Les Blancs et les Bleus - Tome I - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1867

Les Blancs et les Bleus - Tome I darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka Les Blancs et les Bleus - Tome I - Alexandre Dumas

En 1794 la terreur est a son paroxysme en France, l'ennemi menace aux frontieres de toutes parts. A Strasbourg, c'est le général Pichegru que nous suivons dans ses victoires sur les Prussiens. A Toulon, c'est un jeune colonel du nom de Bonaparte qui reprend la ville aux Anglais. En 1795, la constitution de l'an III met fin a la terreur, mais l'insurrection royaliste menace. Dans les provinces, notamment dans les régions de Bourg en Bresse et d'Avignon, une bande de bandits, les «Compagnons de Jéhu», menée par le comte de Saint-Hermine volent l'argent de la république pour le faire passer aux chouans de Bretagne commandés par Cadoudal. Dans ce roman, Dumas se veut avant tout historien et ne cede pas a son imagination parfois débridée : foin des inventions historiques, ici, c'est du sérieux... mais écrit avec la plume de Dumas, toujours aussi passionnante. Bien qu'écrit apres «Les Compagnons de Jehu», ce roman se situe juste avant dans la chronologie de l'histoire. Et il s'agit en fait d'une trilogie qui se conclut avec «Le chevalier de Sainte-Hermine», publié pour la premiere fois en 2005, et que vous ne pourrez donc lire qu'en édition papier...

Opinie o ebooku Les Blancs et les Bleus - Tome I - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Les Blancs et les Bleus - Tome I - Alexandre Dumas

A Propos
Partie 1 - LES PRUSSIENS SUR LE RHIN
Chapitre 1 - De l’Hôtel de la Poste a l’Hôtel de la Lanterne
Chapitre 2 - La citoyenne Teutch
Chapitre 3 - Euloge Schneider
Chapitre 4 - Eugene de Beauharnais

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Partie 1
LES PRUSSIENS SUR LE RHIN


Chapitre 1 De l’Hôtel de la Poste a l’Hôtel de la Lanterne

Le 21 frimaire an II (11 décembre 1793), la diligence de Besançon a Strasbourg s’arretait a neuf heures du soir dans l’intérieur de la cour de l’Hôtel de la Poste, situé derriere la cathédrale.

Cinq voyageurs en descendaient ; un seul, le plus jeune des cinq, doit fixer notre attention.

C’était un enfant de treize a quatorze ans, mince et pâle, que l’on eut pu prendre pour une jeune fille habillée en garçon, tant était grande l’expression de douceur et de mélancolie répandue sur son visage ; ses cheveux qu’il portait coupés a la Titus, coiffure que les zélés républicains avaient adoptée, en imitation de Talma, étaient châtain foncé ; des sourcils de la meme couleur ombrageaient des yeux d’un bleu clair, s’arretant comme deux points d’interrogation, avec une intelligence remarquable, sur les hommes et sur les choses. Il avait les levres minces, de belles dents, un charmant sourire, et était vetu a la mode de l’époque, sinon élégamment, du moins si proprement, qu’il était facile de voir que la main soigneuse d’une femme avait passé par la.

Le conducteur, qui paraissait avoir pour cet enfant des soins tout particuliers, lui remit un paquet, pareil a un sac de soldat, et, grâce a une paire de bretelles, se pouvant porter sur le dos.

Puis, regardant tout autour de lui :

– Hola ! cria-t-il, n’y a-t-il pas quelqu’un ici de l’Hôtel de la Lanterne, attendant un jeune voyageur de Besançon ?

– Il y a moi, répondit une voix rude et grossiere.

Et une espece de garçon d’écurie, perdu dans les ténebres malgré le falot qu’il portait a la main et qui n’éclairait que le pavé, s’approcha de l’énorme machine en tournant du côté ou la portiere était ouverte.

– Ah ! c’est toi l’Endormi, fit le conducteur.

– Je ne m’appelle pas l’Endormi, je m’appelle Cocles, répondit le valet d’écurie d’un ton rogue, et je viens chercher le citoyen Charles…

– De la part de la citoyenne Teutch, n’est-ce pas ? demanda la douce voix de l’enfant, formant un charmant contraste avec la voix rude du garçon d’écurie.

– De la citoyenne Teutch, c’est cela. Eh bien ! es-tu pret, citoyen ?

– Conducteur, reprit l’enfant, vous direz chez nous…

– Que vous etes arrivé en bonne santé, et que l’on vous attendait, soyez tranquille, monsieur Charles.

– Oh ! oh ! fit le garçon d’écurie d’un ton presque menaçant en s’approchant du conducteur et du jeune homme ; oh ! oh !

– Eh bien ! que veux-tu avec tes « oh ! oh ! »

– Je veux te dire que la langue que tu parles la est peut-etre celle de la Franche-Comté, mais n’est pas celle de l’Alsace.

– Vraiment ! répliqua le conducteur d’un ton goguenard, voila ce que tu veux me dire ?

– Et te donner le conseil, ajouta le citoyen Cocles, de laisser dans ta diligence les vous et les monsieur, attendu qu’ils ne sont pas de mise a Strasbourg, surtout depuis que nous avons le bonheur de posséder dans nos murs les citoyens représentants Saint-Just et Lebas.

– Laisse-moi tranquille avec tes citoyens représentants, et conduis ce jeune homme a l’auberge de la Lanterne.

Et, sans s’inquiéter des conseils du citoyen Cocles, le conducteur entra dans l’Hôtel de la Poste.

L’homme au falot suivit des yeux le conducteur, tout en murmurant ; puis se tournant vers le jeune homme :

– Allons, viens, citoyen Charles, lui dit-il.

Et, marchant le premier, il lui indiqua le chemin.

Strasbourg, dans aucun temps, n’est une ville gaie, surtout quand la retraite est battue depuis deux heures ; mais elle était moins gaie que jamais a l’époque ou s’ouvre ce récit, c’est-a-dire dans la premiere partie du mois de décembre 1793 ; l’armée austro-prussienne était littéralement aux portes de la ville ; Pichegru, général en chef de l’armée du Rhin, apres avoir réuni tous les débris de corps qu’il avait pu trouver, avait, a force de volonté et d’exemples donnés, rétabli la discipline et repris l’offensive le 18 frimaire, c’est-a-dire trois jours auparavant, organisant, dans son impuissance a livrer une grande bataille, une guerre d’escarmouches et de tirailleurs.

Il succédait a Houchard et a Custine, guillotinés déja pour cause de revers, et a Alexandre de Beauharnais, qui allait a son tour etre guillotiné.

Au reste, Saint-Just et Lebas étaient la, non seulement ordonnant a Pichegru de vaincre, mais décrétant la victoire, et les premiers au feu.

La guillotine les suivait, chargée d’exécuter a l’instant meme les décrets rendus par eux.

Et trois décrets avaient été rendus le jour meme.

Par le premier, il était ordonné de fermer les portes de Strasbourg a trois heures de l’apres-midi ; il y avait peine de mort pour quiconque retarderait leur clôture, fut-ce de cinq minutes.

Par le second, il était défendu de fuir devant l’ennemi. Il y avait peine de mort pour quiconque, tournant le dos au champ de bataille pendant le combat, cavalier, ferait prendre le galop a son cheval, fantassin, marcherait plus vite que le pas.

Par le troisieme, il était ordonné, a cause des surprises que ne ménageait pas l’ennemi, de se coucher tout habillé. Il y avait peine de mort contre tout soldat, officier ou chef supérieur qui serait surpris déshabillé.

Ces trois décrets, l’enfant qui entrait dans la ville a cette heure devait, en moins de six jours, en voir l’application.

Nous l’avons dit, toutes ces circonstances, ajoutées aux nouvelles arrivant de Paris, rendaient Strasbourg, ville naturellement triste, plus triste encore.

Ces nouvelles arrivant de Paris étaient la mort de la reine, la mort du duc d’Orléans, la mort de Mme Roland, la mort de Bailly.

On parlait bien de la prochaine reprise de Toulon sur les Anglais ; mais cette nouvelle n’était encore qu’a l’état de bruit non confirmé.

L’heure non plus n’était pas faite pour égayer Strasbourg aux yeux du nouvel arrivé.

Passé neuf heures du soir, les rues sombres et étroites de la ville étaient abandonnées aux patrouilles de la garde civique et de la compagnie de la Propagande, qui veillaient a l’ordre public.

