Les Blancs et les Bleus - Tome II - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1867

Les Blancs et les Bleus - Tome II darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka Les Blancs et les Bleus - Tome II - Alexandre Dumas

En mai 1797,le climat politique s'aggrave, amenant d'abord le 13 Vendémiaire puis le 18 Fructidor qui font vaciller la jeune république sans la faire tomber. Ces troubles amenent la déportation du général Pichegru pour soupçons d'accointances avec les royalistes. Pendant ce temps, le jeune colonel Bonaparte est devenu général, a épousé Joséphine de Beauharnais et a reçu comme récompense pour sa fidélité et les services rendus le commandement de l'armée d'Italie. Sa campagne d'Italie étant un succes, il s'attaque alors a l'Égypte d'ou il doit revenir en 1799 sans avoir atteint ses objectifs et avec l'idée de renverser le gouvernement.

Opinie o ebooku Les Blancs et les Bleus - Tome II - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Les Blancs et les Bleus - Tome II - Alexandre Dumas

A Propos
Partie 1 - LE 18 FRUCTIDOR
Chapitre 1 - Coup d’oil sur la province
Chapitre 2 - Le voyageur
Chapitre 3 - La chartreuse de Seillon
Chapitre 4 - Le traître
Chapitre 5 - Le jugement

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Partie 1
LE 18 FRUCTIDOR


Chapitre 1 Coup d’oil sur la province

Dans la soirée du 28 au 29 mai 1797, c’est-a-dire au moment ou sa glorieuse campagne d’Italie terminée, Bonaparte trône avec Joséphine a Montebello, entouré des ministres des puissances étrangeres ; ou les chevaux de Corinthe descendant du Dôme et le lion de Saint-Marc tombant de sa colonne, partent pour Paris ; ou Pichegru, mis en disponibilité sur de vagues soupçons, vient d’etre nommé président des Cinq-Cents, et Barbé-Marbois président des Anciens, un cavalier qui voyageait, comme dit Virgile, sous le silence amical de la lune, per amica silentia lunae, et qui suivait, au trot d’un vigoureux cheval, la route de Mâcon a Bourg, quitta cette route un peu au-dessus du village de Pollias, sauta ou plutôt fit sauter a son cheval le fossé qui le séparait des terres en culture, et suivit pendant cinq cents metres environ les bords de la riviere de Veyle, ou il n’était exposé a rencontrer ni village ni voyageur. La, ne craignant plus sans doute d’etre reconnu ou remarqué, il laissa glisser son manteau, qui, de ses épaules, tomba sur la croupe de son cheval, et, dans ce mouvement, mit a découvert une ceinture garnie de deux pistolets et d’un couteau de chasse. Puis il souleva son chapeau, et essuya son front ruisselant de sueur. On put voir alors que ce voyageur était un jeune homme de vingt-huit a vingt-neuf ans, beau, élégant et de haute mine, et tout pret a repousser la force par la force, si l’on avait l’imprudence de l’attaquer.

Et sous ce rapport, la précaution qui lui avait fait passer a sa ceinture une paire de pistolets, dont on eut pu voir la pareille dans ses fontes, n’était point inutile. La réaction thermidorienne, écrasée a Paris le 13 vendémiaire, s’était réfugiée en province, et la, avait pris des proportions gigantesques. Lyon était devenu sa capitale ; d’un côté, par Nîmes, elle étendait la main jusqu’a Marseille, et, de l’autre, par Bourg-en-Bresse jusqu’a Besançon. Pour voir ou en était cette réaction, nous renverrions bien le lecteur a notre roman des « Compagnons de Jéhu », ou aux « Souvenirs de la Révolution et de l’Empire », de Charles Nodier ; mais le lecteur n’aurait probablement ni l’un ni l’autre de ces deux ouvrages sous la main, et il nous paraît plus court de les reproduire ici.

Il ne faut pas s’étonner que la réaction thermidorienne, écrasée dans la premiere capitale de la France, ait élu domicile dans la seconde et ait eu ses ramifications a Marseille et a Besançon. On sait ce qu’avait souffert Lyon, apres sa révolte : la guillotine eut été trop lente. Collet d’Herbois et Fouché mitraillerent. Il y eut a cette époque bien peu de familles du haut commerce ou de la noblesse qui n’eussent pas perdu quelqu’un des leurs. Eh bien ! ce pere, ce frere, ce fils perdu, l’heure était venue de le venger et on le vengeait, ostensiblement, publiquement au grand jour. « C’est toi qui as causé la mort de mon fils, de mon frere et de mon pere ! » disait-on au dénonciateur, et on le frappait.

« La théorie du meurtre, dit Nodier, était montée dans les hautes classes. Il y avait dans les salons des secrets de mort qui épouvanteraient les bagnes. On faisait Charlemagne a la bouillotte pour une partie d’extermination, et l’on ne prenait pas la peine de parler bas pour dire qu’on allait tuer quelqu’un. Les femmes, douces médiatrices de toutes les passions de l’homme, avaient pris une part offensive dans ces horribles débats. Depuis que d’exécrables mégeres ne portaient plus de guillotines en boucles d’oreilles, d’adorables furies, comme eut dit Corneille, portaient un poignard en épingle. Quand vous opposiez quelques objections de sentiment a ces épouvantables exces, on vous menait aux Brotteaux, on vous faisait marcher malgré vous sur cette terre élastique et rebondissante, et l’on vous disait : « C’est la que sont nos parents. » Quel tableau que celui de ces jours d’exception dont le caractere indéfinissable et sans nom ne peut s’exprimer que par les faits eux-memes, tant la parole est impuissante pour rendre cette confusion inouie des idées les plus antipathiques, cette alliance des formes les plus élégantes et des plus implacables fureurs, cette transaction effrénée des doctrines de l’humanité et des actes des anthropophages ! Comment faire comprendre ce temps impossible ou les cachots ne protégeaient pas le prisonnier, ou le bourreau qui venait chercher sa victime s’étonnait d’avoir été devancé par l’assassin, ce long 2 septembre renouvelé tous les jours par d’admirables jeunes gens qui sortaient d’un bal et se faisaient attendre dans un boudoir ?

