Les Louves de Machecoul - Tome I - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1859

Les Louves de Machecoul - Tome I darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka Les Louves de Machecoul - Tome I - Alexandre Dumas

Apres une rapide évocation des guerres civiles de Vendée de 1793-94, l'intrigue se déroule entre 1831 et 1832. Filles jumelles et bâtardes d'un ancien combattant royaliste de 1793, le marquis de Souday, Mary et Bertha, auxquelles on prete, bien a tort, une sulfureuse réputation, sont cruellement surnommées «les louves de Machecoul». Loin de ces médisances, elles vivent sereinement leur solitude jusqu'au jour ou le sort place sur le chemin deux nouveaux personnages : le baron Michel de la Logerie, fils d'un bourgeois enrichi par l'Empire, et Marie-Caroline de Bourbon, duchesse de Berry, qui veut offrir le trône de France a son fils en réveillant l'esprit royaliste vendéen. Des leur premiere rencontre, les jeunes filles s'éprennent de Michel qui, pour sa part, tombe sous le charme de la douce Mary et s'engage, par amour pour elle, aux côtés de la duchesse... Roman méconnu de Dumas, Les louves de Machecoul s'avere pourtant une oeuvre riche, dense et palpitante, empreint d'une vie étourdissante et d'un puissant souffle romanesque.

Opinie o ebooku Les Louves de Machecoul - Tome I - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Les Louves de Machecoul - Tome I - Alexandre Dumas

A Propos
I – L’aide de camp de Charette
II – La reconnaissance des rois
III – Les deux jumelles
IV – Comment, en venant pour une heure chez le marquis de Souday, Jean Oullier y serait encore, si le marquis et lui ne fussent pas morts depuis dix ans
V – Une portée de louvarts

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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I – L’aide de camp de Charette

S’il vous est arrivé par hasard, cher lecteur, d’aller de Nantes a Bourgneuf, vous avez, en arrivant a Saint-Philbert, écorné, pour ainsi dire, l’angle méridional du lac de Grand-Lieu, et, continuant votre chemin, vous etes arrivé, au bout d’une ou deux heures de marche, selon que vous étiez a pied ou en voiture, aux premiers arbres de la foret de Machecoul.

La a gauche du chemin, dans un grand bouquet d’arbres qui semble appartenir a la foret, dont il n’est séparé que par la grande route, vous avez du apercevoir les pointes aiguës de deux minces tourelles et le toit grisâtre d’un petit castel perdu au milieu des feuilles.

Les murs lézardés de cette gentilhommiere, ses fenetres ébréchées, sa couverture rougie par les iris sauvages et les mousses parasites lui donnent, malgré ses prétentions féodales et les deux tours qui la flanquent, une si pauvre apparence, qu’elle n’exciterait certainement la convoitise d’aucun de ceux qui la regardent en cheminant, sans sa délicieuse position en face des futaies séculaire de la foret de Machecoul, dont les vagues verdoyantes montent a l’horizon aussi loin que la vue peut s’étendre.

En 1831, ce petit castel était la propriété d’un vieux gentilhomme nommé le marquis de Souday, et s’appelait le château de Souday, du nom de son propriétaire.

Faisons connaître le propriétaire, apres avoir fait connaître le château.

Le marquis de Souday était l’unique représentant et le dernier héritier d’une vieille et illustre Maison de Bretagne ; car le lac de Grand-Lieu, la foret de Machecoul, la ville de Bourg-neuf, situés dans cette partie de la France circonscrite aujourd’hui dans le département de la Loire-Inférieure, faisaient partie de la province de Bretagne, avant que la France fut divisée par départements. La famille du marquis de Souday avait été jadis un de ces arbres féodaux aux rameaux immenses dont l’ombrage s’étendait sur toute une province ; mais les ancetres du marquis, a force de se mettre en frais pour monter dignement dans les carrosses du roi, l’avaient peu a peu si bien ébranché, que 89 était venu fort a propos pour empecher le tronc vermoulu d’etre jeté bas par la main d’un huissier, en lui réservant une fin peu digne de son illustration.

Lorsque sonna l’heure de la Bastille, lorsque croula la vieille maison des rois présageant l’écroulement de la royauté, le marquis de Souday, déja héritier, sinon des biens – il n’en restait d’autres que la petite gentilhommiere que nous avons dite, – au moins du nom de son pere, était premier page de Son Altesse royale M. le comte de Provence.

A seize ans – c’était l’âge qu’avait alors le marquis, – les événements ne sont guere que des accidents ; il était, au reste, difficile de ne pas devenir profondément insoucieux a la cour épicurienne, voltairienne et constitutionnelle du Luxembourg, ou l’égoisme avait ses coudées franches.

C’était M. de Souday qui avait été envoyé sur la place de Greve pour guetter le moment ou le bourreau serrerait la corde autour du cou de Favras, et ou celui-ci, en rendant le dernier soupir, rendrait a Son Altesse royale sa tranquillité un instant troublée.

Il était revenu a grande course dire au Luxembourg :

– Monseigneur, c’est fait !

Et monseigneur, de sa voix claire et flutée, avait dit :

A table, messieurs ! a table !

Et l’on avait soupé, comme si un brave gentilhomme, qui donnait gratuitement sa vie a Son Altesse, ne venait pas d’etre pendu comme un meurtrier et comme un vagabond.

Puis étaient arrivés les premiers jours sombres de la Révolution, la publication du livre rouge, la retraite de Necker, la mort de Mirabeau.

Un jour, le 22 février 1791, une grande foule était accourue et avait enveloppé le palais du Luxembourg.

Il s’agissait de bruits répandus. Monsieur, disait-on, voulait fuir et aller rejoindre les émigrés qui se rassemblaient sur le Rhin.

Mais Monsieur se montra au balcon, et fit le serment solennel de ne point quitter le roi.

Et, en effet, le 21 juin, il partit avec le roi, sans doute pour ne point manquer a sa parole de ne le pas quitter.

Il le quitta néanmoins, et pour son bonheur ; car il arriva tranquillement a la frontiere avec son compagnon de voyage le marquis d’Avaray, tandis que Louis XVI était arreté a Varennes.

Notre jeune page tenait trop a sa réputation de jeune homme a la mode pour demeurer en France, ou cependant la monarchie allait avoir besoin de ses plus zélés serviteurs ; il émigra donc a son tour, et, comme personne ne fit attention a un page de dix-huit ans, il arriva sans accident a Coblentz, et aida a compléter les cadres des compagnies de mousquetaires qui se reformaient la-bas, sous les ordres du marquis de Montmorin. Pendant les premieres rencontres, il fit bravement campagne avec les trois Condés, fut blessé devant Thionville, puis, apres bien des déceptions, éprouva la plus forte de toutes par le licenciement des corps d’émigrés ; mesure qui, avec leurs espérances, enlevait a tant de pauvres diables le pain du soldat, leur derniere ressource.

Il est vrai que ces soldats servaient contre la France, et que ce pain était pétri par la main de l’étranger.

Le marquis de Souday tourna alors les yeux vers la Bretagne et la Vendée, ou, depuis deux ans, on combattait.

Voici ou en était la Vendée.

Tous les premiers chefs de l’insurrection étaient morts : Cathelineau avait été tué a Vannes, Lescure avait été tué a la Tremblaye, Bonchamp avait été tué a Cholet, d’Elbée avait été ou allait etre fusillé a Noirmoutiers.

Enfin, ce que l’on appelait la grande armée venait d’etre anéantie au Mans.

Cette grande armée avait été vaincue a Fontenay, a Saumur, a Torfou, a Laval et a Dol ; elle avait eu l’avantage dans soixante combats ; elle avait tenu tete a toutes les forces de la République, commandées successivement par Biron, Rossignol, Kléber, Westermann, Marceau ; elle avait, en repoussant l’appui de l’Angleterre, vu incendier ses chaumieres, massacrer ses enfants, égorger ses peres ; elle avait eu pour chefs Cathelineau, Henri de la Rochejaquelein, Stofflet, Bonchamp, Forestier, d’Elbée, Lescure, Marigny et Talmont ; elle était restée fidele a son roi quand le reste de la France l’abandonnait ; elle avait adoré son Dieu quand Paris avait proclamé qu’il n’y avait plus de Dieu ; grâce a elle, enfin, la Vendée avait mérité d’etre appelée, un jour, devant l’histoire, la terre des géants.

Charette et la Rochejaquelein étaient restés a peu pres seuls debout.

Or, si Charette avait des soldats, la Rochejaquelein n’en avait plus.

C’est que, pendant que la grande armée se faisait détruire au Mans, Charette, nommé général en chef du bas Poitou, et secondé par le chevalier de Couëtu et Jolly, avait rassemblé une armée.

Charette, a la tete de cette armée, et la Rochejaquelein, suivi d’une dizaine d’hommes seulement, se rencontrerent pres de Maulevrier.

En voyant arriver la Rochejaquelein, Charette comprit que c’était un général qui lui arrivait et non un soldat ; il avait la conscience de lui-meme, et ne voulait point partager son commandement ; il resta froid et hautain.

Il allait déjeuner : il n’invita pas meme la Rochejaquelein a déjeuner avec lui.

Le meme jour, huit cents hommes se détachaient de l’armée de Charette et passaient a la Rochejaquelein.

Le lendemain, Charette dit a son jeune rival :

– Je pars pour Mortagne ; vous allez me suivre.

– J’ai été habitué, jusqu’ici, non a suivre, dit la Rochejaquelein, mais a etre suivi.

Et il partit de son côté, laissant Charette opérer du sien comme il l’entendait.

C’est celui-ci que nous suivrons, parce qu’il est le seul dont les derniers combats et l’exécution se rattachent a notre histoire.

Louis XVII était mort, et, le 26 juin 1795, Louis XVIII avait été proclamé roi de France, au quartier général de Belleville.

Le 15 aout 1795, c’est-a-dire moins de deux mois apres cette proclamation, un jeune homme apportait a Charette une lettre du nouveau roi.

Cette lettre, écrite de Vérone et en date du 8 juillet 1795, conférait a Charette le commandement légitime de l’armée royaliste.