Rien n’était plus lugubre, en effet, pour un voyageur arrivant d’une ville qui n’était ni ville de guerre, ni ville frontiere, que ces bruits de la marche nocturne d’un corps régulier, s’arretant tout d’un coup, avec un ordre prononcé d’une voix sourde et un bruit de fer, chaque fois qu’il en rencontrait un autre, et échangeant avec lui le « qui vive ? » et le mot de passe.

Deux ou trois de ces patrouilles avaient déja croisé notre jeune arrivant et son conducteur, sans se préoccuper d’eux, lorsqu’une nouvelle patrouille survenant, le mot « qui vive ? » retentit.

Il y avait a Strasbourg trois manieres de répondre au « qui vive ? » nocturne, qui toutes trois indiquaient d’une façon assez caractéristique les nuances d’opinion.

Les indifférents répondaient : « Amis. »

Les modérés répondaient : « Citoyens. »

Les fanatiques répondaient : « Sans-culottes. »

– Sans-culotte ! répondit énergiquement Cocles au « qui vive ? » qui lui était adressé.

– Avance a l’ordre ! cria une voix impérative.

– Ah bon ! dit Cocles, je reconnais la voix, c’est celle du citoyen Tétrell ; laissez-moi faire.

– Qu’est-ce que le citoyen Tétrell ? demanda le jeune homme.

Puis s’avançant du pas d’un homme qui n’a rien a craindre :

– C’est moi, citoyen Tétrell, c’est moi ! dit-il.

– Ah ! tu me connais, dit le chef de la patrouille, espece de géant de cinq pieds dix pouces et qui pouvait atteindre a la taille de sept pieds avec son chapeau et le panache dont il était surmonté.

– Bon ! fit Cocles, qui est-ce qui ne connaît pas a Strasbourg le citoyen Tétrell ?

Puis, comme il avait abordé le colosse :

– Bonsoir, citoyen Tétrell, ajouta-t-il.

– Tu me connais, c’est bien, répliqua le géant ; mais je ne te connais pas, moi.

– Oh ! que si fait ! tu me connais ; je suis le citoyen Cocles, qu’on appelait l’Endormi, sous le tyran ; c’était meme toi qui m’avais baptisé de ce nom-la quand tes chevaux et tes chiens étaient a l’Hôtel de la Lanterne. L’Endormi ! comment, tu ne te rappelles pas l’Endormi ?

– Si fait ! et je t’avais baptisé ainsi parce que tu étais le plus paresseux coquin que j’aie jamais connu. Et ce jeune homme, quel est-il ?

– Ça ? dit Cocles en soulevant son falot a la hauteur du visage de l’enfant, ça c’est un morveux que son pere envoie a M. Euloge Schneider pour qu’il lui apprenne le grec.

– Et que fait ton pere, mon petit ami ? demanda Tétrell.

– Il est président du Tribunal de Besançon, citoyen.

– Mais, pour apprendre le grec, il faut savoir le latin.

L’enfant se redressa.

– Je le sais, dit-il.

– Comment, tu le sais ?

– Oui ! quand j’étais a Besançon, nous ne parlions jamais que le latin, mon pere et moi.

– Diable ! tu me fais l’effet d’un gaillard avancé pour ton âge. Quel âge as-tu donc ? Onze a douze ans ?

– Je vais en avoir quatorze.

– Et quelle idée a donc eue ton pere de t’envoyer au citoyen Euloge Schneider pour apprendre le grec ?

– Parce que mon pere n’est pas aussi fort en grec qu’en latin. Il m’a appris ce qu’il en savait ; puis il m’a envoyé au citoyen Schneider, qui le parle couramment, ayant tenu la chaire de grec a Bonn. Tenez, voici la lettre que mon pere m’a donnée pour lui. Et, en outre, il lui a écrit, il y a huit jours, pour le prévenir de mon arrivée, ce soir, et c’est lui qui m’a fait préparer une chambre a l’Hôtel de la Lanterne et qui m’envoie chercher par le citoyen Cocles !

Et, en parlant ainsi, le jeune homme avait remis une lettre au citoyen Tétrell, afin de lui prouver qu’il n’avançait rien qui ne fut vrai.

– Allons, l’Endormi, approche ton falot, dit Tétrell.

– Cocles ! Cocles ! insista le valet d’écurie, obéissant néanmoins a l’ordre qui lui était donné sous son ancien nom.

– Mon jeune ami, dit Tétrell, je te ferai observer que cette lettre n’est point pour le citoyen Schneider, mais pour le citoyen Pichegru.

– Ah ! pardon, je me serai trompé, repartit le jeune homme ; mon pere m’avait remis deux lettres, et je vous aurai donné l’une pour l’autre.

Et, reprenant la premiere lettre, il lui en remit une seconde.

– Ah ! cette fois-ci, dit Tétrell, nous sommes en mesure : « Au citoyen Euloge Schneider, accusateur public. »

– Eloge Schneider, répéta Cocles, corrigeant a sa façon le prénom de l’accusateur public, qu’il croyait estropié par Tétrell.

– Donne donc une leçon de grec a ton guide, dit en riant le chef de la patrouille, et apprends-lui qu’Euloge est un prénom qui signifie… Voyons, jeune homme, que signifie Euloge ?

– Beau parleur, répondit l’enfant.

– Bien répondu, ma foi ; entends-tu, l’Endormi ?

– Cocles ! répéta obstinément le valet d’écurie, plus difficile a convaincre sur son nom que sur le prénom de l’accusateur public.

Pendant ce temps, Tétrell tirait a part l’enfant, et, courbant sa grande taille de façon a lui parler a l’oreille :

– Tu vas a l’Hôtel de la Lanterne ? lui dit-il tout bas.

– Oui, citoyen, répondit l’enfant.

– Tu y trouveras deux de tes compatriotes de Besançon, venus pour défendre et réclamer l’adjudant général Charles Perrin, accusé de trahison.

– Oui, les citoyens Dumont et Ballu.

– C’est cela. Eh bien ! dis-leur que non seulement ils n’ont rien de bon a espérer pour leur protégé en restant ici, mais rien de bon a attendre pour eux-memes. Il s’agit tout simplement de leur tete, tu comprends.

– Non, je ne comprends pas, répondit le jeune homme.

– Comment ! tu ne comprends pas que Saint-Just leur fera couper le cou comme a deux poulets, s’ils restent ? Donne-leur donc le conseil de filer, et le plus tôt sera le meilleur.

– De la part ?

– Garde-t’en bien ! pour qu’on me fasse payer les pots cassés, ou plutôt non cassés !

Puis, se redressant :

– C’est bien, dit-il, vous etes de bons citoyens, continuez votre route ; allons, marche ! vous autres.

Et le citoyen Tétrell s’éloigna a la tete de sa patrouille, laissant le citoyen Cocles tout fier d’avoir parlé pendant dix minutes avec un homme de son importance, et le citoyen Charles tout troublé de la confidence qui venait de lui etre faite.

Tous se remirent silencieusement en chemin.

Le temps était sombre et triste comme il est en décembre dans le nord et dans l’est de la France ; et, quoique la lune fut a peu pres dans son plein, de gros nuages noirs, courant pressés comme des vagues d’équinoxe, la couvraient a tout moment.

Pour arriver a l’Hôtel de la Lanterne, situé dans la ci-devant rue de l’Archeveché, alors rue de la Déesse-Raison, il fallait traverser la place du Marché, a l’extrémité de laquelle s’élevait un échafaudage ou, dans sa distraction, le jeune homme fut sur le point de se heurter.

– Prends donc garde, citoyen Charles, lui dit le garçon d’écurie en riant, tu vas démolir la guillotine.

Le jeune homme poussa un cri et recula avec terreur.

En ce moment, la lune se montra brillante pour quelques secondes. Pendant un instant, l’horrible instrument fut visible, et un pâle et triste rayon se refléta sur le couperet.

– Mon Dieu ! est-ce que l’on s’en sert ? demanda naivement le jeune homme en se pressant contre Cocles.

– Comment, est-ce que l’on s’en sert ? s’exclama joyeusement celui-ci. Je le crois bien, et tous les jours meme. Aujourd’hui, ç’a été le tour de la mere Raisin. Malgré ses quatre-vingts ans, elle y a passé. Elle avait beau crier au bourreau : « Ça n’est pas la peine de me tuer, va, mon fils ; attends un peu, et je mourrai bien toute seule », elle a basculé comme si elle n’avait eu que vingt ans.