» Ce que c’était, il faut le dire, c’était une monomanie endémique, un besoin de furie et d’égorgement éclos sous les ailes des harpies révolutionnaires ; un appétit de larcin aiguisé par les confiscations, une soif de sang enflammée par la vue du sang. C’était la frénésie d’une génération nourrie, comme Achille, de la moelle des betes féroces ; qui n’avait plus de types et d’idéalité devant elle que les brigands de Schiller et les francs juges du Moyen Âge. C’était l’âpre et irrésistible nécessité de recommencer la société par le crime comme elle avait fini. C’était ce qu’envoie toujours, dans les temps marqués, l’esprit des compensations éternelles, les titans apres le chaos, Python apres le déluge, une nuée de vautours apres le carnage ; cet infaillible talion de fléaux inexplicables qui acquitte la mort par la mort, qui demande le cadavre pour le cadavre, qui se paie avec usure et que l’Écriture elle-meme a compté parmi les trésors de la Providence.

» La composition inopinée de ces bandes, dont on ignora d’abord le but, offrait bien un peu de ce mélange inévitable d’états, de conditions, de personnes, qu’on remarque dans tous les partis, dans toutes les bandes qui se ruent au travers d’une société en désordre ; mais il y en avait moins la qu’il n’en fut jamais ailleurs. La partie des classes inférieures qui y prenait part, ne manquait pas de ce vernis de manieres que donnent les vices dispendieux ; populace aristocrate qui courait de débauches en débauches et d’exces en exces, apres l’aristocratie de nom et de fortune, comme pour prouver qu’il n’y a rien de plus facile a outrepasser que le mauvais exemple. Le reste couvrait sous des formes plus élégantes une dépravation plus odieuse, parce qu’elle avait eu a briser le frein des bienséances et de l’éducation. On n’avait jamais vu tant d’assassins en bas de soie ; et l’on se tromperait fort si l’on s’imaginait que le luxe des mours fut la en raison opposée de la férocité des caracteres. La rage n’avait pas moins d’acces impitoyables dans l’homme du monde que dans l’homme du peuple, et l’on n’aurait point trouvé la mort moins cruelle en raffinements sous le poignard des petits-maîtres que sous le couteau du boucher.

» La classe proscrite s’était d’abord jetée avec empressement dans les prisons, pour y chercher un asile. Quand cette triste sauvegarde de l’infortune eut été violée, comme tout ce qu’il y avait de sacré chez les hommes, comme les temples, comme les tombeaux, l’administration essaya de pourvoir a la sureté des victimes en les dépaysant. Pour les soustraire au moins a l’action des vengeances particulieres, on les envoyait a vingt, a trente lieues de leurs femmes et de leurs enfants, parmi des populations dont elles n’étaient connues ni par leurs noms ni par leurs actes. La caravane fatale ne faisait que changer de sépulture. Ces associés de la mort se livraient leur proie par échange d’un département a l’autre avec la régularité du commerce. Jamais la régularité des affaires ne fut portée aussi loin que dans cette horrible comptabilité. Jamais une de ces traites barbares qui se payaient en tetes d’hommes ne fut protestée a l’échéance. Aussitôt que la lettre de voiture était arrivée, on balançait froidement le doit et l’avoir ; on portait les créances en avances et le mandat de sang était soldé a vue.

» C’était un spectacle dont la seule idée révolte l’âme, et qui se renouvelait souvent. Qu’on se représente une de ces longues charrettes a ridelles sur lesquelles on entasse les veaux pour la boucherie, et, la, pressés confusément, les pieds et les mains fortement noués de cordes, la tete pendante et battue par les cahots, la poitrine haletante de fatigue, de désespoir et de terreur, des hommes dont le plus grand crime était presque toujours une folle exaltation dissipée en paroles menaçantes. Oh ! ne pensez pas qu’on leur eut ménagé, a leur entrée, ni le repas libre des martyrs, ni les honneurs expiatoires du sacrifice, ni meme la vaine expiation d’opposer un moment une résistance impossible a une attaque sans péril, comme aux arenes de Constance et de Gallus ! Le massacre les surprenait immobiles ; on les égorgeait dans leurs liens, et l’assommoir, rouge de sang, retentissait encore longtemps sur des corps qui ne sentaient plus. »

Nodier avait vu et m’a nommé un vieillard septuagénaire, connu par la douceur de ses habitudes et par cette politesse maniérée qui passe avant toutes les autres qualités dans les salons de provinces ; un de ces hommes de bon ton, dont l’espece commence a se perdre, et qui étaient allés une fois a Paris pour faire leur cour aux ministres et pour assister au jeu et a la chasse du roi, mais qui devaient a ce souvenir privilégié l’avantage de dîner de temps en temps chez l’intendant, et de donner leur avis dans les cérémonies importantes sur une question d’étiquette. Nodier l’avait vu, tandis que des femmes regardaient, paisibles, portant entre les bras leurs enfants qui battaient des mains, Nodier l’avait vu, et je rapporte les propres termes dont il s’est servi, « fatiguer son bras débile a frapper d’un petit jonc a pomme d’or un cadavre ou les assassins avaient oublié d’éteindre le dernier souffle de la vie, et qui venait de trahir son agonie tardive par une derniere convulsion ».

Et maintenant que nous avons essayé de faire comprendre l’état du pays que le voyageur traversait, on ne s’étonnera plus des précautions qu’il avait prises pour le traverser, ni de l’attention qu’il donnait a chaque accident d’une contrée qui, au reste, paraissait lui etre completement inconnue. En effet, a peine suivait-il depuis une demi-lieue les bords de la Veyle, qu’il arreta son cheval, se dressa sur ses étriers, et, se penchant sur sa selle, essaya de percer l’obscurité devenue plus grande par le passage d’un nuage sur la lune. Il commençait a désespérer de trouver son chemin sans recouvrir a prendre un guide, soit a Montech, soit a Saint-Denis, quand une voix qui semblait sortir de la riviere le fit tressaillir, tant elle était inattendue. Cette voix disait du ton le plus cordial :

– Peut-on vous etre bon a quelque chose, citoyen ?

– Ah ! par ma foi, oui, répondit le voyageur, et, comme je ne puis aller vous trouver, ne sachant pas ou vous etes, vous seriez bien aimable de venir me trouver, puisque vous savez ou je suis.

Et tout en prononçant ces paroles, il recouvrit de son manteau et la crosse de ses pistolets, et la main qui caressait une de ces crosses.


