme enveloppée d’une mante d’indienne lilas, a poils noirs, la tete couverte ou plutôt ensevelie par le capuchon de cette mante, se glissait le long des maisons de la rue Saint-Honoré, se cachant dans quelque enfoncement de porte, dans quelque angle de muraille chaque fois qu’une patrouille apparaissait, demeurant immobile comme une statue, retenant son haleine jusqu’a ce que la patrouille fut passée, et alors, reprenant sa course rapide et inquiete jusqu’a ce que quelque danger du meme genre vînt de nouveau la forcer au silence et a l’immobilité.

Elle avait déja parcouru ainsi impunément, grâce aux précautions qu’elle prenait, une partie de la rue Saint-Honoré, lorsqu’au coin de la rue de Grenelle elle tomba tout a coup, non pas dans une patrouille, mais dans une petite troupe de ces braves enrôlés volontaires qui avaient dîné a la halle au blé, et dont le patriotisme était exalté encore par les nombreux toasts qu’ils avaient portés a leurs futures victoires.

La pauvre femme jeta un cri et essaya de fuir par la rue du Coq.

– Eh ! la, la, citoyenne, cria le chef des enrôlés, car déja, tant le besoin d’etre commandé est naturel a l’homme, ces dignes patriotes s’étaient nommés des chefs. Eh ! la, la, ou vas-tu ?

La fugitive ne répondit point et continua de courir.

– En joue ! dit le chef, c’est un homme déguisé, un aristocrate qui se sauve !

Et le bruit de deux ou trois fusils retombant irrégulierement sur des mains un peu trop vacillantes pour etre bien sures, annonça a la pauvre femme le mouvement fatal qui s’exécutait.

– Non, non ! s’écria-t-elle en s’arretant court et en revenant sur ses pas ; non, citoyen, tu te trompes ; je ne suis pas un homme.

– Alors, avance a l’ordre, dit le chef, et réponds catégoriquement. Ou vas-tu comme cela, charmante belle de nuit ?

– Mais, citoyen, je ne vais nulle part… Je rentre.

– Ah ! tu rentres ?

– Oui.

– C’est rentrer un peu tard pour une honnete femme, citoyenne.

– Je viens de chez une parente qui est malade.

– Pauvre petite chatte, dit le chef en faisant de la main un geste devant lequel recula vivement la femme effrayée ; et ou est notre carte ?

– Ma carte ? Comment cela, citoyen ? Que veux-tu dire et que me demandes-tu la ?

– N’as-tu pas lu le décret de la Commune ?

– Non.

– Tu l’as entendu crier, alors ?

– Mais non. Que dit donc ce décret, mon Dieu ?

– D’abord, on ne dit plus mon Dieu, on dit l’Etre supreme.

– Pardon ; je me suis trompée. C’est une ancienne habitude.

– Mauvaise habitude, habitude d’aristocrate.

– Je tâcherai de me corriger, citoyen. Mais tu disais… ?

– Je disais que le décret de la Commune défend, passé dix heures du soir, de sortir sans carte de civisme. As-tu ta carte de civisme ?

– Hélas ! non.

– Tu l’as oubliée chez ta parente ?

– J’ignorais qu’il fallut sortir avec cette carte.

– Alors, entrons au premier poste ; la, tu t’expliqueras gentiment, avec le capitaine, et, s’il est content de toi, il te fera reconduire a ton domicile par deux hommes, sinon il te gardera jusqu’a plus ample information. Par file a gauche, pas accéléré, en avant, marche !

Au cri de terreur que poussa la prisonniere, le chef des enrôlés volontaires comprit que la pauvre femme redoutait fort cette mesure.

– Oh ! oh ! dit-il, je suis sur que nous tenons quelque gibier distingué. Allons, allons, en route, ma petite ci-devant.

Et le chef saisit le bras de la prévenue, le mit sous le sien et l’entraîna, malgré ses cris et ses larmes, vers le poste du Palais-Égalité.

On était déja a la hauteur de la barriere des Sergents, quand, tout a coup, un jeune homme de haute taille, enveloppé d’un manteau, tourna le coin de la rue Croix-des-Petits-Champs, juste au moment ou la prisonniere essayait par ses supplications d’obtenir qu’on lui rendît la liberté. Mais, sans l’écouter, le chef des volontaires l’entraîna brutalement. La jeune femme poussa un cri, moitié d’effroi, moitié de douleur.

Le jeune homme vit cette lutte, entendit ce cri, et bondissant d’un côté a l’autre de la rue, il se trouva en face de la petite troupe.

– Qu’y a-t-il, et que fait-on a cette femme ? demanda-t-il a celui qui paraissait etre le chef.

– Au lieu de me questionner, mele-toi de ce qui te regarde.

– Quelle est cette femme, citoyens, et que lui voulez-vous ? répéta le jeune homme d’un ton plus impératif encore que la premiere fois.

– Mais qui es-tu, toi-meme, pour nous interroger ?

Le jeune homme écarta son manteau, et l’on vit briller une épaulette sur un costume militaire.

– Je suis officier, dit-il, comme vous pouvez le voir.

– Officier… dans quoi ?

– Dans la garde civique.

– Eh bien ! qu’est-ce que ça nous fait, a nous ? répondit un homme de la troupe. Est-ce que nous connaissons ça, les officiers de la garde civique !

– Quoi qu’il dit ? demanda un autre avec un accent traînant et ironique particulier a l’homme du peuple, ou plutôt de la populace parisienne qui commence a se fâcher.

– Il dit, répliqua le jeune homme, que si l’épaulette ne fait pas respecter l’officier, le sabre fera respecter l’épaulette.

Et, en meme temps, faisant un pas en arriere, le défenseur inconnu de la jeune femme dégagea des plis de son manteau et fit briller, a la lueur d’un réverbere, un large et solide sabre d’infanterie. Puis, d’un mouvement rapide et qui annonçait une certaine habitude des luttes armées, saisissant le chef des enrôlés volontaires par le collet de sa carmagnole et lui posant la pointe du sabre sur la gorge :

– Maintenant, lui dit-il, causons comme deux bons amis.

– Mais, citoyen…, dit le chef des enrôlés en essayant de se dégager.

– Ah ! je te préviens qu’au moindre mouvement que tu fais, au moindre mouvement que font tes hommes, je te passe mon sabre au travers du corps.

Pendant ce temps, deux hommes de la troupe continuaient a retenir la femme.

– Tu m’as demandé qui j’étais, continua le jeune homme, tu n’en avais pas le droit, car tu ne commandes pas une patrouille réguliere. Cependant, je vais te le dire : je me nomme Maurice Lindey ; j’ai commandé une batterie de canonniers au 10 aout. Je suis lieutenant de la garde nationale, et secrétaire de la section des Freres et Amis. Cela te suffit-il ?

– Ah ! citoyen lieutenant, répondit le chef, toujours menacé par la lame dont il sentait la pointe peser de plus en plus, c’est bien autre chose. Si tu es réellement ce que tu dis, c’est-a-dire un bon patriote…

– La, je savais bien que nous nous entendrions au bout de quelques paroles, dit l’officier. Maintenant, réponds a ton tour : pourquoi cette femme criait-elle, et que lui faisiez-vous ?

– Nous la conduisions au corps de garde.

– Et pourquoi la conduisiez-vous au corps de garde ?

– Parce qu’elle n’a point de carte de civisme, et que le dernier décret de la Commune ordonne d’arreter quiconque se hasardera dans les rues de Paris, passé dix heures, sans carte de civisme. Oublies-tu que la patrie est en danger, et que le drapeau noir flotte sur l’hôtel de ville ?

– Le drapeau noir flotte sur l’hôtel de ville et la patrie est en danger, parce que deux cent mille esclaves marchent contre la France, reprit l’officier, et non parce qu’une femme court les rues de Paris, passé dix heures. Mais, n’importe, citoyens, il y a un décret de la Commune : vous etes dans votre droit, et si vous m’eussiez répondu cela tout de suite, l’explication aurait été plus courte et moins orageuse. C’est bien d’etre patriote, mais ce n’est pas mal d’etre poli, et le premier officier que les citoyens doivent respecter, c’est celui, ce me semble, qu’ils ont nommé eux-memes. Maintenant, emmenez cette femme si vous voulez, vous etes libres.

