Les Compagnons de Jéhu - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1857

Les Compagnons de Jéhu darmowy ebook

Alexandre Dumas

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka Les Compagnons de Jéhu - Alexandre Dumas

En 1799, sous le gouvernement corrompu du Directoire, coups de main et complots se multiplient en France. Les compagnons de Jehu pillent les diligences et remettent leur butin aux généraux royalistes qui veulent rétablir la monarchie. Cette bande est commandée par un gentilhomme masqué que l'on surnomme Morgan. Mais Bonaparte, revenu incognito d'Égypte, charge un de ses officiers, Roland de Montrevel, de le démasquer...

Opinie o ebooku Les Compagnons de Jéhu - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Les Compagnons de Jéhu - Alexandre Dumas

A Propos
PROLOGUE – LA VILLE D'AVIGNON
Chapitre 1 - UNE TABLE D'HÔTE
Chapitre 2 - UN PROVERBE ITALIEN
Chapitre 3 - L'ANGLAIS

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

PROLOGUE – LA VILLE D'AVIGNON

 

Nous ne savons si le prologue que nous allons mettre sous les yeux du lecteur est bien utile, et cependant nous ne pouvons résister au désir d'en faire, non pas le premier chapitre, mais la préface de ce livre.

Plus nous avançons dans la vie, plus nous avançons dans l'art, plus nous demeurons convaincu que rien n'est abrupt et isolé, que la nature et la société marchent par déductions et non par accidents, et que l'événement, fleur joyeuse ou triste, parfumée ou fétide, souriante ou fatale, qui s'ouvre aujourd'hui sous nos yeux, avait son bouton dans le passé et ses racines parfois dans les jours antérieurs a nos jours comme elle aura son fruit dans l'avenir.

Jeune, l'homme prend le temps comme il vient, amoureux de la veille, insoucieux du jour, s'inquiétant peu du lendemain. La jeunesse, c'est le printemps avec ses fraîches aurores et ses beaux soirs ; si parfois un orage passe au ciel, il éclate, gronde et s'évanouit, laissant le ciel plus azuré, l'atmosphere plus pure, la nature plus souriante qu'auparavant.

A quoi bon réfléchir aux causes de cet orage qui passe, rapide comme un caprice, éphémere comme une fantaisie ? Avant que nous ayons le mot de l'énigme météorologique, l'orage aura disparu.

Mais il n'en est point ainsi de ces phénomenes terribles qui, vers la fin de l'été, menacent nos moissons ; qui, au milieu de l'automne, assiegent nos vendanges : on se demande ou ils vont, on s'inquiete d'ou ils viennent, on cherche le moyen de les prévenir.

Or, pour le penseur, pour l'historien, pour le poete, il y a un bien autre sujet de reverie dans les révolutions, ces tempetes de l'atmosphere sociale qui couvrent la terre de sang et brisent toute une génération d'hommes, que dans les orages du ciel qui noient une moisson ou grelent une vendange, c'est-a-dire l'espoir d'une année seulement, et qui font un tort que peut, a tout prendre, largement réparer l'année suivante, a moins que le Seigneur ne soit dans ses jours de colere.

Ainsi, autrefois, soit oubli, soit insouciance, ignorance peut-etre – heureux qui ignore ! malheureux qui sait ! – autrefois, j'eusse eu a raconter l'histoire que je vais vous dire aujourd'hui, que, sans m'arreter au lieu ou se passe la premiere scene de mon livre, j'eusse insoucieusement écrit cette scene, j'eusse traversé le Midi comme une autre province, j'eusse nommé Avignon comme une autre ville.

Mais aujourd'hui, il n'en est pas de meme ; j'en suis non plus aux bourrasques du printemps, mais aux orages de l'été, mais aux tempetes de l'automne. Aujourd'hui, quand je nomme Avignon, j’évoque un spectre, et, de meme qu'Antoine, déployant le linceul de César, disait : « Voici le trou qu'a fait le poignard de Casca, voici celui qu'a fait le glaive de Cassius, voici celui qu'a fait l'épée de Brutus», je dis, moi, en voyant le suaire sanglant de la ville papale : « Voila le sang des Albigeois ; voila le sang des Cévennois ; voila le sang des républicains ; voila le sang des royalistes ; voila le sang de Lescuyer ; voila le sang du maréchal Brune. »

Et je me sens alors pris d'une profonde tristesse, et je me mets a écrire ; mais, des les premieres lignes, je m'aperçois que, sans que je m'en doutasse, le bureau de l'historien a pris, entre mes doigts, la place de la plume du romancier.

Eh bien, soyons l'un et l'autre : lecteur, accordez les dix, les quinze, les vingt premieres pages a l'historien ; le romancier aura le reste.

Disons donc quelques mots d'Avignon, lieu ou va s'ouvrir la premiere scene du nouveau livre que nous offrons au public.

Peut-etre avant de lire ce que nous en dirons, est-il bon de jeter les yeux sur ce qu'en dit son historien national, François Nouguier.

« Avignon, dit-il, ville noble pour son antiquité, agréable pour son assiette, superbe pour ses murailles, riante pour la fertilité du sol, charmante pour la douceur de ses habitants, magnifique pour son palais, belle pour ses grandes rues, merveilleuse pour la structure de son pont, riche par son commerce, et connue par toute la terre. »

Que l'ombre de François Nouguier nous pardonne si nous ne voyons pas tout a fait sa ville avec les memes yeux que lui.

Ceux qui connaissent Avignon diront qui l'a mieux vue de l'historien ou du romancier.

Il est juste d'établir avant tout qu'Avignon est une ville a part, c'est-a-dire la ville des passions extremes ; l'époque des dissensions religieuses qui ont amené pour elle les haines politiques, remonte au douzieme siecle ; les vallées du mont Ventoux abriterent, apres sa fuite de Lyon, Pierre de Valdo et ses Vaudois, les ancetres de ces protestants qui, sous le nom d'Albigeois, couterent aux comtes de Toulouse et valurent a la papauté les sept châteaux que Raymond VI possédait dans le Languedoc.

Puissante république gouvernée par des podestats, Avignon refusa de se soumettre au roi de France. Un matin, Louis VIII – qui trouvait plus simple de se croiser contre Avignon, comme avait fait Simon de Montfort, que pour Jérusalem, comme avait fait Philippe-Auguste – un matin, disons-nous, Louis VIII se présenta aux portes d'Avignon, demandant a y entrer, la lance en arret, le casque en tete, les bannieres déployées et les trompettes de guerre sonnant.

Les bourgeois refuserent ; ils offrirent au roi de France, comme derniere concession, l'entrée pacifique, tete nue, lance haute, et banniere royale seule déployée. Le roi commença le blocus ; ce blocus dura trois mois, pendant lesquels, dit le chroniqueur, les bourgeois d'Avignon rendirent aux soldats français fleches pour fleches, blessures pour blessures, mort pour mort.

La ville capitula enfin. Louis VIII conduisait dans son armée le cardinal-légat romain de Saint-Ange ; ce fut lui qui dicta les conditions, véritables conditions de pretre, dures et absolues.

Les Avignonnais furent condamnés a démolir leurs remparts, a combler leurs fossés, a abattre trois cents tours, a livrer leurs navires, a bruler leurs engins et leurs machines de guerre. Ils durent, en outre, payer une contribution énorme, abjurer l'hérésie vaudoise, entretenir en Palestine trente hommes d'armes parfaitement armés et équipés pour y concourir a la délivrance du tombeau du Christ. Enfin, pour veiller a l'accomplissement de ces conditions, dont la bulle existe encore dans les archives de la ville, il fut fondé une confrérie de pénitents qui, traversant plus des six siecles, s'est perpétuée jusqu'a nos jours.

En opposition avec ces pénitents, qu'on appelait les pénitents blancs, se fonda l'ordre des pénitents noirs, tout imprégnés de l'esprit d'opposition de Raymond de Toulouse.

A partir de ce jour, les haines religieuses devinrent des haines politiques.

Ce n'était point assez pour Avignon d'etre la terre de l'hérésie, il fallait qu'elle devînt le théâtre du schisme.

Qu'on nous permette, a propos de la Rome française, une courte digression historique ; a la rigueur, elle ne serait point nécessaire au sujet que nous traitons, et peut-etre ferions-nous mieux d'entrer de plein bond dans le drame ; mais nous espérons qu'on nous la pardonnera. Nous écrivons surtout pour ceux qui, dans un roman, aiment a rencontrer parfois autre chose que du roman.

En 1285, Philippe le Bel monta sur le trône.

C'est une grande date historique que cette date de 1285. La papauté, qui, dans la personne de Grégoire VII, a tenu tete a l'empereur d'Allemagne ; la papauté, qui, vaincue matériellement par Henri IV, l'a vaincu moralement ; la papauté est souffletée par un simple gentilhomme sabin, et le gantelet de fer de Colonna rougit la face de Boniface VIII.

Mais le roi de France, par la main duquel le soufflet avait été réellement donné, qu'allait-il advenir de lui sous le successeur de Boniface VIII ?

Ce successeur, c'était Benoît XI, homme de bas lieu, mais qui eut été un homme de génie peut-etre, si on lui en eut donné le temps.

Trop faible pour heurter en face Philippe le Bel, il trouva un moyen que lui eut envié, deux cents ans plus tard, le fondateur d'un ordre célebre : il pardonna hautement, publiquement a Colonna.

Pardonner a Colonna, c'était déclarer Colonna coupable ; les coupables seuls ont besoin de pardon.

Si Colonna était coupable, le roi de France était au moins son complice.

Il y avait quelque danger a soutenir un pareil argument ; aussi Benoît XI ne fut-il pape que huit mois.

Un jour, une femme voilée, qui se donnait pour converse de Sainte-Pétronille a Pérouse, vint, comme il était, a table, lui présenter une corbeille de figues.

Un aspic y était-il caché, comme dans celle de Cléopâtre ? Le fait est que, le lendemain, le saint-siege était vacant.

Alors Philippe le Bel eut une idée étrange, si étrange, qu'elle dut lui paraître d'abord une hallucination.

C'était de tirer la papauté de Rome, de l'amener en France, de la mettre en geôle et de lui faire battre monnaie a son profit.

Le regne de Philippe le Bel est l'avenement de l'or.

L'or, c'était le seul et unique dieu de ce roi qui avait souffleté un pape. Saint Louis avait eu pour ministre un pretre, le digne abbé Suger ; Philippe le Bel eut pour ministres deux banquiers, les deux Florentins Biscio et Musiato.

Vous attendez-vous, cher lecteur, a ce que nous allons tomber dans ce lieu commun philosophique qui consiste a anathématiser l'or ? Vous vous tromperiez.

Au treizieme siecle, l'or est un progres.

Jusque-la on ne connaissait que la terre.

L'or, c'était la terre monnayée, la terre mobile, échangeable, transportable, divisible, subtilisée, spiritualisée, pour ainsi dire.

Tant que la terre n'avait pas eu sa représentation dans l'or, l'homme, comme le dieu Terme, cette borne des champs, avait eu les pieds pris dans la terre. Autrefois, la terre emportait l'homme ; aujourd’hui, c'est l'homme qui emporte la terre.

Mais l'or, il fallait le tirer d'ou il était ; et ou il était, il était bien autrement enfoui que dans les mines du Chili ou de Mexico.

L'or était chez les juifs et dans les églises.

Pour le tirer de cette double mine, il fallait plus qu'un roi, il fallait un pape.

C'est pourquoi Philippe le Bel, le grand tireur d'or, résolut d'avoir un pape a lui.

Benoît XI mort, il y avait conclave a Pérouse ; les cardinaux français étaient en majorité au conclave.

Philippe le Bel jeta les yeux sur l'archeveque de Bordeaux, Bertrand de Got. Il lui donna rendez-vous dans une foret, pres de Saint-Jean d'Angély.

Bertrand de Got n'avait garde de manquer au rendez-vous.

Le roi et l'archeveque y entendirent la messe, et, au moment de l'élévation, sur ce Dieu que l'on glorifiait, ils se jurerent un secret absolu.

Bertrand de Got ignorait encore ce dont il était question.

La messe entendue :

– Archeveque, lui dit Philippe le Bel, il est en mon pouvoir de te faire pape.

Bertrand de Got n'en écouta pas davantage et se jeta aux pieds du roi.

– Que faut-il faire pour cela ? demanda-t-il.

– Me faire six grâces que je te demanderai, répondit Philippe le Bel.

– C'est a toi de commander et a moi d'obéir, dit le futur pape.

Le serment de servage était fait.

Le roi releva Bertrand de Got, le baisa sur la bouche et lui dit :

– Les six grâces que je te demande sont les suivantes :

« La premiere, que tu me réconcilies parfaitement avec l'Église, et que tu me fasses pardonner le méfait que j'ai commis a l'égard de Boniface VIII.