Chapitre 2 Le voyageur

Le voyageur ne s’était pas trompé ; la voix venait bien de la riviere. Une ombre, en effet, gravit lestement la berge et en un instant se trouva a la tete du cheval, la main appuyée sur son cou. Le cavalier, qu’une si grande familiarité paraissait inquiéter, fit faire a sa monture un pas en arriere.

– Oh ! pardon, excuse, citoyen, fit le nouveau venu ; je ne savais pas qu’il fut défendu de toucher a votre cheval.

– Cela n’est point défendu, mon ami, dit le voyageur, mais vous savez que, la nuit, dans les temps ou nous sommes, il est convenable de se parler a une certaine distance.

– Ah ! dame ! je ne sais pas distinguer ce qui est convenable de ce qui ne l’est pas, moi. Vous m’avez paru embarrassé sur votre chemin ; j’ai vu ça ; je suis bon garçon, moi. Je me suis dit : « Voila un chrétien qui me paraît mal sur de sa route ; je vais la lui indiquer. » Vous m’avez crié de venir ; me voila. Vous n’aviez pas besoin de moi ; adieu.

– Pardon, mon ami, dit le voyageur en retenant du geste son interlocuteur, le mouvement que j’ai fait faire a mon cheval est involontaire ; j’avais, en effet, besoin de vous et vous pouvez me rendre un service.

– Lequel ? Parlez… Oh ! moi, je n’ai pas de rancune.

– Vous etes du pays ?

– Je suis de Saint-Rémy, ici pres. Tenez, on voit le clocher d’ici.

– Alors, vous connaissez les environs ?

– Ah ! je crois bien. Je suis pecheur de mon état. Il n’y a pas un cours d’eau a dix lieues a la ronde ou je n’aie tendu des lignes de fond.

– Alors, vous devez connaître l’abbaye de Seillon ?

– Tiens ! si je connais l’abbaye de Seillon, je crois bien ! Par exemple, je n’en dirai pas autant des moines.

– Et pourquoi n’en diriez-vous pas autant des moines ?

– Mais parce que, depuis 1791, ils ont été chassés, donc !

– Alors, a qui donc appartient la chartreuse ?

– A personne.

– Comment ! il y a en France une ferme, un couvent, une foret de dix mille arpents, et trois mille arpents de terre qui n’appartiennent a personne ?

– Ils appartiennent a la République, c’est tout comme.

– La République ne fait donc pas cultiver les biens qu’elle confisque ?

– Bon ! est-ce qu’elle a le temps ? Elle a bien autre chose a faire, la République.

– Qu’a-t-elle a faire, donc ?

– Elle a a faire peau neuve.

– En effet, elle renouvelle son tiers. Vous vous occupez donc de cela ?

– Oh ! un peu, dans les temps perdus. Nos voisins du Jura, ils lui ont envoyé le général Pichegru, tout de meme.

– Oui.

– Dites donc, ça n’a pas du les faire rire la-bas. Mais je bavarde, moi ! je bavarde, et je vous fais perdre votre temps. Il est vrai que, si vous allez a Seillon, vous n’avez pas besoin de vous presser.

– Pourquoi cela ?

– Dame, parce qu’il n’y a personne a Seillon.

– Personne ?

– Excepté les fantômes des anciens moines ; mais, comme ils ne reviennent qu’a minuit, vous pouvez attendre.

– Vous etes sur, mon ami, insista le voyageur, qu’il n’y a personne a l’abbaye de Seillon ?

Et il appuya sur le mot « personne ».

– J’y suis encore passé hier en portant mon poisson au château des Noires-Fontaines, chez Mme de Montrevel : il n’y avait pas un chat.

Puis, appuyant sur les mots suivants :

– C’étaient tous des pretres de Baal, ajouta-t-il ; le mal n’est pas grand.

Le voyageur tressaillit plus visiblement encore que la premiere fois.

– Des pretres de Baal ? répéta-t-il en regardant fixement le pecheur.

– Oui, et, a moins que vous ne veniez de la part d’un roi d’Israël, dont j’ai oublié le nom.

– De la part du roi Jéhu, n’est-ce pas ?

– Je ne suis pas bien sur : c’est un roi sacré par un prophete nommé… nommé… Comment donc nomme-t-on le prophete qui a sacré le roi Jéhu ?

– Élisée, fit sans hésitation le voyageur.

– C’est bien cela, mais il l’avait sacré a une condition. Laquelle ? Aidez-moi donc.

– Celle de punir les crimes de la maison d’Achab et de Jézabel.

– Eh ! sacrebleu ! dites-moi cela tout de suite.

Et il tendit la main au voyageur.

Le voyageur et le pecheur se firent, en se tendant la main, un dernier signe de reconnaissance, qui ne laissa plus ni a l’un ni a l’autre le doute qu’ils n’appartinssent a la meme association ; pourtant ils ne se firent pas la moindre question sur leur personnalité ni sur l’ouvre qu’ils accomplissaient, l’un en se rendant a l’abbaye de Seillon, l’autre en relevant ses liens de fond et ses verveux. Seulement :

– Je suis désespéré d’etre retenu ici par ordre supérieur, dit le jeune homme aux lignes de fond ; sans quoi, je me fusse fait un plaisir de vous servir de guide, mais je ne dois rentrer a la chartreuse que lorsqu’un signal m’y aura rappelé ; au reste, il n’y a plus a vous tromper maintenant. Vous voyez ces deux masses noires dont l’une est plus forte que l’autre ? La plus forte, c’est la ville de Bourg ; la plus faible, c’est le village de Saint-Denis. Passez entre les deux, a égale distance de l’un et de l’autre, et continuez votre chemin jusqu’a ce qu’il vous soit barré par le lit de la Reyssouse. Vous le traverserez, a peine si votre cheval aura de l’eau jusqu’aux genoux ; alors, vous verrez un grand rideau noir devant vous, c’est la foret.

– Merci ! dit le voyageur ; une fois a la lisiere de la foret, je sais ce qui me reste a faire.

– Meme quand on ne répondrait pas de la foret a votre signal ?

– Oui.

– Eh bien ! allez donc, et bon voyage.

Les deux jeunes gens se serrerent une derniere fois la main, et, avec la meme rapidité que le pecheur avait escaladé la berge, il la descendit.