Charette voulait répondre au roi par le meme messager et le remercier de la faveur qu’il lui accordait ; mais le jeune homme fit observer qu’il était rentré en France pour y rester et pour y combattre, demandant que la dépeche apportée par lui lui servît de recommandation pres du général en chef.

Charette, a l’instant meme, l’attacha a sa personne.

Ce jeune messager n’était autre que l’ancien page de Monsieur, le marquis de Souday.

En se retirant, pour se reposer des vingt dernieres lieues qu’il venait de faire a cheval, le marquis trouva sur son chemin un jeune garde de cinq ou six ans plus âgé que lui, et qui, le chapeau a la main, le regardait avec un affectueux respect.

Il reconnut le fils d’un des métayers de son pere avec lequel il avait chassé et aimait fort a chasser autrefois, nul ne détournant mieux un sanglier et n’appuyant mieux les chiens quand l’animal était détourné.

– Eh ! Jean Oullier, s’écria-t-il, est-ce toi ?

– Moi-meme en personne, pour vous servir, monsieur le marquis, répondit le jeune paysan.

– Ma foi, mon ami, bien volontiers ! Es-tu toujours bon chasseur ?

– Oh ! oui, monsieur le marquis ! seulement, pour le quart d’heure, ce n’est plus le sanglier que nous chassons, c’est un autre gibier.

– N’importe ; si tu veux, nous chasserons celui-ci ensemble comme nous chassions l’autre.

– Ça n’est pas de refus ; au contraire, monsieur le marquis, repartit Jean Oullier.

Et, a partir de ce moment, Jean Oullier fut attaché au marquis de Souday comme le marquis de Souday était attaché a Charette ; c’est-a-dire que Jean Oullier était l’aide de camp de l’aide de camp du général en chef.

Outre ses talents de chasseur, Jean Oullier était un homme précieux. Dans les campements, il était bon a tout, et le marquis de Souday n’avait a s’occuper de rien ; dans les plus mauvais jours ; le marquis ne manqua jamais d’un morceau de pain, d’un verre d’eau et d’une botte de paille – ce qui, en Vendée, était un luxe dont ne jouissait pas toujours le général en chef.

Nous serions fort tenté de suivre Charette et, par contrecoup, notre jeune héros dans quelques-unes de ces expéditions aventureuses tentées par le général royaliste et qui lui mériterent la réputation de premier partisan du monde ; mais l’histoire est une sirene des plus décevantes, et, lorsqu’on est assez imprudent pour obéir au signe qu’elle vous fait de la suivre, on ne sait plus ou elle vous mene.

Nous simplifierons donc notre récit autant que possible, laissant a un autre le soin de raconter l’expédition de M. le comte d’Artois a Noirmoutiers et a l’île Dieu, l’étrange conduite du prince, qui resta trois semaines en vue des côtes de France sans y aborder, et le découragement de l’armée royaliste en se voyant abandonnée par ceux-la pour lesquels elle combattait depuis plus de deux ans !

Charette n’en remporta pas moins, quelque temps apres, la terrible victoire des Quatre-Chemins : ce fut la derniere, car la trahison allait se mettre de la partie.

Victime d’un guet-apens, de Couëtu, le bras droit de Charette, son autre lui-meme depuis la mort de Jolly, fut pris et fusillé.

Dans les derniers temps de sa vie, Charette ne peut pas faire un pas, que son adversaire, quel qu’il soit, Hoche ou Travot, n’en soit averti sur-le-champ.

Environné de troupes républicaines, cerné de tous côtés, poursuivi jour et nuit, traqué de buissons en buissons, rampant de fossés en fossés, sachant qu’un peu plus tôt ou un peu plus tard il doit etre tué dans quelque rencontre, ou, s’il est pris vivant, fusillé sur place ; sans asile, brulé de la fievre, mourant de soif et de faim, n’osant demander, aux fermes qu’il rencontre, ni un peu de pain, ni un peu d’eau, ni un peu de paille, il n’a plus autour de lui que trente-deux hommes dont font partie le marquis de Souday et Jean Oullier, quand, le 25 mars 1796, on lui annonce que quatre colonnes républicaines marchent simultanément contre lui.

– Bien ! dit-il ; en ce cas, c’est ici qu’il faut se battre jusqu’a la mort et vendre cherement sa vie.

C’était a la Préliniere, dans la paroisse de Saint-Sulpice. Mais, avec ses trente-deux hommes, Charette ne se contente pas d’attendre les républicains : il marche au-devant d’eux. A la Guyonniere, il rencontre le général Valentin, a la tete de deux cents grenadiers et chasseurs.

Charette trouve une bonne position, et s’y retranche.

La, pendant trois heures, il soutient les charges et le feu de deux cents républicains.

Douze de ses hommes tombent autour de lui. L’armée de la chouannerie, qui se composait de vingt-quatre mille hommes lorsque M. le comte d’Artois était a l’île Dieu, est aujourd’hui réduite a vingt hommes.

Ces vingt hommes tiennent autour de leur général, et pas un ne songe a fuir.

Pour en finir, le général Valentin prend un fusil, et, a la tete de cent quatre-vingts hommes qui lui restent, charge a la baionnette.

Dans cette charge, Charette est blessé d’une balle a la tete et a trois doigts de la main gauche coupés d’un coup de sabre.

Il va etre pris, quand un Alsacien nommé Pfeffer, qui a pour Charette plus que du dévouement – une religion – prend le chapeau empanaché de son général, lui donne le sien, et, s’élançant a gauche, lui crie :

– Sauvez-vous a droite !… C’est moi qu’ils vont poursuivre.

Et, en effet, c’est sur lui que s’acharnent les républicains, tandis que Charette s’élance du côté opposé avec ses quinze derniers hommes.

Charette touchait au bois de la Chabotiere, lorsque la colonne du général Travot paraît.

Une nouvelle, une supreme lutte s’engage, dans laquelle Charette n’a d’autre but que de se faire tuer.

Perdant son sang par trois blessures, il chancelle et va tomber. Un Vendéen nommé Bossard le charge sur ses épaules et l’emporte vers le bois ; mais, avant d’y arriver, il tombe percé d’une balle.

Un autre, nommé Laroche-Davo, lui succede, fait cinquante pas et tombe a son tour dans le fossé qui sépare le bois de la plaine.

Le marquis de Souday prend a son tour Charette entre ses bras, et, tandis que Jean Oullier tue de ses deux coups de fusil les deux soldats républicains qui le pressent de plus pres, il se jette dans le bois avec son général et sept hommes qui restent. A cinquante pas de la lisiere, Charette semble reprendre sa force.

– Souday, dit-il, écoute mon dernier ordre.

Le jeune homme s’arrete.

– Dépose-moi au pied de ce chene.

Souday hésitait a obéir.

– Je suis toujours ton général, lui dit Charette d’une voix impérieuse ; obéis-moi donc !

Le jeune homme, vaincu, obéit et dépose son général au pied du chene.

– La ! maintenant, dit Charette, écoute-moi bien. Il faut que le roi, qui m’a fait général en chef, sache comment son général en chef est mort. Retourne aupres de Sa Majesté Louis XVIII, et raconte-lui ce que tu as vu ; je le veux !

Charette parlait avec une telle solennité, que le marquis de Souday, qu’il tutoyait pour la premiere fois, n’eut pas meme l’idée de désobéir.

– Allons, reprit Charette, tu n’as pas une minute a perdre, fuis ; voila les bleus !

En effet, les républicains paraissaient a la lisiere du bois.

Souday prit la main que lui tendait Charette.

– Embrasse-moi, dit celui-ci.

Le jeune homme l’embrassa.

– Assez, dit le général. Pars !

Souday jeta un regard a Jean Oullier.

– Viens-tu ? lui dit-il.

Mais celui-ci secoua la tete d’un air sombre.

– Que voulez-vous que j’aille faire la-bas, monsieur le marquis, dit-il, tandis qu’ici… ?

– Ici, que feras-tu ?

– Je vous dirai cela si, un jour, nous nous revoyons, monsieur le marquis.

Et il envoya ses deux balles aux deux républicains les plus proches.

Les deux républicains tomberent.

L’un des deux était un officier supérieur ; ses soldats s’empresserent autour de lui.

Jean Oullier et le marquis de Souday profiterent de cette espece de sursis pour s’enfoncer dans la profondeur du bois.

Seulement, au bout de cinquante pas, Jean Oullier, trouvant un épais buisson, s’y glissa comme un serpent en faisant un signe d’adieu au marquis de Souday.

Le marquis de Souday continua son chemin.


II – La reconnaissance des rois

Le marquis de Souday gagna les bords de la Loire, et trouva un pecheur qui le conduisit a la pointe de Saint-Gildas.

Une frégate croisait en vue ; c’était une frégate anglaise.

Pour quelques louis de plus, le pecheur conduisit le marquis jusqu’a la frégate.

Arrivé la, il était sauvé.

Deux ou trois jours apres, la frégate héla un trois-mâts de commerce qui gouvernait pour entrer dans la Manche.

C’était un bâtiment hollandais.

Le marquis de Souday demanda a passer a son bord ; le capitaine anglais l’y fit conduire.

Le trois-mâts hollandais déposa le marquis a Rotterdam.

De Rotterdam, celui-ci gagna Blankenbourg, petite ville du duché de Brunswick que Louis XVIII avait choisie pour sa résidence.

Il avait a s’acquitter des dernieres recommandations de Charette.

Louis XVIII était a table ; l’heure du repas fut toujours une heure solennelle pour lui.

L’ex-page dut attendre que Sa Majesté eut dîné.

Apres le dîner, il fut introduit.

Il raconta les événements qu’il avait vus se dérouler sous ses yeux, et surtout la derniere catastrophe, avec une telle éloquence, que Sa Majesté, qui cependant était assez peu impressionnable, fut impressionnée au point de lui dire :

– Assez, assez, marquis ! Oui, le chevalier de Charette était un brave serviteur, nous le reconnaissons.

Et il lui fit signe de se retirer.

Le messager obéit ; mais, en se retirant, il entendit le roi qui disait d’un ton maussade :

– Cet imbécile de Souday qui vient me raconter ces choses-la apres dîner ! C’est capable de troubler ma digestion !