« La seconde, que tu me rendes a moi et aux miens la communion que la cour de Rome m'a enlevée.

« La troisieme, que tu m'accordes les décimes du clergé, dans mon royaume, pour cinq ans, afin d'aider aux dépenses faites en la guerre de Flandre.

« La quatrieme, que tu détruises et annules la mémoire du pape Boniface VIII.

« La cinquieme, que tu rendes la dignité de cardinal a messires Jacopo et Pietro de Colonna.

« Pour la sixieme grâce et promesse, je me réserve de t'en parler en temps et lieu. »

Bertrand de Got jura pour les promesses et grâces connues, et pour la promesse et grâce inconnue.

Cette derniere, que le roi n'avait osé dire a la suite des autres, c'était la destruction des Templiers.

Outre la promesse et le serment faits sur le Corpus Dominici,Bertrand de Got donna pour otages son frere et deux de ses neveux.

Le roi jura, de son côté, qu'il le ferait élire pape.

Cette scene, se passant dans le carrefour d'une foret, au milieu des ténebres, ressemblait bien plus a une évocation entre un magicien et un démon, qu'a un engagement pris entre un roi et un pape.

Aussi, le couronnement du roi, qui eut lieu quelque temps apres a Lyon, et qui commençait la captivité de l'Église, parut-il peu agréable a Dieu.

Au moment ou le cortege royal passait, un mur chargé de spectateurs s'écroula, blessa le roi et tua le duc de Bretagne.

Le pape fut renversé, la tiare roula dans la boue.

Bertrand de Got fut élu pape sous le nom de Clément V.

Clément V paya tout ce qu'avait promis Bertrand de Got.

Philippe fut innocenté, la communion fut rendue a lui et aux siens, la pourpre remonta aux épaules des Colonna, l'Église fut obligée de payer les guerres de Flandre et la croisade de Philippe de Valois contre l'empire grec. La mémoire du pape Boniface VIII fut, sinon détruite et annulée, du moins flétrie ; les murailles du Temple furent rasées et les Templiers brulés sur le terre-plein du pont Neuf.

Tous ces édits – cela ne s'appelait plus des bulles, du moment ou c'était le pouvoir temporel qui dictait – tous ces édits étaient datés d'Avignon.

Philippe le Bel fut le plus riche des rois de la monarchie française ; il avait un trésor inépuisable : c'était son pape. Il l’avait acheté, il s'en servait, il le mettait au pressoir, et, comme d'un pressoir coulent le cidre et le vin, de ce pape écrasé, coulait l'or.

Le pontificat, souffleté par Colonna dans la personne de Boniface VIII, abdiquait l’empire du monde dans celle de Clément V.

Nous avons dit comment le roi du sang et le pape de l'or étaient venus.

On sait comment ils s'en allerent.

Jacques de Molay, du haut de son bucher, les avait ajournés tous deux a un an pour comparaître devant Dieu.

Aristophane dit  : Les moribonds chenus ont l'esprit de la sibylle.

Clément V partit le premier ; il avait vu en songe son palais incendié.

« A partir de ce moment, dit Baluze, il devint triste et ne dura guere. »

Sept mois apres, ce fut le tour de Philippe ; les uns le font mourir a la chasse, renversé par un sanglier, Dante est du nombre de ceux-la. « Celui, dit-il, qui a été vu pres de la Seine falsifiant les monnaies, mourra d'un coup de dent de sanglier. »

Mais Guillaume de Nangis fait au roi faux-monnayeur une mort bien autrement providentielle.

« Miné par une maladie inconnue aux médecins, Philippe s'éteignit, dit-il, au grand étonnement de tout le monde, sans que son pouls ni son urine révélassent ni la cause de la maladie ni l'imminence du péril. »

Le roi désordre, le roi vacarme, Louis X, dit le Hutin, succede a son pere Philippe le Bel ; Jean XXII, a Clément V.

Avignon devint alors bien véritablement une seconde Rome, Jean XXII et Clément VI la sacrerent reine du luxe. Les mours du temps en firent la reine de la débauche et de la mollesse. A la place de ses tours, abattues par Romain de Saint-Ange, Hernandez de Héredi, grand maître de Saint-Jean de Jérusalem, lui noua autour de la taille une ceinture de murailles. Elle eut des moines dissolus, qui transformerent l’enceinte bénie des couvents en lieux de débauche et de luxure ; elle eut de belles courtisanes qui arracherent les diamants de la tiare pour s'en faire des bracelets et des colliers ; enfin, elle eut les échos de Vaucluse, qui lui renvoyerent les molles et mélodieuses chansons de Pétrarque.

Cela dura jusqu'a ce que le roi Charles V, qui était un prince sage et religieux, ayant résolu de faire cesser ce scandale, envoya le maréchal de Boucicaut pour chasser d'Avignon l'antipape Benoît XIII ; mais, a la vue des soldats du roi de France, celui-ci se souvint qu'avant d'etre pape sous le nom de Benoît XIII, il avait été capitaine sous le nom de Pierre de Luna. Pendant cinq mois, il se défendit, pointant lui-meme, du haut des murailles du château, ses machines de guerre, bien autrement meurtrieres que ses foudres pontificales. Enfin, forcé de fuir, il sortit de la ville par une poterne, apres avoir ruiné cent maisons et tué quatre mille Avignonnais, et se réfugia en Espagne, ou le roi d'Aragon lui offrit un asile. La, tous les matins, du haut d'une tour, assisté de deux pretres, dont il avait fait son sacré college, il bénissait le monde, qui n'en allait pas mieux, et excommuniait ses ennemis, qui ne s'en portaient pas plus mal. Enfin, se sentant pres de mourir, et craignant que le schisme ne mourut avec lui, il nomma ses deux vicaires cardinaux, a la condition que, lui trépassé, l'un des deux élirait l'autre pape. L'élection se fit. Le nouveau pape poursuivit un instant le schisme, soutenu par le cardinal qui l'avait proclamé. Enfin, tous deux entrerent en négociation avec Rome, firent amende honorable et rentrerent dans le giron de la sainte Église, l'un avec le titre d'archeveque de Séville, l'autre avec celui d'archeveque de Tolede.

A partir de ce moment jusqu'en 1790, Avignon, veuve de ses papes, avait été gouvernée par des légats et des vice-légats ; elle avait eu sept souverains pontifes qui avaient résidé dans ses murs pendant sept dizaines d'années ; elle avait sept hôpitaux, sept confréries de pénitents, sept couvents d'hommes, sept couvents de femmes, sept paroisses et sept cimetieres. Pour ceux qui connaissent Avignon, il y avait a cette époque, il y a encore, deux villes dans la ville : la ville des pretres, c'est-a-dire la ville romaine ; la ville des commerçants, c'est-a-dire la ville française.

La ville des pretres, avec son palais des papes, ses cent églises, ses cloches innombrables, toujours pretes a sonner le tocsin de l'incendie, le glas du meurtre.

La ville des commerçants, avec son Rhône, ses ouvriers en soierie et son transit croisé qui va du nord au sud, de l'ouest a l'est, de Lyon a Marseille, de Nîmes a Turin.

La ville française, la ville damnée, envieuse d'avoir un roi, jalouse d'obtenir des libertés et qui frémissait de se sentir terre esclave, terre des pretres, ayant le clergé pour seigneur.

Le clergé – non pas le clergé pieux, tolérant, austere au devoir et a la charité, vivant dans le monde pour le consoler et l'édifier, sans se meler a ses joies ni a ses passions – mais le clergé tel que l'avaient fait l'intrigue, l'ambition et la cupidité, c'est-a-dire des abbés de cour, rivaux des abbés romains, oisifs, libertins, élégants, hardis, rois de la mode, autocrates des salons, baisant la main des dames dont ils s'honoraient d'etre les sigisbées, donnant leurs mains a baiser aux femmes du peuple, a qui ils faisaient l'honneur de les prendre pour maîtresses.

Voulez-vous un type de ces abbés-la ? Prenez l'abbé Maury. Orgueilleux comme un duc, insolent comme un laquais, fils de cordonnier, plus aristocrate qu'un fils de grand seigneur.

On comprend que ces deux catégories d'habitants, représentant, l'une l'hérésie, l'autre l'orthodoxie ; l'une le parti français, l'autre le parti romain ; l'une le parti monarchiste absolu, l'autre le parti constitutionnel progressif, n'étaient pas des éléments de paix et de sécurité pour l'ancienne ville pontificale ; on comprend, disons-nous, qu'au moment ou éclata la révolution a Paris et ou cette révolution se manifesta par la prise de la Bastille, les deux partis, encore tout chauds des guerres de religion de Louis XIV, ne resterent pas inertes en face l'un de l'autre.

Nous avons dit : Avignon ville de pretres, ajoutons ville de haines. Nulle part mieux que dans les couvents on n'apprend a hair. Le cour de l'enfant, partout ailleurs pur de mauvaises passions, naissait la plein de haines paternelles, léguées de pere en fils, depuis huit cents ans, et, apres une vie haineuse, léguait a son tour l'héritage diabolique a ses enfants.

Aussi, au premier cri de liberté que poussa la France, la ville française se leva-t-elle pleine de joie et d'espérance ; le moment était enfin venu pour elle de contester tout haut la concession faite par une jeune reine mineure, pour racheter ses péchés, d'une ville, d'une province et avec elle d'un demi-million d'âmes. De quel droit ces âmes avaient-elles été vendues in oternum au plus dur et au plus exigeant de tous les maîtres, au pontife romain ?

La France allait se réunir au Champ-de-Mars dans l'embrassement fraternel de la Fédération. N'était-elle pas la France ? On nomma des députés ; ces députés se rendirent chez le légat et le prierent respectueusement de partir.

On lui donnait vingt-quatre heures pour quitter la ville.

Pendant la nuit, les papistes s'amuserent a pendre a une potence un mannequin portant la cocarde tricolore.

On dirige le Rhône, on canalise la Durance, on met des digues aux âpres torrents qui, au moment de la fonte des neiges, se précipitent en avalanches liquides des sommets du mont Ventoux. Mais ce flot terrible, ce flot vivant, ce torrent humain qui bondit sur la pente rapide des rues d'Avignon, une fois lâché, une fois bondissant, Dieu lui-meme n'a point encore essayé de l'arreter.

A la vue du mannequin aux couleurs nationales, se balançant au bout d'une corde, la ville française se souleva de ses fondements en poussant des cris de rage. Quatre papistes soupçonnés de ce sacrilege, deux marquis, un bourgeois, un ouvrier, furent arrachés de leur maison et pendus a la place du mannequin.

C'était le 11 juin 1790.

La ville française tout entiere écrivit a l'Assemblée nationale qu'elle se donnait a la France, et avec elle son Rhône, son commerce, le Midi, la moitié de la Provence.

L'Assemblée nationale était dans un de ses jours de réaction, elle ne voulait pas se brouiller avec le pape, elle ménageait le roi : elle ajourna l'affaire.

Des lors, le mouvement d'Avignon était une révolte, et le pape pouvait faire d'Avignon ce que la cour eut fait de Paris, apres la prise de la Bastille, si l'Assemblée eut ajourné la proclamation des droits de l'homme.

Le pape ordonna d'annuler tout ce qui s'était fait dans le Comtat Venaissin, de rétablir les privileges des nobles et du clergé, et de relever l'inquisition dans toute sa rigueur.

Les décrets pontificaux furent affichés.

Un homme, seul, en plein jour, a la face de tous, osa aller droit a la muraille ou était affiché le décret et l'en arracher.

Il se nommait Lescuyer.

Ce n'était point un jeune homme ; il n'était donc point emporté par la fougue de l'âge. Non, c'était presque un vieillard qui n'était meme pas du pays ; il était Français, Picard, ardent et réfléchi a la fois ; ancien notaire, établi depuis longtemps a Avignon.

Ce fut un crime dont Avignon romaine se souvint ; un crime si grand, que la Vierge en pleura !

Vous le voyez, Avignon, c'est déja l'Italie. Il lui faut a tout prix des miracles ; et, si Dieu n'en fait pas, il se trouve a coup sur quelqu'un pour en inventer. Encore faut-il que le miracle soit un miracle de la Vierge. La Vierge est tout pour l'Italie, cette terre poétique. La Madonna,tout l'esprit, tout le cour, toute la langue des Italiens est pleine de ces deux mots.

Ce fut dans l'église des Cordeliers que ce miracle se fit.

La foule y accourut.

C'était beaucoup que la Vierge pleurât ; mais un bruit se répandit en meme temps qui mit le comble a l’émotion. Un grand coffre bien fermé avait été transporté par la ville : ce coffre avait excité la curiosité des Avignonnais. Que pouvait-il contenir ?

Deux heures apres, ce n'était plus un coffre dont il était question, c'étaient dix-huit malles que l'on avait vues se rendant au Rhône.