Le voyageur allongea machinalement le cou pour voir ce qu’il était devenu. Il était invisible. Alors, il lâcha la bride de son cheval, et, comme la lune avait reparu, comme il lui restait a franchir une prairie sans obstacle, il mit son cheval au grand trot et se trouva bientôt entre Bourg et Saint-Denis.

La, en meme temps, l’heure sonna dans les deux localités. Le voyageur compta onze heures.

Apres avoir traversé la route de Lyon a Bourg, le voyageur se vit, comme lui avait dit son guide, sur le bord de la petite riviere ; en deux enjambées, son cheval se trouva de l’autre côté, et, arrivé la, il ne vit plus devant lui qu’une plaine de deux kilometres a peu pres bordée par cette ligne noire qu’on lui avait dit etre la foret, il piqua droit sur elle.

Au bout de dix minutes, il était sur le chemin vicinal qui la bordait dans toute sa longueur. La, il s’arreta un instant et regarda tout autour de lui. Il n’hésitait point a faire le signal qu’on lui avait indiqué, mais il voulait s’assurer qu’il était bien seul. La nuit a parfois des silences si profonds, que l’homme le plus téméraire les respecte, s’il n’est pas forcé de les rompre. Un instant, comme nous l’avons dit, notre voyageur regarda et écouta, mais il ne vit rien et n’entendit rien. Il porta la main a sa bouche et tira du manche de son fouet trois coups de sifflet, dont le premier et le dernier fermes et assurés, et celui du milieu tremblotant comme celui d’un contremaître de bâtiment. Le bruit se perdit dans les profondeurs de la foret, mais aucun autre bruit analogue ou différent ne lui répondit.

Pendant que notre voyageur écoutait, minuit sonna a Bourg et fut répété par l’horloge de tous les clochers voisins. Le voyageur répéta le signal une seconde fois, et une seconde fois le silence seul lui répondit.

Alors, il parut se décider, suivit le chemin vicinal jusqu’a ce qu’un autre chemin vînt le rejoindre comme la ligne verticale d’un T joint la ligne horizontale, prit ce chemin, s’y enfonça résolument ; au bout de dix minutes, le voyant coupé transversalement par un autre, il suivit cet autre en appuyant a gauche, et, cinq minutes apres, se trouva hors de la foret.

Devant lui, a deux cents pas, s’élevait une masse sombre qui était a n’en point douter le but de son voyage. D’ailleurs, en s’approchant, il devait, a certains détails, s’assurer que c’était bien la vieille chartreuse qu’il avait sous les yeux.

Enfin le cavalier s’arreta devant une grande porte, surmontée et accompagnée de trois statues : celle de la Vierge, celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ et celle de saint Jean-Baptiste. La statue de la Vierge, placée immédiatement au-dessus de la porte, formait le point le plus élevé du triangle. Les deux autres descendaient jusqu’a la traverse formant la branche de la croix de pierre dans laquelle s’emboîtait une double porte massive de chene, qui, plus heureuse que certaines parties de la façade, et surtout que les contrevents du premier étage, paraissait avoir bravé les efforts du temps.

– C’est ici, dit le cavalier. Voyons maintenant laquelle des trois statues est celle de saint Jean.


Chapitre 3 La chartreuse de Seillon

Le voyageur reconnut que la statue qu’il cherchait était celle qui était placée dans une niche a droite de la grande porte. Il força son cheval de s’approcher du mur, et, se haussant sur les étriers, il atteignit le piédestal de la statue. Un intervalle existait entre la base et les parois de la niche ; il y glissa la main, sentit un anneau, tira a lui et devina, plutôt qu’il n’entendit, la trépidation d’une sonnette. Trois fois il recommença le meme exercice. A la troisieme fois, il écouta, il lui sembla alors entendre s’approcher de la porte un pas inquiet.

– Qui sonne ? demanda une voix.

– Celui qui vient de la part du prophete, répondit le voyageur.

– De quel prophete ?

– De celui qui a laissé son manteau a son disciple.

– Comment s’appelait-il ?

– Élisée.

– Quel est le roi auquel les fils d’Israël doivent obéir ?

– Jéhu !

– Quelle est la maison qu’ils doivent exterminer ?

– Celle d’Achab.

– Etes-vous prophete ou disciple ?

– Je suis disciple, mais je viens pour etre reçu prophete.

– Alors, soyez le bienvenu dans la maison du Seigneur !

A peine ces paroles avaient-elles été dites, que les barres de fer qui maintenaient la porte basculerent sans bruit, que les verrous muets sortirent sans grincer de leurs tenons, et que la porte s’ouvrit silencieusement et comme par magie.

Le cavalier et le cheval disparurent sous la voute. La porte se referma derriere eux. L’homme qui venait d’ouvrir si lentement et de la refermer si vite, s’approcha du nouveau venu qui mettait pied a terre. Celui-ci jeta sur lui un regard de curiosité. Il était vetu de la longue robe blanche des chartreux, et avait la tete entierement voilée par son capuchon. Il prit le cheval a la bride, mais évidemment plutôt pour rendre service que par servilité. Et, en effet, pendant ce temps, le voyageur détachait sa valise et tirait de ses fontes les pistolets qu’il passait a sa ceinture, pres de ceux qui y étaient déja.

Le cavalier jeta un coup d’oil autour de lui, et, ne voyant aucune lumiere, n’entendant aucun bruit :

– Les compagnons seraient-ils absents ? demanda-t-il.

– Ils sont en expédition, répondit le frere.

– Les attendez-vous cette nuit ?

– Je les espere cette nuit, mais je ne les attends guere que la nuit prochaine.

Le voyageur réfléchit un instant. Cette absence paraissait le contrarier.

– Je ne puis loger a la ville, dit-il ; je craindrais d’etre remarqué, sinon d’etre reconnu. Puis-je attendre les compagnons ici ?

– Oui, sur votre parole d’honneur de ne pas essayer d’en sortir.

– Vous l’avez.

Pendant ce temps, la robe d’un second moine s’était dessinée dans l’ombre, blanchissant au fur et a mesure qu’elle approchait du premier groupe. Celui-ci était sans doute un compagnon secondaire, car le premier moine lui jeta aux mains la bride du cheval, l’invitant, avec la forme d’un ordre, plutôt que celle d’une priere, a le conduire a l’écurie. Puis, tendant la main au voyageur :

– Vous comprenez, lui dit-il, pourquoi nous n’allumons point la lumiere… Cette chartreuse est censée inhabitée ou peuplée simplement par des fantômes ; une lumiere nous dénoncerait. Prenez ma main et suivez-moi.