– Oh ! citoyen, s’écria a son tour, en saisissant le bras de Maurice, la femme, qui avait suivi tout le débat avec une profonde anxiété ; oh ! citoyen ! ne m’abandonnez pas a la merci de ces hommes grossiers et a moitié ivres.

– Soit, dit Maurice ; prenez mon bras et je vous conduirai avec eux jusqu’au poste.

– Au poste ! répéta la femme avec effroi ; au poste ! Et pourquoi me conduire au poste, puisque je n’ai fait de mal a personne ?

– On vous conduit au poste, dit Maurice, non point parce que vous avez fait mal, non point parce qu’on suppose que vous pouvez en faire, mais parce qu’un décret de la Commune défend de sortir sans une carte et que vous n’en avez pas.

– Mais, monsieur, j’ignorais.

– Citoyenne, vous trouverez au poste de braves gens qui apprécieront vos raisons, et de qui vous n’avez rien a craindre.

– Monsieur, dit la jeune femme en serrant le bras de l’officier, ce n’est plus l’insulte que je crains, c’est la mort ; si l’on me conduit au poste, je suis perdue.


Chapitre 2 L’inconnue

 

Il y avait dans cette voix un tel accent de crainte et de distinction melées ensemble, que Maurice tressaillit. Comme une commotion électrique, cette voix vibrante avait pénétré jusqu’a son cour.

Il se retourna vers les enrôlés volontaires, qui se consultaient entre eux.

Humiliés d’avoir été tenus en échec par un seul homme, ils se consultaient entre eux avec l’intention bien visible de regagner le terrain perdu ; ils étaient huit contre un : trois avaient des fusils, les autres des pistolets et des piques, Maurice n’avait que son sabre : la lutte ne pouvait etre égale.

La femme elle-meme comprit cela, car elle laissa retomber sa tete sur sa poitrine en poussant un soupir.

Quant a Maurice, le sourcil froncé, la levre dédaigneusement relevée, le sabre hors du fourreau, il restait irrésolu entre ses sentiments d’homme qui lui ordonnaient de défendre cette femme, et ses devoirs de citoyen qui lui conseillaient de la livrer.

Tout a coup, au coin de la rue des Bons-Enfants, on vit briller l’éclair de plusieurs canons de fusil, et l’on entendit la marche mesurée d’une patrouille qui, apercevant un rassemblement, fit halte a dix pas a peu pres du groupe, et, par la voix de son caporal, cria :

– « Qui vive ? »

– Ami ! cria Maurice ; ami ! Avance ici, Lorin.

Celui auquel cette injonction était adressée se remit en marche et, prenant la tete, s’approcha vivement, suivi de huit hommes.

– Eh ! c’est toi, Maurice, dit le caporal. Ah ! libertin ! que fais-tu dans les rues a cette heure ?

– Tu le vois, je sors de la section des Freres et Amis.

– Oui, pour te rendre dans celle des sours et amies ; nous connaissons cela.

Apprenez, ma belle,

Qu’a minuit sonnant,

Une main fidele,

Une main d’amant,

Ira doucement,

Se glissant dans l’ombre,

Tirer les verrous,

Qui, des la nuit sombre

Sont poussés sur vous.

» Hein ! n’est-ce pas cela ? 

– Non, mon ami, tu te trompes ; j’allais rentrer directement chez moi lorsque j’ai trouvé la citoyenne qui se débattait aux mains des citoyens volontaires ; je suis accouru et j’ai demandé pourquoi on la voulait arreter.

– Je te reconnais bien la, dit Lorin.

Des cavaliers français tel est le caractere.

Puis, se retournant vers les enrôlés :

– Et pourquoi arretiez-vous cette femme ? demanda le poétique caporal.

– Nous l’avons déja dit au lieutenant, répondit le chef de la petite troupe : parce qu’elle n’avait point de carte de sureté.

– Bah ! bah ! dit Lorin, voila un beau crime !

– Tu ne connais donc pas l’arreté de la Commune ? demanda le chef des volontaires.

– Si fait ! si fait ! mais il est un autre arreté qui annule celui-la.

– Lequel ?

– Le voici :

Sur le Pinde et sur le Parnasse,

Il est décrété par l’Amour

Que la Beauté, la Jeunesse et la Grâce

Pourront, a toute heure du jour,

Circuler sans billet de passe.

» Hé que dis-tu de cet arreté, citoyen ? Il est galant, ce me semble.

– Oui ; mais il ne me paraît pas péremptoire. D’abord, il ne figure pas dans le Moniteur, puis nous ne sommes ni sur le Pinde ni sur le Parnasse ; ensuite, il ne fait pas jour ; enfin, la citoyenne n’est peut-etre ni jeune, ni belle, ni gracieuse.

– Je parie le contraire, dit Lorin. Voyons, citoyenne, prouve-moi que j’ai raison, baisse ta coiffe et que tout le monde puisse juger si tu es dans les conditions du décret.

– Ah ! monsieur, dit la jeune femme en se pressant contre Maurice, apres m’avoir protégée contre vos ennemis, protégez-moi contre vos amis, je vous en supplie.

– Voyez-vous, voyez-vous, dit le chef des enrôlés, elle se cache. M’est avis que c’est quelque espionne des aristocrates, quelque drôlesse, quelque coureuse de nuit.

– Oh ! monsieur, dit la jeune femme en faisant faire un pas en avant a Maurice et en découvrant un visage ravissant de jeunesse, de beauté et de distinction, que la clarté du réverbere éclaira. Oh ! regardez-moi ; ai-je l’air d’etre ce qu’ils disent ?

Maurice demeura ébloui. Jamais il n’avait rien revé de pareil a ce qu’il venait de voir. Nous disons a ce qu’il venait de voir, car l’inconnue avait voilé de nouveau son visage presque aussi rapidement qu’elle l’avait découvert.

– Lorin, dit tout bas Maurice, réclame la prisonniere pour la conduire a ton poste ; tu en as le droit, comme chef de patrouille.

– Bon ! dit le jeune caporal, je comprends a demi-mot.

Puis, se retournant vers l’inconnue :

– Allons, allons, la belle, continua-t-il, puisque vous ne voulez pas nous donner la preuve que vous etes dans les conditions du décret, il faut nous suivre.

– Comment, vous suivre ? dit le chef des enrôlés volontaires.

– Sans doute, nous allons conduire la citoyenne au poste de l’hôtel de ville, ou nous sommes de garde, et la nous prendrons des informations sur elle.

– Pas du tout, pas du tout, dit le chef de la premiere troupe. Elle est a nous, et nous la gardons.

– Ah ! citoyens, citoyens, dit Lorin, nous allons nous fâcher.

– Fâchez-vous ou ne vous fâchez pas, morbleu, cela nous est bien égal. Nous sommes de vrais soldats de la République, et tandis que vous patrouillez dans les rues, nous allons verser notre sang a la frontiere.

– Prenez garde de le répandre en route, citoyens, et c’est ce qui pourra bien vous arriver, si vous n’etes pas plus polis que vous ne l’etes.

– La politesse est une vertu d’aristocrate, et nous sommes des sans-culottes, nous, repartirent les enrôlés.

– Allons donc, dit Lorin, ne parlez pas de ces choses-la devant madame. Elle est peut-etre Anglaise. Ne vous fâchez point de la supposition, mon bel oiseau de nuit, ajouta-t-il en se retournant galamment vers l’inconnue.

Un poete l’a dit, et nous, échos indignes,

Nous allons apres lui tout bas le répétant :

L’Angleterre est un nid de cygnes

Au milieu d’un immense étang.

– Ah ! tu te trahis, dit le chef des enrôlés ; ah ! tu avoues que tu es une créature de Pitt, un stipendié de l’Angleterre, un…

– Silence, dit Lorin, tu n’entends rien a la poésie, mon ami ; aussi je vais te parler en prose. Écoute, nous sommes des gardes nationaux doux et patients, mais tous enfants de Paris, ce qui veut dire que, lorsqu’on nous échauffe les oreilles, nous frappons dru.