– Et qu’avait fait la pauvre femme ?

– Elle avait donné un morceau de pain a un Autrichien affamé. Elle a eu beau dire que, comme il le lui avait demandé en allemand, elle l’avait pris pour un compatriote, on lui a répondu que, depuis je ne sais quel tyran, les Alsaciens n’étaient plus compatriotes des Autrichiens.

Le pauvre enfant, qui pour la premiere fois quittait la maison paternelle, et qui n’avait jamais eu tant d’émotions diverses dans une seule soirée, se sentait pris de froid. Était-ce la faute du temps ? était-ce la faute du récit de Cocles ? Tant il y a que, jetant un dernier regard sur l’instrument de mort, qui, la lune voilée, s’effaçait de nouveau dans la nuit comme un fantôme :

– Sommes-nous encore loin de l’Auberge de la Lanterne ? demanda-t-il en grelottant.

– Ah ! ma foi, non, car la voila, répondit Cocles en lui montrant une énorme lanterne suspendue au-dessus d’une porte cochere et éclairant la rue a vingt pas alentour.

– Il était temps ! murmura le jeune homme, dont les dents claquaient.

Et, courant pour achever le reste du chemin, c’est-a-dire les dix ou douze pas qu’il avait encore a faire, il ouvrit la porte de l’hôtel donnant sur la rue et s’élança dans la cuisine, a la cheminée immense de laquelle brulait un grand feu, en poussant un cri de satisfaction ; a ce cri répondit, par un cri pareil, Mme Teutch, laquelle, sans l’avoir jamais vu, venait de le reconnaître pour le jeune homme qui lui était recommandé, a l’aspect de Cocles apparaissant a son tour sur le seuil de la porte avec son falot.


Chapitre 2 La citoyenne Teutch

La citoyenne Teutch, grosse fraîche Alsacienne, âgée de trente a trente-cinq ans, avait une affection toute maternelle pour les voyageurs que la Providence lui envoyait, affection qui se doublait quand les voyageurs étaient de jeunes et jolis enfants de l’âge de celui qui venait de prendre place au feu de sa cuisine, ou du reste il était seul.

Aussi accourut-elle pres de lui, et, comme il continuait d’étendre, en grelottant toujours, ses pieds et ses mains vers la flamme :

– Ah ! le cher petit, dit-elle, pourquoi grelotte-t-il ainsi, et comment est-il si pâle ?

– Dame citoyenne, dit Cocles en riant de son gros rire, je ne saurais vous dire cela pertinemment ; mais je crois qu’il grelotte parce qu’il a froid, et qu’il est pâle parce qu’il s’est emberlificoté dans la guillotine. Il paraît qu’il ne connaissait pas l’instrument, ça lui a fait de l’effet ; c’est-il bete, les enfants !

– Allons, tais-toi, imbécile !

– Merci, bourgeoise ; c’est mon pourboire, n’est-ce pas ?

– Non, mon ami, dit Charles en tirant un petit écu de sa poche, votre pourboire, le voila !

– Merci, citoyen, dit Cocles levant son chapeau d’une main et avançant l’autre. Peste ! de la monnaie blanche ; il y en a donc encore en France ? Je croyais que tout était parti ; je vois bien maintenant, comme disait Tétrell, que c’est un bruit que les aristocrates font courir.

– Allons, va-t’en a tes chevaux, cria la citoyenne Teutch, et laisse-nous tranquilles.

Cocles sortit tout en grommelant.

Mme Teutch s’assit, et, malgré une légere opposition de Charles, elle le prit sur ses genoux.

Nous avons dit qu’il avait pres de quatorze ans, mais qu’il en paraissait a peine onze ou douze.

– Voyez-vous, mon petit ami, lui dit-elle, ce que je vais vous dire, c’est pour le bien que je vous veux ; si vous avez de l’argent, il ne faut pas le montrer, mais en changer une partie contre des assignats ; les assignats ayant cours forcé et le louis d’or valant cinq cents francs, vous y aurez un avantage et ne vous ferez pas soupçonner d’aristocratie.

Puis, passant a un autre ordre d’idées :

– Voyez donc comme ses mains sont froides, a ce pauvre petit !

Et elle lui prit les mains qu’elle étendit vers le feu comme on fait aux enfants.

– Et maintenant, voila ce que nous allons faire, dit-elle : d’abord un petit souper.

– Oh ! quant a cela, madame, non, et bien merci ; nous avons dîné a Erstein, et je n’ai pas la moindre faim ; j’aimerais mieux me coucher, je sens que je ne me réchaufferai completement que dans mon lit.

– Eh bien ! alors, on va vous le bassiner, votre lit, et avec du sucre encore ; puis, une fois dans votre lit, on vous donnera une bonne tasse… de quoi ? de lait ou de bouillon ?

– De lait, si vous voulez bien.

– De lait, soit ! En effet, pauvre petit, hier, ça tétait encore, et, aujourd’hui, tenez, cela court les grands chemins tout seul, comme un homme. Ah ! nous vivons dans un triste temps !

Et, comme elle eut pris un enfant, elle prit Charles entre ses deux bras et le posa sur une chaise pour aller voir, a la tablette des clés, de quelle chambre elle pouvait disposer.

– Voyons, voyons, dit-elle ; le 5, c’est cela… Non, la chambre est trop grande, et la fenetre ferme mal ; il aurait froid, pauvre enfant. Le 9… Non, c’est une chambre a deux lits. Ah ! le 14 ! c’est cela qui lui convient : un grand cabinet avec une bonne couchette, garnie de rideaux pour le garantir des vents coulis, et une jolie petite cheminée qui ne fume pas, avec un Enfant Jésus dessus ; cela lui portera bonheur. – Gretchen ! Gretchen !

Une belle Alsacienne, d’une vingtaine d’années, vetue de ce gracieux costume qui a quelque analogie avec celui des femmes d’Arles, accourut a cette appellation.

– Qu’y a-t-il, notre maîtresse ? demanda-t-elle en allemand.

– Il y a qu’il faut préparer le 14 pour ce chérubin-la, lui choisir des draps bien fins et bien secs, pendant que je vais lui faire, moi, un lait de poule.

Gretchen alluma un bougeoir et s’appreta a obéir.

La citoyenne Teutch revint alors pres de Charles.

– Comprenez-vous l’allemand ? lui demanda-t-elle.

– Non, madame ; mais, si je reste longtemps a Strasbourg, comme c’est probable, j’espere l’apprendre.

– Savez-vous pourquoi je vous ai donné le N° 14 ?

– Oui, j’ai entendu que vous disiez dans votre monologue…

– Jésus Dieu ! mon monologue, qu’est-ce que c’est que ça ?

– Madame, c’est un mot français qui vient de deux mots grecs : monos qui veut dire seul, et logos qui signifie parler.

– Vous savez le grec a votre âge, cher enfant ! dit Mme Teutch en joignant les mains.

– Oh ! tres peu, madame, et c’est pour l’apprendre beaucoup mieux que je viens a Strasbourg.

– Vous venez a Strasbourg pour apprendre le grec ?

– Oui, avec M. Euloge Schneider.

Mme Teutch secoua la tete.

– Oh ! madame, il sait le grec comme Démosthene, dit Charles, croyant que Mme Teutch niait la science de son futur professeur.

– Je ne dis pas non ; je dis que, si bien qu’il le sache, il n’aura pas le temps de vous l’apprendre.

– Et que fait-il donc ?

– Vous me le demandez ?

– Certainement, je vous le demande.

Mme Teutch baissa la voix.

– Il coupe des tetes, dit-elle.

Charles tressaillit.

– Il coupe… des… tetes ? répéta-t-il.

– Ne savez-vous pas qu’il est accusateur public ? Ah ! mon pauvre enfant, votre pere vous a choisi la un singulier professeur de grec.

L’enfant resta un instant pensif.

– Est-ce que c’est lui, demanda-t-il, qui a fait couper aujourd’hui la tete de la mere Raisin ?

– Non, c’est la Propagande.

– Qu’est-ce que la Propagande ?

– C’est la société pour la propagation des idées révolutionnaires ; chacun taille de son côté. Le citoyen Schneider comme accusateur public, le citoyen Saint-Just comme représentant du peuple, et le citoyen Tétrell comme chef de la Propagande.