Le voyageur ôta son gant et prit la main du moine. C’était une main douce et, on le sentait, inhabile a tous les travaux qui enlevent a cet organe son aristocratie primitive. Dans les circonstances ou se trouvait le voyageur, tout est indice. Il fut aise de savoir qu’il avait affaire a un homme comme il faut, et le suivit des lors avec une entiere confiance. Apres quelques détours faits dans des corridors completement obscurs, on entra dans une rotonde prenant sa lumiere par en haut. C’était évidemment la salle a manger des compagnons. Elle était éclairée de quelques bougies appliquées au mur par des candélabres. Un feu était allumé et brulait dans une grande cheminée, entretenu par du bois sec, faisant peu ou point de fumée.

Le moine présenta un siege au voyageur, et lui dit :

– Si notre frere est fatigué, qu’il se repose ; si notre frere a faim, on va lui servir a souper ; si notre frere a envie de dormir, on va le conduire a son lit.

– J’accepte tout cela, dit le voyageur en détirant ses membres élégants et vigoureux a la fois. Le siege parce que je suis fatigué, le souper parce que j’ai faim, le lit parce que j’ai envie de dormir. Mais, avec votre permission, mon tres cher frere, chaque chose viendra a son tour.

Il jeta sur la table son chapeau a larges bords, et, passant sa main dans ses cheveux flottants, il mit a découvert un large front, de beaux yeux, et un visage plein de sérénité. Le moine qui avait conduit le cheval a l’écurie rentra, et, interrogé par son confrere, répondit que l’animal avait sa litiere fraîche et son râtelier garni.

Puis, sur l’ordre qui lui fut donné, il étendit sur l’extrémité de la table une serviette, posa sur cette serviette une bouteille de vin, un verre, un poulet froid, un pâté et un couvert, avec couteau et fourchette.

– Quand vous voudrez, mon frere, dit le moine au voyageur et lui montrant de la main la table prete.

– Tout de suite, répondit celui-ci.

Et, sans se séparer de sa chaise, il s’approcha de la table et s’assit devant elle. Le voyageur attaqua bravement le poulet, dont il transporta la cuisse d’abord, puis l’aile sur son assiette. Puis, apres le poulet, vint le pâté, dont il mangea une tranche en buvant a petits coups le reste de la bouteille et en cassant son vin, comme disent les gourmands. Pendant tout ce temps, le moine était demeuré debout et immobile a quelques pas de lui. Le moine n’était pas curieux, le voyageur avait faim ; ni l’un ni l’autre n’avaient laissé échapper une parole. Le repas fini, le voyageur tira sa montre de sa poche.

– Deux heures, dit-il ; nous avons encore deux heures a attendre le jour.

Puis, s’adressant au moine :

– Si nos compagnons ne sont pas rentrés cette nuit, dit-il, nous ne devons pas les attendre, n’est-ce pas, que la nuit prochaine ?

– C’est probable, répondit le moine ; a moins de nécessité absolue, nos freres ne voyagent pas le jour.

– Eh bien ! dit l’étranger, sur ces deux heures, je vais en attendre une. Si, a trois heures, nos freres ne sont pas arrivés, vous me conduirez a ma chambre. D’ici la, si vous avez affaire, ne vous genez pas pour moi. Vous appartenez a un ordre silencieux ; moi, je ne suis bavard qu’avec les femmes. Vous n’en avez pas ici, n’est-ce pas ?

– Non, répondit le chartreux.

– Eh bien ! allez a vos affaires, si vous en avez, et laissez-moi a mes pensées.

Le chartreux s’inclina et sortit, laissant le voyageur seul, mais ayant la précaution, avant de sortir, de déposer devant lui une seconde bouteille de vin. Le convive remercia par un salut le moine de son attention, et, machinalement, continua de boire son vin a petits coups et de manger la croute de son pâté a petits morceaux.

– Si c’est la l’ordinaire de nos chartreux, murmura-t-il, je ne les plains pas. Du pommard a leur ordinaire, une poularde (il est vrai que nous sommes dans le pays des poulardes) et un pâté de bécassines… C’est égal, le dessert manque.

Ce désir était a peine exprimé, que le moine qui avait pris soin du cheval et du cavalier entra, portant sur un plat une tranche de ce beau fromage de Sassenage pointillé de vert, et dont l’invention remonte, dit-on, a la fée Mélusine. Sans faire profession de gourmandise, le voyageur paraissait, comme on l’a vu, sensible a l’ordonnance d’un souper. Il n’avait pas dit comme Brillat-Savarin : « Un repas sans fromage est une femme a laquelle il manque un oil », mais sans doute il le pensait.

Une heure se passa a vider sa bouteille de pommard et a piquer les miettes de son fromage a la pointe du couteau. Le petit moine l’avait laissé seul, et libre par conséquent de se livrer a sa guise a cette double occupation. Le voyageur tira sa montre, il était trois heures.

Il chercha s’il y avait une sonnette, il n’en trouva pas. Il fut sur le point de frapper du couteau sur son verre ; mais il trouva que c’était prendre une bien grande liberté a l’endroit des dignes moines qui le recevaient si confortablement.

En conséquence, voulant se tenir la parole qu’il s’était donnée a lui-meme, et gagner son lit, il déposa, pour ne pas meme etre soupçonné de vouloir manquer a sa parole, ses armes sur la table, et, nu-tete, son couteau de chasse au côté seulement, il s’engagea dans le corridor par lequel il était entré. A moitié du corridor, il rencontra le moine qui l’avait reçu.

– Frere, dit celui-ci au voyageur. Deux signaux viennent de nous annoncer que les compagnons approchent ; dans cinq minutes, ils seront ici ; j’allais vous avertir.

– Eh bien ! dit le voyageur, allons au-devant d’eux.

Le moine ne fit aucune objection ; il retourna sur ses pas et rentra dans la cour, suivi de l’étranger. Le second moine ouvrait la porte a deux battants, comme il avait fait pour le voyageur. La porte ouverte, il fut facile d’entendre le galop de plusieurs chevaux qui allait se rapprochant avec rapidité.