– Madame, dit Maurice, vous voyez ce qui se passe et vous devinez ce qui va se passer ; dans cinq minutes, dix ou onze hommes vont s’égorger pour vous. La cause qu’ont embrassée ceux qui veulent vous défendre mérite-t-elle le sang qu’elle va faire couler ?

– Monsieur, répondit l’inconnue en joignant les mains, je ne puis vous dire qu’une chose, une seule : c’est que, si vous me laissez arreter, il en résultera pour moi et pour d’autres encore des malheurs si grands, que, plutôt que de m’abandonner, je vous supplierai de me percer le cour avec l’arme que vous tenez dans la main et de jeter mon cadavre dans la Seine.

– C’est bien, madame, répondit Maurice, je prends tout sur moi.

Et laissant retomber les mains de la belle inconnue qu’il tenait dans les siennes :

– Citoyens, dit-il aux gardes nationaux, comme votre officier, comme patriote, comme Français, je vous ordonne de protéger cette femme. Et toi, Lorin, si toute cette canaille dit un mot, a la baionnette !

– Appretez… armes ! dit Lorin.

– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria l’inconnue en enveloppant sa tete de son capuchon et en s’appuyant contre une borne. Oh ! mon Dieu ! protégez-le.

Les enrôlés volontaires essayerent de se mettre en défense.

L’un d’eux tira meme un coup de pistolet dont la balle traversa le chapeau de Maurice.

– Croisez baionnettes, dit Lorin. Ram plan, plan, plan, plan, plan, plan.

Il y eut alors dans les ténebres un moment de lutte et de confusion pendant lequel on entendit une ou deux détonations d’armes a feu, puis des imprécations, des cris, des blasphemes ; mais personne ne vint, car, ainsi que nous l’avons dit, il était sourdement question de massacre, et l’on crut que c’était le massacre qui commençait. Deux ou trois fenetres seulement s’ouvrirent pour se refermer aussitôt.

Moins nombreux et moins bien armés, les enrôlés volontaires furent en un instant hors de combat. Deux étaient blessés grievement, quatre autres étaient collés le long de la muraille avec chacun une baionnette sur la poitrine.

– La, dit Lorin, j’espere, maintenant, que vous allez etre doux comme des agneaux. Quant a toi, citoyen Maurice, je te charge de conduire cette femme au poste de l’hôtel de ville. Tu comprends que tu en réponds.

– Oui, dit Maurice.

Puis tout bas :

– Et le mot d’ordre ? ajouta-t-il.

– Ah diable ! fit Lorin en se grattant l’oreille, le mot d’ordre… C’est que…

– Ne crains-tu pas que j’en fasse un mauvais usage ?

– Ah ! ma foi, dit Lorin, fais-en l’usage que tu voudras ; cela te regarde.

– Tu dis donc ? reprit Maurice.

– Je dis que je vais te le donner tout a l’heure ; mais laisse-nous d’abord nous débarrasser de ces gaillards-la. Puis, avant de te quitter, je ne serais pas fâché de te dire encore quelques mots de bon conseil.

– Soit, je t’attendrai.

Et Lorin revint vers ses gardes nationaux, qui tenaient toujours en respect les enrôlés volontaires.

– La, maintenant, en avez-vous assez ? dit-il.

– Oui, chien de girondin, répondit le chef.

– Tu te trompes, mon ami, répondit Lorin avec calme, et nous sommes meilleurs sans-culottes que toi, attendu que nous appartenons au club des Thermopyles, dont on ne contestera pas le patriotisme, j’espere. Laissez aller les citoyens, continua Lorin, ils ne contestent pas.

– Il n’en est pas moins vrai que si cette femme est une suspecte…

– Si elle était une suspecte, elle se serait sauvée pendant la bataille au lieu d’attendre, comme tu le vois, que la bataille fut finie.

– Hum ! fit un des enrôlés, c’est assez vrai ce que dit la le citoyen Thermopyle.

– D’ailleurs, nous le saurons, puisque mon ami va la conduire au poste, tandis que nous allons aller boire, nous, a la santé de la nation.

– Nous allons aller boire ? dit le chef.

– Certainement, j’ai tres soif, moi, et je connais un joli cabaret au coin de la rue Thomas-du-Louvre !

– Eh ! mais que ne disais-tu cela tout de suite, citoyen ? Nous sommes fâchés d’avoir douté de ton patriotisme ; et comme preuve, au nom de la nation et de la loi, embrassons-nous.

– Embrassons-nous, dit Lorin.

Et les enrôlés et les gardes nationaux s’embrasserent avec enthousiasme. En ce temps-la, on pratiquait aussi volontiers l’accolade que la décollation.

– Allons, amis, s’écrierent alors les deux troupes réunies, au coin de la rue Thomas-du-Louvre.

– Et nous donc ! dirent les blessés d’une voix plaintive, est-ce que l’on va nous abandonner ici ?

– Ah bien, oui, vous abandonner, dit Lorin ; abandonner des braves qui sont tombés en combattant pour la patrie, contre des patriotes, c’est vrai ; par erreur, c’est encore vrai ; on va vous envoyer des civieres. En attendant, chantez la Marseillaise, cela vous distraira.

Allez, enfants de la patrie,

Le jour de gloire est arrivé.

Puis, s’approchant de Maurice, qui se tenait avec son inconnue au coin de la rue du Coq, tandis que les gardes nationaux et les volontaires remontaient bras-dessus bras-dessous vers la place du Palais-Égalité :

– Maurice, lui dit-il, je t’ai promis un conseil, le voici. Viens avec nous plutôt que de te compromettre en protégeant la citoyenne, qui me fait l’effet d’etre charmante, il est vrai, mais qui n’en est que plus suspecte ; car les femmes charmantes qui courent les rues de Paris a minuit…

– Monsieur, dit la femme, ne me jugez pas sur les apparences, je vous en supplie.

– D’abord, vous dites monsieur, ce qui est une grande faute, entends-tu, citoyenne ? Allons, voila que je dis vous, moi.

– Eh bien ! oui, oui, citoyen, laisse ton ami accomplir sa bonne action.

– Comment cela ?

– En me reconduisant jusque chez moi, en me protégeant tout le long de la route.

– Maurice ! Maurice ! dit Lorin, songe a ce que tu vas faire ; tu te compromets horriblement.

– Je le sais bien, répondit le jeune homme ; mais que veux-tu ! si je l’abandonne, pauvre femme, elle sera arretée a chaque pas par les patrouilles.

– Oh ! oui, oui, tandis qu’avec vous, monsieur… tandis qu’avec toi, citoyen, je veux dire, je suis sauvée.

– Tu l’entends, sauvée ! dit Lorin. Elle court donc un grand danger ?

– Voyons, mon cher Lorin, dit Maurice, soyons justes. C’est une bonne patriote ou c’est une aristocrate. Si c’est une aristocrate, nous avons eu tort de la protéger ; si c’est une bonne patriote, il est de notre devoir de la préserver.

– Pardon, pardon, cher ami, j’en suis fâché pour Aristote ; mais ta logique est stupide. Te voila comme celui qui dit :

Iris m’a volé ma raison

Et me demande ma sagesse.

– Voyons, Lorin, dit Maurice, treve a Dorat, a Parny, a Gentil-Bernard, je t’en supplie. Parlons sérieusement : veux-tu ou ne veux-tu pas me donner le mot de passe ?

– C’est-a-dire, Maurice, que tu me mets dans cette nécessité de sacrifier mon devoir a mon ami, ou mon ami a mon devoir. Or, j’ai bien peur, Maurice, que le devoir ne soit sacrifié.

– Décide-toi donc a l’un ou a l’autre, mon ami. Mais, au nom du ciel, décide-toi tout de suite.

– Tu n’en abuseras pas ?

– Je te le promets.

– Ce n’est pas assez ; jure !

– Et sur quoi ?

– Jure sur l’autel de la patrie.

Lorin ôta son chapeau, le présenta a Maurice du côté de la cocarde, et Maurice, trouvant la chose toute simple, fit sans rire le serment demandé sur l’autel improvisé.