– C’est bien peu d’une guillotine pour tout ce monde-la, dit le jeune homme avec un sourire qui n’était pas de son âge.

– Aussi chacun a la sienne !

– A coup sur, murmura l’enfant, mon pere ne savait pas tout cela quand il m’a envoyé ici.

Il réfléchit un instant ; puis, avec une fermeté qui indiquait un courage précoce :

– Mais, puisque j’y suis, ajouta-t-il, je resterai.

Passant alors a une autre idée :

– Vous disiez donc, madame Teutch, reprit l’enfant, que vous m’aviez donné la chambre N° 14 parce qu’elle était petite, que le lit avait des rideaux, et qu’elle ne fumait pas ?

– Et puis encore pour un autre motif, mon gentil garçon.

– Pour lequel ?

– Parce qu’au 15, vous aurez un bon jeune camarade un peu plus âgé que vous ; mais ça ne fait rien, vous le distrairez.

– Il est donc triste ?

– Oh ! tres triste ; il a quinze ans a peine, et c’est déja un petit homme. Il est ici, en effet, pour une fâcheuse besogne ; son pere, qui était général en chef de l’armée du Rhin avant le citoyen Pichegru, est accusé de trahison. Imaginez-vous donc qu’il logeait ici, pauvre cher homme ! Et que je gagerais bien tout ce que l’on voudrait qu’il n’est pas plus coupable que vous ou moi ; mais c’était un ci-devant, et vous savez qu’on n’y a pas confiance. Je disais donc que le jeune homme était ici pour copier des pieces qui doivent prouver l’innocence de son pere ; c’est un saint enfant, voyez-vous, et qui travaille a cette besogne du matin jusqu’au soir.

– Eh bien ! je l’aiderai, dit Charles ; j’ai une bonne écriture.

– A la bonne heure, voila qui est d’un bon camarade.

Et, dans son enthousiasme, Mme Teutch embrassa son hôte.

– Comment s’appelle-t-il ? demanda Charles.

– Il s’appelle le citoyen Eugene.

– Eugene n’est que son prénom.

– Oui, en effet, il a un nom et un drôle de nom ; attendez ! son pere était marquis… attendez donc…

– J’attends, madame Teutch, j’attends, dit le jeune homme en riant.

– C’est une maniere de parler, vous savez bien que cela se dit… Un nom comme on en met sur le dos des chevaux… des harnais… Beauharnais ; c’est cela, Eugene de Beauharnais ; mais je crois que c’est a cause de son de qu’on ne l’appelle qu’Eugene tout court.

La conversation remit en mémoire au jeune homme la recommandation de Tétrell.

– A propos, madame Teutch, dit-il, vous devez avoir chez vous deux commissaires de la commune de Besançon ?

– Oui, qui viennent réclamer votre compatriote, M. l’adjudant général Perrin.

– Le leur rendra-t-on ?

– Bon ! il a fait mieux que d’attendre la décision de Saint-Just.

– Qu’a-t-il fait ?

– Il s’est sauvé dans la nuit d’hier a aujourd’hui.

– Et on ne l’a pas rattrapé ?

– Non jusqu’a présent.

– J’en suis bien aise ; c’était un ami de mon pere, et je l’aimais bien aussi, moi.

– Ne vous vantez pas de cela ici.

– Et mes deux compatriotes ?

– MM. Dumont et Ballu ?

– Oui ; pourquoi sont-ils restés, puisque celui qu’ils venaient réclamer est hors de prison ?

– On va le juger par contumace, et ils comptent le défendre absent comme ils l’eussent défendu présent.

– Bon ! murmura l’enfant, je comprends le conseil du citoyen Tétrell maintenant.

Puis, tout haut :

– Puis-je les voir ce soir ? demanda-t-il.

– Qui ?

– Les citoyens Dumont et Ballu.

– Certainement que vous pouvez les voir, si vous voulez les attendre ; mais, comme ils vont au Club des Droits-de-l’Homme, ils ne rentrent jamais avant deux heures du matin.

– Je ne puis les attendre, étant trop fatigué, dit l’enfant ; mais vous pouvez leur remettre un mot de moi quand ils rentreront, n’est-ce pas ?

– Parfaitement.

– A eux seuls, en main propre ?

– A eux seuls, en main propre.

– Ou puis-je écrire ?

– Dans le bureau, si vous etes réchauffé.

– Je le suis.

Mme Teutch prit la lampe sur la table et l’alla porter sur un bureau placé dans un petit cabinet fermé par un grillage, pareil a celui que l’on met aux volieres.

Le jeune homme la suivit.

La, sur un papier portant le timbre de l’Hôtel de la Lanterne, il écrivit :

Un compatriote qui sait de bonne part que vous devez etre arretés incessamment, vous invite a repartir au plus tôt pour Besançon.

Et pliant et cachetant le papier, il le remit a Mme Teutch.

– Tiens, vous ne signez pas ? demanda l’hôtesse.

– C’est inutile ; vous pouvez bien dire vous-meme que le papier vient de moi.

– Je n’y manquerai pas.

– S’ils sont encore ici demain matin, faites qu’ils ne partent pas avant que je ne leur aie parlé.

– Soyez tranquille.

– La ! c’est fini, dit Gretchen en rentrant et en faisant claquer ses sabots.

– Le lit est fait ? demanda Mme Teutch.

– Oui, patronne, répondit Gretchen.

– Le feu allumé ?

– Oui.

– Alors chauffez la bassinoire et conduisez le citoyen Charles a sa chambre. Moi, je vais lui faire son lait de poule.

Le citoyen Charles était si fatigué, qu’il suivit sans difficulté aucune Mlle Gretchen et sa bassinoire.

Dix minutes apres que le jeune homme était couché, Mme Teutch entrait dans la chambre, son lait de poule a la main, le faisait prendre a Charles a moitié endormi, lui donnait une petite tape sur chaque joue, bordait maternellement son lit, lui souhaitait un bon sommeil et sortait, emportant la lumiere.

Mais les souhaits de la bonne Mme Teutch ne furent exaucés qu’a moitié, car, a six heures du matin, tous les hôtes de l’Auberge de la Lanterne étaient réveillés par un bruit de voix et d’armes ; des soldats faisaient résonner la crosse de leurs fusils en la posant violemment a terre, tandis que des pas précipités couraient par les corridors, et que les portes s’ouvraient les unes apres les autres avec fracas.

Charles, réveillé, se souleva sur son lit.

Au moment meme, sa chambre s’emplit tout a la fois de lumiere et de bruit. Des hommes de la police, accompagnés de gendarmes, s’élancerent dans la chambre, tirerent brutalement l’enfant hors du lit, lui demanderent son nom, ses prénoms, ce qu’il venait faire a Strasbourg, depuis quand il était arrivé, regarderent sous le lit, fouillerent la cheminée, ouvrirent les armoires, et sortirent comme ils étaient entrés, laissant l’enfant en chemise et tout étourdi au milieu de la chambre.

Il était évident que l’on opérait, chez la citoyenne Teutch, une de ces visites domiciliaires si fréquentes a cette époque, mais que le nouvel arrivé n’en était pas l’objet.

Celui-ci jugea donc que ce qu’il avait de mieux a faire était de se remettre dans son lit, apres avoir refermé la porte du corridor, et de se rendormir s’il pouvait.

Cette résolution prise et accomplie, il venait a peine de tirer ses draps sur son nez, que, le bruit ayant cessé dans la maison, la porte de sa chambre se rouvrit et donna passage a Mme Teutch, coquettement vetue d’un peignoir blanc et tenant un bougeoir allumé a la main.

Elle marchait doucement, avait ouvert la porte sans bruit et faisait signe a Charles – qui, soulevé sur son coude, la regardait d’un air étonné – de ne pas souffler mot.

Lui, déja fait a cette vie accidentée qui cependant n’avait commencé que la veille, suivit en restant muet la recommandation qui lui était faite.

La citoyenne Teutch ferma derriere elle avec soin la porte du corridor ; puis, posant son bougeoir sur la cheminée, elle prit une chaise et, avec les memes précautions, vint s’asseoir au chevet du lit du jeune homme.

– Eh bien ! mon petit ami, lui dit-elle, vous avez eu grand-peur, n’est-ce pas ?

– Pas trop, madame, répliqua Charles, car je savais bien que ce n’était point a moi que tous ces gens-la en voulaient.