– Place ! place ! dit vivement le moine en écartant le voyageur de la main et en l’appuyant contre le mur.

Et, en effet, en meme temps, un tourbillon d’hommes et de chevaux s’engouffra sous la voute avec le bruit du tonnerre.

Le voyageur crut un instant que les compagnons étaient poursuivis. Il se trompait.


Chapitre 4 Le traître

La porte se referma derriere eux. Le jour n’était point encore venu. Cependant, la nuit était déja moins obscure. Le voyageur vit avec un certain étonnement que les compagnons amenaient un prisonnier. Ce prisonnier, les mains liées derriere le dos, était attaché sur un cheval dont deux compagnons tenaient la bride. Les trois cavaliers étaient entrés de face sous la porte cochere. Le galop de leurs chevaux les emporta jusqu’au fond de la cour. Deux par deux, les autres étaient entrés ensuite, et les avaient entourés. Tous avaient mis pied a terre.

Un instant le prisonnier était resté a cheval, mais on l’avait descendu a son tour.

– Faites-moi parler au capitaine Morgan, dit le voyageur au moine qui, jusque-la, s’était occupé de lui. Il faut avant tout qu’il sache que je suis arrivé.

Le moine alla dire quelques mots a l’oreille du chef, qui s’approcha vivement du voyageur.

– De la part de qui venez-vous ? lui demanda-t-il.

– Faut-il répondre par la formule ordinaire, demanda celui-ci, ou dire tout simplement de la part de qui je viens, en effet ?

– Puisque vous etes ici, c’est que vous avez satisfait aux exigences. Dites-moi de la part de qui vous venez.

– Je viens de la part du général Tete-Ronde.

– Vous avez une lettre de lui ?

– La voici.

Et le voyageur porta la main a sa poche ; mais Morgan l’arreta.

– Plus tard, dit-il. Nous avons d’abord a nous occuper de juger et de punir un traître. Conduisez le prisonnier dans la salle du conseil, ajouta Morgan.

En ce moment, on entendit le galop d’une seconde troupe de cavaliers.

Morgan écouta.

– Ce sont nos freres, dit-il. Ouvrez la porte !

La porte s’ouvrit.

– Rangez-vous ! cria Morgan.

Et une seconde troupe de quatre hommes entra presque aussi rapidement que l’avait fait la premiere.

– Avez-vous le prisonnier ? cria celui qui la commandait.

– Oui, répondirent en chour les compagnons de Jéhu.

– Et vous, demanda Morgan, avez-vous le proces-verbal ?

– Oui, répondirent d’une seule voix les quatre arrivants.

– Alors, tout va bien, dit Morgan, et justice va etre faite.

Voici ce qui était arrivé.

Comme nous l’avons dit, plusieurs bandes, connues sous le nom de compagnons de Jéhu ou sous celui de Vengeurs, et meme sous tous les deux, battaient le pays depuis Marseille jusqu’a Besançon. L’une se tenait aux environs d’Avignon, l’autre dans le Jura ; la troisieme, enfin, ou nous l’avons vue, c’est-a-dire dans la chartreuse de Seillon.

Comme tous les jeunes gens qui composaient ces bandes appartenaient a des familles du pays, aussitôt le coup prémédité accompli, qu’il eut réussi ou qu’il eut manqué, on se séparait et chacun rentrait chez soi. Un quart d’heure apres, notre détrousseur de diligences, le chapeau sur le coin de l’oreille, le lorgnon a l’oil, la badine a la main, se promenait par la ville, demandant des nouvelles des événements et s’étonnant de l’incroyable insolence de ces hommes pour lesquels rien n’était sacré, pas meme l’argent du Directoire. Or, comment soupçonner des jeunes gens dont les uns étaient riches, dont les autres étaient de grande naissance, qui étaient apparentés aux premieres autorités des villes, de faire le métier de voleurs de grand chemin ? Puis, disons-le, on ne les soupçonnait pas ; mais, les eut-on soupçonnés, nul n’eut pris sur lui de les dénoncer.

Cependant, le gouvernement voyait avec grande peine son argent, détourné de sa destination, prendre la route de la Bretagne au lieu de celle de Paris, et aboutir a la caisse des chouans au lieu d’aboutir a celle des directeurs. Aussi voulut-il lutter de ruse avec ses ennemis.

Dans une des diligences qui conduisaient l’argent, il fit monter, habillés en bourgeois, sept ou huit gendarmes qui avaient fait porter d’avance a la voiture leurs carabines et leurs pistolets, et qui reçurent l’ordre expres de prendre vivant un de ces dévaliseurs. La chose fut exécutée assez habilement pour que les compagnons de Jéhu n’entendissent parler de rien. Le véhicule, avec l’honnete allure d’une diligence ordinaire, c’est-a-dire bourrée de bourgeois, s’aventura dans les gorges de Cavaillon et fut arretée par huit hommes masqués ; une vive fusillade, qui partit de l’intérieur de la voiture, dénonça la ruse aux compagnons de Jéhu qui, peu curieux d’entamer une lutte inutile, mirent au galop leurs montures, et, grâce a l’excellence de leurs chevaux, eurent bientôt disparu. Mais le cheval de l’un d’eux avait eu la cuisse cassée par une balle et s’était abattu sur son cavalier. Le cavalier, pris par son cheval, n’avait pu fuir et avait été ramassé par les gendarmes, qui avaient ainsi atteint le double mandat qui leur avait été confié, celui de défendre l’argent du gouvernement et de mettre la main sur un de ceux qui voulaient le prendre.

Comme les anciens francs-juges, comme les illuminés du XVIIIe siecle, comme les francs-maçons modernes, les affiliés, pour etre reçus compagnons passaient par de cruelles épreuves et faisaient de terribles serments. Un de ces serments était de ne jamais dénoncer un compagnon, quelles que fussent les tortures que l’on endurât. Si la faiblesse l’emportait, si le nom d’un complice s’échappait de la bouche du prisonnier, se substituant a la justice qui faisait grâce ou qui adoucissait la peine en récompense de la délation, le premier venu des compagnons avait le droit de lui enfoncer un poignard dans le cour.