– Et maintenant, dit Lorin, voici le mot d’ordre : « Gaule et Lutece… » Peut-etre y en a-t-il qui te diront comme a moi : « Gaule et Lucrece » ; mais bah ! laisse passer tout de meme, c’est toujours romain.

– Citoyenne, dit Maurice, maintenant je suis a vos ordres. Merci, Lorin.

– Bon voyage, dit celui-ci en se recoiffant avec l’autel de la patrie.

Et, fidele a ses gouts anacréontiques, il s’éloigna en murmurant :

Enfin, ma chere Éléonore,

Tu l’as connu, ce péché si charmant

Que tu craignais meme en le désirant.

En le goutant, tu le craignais encore.

Eh bien ! dis-moi, qu’a-t-il donc d’effrayant ?…


Chapitre 3 La rue des Fossés-Saint-Victor

 

Maurice, en se trouvant seul avec la jeune femme, fut un instant embarrassé. La crainte d’etre dupe, l’attrait de cette merveilleuse beauté, un vague remords qui égratignait sa conscience pure de républicain exalté, le retinrent au moment ou il allait donner son bras a la jeune femme.

– Ou allez-vous, citoyenne ? lui dit-il.

– Hélas ! monsieur, bien loin, lui répondit-elle.

– Mais enfin…

– Du côté du Jardin des Plantes.

– C’est bien ; allons.

– Ah ! mon Dieu ! monsieur, dit l’inconnue, je vois bien que je vous gene ; mais sans le malheur qui m’est arrivé, et si je croyais ne courir qu’un danger ordinaire, croyez bien que je n’abuserais pas ainsi de votre générosité.

– Mais enfin, madame, dit Maurice, qui, dans le tete-a-tete, oubliait le langage imposé par le vocabulaire de la République et en revenait a son langage d’homme, comment se fait-il, en conscience, que vous soyez a cette heure dans les rues de Paris ? Voyez si, excepté nous, il s’y trouve une seule personne.

– Monsieur, je vous l’ai dit ; j’avais été faire une visite au faubourg du Roule. Partie a midi sans rien savoir de ce qui se passe, je revenais sans en rien savoir encore : tout mon temps s’est écoulé dans une maison un peu retirée.

– Oui, murmura Maurice, dans quelque maison de ci-devant, dans quelque repaire d’aristocrate. Avouez, citoyenne, que, tout en me demandant tout haut mon appui, vous riez tout bas de ce que je vous le donne.

– Moi ! s’écria-t-elle, et comment cela ?

– Sans doute ; vous voyez un républicain vous servir de guide. Eh bien, ce républicain trahit sa cause, voila tout.

– Mais, citoyen, dit vivement l’inconnue, vous etes dans l’erreur, et j’aime autant que vous la République.

– Alors, citoyenne, si vous etes bonne patriote, vous n’avez rien a cacher. D’ou veniez-vous ?

– Oh ! monsieur, de grâce ! dit l’inconnue.

Il y avait dans ce monsieur une telle expression de pudeur si profonde et si douce, que Maurice crut etre fixé sur le sentiment qu’il renfermait.

« Certes, dit-il, cette femme revient d’un rendez-vous d’amour. »

Et, sans qu’il comprît pourquoi, il sentit a cette pensée son cour se serrer.

De ce moment il garda le silence.

Cependant les deux promeneurs nocturnes étaient arrivés a la rue de la Verrerie, apres avoir été rencontrés par trois ou quatre patrouilles, qui, au reste, grâce au mot de passe, les avaient laissés circuler librement, lorsqu’a une derniere, l’officier parut faire quelque difficulté.

Maurice alors crut devoir ajouter au mot de passe son nom et sa demeure.

– Bien, dit l’officier, voila pour toi ; mais la citoyenne…

– Apres, la citoyenne ?

– Qui est-elle ?

– C’est… la sour de ma femme.

L’officier les laissa passer.

– Vous etes donc marié, monsieur ? murmura l’inconnue.

– Non, madame ; pourquoi cela ?

– Parce qu’alors, dit-elle en riant, vous eussiez eu plus court de dire que j’étais votre femme.

– Madame, dit a son tour Maurice, le nom de femme est un titre sacré et qui ne doit pas se donner légerement. Je n’ai point l’honneur de vous connaître.

Ce fut a son tour que l’inconnue sentit son cour se serrer, et elle garda le silence.

En ce moment ils traversaient le pont Marie.

La jeune femme marchait plus vite a mesure que l’on approchait du but de la course.

On traversa le pont de la Tournelle.

– Nous voila, je crois, dans votre quartier, dit Maurice en posant le pied sur le quai Saint-Bernard.

– Oui, citoyen, dit l’inconnue ; mais c’est justement ici que j’ai le plus besoin de votre secours.

– En vérité, madame, vous me défendez d’etre indiscret, et en meme temps vous faites tout ce que vous pouvez pour exciter ma curiosité. Ce n’est pas généreux. Voyons, un peu de confiance ; je l’ai bien méritée, je crois. Ne me ferez-vous point l’honneur de me dire a qui je parle ?

– Vous parlez, monsieur, reprit l’inconnue en souriant, a une femme que vous avez sauvée du plus grand danger qu’elle ait jamais couru, et qui vous sera reconnaissante toute sa vie.

– Je ne vous en demande pas tant, madame ; soyez moins reconnaissante, et pendant cette seconde, dites-moi votre nom.

– Impossible.

– Vous l’eussiez dit cependant au premier sectionnaire venu, si l’on vous eut conduite au poste.

– Non, jamais, s’écria l’inconnue.

– Mais alors, vous alliez en prison.

– J’étais décidée a tout.

– Mais la prison dans ce moment-ci…

– C’est l’échafaud, je le sais.

– Et vous eussiez préféré l’échafaud ?

– A la trahison… Dire mon nom, c’était trahir !

– Je vous le disais bien, que vous me faisiez jouer un singulier rôle pour un républicain !

– Vous jouez le rôle d’un homme généreux. Vous trouvez une pauvre femme qu’on insulte, vous ne la méprisez pas quoiqu’elle soit du peuple, et, comme elle peut etre insultée de nouveau, pour la sauver du naufrage, vous la reconduisez jusqu’au misérable quartier qu’elle habite ; voila tout.

– Oui, vous avez raison ; voila pour les apparences ; voila ce que j’aurais pu croire si je ne vous avais pas vue, si vous ne m’aviez pas parlé ; mais votre beauté, mais votre langage sont d’une femme de distinction ; or, c’est justement cette distinction, en opposition avec votre costume et avec ce misérable quartier, qui me prouve que votre sortie a cette heure cache quelque mystere ; vous vous taisez… allons, n’en parlons plus. Sommes-nous encore loin de chez vous, madame ?

En ce moment ils entraient dans la rue des Fossés-Saint-Victor.

– Vous voyez ce petit bâtiment noir, dit l’inconnue a Maurice en étendant la main vers une maison située au dela des murs du Jardin des Plantes. Quand nous serons la, vous me quitterez.

– Fort bien, madame. Ordonnez, je suis la pour vous obéir.

– Vous vous fâchez ?

– Moi ? Pas le moins du monde ; d’ailleurs, que vous importe ?

– Il m’importe beaucoup, car j’ai encore une grâce a vous demander.

– Laquelle ?

– C’est un adieu bien affectueux et bien franc… un adieu d’ami !

– Un adieu d’ami ! Oh ! vous me faites trop d’honneur, madame. Un singulier ami que celui qui ne sait pas le nom de son amie, et a qui cette amie cache sa demeure, de peur sans doute d’avoir l’ennui de le revoir.

La jeune femme baissa la tete et ne répondit pas.

– Au reste, madame, continua Maurice, si j’ai surpris quelque secret, il ne faut pas m’en vouloir ; je n’y tâchais pas.

– Me voici arrivée, monsieur, dit l’inconnue.

On était en face de la vieille rue Saint-Jacques, bordée de hautes maisons noires, percée d’allées obscures, de ruelles occupées par des usines et des tanneries, car a deux pas coule la petite riviere de Bievre.

– Ici ? dit Maurice. Comment ! c’est ici que vous demeurez ?

– Oui.

– Impossible !