Quant aux objets qu'elles contenaient, un portefaix l'avait révélé : c'étaient les effets du mont-de-piété, que le parti français emportait avec lui en s'exilant d'Avignon.

Les effets du mont-de-piété, c'est-a-dire la dépouille des pauvres.

Plus une ville est misérable, plus le mont-de-piété est riche. Peu de monts-de-piété pouvaient se vanter d'etre aussi riches que celui d'Avignon.

Ce n'était plus une affaire d'opinion, c'était un vol et un vol infâme. Blancs et rouges coururent a l'église des Cordeliers, criant qu'il fallait que la municipalité leur rendît compte.

Lescuyer était le secrétaire de la municipalité.

Son nom fut jeté a la foule, non pas comme ayant arraché les deux décrets pontificaux – des lors il y eut eu des défenseurs – mais comme ayant signé l'ordre au gardien du mont-de-piété de laisser enlever les effets.

On envoya quatre hommes pour prendre Lescuyer et l’amener a l'église. On le trouva dans la rue, se rendant a la municipalité. Les quatre hommes se ruerent sur lui et le traînerent dans l'église avec des cris féroces.

Arrivé la, au lieu d'etre dans la maison du Seigneur, Lescuyer comprit, aux yeux flamboyants qui se fixaient sur lui, aux poings étendus qui le menaçaient, aux cris qui demandaient sa mort, Lescuyer comprit qu'il était dans un de ces cercles de l’enfer oubliés par Dante.

La seule idée qui lui vint fut que cette haine soulevée contre lui avait pour cause la mutilation des affiches pontificales ; il monta dans la chaire, comptant s'en faire une tribune, et, de la voix d'un homme qui, non seulement ne se reproche rien, mais qui encore est pret a recommencer :

– Mes freres, dit-il, j'ai cru la révolution nécessaire ; j'ai, en conséquence, agi de tout mon pouvoir…

Les fanatiques comprirent que si Lescuyer s'expliquait, Lescuyer était sauvé.

Ce n'était point cela qu'il leur fallait. Ils se jeterent sur lui, l'arracherent de la tribune, le pousserent au milieu de la meute aboyante, qui l’entraîna vers l’autel en poussant cette espece de cri terrible qui tient du sifflement du serpent et du rugissement du tigre, ce meurtrier zou zou ! particulier a la population avignonnaise.

Lescuyer connaissait ce cri fatal ; il essaya de se réfugier au pied de l'autel.

Il ne s'y réfugia pas, il y tomba.

Un ouvrier matelassier, armé d'un bâton, venait de lui en asséner un si rude coup sur la tete, que le bâton s'était brisé en deux morceaux.

Alors on se précipita sur ce pauvre, corps, et, avec ce mélange de férocité et de gaieté particulier aux peuples du Midi, les hommes, en chantant, se mirent a lui danser sur le ventre, tandis que les femmes, afin qu'il expiât les blasphemes qu'il avait prononcés contre le pape, lui découpaient, disons mieux, lui festonnaient les levres avec leurs ciseaux.

Et de tout ce groupe effroyable sortait un cri ou plutôt un râle ; ce râle disait :

– Au nom du ciel ! au nom de la Vierge ! au nom de l'humanité ! tuez-moi tout de suite.

Ce râle fut entendu : d'un commun accord, les assassins s'éloignerent. On laissa le malheureux, sanglant, défiguré, broyé, savourer son agonie.

Elle dura cinq heures pendant lesquelles, au milieu des éclats de rire, des insultes et des railleries de la foule, ce pauvre corps palpita sur les marches de l’autel.

Voila comment on tue a Avignon.

Attendez ; il y a une autre façon encore.

Un homme du parti français eut l'idée d'aller au mont-de-piété et de s'informer.

Tout y était en bon état, il n'en était pas sorti un couvert d'argent.

Ce n'était donc pas comme complice d'un vol que Lescuyer venait d'etre si cruellement assassiné : c'était comme patriote.

Il y avait en ce moment a Avignon un homme qui disposait de la populace.

Tous ces terribles meneurs du Midi ont conquis une si fatale célébrité, qu'il suffit de les nommer pour que chacun, meme les moins lettrés, les connaisse.

Cet homme, c'était Jourdan.

Vantard et menteur, il avait fait croire aux gens du peuple que c'était lui qui avait coupé le cou au gouverneur de la Bastille.

Aussi l'appelait-on Jourdan Coupe-Tete. Ce n'était pas son nom : il s'appelait Mathieu Jouve. Il n'était pas Provençal, il était du Puy-en-Velay. Il avait d'abord été muletier sur ces âpres hauteurs qui entourent sa ville natale, puis soldat sans guerre, la guerre l'eut peut-etre rendu plus humain ; puis cabaretier a Paris.

A Avignon, il était marchand de garance.

Il réunit trois cents hommes, s'empara des portes de la ville, y laissa la moitié de sa troupe, et, avec le reste, marcha sur l'église des Cordeliers, précédé de deux pieces de canon.

Il les mit en batterie devant l'église et tira tout au hasard.

Les assassins se disperserent comme une nuée d'oiseaux effarouchés, laissant quelques morts sur les degrés de l'église.

Jourdan et ses hommes enjamberent par-dessus les cadavres et entrerent dans le saint lieu.

Il n'y restait plus que la Vierge et le malheureux Lescuyer respirant encore.

Jourdan et ses camarades se garderent bien d'achever Lescuyer : son agonie était un supreme moyen d'excitation. Ils prirent ce reste de vivant, ces trois quarts de cadavre, et l'emporterent saignant, pantelant, râlant.

Chacun fuyait a cette vue, fermant portes et fenetres.

Au bout d'une heure, Jourdan et ses trois cents hommes étaient maîtres de la ville.

Lescuyer était mort, mais peu importait ; on n'avait plus besoin de son agonie.

Jourdan profita de la terreur qu'il inspirait, et arreta ou fit arreter quatre-vingts personnes a peu pres, assassins ou prétendus assassins de Lescuyer.

Trente peut-etre n'avaient pas meme mis le pied dans l'église ; mais, quand on trouve une bonne occasion de se défaire de ses ennemis, il faut en profiter ; les bonnes occasions sont rares.

Ces quatre-vingts personnes furent entassées dans la tour Trouillas.

On l'a appelée historiquement la tour de la Glaciere.

Pourquoi donc changer ce nom de la tour Trouillas ? Le nom est immonde et va bien a l'immonde action qui devait s'y passer.

C'était le théâtre de la torture inquisitionnelle.

Aujourd'hui encore on y voit, le long des murailles, la grasse suie qui montait avec la fumée du bucher ou se consumaient les chairs humaines ; aujourd'hui encore, on vous montre le mobilier de la torture précieusement conservé : la chaudiere, le four, les chevalets, les chaînes, les oubliettes et jusqu'a des vieux ossements, rien n'y manque.

Ce fut dans cette tour, bâtie par Clément V, que l'on enferma les quatre-vingts prisonniers.

Ces quatre-vingts prisonniers faits et enfermés dans la tour Trouillas, on en fut bien embarrassé.

Par qui les faire juger ?

Il n'y avait de tribunaux légalement constitués que les tribunaux du pape.

Faire tuer ces malheureux comme ils avaient tué Lescuyer ?

Nous avons dit qu'il y en avait un tiers, une moitié peut-etre, qui non seulement n'avaient point pris part a l'assassinat, mais qui meme n'avaient pas mis le pied dans l'église.

Les faire tuer ! La tuerie passerait sur le compte des représailles.

Mais pour tuer ces quatre-vingts personnes, il fallait un certain nombre de bourreaux.

Une espece de tribunal, improvisé par Jourdan, siégeait dans une des salles du palais : il avait un greffier nommé Raphel, un président moitié Italien, moitié Français, orateur en patois populaire, nommé Barbe Savournin de la Roua ; puis trois ou quatre pauvres diables ; un boulanger, un charcutier ; les noms se perdent dans l'infimité des conditions.

C'étaient ces gens-la qui criaient :

– Il faut les tuer tous ; s'il s'en sauvait un seul, il servirait de témoin.

Mais, nous l'avons dit, les tueurs manquaient.

A peine avait-on sous la main une vingtaine d'hommes dans la cour, tous appartenant au petit peuple d'Avignon : un perruquier, un cordonnier pour femmes, un savetier, un maçon, un menuisier ; tout cela armé a peine, au hasard, l'un d'un sabre, l'autre d'une baionnette, celui-ci d'une barre de fer, celui-la d'un morceau de bois durci au feu.

Tous ces gens-la refroidis par une fine pluie d'octobre.

Il était difficile d'en faire des assassins.

Bon ! rien est-il difficile au diable ?

Il y a, dans ces sortes d'événements, une heure ou il semble que Dieu abandonne la partie.

Alors, c'est le tour du démon.

Le démon entra en personne dans cette cour froide et boueuse.

Il avait revetu l'apparence, la forme, la figure d'un apothicaire du pays, nommé Mendes : il dressa une table éclairée par deux lanternes ; sur cette table, il déposa des verres, des brocs, des cruches, des bouteilles.

Quel était l'infernal breuvage renfermé dans ces mystérieux récipients, aux formes bizarres ? On l’ignore, mais l'effet en est bien connu.

Tous ceux qui burent de la liqueur diabolique se sentirent pris soudain d'une rage fiévreuse, d'un besoin de meurtre et de sang. Des lors, on n'eut plus qu'a leur montrer la porte, ils se ruerent dans le cachot.

Le massacre dura toute la nuit : toute la nuit, des cris, des plaintes, des râles de mort furent entendus dans les ténebres.

On tua tout, on égorgea tout, hommes et femmes ; ce fut long : les tueurs, nous l'avons dit, étaient ivres et mal armés.

Cependant ils y arriverent.

Au milieu des tueurs, un enfant se faisait remarquer par sa cruauté bestiale, par sa soif immodérée de sang.

C'était le fils de Lescuyer.

Il tuait, et puis tuait encore ; il se vanta d'avoir a lui seul, de sa main enfantine, tué dix hommes et quatre femmes.

– Bon ! je puis tuer a mon aise, disait-il : je n'ai pas quinze ans, on ne me fera rien.

A mesure qu'on tuait, on jetait morts et blessés, cadavres et vivants, dans la tour Trouillas ; ils tombaient de soixante pieds de haut ; les hommes y furent jetés d'abord, les femmes ensuite. Il avait fallu aux assassins le temps de violer les cadavres de celles qui étaient jeunes et jolies.

A neuf heures du matin, apres douze heures de massacres, une voix criait encore du fond de ce sépulcre :

– Par grâce ! venez m'achever, je ne puis mourir.

Un homme, l'armurier Bouffier se pencha dans le trou et regarda ; les autres n'osaient.

– Qui crie donc ? demanderent-ils.

– C'est Lami, répondit Bouffier.

Puis, quand il fut au milieu des autres :

– Eh bien, firent-ils, qu'as-tu vu au fond ?

– Une drôle de marmelade, dit-il : tout pele-mele, des hommes et des femmes, des pretres et des jolies filles, c'est a crever de rire.

« Décidément c'est une vilaine chenille que l'homme !… » disait le comte de Monte-Cristo a M. de Villefort.

Eh bien, c'est dans la ville encore sanglante, encore chaude, encore émue de ces derniers massacres, que nous allons introduire les deux personnages principaux de notre histoire.


Chapitre 1 UNE TABLE D'HÔTE

 

Le 9 octobre de l'année 1799, par une belle journée de cet automne méridional qui fait, aux deux extrémités de la Provence, murir les oranges d'Hyeres et les raisins de Saint-Péray, une caleche attelée de trois chevaux de poste traversait a fond de train le pont jeté sur la Durance, entre Cavaillon et Château-Renard, se dirigeant sur Avignon, l'ancienne ville papale, qu'un décret du 25 mai 1791 avait, huit ans auparavant, réunie a la France, réunion confirmée par le traité signé, en 1797, a Tolentino, entre le général Bonaparte et le pape Pie VI.

La voiture entra par la porte d'Aix, traversa dans toute sa longueur, et sans ralentir sa course, la ville aux rues étroites et tortueuses, bâtie tout a la fois contre le vent et contre le soleil, et alla s'arreter a cinquante pas de la porte d'Oulle, a l'hôtel du Palais-Égalité, que l'on commençait tout doucement a rappeler l'hôtel du Palais-Royal, nom qu'il avait porté autrefois et qu'il porte encore aujourd'hui.

Ces quelques mots, presque insignifiants, a propos du titre de l’hôtel devant lequel s'arretait la chaise de poste sur laquelle nous avons les yeux fixés, indiquent assez bien l'état ou était la France sous ce gouvernement de réaction thermidorienne que l'on appelait le Directoire.