Or, le prisonnier fait sur la route de Marseille a Avignon, dont le nom de guerre était Hector, et le véritable nom de Fargas, apres avoir longtemps résisté tant aux promesses qu’aux menaces, las enfin de la prison, tourmenté par le défaut de sommeil, la pire de toutes les tortures, connu sous son véritable nom, avait fini par faire des aveux et par nommer ses complices.

Mais, aussitôt que la chose avait été divulguée, les juges avaient reçu un tel déluge de menaces, soit par lettres, soit de vive voix, qu’on avait résolu d’envoyer l’instruction se faire a l’autre bout de la France, et qu’on avait choisi, pour y suivre le proces, la petite ville de Nantua, située a l’extrémité du département de l’Ain.

Mais, en meme temps que le prisonnier, toutes précautions prises pour sa sureté, était expédié a Nantua, les compagnons de Jéhu de la chartreuse de Seillon avaient reçu avis de la trahison et de la translation du traître.

C’est a vous, leur disait-on, qui etes les freres les plus dévoués de l’ordre, c’est a Morgan, votre chef, le plus téméraire et le plus aventureux de nous tous, de sauver ses compagnons en détruisant le proces-verbal qui les accuse, et en faisant un exemple terrible sur la personne de celui qui a trahi. Qu’il soit jugé, condamné, poignardé, disait la lettre, et exposé aux regards de tous avec le poignard vengeur dans la poitrine.

C’était cette terrible mission que Morgan venait d’accomplir.

Il s’était rendu avec dix de ses compagnons a Nantua. Six d’entre eux, apres avoir bâillonné la sentinelle, avaient frappé a la porte de la prison, et, le pistolet sur la gorge, avaient forcé le concierge d’ouvrir. Une fois dans la prison, ils s’étaient fait indiquer le cachot de Fargas, s’y étaient fait conduire par le concierge et le geôlier, les avaient enfermés tous deux dans le cachot du prisonnier, avaient lié celui-ci sur un cheval de main qu’ils avaient amené avec eux, et ils étaient repartis au grand galop.

Les quatre autres, pendant ce temps, s’étaient emparés du greffier, l’avaient forcé de les conduire au greffe dont il avait la clé et ou, dans les moments de presse, il travaillait parfois toute la nuit. La, ils s’étaient fait donner la procédure entiere, les interrogatoires, contenant les dénonciations signées de l’accusé. Puis, pour sauvegarder le greffier qui les suppliait de ne pas le perdre, et qui, peut-etre, n’avait pas fait toute la résistance qu’il eut pu faire, ils viderent une vingtaine de cartons, y mirent le feu, refermerent la porte du greffe, rendirent la clé au greffier qui fut libre de rentrer chez lui, et partirent au galop a leur tour, emportant les pieces du proces et laissant le greffe bruler tranquillement.

Inutile de dire que, pour faire cette expédition, tous étaient masqués.

Voila pourquoi la seconde troupe, en entrant dans la cour de l’abbaye, avait crié : « Avez-vous le prisonnier ? » et pourquoi la premiere, apres avoir répondu : « Oui », avait demandé : « Et vous, avez-vous le proces-verbal ? » Et voila toujours pourquoi, sur la réponse affirmative, Morgan avait dit, de cette voix qui ne trouvait jamais de contradicteurs : « Alors, tout va bien, et justice va etre faite. »


Chapitre 5 Le jugement

Le prisonnier était un jeune homme de vingt-deux a vingt-trois ans, ayant plutôt l’air d’une femme que d’un homme, tant il était blanc et mince. Il était nu-tete et en chemise, avec son pantalon et ses bottes seulement. Les compagnons l’avaient pris dans son cachot, tel qu’il était, et enlevé sans lui donner un instant de réflexion.

Son premier sentiment avait été de croire a sa délivrance. Ces hommes qui descendaient dans son cachot, il n’y avait pas de doute, étaient des compagnons de Jéhu, c’est-a-dire des hommes appartenant a la meme opinion et aux memes bandes que lui. Mais, quand il avait vu ceux-ci lui lier les mains, quand il avait vu, a travers les masques, les éclairs que lançaient leurs yeux, il avait compris qu’il était tombé dans des mains bien autrement terribles que celles des juges, entre les mains de ceux qu’il avait dénoncés, et qu’il n’avait rien a espérer de complices qu’il avait voulu perdre.

Pendant toute la route, il n’avait pas fait une question, et nul ne lui avait adressé la parole. Les premiers mots qu’il avait entendus sortir de la bouche de ses juges étaient ceux qu’ils venaient de prononcer. Il était tres pâle, mais ne donnait pas d’autre signe d’émotion que cette pâleur.

Sur l’ordre de Morgan, les faux moines traverserent le cloître. Le prisonnier marchait le premier entre deux compagnons, tenant chacun un pistolet a la main.

Le cloître traversé, on entra dans le jardin. Cette procession de douze moines, marchant silencieusement dans les ténebres, avait quelque chose d’effrayant. Elle s’avança vers la porte de la citerne. Un de ceux qui marchaient pres du prisonnier dérangea une pierre ; sous la pierre, il y avait un anneau ; a l’aide de cet anneau, il souleva la dalle qui fermait l’entrée d’un escalier.

Le prisonnier eut un instant d’hésitation, tant l’entrée de ce souterrain ressemblait a celle d’un tombeau. Les deux moines qui marchaient a ses côtés descendirent les premiers ; puis, dans une rainure de la pierre, ils prirent deux torches qui étaient la, pour guider de leur lumiere ceux qui voulaient s’engager sous ces sombres voutes. Ils battirent le briquet, allumerent les torches et ne dirent que ce seul mot :

– Descendez !

Le prisonnier obéit.

Les moines disparurent jusqu’au dernier sous la voute. On marcha ainsi trois ou quatre minutes, puis on rencontra une grille ; un des deux moines tira une clé de sa poche et ouvrit.

On se trouva dans le caveau des tombes.

Au fond du caveau s’ouvrait la porte d’une ancienne chapelle souterraine, dont les compagnons de Jéhu avaient fait leur salle de conseil. Une table couverte d’un drap noir s’élevait au milieu, douze stalles sculptées, ou les chartreux s’asseyaient pour chanter l’office des morts, attenaient a la muraille de chaque côté de la chapelle. La table était chargée d’un encrier, de plusieurs plumes, d’un cahier de papier ; deux tenons de fer sortaient de la muraille, comme des mains pretes a recevoir les torches. On les y enfonça.