– N’importe, il était temps que vous les prévinssiez, vos compatriotes !

– Ah ! c’étaient eux que l’on cherchait ?

– Eux-memes ; par bonheur, ils sont rentrés a deux heures, je leur ai remis votre billet ; ils l’ont lu deux fois ; ils m’ont demandé qui me l’avait donné, et je leur ai dit que c’était vous et qui vous étiez ; alors ils se sont consultés un instant, puis ils ont dit : « Allons ! allons ! il faut partir ! » Et, a l’instant meme, ils se sont mis a faire leurs malles, en envoyant l’Endormi voir s’il y avait des places a la diligence de Besançon qui partait a cinq heures du matin ; par bonheur, il y en avait deux. L’Endormi les retint, et, pour etre sur qu’on ne les leur prendrait pas, ils sont partis d’ici a quatre heures ; aussi étaient-ils déja sur la route de Besançon depuis une heure lorsqu’on est venu frapper a la porte au nom de la loi ; seulement, imaginez-vous qu’ils ont eu la maladresse d’oublier ou de perdre le billet que vous leur aviez écrit ; de sorte que les gens de la police l’ont trouvé.

– Oh ! peu m’importe, il n’était pas signé de moi et personne a Strasbourg ne connaît mon écriture.

– Oui ; mais comme il était écrit sur du papier au timbre de l’Hôtel de la Lanterne, ils se sont retournés sur moi et ont voulu savoir qui avait écrit le billet sur mon papier.

– Ah ! diable !

– Vous comprenez bien que je me serais plutôt fait arracher le cour que de le leur dire ; pauvre cher mignon ! ils vous auraient emmené. Je leur ai répondu que quand les voyageurs demandaient du papier a lettres, on montait dans leur chambre le papier de l’hôtel ; qu’il y avait a peu pres soixante voyageurs dans la maison, qu’il m’était, par conséquent, impossible de savoir lequel s’était servi de mon papier pour écrire un billet : ils ont parlé alors de m’arreter ; j’ai répondu que j’étais prete a les suivre, mais que cela ne leur servirait a rien, attendu que ce n’était pas moi que le citoyen Saint-Just les avait chargés de conduire en prison ; ils ont reconnu la vérité de l’argument et se sont retirés en disant : « C’est bon, c’est bon ; un jour ou l’autre !… » Je leur ai répondu : « Cherchez ! » et ils cherchent ! Seulement je suis venue vous prévenir de ne pas souffler le mot, et, si vous etes accusé, de nier comme un beau diable que le billet soit de vous.

– Quand nous en serons la je verrai ce que j’ai a faire ; en attendant, grand merci, madame Teutch.

– Ah ! une derniere recommandation, mon cher petit homme ; quand nous sommes entre nous, appelez-moi Mme Teutch, c’est bien ; mais, devant le monde, donnez-moi de la citoyenne Teutch gros comme le bras ; je ne dis pas que l’Endormi soit capable de faire une mauvaise action, mais c’est un zélé, et, quand les imbéciles sont zélés, je ne m’y fie pas.

Et, sur cet axiome, qui indiquait a la fois sa prudence et sa perspicacité, Mme Teutch se leva, éteignit le bougeoir qui brulait sur la cheminée, attendu que, depuis qu’elle était la, le jour était venu, et sortit.


Chapitre 3 Euloge Schneider

Charles, avant de partir de Besançon, s’était fait mettre par son pere au courant des habitudes de son futur précepteur, Euloge Schneider. Il savait que, tous les jours a six heures, il était levé, qu’il travaillait jusqu’a huit heures, qu’a huit heures il déjeunait, fumait sa pipe et se remettait au travail jusqu’a l’heure de sa sortie, qui était d’une heure a deux heures.

Il ne jugea donc point a propos de se rendormir ; le jour arrive tard a Strasbourg au mois de décembre, et, dans ces rues étroites, met longtemps a descendre au rez-de-chaussée. Il devait etre a peu pres sept heures et demie du matin ; en supposant qu’il lui fallut une demi-heure pour se vetir et faire le chemin de l’Hôtel de la Lanterne chez le commissaire du gouvernement, Charles arriverait juste a l’heure de son déjeuner.

Il achevait de s’habiller le plus élégamment qu’il avait pu, lorsque Mme Teutch rentra.

– Ah ! Jésus ! dit-elle, est-ce que vous allez a la noce ?

– Non, répondit le jeune homme, je vais chez M. Schneider.

– Y pensez-vous, cher enfant ? vous avez l’air d’un aristocrate. Si vous aviez dix-huit ans au lieu de treize, rien que sur cette enseigne, on vous couperait le cou. A bas cette belle toilette ! et en avant les habits de voyage, les habits d’hier ; c’est assez bon pour le capucin de Cologne.

Et la citoyenne Teutch, en un tour de main, eut déshabillé et rhabillé son jeune locataire, qui se laissa faire, tout émerveillé de l’habileté de son hôtesse et rougissant un peu au contact d’une main potelée dont la blancheur accusait la coquetterie.

– La ! maintenant, dit-elle, allez voir votre homme, mais gardez-vous de ne pas le tutoyer et de ne pas l’appeler citoyen ou, sans cela, tout recommandé que vous etes, il pourrait bien vous arriver malheur.

Le jeune homme la remercia de ses bons conseils et lui demanda si elle n’avait pas encore quelque autre recommandation a lui faire.

– Non, dit-elle en secouant la tete, non, si ce n’est de revenir le plus tôt possible, attendu que je vais préparer, pour vous et pour votre voisin du N° 16, un petit déjeuner dont, tout ci-devant qu’il est, il n’aura pas encore mangé le pareil. La ! et maintenant, allez !

Avec cet adorable sentiment de la maternité que la nature a mis dans le cour de toutes les femmes, Mme Teutch s’était prise de tendresse pour son nouvel hôte et s’était adjugé la direction de sa conduite ; lui, de son côté, jeune encore et sentant le besoin d’etre appuyé a cette douce affection de femme qui rend la vie plus facile, était tout disposé a obéir a ses recommandations comme aux ordres d’une mere.

Il se laissa donc embrasser sur les deux joues, et, apres s’etre renseigné sur la demeure du citoyen Euloge Schneider, il sortit de l’Hôtel de la Lanterne pour faire, dans le vaste monde, comme disent les Allemands, ce premier pas duquel dépend parfois toute la vie.

Il passa devant la cathédrale, ou, faute de regarder autour de lui, il faillit etre tué ; une tete de saint tomba a ses pieds et fut presque immédiatement suivie du buste de la Vierge embrassant son fils.

Il se tourna du côté d’ou venait le double projectile et aperçut sous le portail du magnifique édifice, a cheval sur les épaules d’un apôtre colossal, un homme qui, un marteau a la main, faisait au milieu des saints le dégât dont il venait d’envoyer deux échantillons a ses pieds.

Une douzaine d’hommes riaient de cette profanation et y applaudissaient.

L’enfant traversa le Breuil, s’arreta devant une maison de modeste apparence, monta trois degrés et frappa a une petite porte.

Une vieille servante rechignée la lui ouvrit, lui fit subir un interrogatoire, et, lorsqu’il eut répondu a toutes ses questions, elle l’introduisit en grommelant dans la salle a manger, en lui disant :

– Attends la ; le citoyen Schneider va venir déjeuner, tu lui parleras, puisque tu prétends avoir quelque chose a lui dire.

Resté seul, Charles jeta un regard rapide sur la salle a manger ; elle était tres simple, lambrissée de planches et ayant pour tout ornement deux sabres en croix.

Et, en effet, derriere la vieille entrait le terrible rapporteur de la Commission révolutionnaire du Bas-Rhin.

Il passa pres du jeune homme sans le voir, ou, du moins, sans indiquer d’une façon quelconque qu’il l’eut vu, et alla s’asseoir a table, ou il se mit a attaquer bravement une pyramide d’huîtres flanquée d’un plat d’anchois et d’une jatte d’olives.

Profitons de ce temps d’arret pour faire en quelques lignes le portrait physique et moral de l’homme étrange pres duquel Charles venait d’etre introduit.