Le marquis était susceptible ; il trouva que, apres avoir exposé sa vie pendant six mois, etre appelé imbécile par celui-la meme pour qui il l’avait exposée, était une médiocre récompense.

Il lui restait une centaine de louis dans sa poche ; il quitta le meme soir Blankenbourg, en se disant :

– Si j’avais su etre reçu de cette façon-la, je ne me serais pas donné tant de peine pour venir !

Il regagna la Hollande, et, de la Hollande, passa en Angleterre. La commença une nouvelle phase de l’existence du marquis de Souday. Il était de ces hommes que les circonstances façonnent selon leurs besoins ; qui sont forts ou faibles, valeureux ou pusillanimes selon le milieu ou le hasard les jette. Pendant six mois, il s’était mis au niveau de cette terrible épopée vendéenne : il avait teint de son sang les buissons et les landes du haut et du bas Poitou ; il avait supporté avec une constance stoique non-seulement la mauvaise chance des combats, mais encore toutes les privations qui résultaient de cette lutte de guérillas, bivouaquant dans les neiges, errant sans pain, sans vetements, sans asile dans les forets boueuses de la Vendée ; jamais il n’avait eu une pensée pour les regrets, une parole pour la plainte !

Eh bien, avec tous ces antécédents, isolé au milieu de cette grande ville de Londres, ou il errait tristement, en regrettant les jours de lutte, il se trouva sans courage en face du désouvrement, sans constance en face de l’ennui, sans énergie en face de la misere qui l’attendait dans l’exil.

Cet homme, qui avait bravé les poursuites des colonnes infernales, ne sut pas résister aux méchantes suggestions de l’oisiveté ; il chercha le plaisir partout et a tout prix, pour combler le vide qui s’était fait dans son existence depuis qu’il n’avait plus, pour l’occuper, les péripéties d’une lutte exterminatrice.

Or, ces plaisirs que demandait l’exilé, il était trop pauvre pour les choisir d’un ordre bien relevé : aussi, peu a peu, perdit-il de cette élégance de gentilhomme que l’habit de paysan porté pendant plus de deux mois n’avait pas pu amoindrir, et, avec cette élégance, la distinction de ses gouts ; il compara l’ale et le porter au champagne, et fit cas de ces filles enrubannées de Grosvenor et de Haymarket, lui qui avait eu a choisir pour ses premieres amours parmi des duchesses !

Bientôt, la facilité de ses principes et les besoins sans cesse renaissants de la vie l’amenerent a des compositions dont sa réputation se trouva mal ; il accepta ce qu’il ne pouvait plus payer ; il fit ses amis de compagnons de débauche d’une classe inférieure a lui ; il en résulta que ses camarades d’émigration se détournerent de lui, et, par la pente toute naturelle des choses, plus l’isolement se faisait autour de sa personne, plus le marquis de Souday s’enfonçait dans la mauvaise voie ou il était entré.

Il y avait deux ans qu’il menait cette existence, lorsque le hasard lui fit rencontrer, dans un tripot de la Cité dont il était un des hôtes les plus assidus, une jeune ouvriere qu’une de ces hideuses créatures qui pullulent a Londres arrachait de sa mansarde et produisait pour la premiere fois.

Malgré les changements que la mauvaise fortune avait apportés en lui, la pauvre jeune fille reconnut cependant un reste de seigneurie ; elle se jeta en pleurant aux pieds du marquis, le suppliant de la sauver de la vie infâme a laquelle on voulait la consacrer et pour laquelle elle n’était point faite, ayant été sage jusque-la.

La jeune fille était belle ; le marquis lui offrit de le suivre.

La jeune fille se jeta a son cou, et promit de lui donner tout son amour, de lui consacrer tout son dévouement.

Sans avoir le moins du monde l’intention d’accomplir une bonne action, le marquis fit donc échouer la spéculation échafaudée sur la beauté d’Éva.

La malheureuse enfant s’appelait Éva.

Elle tint parole, la pauvre et honnete fille qu’elle était : le marquis fut son premier et son dernier amour.

Au reste, le moment était heureux pour tous deux. Le marquis commençait a se fatiguer des combats de coqs, des aigres vapeurs de la biere, des démelés avec les constables et des bonnes fortunes de carrefour ; la tendresse de cette jeune fille le reposa ; la possession de cette enfant, blanche comme les cygnes qui ont été l’embleme de la Grande-Bretagne, sa patrie, satisfit l’amour-propre de M. de Souday. Peu a peu, il changea donc d’existence, et, sans revenir aux habitudes d’un homme de son rang, au moins la vie qu’il adopta fut-elle la vie d’un honnete homme.

Il se réfugia avec Éva dans une mansarde de Piccadilly. La jeune fille savait tres bien coudre ; elle trouva du travail chez une lingere. Le marquis donna des leçons d’escrime.

A partir de ce moment, ils vécurent un peu du modique produit des leçons du marquis et des travaux d’Éva, beaucoup du bonheur qu’ils trouvaient dans un amour devenu assez puissant pour dorer leur indigence.

Et cependant cet amour, comme toutes les choses mortelles, s’usa, mais a la longue.

Heureusement pour Éva que les émotions de la guerre vendéenne et les joies effrénées des enfers de Londres avaient absorbé la seve surabondante que pouvait avoir son amant ; il avait vieilli avant l’âge.

Effectivement, le jour ou le marquis de Souday s’aperçut que son amour pour Éva n’était plus qu’un feu éteint, ou du moins bien pres de s’éteindre ; le jour ou les baisers de la jeune femme se trouverent impuissants, non pas a le rassasier, mais a le réveiller, l’habitude avait pris sur son esprit un tel ascendant, que, quand bien meme il eut cédé au besoin de chercher des distractions au-dehors, il n’eut plus trouvé en lui ni la force ni le courage de rompre une liaison dans laquelle son égoisme trouvait les monotones satisfactions du jour le jour.

Ce ci-devant viveur, dont les ancetres avaient eu, pendant trois siecles, droit de haute et basse justice dans leur comté ; cet ex-brigand, aide de camp du brigand Charette, mena ainsi, pendant douze ans, l’existence triste, précaire, souffreteuse, d’un modeste employé, ou d’un artisan plus modeste encore.

Le ciel avait été longtemps sans se décider a bénir cette union illégitime ; mais enfin les voux que formait depuis douze ans Éva furent exaucés. La pauvre femme devint enceinte et donna le jour a deux jumelles.

Malheureusement, Éva ne jouit que quelques heures de ces joies maternelles qu’elle avait tant souhaitées : la fievre de lait l’emporta.

Sa tendresse pour le marquis de Souday était aussi vive et aussi profonde, apres ces douze années, qu’aux premiers jours de leur liaison ; cependant son amour, si grand qu’il fut, n’avait pu l’empecher de reconnaître que la frivolité et l’égoisme faisaient le fond du caractere de son amant ; aussi mourut-elle partagée entre la douleur de dire un éternel adieu a cet homme tant aimé et la terreur de voir entre ses mains frivoles l’avenir de ses deux enfants.

Cette perte produisit sur le marquis de Souday des impressions que nous reproduirons minutieusement, parce qu’elles nous semblent donner la mesure de l’humeur de ce personnage, destiné a jouer un rôle important dans le récit que nous entreprenons.

Il commença par pleurer sérieusement et sincerement sa compagne ; car il ne pouvait s’empecher de rendre hommage a ses qualités et de reconnaître le bonheur qu’il avait du a son affection.

Puis, cette premiere douleur apaisée, il éprouva un peu de la joie de l’écolier qui se sent débarrassé de ses entraves. Un jour ou l’autre, son nom, son rang, sa naissance, pouvaient rendre nécessaire la rupture de ce lien ; le marquis n’en voulait donc pas trop a la Providence de s’etre chargée d’un soin qui lui eut été cruel.

Mais cette satisfaction fut courte ; la tendresse d’Éva, la continuité des petits soins dont il était l’objet avaient gâté le marquis, et ces petits soins, qui lui manquaient tout a coup, lui parurent plus nécessaires qu’autrefois ils ne lui avaient paru doux.

La mansarde, du moment ou la voix pure et fraîche de l’Anglaise ne fut plus la pour l’animer, redevint ce qu’elle était en réalité, un affreux taudis, de meme que, du moment ou il chercha en vain sur son oreiller la chevelure soyeuse de son amie épanchée en flots blonds et abondants, son lit ne fut plus qu’un galetas.

Ou trouverait-il maintenant les douces câlineries, les tendres prévenances dont, pendant douze ans, Éva l’avait entouré ?

Arrivé a cette période de son isolement, le marquis comprit qu’il les chercherait en vain ; en conséquence, il se remit de plus belle a pleurer sa maîtresse, et, quand il lui fallut se séparer des deux petites filles, qu’il mettait en nourrice dans le Yorkshire, il trouva dans sa douleur des élans de tendresse qui toucherent bien vivement la paysanne qui les emmenait.

Lorsqu’il se fut ainsi séparé de tout ce qui le rattachait au passé, le marquis de Souday succomba sous le poids de son isolement ; il devint sombre et taciturne ; le dégout de la vie s’empara de lui, et, comme sa foi religieuse n’était pas des plus solides, il eut fini, selon toute probabilité, par faire un saut dans la Tamise, si la catastrophe de 1814 n’était point arrivée a propos pour le distraire de ses idées lugubres.

Rentré dans sa patrie, qu’il n’espérait plus revoir, le marquis de Souday vint tout naturellement demander a Louis XVIII, a qui il n’avait rien demandé pendant tout le temps qu’avait duré son exil, le prix du sang qu’il avait répandu pour lui ; mais les princes ne cherchent souvent qu’un prétexte pour se montrer ingrats, et Louis XVIII en avait trois vis-a-vis de son ancien page :

Le premier, c’était la façon intempestive dont celui-ci était venu annoncer a Sa Majesté la mort de Charette, annonce qui avait, en effet, troublé la royale digestion.

Le second était son départ inconvenant de Blankenbourg, départ qui avait été accompagné de paroles plus inconvenantes encore que le départ lui-meme.

Enfin, le troisieme prétexte – et le plus grave – était l’irrégularité de sa conduite pendant l’émigration.