– C’est cependant ainsi. Adieu, adieu donc, mon brave chevalier ; adieu, mon généreux protecteur !

– Adieu, madame, répondit Maurice avec une légere ironie ; mais dites-moi, pour me tranquilliser, que vous ne courez plus aucun danger.

– Aucun.

– En ce cas, je me retire.

Et Maurice fit un froid salut en se reculant de deux pas en arriere.

L’inconnue demeura un instant immobile a la meme place.

– Je ne voudrais cependant pas prendre congé de vous ainsi, dit-elle. Voyons, monsieur Maurice, votre main.

Maurice se rapprocha de l’inconnue et lui tendit la main.

Il sentit alors que la jeune femme lui glissait une bague au doigt.

– Oh ! oh ! citoyenne, que faites-vous donc la ? Vous ne vous apercevez pas que vous perdez une de vos bagues ?

– Oh ! monsieur, dit-elle, ce que vous faites la est bien mal.

– Il me manquait ce vice, n’est-ce pas, madame, d’etre ingrat ?

– Voyons, je vous en supplie, monsieur… mon ami. Ne me quittez pas ainsi. Voyons, que demandez-vous ? Que vous faut-il ?

– Pour etre payé, n’est-ce pas ? dit le jeune homme avec amertume.

– Non, dit l’inconnue avec une expression enchanteresse, mais pour me pardonner le secret que je suis forcée de garder envers vous.

Maurice, en voyant luire dans l’obscurité ces beaux yeux presque humides de larmes, en sentant frémir cette main tiede entre les siennes, en entendant cette voix qui était presque descendue a l’accent de la priere, passa tout a coup de la colere au sentiment exalté.

– Ce qu’il me faut ? s’écria-t-il. Il faut que je vous revoie.

– Impossible.

– Ne fut-ce qu’une seule fois, une heure, une minute, une seconde.

– Impossible, je vous dis.

– Comment ! demanda Maurice, c’est sérieusement que vous me dites que je ne vous reverrai jamais ?

– Jamais ! répondit l’inconnue comme un douloureux écho.

– Oh ! madame, dit Maurice, décidément vous vous jouez de moi.

Et il releva sa noble tete en secouant ses longs cheveux a la maniere d’un homme qui veut échapper a un pouvoir qui l’étreint malgré lui.

L’inconnue le regardait avec une expression indéfinissable. On voyait qu’elle n’avait pas entierement échappé au sentiment qu’elle inspirait.

– Écoutez, dit-elle apres un moment de silence qui n’avait été interrompu que par un soupir qu’avait inutilement cherché a étouffer Maurice. Écoutez ! me jurez-vous sur l’honneur de tenir vos yeux fermés du moment ou je vous le dirai jusqu’a celui ou vous aurez compté soixante secondes ? Mais la… sur l’honneur.

– Et, si je le jure, que m’arrivera-t-il ?

– Il arrivera que je vous prouverai ma reconnaissance, comme je vous promets de ne la prouver jamais a personne, fît-on pour moi plus que vous n’avez fait vous-meme ; ce qui, au reste, serait difficile.

– Mais enfin puis-je savoir ?…

– Non, fiez-vous a moi, vous verrez…

– En vérité, madame, je ne sais si vous etes un ange ou un démon.

– Jurez-vous ?

– Eh bien, oui, je le jure !

– Quelque chose qui arrive, vous ne rouvrirez pas les yeux ?… Quelque chose qui arrive, comprenez-vous bien, vous sentissiez-vous frappé d’un coup de poignard ?

– Vous m’étourdissez, ma parole d’honneur, avec cette exigence.

– Eh ! jurez donc, monsieur ; vous ne risquez pas grand’chose, ce me semble.

– Eh bien ! je jure, quelque chose qui m’arrive, dit Maurice en fermant les yeux.

Il s’arreta.

– Laissez-moi vous voir encore une fois, une seule fois, dit-il, je vous en supplie.

La jeune femme rabattit son capuchon avec un sourire qui n’était pas exempt de coquetterie ; et a la lueur de la lune, qui en ce moment meme glissait entre deux nuages, il put revoir pour la seconde fois ces longs cheveux pendants en boucles d’ébene, l’arc parfait d’un double sourcil qu’on eut cru dessiné a l’encre de Chine, deux yeux fendus en amande, veloutés et languissants, un nez de la forme la plus exquise, des levres fraîches et brillantes comme du corail.

– Oh ! vous etes belle, bien belle, trop belle ! s’écria Maurice.

– Fermez les yeux, dit l’inconnue.

Maurice obéit.

La jeune femme prit ses deux mains dans les siennes, le tourna comme elle voulut. Soudain une chaleur parfumée sembla s’approcher de son visage, et une bouche effleura sa bouche, laissant entre ses deux levres la bague qu’il avait refusée.

Ce fut une sensation rapide comme la pensée, brulante comme une flamme. Maurice ressentit une commotion qui ressemblait presque a la douleur, tant elle était inattendue et profonde, tant elle avait pénétré au fond du cour et en avait fait frémir les fibres secretes.

Il fit un brusque mouvement en étendant les bras devant lui.

– Votre serment ! cria une voix déja éloignée.

Maurice appuya ses mains crispées sur ses yeux pour résister a la tentation de se parjurer. Il ne compta plus, il ne pensa plus ; il resta muet, immobile, chancelant.

Au bout d’un instant il entendit comme le bruit d’une porte qui se refermait a cinquante ou soixante pas de lui ; puis tout bientôt rentra dans le silence.

Alors il écarta ses doigts, rouvrit les yeux, regarda autour de lui comme un homme qui s’éveille, et peut-etre eut-il cru qu’il se réveillait en effet et que tout ce qui venait de lui arriver n’était qu’un songe, s’il n’eut tenu serrée entre ses levres la bague qui faisait de cette incroyable aventure une incontestable réalité.


Chapitre 4 Mours du temps

 

Lorsque Maurice Lindey revint a lui et regarda autour de lui, il ne vit que des ruelles sombres qui s’allongeaient a sa droite et a sa gauche ; il essaya de chercher, de se reconnaître ; mais son esprit était troublé, la nuit était sombre ; la lune, qui était sortie un instant pour éclairer le charmant visage de l’inconnue, était rentrée dans ses nuages. Le jeune homme, apres un moment de cruelle incertitude, reprit le chemin de sa maison, située rue du Roule.

En arrivant dans la rue Sainte-Avoie, Maurice fut surpris de la quantité de patrouilles qui circulaient dans le quartier du Temple.

– Qu’y a-t-il donc, sergent ? demanda-t-il au chef d’une patrouille fort affairée qui venait de faire perquisition dans la rue des Fontaines.

– Ce qu’il y a ? dit le sergent. Il y a, mon officier, qu’on a voulu enlever cette nuit la femme Capet et toute sa nichée.

– Et comment cela ?

– Une patrouille de ci-devant qui s’était, je ne sais comment, procuré le mot d’ordre, s’était introduite au Temple sous le costume de chasseurs de la garde nationale, et les devait enlever. Heureusement, celui qui représentait le caporal, en parlant a l’officier de garde, l’a appelé monsieur ;il s’est vendu lui-meme, l’aristocrate !

– Diable ! fit Maurice. Et a-t-on arreté les conspirateurs ?

– Non ; la patrouille a gagné la rue, et elle s’est dispersée.

– Et y a-t-il quelque espoir de rattraper ces gaillards-la ?

– Oh ! il n’y en a qu’un qu’il serait bien important de reprendre, le chef, un grand maigre… qui avait été introduit parmi les hommes de garde par un des municipaux de service. Nous a-t-il fait courir, le scélérat ! Mais il aura trouvé une porte de derriere et se sera enfui par les Madelonnettes.

Dans toute autre circonstance, Maurice fut resté toute la nuit avec les patriotes qui veillaient au salut de la République ; mais, depuis une heure, l’amour de la patrie n’était plus sa seule pensée. Il continua donc son chemin, la nouvelle qu’il venait d’apprendre se fondant peu a peu dans son esprit et disparaissant derriere l’événement qui venait de lui arriver. D’ailleurs, ces prétendues tentatives d’enlevement étaient devenues si fréquentes, les patriotes eux-memes savaient que dans certaines circonstances on s’en servait si bien comme d’un moyen politique, que cette nouvelle n’avait pas inspiré une grande inquiétude au jeune républicain.