Jean-Georges Schneider, qui s’était donné a lui-meme ou qui avait pris, comme on aimera mieux, le surnom d’Euloge, était un homme de trente-sept a trente-huit ans, laid, gros, court, commun, aux membres ronds, aux épaules rondes, a la tete ronde. Ce qui frappait tout d’abord dans son étrange physionomie, c’est qu’il portait les cheveux coupés en brosse tout en laissant d’énormes sourcils atteindre la longueur et l’épaisseur qui leur plaisaient. Ces sourcils en broussaille, noirs et touffus, ombrageaient des yeux fauves, bordés de cils roux.

Il avait débuté par etre moine ; de la son surnom de capucin de Cologne, que n’avait pu faire oublier son prénom d’Euloge. Né en Franconie, de pauvres cultivateurs, il avait du aux heureuses dispositions qu’il montra des l’enfance la protection du chapelain de son village, qui lui enseigna les premiers éléments de la langue latine ; de rapides progres permirent de l’envoyer a Wurtzbourg suivre les cours du gymnase dirigé par les jésuites, et de se faire admettre, au bout de trois ans, a l’Académie. Chassé pour inconduite de l’illustre compagnie, il tomba dans la plus profonde misere, et entra au couvent des franciscains de Bamberg.

Ses études terminées, il fut jugé en état de professer l’hébreu et envoyé a Augsbourg. Appelé, en 1786, comme prédicateur a la cour du duc Charles de Wurtemberg, il precha avec succes, et consacra les trois quarts des appointements que lui rapportait sa place au soutien de sa famille. La, disait-on, il s’était fait affilier a la secte des illuminés, organisée par le fameux Weishaupt, ce qui explique l’ardeur avec laquelle il adopta les principes de la Révolution française ; a cette époque, plein d’ambition, impatient du joug, dévoré de passions ardentes, il publia un catéchisme tellement libéral, qu’il fut forcé de passer le Rhin et de s’établir a Strasbourg, ou, le 27 juin 1791, il avait été nommé vicaire épiscopal et doyen de la Faculté de théologie ; alors, loin de refuser le serment civique, non seulement il le preta, mais encore il precha a la cathédrale, melant, avec une fougue singuliere, les incidents politiques aux enseignements religieux.

Avant le 10 aout, tout en se défendant d’etre républicain, il demandait la déchéance de Louis XVI. A partir de ce moment, il lutta avec un courage acharné contre le parti royaliste, qui avait a Strasbourg, et surtout dans les provinces environnantes, de puissantes attaches. Cette lutte lui valut d’etre appelé, vers la fin de 1792, aux fonctions de maire a Haguenau. Enfin, nommé le 17 février 1793 accusateur public pres du Tribunal du Bas-Rhin, il fut investi, le 5 mai suivant, du titre de commissaire pres le Tribunal révolutionnaire de Strasbourg ; ce fut alors qu’éclata dans Schneider cette terrible luxure du sang a laquelle le poussait sa violence naturelle. Emporté par son activité fébrile, quand la besogne lui manquait a Strasbourg, comme accusateur public, il parcourait les environs avec sa terrible escorte, traînant derriere lui la guillotine et le bourreau.

Alors, sur la moindre dénonciation, il s’arretait dans les villes et dans les villages ou l’on avait pu espérer ne voir jamais l’instrument fatal, instruisait le proces sur lieu, accusait, condamnait, faisait exécuter, ramenant au pair, au milieu de cette sanglante orgie, les assignats, qui perdaient quatre-vingt-cinq pour cent, fournissant a l’armée, qui manquait de tout, plus de grain a lui seul que tous les commissaires du district réunis ; enfin, du 5 novembre au 11 décembre, jour de l’arrivée de Charles a Strasbourg, il avait envoyé a la mort, tant a Strasbourg qu’a Mutzig, Barr, Obernai, Epfig et Schletstadt, trente et une personnes.

Quoique notre jeune ami ignorât la plupart de ces détails et surtout le dernier, ce ne fut pas sans un sentiment de terreur tres réel qu’il se trouva en face du terrible proconsul.

Mais, réfléchissant que lui avait, au contraire des autres, un protecteur dans celui-la par qui les autres étaient menacés, il reprit bientôt tout son sang-froid, et, cherchant un instant par ou entamer la conversation, il crut l’avoir trouvé dans les huîtres que mangeait Schneider.

– Rara concha in terris, dit en souriant et de sa petite voix flutée le jeune homme.

Euloge se tourna de son côté.

– Voudrais-tu dire par hasard que je suis un aristocrate, bambin ?

– Je ne veux rien dire du tout, citoyen Schneider ; mais je sais que tu es savant, et j’ai voulu, pour que tu fisses attention a moi, pauvre petit que tu n’avais pas daigné remarquer, j’ai voulu te faire entendre quelques mots d’une langue qui t’est familiere et en meme temps une citation d’un auteur que tu aimes.

– C’est par ma foi bien dit, tout cela.

– Recommandé a Euloge bien plus qu’au citoyen Schneider, je dois me faire le plus beau parleur possible pour me montrer digne de la recommandation.

– Et par qui m’es-tu recommandé ? dit Euloge, faisant tourner sa chaise de maniere a le regarder en face.

– Par mon pere, et voici sa lettre.

Euloge prit la lettre, et, reconnaissant l’écriture :

– Ah ! ah ! dit-il, c’est d’un vieil ami.

Puis il la lut d’un bout a l’autre.

– Ton pere, continua-t-il, est bien certainement un des hommes de notre époque qui écrivent le plus purement en latin.

Puis, tendant la main a l’enfant :

– Veux-tu déjeuner avec moi ? dit-il.

Charles jeta un regard sur la table, et sans doute sa physionomie trahit le peu de sympathie qu’il avait pour un repas tout a la fois si luxueux et si frugal.

– Non, je comprends, dit Schneider en riant, a un jeune estomac comme le tien, il faut quelque chose de plus solide que des anchois avec des olives. Viens dîner, je dîne aujourd’hui en petit comité avec trois amis ; si ton pere était la, il ferait le quatrieme, tu le remplaceras. Un verre de biere a la santé de ton pere ?

– Oh ! cela avec bonheur, s’écria l’enfant en saisissant le verre et en le choquant a celui du savant.

Seulement, comme c’était une énorme chope, il ne put en boire que la moitié.

– Eh bien ? lui dit Schneider.

– Nous boirons le reste tout a l’heure au salut de la République, dit l’enfant ; mais pour que je le vide d’un seul coup, le verre est un peu grand pour ma taille.

Schneider le regarda avec une certaine tendresse.

– Il est, ma foi, gentil, dit-il.

Puis, comme, en ce moment, la vieille servante apportait les gazettes allemandes et françaises :

– Sais-tu l’allemand ? demanda Schneider.

– Je n’en sais pas un mot.

– C’est bien, on te l’apprendra.

– Avec le grec ?

– Avec le grec ; tu as donc l’ambition d’apprendre le grec ?

– C’est mon seul désir.

– On tâchera de le satisfaire. Tiens, voila le Moniteur français ; lis-le, tandis que je vais lire la Gazette de Vienne.

Il se fit un instant de silence pendant lequel tous deux commencerent de lire.

– Oh ! oh ! dit Euloge tout en lisant : « A cette heure, Strasbourg doit etre prise, et nos troupes victorieuses sont probablement en marche sur Paris. » Ils comptent sans Pichegru, sans Saint-Just et sans moi, la-bas !

– « Nous sommes maîtres des ouvrages avancés de Toulon, dit Charles lisant a son tour, et trois ou quatre jours ne se passeront pas sans que nous soyons maîtres de la ville entiere et que la République soit vengée. »

– De quelle date est ton Moniteur ? demanda Euloge.

– Du 8, répondit l’enfant.

– Dit-il encore autre chose ?

– « Robespierre, dans la séance du 6, a lu une réponse au manifeste des puissances coalisées. La Convention en a ordonné l’impression et la traduction dans toutes les langues. »

– Apres ? demanda Schneider.

– « Le 7, Billaud-Varennes annonça que les rebelles de la Vendée, ayant voulu faire une tentative sur la ville d’Angers, avaient été battus et chassés par la garnison, a laquelle s’étaient réunis les habitants. »

– Vive la République ! dit Schneider.

– « Mme Dubarry, condamnée a mort le 7, a été exécutée le meme jour, avec le banquier Van Deniver, son amant ; cette vieille prostituée avait completement perdu la tete avant que l’exécuteur la lui tranchât. Elle pleurait, elle se débattait, elle appelait au secours ; mais le peuple n’a répondu a ses appels que par des huées et des malédictions. Il se rappelait les dilapidations dont elle et ses pareilles avaient été la cause, et que ce sont ses dilapidations qui ont amené la misere publique. »

– L’infâme !… dit Schneider. Apres avoir déshonoré le trône, il ne lui manquait plus que de déshonorer l’échafaud.