Apres la lutte révolutionnaire qui s'était accomplie du 14 juillet 1789 au 9 thermidor 1794 ; apres les journées des 5 et 6 octobre, du 21 juin, du 10 aout, des 2 et 3 septembre, du 21 mai, du 29 thermidor, et du 1er prairial ; apres avoir vu tomber la tete du roi et de ses juges, de la reine et de son accusateur, des Girondins et des Cordeliers, des modérés et des Jacobins, la France avait éprouvé la plus effroyable et la plus nauséabonde de toutes les lassitudes, la lassitude du sang !

Elle en était donc revenue, sinon au besoin de la royauté, du moins au désir d'un gouvernement fort, dans lequel elle put mettre sa confiance, sur lequel elle put s'appuyer, qui agît pour elle et qui lui permît de se reposer elle-meme pendant qu'il agissait.

A la place de ce gouvernement vaguement désiré, elle avait le faible et irrésolu Directoire, composé pour le moment du voluptueux Barras, de l'intrigant Sieyes, du brave Moulins, de l'insignifiant Roger Ducos et de l'honnete, mais un peu trop naif, Gohier.

Il en résultait une dignité médiocre au dehors et une tranquillité fort contestable au dedans.

Il est vrai qu'au moment ou nous en sommes arrivés, nos armées, si glorieuses pendant les campagnes épiques de 1796 et 1797, un instant refoulées vers la France par l'incapacité de Scherer a Vérone et a Cassano, et par la défaite et la mort de Joubert a Novi, commencent a reprendre l'offensive. Moreau a battu Souvaroff a Bassignano ; Brune a battu le duc d'York et le général Hermann a Bergen ; Masséna a anéanti les Austro-Russes a Zurich ; Korsakov s'est sauvé a grand-peine et l'Autrichien Hotz ainsi que trois autres généraux ont été tués, et cinq faits prisonniers.

Masséna a sauvé la France a Zurich, comme, quatre-vingt-dix ans auparavant, Villars l'avait sauvée a Denain.

Mais, a l'intérieur, les affaires n'étaient point en si bon état, et le gouvernement directorial était, il faut le dire, fort embarrassé entre la guerre de la Vendée et les brigandages du Midi, auxquels, selon son habitude, la population avignonnaise était loin de rester étrangere.

Sans doute, les deux voyageurs qui descendirent de la chaise de poste, arretée a la porte de l'hôtel du Palais-Royal, avaient-ils quelque raison de craindre la situation d'esprit dans laquelle se trouvait la population, toujours agitée, de la ville papale, car, un peu au-dessus d'Orgon, a l'endroit ou trois chemins se présentent aux voyageurs – l'un conduisant a Nîmes, le second a Carpentras, le troisieme a Avignon – le postillon avait arreté ses chevaux, et, se retournant, avait demandé :

– Les citoyens passent-ils par Avignon ou par Carpentras ?

– Laquelle des deux routes est la plus courte ? avait demandé, d'une voix breve et stridente, l'aîné des deux voyageurs, qui, quoique visiblement plus vieux de quelques mois, était a peine âgé de trente ans.

– Oh ! la route d'Avignon, citoyen, d'une bonne lieue et demie au moins.

– Alors, avait-il répondu, suivons la route d'Avignon.

Et la voiture avait repris un galop qui annonçait que les citoyens voyageurs, comme les appelait le postillon, quoique la qualification de monsieur commençât a rentrer dans la conversation, payaient au moins trente sous de guides.

Ce meme désir de ne point perdre de temps se manifesta a l'entrée de l'hôtel.

Ce fut toujours le plus âgé des deux voyageurs qui, la comme sur la route, prit la parole. Il demanda si l'on pouvait dîner promptement, et la forme dont était faite la demande indiquait qu'il était pret a passer sur bien des exigences gastronomiques, pourvu que le repas demandé fut promptement servi.

– Citoyen, répondit l'hôte qui, au bruit de la voiture, était accouru, la serviette a la main, au-devant des voyageurs, vous serez rapidement et convenablement servis dans votre chambre ; mais si je me permettais de vous donner un conseil…

Il hésita.

– Oh ! donnez ! donnez ! dit le plus jeune des deux voyageurs, prenant la parole pour la premiere fois.

– Eh bien, ce serait de dîner tout simplement a table d'hôte, comme fait en ce moment le voyageur qui est attendu par cette voiture tout attelée ; le dîner y est excellent et tout servi.

L'hôte, en meme temps, montrait une voiture organisée de la façon la plus confortable, et attelée, en effet, de deux chevaux qui frappaient du pied tandis que le postillon prenait patience, en vidant, sur le bord de la fenetre, une bouteille de vin de Cahors.

Le premier mouvement de celui a qui cette offre était faite fut négatif ; cependant, apres une seconde de réflexion, le plus âgé des deux voyageurs, comme s'il fut revenu sur sa détermination premiere, fit un signe interrogateur a son compagnon.

Celui-ci répondit d'un regard qui signifiait : « Vous savez bien que je suis a vos ordres. »

– Eh bien, soit, dit celui qui paraissait chargé de prendre l'initiative, nous dînerons a table d'hôte.

Puis, se retournant vers le postillon qui, chapeau bas, attendait ses ordres :

– Que dans une demi-heure au plus tard, dit-il, les chevaux soient a la voiture.

Et, sur l'indication du maître d'hôtel, tous deux entrerent dans la salle a manger, le plus âgé des deux marchant le premier, l'autre le suivant.

On sait l'impression que produisent, en général, de nouveaux venus a une table d'hôte. Tous les regards se tournerent vers les arrivants ; la conversation, qui paraissait assez animée, fut interrompue.

Les convives se composaient des habitués de l'hôtel, du voyageur dont la voiture attendait tout attelée a la porte, d'un marchand de vin de Bordeaux en séjour momentané a Avignon pour les causes que nous allons dire, et d'un certain nombre de voyageurs se rendant de Marseille a Lyon par la diligence.

Les nouveaux arrivés saluerent la société d'une légere inclination de tete, et se placerent a l'extrémité de la table, s'isolant des autres convives par un intervalle de trois ou quatre couverts.

Cette espece de réserve aristocratique redoubla la curiosité dont ils étaient l'objet ; d'ailleurs, on sentait qu'on avait affaire a des personnages d'une incontestable distinction, quoique leurs vetements fussent de la plus grande simplicité.

Tous deux portaient la botte a retroussis sur la culotte courte, l'habit a longues basques, le surtout de voyage et le chapeau a larges bords, ce qui était a peu pres le costume de tous les jeunes gens de l'époque ; mais ce qui les distinguait des élégants de Paris et meme de la province, c'étaient leurs cheveux, longs et plats, et leur cravate noire serrée autour du cou, a la façon des militaires.

Les muscadins – c'était le nom que l'on donnait alors aux jeunes gens a la mode – les muscadins portaient les oreilles de chien bouffant aux deux tempes, les cheveux retroussés en chignon derriere la tete, et la cravate immense aux longs bouts flottants et dans laquelle s'engouffrait le menton. Quelques-uns poussaient la réaction jusqu'a la poudre.

Quant au portrait des deux jeunes gens, il offrait deux types completement opposés.

Le plus âgé des deux, celui qui plusieurs fois avait, nous l'avons déja remarqué, pris l'initiative, et dont la voix, meme dans ses intonations les plus familieres, dénotait l'habitude du commandement, était, nous l'avons dit, un homme d'une trentaine d'années, aux cheveux noirs séparés sur le milieu du front, plats et tombant le long des tempes jusque sur ses épaules. Il avait le teint basané de l'homme qui a voyagé dans les pays méridionaux, les levres minces, le nez droit, les dents blanches, et ces yeux de faucon que Dante donne a César.

Sa taille était plutôt petite que grande, sa main était délicate, son pied fin et élégant ; il avait dans les manieres une certaine gene qui indiquait qu'il portait en ce moment un costume dont il n'avait point l'habitude, et quand il avait parlé, si l'on eut été sur les bords de la Loire au lieu d'etre sur les bords du Rhône, son interlocuteur aurait pu remarquer qu'il avait dans la prononciation un certain accent italien.

Son compagnon paraissait de trois ou quatre ans moins âgé que lui.

C'était un beau jeune homme au teint rose, aux cheveux blonds, aux yeux bleu clair, au nez ferme et droit, au menton prononcé, mais presque imberbe. Il pouvait avoir deux pouces de plus que son compagnon, et, quoique d'une taille au-dessus de la moyenne, il semblait si bien pris dans tout son ensemble, si admirablement libre dans tous ses mouvements, qu'on devinait qu'il devait etre, sinon d'une force, au moins d'une agilité et d'une adresse peu communes.

Quoique mis de la meme façon, quoique se présentant sur le pied de l'égalité, il paraissait avoir pour le jeune homme brun une déférence remarquable, qui, ne pouvant tenir a l'âge, tenait sans doute a une infériorité dans la condition sociale. En outre, il l'appelait citoyen, tandis que son compagnon l'appelait simplement Roland.

Ces remarques, que nous faisons pour initier plus profondément le lecteur a notre récit, ne furent probablement point faites dans toute leur étendue par les convives de la table d'hôte ; car, apres quelques secondes d'attention données aux nouveaux venus, les regards se détacherent d'eux, et la conversation, un instant interrompue, reprit son cours.

Il faut avouer qu'elle portait sur un sujet des plus intéressants pour des voyageurs : il était question de l'arrestation d'une diligence chargée d'une somme de soixante mille francs appartenant au gouvernement. L'arrestation avait eu lieu, la veille, sur la route de Marseille a Avignon, entre Lambesc et Pont-Royal.

Aux premiers mots qui furent dits sur l’événement, les deux jeunes gens preterent l'oreille avec un véritable intéret.

L'événement avait eu lieu sur la route meme qu'ils venaient de suivre, et celui qui le racontait était un des acteurs principaux de cette scene de grand chemin.

C'était le marchand de vin de Bordeaux.

Ceux qui paraissaient le plus curieux de détails étaient les voyageurs de la diligence qui venait d'arriver et qui allait repartir. Les autres convives, ceux qui appartenaient a la localité, paraissaient assez au courant de ces sortes de catastrophes pour donner eux-memes des détails, au lieu d'en recevoir.

– Ainsi, citoyen, disait un gros monsieur contre lequel se pressait, dans sa terreur, une femme grande, seche et maigre, vous dites que c'est sur la route meme que nous venons de suivre que le vol a eu lieu ?

– Oui, citoyen, entre Lambesc et Pont-Royal. Avez-vous remarqué un endroit ou la route monte et se resserre entre deux monticules ? Il y a la une foule de rochers.

– Oui, oui, mon ami, dit la femme en serrant le bras de son mari, je, l'ai remarqué ; j'ai meme dit, tu dois t'en souvenir : « Voici un mauvais endroit, j'aime mieux y passer de jour que de nuit. »

– Oh ! madame, dit un jeune homme dont la voix affectait le parler grasseyant de l'époque, et qui, dans les temps ordinaires, paraissait exercer sur la table d'hôte la royauté de la conversation, vous savez que, pour MM. Les compagnons de Jéhu il n'y a ni jour ni nuit.

– Comment ! citoyen, demanda la dame encore plus effrayée, c'est en plein jour que vous avez été arreté ?

– En plein jour, citoyenne, a dix heures du matin.

– Et combien étaient-ils ? demanda le gros monsieur.

– Quatre, citoyen.

– Embusqués sur la route ?

– Non ; ils sont arrivés a cheval, armés jusqu'aux dents et masqués.

– C'est leur habitude, dit le jeune habitué de la table d'hôte ; ils ont dit, n'est-ce pas : « Ne vous défendez point, il ne vous sera fait aucun mal, nous n'en voulons qu'a l'argent du gouvernement. »

– Mot pour mot, citoyen.

– Puis, continua celui qui paraissait si bien renseigné, deux sont descendus de cheval, ont jeté la bride de leurs chevaux a leurs compagnons et ont sommé le conducteur de leur remettre l'argent.

– Citoyen, dit le gros homme émerveillé, vous racontez la chose comme si vous l'aviez vue.

– Monsieur y était peut-etre, dit un des voyageurs, moitié plaisantant, moitié doutant.

– Je ne sais, citoyen, si, en disant cela, vous avez l'intention de me dire une impolitesse, fit insoucieusement le jeune homme qui venait si complaisamment et si pertinemment en aide au narrateur ; mais mes opinions politiques font que je ne regarde pas votre soupçon comme une insulte. Si j'avais eu le malheur d'etre du nombre de ceux qui étaient attaqués, ou l'honneur d'etre du nombre de ceux qui attaquaient, je le dirais aussi franchement dans un cas que dans l'autre ; mais, hier matin, a dix heures, juste au moment ou l'on arretait la diligence a quatre lieues d'ici, je déjeunais tranquillement a cette meme place, et justement, tenez, avec les deux citoyens qui me font en ce moment l'honneur d'etre placés a ma droite et a ma gauche.