On donna de grands éloges a la bravoure et au dévouement de l’ex-page ; mais on lui fit comprendre tout doucement qu’avec de pareils scandales a se reprocher il ne pouvait avoir la prétention de remplir un emploi public.

Le roi n’était plus le maître absolu, lui dit-on ; il avait a compter avec l’opinion publique ; a un regne d’immoralité, il devait faire succéder une ere nouvelle et sévere.

On représenta au marquis combien il serait beau de sa part de couronner une vie d’abnégation et de dévouement en faisant aux nécessités de la situation le sacrifice de ses velléités ambitieuses.

Bref, on l’amena a se contenter de la croix de Saint-Louis, du grade et de la retraite de chef d’escadron, et a s’en aller manger le pain du roi dans sa terre de Souday, seule épave que le pauvre émigré eut recueillie de l’immense fortune de ses ancetres.

Ce qu’il y eut de beau, c’est que ces déceptions n’empecherent point le marquis de Souday de faire son devoir, c’est-a-dire de quitter de nouveau son pauvre castel lorsque Napoléon opéra son merveilleux retour de l’île d’Elbe.

Napoléon tombe une seconde fois, une seconde fois le marquis de Souday rentra a la suite de ses princes légitimes.

Mais, cette fois, mieux avisé qu’en 1814, il se contenta de demander a la Restauration la place de lieutenant de louveterie de l’arrondissement de Machecoul, qui, étant gratuite, lui fut accordée avec empressement.

Privé pendant toute sa jeunesse d’un plaisir qui, dans sa famille, était une passion héréditaire, le marquis de Souday commença de s’adonner a la chasse avec fureur. Toujours triste de la vie solitaire, pour laquelle il n’était pas fait ; devenu encore plus misanthrope a la suite de ses déconvenues politiques, il trouvait dans cet exercice l’oubli momentané de ses souvenirs amers. Aussi la possession d’une louveterie qui lui donnait le droit de parcourir gratuitement les forets de l’État lui causa-t-elle plus de satisfaction qu’il n’en avait éprouvé en recevant du ministre sa croix de Saint Louis et son brevet de chef d’escadron.

Or, le marquis de Souday vivait depuis deux ans déja dans son petit castel, battant les bois jour et nuit, avec ses six chiens, seul équipage que lui permît son mince revenu, voyant ses voisins tout juste autant qu’il le fallait pour ne point passer pour un ours et songeant le moins possible aux héritages comme aux gloires du passé, lorsqu’un matin, qu’il partait pour aller explorer la partie nord de la foret de Machecoul, il se croisa sur la route avec une paysanne qui portait une enfant de trois a quatre ans sur chacun de ses bras.

Le marquis de Souday reconnut cette paysanne et rougit en la reconnaissant.

C’était la nourrice du Yorkshire, a laquelle, depuis trente-six a trente-huit mois, il oubliait régulierement de payer la pension de ses deux nourrissonnes.

La brave femme s’était rendue a Londres, et avait fort intelligemment été demander des renseignements a l’ambassade française. Elle arrivait donc par l’intermédiaire de M. le ministre de France, qui ne doutait point que le marquis de Souday ne fut on ne peut plus heureux de retrouver ses enfants.

Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est qu’il ne s’était pas tout a fait trompé.

Les petites filles rappelaient si parfaitement la pauvre Éva, que le marquis eut un moment d’émotion ; il les embrassa avec une tendresse qui n’était pas feinte, donna son fusil a porter a l’Anglaise, prit les deux enfants dans ses bras et rapporta a son castel ce butin inattendu, a la grande stupéfaction de la cuisiniere nantaise qui composait son domestique, et qui l’accabla de questions sur la singuliere trouvaille qu’il venait de faire.

Cet interrogatoire épouvanta le marquis.

Il n’avait que trente-neuf ans et songeait vaguement a se marier, regardant comme un devoir de ne pas laisser finir dans sa personne une maison aussi illustre que l’était la sienne ; il n’eut point été fâché, d’ailleurs, de se décharger sur une femme des soins du ménage, qui lui étaient odieux.

Mais la réalisation de ce projet devenait difficile si les deux petites filles restaient sous son toit.

Il le comprit, paya largement l’Anglaise et la fit repartir le lendemain.

Pendant la nuit, il avait pris une résolution qui lui avait paru tout concilier.

Quelle était cette résolution ?

C’est ce que nous allons voir dans le chapitre suivant.


III – Les deux jumelles

Le marquis de Souday s’était mis au lit, en se répétant a lui-meme ce vieil axiome : « La nuit porte conseil. »

Puis, dans cette espérance, il s’était endormi.

En dormant, il avait revé.

Il avait revé a ses vieilles guerres de Vendée avec Charrette, dont il avait été l’aide de camp, et surtout il avait revé a ce brave fils d’un métayer de son pere qui avait été son aide de camp, a lui : il avait revé a Jean Oullier, auquel il n’avait jamais songé, qu’il n’avait jamais revu depuis le jour ou, Charette mourant, ils s’étaient séparés dans le bois de la Chabotiere.

Autant qu’il pouvait se le rappeler, Jean Oullier, avant de se joindre a l’armée de Charette, habitait le village de la Chevroliere, pres du lac de Grand-Lieu.

Le marquis de Souday fit monter a cheval un homme de Machecoul qui lui faisait d’habitude ses commissions, et, en lui remettant une lettre, le chargea d’aller a la Chevroliere s’informer si un nommé Jean Oullier vivait encore et habitait toujours le pays.

S’il vivait encore et habitait toujours le pays, l’homme de Machecoul aurait a lui porter la lettre et a le ramener, s’il était possible, avec lui.

S’il demeurait aux environs, le messager devait le joindre ou il était.

S’il était trop loin pour le suivre, il fallait s’informer de la localité qu’il habitait.

S’il était mort, il fallait revenir dire qu’il était mort.

Jean Oullier n’était pas mort, Jean Oullier n’était pas dans un pays lointain, Jean Oullier n’était pas meme aux environs de la Chevroliere.

Jean Oullier était a la Chevroliere meme.

Voici ce qu’il était advenu de lui apres sa séparation d’avec le marquis de Souday.

Il était resté caché dans le buisson d’ou, sans etre vu, il pouvait voir.

Il avait vu le général Travot faisant Charette prisonnier, et le traitant avec tous les égards qu’un homme comme le général Travot pouvait avoir pour Charette.

Mais il paraît que ce n’était pas la tout ce que voulait voir Jean Oullier, puisque, Charette placé sur un brancard et emporté, il resta encore, lui, dans son buisson.

Il est vrai qu’un officier et un piquet de douze hommes étaient, de leur côté, restés dans le bois.

Une heure apres que ce poste était installé la, un paysan vendéen avait passé a dix pas de Jean Oullier, et avait répondu au qui-vive de la sentinelle bleue par le mot ami, réponse bizarre dans la bouche d’un paysan royaliste parlant a des soldats républicains.

Puis le paysan avait échangé un mot d’ordre avec la sentinelle, qui l’avait laissé passer.

Puis, enfin, il s’était approché de l’officier, qui, avec une expression de dégout impossible a décrire, lui avait remis une bourse pleine d’or.

Apres quoi, le paysan avait disparu.

Selon toute probabilité, l’officier et les douze hommes n’avaient été laissés dans le bois que pour attendre ce paysan ; car a peine avait-il disparu, qu’eux-memes s’étaient ralliés et avaient disparu a leur tour.

Selon toute probabilité encore, Jean Oullier avait vu ce qu’il voulait voir ; car il sortit de son buisson comme il y était entré, c’est-a-dire en rampant, se remit sur les pieds, arracha la cocarde blanche de son chapeau, et, avec l’insouciance d’un homme qui, depuis trois ans, joue sa vie chaque jour sur un coup de dés, s’enfonça dans la foret.

La meme nuit, il arriva a la Chevroliere.

Il alla droit a la place ou il croyait trouver sa maison.

A la place de sa maison était une ruine noircie par la fumée.

Il s’assit sur une pierre et pleura.

C’est que, dans cette maison, il avait laissé une femme et deux enfants…

Mais, bientôt, Jean Oullier entendit un bruit de pas ; il releva la tete.

Un paysan passait ; Jean Oullier le reconnut dans l’obscurité.

Il appela :

– Tinguy !

Le paysan s’approcha.

– Qui es-tu, demanda-t-il, toi qui m’appelles ?

– Je suis Jean Oullier, répondit le chouan.

– Dieu te garde ! répondit Tinguy.

Et il voulut continuer son chemin.

Jean Oullier l’arreta.

– Il faut que tu me répondes, lui dit-il.

– Es-tu un homme ?

– Oui.

– Eh bien, alors interroge, je répondrai.

– Mon pere ?

– Mort.

– Ma femme ?

– Morte.

– Mes deux enfants ?

– Morts.

– Merci.

Jean Oullier se rassit ; il ne pleurait plus.

Un instant apres, il se laissa tomber a genoux et pria.

Il était temps ; il allait blasphémer.

Il pria pour ceux qui étaient morts.

Puis, retrempé par cette foi profonde qui lui donnait l’espoir de les retrouver un jour dans un monde meilleur, il bivouaqua sur ces tristes ruines.

Le lendemain, au point du jour, il était a la besogne, aussi calme, aussi résolu, que si son pere eut toujours été a la charrue, sa femme devant la cheminée, et ses enfants devant la porte.

Seul, et sans demander d’aide a personne, il rebâtit sa chaumiere.

Il y vécut de son humble travail de journalier ; et qui eut conseillé a Jean Oullier de demander aux Bourbons le prix de ce qu’a tort ou a raison il regardait comme un devoir accompli, celui-la eut fort risqué de révolter la simplicité pleine de grandeur du pauvre paysan.

On comprend qu’avec ce caractere Jean Oullier, recevant une lettre du marquis de Souday, qui l’appelait son vieux camarade et le priait de se rendre a l’instant meme au château, on comprend que Jean Oullier ne se fit pas attendre.

Il ferma la porte de sa maison, mit la clef dans sa poche, et, comme il vivait seul, n’ayant personne a prévenir, il partit a l’instant meme.