En ce moment, deux soldats entrerent, dont l’uniforme familier a Schneider fit, malgré lui, frissonner Charles.

Et, en effet, ils étaient vetus de noir, portaient, au-dessous de la cocarde tricolore, deux os en croix sur leur shako ; leurs tresses blanches sur leur pelisse et leur dolman noir faisaient l’effet des côtes d’un squelette ; enfin leur sabretache portait un crâne nu surmontant deux os en sautoir.

Ils appartenaient au régiment des hussards de la Mort, ou l’on ne s’engageait qu’apres vou de ne pas faire de prisonniers.

Une douzaine de soldats de ce régiment formaient la garde de Schneider et lui servaient de messagers.

En les voyant, Schneider se leva.

– Maintenant, dit-il a son jeune recommandé, reste ou va-t’en, tu es libre ; moi, je vais expédier mes courriers ; seulement, n’oublie pas qu’a deux heures nous dînons, et que tu dînes avec nous.

Et, saluant Charles d’un petit signe de tete, il entra dans son cabinet avec sa funebre escorte.

L’offre de rester n’était pas tellement engageante que le jeune homme la saisît au bond. Il s’était levé au moment de la sortie de Schneider ; il attendit qu’il fut entré dans son cabinet, que ses deux sinistres gardes du corps y fussent entrés apres lui et que la porte se fut refermée sur eux.

Puis, saisissant aussitôt l’espece de toque qui lui servait de coiffure, il s’élança hors de la chambre, sauta pardessus les trois marches de la porte d’entrée, et, tout courant, il arriva dans la cuisine de la bonne Mme Teutch en criant :

– Je meurs de faim ! me voila !


Chapitre 4 Eugene de Beauharnais

A l’appel de son petit Charles, comme elle l’appelait, Mme Teutch sortit d’une espece de petite salle a manger donnant sur la cour et apparut dans la cuisine.

– Ah ! dit-elle, vous voila ! Dieu merci ! pauvre Petit Poucet, l’ogre ne vous a donc pas dévoré ?

– Il a été charmant, au contraire, et je ne lui crois pas de si longues dents que l’on dit.

– Dieu veuille que vous ne les sentiez jamais ! Mais, si j’ai bien entendu, ce sont les vôtres qui sont longues. Entrez ici, et je vais prévenir votre futur ami qui travaille selon son habitude, pauvre enfant.

Et la citoyenne Teutch se mit a escalader l’escalier avec cette juvénilité qui indiquait chez elle le besoin de dépenser une force exubérante.

Pendant ce temps, Charles examinait les apprets d’un des déjeuners les plus appétissants qu’on lui eut encore servis.

Il fut tiré de son examen par le bruit de la porte qui s’ouvrait.

Elle donnait passage au jeune homme annoncé par la citoyenne Teutch.

C’était un adolescent de quinze ans, aux yeux noirs et aux cheveux noirs, bouclés et tombant sur ses épaules ; sa mise était élégante, son linge d’une blancheur extreme. Malgré les efforts que l’on avait faits pour le déguiser, tout en lui respirait l’aristocratie.

Il s’approcha souriant de Charles, et lui tendit la main.

– Notre bonne hôtesse m’assure, citoyen, dit-il, que je vais avoir le plaisir de passer quelques jours pres de vous ; elle ajoute que vous lui avez promis de m’aimer un peu ; cela m’a fait grand plaisir, car je me sens disposé a vous aimer beaucoup.

– Et moi aussi ! s’écria Charles, et de grand cour !

– Bravo ! bravo ! dit Mme Teutch, qui entrait a son tour ; et, maintenant que vous vous etes salués comme deux messieurs, ce qui est assez dangereux dans ces temps-ci, embrassez-vous comme deux camarades.

– Je ne demande pas mieux, dit Eugene, dans les bras duquel Charles se jeta.

Les deux enfants s’embrasserent avec la franchise et la cordialité de la jeunesse.

– Ah ! ça, reprit le plus grand des deux, je sais que vous vous appelez Charles ; moi, je m’appelle Eugene ; j’espere que, puisque nous savons nos noms, il n’y aura plus entre nous ni monsieur ni citoyen, et, comme la loi nous ordonne de nous tutoyer, que vous ne ferez pas trop de difficulté pour obéir a la loi ; s’il ne s’agit que de vous donner l’exemple, je ne me ferai pas prier. Veux-tu te mettre a table, mon cher Charles ? je meurs de faim, et j’ai entendu dire par Mme Teutch que, toi non plus, tu ne manquais pas d’appétit.

– Hein ! fit Mme Teutch, comme c’est bien dit, tout cela, mon petit Charles ! Ah ! les ci-devant, les ci-devant ! ils avaient du bon.

– Ne dis pas de ces choses-la, citoyenne Teutch, dit Eugene en riant ; une brave auberge comme la tienne ne doit loger que des sans-culottes.

– Il faudrait pour cela oublier que j’ai eu l’honneur d’héberger votre digne pere, monsieur Eugene, et je ne l’oublie pas, Dieu le sait, lui, que je prie soir et matin pour lui.

– Vous pouvez le prier en meme temps pour ma mere, ma bonne dame Teutch, dit le jeune homme en essuyant une larme ; car ma sour Hortense m’écrit que notre bonne mere a été arretée et conduite a la prison des Carmes : j’ai reçu la lettre ce matin.

– Pauvre ami ! s’écria Charles.

– Et quel âge a votre sour ? demanda Mme Teutch.

– Dix ans.

– Pauvre enfant ! faites-la vite venir avec vous, nous en aurons bien soin ; elle ne peut pas rester seule a Paris, a cet âge.

– Merci, madame Teutch, merci ; mais elle ne sera pas seule, heureusement ; elle est pres de ma grand-mere, a notre château de La Ferté-Beauharnais ; mais voila que j’ai attristé tout le monde : je m’étais cependant bien promis de garder ce nouveau chagrin pour moi seul.

– Monsieur Eugene, dit Charles, quand on a de ces projets-la, on ne demande pas l’amitié des gens. Eh bien ! pour vous punir, vous ne parlerez que de votre pere, de votre mere et de votre sour pendant tout le déjeuner.

Les deux enfants se mirent a table ; Mme Teutch resta pour les servir. La tâche imposée a Eugene lui fut facile : il raconta a son jeune camarade qu’il était le dernier descendant d’une noble famille de l’Orléanais ; qu’un de ses aieux, Guillaume de Beauharnais, avait, en 1398, épousé Marguerite de Bourges ; qu’un autre, Jean de Beauharnais, avait témoigné au proces de la Pucelle ; en 1764, leur terre de La Fertain-Aurain avait été érigée en marquisat sous le nom de La Ferté-Beauharnais ; son oncle François, émigré en 1790, était devenu major a l’armée de Condé et s’était offert au président de la Convention pour défendre le roi. Quant a son pere, qui, a cette heure, était arreté comme prévenu de complot avec l’ennemi, il était né a la Martinique et y avait épousé Mlle Tascher de La Pagerie, avec laquelle il était venu en France, ou il avait été bien accueilli a la Cour ; nommé aux états généraux par la noblesse de la sénéchaussée de Blois, il avait, dans la nuit du 4 aout, été un des premiers a appuyer la suppression des titres et privileges.

Élu secrétaire de l’Assemblée nationale et membre du Comité militaire, on l’avait vu, lors des préparatifs de la Fédération, travailler avec ardeur au nivellement du Champ-de-Mars, attelé a la meme charrette que l’abbé Sieyes. Enfin il avait été détaché a l’armée du Nord, en qualité d’adjudant général ; il avait commandé le camp de Soissons, refusé le Ministere de la guerre et accepté ce fatal commandement de l’armée du Rhin ; on sait le reste.

Mais ce fut surtout lorsqu’il fut question de la bonté, de la grâce et de la beauté de sa mere, que le jeune homme fut intarissable et laissa échapper de son cour des flots d’amour filial ; aussi avec combien plus d’ardeur allait-il travailler, maintenant qu’en travaillant pour le marquis de Beauharnais, il allait travailler en meme temps pour sa bonne mere Joséphine.