– Et, demanda le plus jeune des deux voyageurs qui venaient de prendre place a table, et que son compagnon désignait sous le nom de Roland, et combien étiez-vous d'hommes dans la diligence ?

– Attendez ; je crois que nous étions… oui, c'est cela, nous étions sept hommes et trois femmes.

– Sept hommes, non compris le conducteur ? répéta Roland.

– Bien entendu.

– Et, a sept hommes, vous vous etes laissés dévaliser par quatre bandits ? Je vous en fais mon compliment, messieurs.

– Nous savions a qui nous avions affaire, répondit le marchand de vin, et nous n'avions garde de nous défendre.

– Comment ! répliqua le jeune homme, a qui vous aviez affaire ? mais vous aviez affaire, ce me semble, a des voleurs, a des bandits !

– Point du tout : ils s'étaient nommés.

– Ils s'étaient nommés ?

– Ils avaient dit : « Messieurs, il est inutile de vous défendre ; mesdames, n'ayez pas peur ; nous ne sommes pas des brigands, nous sommes des compagnons de Jéhu. »

– Oui, dit le jeune homme de la table d'hôte, ils préviennent pour qu'il n'y ait pas de méprise, c'est leur habitude.

– Ah ça ! dit Roland, qu'est-ce que c'est donc que ce Jéhu qui a des compagnons si polis ? Est-ce leur capitaine ?

– Monsieur, dit un homme dont le costume avait quelque chose d'un pretre sécularisé et qui paraissait, lui aussi, non seulement un habitué de la table d'hôte, mais encore un initié aux mysteres de l'honorable corporation dont on était en train de discuter les mérites, si vous étiez plus versé que vous ne paraissez l’etre dans la lecture des Écritures saintes, vous sauriez qu'il y a quelque chose comme deux mille six cents ans que ce Jéhu est mort, et que, par conséquent, il ne peut arreter, a l'heure qu'il est, les diligences sur les grandes routes.

– Monsieur l'abbé, répondit Roland qui avait reconnu l'homme d'Église, comme, malgré le ton aigrelet avec lequel vous parlez, vous paraissez fort instruit, permettez a un pauvre ignorant de vous demander quelques détails sur ce Jéhu mort il y a eu deux mille six cents ans, et qui, cependant, a l'honneur d'avoir des compagnons qui portent son nom.

– Jéhu ! répondit l'homme d'Église du meme ton vinaigré, était un roi d'Israël, sacré par Élisée, sous la condition de punir les crimes de la maison d'Achab et de Jézabel, et de mettre a mort tous les pretres de Baal.

– Monsieur l’abbé, répliqua en riant le jeune homme, je vous remercie de l'explication : je ne doute point qu'elle ne soit exacte et surtout tres savante ; seulement, je vous avoue qu'elle ne m'apprend pas grand-chose.

– Comment, citoyen, dit l'habitué de la table d'hôte, vous ne comprenez pas que Jéhu, c'est Sa Majesté Louis XVIII, sacré sous la condition de punir les crimes de la Révolution et de mettre a mort les pretres de Baal, c'est-a-dire tous ceux qui ont pris une part quelconque a cet abominable état de choses que, depuis sept ans, on appelle la République ?

– Oui-da ! fit le jeune homme ; si fait, je comprends. Mais, parmi ceux que les compagnons de Jéhu sont chargés de combattre, comptez-vous les braves soldats qui ont repoussé l'étranger des frontieres de France, et les illustres généraux qui ont commandé les armées du Tyrol, de Sambre-et-Meuse et d'Italie ?

– Mais sans doute, ceux-la les premiers et avant tout.

Les yeux du jeune homme lancerent un éclair ; sa narine se dilata, ses levres se serrerent : il se souleva sur sa chaise ; mais son compagnon le tira par son habit et le fit rasseoir, tandis que, d'un seul regard, il lui imposait silence.

Puis celui qui venait de donner cette preuve de sa puissance, prenant la parole pour la premiere fois :

– Citoyen, dit-il, s'adressant au jeune homme de la table d'hôte, excusez deux voyageurs qui arrivent du bout du monde, comme qui dirait de l'Amérique ou de l'Inde, qui ont quitté la France depuis deux ans, qui ignorent completement ce qui s'y passe, et qui sont désireux de s'instruire.

– Mais, comment donc, répondit celui auquel ces paroles étaient adressées, c'est trop juste, citoyen ; interrogez et l'on vous répondra.

– Eh bien, continua le jeune homme brun a l'oil d'aigle, aux cheveux noirs et plats, au teint granitique, maintenant que je sais ce que c’est Jéhu et dans quel but sa compagnie est instituée, je voudrais savoir ce que ses compagnons font de l’argent qu’ils prennent.

– Oh ! mon Dieu, c’est bien simple, citoyen ; vous savez qu’il est fort question de la restauration de la monarchie bourbonienne ?

– Non, je ne le savais pas, répondit le jeune homme brun d'un ton qu'il essayait inutilement de rendre naif ; j'arrive, comme je vous l'ai dit, du bout du monde.

– Comment ! vous ne saviez pas cela ? eh bien, dans six mois ce sera un fait accompli.

– Vraiment !

– C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, citoyen.

Les deux jeunes gens a la tournure militaire échangerent entre eux un regard et un sourire, quoique le jeune blond parut sous le poids d'une vive impatience.

Leur interlocuteur continua :

– Lyon est le quartier général de la conspiration, si toutefois on peut appeler conspiration un complot qui s'organise au grand jour ; le nom de gouvernement provisoire conviendrait mieux.

– Eh bien, citoyen, dit le jeune homme brun avec une politesse qui n'était point exempte de raillerie, disons gouvernement provisoire.

– Ce gouvernement provisoire a son état-major et ses armées.

– Bah ! son état-major, peut-etre… mais ses armées…

– Ses armées, je le répete.

– Ou sont-elles ?

– Il y en a une qui s'organise dans les montagnes d'Auvergne, sous les ordres de M. de Chardon ; une autre dans les montagnes du Jura, sous les ordres de M. Teyssonnet ; enfin, une troisieme qui fonctionne, et meme assez agréablement a cette heure, dans la Vendée, sous les ordres d'Escarboville, d'Achille Leblond et de Cadoudal.

– En vérité, citoyen, vous me rendez un véritable service en m'apprenant toutes ces nouvelles. Je croyais les Bourbons completements résignés a l’exil ; je croyais la police faite de maniere qu’il n’existât ni comité provisoire royaliste dans les grandes villes, ni bandits sur les grandes routes. Enfin, je croyais la Vendée completement pacifiée par le général Hoche.

Le jeune homme auquel s’adressait cette réponse éclata de rire.

– Mais d’ou venez-vous ? s’écria-t-il, d’ou venez-vous ?

– Je vous l’ai dit, citoyen, du bout du monde.

– On le voit.

Puis continuant :

– Eh bien, vous comprenez dit-il, les Bourbons ne sont pas riches ; les émigrés dont on a vendu les biens, sont ruinés ; il est impossible d’organiser deux armées et d’en entretenir une troisieme sans argent. On était embarrassé ; il n’y avait que la République qui put solder ses ennemis : or, il n’était pas probable qu’elle s’y décidât de gré a gré ; alors, sans essayer avec elle cette négociation scabreuse, on jugea qu’il était plus court de lui prendre son argent que de le lui demander.

– Ah ! je comprends enfin.

– C'est bien heureux.

– Les compagnons de Jéhu sont les intermédiaires entre la République et la contre-révolution, les percepteurs des généraux royalistes.

– Oui ; ce n'est plus un vol, c'est une opération militaire, un fait d'armes comme un autre.

– Justement, citoyen, vous y etes, et vous voila sur ce point, maintenant, aussi savant que nous.

– Mais, glissa timidement le marchand de vin de Bordeaux, si MM. les compagnons de Jéhu – remarquez que je n'en dis aucun mal – si MM. Les compagnons de Jéhu n’en veulent qu’a l’argent du gouvernement…

– A l'argent du gouvernement, pas a d'autre ; il est sans exemple qu'ils aient dévalisé un particulier.

– Sans exemple ?

– Sans exemple.

– Comment se fait-il alors que, hier, avec l’argent du gouvernement, ils aient emporté un group de deux cents louis qui m’appartenait ?

– Mon cher Monsieur, répondit le jeune homme de la table d’hôte, je vous ai déja dit qu’il y avait la quelque erreur, et qu’aussi vrai que je m’appelle Alfred de Barjols, cet argent vous sera rendu un jour ou l’autre.

Le marchand de vin poussa un soupir et secoua la tete en homme qui, malgré l’assurance qu’on lui donne, conserve encore quelques doutes.

Mais, en ce moment, comme si l'engagement pris par le jeune noble, qui venait de révéler sa condition sociale en disant son nom, avait éveillé la délicatesse de ceux pour lesquels il se portait garant, un cheval s'arreta a la porte, on entendit des pas dans le corridor, la porte de la salle a manger s'ouvrit, et un homme masqué et armé jusqu'aux dents parut sur le seuil.

– Messieurs, dit-il au milieu du profond silence causé par son apparition, y a-t-il parmi vous un voyageur nommé Jean Picot, qui se trouvait hier dans la diligence qui a été arretée entre Lambesc et Pont-Royal ?

– Oui, dit le marchand de vin tout étonné.

– C'est vous ? demanda l'homme masqué.

– C'est moi.

– Ne vous a-t-il rien été pris ?

– Si fait, il m'a été pris un group de deux cents louis que j'avais confié au conducteur.

– Et je dois meme dire, ajouta le jeune noble, qu'a l'instant meme monsieur en parlait et le regardait comme perdu.

– Monsieur avait tort, dit l'inconnu masqué, nous faisons la guerre au gouvernement et non aux particuliers ; nous sommes des partisans et non des voleurs. Voici vos deux cents louis, monsieur, et si pareille erreur arrivait a l'avenir, réclamez et recommandez-vous du nom de Morgan.

A ces mots, l'homme masqué déposa un sac d'or a la droite du marchand de vin, salua courtoisement les convives de la table d'hôte et sortit, laissant les uns dans la terreur et les autres dans la stupéfaction d’une pareille hardiesse.


Chapitre 2 UN PROVERBE ITALIEN

 

Au reste, quoique les deux sentiments que nous venons d'indiquer eussent été les sentiments dominants, ils ne se manifestaient point chez tous les assistants a un degré semblable. Les nuances se graduerent selon le sexe, selon l'âge, selon le caractere, nous dirons presque selon la position sociale des auditeurs.

Le marchand de vin, Jean Picot, principal intéressé dans l'événement qui venait de s'accomplir, reconnaissant des la premiere vue, a son costume, a ses armes et a son masque, un des hommes auxquels il avait eu affaire la veille, avait d'abord, a son apparition, été frappé de stupeur : puis, peu a peu, reconnaissant le motif de la visite que lui faisait le mystérieux bandit, il avait passé de la stupeur a la joie en traversant toutes les nuances intermédiaires qui séparent ces deux sentiments. Son sac d'or était pres de lui et l'on eut dit qu'il n'osait y toucher : peut-etre craignait-il, au moment ou il y porterait la main, de le voir s'évanouir comme l'or que l'on croit trouver en reve et qui disparaît meme avant que l'on rouvre les yeux, pendant cette période de lucidité progressive qui sépare le sommeil profond du réveil complet.

Le gros monsieur de la diligence et sa femme avaient manifesté, ainsi que les autres voyageurs faisant partie du meme convoi, la plus franche et la plus complete terreur. Placé a la gauche de Jean Picot, quand il avait vu le bandit s'approcher du marchand de vin, il avait, dans l'espérance illusoire de maintenir une distance honnete entre lui et le compagnon de Jéhu, reculé sa chaise sur celle de sa femme, qui, cédant au mouvement, de pression, avait essayé de reculer la sienne a son tour. Mais, comme la chaise qui venait ensuite était celle du citoyen Alfred de Barjols, qui, lui, n'avait aucun motif de craindre des hommes sur lesquels il venait de manifester une si haute et si avantageuse opinion, la chaise de la femme du gros monsieur avait trouvé un obstacle dans l'immobilité de celle du jeune noble ; de sorte que, de meme qu'il arriva a Marengo, huit ou neuf mois plus tard, lorsque le général en chef jugea qu'il était temps de reprendre l'offensive, le mouvement rétrograde s'était arreté.