Le messager voulut lui céder le cheval, ou du moins le faire monter en croupe, mais Jean Oullier secoua la tete.

– Grâce a Dieu, dit-il, les jambes sont bonnes.

Et, appuyant sa main sur le cou du cheval, il indiqua lui meme par une espece de pas gymnastique l’allure que le cheval pouvait prendre.

C’était un petit trot de deux lieues a l’heure.

Le soir, Jean Oullier était au château de Souday.

Le marquis le reçut avec une joie visible ; toute la journée, il avait été tourmenté a l’idée que Jean Oullier était absent ou mort.

Il va sans dire que cette absence ou cette mort le tourmentait, non pas pour Jean Oullier, mais pour lui-meme.

Nous avons prévenu nos lecteurs que le marquis de Souday était légerement égoiste.

La premiere chose que fit le marquis, ce fut de prendre Jean Oullier a part et de lui confier sa position et les embarras qui en résultaient pour lui.

Jean Oullier, qui avait eu ses deux enfants massacrés, ne comprenait pas tres bien qu’un pere se séparât volontiers de ses deux enfants.

Il accepta cependant la proposition que lui fit le marquis de Souday de lui faire élever ses deux enfants, jusqu’au moment ou elles auraient atteint l’âge d’aller en pension.

Il chercherait, a la Chevroliere ou aux environs, quelque brave femme qui leur tînt lieu de mere – si toutefois quelque chose tient lieu de mere a des orphelins.

Quand bien meme les deux jumelles eussent été laides et désagréables, Jean Oullier eut accepté ; mais elles étaient si gentilles, si avenantes, si gracieuses, leur sourire était si engageant, que le bonhomme les avait tout de suite aimées comme ces gens-la savent aimer.

Il prétendait qu’avec leurs petites figures blanches et roses et leurs longs cheveux bouclés, elles lui rappelaient si bien les anges qui, avant qu’on les eut brisés, entouraient la madone du maître-autel de Grand-Lieu, qu’en les apercevant il avait eu l’idée de s’agenouiller.

Il fut donc décidé que, le lendemain, Jean Oullier emmenerait les deux enfants.

Malheureusement, pendant tout le temps qui s’était écoulé entre le départ de la nourrice et l’arrivée de Jean Oullier, il avait plu.

Le marquis, confiné dans son castel, avait senti qu’il commençait a s’ennuyer.

S’ennuyant, il avait appelé aupres de lui ses deux filles et s’était mis a jouer avec elles ; puis, plaçant l’une a califourchon sur son cou, asseyant l’autre sur ses reins, il s’était, comme le Béarnais, promené a quatre pattes tout autour de l’appartement.

Seulement, il avait raffiné sur les amusements qu’Henri IV donnait a sa progéniture : avec sa bouche, le marquis de Souday imitait tour a tour le son du cor et l’aboi de toute une meute.

Cette chasse a l’intérieur avait énormément amusé le marquis de Souday.

Il va sans dire que les petites filles, elles, n’avaient jamais tant ri.

En outre, elles avaient pris gout a la tendresse accompagnée de toutes sortes de chatteries que leur pere leur avait prodiguée pendant ces quelques heures, afin d’atténuer, selon toute probabilité, les reproches que lui faisait sa conscience a propos de cette séparation si prompte apres une si longue absence.

Les deux enfants témoignaient donc au marquis un attachement féroce et une reconnaissance dangereuse pour ses projets.

Aussi, a huit heures du matin, lorsque la carriole fut amenée devant le perron du château, lorsque les deux jumelles eurent compris qu’on allait les emmener, commencerent-elles a pousser des cris de désespoir.

Bertha se rua sur son pere, embrassa une de ses jambes, et, se cramponnant aux jarretieres du monsieur qui lui donnait tant de bonbons et qui faisait si bien le cheval, elle y enchevetra ses petites mains de telle façon, que le pauvre marquis craignit de lui briser les poignets en essayant de les détacher.

Quant a Mary, elle s’était assise sur une marche et se contentait de pleurer ; mais elle pleurait avec une telle expression de douleur, que Jean Oullier se sentit encore plus remué de ce chagrin muet que du désespoir bruyant de l’autre petite fille.

Le marquis de Souday employa toute son éloquence a persuader aux deux petites filles qu’en montant dans la voiture elles auraient bien plus de friandises et de plaisir qu’en restant aupres de lui ; mais plus il parlait, plus Mary sanglotait et plus Bertha trépignait et l’étreignait avec rage.

L’impatience commençait a gagner le marquis ; et, voyant que la persuasion ne pouvait rien, il allait employer la force, lorsque, en levant les yeux, son regard se fixa sur Jean Oullier.

Deux grosses larmes roulaient le long des joues bronzées du paysan et allaient se perdre dans l’épais collier de favoris roux qui lui encadrait le visage.

Ces larmes étaient a la fois une priere pour le marquis et un reproche pour le pere.

M. de Souday fit signe a Jean Oullier de dételer le cheval, et, tandis que Bertha, qui avait compris ce signe, dansait de joie sur le perron, il dit a l’oreille du métayer :

– Tu partiras demain.

Ce jour-la, comme il faisait tres beau, le marquis voulut utiliser la présence de Jean Oullier en allant a la chasse et en s’y faisant accompagner par lui. Il le conduisit, en conséquence, dans sa chambre, pour qu’il l’aidât a revetir son costume d’expédition.

Le paysan fut frappé de l’affreux désordre qui régnait dans cette petite chambre, et ce fut une occasion pour le marquis d’achever ses confidences intimes en se plaignant de son maître Jacques femelle, qui, convenable devant ses fourneaux, était d’une incurie odieuse dans tous les autres soins du ménage, et particulierement dans ceux qui regardaient la toilette du marquis.

Ce dernier fut plus de dix minutes avant d’avoir trouvé une veste qui ne fut pas veuve de tous ses boutons ou une culotte qui ne fut pas affligée d’une solution de continuité par trop indécente.

Enfin, on y arriva.

Tout louvetier qu’il était, comme nous l’avons dit, le marquis était trop pauvre pour se donner le luxe d’un valet de chiens ; et il conduisait lui-meme son petit équipage. Aussi, forcé de se partager entre le soin du défaut et la préoccupation du tir, était-il rare qu’il ne rentrât point bredouille.

Avec Jean Oullier, ce fut tout autre chose.

Le vigoureux paysan, dans toute la force de l’âge, gravissait les rampes les plus escarpées de la foret avec la force et la légereté d’un chevreuil : il bondissait au-dessus des halliers quand il lui semblait trop long de les tourner, et, grâce a ses jarrets d’acier, il ne quittait pas ses chiens d’une semelle ; enfin, dans deux ou trois occasions, il les appuya avec tant de bonheur, que le sanglier qu’on chassait, comprenant que ce n’était pas en fuyant qu’il se débarrasserait de ses ennemis, finit par les attendre et par faire tete dans un fourré ou le marquis eut la joie de le tuer au ferme ; ce qui ne lui était pas encore arrivé.

Le marquis rentra chez lui transporté d’allégresse, en remerciant Jean Oullier de la délicieuse journée qu’il lui devait.

Pendant le dîner, il fut d’une humeur charmante et inventa de nouveaux jeux pour mettre les petites filles a l’unisson de son humeur.

Le soir, lorsqu’il rentra dans sa chambre, le marquis de Souday trouva Jean Oullier assis les jambes croisées, dans un coin, a la maniere des Turcs ou des tailleurs.

Le brave homme avait en face de lui une montagne de vetements et tenait a la main une vieille culotte de velours dans laquelle il promenait l’aiguille avec fureur.

– Que diable fais-tu la ? lui demanda le marquis.

– L’hiver est froid dans ce pays de plaine, surtout quand le vent vient de la mer ; et, rentré chez moi, j’aurais froid aux jambes, rien qu’en pensant que la bise peut arriver aux vôtres par de telles ouvertures ! répondit Jean Oullier en montrant a son maître une fente qui allait du genou a la ceinture, dans la culotte qu’il réparait.

– Ah ça ! tu es donc tailleur ? fit le marquis.

– Hélas ! dit Jean Oullier, est-ce qu’on ne sait pas un peu de tout quand, depuis plus de vingt ans, on vit seul ? D’ailleurs, on n’est jamais embarrassé quand on a été soldat.

– Bon ! est-ce que je ne l’ai pas été aussi, moi ? demanda le marquis.

– Non ; vous avez été officier, vous, et ce n’est pas la meme chose.

Le marquis de Souday regarda Jean Oullier avec admiration, puis se coucha, s’endormit et ronfla sans que cela interrompît le moins du monde la besogne de l’ancien chouan.

Au milieu de la nuit, le marquis se réveilla.

Jean Oullier travaillait toujours.

La montagne de vetements n’avait pas sensiblement diminué.

– Mais tu n’auras jamais fini, meme en travaillant jusqu’au jour, mon pauvre Jean ! lui dit le marquis.

– Hélas ! j’en ai grand-peur !

– Alors, va te coucher, mon vieux camarade ; tu ne partiras que lorsqu’il y aura un peu d’ordre dans toute cette défroque, et nous chasserons encore demain.


IV – Comment, en venant pour une heure chez le marquis de Souday, Jean Oullier y serait encore, si le marquis et lui ne fussent pas morts depuis dix ans

Le matin, avant de partir pour la chasse, le marquis de Souday eut l’idée d’aller embrasser ses enfants.

En conséquence, il monta a leur chambre et fut fort étonné de trouver l’universel Jean Oullier qui l’avait devancé, et qui débarbouillait les deux petites filles avec la conscience et l’obstination de la meilleure gouvernante.

Et le pauvre homme, a qui cette occupation rappelait les enfants qu’il avait perdus, semblait y trouver une satisfaction complete.

L’admiration du marquis se changea en respect.

Pendant huit jours, les chasses se succéderent sans interruption, toutes plus belles et plus fructueuses les unes que les autres.

Pendant ces huit jours, tour a tour piqueur et économe, Jean Oullier, en cette derniere qualité, une fois rentré a la maison, travailla sans relâche a rajeunir la toilette de son maître ; et il trouva encore le temps de ranger la maison du haut en bas.