Charles, qui, de son côté, avait pour ses parents la plus tendre affection, trouvait un charme infini a écouter son jeune compagnon, et ne se lassait pas de le questionner sur sa mere et sur sa sour, quand tout a coup une détonation sourde, qui ébranla toutes les vitres de l’Hôtel de la Lanterne, se fit entendre, suivie de plusieurs autres détonations.

– C’est le canon ! c’est le canon ! s’écria Eugene, plus habitué que son jeune camarade a tous les bruits de la guerre.

Et, bondissant de sa chaise :

– Alerte ! alerte ! cria-t-il, on attaque la ville.

Et, en effet, on entendait, de trois ou quatre côtés différents, battre la générale.

Les deux jeunes gens coururent a la porte, ou Mme Teutch les avait précédés ; un grand trouble se manifestait déja dans la ville, des cavaliers, vetus de différents uniformes, se croisaient en tous sens, allant, selon toute probabilité, porter des ordres, tandis que des gens du peuple, armés de piques, de sabres et de pistolets, se dirigeaient tous vers la Porte de Haguenau, en criant :

– Patriotes, aux armes ! c’est l’ennemi.

De minute en minute, la voix sourde du canon grondait et, bien mieux encore que les voix humaines, signalait le danger de la ville et appelait les citoyens a sa défense.

– Viens sur le rempart, Charles, dit Eugene en s’élançant dans la rue, et, si nous ne pouvons nous battre nous-memes, nous verrons du moins le combat.

Charles prit son élan a son tour et suivit son compagnon, qui, plus familier que lui avec la topographie de la ville, le conduisait par le plus court chemin a la Porte de Haguenau.

En passant devant la boutique d’un armurier, Eugene s’arreta court.

– Attends, dit-il, une idée !

Il entra dans la boutique et demanda au maître :

– Avez-vous une bonne carabine ?

– Oui, répondit celui-ci, mais c’est cher !

– Combien ?

– Deux cents livres.

Le jeune homme tira de sa poche une poignée d’assignats et la jeta sur le comptoir.

– Vous avez des balles de calibre et de la poudre ?

– Oui.

– Donnez.

L’armurier lui choisit une vingtaine de balles qui entraient forcées a l’aide de la baguette seulement et lui pesa une livre de poudre qu’il mit dans une poudriere, tandis qu’Eugene lui comptait deux cents livres en assignats, plus six livres pour la poudre et les balles.

– Sais-tu te servir d’un fusil ? demanda Eugene a Charles.

– Hélas ! non, répondit celui-ci, honteux de son ignorance.

– N’importe, répliqua en riant Eugene, je me battrai pour nous deux.

Et il reprit sa course vers l’endroit menacé, tout en chargeant son fusil.

Au reste, il était curieux de voir, quelle que fut son opinion, comme chacun bondissait pour ainsi dire a l’ennemi ; de chaque porte s’élançait un homme armé ; le cri magique : « L’ennemi ! l’ennemi ! » semblait évoquer des défenseurs.

Aux environs de la porte, la foule était tellement compacte, qu’Eugene comprit que, pour gagner le rempart, il lui fallait faire un détour ; il se jeta a droite et se trouva bientôt avec son jeune ami sur la partie du rempart qui fait face a Schiltigheim.

Un grand nombre de patriotes étaient réunis sur ce point et faisaient le coup de feu.

Eugene eut quelque peine a se glisser au premier rang ; mais enfin il y arriva, et Charles l’y suivit.

Le chemin et la plaine offraient l’image d’un champ de bataille dans sa plus effroyable confusion. Français et Autrichiens y combattaient pele-mele et avec une furie dont rien ne peut donner une idée. L’ennemi, a la poursuite d’un corps français qui semblait avoir été pris d’une de ces paniques que l’Antiquité attribuait a la fureur d’un dieu, avait failli entrer dans la ville avec les fuyards ; les portes, refermées a temps, avaient laissé une partie des nôtres dehors, et c’étaient ceux-la qui, acculés aux fossés, se retournaient avec fureur contre les assaillants, tandis que, du haut des remparts, tonnait le canon et pétillait la fusillade.

– Ah ! fit Eugene en agitant joyeusement sa carabine, je savais bien que ce devait etre beau, une bataille !

Au moment ou il disait cela, une balle, passant entre lui et Charles, coupa une boucle de ses cheveux, troua son chapeau et alla tuer roide un patriote qui se trouvait derriere lui.

Le vent de la balle avait soufflé sur les deux visages.

– Oh ! je sais lequel, je l’ai vu, je l’ai vu ! cria Charles.

– Lequel ? Lequel ? demanda Eugene.

– Tiens, celui-la, celui qui déchire la cartouche pour recharger sa carabine.

– Attends ! attends ! Tu en es sur, n’est-ce pas ?

– Pardieu !

– Eh bien ! regarde !

Le jeune homme lâcha le coup ; le dragon fit un soubresaut, et le cheval un écart ; sans doute, d’un mouvement involontaire, avait-il piqué son cheval de l’éperon.

– Touché ! touché ! cria Eugene.

En effet, le dragon essayait de rattacher son fusil au porte-mousqueton, mais inutilement ; bientôt l’arme lui échappa ; il appuya une main sur son côté, et, essayant de guider son cheval de l’autre, tenta de sortir de la melée ; mais, au bout de quelques pas, son long corps se balança d’avant en arriere, et, glissant le long des fontes, il tomba la tete la premiere. Un de ses pieds resta accroché a l’étrier ; le cheval, effrayé, prit le galop et l’entraîna. Les jeunes gens le suivirent un instant des yeux ; mais bientôt cheval et cavalier se perdirent dans la fumée.

En ce moment, les portes s’ouvrirent, et la garnison sortit, battant la charge et marchant a la baionnette.

Ce fut le dernier effort que les patriotes eurent a faire ; l’ennemi ne l’attendit pas. Les clairons sonnerent la retraite, et toute cette cavalerie éparse dans la plaine se massa sur la grande route et reprit au galop le chemin de Kilstett et de Gambelheim.

Le canon fouilla encore quelques instants cette masse ; mais la rapidité de la course la mit bientôt hors de portée.

Les deux enfants rentrerent en ville tout glorieux, Charles d’avoir vu un combat, Eugene d’y avoir pris part ; Charles fit bien promettre a Eugene de lui apprendre a se servir de cette carabine qu’il maniait si bien.

Alors seulement on sut quelle était la cause de cette alerte.

Le général Eisemberg, soudard allemand de l’école du vieux Luckner, qui avait fait la guerre de partisans avec un certain succes, avait été chargé par Pichegru de la défense du poste avancé de Bischwiller ; soit insouciance, soit opposition aux arretés de Saint-Just, au lieu de se garder avec les soins recommandés par les représentants du peuple, il avait laissé surprendre ses troupes dans les quartiers et s’était laissé surprendre a son tour dans le sien ; si bien que c’était a peine si, en fuyant, ainsi que son état-major, a grande course de chevaux, il était parvenu a se sauver lui-meme.

Au pied des murailles, se sentant soutenu, il s’était retourné, mais trop tard ; l’alerte avait été donnée dans toute la ville ; il était évident aux yeux de chacun que le pauvre diable eut aussi bien fait de se laisser prendre ou de se faire tuer que de venir demander son salut a la ville ou commandait Saint-Just.

Et, en effet, a peine passé de l’autre côté des murailles, par ordre du représentant du peuple il avait été arreté, lui et tout son état-major.

En rentrant a l’Hôtel de la Lanterne, les deux jeunes amis trouverent la pauvre Mme Teutch dans la plus grande inquiétude ; Eugene commençait a etre connu dans la ville, depuis un mois qu’il l’habitait, et on lui avait rapporté qu’on l’avait vu courir du côté de la Porte de Haguenau avec un fusil a la main. Elle n’en avait rien voulu croire d’abord ; mais, en le voyant rentrer encore tout armé, elle avait été prise d’une terreur rétrospective, que devaient encore doubler le récit de Charles, enthousiaste comme un conscrit qui vient de voir un combat pour la premiere fois, et la vue du chapeau troué par la balle.

Mais tout cet enthousiasme ne devait pas faire oublier a Charles qu’il dînait a deux heures chez le citoyen Euloge Schneider.

A deux heures moins cinq minutes, apres avoir monté les trois marches moins rapidement qu’il ne les avait descendues le matin, il frappait a la petite porte a laquelle elles conduisaient.