En revenant chez lui, Maurice trouva son officieux ;a cette époque on n’avait plus de domestique ; Maurice, disons-nous, trouva son officieux l’attendant, et qui, en l’attendant, s’était endormi, et, en dormant, ronflait d’inquiétude.

Il le réveilla avec tous les égards qu’on doit a son semblable, lui fit tirer ses bottes, le renvoya afin de n’etre point distrait de sa pensée, se mit au lit, et, comme il se faisait tard et qu’il était jeune, il s’endormit a son tour malgré la préoccupation de son esprit.

Le lendemain, il trouva une lettre sur sa table de nuit.

Cette lettre était d’une écriture fine, élégante et inconnue. Il regarda le cachet : le cachet portait pour devise ce seul mot anglais : Nothing, – Rien.

Il l’ouvrit, elle contenait ces mots :

Reconnaissance éternelle en échange d’un éternel oubli !…

Maurice appela son domestique ; les vrais patriotes ne les sonnaient plus, la sonnette rappelant la servilité ; d’ailleurs, beaucoup d’officieux mettaient, en entrant chez leurs maîtres, cette condition aux services qu’ils consentaient a leur rendre.

L’officieux de Maurice avait reçu, il y avait trente ans a peu pres, sur les fonts baptismaux, le nom de Jean, mais en 92 il s’était, de son autorité privée, débaptisé, Jean sentant l’aristocratie et le déisme, et s’appelait Scévola.

– Scévola, demanda Maurice, sais-tu ce que c’est que cette lettre ?

– Non, citoyen.

– Qui te l’a remise ?

– Le concierge.

– Qui la lui a apportée ?

– Un commissionnaire, sans doute, puisqu’il n’y a pas le timbre de la nation.

– Descends et prie le concierge de monter.

Le concierge monta parce que c’était Maurice qui le demandait, et que Maurice était fort aimé de tous les officieux avec lesquels il était en relation ; mais le concierge déclara que, si c’était tout autre locataire, il l’eut prié de descendre.

Le concierge s’appelait Aristide.

Maurice l’interrogea. C’était un homme inconnu qui, vers les huit heures du matin, avait apporté cette lettre. Le jeune homme eut beau multiplier ses questions, les représenter sous toutes les faces, le concierge ne put lui répondre autre chose. Maurice le pria d’accepter dix francs en l’invitant, si cet homme se représentait, a le suivre sans affectation et a revenir lui dire ou il était allé.

Hâtons-nous de dire qu’a la grande satisfaction d’Aristide, un peu humilié par cette proposition de suivre un de ses semblables, l’homme ne revint pas.

Maurice, resté seul, froissa la lettre avec dépit, tira la bague de son doigt, la mit avec la lettre froissée sur une table de nuit, se retourna le nez contre le mur avec la folle prétention de s’endormir de nouveau ; mais, au bout d’une heure, Maurice, revenu de cette fanfaronnade, baisait la bague et relisait la lettre : la bague était un saphir tres beau.

La lettre était, comme nous l’avons dit, un charmant petit billet qui sentait son aristocratie d’une lieue.

Comme Maurice se livrait a cet examen, sa porte s’ouvrit. Maurice remit la bague a son doigt et cacha la lettre sous son traversin. Était-ce pudeur d’un amour naissant ? était-ce vergogne d’un patriote qui ne veut pas qu’on le sache en relation avec des gens assez imprudents pour écrire un pareil billet, dont le parfum seul pouvait compromettre et la main qui l’avait écrit et celle qui le décachetait ?

Celui qui entrait ainsi était un jeune homme vetu en patriote, mais en patriote de la plus supreme élégance. Sa carmagnole était de drap fin, sa culotte était en casimir et ses bas chinés étaient de fine soie. Quant a son bonnet phrygien, il eut fait honte, pour sa forme élégante et sa belle couleur pourprée, a celui de Paris lui-meme.

Il portait en outre a sa ceinture une paire de pistolets de l’ex-fabrique royale de Versailles, et un sabre droit et court pareil a celui des éleves du Champ-de-Mars.

– Ah ! tu dors, Brutus, dit le nouvel arrivé, et la patrie est en danger. Fi donc !

– Non, Lorin, dit en riant Maurice, je ne dors pas, je reve.

– Oui, je comprends, a ton Eucharis.

– Eh bien, moi, je ne comprends pas.

– Bah !

– De qui parles-tu ? Quelle est cette Eucharis ?

– Eh bien, la femme…

– Quelle femme ?

– La femme de la rue Saint-Honoré, la femme de la patrouille, l’inconnue pour laquelle nous avons risqué notre tete, toi et moi, hier soir.

– Oh ! oui, dit Maurice, qui savait parfaitement ce que voulait dire son ami, mais qui seulement faisait semblant de ne point comprendre, la femme inconnue !

– Eh bien, qui était-ce ?

– Je n’en sais rien.

– Était-elle jolie ?

– Peuh ! fit Maurice en allongeant dédaigneusement les levres.

– Une pauvre femme oubliée dans quelque rendez-vous amoureux.

……Oui, faibles que nous sommes,

C’est toujours cet amour qui tourmente les hommes.

– C’est possible, murmura Maurice, auquel cette idée, qu’il avait eue d’abord, répugnait fort a cette heure, et qui préférait plutôt voir dans sa belle inconnue une conspiratrice qu’une femme amoureuse.

– Et ou demeure-t-elle ?

– Je n’en sais rien.

– Allons donc ! tu n’en sais rien ! impossible !

– Pourquoi cela ?

– Tu l’as reconduite.

– Elle m’a échappé au pont Marie…

– T’échapper, a toi ? s’écria Lorin avec un éclat de rire énorme. Une femme t’échapper, allons donc !

Est-ce que la colombe échappe

Au vautour, ce tyran des airs,

Et la gazelle au tigre du désert

Qui la tient déja sous la patte ?

– Lorin, dit Maurice, ne t’habitueras-tu donc jamais a parler comme tout le monde ? Tu m’agaces horriblement avec ton atroce poésie.

– Comment ! a parler comme tout le monde ! mais je parle mieux que tout le monde, ce me semble. Je parle comme le citoyen Demoustier, en prose et en vers. Quant a ma poésie, mon cher ! je sais une Émilie qui ne la trouve pas mauvaise ; mais revenons a la tienne.

– A ma poésie ?

– Non, a ton Émilie.

– Est-ce que j’ai une Émilie ?

– Allons ! allons ! ta gazelle se sera faite tigresse et t’aura montré les dents ; de sorte que tu es vexé, mais amoureux.

– Moi, amoureux dit Maurice en secouant la tete.

– Oui, toi, amoureux.

N’en fais pas un plus long mystere ;

Les coups qui partent de Cythere

Frappent au cour plus surement

Que ceux de Jupiter tonnant.

– Lorin, dit Maurice en s’armant d’une clef forée qui était sur sa table de nuit, je te déclare que tu ne diras plus un seul vers que je ne siffle.

– Alors, parlons politique. D’ailleurs, j’étais venu pour cela ; sais-tu la nouvelle ?

– Je sais que la veuve Capet a voulu s’évader.

– Bah ! ce n’est rien que cela.

– Qu’y a-t-il donc de plus ?

– Le fameux chevalier de Maison-Rouge est a Paris.

– En vérité ! s’écria Maurice en se levant sur son séant.

– Lui-meme en personne.

– Mais quand est-il entré ?

– Hier au soir.

– Comment cela ?

– Déguisé en chasseur de la garde nationale. Une femme, qu’on croit etre une aristocrate déguisée en femme du peuple, lui a porté des habits a la barriere ; puis un instant apres, ils sont rentrés bras dessus bras dessous. Ce n’est que quand ils ont été passés que la sentinelle a eu quelques soupçons. Il avait vu passer la femme avec un paquet, il la voyait repasser avec une espece de militaire sous le bras ; c’était louche ; il a donné l’éveil, on a couru apres eux. Ils ont disparu dans un hôtel de la rue Saint-Honoré dont la porte s’est ouverte comme par enchantement. L’hôtel avait une seconde sortie sur les Champs-Élysées ; bonsoir ! le chevalier de Maison-Rouge et sa complice se sont évanouis. On démolira l’hôtel et l’on guillotinera le propriétaire ; mais cela n’empechera pas le chevalier de recommencer la tentative qui a déja échoué, il y a quatre mois pour la premiere fois, et hier pour la seconde.