Quant a celui-ci – c'est du citoyen Alfred de Barjols que nous parlons – son aspect, comme celui de l'abbé qui avait donné l'explication biblique touchant le roi d'Israël Jéhu et la mission qu'il avait reçue d'Élisée, son aspect, disons-nous, avait été celui d'un homme qui non seulement n'éprouve aucune crainte, mais qui s'attend meme a l'événement qui arrive, si inattendu que soit cet événement. Il avait, le sourire sur les levres, suivi du regard l'homme masqué, et, si tous les convives n'eussent été si préoccupés des deux acteurs principaux de la scene qui s'accomplissait, ils eussent pu remarquer un signe presque imperceptible échangé des yeux entre le bandit et le jeune noble, signe qui, a l’instant meme, s'était reproduit entre le jeune noble et l'abbé.

De leur côté, les deux voyageurs que nous avons introduits dans la salle de la table d'hôte et qui, comme nous l'avons dit, étaient assez isolés a l'extrémité de la table, avaient conservé l'attitude propre a leurs différents caracteres. Le plus jeune des deux avait instinctivement porté la main a son côté, comme pour y chercher une arme absente, et s'était levé, comme mu par un ressort, pour s'élancer a la gorge de l’homme masqué, ce qui n'eut certes pas manqué d'arriver s'il eut été seul ; mais le plus âgé, celui qui paraissait avoir non seulement l'habitude, mais le droit de lui donner des ordres, s'était, comme il l'avait déja fait une premiere fois, contenté de le retenir vivement par son habit en lui disant d'un ton impératif, presque dur meme :

– Assis, Roland !

Et le jeune homme s'était assis.

Mais celui de tous les convives qui était demeuré, en apparence du moins, le plus impassible pendant toute la scene qui venait de s'accomplir, était un homme de trente-trois a trente-quatre ans, blond de cheveux, roux de barbe, calme et beau de visage, avec de grands yeux bleus, un teint clair, des levres intelligentes et fines, une taille élevée, et un accent étranger qui indiquait un homme né au sein de cette île dont le gouvernement nous faisait, a cette heure, une si rude guerre ; autant qu'on pouvait en juger par les rares paroles qui lui étaient échappées, il parlait, malgré l'accent que nous avons signalé, la langue française avec une rare pureté. Au premier mot qu'il avait prononcé et dans lequel il avait reconnu cet accent d'outre-Manche, le plus âgé des deux voyageurs avait tressailli, et, se retournant du côté de son compagnon, habitué a lire la pensée dans son regard, il avait semblé lui demander comment un Anglais se trouvait en France au moment ou la guerre acharnée que se faisaient les deux nations exilait naturellement les Anglais de la France, comme les Français de l'Angleterre. Sans doute, l'explication avait paru impossible a Roland, car celui-ci avait répondu d'un mouvement des yeux et d'un geste des épaules qui signifiaient : « Cela me paraît tout aussi extraordinaire qu'a vous ; mais, si vous ne trouvez pas l'explication d'un pareil probleme, vous, le mathématicien par excellence, ne me la demandez pas a moi. »

Ce qui était resté de plus clair dans tout cela, dans l'esprit des deux jeunes gens, c'est que l'homme blond, a l'accent anglo-saxon, était le voyageur dont la caleche confortable attendait tout attelée a la porte de l'hôtel, et que ce voyageur était de Londres ou, tout au moins, de quelqu'un des comtés ou duchés de la Grande-Bretagne.

Quant aux paroles qu'il avait prononcées, nous avons dit qu'elles étaient rares, si rares qu'en réalité c'étaient plutôt des exclamations que des paroles ; seulement, a chaque explication qui avait été demandée sur l'état de la France, l'Anglais avait ostensiblement tiré un calepin de sa poche, et, en priant soit le marchand de vin, soit l'abbé, soit le jeune noble, de répéter l'explication – ce que chacun avait fait avec une complaisance pareille a la courtoisie qui présidait a la demande – il avait pris en note ce qui avait été dit de plus important, de plus extraordinaire et de plus pittoresque, sur l'arrestation de la diligence, l'état de la Vendée et les compagnons de Jéhu, remerciant chaque fois de la voix et du geste, avec cette roideur familiere a nos voisins d'outre-mer, et chaque fois remettant dans la poche de côté de sa redingote son calepin enrichi d'une note nouvelle.

Enfin, comme un spectateur tout joyeux d'un dénouement inattendu, il s'était écrié de satisfaction a l'aspect de l'homme masqué, avait écouté de toutes ses oreilles, avait regardé de tous ses yeux, ne l'avait point perdu de vue, que la porte ne se fut refermée derriere lui, et alors, tirant vivement son calepin de sa poche

– Oh ! monsieur, avait-il dit a son voisin, qui n'était autre que l'abbé, seriez-vous assez bon, si je ne m'en souvenais pas, de me répéter mot pour mot ce qu'a dit le gentleman qui sort d'ici ?

Il s'était mis a écrire aussitôt, et, la mémoire de l'abbé s'associant a la sienne, il avait eu la satisfaction de transcrire, dans toute son intégrité, la phrase du compagnon de Jéhu au citoyen Jean Picot.

Puis, cette phrase transcrite, il s'était écrié avec un accent qui ajoutait un étrange cachet d'originalité a ses paroles

– Oh ! ce n'est qu'en France, en vérité, qu'il arrive de pareilles choses ; la France, c'est le pays le plus curieux du monde. Je suis enchanté, messieurs, de voyager en France et de connaître les Français.

Et la derniere phrase avait été dite avec tant de courtoisie qu'il ne restait plus, lorsqu'on l'avait entendue sortir de cette bouche sérieuse, qu'a remercier celui qui l'avait prononcée, fut-il le descendant des vainqueurs de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt.

Ce fut le plus jeune des deux voyageurs qui répondit a cette politesse avec le ton d'insouciante causticité qui paraissait lui etre naturel.

– Par ma foi ! je suis exactement comme vous, milord ; je dis milord, car je présume que vous etes Anglais.

– Oui, monsieur, répondit le gentleman, j'ai cet honneur.

– Eh bien ! comme je vous le disais, continua le jeune homme, je suis enchanté de voyager en France et d'y voir ce que j'y ai vu. Il faut vivre sous le gouvernement des citoyens Gohier, Moulins, Roger Ducos, Sieyes et Barras, pour assister a une pareille drôlerie, et quand, dans cinquante ans, on racontera qu'au milieu d'une ville de trente mille âmes, en plein jour, un voleur de grand chemin est venu, le masque sur le visage, deux pistolets et un sabre a la ceinture, rapporter a un honnete négociant qui se désespérait de les avoir perdus, les deux cents louis qu'il lui avait pris la veille ; quand on ajoutera que cela s'est passé a une table d'hôte ou étaient assises vingt ou vingt-cinq personnes, et que ce bandit modele s'est retiré sans que pas une des vingt ou vingt-cinq personnes présentes lui ait sauté a la gorge ; j'offre de parier que l'on traitera d'infime menteur celui qui aura l'audace de raconter l'anecdote.

Et le jeune homme, se renversant sur sa chaise, éclata de rire, mais d'un rire si nerveux et si strident, que tout le monde le regarda avec étonnement, tandis que, de son côté, son compagnon avait les yeux figés sur lui avec une inquiétude presque paternelle.

– Monsieur, dit le citoyen Alfred de Barjols, qui, ainsi que les autres, paraissait impressionné de cette étrange modulation, plus triste, ou plutôt plus douloureuse que gaie, et dont, avant de répondre, il avait laissé éteindre jusqu'au dernier frémissement ; monsieur, permettez-moi de vous faire observer que l'homme que vous venez de voir n'est point un voleur de grand chemin.

– Bah ? franchement, qu'est-ce donc ?

– C'est, selon toute probabilité, un jeune homme d'aussi bonne famille que vous et moi.

– Le comte de Horn, que le régent fit rouer en place de Greve, était aussi un jeune homme de bonne famille, et la preuve, c'est que toute la noblesse de Paris envoya des voitures a son exécution.

– Le comte de Horn avait, si je m'en souviens bien, assassiné un juif pour lui voler une lettre de change qu'il n'était point en mesure de lui payer, et nul n'osera vous dire qu'un compagnon de Jéhu ait touché a un cheveu de la tete d'un enfant.

– Eh bien ! soit ; admettons que l’institution soit fondée au point de vue philanthropique, pour rétablir la balance entre les fortunes, redresser les caprices du hasard, réformer les abus de la société ; pour etre un voleur a la façon de Karl Moor, votre ami Morgan, n'est-ce point Morgan qu'a dit que s'appelait cet honnete citoyen ?

– Oui, dit l'Anglais.

– Eh bien ! votre ami Morgan n'en est pas moins un voleur.

Le citoyen Alfred de Barjols devint tres pâle.

– Le citoyen Morgan n'est pas mon ami, répondit le jeune aristocrate, et, s'il l'était, je me ferais honneur de son amitié.

– Sans doute, répondit Roland en éclatant de rire ; comme dit M. de Voltaire : « L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux. »

– Roland, Roland ! lui dit a voix basse son compagnon.

– Oh ! général, répondit celui-ci laissant, a dessein peut-etre, échapper le titre qui était du a son compagnon, laissez-moi, par grâce, continuer avec monsieur une discussion qui m'intéresse au plus haut degré.

Celui-ci haussa les épaules.

– Seulement, citoyen, continua le jeune homme avec une étrange persistance, j'ai besoin d'etre édifié : il y a deux ans que j'ai quitté la France, et, depuis mon départ, tant de choses ont changé, costume, mours, accent, que la langue pourrait bien avoir changé aussi. Comment appelez-vous, dans la langue que l'on parle aujourd'hui en France, arreter les diligences et prendre l'argent qu'elles renferment ?

– Monsieur, dit le jeune homme du ton d'un homme décidé a soutenir la discussion jusqu'au bout, j'appelle cela faire la guerre ; et voila votre compagnon, que vous avez appelé général tout a l'heure, qui, en sa qualité de militaire, vous dira qu'a part le plaisir de tuer et d'etre tué, les généraux de tout temps n'ont pas fait autre chose que ce que fait le citoyen Morgan.

– Comment ! s'écria le jeune homme, dont les yeux lancerent un éclair, vous osez comparer ?…

– Laissez monsieur développer sa théorie, Roland, dit le voyageur brun, dont les yeux, tout au contraire de ceux de son compagnon, qui semblaient s'etre dilatés pour jeter leurs flammes, se voilerent sous ses longs cils noirs, pour ne point laisser voir ce qui se passait dans son cour.

– Ah ! dit le jeune homme avec son accent saccadé, vous voyez bien qu'a votre tour vous commencez a prendre intéret a la discussion.

Puis, se tournant vers celui qu'il semblait avoir pris a partie :

– Continuez, monsieur, continuez, dit-il, le général le permet.

Le jeune noble rougit d'une façon aussi visible qu'il venait de pâlir un instant auparavant et, les dents serrées, les coudes sur la table, le menton sur son poing pour se rapprocher autant que possible de son adversaire, avec un accent provençal qui devenait de plus en plus prononcé a mesure que la discussion devenait plus intense :

– Puisque le général le permet, reprit-il en appuyant sur ces deux mots le général, j'aurai l'honneur de lui dire, et a vous, citoyen, par contrecoup, que je crois me souvenir d'avoir lu dans Plutarque, qu'au moment ou Alexandre partit pour l'Inde, il n'emportait avec lui que dix-huit ou vingt talents d'or, quelque chose comme cent ou cent vingt mille francs. Or, croyez-vous que ce soit avec ces dix-huit ou vingt talents d'or qu'il nourrit son armée, gagna la bataille du Granique, soumit l'Asie Mineure, conquit Tyr, Gaza, la Syrie, l'Égypte, bâtit Alexandrie, pénétra jusqu'en Libye, se fit déclarer fils de Jupiter par l'oracle d'Ammon, pénétra jusqu'a l’Hyphase, et, comme ses soldats refusaient de le suivre plus loin, revint a Babylone pour y surpasser en luxe, en débauches et en mollesse, les plus luxueux, les plus débauchés et les plus voluptueux des rois d'Asie ? Est-ce de Macédoine qu'il tirait son argent, et croyez-vous que le roi Philippe, un des plus pauvres rois de la pauvre Grece, faisait honneur aux traites que son fils tirait sur lui ? Non pas : Alexandre faisait comme le citoyen Morgan ; seulement, au lieu d'arreter les diligences sur les grandes routes, il pillait les villes, mettait les rois a rançon, levait des contributions sur les pays conquis. Passons a Annibal. Vous savez comment il est parti de Carthage, n'est-ce pas ? Il n'avait pas meme les dix-huit ou vingt talents de son prédécesseur Alexandre ; mais, comme il lui fallait de l'argent, il prit et saccagea, au milieu de la paix et contre la foi des traités, la ville de Sagonte ; des lors il fut riche et put se mettre en campagne. Pardon, cette fois-ci, ce n'est plus du Plutarque, c'est du Cornélius Népos. Je vous tiens quitte de sa descente des Pyrénées, de sa montée des Alpes, des trois batailles qu'il a gagnées en s'emparant chaque fois des trésors du vaincu, et j'en arrive aux cinq ou six ans qu'il a passés dans la Campanie. Croyez-vous que lui et son armée payaient pension aux Capouans et que les banquiers de Carthage, qui étaient brouillés avec lui, lui envoyaient de l'argent ? Non : la guerre nourrissait la guerre, systeme Morgan, citoyen. Passons a César. Ah ! César, c'est autre chose. Il part de l’Espagne avec quelque chose comme trente millions de dettes, revient a peu pres au pair, part pour la Gaule, reste dix ans chez nos ancetres ; pendant ces dix ans, il envoie plus de cent millions a Rome, repasse les Alpes, franchit le Rubicon, marche droit au Capitole, force les portes du temple de Saturne, ou est le trésor, y prend pour ses besoins particuliers, et non pas pour la république, trois mille livres pesant d'or en lingots, et meurt, lui que ses créanciers, vingt ans auparavant, ne voulaient pas laisser sortir de sa petite maison de la rue Suburra, laissant deux ou trois mille sesterces par chaque tete de citoyen, dix ou douze millions a Calpurnie et trente ou quarante millions a Octave ; systeme Morgan toujours, a l'exception que Morgan, j'en suis sur, mourra sans avoir touché pour son compte ni a l'argent des Gaulois, ni a l'or du Capitole. Maintenant, sautons dix-huit cents ans et arrivons au général Buonaparté

Et le jeune aristocrate, comme avaient l'habitude de le faire les ennemis du vainqueur de l'Italie, affecta d'appuyer sur l'u, que Bonaparte avait retranché de son nom, et sur l'e dont il avait enlevé l'accent aigu.