Le marquis de Souday, loin de vouloir maintenant presser son départ, songeait avec effroi qu’il allait lui falloir se séparer d’un serviteur si précieux.

Du matin jusqu’au soir, et quelquefois du soir jusqu’au matin, il repassait dans son cerveau quelle était celle des qualités du Vendéen qui le touchait le plus sensiblement.

Jean Oullier avait le flair d’un limier pour découvrir une rentrée au bris des ronces ou sur l’herbe mouillée de rosée.

Dans les chemins secs et pierreux de Machecoul, de Bourgneuf et d’Aigrefeuille, il déterminait sans hésitation l’âge et le sexe du sanglier dont la trace semblait imperceptible.

Jamais piqueur a cheval n’avait appuyé des chiens comme Jean Oullier le savait faire, monté sur deux longues jambes.

Enfin, les jours ou la fatigue le forçait de donner relâche a la petite meute, il était sans pareil pour deviner les enceintes fertiles en bécasses et y conduire son maître.

– Ah ! par ma foi, au diable le mariage ! s’écriait parfois le marquis lorsqu’on le croyait occupé de songer a tout autre chose. Qu’irais-je faire dans cette galere, ou j’ai vu si tristement ramer les plus honnetes gens ? Par la mort-Dieu ! je ne suis plus un tout jeune homme : voila que je prends mes quarante ans ; je ne me fais aucune illusion, je ne compte séduire personne par mes agréments personnels. Je ne puis donc espérer autre chose que de tenter une vieille douairiere avec mes trois mille livres de rente, dont la moitié meurt avec moi ; j’aurai une marquise de Souday grondeuse, quinteuse, hargneuse, qui m’interdira peut-etre la chasse, que ce brave Jean sert si bien, et qui, a coup sur, ne tiendra pas le ménage plus décemment qu’il ne le fait. Et cependant, reprenait-il en se redressant et en balançant le haut du corps, sommes-nous dans une époque ou il soit permis de laisser finir les grandes races, soutiens naturels de la monarchie ? ne me serait-il pas bien doux de voir mon fils relever l’honneur de ma maison ? tandis qu’au contraire, moi a qui l’on n’a jamais connu de femme – légitime du moins – que vais-je faire penser de moi ? Que diront mes voisins de la présence de ces deux petites filles a la maison ?

Ces réflexions, lorsqu’elles lui venaient – et c’était d’ordinaire les jours de pluie, quand le mauvais temps l’empechait de se livrer a son plaisir favori, – ces réflexions jetaient parfois le marquis de Souday dans de cruelles perplexités.

Il en sortit, comme sortent de pareilles situations tous les tempéraments indécis, les caracteres faibles, tous les hommes qui ne savent pas prendre un parti : – en restant dans le provisoire.

Bertha et Mary, en 1831, avaient atteint leurs dix-sept ans, et le provisoire durait toujours.

Et, cependant, quoi qu’on en put croire, le marquis de Souday ne s’était point encore décidé positivement a garder ses filles pres de lui.

Jean Oullier, qui avait accroché a un clou la clef de sa maison de la Chevroliere, n’avait pas eu, depuis quatorze ans, l’idée de la décrocher de ce clou.

Il avait patiemment attendu que son maître lui donnât l’ordre de retourner chez lui, et, comme, depuis son arrivée au château, le château était propre et net, comme le marquis n’avait pas eu une seule fois a se lamenter sur l’inconvénient de se passer de boutons ; comme les bottes de chasse avaient toujours été convenablement graissées ; comme les fusils étaient tenus ni plus ni moins que dans la premiere armurerie de Nantes ; comme Jean Oullier, a l’aide de certains procédés coercitifs dont il tenait la tradition d’un de ses camarades a l’armée brigande, avait peu a peu amené la cuisiniere a perdre l’habitude de faire supporter a son maître sa mauvaise humeur ; comme les chiens étaient constamment en bon état, brillants de poil, ni trop gras, ni trop maigres, capables de soutenir quatre fois par semaine une grande course de huit a dix heures et de la terminer autant de fois par un hallali ; comme aussi le babil et la gentillesse des enfants, leur tendresse expansive rompaient la monotonie de son existence ; comme ses causeries et ses entretiens avec Jean Oullier sur l’ancienne guerre, passée aujourd’hui a l’état de tradition – elle remontait a trente-cinq ou trente-six ans – rompaient la monotonie de son existence et allégeaient la longueur des soirées et des jours de pluie, le marquis, retrouvant les bons soins, la douce quiétude, le bonheur tranquille dont il avait joui pres de la pauvre Éva, avec l’enivrant plaisir de la chasse en plus, le marquis, disons-nous, avait remis de jour en jour, de mois en mois, d’année en année, a fixer le moment de la séparation.

Quant a Jean Oullier, il avait, de son côté, ses motifs pour ne point provoquer de décision. Ce n’était pas seulement un homme brave, que celui-la, c’était encore un brave homme.

Ainsi que nous l’avons raconté, il s’était pris tout de suite d’affection pour Bertha et Mary ; cette affection, dans ce pauvre cour veuf de ses propres enfants, s’était promptement changée en tendresse, et, avec le temps, cette tendresse était devenue du fanatisme. Il ne s’était point tout d’abord rendu un compte bien exact de la distinction que le marquis voulait établir entre leur situation et celle des enfants légitimes que celui-ci espérait obtenir d’une union quelconque pour perpétuer son nom : dans le bas Poitou, quand on a fait deuil a une brave fille, on ne connaît qu’un seul moyen de réparation, le mariage. Jean Oullier trouvait logique, puisque son maître ne pouvait légitimer sa liaison, de ne pas désavouer au moins la paternité qu’Éva lui avait léguée en mourant. Aussi, apres deux mois de séjour au château, ces réflexions faites, pesées par son esprit, ratifiées par son cour, le Vendéen eut reçu de fort mauvaise grâce un ordre de départ, et le respect qu’il portait a M. de Souday ne l’eut point empeché d’exposer vertement, dans ce cas extreme, ses sentiments a l’endroit de ce chapitre.

Heureusement, le marquis n’initia point son serviteur aux tergiversations de son esprit ; de sorte que Jean Oullier put prendre le provisoire pour un définitif, et croire que le marquis regardait la présence de ses deux filles au château comme un droit pour elles, et en meme temps comme un devoir pour lui.

Au moment ou nous sortons de ces préliminaires, peut-etre un peu longs, Bertha et Mary ont donc entre dix-sept et dix-huit ans.

La pureté de race des marquis de Souday a fait merveille en se retrempant dans le sang plein de seve de la plébéienne Saxonne : les enfants d’Éva sont deux splendides jeunes filles aux traits fins et délicats, a la taille svelte et élancée, a la tournure pleine de noblesse et de distinction.

Elles se ressemblent comme se ressemblent tous les jumeaux ; seulement, Bertha est brune comme était son pere, Mary est blonde comme était sa mere.

Malheureusement, l’éducation que ces deux belles personnes ont reçue, en développant, autant que possible, leurs avantages physiques, ne s’est pas suffisamment préoccupée des besoins de leur sexe.

Vivant au jour le jour aupres de leur pere, avec le laisser aller de ce dernier, et son parti pris de jouir du présent sans s’inquiéter de l’avenir, il était impossible qu’il en fut autrement.

Jean Oullier avait été le seul instituteur des enfants d’Éva, comme il avait été leur seule gouvernante.

Le digne Vendéen leur avait appris tout ce qu’il savait, a lire, a écrire, a compter, a prier avec une tendre et profonde ferveur Dieu et la Vierge ; puis a courir les bois, a escalader les rochers, a traverser les halliers de houx, de ronces, d’épines, le tout sans fatigue, sans peur et sans faiblesse ; a arreter d’une balle un oiseau dans son vol, un chevreuil dans sa course ; enfin, a monter a poil ces indomptables chevaux de Mellerault, aussi sauvages dans leurs prairies ou dans leurs landes que les chevaux des gauchos dans leurs pampas.

Le marquis de Souday avait vu tout cela sans etre aucunement tenté d’imprimer une autre direction a l’éducation de ses filles, et sans avoir meme l’idée de contrarier les gouts qu’elles puisaient dans ces exercices virils : le digne gentilhomme était trop heureux de trouver en elles de vaillants camarades de chasse, réunissant a une tendresse respectueuse pour leur pere une gaieté, un entrain et une ardeur cynégétique qui, depuis qu’elles les partageaient, doublaient le charme de toutes ses parties.

Cependant, pour etre juste, nous devons dire que le marquis avait ajouté quelque chose de son cru aux leçons de Jean Oullier.

Lorsque Bertha et Mary eurent atteint leur quatorzieme année, lorsqu’elles commencerent a accompagner leur pere dans ses expéditions en foret, les jeux enfantins qui remplissaient autrefois les soirées au château perdirent tout leur attrait.

Alors, pour combler le vide qui en résultait, le marquis de Souday apprit le whist a Bertha et a Mary.

De leur côté, les deux enfants avaient complété, aussi bien qu’elles avaient pu, au moral, leur éducation, si vigoureusement développée par Jean Oullier sous le rapport physique ; elles avaient, en jouant a cache-cache dans le château, découvert une chambre qui, selon toute probabilité, n’avait pas été ouverte depuis trente ans.

C’était la bibliotheque.

La, elles avaient trouvé un millier de volumes, a peu pres.

Chacune, dans ces volumes, avait choisi selon son gout.

La sentimentale et douce Mary avait donné la préférence aux romans, la turbulente et positive Bertha, a l’histoire.

Puis elles avaient fondu le tout ensemble : Mary en racontant Amadis et Paul et Virginie a Bertha, Bertha en racontant Mézeray et Velly a Mary.

De ces lectures tronquées, il était résulté pour les deux jeunes filles des notions assez fausses sur la vie réelle et sur les habitudes et les exigences d’un monde qu’elles n’avaient jamais vu, dont elles avaient a peine entendu parler.

Lors de la premiere communion des deux petites filles, le curé de Machecoul, qui les aimait pour leur piété et la bonté de leur cour, avait hasardé quelques observations sur la singuliere existence qu’on leur préparait en les élevant de la sorte ; mais ces amicales remontrances étaient venues se briser contre l’indifférence égoiste du marquis de Souday.