– Et il n’est point arreté ? demanda Maurice.

– Ah ! bien oui, arrete Protée, mon cher, arrete donc Protée ; tu sais le mal qu’a eu Aristide a en venir a bout.

Pastor Aristous fugiens Pencia Tempe…

– Prends garde, dit Maurice en portant sa clef a sa bouche.

– Prends garde toi-meme, morbleu ! car cette fois ce n’est pas moi que tu siffleras, c’est Virgile.

– C’est juste, et tant que tu ne le traduiras point, je n’ai rien a dire. Mais revenons au chevalier de Maison-Rouge.

– Oui, convenons que c’est un fier homme.

– Le fait est que, pour entreprendre de pareilles choses, il faut un grand courage.

– Ou un grand amour.

– Crois-tu donc a cet amour du chevalier pour la reine ?

– Je n’y crois pas ; je le dis comme tout le monde. D’ailleurs, elle en a rendu amoureux bien d’autres ; qu’y aurait-il d’étonnant a ce qu’elle l’eut séduit ? Elle a bien séduit Barnave, a ce qu’on dit.

– N’importe, il faut que le chevalier ait des intelligences dans le Temple meme.

– C’est possible :

L’amour brise les grilles

Et se rit des verrous.

– Lorin !

– Ah ! c’est vrai.

– Alors, tu crois cela comme les autres ?

– Pourquoi pas ?

– Parce qu’a ton compte la reine aurait eu deux cents amoureux.

– Deux cents, trois cents, quatre cents. Elle est assez belle pour cela. Je ne dis pas qu’elle les ait aimés ; mais enfin, ils l’ont aimée, elle. Tout le monde voit le soleil, et le soleil ne voit pas tout le monde.

– Alors, tu dis donc que le chevalier de Maison-Rouge… ?

– Je dis qu’on le traque un peu en ce moment-ci, et que s’il échappe aux limiers de la République, ce sera un fin renard.

– Et que fait la Commune dans tout cela ?

– La Commune va rendre un arreté par lequel chaque maison, comme un registre ouvert, laissera voir, sur sa façade, le nom des habitants et des habitantes. C’est la réalisation de ce reve des anciens : Que n’existe-t-il une fenetre au cour de l’homme, pour que tout le monde puisse voir ce qui s’y passe !

– Oh ! excellente idée ! s’écria Maurice.

– De mettre une fenetre au cour des hommes ?

– Non, mais de mettre une liste a la porte des maisons.

En effet, Maurice songeait que ce lui serait un moyen de retrouver son inconnue, ou tout au moins quelque trace d’elle qui put le mettre sur sa voie.

– N’est-ce pas ? dit Lorin. J’ai déja parlé que cette mesure nous donnerait une fournée de cinq cents aristocrates. A propos, nous avons reçu ce matin au club une députation des enrôlés volontaires ; ils sont venus, conduits par nos adversaires de cette nuit, que je n’ai abandonnés qu’ivres morts ; ils sont venus, dis-je, avec des guirlandes de fleurs et des couronnes d’immortelles.

– En vérité ! répliqua Maurice en riant ; et combien étaient-ils ?

– Ils étaient trente ; ils s’étaient fait raser et avaient des bouquets a la boutonniere. « Citoyens du club des Thermopyles, a dit l’orateur, en vrais patriotes que nous sommes, nous désirons que l’union des Français ne soit pas troublée par un malentendu, et nous venons fraterniser de nouveau. »

– Alors… ?

– Alors, nous avons fraternisé derechef, et en réitérant, comme dit Diafoirus ; on a fait un autel a la patrie avec la table du secrétaire et deux carafes dans lesquelles on a mis des bouquets. Comme tu étais le héros de la fete, on t’a appelé trois fois pour te couronner ; et comme tu n’as pas répondu, attendu que tu n’y étais pas, et qu’il faut toujours que l’on couronne quelque chose, on a couronné le buste de Washington. Voila l’ordre et la marche selon lesquels a eu lieu la cérémonie.

Comme Lorin achevait ce récit véridique, et qui, a cette époque, n’avait rien de burlesque, on entendit des rumeurs dans la rue, et des tambours, d’abord lointains, puis de plus en plus rapprochés, firent entendre le bruit si commun alors de la générale.

– Qu’est-ce que cela ? demanda Maurice.

– C’est la proclamation de l’arreté de la Commune, dit Lorin.

– Je cours a la section, dit Maurice en sautant a bas de son lit et en appelant son officieux pour le venir habiller.

– Et moi, je rentre me coucher, dit Lorin ; je n’ai dormi que deux heures cette nuit, grâce a tes enragés volontaires. Si l’on ne se bat qu’un peu, tu me laisseras dormir ; si l’on se bat beaucoup, tu viendras me chercher.

– Pourquoi donc t’es-tu fait si beau ? demanda Maurice en jetant un coup d’oil sur Lorin, qui se levait pour se retirer.

– Parce que, pour venir chez toi, je suis forcé de passer rue Béthisy, et que, rue Béthisy, au troisieme, il y a une fenetre qui s’ouvre toujours quand je passe.

– Et tu ne crains pas qu’on te prenne pour un muscadin ?

– Un muscadin, moi ? Ah bien, oui, je suis connu, au contraire, pour un franc sans-culotte. Mais il faut bien faire quelque sacrifice au beau sexe. Le culte de la patrie n’exclut pas celui de l’amour ; au contraire, l’un commande l’autre :

La République a décrété

Que des Grecs on suivrait les traces ;

Et l’autel de la Liberté

Fait pendant a celui des Grâces.

» Ose siffler celui-la, je te dénonce comme aristocrate, et je te fais raser de maniere a ce que tu ne portes jamais perruque. Adieu, cher ami.

Lorin tendit cordialement a Maurice une main que le jeune secrétaire serra cordialement, et sortit en ruminant un bouquet a Chloris.


Chapitre 5 Quel homme c’était que le citoyen Maurice Lindey

Tandis que Maurice Lindey, apres s’etre habillé précipitamment, se rend a la section de la rue Lepelletier, dont il est, comme on le sait, secrétaire, essayons de retracer aux yeux du public les antécédents de cet homme, qui s’est produit sur la scene par un de ces élans de cour, familiers aux puissantes et généreuses natures.

Le jeune homme avait dit la vérité pleine et entiere, lorsque la veille, en répondant de l’inconnue, il avait dit qu’il se nommait Maurice Lindey, demeurant rue du Roule. Il aurait pu ajouter qu’il était enfant de cette demi-aristocratie accordée aux gens de robe. Ses aieux avaient marqué, depuis deux cents ans, par cette éternelle opposition parlementaire qui a illustré les noms des Molé et des Maupeou. Son pere, le bonhomme Lindey, qui avait passé toute sa vie a gémir contre le despotisme, lorsque, le 14 juillet 89, la Bastille était tombé aux mains du peuple, était mort de saisissement et d’épouvante de voir le despotisme remplacé par une liberté militante, laissant son fils unique, indépendant par sa fortune et républicain par sentiment.

La Révolution, qui avait suivi de si pres ce grand événement, avait donc trouvé Maurice dans toutes les conditions de vigueur et de maturité virile qui conviennent a l’athlete pret a entrer en lice, éducation républicaine fortifiée par l’assiduité aux clubs et la lecture de tous les pamphlets de l’époque. Dieu sait combien Maurice avait du en lire. Mépris profond et raisonné de la hiérarchie, pondération philosophique des éléments qui composent le corps, négation absolue de toute noblesse qui n’est pas personnelle, appréciation impartiale du passé, ardeur pour les idées nouvelles, sympathie pour le peuple, melée a la plus aristocratique des organisations, tel était au moral, non pas celui que nous avons choisi, mais celui que le journal ou nous puisons ce sujet nous a donné pour héros de cette histoire.