Cette affectation parut irriter vivement Roland, qui fit un mouvement comme pour s'élancer en avant ; mais son compagnon l'arreta.

– Laissez, dit-il, laissez, Roland ; je suis bien sur que le citoyen Barjols ne dira pas que le général Buonaparté, comme il l'appelle, est un voleur.

– Non, je ne le dirai pas, moi ; mais il y a un proverbe italien qui le dit pour moi.

– Voyons le proverbe ? demanda le général se substituant a son compagnon, et, cette fois, fixant sur le jeune noble son oil limpide, calme et profond.

– Le voici dans toute sa simplicité : « Francesi non sono tutti ladroni, ma buona, parte. » Ce qui veut dire : « Tous les Français ne sont pas des voleurs, mais… »

– Une bonne partie ? dit Roland.

– Oui, mais Buonaparté, répondit Alfred de Barjols.

A peine l'insolente parole était-elle sortie de la bouche du jeune aristocrate, que l'assiette avec laquelle jouait Roland s'était échappée de ses mains et l'allait frapper en plein visage.

Les femmes jeterent un cri, les hommes se leverent.

Roland éclata de ce rire nerveux qui lui était habituel et retomba sur sa chaise.

Le jeune aristocrate resta calme, quoiqu'une rigole de sang coulât de son sourcil sur sa joue.

En ce moment, le conducteur entra, disant, selon la formule habituelle :

– Allons, citoyens voyageurs, en voiture !

Les voyageurs, pressés de s'éloigner du théâtre de la rixe a laquelle ils venaient d'assister, se précipiterent vers la porte.

– Pardon, monsieur, dit Alfred de Barjols a Roland, vous n'etes pas de la diligence, j'espere ?

– Non, monsieur, je suis de la chaise de poste ; mais, soyez tranquille, je ne pars pas.

– Ni moi, dit l'Anglais ; dételez les chevaux, je reste.

– Moi, je pars, dit avec un soupir le jeune homme brun, auquel Roland avait donné le titre de général ; tu sais qu'il le faut, mon ami, et que ma présence est absolument nécessaire la-bas. Mais je te jure bien que je ne te quitterais point ainsi si je pouvais faire autrement…

Et, en disant ces mots, sa voix trahissait une émotion dont son timbre, ordinairement ferme et métallique, ne paraissait pas susceptible.

Tout au contraire, Roland paraissait au comble de la joie ; on eut dit que cette nature de lutte s'épanouissait a l'approche du danger qu'il n'avait peut-etre pas fait naître, mais que du moins il n'avait point cherché a éviter.

– Bon ! général, dit-il, nous devions nous quitter a Lyon, puisque vous avez eu la bonté de m'accorder un congé d'un mois pour aller a Bourg, dans ma famille. C'est une soixantaine de lieues de moins que nous faisons ensemble, voila tout. Je vous retrouverai a Paris. Seulement, vous savez, si vous avez besoin d'un homme dévoué et qui ne boude pas, songez a moi.

– Sois tranquille, Roland, fit le général.

Puis, regardant attentivement les deux adversaires :

– Avant tout, Roland, dit-il a son compagnon avec un indéfinissable accent de tendresse, ne te fais pas tuer ; mais, si la chose est possible, ne tue pas non plus ton adversaire. Ce jeune homme, a tout prendre, est un homme de cour, et je veux avoir un jour pour moi tous les gens de cour.

– On fera de son mieux, général, soyez tranquille.

En ce moment, l’hôte parut sur le seuil de la porte.

– La chaise de poste pour Paris est attelée, dit-il.

Le général prit son chapeau et sa canne déposés sur une chaise ; mais, au contraire, Roland affecta de le suivre nu-tete, pour que l'on vît bien qu'il ne comptait point partir avec son compagnon.

Aussi Alfred de Barjols ne fit-il aucune opposition a sa sortie. D'ailleurs, il était facile de voir que son adversaire était plutôt de ceux qui cherchent les querelles que de ceux qui les évitent.

Celui-ci accompagna le général jusqu'a la voiture, ou le général monta.

– C'est égal, dit ce dernier en s'asseyant, cela me fait gros cour de te laisser seul ici, Roland, sans un ami pour te servir de témoin.

– Bon ! ne vous inquiétez point de cela, général ; on ne manque jamais de témoin : il y a et il y aura toujours des gens curieux de savoir comment un homme en tue un autre.

– Au revoir, Roland ; tu entends bien, je ne te dis pas adieu, je te dis au revoir !

– Oui, mon cher général, répondit le jeune homme d'une voix presque attendrie, j'entends bien, et je vous remercie.

– Promets-moi de me donner de tes nouvelles aussitôt l'affaire terminée, ou de me faire écrire par quelqu'un, si tu ne pouvais m'écrire toi-meme.

– Oh ! n'ayez crainte, général ; avant quatre jours, vous aurez une lettre de moi, répondit Roland.

Puis, avec un accent de profonde amertume :

– Ne vous etes-vous pas aperçu, dit-il, qu'il y a sur moi une fatalité qui ne veut pas que je meure ?

– Roland ! fit le général d'un ton sévere, encore !

– Rien, rien, dit le jeune homme en secouant la tete, et en donnant a ses traits l'apparence d'une insouciante gaieté, qui devait etre l'expression habituelle de son visage avant que lui fut arrivé le malheur inconnu qui, si jeune, paraissait lui faire désirer la mort.

– Bien. A propos, tâche de savoir une chose.

– Laquelle, général ?

– C'est comment il se fait qu'au moment ou nous sommes en guerre avec l'Angleterre, un Anglais se promene en France, aussi libre et aussi tranquille que s'il était chez lui.

– Bon : je le saurai.

– Comment cela ?

– Je l'ignore ; mais quand je vous promets de le savoir, je le saurai, dussé-je le lui demander, a lui.

– Mauvaise tete ! ne va pas te faire une autre affaire de ce côté-la.

– Dans tous les cas, comme c'est un ennemi, ce ne serait plus un duel, ce serait un combat.

– Allons, encore une fois, au revoir et embrasse-moi.

Roland se jeta avec un mouvement de reconnaissance passionnée au cou de celui qui venait de lui donner cette permission.

– Oh ! général ! s'écria-t-il, que je serais heureux… si je n'étais pas si malheureux !

Le général le regarda avec une affection profonde.

– Un jour, tu me conteras ton malheur, n'est-ce pas, Roland ? dit-il.

Roland éclata de ce rire douloureux qui, deux ou trois fois déja, s'était fait jour entre ses levres.

– Oh ! par ma foi, non, dit-il, vous en ririez trop.

Le général le regarda comme il eut regardé un fou.

– Enfin, dit-il, il faut prendre les gens comme ils sont.

– Surtout lorsqu'ils ne sont pas ce qu'ils paraissent etre.

– Tu me prends pour Odipe, et tu me poses des énigmes, Roland.

– Ah ! si vous devinez celle-la, général, je vous salue roi de Thebes. Mais, avec toutes mes folies, j'oublie que chacune de vos minutes est précieuse et que je vous retiens ici inutilement.

– Tu as raison. As-tu des commissions pour Paris ?

– Trois, mes amitiés a Bourrienne, mes respects a votre frere Lucien, et mes plus tendres hommages a madame Bonaparte.

– Il sera fait comme tu le désires.

– Ou vous retrouverai-je, a Paris ?

– Dans ma maison de la rue de la Victoire, et peut-etre…

– Peut-etre…

– Qui sait ? peut-etre au Luxembourg !

Puis, se rejetant en arriere, comme s'il regrettait d'en avoir tant dit, meme a celui qu'il regardait comme son meilleur ami :

– Route d'Orange ! cria-t-il au postillon, et le plus vite possible.

Le postillon, qui n'attendait qu'un ordre, fouetta ses chevaux ; la voiture partit, rapide et grondante comme la foudre, et disparut par la porte d'Oulle.


Chapitre 3 L'ANGLAIS

 

Roland resta immobile a sa place, non seulement tant qu'il put voir la voiture, mais encore longtemps apres qu'elle eut disparu.

Puis, secouant la tete comme pour faire tomber de son front le nuage qui l'assombrissait, il rentra dans l'hôtel et demanda une chambre.

– Conduisez monsieur au n° 3, dit l'hôte a une femme de chambre.

La femme de chambre prit une clef suspendue a une large tablette de bois noir, sur laquelle étaient rangés, sur deux lignes, des numéros blancs, et fit signe au jeune voyageur qu'il pouvait la suivre.

– Faites-moi monter du papier, une plume et de l'encre, dit le jeune homme a l'hôte, et si M. de Barjols s'informe ou je suis, donnez-lui le numéro de ma chambre.

L'hôte promit de se conformer aux intentions de Roland, qui monta derriere la fille en sifflant la Marseillaise.

Cinq minutes apres, il était assis pres d'une table, ayant devant lui le papier, la plume, l'encre demandés, et s'appretant a écrire.

Mais, au moment ou il allait tracer la premiere ligne, on frappa trois coups a sa porte.

– Entrez, dit-il en faisant pirouetter sur un de ses pieds de derriere le fauteuil dans lequel il était assis, afin de faire face au visiteur, qui, dans son appréciation, devait etre soit M. de Barjols, soit un de ses amis.

La porte s'ouvrit d'un mouvement régulier comme celui d'une mécanique, et l'Anglais parut sur le seuil.

– Ah ! s'écria Roland, enchanté de la visite au point de vue de la recommandation que lui avait faite son général, c'est vous ?

– Oui, dit l'Anglais, c'est moi.

– Soyez le bienvenu.

– Oh ! que je sois le bienvenu, tant mieux ! car je ne savais pas si je devais venir.

– Pourquoi cela ?

– A cause d'Aboukir.

Roland se mit a rire.

– Il y a deux batailles d'Aboukir, dit-il : celle que nous avons perdue, celle que nous avons gagnée.

– A cause de celle que vous avez perdue.

– Bon ! dit Roland, on se bat, on se tue, on s'extermine sur le champ de bataille ; mais cela n'empeche point qu’on ne se serre la main quand on se rencontre en terre neutre. Je vous répete donc, soyez le bienvenu, surtout si vous voulez bien me dire pourquoi vous venez.

– Merci ; mais, avant tout, lisez ceci.

Et l'Anglais tira un papier de sa poche.

– Qu'est-ce ? demanda Roland.

– Mon passeport.

– Qu'ai-je affaire de votre passeport ? demanda Roland ; je ne suis pas gendarme.

– Non ; mais comme je viens vous offrir mes services, peut-etre ne les accepteriez-vous point, si vous ne saviez pas qui je suis.

– Vos services, monsieur ?

– Oui ; mais lisez.

« Au nom de la République française, le Directoire exécutif invite a laisser circuler librement, et a lui preter aide et protection en cas de besoin, sir John Tanlay, dans toute l’étendue du territoire de la République.

« Signé : FOUCHÉ. »

– Et plus bas, voyez.

« Je recommande tout particulierement a qui de droit sir John Tanlay comme un philanthrope et un ami de la liberté.

« Signé : BARRAS. »

– Vous avez lu ?