Les douze moines se placerent chacun dans une stalle. On fit asseoir le prisonnier sur un escabeau au bout d’une table ; de l’autre côté de la table se tenait debout le voyageur, le seul qui ne portât pas une robe de moine, le seul qui ne fut pas masqué.

Morgan prit la parole :

– Monsieur Lucien de Fargas, dit-il, c’est bien par votre propre volonté, et sans y etre contraint ni forcé par personne que vous avez demandé a nos freres du Midi de faire partie de notre association et que vous etes entré, apres les épreuves ordinaires, dans cette association sous le nom d’Hector ?

Le jeune homme inclina la tete en signe d’adhésion.

– C’est de ma pleine et entiere volonté, sans y etre forcé, dit-il.

– Vous avez preté les serments d’usage, et vous saviez, par conséquent, a quelle punition terrible s’exposaient ceux-la qui y manquaient ?

– Je le savais, répondit le prisonnier.

– Vous saviez que tout compagnon révélant, meme au milieu des tortures, les noms de ses complices, encourait la peine de mort, et que cette peine était appliquée sans sursis ni retard, du moment que la preuve de son crime lui était fournie ?

– Je le savais.

– Qui a pu vous entraîner a manquer a vos serments ?

– L’impossibilité de résister a cette torture qu’on appelle le manque de sommeil. J’ai résisté cinq nuits ; la sixieme, je demandais la mort, c’était dormir. On ne voulut pas me la donner. Je cherchai tous les moyens de m’ôter la vie ; les précautions étaient si bien prises par mes geôliers, que je n’en trouvai aucun. La septieme nuit, je succombai !… Je promis de faire des révélations le lendemain ; j’espérais qu’on me laisserait dormir ; mais ces révélations, on exigea que je les fisse a l’instant meme. Ce fut alors que désespéré, fou d’insomnie, soutenu par deux hommes qui m’empechaient de dormir tout debout, je balbutiai les quatre noms de M. de Valensolles, de M. de Barjols, de M. de Jayat et de M. de Ribier.

Un des moines tira de sa poche le dossier du proces qu’il avait pris au greffe, il chercha la page de la déclaration et la mit sous les yeux du prisonnier.

– C’est bien cela, dit celui-ci.

– Et votre signature, dit le moine, la reconnaissez-vous ?

– Je la reconnais, répondit le jeune homme.

– Vous n’avez pas d’excuse a faire valoir ? demanda le moine.

– Aucune, répliqua le prisonnier. Je savais, en mettant mon nom au bas de cette page, que je signais mon arret de mort ; mais je voulais dormir.

– Avez-vous quelque grâce a me demander avant de mourir ?

– Une seule.

– Parlez.

– J’ai une sour que j’aime et qui m’adore. Orphelins tous deux, nous avons été élevés ensemble, nous avons grandi l’un aupres de l’autre, nous ne nous sommes jamais quittés. Je voudrais écrire a ma sour.

– Vous etes libre de le faire ; seulement, vous écrirez au bas de votre lettre le post-scriptum que nous vous dicterons.

– Merci, dit le jeune homme.

Il se leva et salua.

– Voulez-vous me délier les mains, dit-il, afin que je puisse écrire ?

Ce désir fut exaucé. Morgan, qui lui avait constamment adressé la parole, poussa devant lui le papier, la plume et l’encre. Le jeune homme écrivit, d’une main assez ferme, a peu pres la valeur d’une page.

– J’ai fini, messieurs, dit-il. Voulez-vous me dicter le post-scriptum ?

Morgan s’approcha, posa un doigt sur le papier, tandis que le prisonnier écrivait.

– Y etes-vous ? demanda-t-il.

– Oui, répondit le jeune homme.

Je meurs pour avoir manqué a un serment sacré. Par conséquent, je reconnais avoir mérité la mort. Si tu veux donner la sépulture a mon corps, mon corps sera déposé, cette nuit, sur la place de la Préfecture de Bourg. Le poignard que l’on trouvera planté dans ma poitrine, indiquera que je ne meurs pas victime d’un lâche assassinat, mais d’une juste vengeance.

Morgan tira alors de dessous sa robe un poignard forgé, lame et poignée, d’un seul morceau de fer. Il avait la forme d’une croix, pour que le condamné, a ses derniers moments, put la baiser en l’absence d’un crucifix.

– Si vous le désirez, monsieur, lui dit-il, nous vous accorderons cette faveur de vous laisser vous frapper vous-meme. Voici le poignard. Vous sentez-vous la main assez sure ?

Le jeune homme réfléchit un instant.

– Non, dit-il, je craindrais de me manquer.

– C’est bien, dit Morgan. Mettez l’adresse a la lettre de votre sour.

Le jeune homme plia la lettre et écrivit :

A Mademoiselle Diana de Fargas, a Nîmes.

– Maintenant, monsieur, lui dit Morgan, vous avez dix minutes pour faire votre priere.

L’ancien autel de la chapelle était encore debout, quoique mutilé. Le condamné alla s’y agenouiller. Pendant ce temps, on déchira une feuille de papier en douze morceaux, et, sur l’un de ces morceaux, on dessina un poignard. Les douze morceaux furent mis dans le chapeau du messager qui était arrivé tout juste pour assister a cet acte de vengeance. Puis, avant que le condamné eut achevé de prier, chacun des moines avait tiré un fragment de papier du chapeau. Celui auquel était échu l’office de bourreau ne prononça pas une parole ; il se contenta de prendre le poignard déposé sur la table et d’en essayer la pointe a son doigt. Les dix minutes écoulées, le jeune homme se leva.

– Je suis pret, dit-il.

Alors, sans hésitation, sans retard, muet et rigide, le moine a qui était échu l’office supreme marcha droit a lui et lui enfonça le poignard dans le côté gauche de la poitrine. On entendit un cri de douleur, puis la chute d’un corps sur les dalles de la chapelle, mais tout était fini. Le condamné était mort. La lame du poignard lui avait traversé le cour.

– Ainsi périsse, dit Morgan, tout compagnon de notre association sainte qui manquera a ses serments !

– Ainsi soit-il ! répondirent en chour tous les moines qui avaient assisté a l’exécution.