Au physique, Maurice Lindey était un homme de cinq pieds huit pouces, âgé de vingt-cinq ou de vingt-six ans, musculeux comme Hercule, beau de cette beauté française qui accuse dans un Franc une race particuliere, c’est-a-dire un front pur, des yeux bleus, des cheveux châtains et bouclés, des joues roses et des dents d’ivoire.

Apres le portrait de l’homme, la position du citoyen.

Maurice, sinon riche, du moins indépendant, Maurice portant un nom respecté et surtout populaire, Maurice connu par son éducation libérale et pour ses principes plus libéraux encore que son éducation, Maurice s’était placé pour ainsi dire a la tete d’un parti composé de tous les jeunes bourgeois patriotes.

Peut-etre bien, pres des sans-culottes passait-il pour un peu tiede, et pres des sectionnaires pour un peu parfumé. Mais il se faisait pardonner sa tiédeur par les sans-culottes, en brisant comme des roseaux fragiles les gourdins les plus noueux, et son élégance par les sectionnaires, en les envoyant rouler a vingt pas d’un coup de poing entre les deux yeux, quand ces deux yeux regardaient Maurice d’une façon qui ne lui convenait pas.

Maintenant, pour le physique, pour le moral et pour le civisme combinés, Maurice avait assisté a la prise de la Bastille ; il avait été de l’expédition de Versailles ; il avait combattu comme un lion au 10 aout, et, dans cette mémorable journée, c’était une justice a lui rendre, il avait tué autant de patriotes que de Suisses : car il n’avait pas plus voulu souffrir l’assassin sous la carmagnole que l’ennemi de la République sous l’habit rouge.

C’était lui qui, pour exhorter les défenseurs du château a se rendre et pour empecher le sang de couler, s’était jeté sur la bouche d’un canon auquel un artilleur parisien allait mettre le feu ; c’était lui qui était entré le premier au Louvre par une fenetre, malgré la fusillade de cinquante Suisses et d’autant de gentilshommes embusqués ; et déja, lorsqu’il aperçut les signaux de capitulation, son terrible sabre avait entamé plus de dix uniformes ; alors, voyant ses amis massacrer a loisir des prisonniers qui jetaient leurs armes, qui tendaient leurs mains suppliantes et qui demandaient la vie, il s’était mis a hacher furieusement ses amis, ce qui lui avait fait une réputation digne des beaux jours de Rome et de la Grece.

La guerre déclarée, Maurice s’enrôla et partit pour la frontiere, en qualité de lieutenant, avec les quinze cents premiers volontaires que la ville envoyait contre les envahisseurs, et qui chaque jour devaient etre suivis de quinze cents autres.

A la premiere bataille a laquelle il assista, c’est-a-dire a Jemmapes, il reçut une balle qui, apres avoir divisé les muscles d’acier de son épaule, alla s’aplatir sur l’os. Le représentant du peuple connaissait Maurice, il le renvoya a Paris pour qu’il se guérît. Un mois entier Maurice, dévoré par la fievre, se roula sur son lit de douleur ; mais janvier le trouva sur pied et commandant, sinon de nom, du moins de fait, le club des Thermopyles, c’est-a-dire cent jeunes gens de la bourgeoisie parisienne, armés pour s’opposer a toute tentative en faveur du tyran Capet ; il y a plus : Maurice, le sourcil froncé par une sombre colere, l’oil dilaté, le front pâle, le cour étreint par un singulier mélange de haine morale et de pitié physique, assista le sabre au poing a l’exécution du roi, et, seul peut-etre dans toute cette foule, demeura muet, lorsque tomba la tete de ce fils de saint Louis, dont l’âme montait au ciel ; seulement, lorsque cette tete fut tombée, il leva en l’air son redoutable sabre, et tous ses amis crierent : « Vive la liberté ! » sans remarquer que, cette fois par exception, sa voix ne s’était pas melée aux leurs.

Voila quel était l’homme qui s’acheminait, le matin du 11 mars, vers la rue Lepelletier, et auquel notre histoire va donner plus de relief dans les détails d’une vie orageuse, comme on la menait a cette époque.

Vers dix heures, Maurice arriva a la section dont il était le secrétaire.

L’émoi était grand. Il s’agissait de voter une adresse a la Convention pour réprimer les complots des girondins. On attendait impatiemment Maurice.

Il n’était question que du retour du chevalier de Maison-Rouge, de l’audace avec laquelle cet acharné conspirateur était rentré pour la deuxieme fois dans Paris, ou sa tete, il le savait cependant, était mise a prix. On rattachait a cette rentrée la tentative faite la veille au Temple, et chacun exprimait sa haine et son indignation contre les traîtres et les aristocrates.

Mais, contre l’attente générale, Maurice fut mou et silencieux, rédigea habilement la proclamation, termina en trois heures toute sa besogne, demanda si la séance était levée, et, sur la réponse affirmative, prit son chapeau, sortit et s’achemina vers la rue Saint-Honoré.

Arrivé la, Paris lui sembla tout nouveau. Il revit le coin de la rue du Coq, ou, pendant la nuit, la belle inconnue lui était apparue se débattant aux mains des soldats. Alors il suivit, depuis la rue du Coq jusqu’au pont Marie, le meme chemin qu’il avait parcouru a ses côtés, s’arretant ou les différentes patrouilles les avaient arretés, répétant aux endroits qui le lui rendaient, comme s’ils avaient conservé un écho de leurs paroles, le dialogue qu’ils avaient échangé ; seulement, il était une heure de l’apres-midi, et le soleil, qui éclairait toute cette promenade, rendait saillants a chaque pas les souvenirs de la nuit.

Maurice traversa les ponts et arriva bientôt dans la rue Victor, comme on l’appelait alors.

– Pauvre femme ! murmura Maurice, qui n’a pas réfléchi hier que la nuit ne dure que douze heures et que son secret ne durerait probablement pas plus que la nuit. A la clarté du soleil, je vais retrouver la porte par laquelle elle s’est glissée, et qui sait si je ne l’apercevrai pas elle-meme a quelque fenetre ?

Il entra alors dans la vieille rue Saint-Jacques, se plaça comme l’inconnue l’avait placé la veille. Un instant il ferma les yeux, croyant peut-etre, le pauvre fou ! que le baiser de la veille allait une seconde fois bruler ses levres. Mais il n’en ressentit que le souvenir. Il est vrai que le souvenir brulait encore.

Maurice rouvrit les yeux, vit les deux ruelles, l’une a sa droite et l’autre a sa gauche. Elles étaient fangeuses, mal pavées, garnies de barrieres, coupées de petits ponts jetés sur un ruisseau. On y voyait des arcades en poutres, des recoins, vingt portes mal assurées, pourries. C’était le travail grossier dans toute sa misere, la misere dans toute sa hideur. Ça et la un jardin, fermé tantôt par des haies, tantôt par des palissades en échalas, quelques-uns par des murs ; des peaux séchant sous des hangars et répandant cette odieuse odeur de tannerie qui souleve le cour. Maurice chercha, combina pendant deux heures et ne trouva rien, ne devina rien ; dix fois il revint sur ses pas pour s’orienter. Mais toutes ses tentatives furent inutiles, toutes ses recherches infructueuses. Les traces de la jeune femme semblaient avoir été effacées par le brouillard et la pluie.

« Allons, se dit Maurice, j’ai revé. Ce cloaque ne peut avoir un instant servi de retraite a ma belle fée de cette nuit. »

Il y avait dans ce républicain farouche une poésie bien autrement réelle que dans son ami aux quatrains anacréontiques, puisqu’il rentra sur cette idée, pour ne pas ternir l’auréole qui éclairait la tete de son inconnue. Il est vrai qu’il rentra désespéré.

– Adieu ! dit-il, belle mystérieuse : tu m’as traité en sot ou en enfant. En effet, serait-elle venue ici avec moi si elle y demeurait ? Non ! elle n’a fait qu’y passer, comme un cygne sur un marais infect. Et, comme celle de l’oiseau dans l’air, sa trace est invisible.