– Oui, j'ai lu ; apres ?…

– Oh ! apres ?… Mon pere, milord Tanlay, a rendu des services a M. Barras ; c'est pourquoi M. Barras permet que je me promene en France, et je suis bien content de me promener en France ; je m'amuse beaucoup.

– Oui, je me le rappelle, sir John ; vous nous avez déja fait l'honneur de nous dire cela a table.

– Je l'ai dit, c'est vrai ; j'ai dit aussi que j'aimais beaucoup les Français.

Roland s'inclina.

– Et surtout le général Bonaparte, continua sir John.

– Vous aimez beaucoup le général Bonaparte ?

– Je l'admire ; c'est un grand, un tres grand homme.

– Ah ! pardieu ! sir John, je suis fâché qu'il n'entende pas un Anglais dire cela de lui..

– Oh ! s'il était la, je ne le dirais point.

– Pourquoi ?

– Je ne voudrais pas qu'il crut que je dis cela pour lui faire plaisir, je dis cela parce que c'est mon opinion.

– Je n'en doute pas, milord, fit Roland, qui ne savait pas ou l'Anglais en voulait venir, et qui, ayant appris par le passeport ce qu'il voulait savoir, se tenait sur la réserve.

– Et quand j'ai vu, continua l'Anglais avec le meme flegme, quand j'ai vu que vous preniez le parti du général Bonaparte, cela m'a fait plaisir.

– Vraiment ?

– Grand plaisir, fit l'Anglais avec un mouvement de tete affirmatif.

– Tant mieux !

– Mais quand j'ai vu que vous jetiez une assiette a la tete de M. Alfred de Barjols, cela m'a fait de la peine.

– Cela vous a fait de la peine, milord ; et en quoi ?

– Parce qu'en Angleterre, un gentleman ne jette pas une assiette a la tete d'un autre gentleman.

– Ah ! milord, dit Roland en se levant et fronçant le sourcil, seriez-vous venu, par hasard, pour me faire une leçon ?

– Oh ! non ; je suis venu vous dire : vous etes embarrassé peut-etre de trouver un témoin ?

– Ma foi, sir John, je vous l’avouerai, et, au moment ou vous avez frappé a la porte, je m'interrogeais pour savoir a qui je demanderais ce service.

– Moi, si voulez, dit l’Anglais, je serai votre témoin.

– Ah ! pardieu ! fit Roland, j'accepte et de grand cour !

– Voila le service que je voulais rendre, moi, a vous !

Roland lui tendit la main.

– Merci, dit-il.

L'Anglais s'inclina.

– Maintenant, continua Roland, vous avez eu le bon gout, milord, avant de m'offrir vos services, de me dire qui vous étiez ; il est trop juste, du moment ou je les accepte, que vous sachiez qui je suis.

– Oh ! comme vous voudrez.

– Je me nomme Louis de Montrevel ; je suis aide de camp du général Bonaparte.

– Aide de camp du général Bonaparte ! je suis bien aise.

– Cela vous explique comment j'ai pris, un peu trop chaudement peut-etre, la défense de mon général.

– Non, pas trop chaudement ; seulement, l'assiette…

– Oui, je sais bien, la provocation pouvait se passer de l'assiette ; mais, que voulez-vous ! je la tenais a la main, je ne savais qu'en faire, je l'ai jetée a la tete de M. de Barjols ; elle est partie toute seule sans que je le voulusse.

– Vous ne lui direz pas cela, a lui ?

– Oh ! soyez tranquille ; je vous le dis, a vous, pour mettre votre conscience en repos.

– Tres bien ; alors, vous vous battrez ?

– Je suis resté pour cela, du moins.

– Et a quoi vous battrez-vous ?

– Cela ne vous regarde pas, milord.

– Comment, cela ne me regarde pas ?

– Non ; M. de Barjols est l'insulté, c'est a lui de choisir ses armes.

– Alors, l'arme qu'il proposera, vous l'accepterez ?

– Pas moi, sir John, mais vous, en mon nom, puisque vous me faites l'honneur d'etre mon témoin.

– Et, si c'est le pistolet qu'il choisit, a quelle distance et comment désirez-vous vous battre ?

– Ceci, c'est votre affaire, milord, et non la mienne. Je ne sais pas si cela se fait ainsi en Angleterre, mais, en France, les combattants ne se melent de rien ; c'est aux témoins d'arranger les choses ; ce qu'ils font est toujours bien fait.

– Alors ce que je ferai sera bien fait ?

– Parfaitement fait, milord.

L'Anglais s'inclina.

– L'heure et le jour du combat ?

– Oh ! cela, le plus tôt possible ; il y a deux ans que je n'ai vu ma famille, et je vous avoue que je suis pressé d'embrasser tout mon monde.

L'Anglais regarda Roland avec un certain étonnement ; il parlait avec tant d'assurance, qu'on eut dit qu'il avait d'avance la certitude de ne pas etre tué.

En ce moment, on frappa a la porte, et la voix de l'aubergiste demanda :

– Peut-on entrer ?

Le jeune homme répondit affirmativement : la porte s'ouvrit, et l'aubergiste entra effectivement, tenant a la main une carte qu'il présenta a son hôte.

Le jeune homme prit la carte et lut :

« Charles de Valensolle. »

– De la part de M. Alfred de Barjols, dit l'hôte.

– Tres bien ! fit Roland.

Puis, passant la carte a l’Anglais :

– Tenez, cela vous regarde ; c'est inutile que je voie ce monsieur, puisque, dans ce pays-ci, on n'est plus citoyen… M. de Valensolle est le témoin de M. de Barjols, vous etes le mien : arrangez la chose entre vous ; seulement, ajouta le jeune homme en serrant la main de l'Anglais et en le regardant fixement, tâchez que ce soit sérieux ; je ne récuserais ce que vous aurez fait que s'il n'y avait point chance de mort pour l'un ou pour l’autre.

– Soyez tranquille, dit l’Anglais, je ferai comme pour moi.

– A la bonne heure, allez, et, quand tout sera arreté, remontez ; je ne bouge pas d'ici.

Sir John suivit l’aubergiste ; Roland se rassit, fit pirouetter son fauteuil dans le sens inverse et se retrouva devant sa table.

Il prit sa plume et se mit a écrire.

Lorsque sir John rentra, Roland, apres avoir écrit et cacheté deux lettres, mettait l’adresse sur la troisieme.

Il fit signe de la main a l'Anglais d'attendre qu'il eut fini afin de pouvoir lui donner toute son attention.

Il acheva l’adresse, cacheta la lettre, et se retourna.

– Eh bien, demanda-t-il, tout est-il réglé ?

– Oui, dit l’Anglais, et ça a été chose facile, vous avez affaire a un vrai gentleman.

– Tant mieux ! fit Roland.

Et il attendit.

– Vous vous battez dans deux heures a la fontaine de Vaucluse – un lieu charmant – au pistolet, en marchant l'un sur l'autre, chacun tirant a sa volonté et pouvant continuer de marcher apres le feu de son adversaire.

– Par ma foi ! vous avez raison, sir John ; voila qui est tout a fait bien. C'est vous qui avez réglé cela ?

– Moi et le témoin de M. Barjols, votre adversaire ayant renoncé a tous ses privileges d'insulté.

– S'est-on occupé des armes ?

– J'ai offert mes pistolets ; ils ont été acceptés, sur ma parole d'honneur qu'ils étaient aussi inconnus a vous qu'a M. de Barjols ; ce sont d'excellentes armes avec lesquelles, a vingt pas, je coupe une balle sur la lame d'un couteau.

– Peste ! vous tirez bien, a ce qu'il paraît, milord ?

– Oui ; je suis, a ce que l'on dit, le meilleur tireur de l’Angleterre.

– C'est bon a savoir ; quand je voudrai me faire tuer, sir John, je vous chercherai querelle.

– Oh ! ne cherchez jamais une querelle a moi, dit l'Anglais, cela me ferait trop grand-peine d'etre obligé de me battre avec vous.

– On tâchera, milord, de ne pas vous faire de chagrin. Ainsi, c'est dans deux heures.

– Oui ; vous m'avez dit que vous étiez pressé.

– Parfaitement. Combien y a-t-il d'ici a l'endroit charmant ?

– D'ici a Vaucluse ?

– Oui.

– Quatre lieues.

– C'est l'affaire d'une heure et demie ; nous n'avons pas de temps a perdre ; débarrassons-nous donc des choses ennuyeuses pour n'avoir plus que le plaisir.

L'Anglais regarda le jeune homme avec étonnement.

Roland ne parut faire aucune attention a ce regard.

– Voici trois lettres, dit-il : une pour madame de Montrevel, ma mere ; une pour mademoiselle de Montrevel, ma sour, une pour le citoyen Bonaparte, mon général. Si je suis tué, vous les mettrez purement et simplement a la poste. Est-ce trop de peine ?

– Si ce malheur arrive, je porterai moi-meme les lettres, dit l'Anglais. Ou demeurent madame votre mere et mademoiselle votre sour ? demanda celui-ci.

– A Bourg, chef-lieu du département de l'Ain.

– C'est tout pres d'ici, répondit l'Anglais. Quant au général Bonaparte, j'irai, s'il le faut, en Égypte ; je serais extremement satisfait de voir le général Bonaparte.

– Si vous prenez, comme vous le dites, milord, la peine de porter la lettre vous-meme, vous n'aurez pas une si longue course a faire : dans trois jours, le général Bonaparte sera a Paris.

– Oh ! fit l'Anglais, sans manifester le moindre étonnement, vous croyez ?

– J'en suis sur, répondit Roland.

– C'est, en vérité, un homme fort extraordinaire, que le général Bonaparte. Maintenant, avez-vous encore quelque autre recommandation a me faire, monsieur de Montrevel ?

– Une seule, milord.

– Oh ! plusieurs si vous voulez.

– Non, merci, une seule, mais tres importante.

– Dites.

– Si je suis tué… mais je doute que j'aie cette chance…

Sir John regarda Roland avec cet oil étonné qu'il avait déja deux ou trois fois arreté sur lui.

– Si je suis tué, reprit Roland, car, au bout du compte, il faut bien tout prévoir…

– Oui, si vous etes tué, j'entends.

– Écoutez bien ceci, milord, car je tiens expressément en ce cas, a ce que les choses se passent exactement comme je vais vous le dire.

– Cela se passera comme vous le direz, répliqua sir John ; je suis un homme fort exact.

– Eh bien donc, si je suis tué, insista Roland en posant et en appuyant la main sur l'épaule de son témoin, comme pour mieux imprimer dans sa mémoire la recommandation qu'il allait lui faire, vous mettrez mon corps comme il sera, tout habillé, sans permettre que personne le touche, dans un cercueil de plomb que vous ferez souder devant vous ; vous enfermerez le cercueil de plomb dans une biere de chene, que vous ferez également clouer devant vous. Enfin, vous expédierez le tout a ma mere, a moins que vous n'aimiez mieux jeter le tout dans le Rhône, ce que je laisse absolument a votre choix, pourvu qu'il y soit jeté.

– Il ne me coutera pas plus de peine, reprit l'Anglais, puisque je porte la lettre, de porter le cercueil avec moi.

–Allons, décidément, milord, dit Roland riant aux éclats de son rire étrange, vous etes un homme charmant, et c'est la Providence en personne qui a permis que je vous rencontre. En route, milord, en route !

Tous deux sortirent de la chambre de Roland. Celle de sir John était située sur le meme palier. Roland attendit que l'Anglais rentrât chez lui pour prendre ses armes.

Il en sortit apres quelques secondes, tenant a la main une boîte de pistolets.

– Maintenant, milord, demanda Roland, comment allons-nous a Vaucluse ? a cheval ou en voiture ?

– En voiture, si vous voulez bien. Une voiture, c'est commode beaucoup plus si l'on était blessé : la mienne attend en bas.

– Je croyais que vous aviez fait dételer ?

– J'en avais donné l'ordre, mais j'ai fait courir apres le postillon pour lui donner contre-ordre.

On descendit l'escalier.

– Tom ! Tom ! dit sir John en arrivant a la porte, ou l'attendait un domestique dans la sévere livrée d'un groom anglais, chargez-vous de cette boîte.

– I am going with, mylord ? demanda le domestique ?

Yes ! répondit sir John.

Puis, montrant a Roland le marchepied de la caleche qu'abaissait son domestique.

– Venez, monsieur de Montrevel, dit-il.

Roland monta dans la caleche et s'y étendit voluptueusement.

– En vérité, dit-il, il n'y a décidément que vous autres Anglais pour comprendre les voitures de voyage ; on est dans la vôtre comme dans son lit. Je parie que vous faites capitonner vos bieres avant de vous y coucher.

– Oui, c'est un fait, répondit John, le peuple anglais, il entend tres bien le confortable ; mais le peuple français, il est un peuple plus curieux et plus amusant…

– Postillon, a Vaucluse.