Et l’éducation que nous avons décrite avait continué, et, de cette éducation, il était résulté des habitudes qui avaient fait – grâce a leur position déja si fausse – une fort méchante réputation a Bertha et a sa sour, dans tout le pays.

Et, en effet, le marquis de Souday était entouré de gentillâtres qui lui enviaient fort l’illustration de son nom, et qui ne demandaient qu’une occasion de lui rendre le dédain que les ancetres du marquis avaient probablement témoigné aux leurs ; aussi, lorsqu’on le vit conserver dans sa demeure et appeler ses filles les fruits d’une liaison illégitime, se mit-on a publier a son de trompe ce qu’avait été sa vie a Londres ; on exagéra ses fautes ; on fit de la pauvre Éva, qu’un miracle de la Providence avait conservée si pure, une fille des rues, et, peu a peu, les hobereaux de Beauvoir, de Saint-Léger, de Bourgneuf, de Saint-Philbert et de Grand-Lieu se détournerent du marquis, sous prétexte qu’il avilissait la noblesse, dont, vu la roture de la plupart d’entre eux, ils étaient bien bons de prendre tant de souci.

Bientôt, ce ne furent pas seulement les hommes qui désapprouverent la conduite actuelle du marquis de Souday et calomnierent sa conduite passée : la beauté des deux sours ameuta contre elles toutes les meres et toutes les filles, a dix lieues a la ronde, et cela, des lors, devint infiniment plus grave.

Si Bertha et Mary eussent été laides, le cour de ces charitables dames et de ces pieuses demoiselles, naturellement porté a l’indulgence chrétienne, eut peut-etre pardonné sa paternité inconvenante au pauvre diable de châtelain ; mais il n’y avait pas moyen de ne point etre révolté en voyant ces deux pécores écraser de leur distinction, de leur noblesse et des charmes de leur extérieur, les jeunes personnes les mieux nées des environs.

Ces insolentes supériorités ne méritaient donc ni merci ni miséricorde.

L’indignation contre les deux pauvres enfants était si générale, que, n’eussent-elles donné en rien matiere a la médisance ou a la calomnie, la médisance et la calomnie les eussent encore touchées du bout de l’aile ; qu’on juge de ce qui devait arriver et de ce qui arriva avec les habitudes masculines et excentriques des deux sours !

Ce fut donc bientôt un tolle universel et réprobateur, qui, du département de la Loire-Inférieure, gagna les départements de la Vendée et de Maine-et-Loire.

Sans la mer qui borne les côtes de la Loire-Inférieure, bien certainement cette réprobation eut fait autant de chemin vers l’occident qu’elle en faisait au sud et a l’est.

Bourgeois et gentilshommes, citadins et campagnards, tout s’en mela.

Les jeunes gens qui avaient a peine rencontré Mary et Bertha, qui les avaient a peine vues, parlaient des filles du marquis de Souday avec un sourire avantageux, gros d’espérances lorsqu’il n’était pas gros de souvenirs.

Les douairieres se signaient lorsqu’on prononçait leur nom ; les gouvernantes menaçaient d’elles les petits enfants lorsqu’ils n’étaient pas sages.

Les plus indulgents se bornaient a preter aux deux jumelles les trois vertus d’Arlequin, qui passent généralement pour etre le lot des disciples de saint Hubert, dont elles affectaient les gouts : c’est-a-dire l’amour, le jeu et le vin ; mais d’autres assuraient gravement que le petit castel de Souday était, chaque soir, le théâtre d’orgies dont la tradition se retrouvait dans les chroniques de la régence ; quelques romantiques, brochant sur le tout, voulaient absolument voir, dans une des petites tourelles abandonnées aux amours innocentes d’une vingtaine de pigeons, une réminiscence de la fameuse tour de Nesle, de luxurieuse et homicide mémoire.

Bref, on en dit tant sur Bertha et sur Mary, que, quelles qu’eussent été jusque-la, et quelles que fussent encore en réalité la pureté de leur vie et l’innocence de leurs actions, elles devinrent un objet d’horreur pour tout le pays.

Par les valets des châteaux, par les ouvriers qui approchaient des bourgeois, par les gens meme qu’elles employaient ou a qui elles rendaient service, cette haine s’infiltra dans le populaire ; de sorte que – a l’exception de quelques pauvres aveugles ou de quelques bonnes vieilles femmes impotentes que les orphelines secouraient directement – toute la population en blouse et en sabots servait d’écho aux contes absurdes inventés par les gros bonnets des environs ; et il n’était pas un bucheron, pas un sabotier de Machecoul, pas un cultivateur de Saint-Philbert ou d’Aigrefeuille qui ne se fut cru déshonoré de leur ôter son chapeau.

Enfin, les paysans avaient donné a Bertha et a Mary un sobriquet, et ce sobriquet parti d’en bas, avait été acclamé dans les régions supérieures, comme caractérisant parfaitement les appétits et les déreglements que l’on pretait aux jeunes filles.

Ils les appelaient les louves de Machecoul.


V – Une portée de louvarts

Le marquis de Souday resta completement indifférent a ces manifestations de l’animadversion publique ; bien plus, il ne sembla pas meme se douter qu’elle existât. Lorsqu’il s’aperçut qu’on ne lui rendait plus les rares visites que, de loin en loin, il se croyait obligé de faire a ses voisins, il se frotta joyeusement les mains, se tenant pour débarrassé de corvées qui lui étaient odieuses, et qu’il n’accomplissait jamais que contraint et forcé, soit par ses filles, soit par Jean Oullier.

Il lui revint bien par-ci par-la quelque chose des calomnies qui circulaient sur le compte de Bertha et de Mary ; mais il était si heureux entre son factotum, ses filles et ses chiens, qu’il jugea que ce serait compromettre la félicité dont il jouissait que d’accorder la moindre attention a ces absurdes propos ; de sorte qu’il continua de fesser ses lievres tous les jours, de forcer un sanglier dans les grandes occasions, et de faire son whist chaque soir en compagnie des deux pauvres calomniées.

Jean Oullier fut loin d’etre aussi philosophe que son maître ; il faut dire aussi que, sa condition imposant beaucoup moins, il en apprit davantage.

Sa tendresse pour les deux jeunes filles était devenue du fanatisme ; il passait sa vie a les regarder, soit que, doucement souriantes, elles fussent assises dans le salon du château, soit que, penchées sur l’encolure de leurs chevaux, les yeux étincelants, la figure animée, leurs beaux cheveux dénoués au vent, sous leurs feutres aux larges bords et a la plume onduleuse, elles galopassent a ses côtés. En les voyant si fierement accomplies, et en meme temps si bonnes et si tendres pour leur pere et pour lui, son cour tressaillait d’orgueil, de fierté et de bonheur ; il se regardait comme ayant été pour quelque chose dans le développement de ces deux admirables créatures, et il se demandait comment l’univers pouvait ne pas s’agenouiller devant elles.

Aussi, les premiers qui se hasarderent a l’entretenir des rumeurs qui couraient le pays, furent-ils si vertement redressés, que cela en dégouta les autres ; mais, véritable pere de Bertha et de Mary, Jean Oullier n’avait pas besoin qu’on lui en parlât pour savoir ce que l’on pensait des deux objets de sa tendresse.

Dans un sourire, dans un regard, dans un geste, dans un signe, il devinait les méchantes idées de chacun, et cela, avec une sagacité qui le rendait vraiment misérable.

Le mépris, que les pauvres comme les riches ne prenaient point la peine de déguiser pour les orphelines, l’affectait profondément ; s’il se fut laissé aller aux mouvements de son sang, il eut cherché querelle a toute physionomie qui lui semblait irrespectueuse, et il eut corrigé les uns a coups de poing, et proposé aux autres le champ clos ; mais son bon sens lui faisait comprendre que Bertha et Mary avaient besoin d’une autre réhabilitation, et que des coups donnés ou reçus ne prouveraient absolument rien pour leur justification. Il redoutait, en outre, – et c’était la sa plus grande crainte, – qu’a la suite d’une des scenes qu’il eut si volontiers provoquées, les jeunes filles ne fussent instruites du sentiment public a leur égard.

Le pauvre Jean Oullier courbait donc la tete sous cette injuste réprobation, et de grosses larmes, de ferventes prieres a Dieu, ce supreme redresseur des torts et des injustices des hommes, témoignaient seules de son chagrin. Il y gagna une misanthropie profonde. Ne voyant autour de lui que des ennemis de ses cheres enfants, il ne pouvait faire autrement que de hair les hommes, et il se préparait, tout en revant aux futures révolutions, a leur rendre le mal pour le mal.

La révolution de 1830 était arrivée sans donner l’occasion a Jean Oullier, qui comptait un peu la-dessus, de mettre ses mauvais désirs a exécution.

Mais, comme l’émeute, qui, tous les jours, grondait dans les rues de Paris, pouvait bien, dans un temps donné, déborder en province, il attendait.

Or, par une belle matinée de septembre, le marquis de Souday, ses filles, Jean Oullier et la meute, – qui, pour avoir été plusieurs fois renouvelée depuis que nous avons fait sa connaissance, n’avait point augmenté en nombre, – chassaient dans la foret de Machecoul.

C’était une journée impatiemment attendue par le marquis, et dont, depuis trois mois, il se promettait grande liesse ; il s’agissait tout simplement de prendre une portée de louvarts dont Jean Oullier avait découvert le liteau, alors qu’ils n’avaient point encore les yeux ouverts, et que, depuis, il avait choyés, soignés, ménagés en digne piqueur de louvetier qu’il était.

Cette derniere phrase, pour ceux de nos lecteurs qui ne sont point familiers avec le noble art de la vénerie, demande peut-etre quelques explications.

Tout enfant, le duc de Biron, décapité en 1602 par ordre d’Henri IV, disait a son pere :

– Donne-moi cinquante hommes de cavalerie, et voila deux cents hommes qui vont au fourrage que je vais détruire depuis le premier jusqu’au dernier ; ces deux cents hommes pris, la ville sera forcée de se rendre.

– Et puis apres ?

– Eh bien, apres, la ville sera rendue.

– Et le roi n’aura plus besoin de nous. Il nous faut rester nécessaires, niais !

Les deux cents fourrageurs ne furent pas tués, la ville ne fut pas prise, et Biron et son fils resterent nécessaires, c’est-a-dire qu’étant nécessaires ils resterent dans la faveur et aux gages du roi.

Eh bien, il en est des loups comme de ces fourrageurs que ménageait le pere de Biron. S’il n’y avait plus de loups, il n’y aurait plus de lieutenant de louveterie.

On doit donc pardonner a Jean Oullier, caporal de louveterie, d’avoir montré quelques velléités de tendresse a ces jeunes nourrissons de la louve, et de ne pas les avoir occis, eux et leur mere, avec toute la rigueur qu’il eut montrée pour un vieux loup du sexe masculin.

Ce n’est pas tout.

Autant la chasse d’un vieux loup est impraticable en laisser courre, et autant elle est ennuyeuse et monotone en battue, autant celle d’un louvart de cinq a sept mois est facile, agréable et amusante.

Aussi, pour ménager ces charmants loisirs a son maître, Jean Oullier, lorsqu’il avait découvert la portée, s’était bien gardé de troubler et d’effrayer la louve ; il n’avait point regardé aux quelques moutons du prochain que la mere devait inévitablement partager avec ses petits ; durant leur croissance, il les avait visités avec un touchant intéret, pour s’assurer que personne ne portait sur eux une main irrespectueuse, et avait été, ma foi, fort joyeux le jour ou il avait trouvé le liteau vide et ou il avait compris que la louve mere les avait emmenés dans ses excursions.

Enfin, un jour, jugeant qu’ils devaient etre murs pour ce qu’il en voulait faire, il les avait rembuchés[1] dans une vente de quelques centaines d’hectares, et avait découplé les six chiens du marquis de Souday sur l’un d’entre eux.

Le pauvre diable de louvart[2], qui ne savait pas ce que signifiaient ces abois et ces éclats de trompe, perdit la tete : il quitta immédiatement l’enceinte, ou il laissait sa mere et ses freres, et ou il y avait encore, pour sauver sa peau, les chances d’un change ; il gagna un autre triage, dans lequel il se fit battre pendant une demi-heure en randonnant comme un lievre ; puis, fatigué par cette course forcenée dont il n’avait pas l’habitude, sentant ses grosses pattes tout engourdies, il s’assit naivement sur sa queue, et attendit.

Il n’attendit pas longtemps pour apprendre ce qu’on lui voulait ; car Domino, le chien de tete du marquis, un Vendéen au poil dur et grisâtre, arrivant presque immédiatement, d’un coup de gueule lui brisa les reins.

Jean Oullier reprit ses chiens, les ramena a sa brisée, et, dix minutes apres, l’un des freres du défunt était sur pied et la meute lui soufflait au poil.

Celui-ci, plus avisé, ne quitta point les environs ; aussi, des changes fréquents, donnés tantôt par les louvarts survivants, tantôt par la louve, qui s’offraient volontairement aux chiens, retarderent-ils l’instant de son trépas ; mais Jean Oullier connaissait trop bien son métier pour laisser compromettre le succes par de semblables erreurs : aussitôt que la chasse prenait les allures vives et directes qui caractérisent les allures d’un vieux loup, il rompait ses chiens, les ramenait a l’endroit ou avait eu lieu le défaut, et les remettait sur la bonne voie.

Enfin, serré de trop pres par ses persécuteurs, le pauvre louveteau essaya d’un hourvari ; il revint sur ses pas et sortit si naivement du bois, qu’il donna dans le marquis et dans ses filles ; surpris, perdant la tete, il essaya de se couler entre les jambes des chevaux ; mais M. de Souday, se penchant sur l’encolure de son cheval, le saisit vivement par la queue et le lança aux chiens, qui l’avaient suivi dans son retour.

Ces deux hallalis successifs avaient prodigieusement diverti le châtelain de Souday, et il ne voulait point s’en tenir la. Il discutait avec Jean Oullier pour savoir si l’on retournerait attaquer aux brisées ou si on laisserait aller les chiens sous bois a la billebaude, ce qui restait de louvarts devant etre sur pied.

Mais la louve, qui se doutait probablement qu’on en voulait encore a ce qui lui restait de sa progéniture, traversa la route a dix pas des chiens, au plus fort de la discussion entre Jean Oullier et le marquis.

A la vue de l’animal, la petite meute, que l’on avait négligé de recouper, ne poussa qu’un aboi, et, ivre d’ardeur, se précipita sur sa trace.

Appels, cris désespérés, coups de fouet, rien ne put la retenir, rien ne parvint a l’arreter.

Jean Oullier joua des jambes pour la rejoindre ; le marquis et ses filles mirent leurs chevaux au galop dans le meme dessein ; mais ce n’était plus un louvart timide et hésitant que les chiens avaient devant eux : c’était un animal hardi, vigoureux, entreprenant, qui marchait d’assurance comme s’il regagnait son fort, perçant droit, insoucieux des vallons, des rochers, des montagnes, des torrents qu’il trouvait sur sa route, et cela, sans frayeur, sans précipitation, enveloppé de temps en temps par le petit équipage qui le poursuivait, trottant au milieu des chiens et les dominant de la puissance de son regard oblique et surtout par les craquements de sa formidable mâchoire.

La louve, traversant les trois quarts de la foret, prit son débouché en plaine, comme si elle se dirigeait sur la foret de la Grand’Lande.

Jean Oullier maintenait sa distance, et grâce a l’élasticité de ses jambes, restait a trois ou quatre cents pas de ses chiens. Forcés, par les escarpements, de suivre les lignes courbes et les routes, le marquis et ses filles étaient restés en arriere.

Lorsque ces derniers furent arrivés a leur tour sur la lisiere de la foret, et qu’ils eurent gravi le coteau qui domine le petit village de la Marne, ils aperçurent, a une demi-lieue devant eux, entre Machecoul et la Brillardiere, au milieu des ajoncs semés entre ce village et la Jacquelerie, Jean Oullier, ses chiens et sa louve, toujours dans la meme allure et suivant la ligne droite dans la meme position.

Le succes des deux premieres chasses, la rapidité de la course avaient fort échauffé le sang du marquis de Souday.

– Mordieu ! dit-il, je donnerais dix jours de ma vie, pour etre en ce moment entre Saint-Étienne de Mermorte et la Guimariere, pour envoyer une balle a cette coquine de louve.

– Elle se rend, bien sur, a la foret de la Grand’Lande, répondit Mary.

– Oui, dit Bertha ; mais, certainement, elle reviendra a son lancer du moment ou les petits ne l’ont pas quitté ; elle ne peut continuer a se forlonger[3] ainsi.

– Il vaudrait mieux, en effet, revenir au lancer que de la courre plus loin, dit Mary. Rappelez-vous, mon pere, que, l’an dernier, nous avons poursuivi un grand loup qui nous a promenés pendant dix heures et quinze lieues, et cela, pour rien ; de sorte que nous sommes rentrés a la maison avec nos chevaux fourbus, nos chiens éclopés et la honte d’un buisson creux.

– Ta ta ta ! fit le marquis, ton loup n’était pas notre louve. Retournez, si vous voulez, au lancer, mesdemoiselles ; moi, j’appuie les chiens. Par la corbleu ! il ne sera pas dit que j’aurai fait défaut a un hallali.

– Nous irons ou vous irez, pere, dirent ensemble les deux jeunes filles.

– Eh bien, en avant, alors ! s’écria le marquis en accompagnant ses paroles de deux vigoureux coups d’éperon et en lançant son cheval sur la pente.

Le chemin dans lequel venait de se lancer le marquis était pierreux et coupé de ces ornieres impraticables dont le bas Poitou conserve religieusement la tradition ; a chaque instant, les chevaux buttaient ; a chaque pas, s’ils n’eussent été vigoureusement tenus, ils se fussent abattus, et il était impossible, quelque traverse qu’on prît, d’arriver a la foret de la Grand’Lande avant la chasse.

M. de Souday, mieux monté que ses filles, pouvant plus vivement qu’elles actionner sa bete, avait pris sur elles un avantage de quelques centaines de pas ; rebuté par les difficultés de la route, apercevant un champ ouvert, il y lança son cheval, et, sans avertir ses enfants, il coupa a travers la plaine.

Bertha et Mary, croyant toujours suivre leur pere, continuerent leur course périlleuse le long du chemin creux.

Il y avait un quart d’heure a peu pres qu’elles couraient, séparées de leur pere, lorsqu’elles se trouverent dans un endroit ou la route était profondément encaissée entre deux talus bordés de haies dont les branches se croisaient au-dessus de leurs tetes ; la, elles s’arreterent tout a coup, croyant entendre a peu de distance l’aboi bien connu de leurs chiens.

Presque au meme instant, un coup de fusil retentit a quelques pas d’elles, et un gros lievre, les oreilles ensanglantées et pendantes, sortit de la haie et déboula dans le chemin, tandis que des cris furieux de « Apres ! apres, chiens ! Taiaut ! taiaut ! » partaient du champ qui dominait l’étroit sentier.

Les deux sours croyaient etre tombées dans la chasse d’un de leurs voisins, et elles allaient discretement s’éloigner, lorsque, a l’endroit ou le lievre avait fait sa trouée, elles virent apparaître, hurlant a pleine gorge, Rustaud, un des chiens de leur pere, puis, apres Rustaud, Faraud, puis Bellaude, puis Domino, puis Fanfare, tous se succédant sans intervalle, tous chassant ce malheureux lievre, comme si, de la journée, ils n’eussent eu connaissance de plus noble gibier.

Mais la queue du sixieme chien venait a peine de se dégager de l’étroite ouverture, qu’elle y fut remplacée par une tete humaine.

Cette tete était la figure d’un jeune homme pâle, effaré, aux cheveux ébouriffés, aux yeux hagards, faisant des efforts surhumains, pour que le corps suivît la tete a travers l’étroite coulée, et poussant, tout en luttant contre les ronces et les épines, les taiaut que Bertha et Mary avaient entendus apres le coup de fusil tiré cinq minutes auparavant.