Le Vicomte de Bragelonne - Tome IV - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1850

Le Vicomte de Bragelonne - Tome IV darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka Le Vicomte de Bragelonne - Tome IV - Alexandre Dumas

La fin de la trilogie des Mousquetaires, consacrée au début du regne de Louis XIV, qui voit Colbert combattre Fouquet, Aramis, devenu général des Jésuites, comploter, et d'Artagnan devenir maréchal de France, puis succomber.

Opinie o ebooku Le Vicomte de Bragelonne - Tome IV - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Le Vicomte de Bragelonne - Tome IV - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre CXCVII – Roi et noblesse
Chapitre CXCVIII – Suite d'orage
Chapitre CXCIX – Heu ! miser !
Chapitre CC – Blessures sur blessures
Chapitre CCI – Ce qu'avait deviné Raoul
Chapitre CCII – Trois convives étonnés de souper ensemble
Chapitre CCIII – Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de la Bastille
Chapitre CCIV – Rivaux politiques
Chapitre CCV – Ou Porthos est convaincu sans avoir compris

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre CXCVII – Roi et noblesse

 

Louis se remit aussitôt pour faire un bon visage a M. de La Fere. Il prévoyait bien que le comte n’arrivait point par hasard. Il sentait vaguement l’importance de cette visite ; mais a un homme du ton d’Athos, a un esprit aussi distingué, la premiere vue ne devait rien offrir de désagréable ou de mal ordonné.

Quand le jeune roi fut assuré d’etre calme en apparence, il donna ordre aux huissiers d’introduire le comte.

Quelques minutes apres, Athos, en habit de cérémonie, revetu des ordres que seul il avait le droit de porter a la Cour de France, Athos se présenta d’un air si grave et si solennel, que le roi put juger, du premier coup, s’il s’était ou non trompé dans ses pressentiments.

Louis fit un pas vers le comte et lui tendit avec un sourire une main sur laquelle Athos s’inclina plein de respect.

– Monsieur le comte de La Fere, dit le roi rapidement, vous etes si rare chez moi, que c’est une tres bonne fortune de vous y voir.

Athos s’inclina et répondit :

– Je voudrais avoir le bonheur d’etre toujours aupres de Votre Majesté.

Cette réponse, faite sur ce ton, signifiait manifestement : « Je voudrais pouvoir etre un des conseillers du roi pour lui épargner des fautes. »

Le roi le sentit, et, décidé devant cet homme a conserver l’avantage du calme avec l’avantage du rang :

– Je vois que vous avez quelque chose a me dire, fit-il.

– Je ne me serais pas, sans cela, permis de me présenter chez Votre Majesté.

– Dites vite, monsieur, j’ai hâte de vous satisfaire.

Le roi s’assit.

– Je suis persuadé, répliqua Athos d’un ton légerement ému, que Votre Majesté me donnera toute satisfaction.

– Ah ! dit le roi avec une certaine hauteur, c’est une plainte que vous venez formuler ici ?

– Ce ne serait une plainte, reprit Athos, que si Votre Majesté… Mais, veuillez m’excuser, Sire, je vais reprendre l’entretien a son début.

– J’attends.

– Le roi se souvient qu’a l’époque du départ de M. de Buckingham, j’ai eu l’honneur de l’entretenir.

– A cette époque, a peu pres… Oui, je me le rappelle ; seulement, le sujet de l’entretien… je l’ai oublié.

Athos tressaillit.

– J’aurai l’honneur de le rappeler au roi, dit-il. Il s’agissait d’une demande que je venais adresser a Votre Majesté, touchant le mariage que voulait contracter M. de Bragelonne avec Mlle de La Valliere.

– Nous y voici, pensa le roi. Je me souviens, dit-il tout haut.

– A cette époque, poursuivit Athos, le roi fut si bon et si généreux envers moi et M. de Bragelonne, que pas un des mots prononcés par Sa Majesté ne m’est sorti de la mémoire.

– Et ?… fit le roi.

– Et le roi, a qui je demandais Mlle de La Valliere pour M. de Bragelonne, me refusa.

– C’est vrai, dit sechement Louis.

– En alléguant, se hâta de dire Athos, que la fiancée n’avait pas d’état dans le monde.

Louis se contraignit pour écouter patiemment.

– Que… ajouta Athos, elle avait peu de fortune.

Le roi s’enfonça dans son fauteuil.

– Peu de naissance.

Nouvelle impatience du roi.

– Et peu de beauté, ajouta encore impitoyablement Athos.

Ce dernier trait, enfoncé dans le cour de l’amant le fit bondir hors mesure.

– Monsieur, dit-il, voila une bien bonne mémoire !

– C’est toujours ce qui m’arrive quand j’ai l’honneur si grand d’un entretien avec le roi, repartit le comte sans se troubler.

– Enfin, j’ai dit tout cela, soit !

– Et j’en ai beaucoup remercié Votre Majesté, Sire, parce que ces paroles témoignaient d’un intéret bien honorable pour M. de Bragelonne.

– Vous vous rappelez aussi, dit le roi en pesant sur ces paroles, que vous aviez pour ce mariage une grande répugnance ?

– C’est vrai, Sire.

– Et que vous faisiez la demande a contrecour ?

– Oui, Votre Majesté.

– Enfin, je me rappelle aussi, car j’ai une mémoire presque aussi bonne que la vôtre, je me rappelle, dis-je, que vous avez dit ces paroles : « Je ne crois pas a l’amour de Mlle de La Valliere pour M. de Bragelonne. » Est-ce vrai ?

Athos sentit le coup, il ne recula pas.

– Sire, dit-il, j’en ai déja demandé pardon a Votre Majesté, mais il est certaines choses dans cet entretien qui ne seront intelligibles qu’au dénouement.

– Voyons le dénouement, alors.

– Le voici. Votre Majesté avait dit qu’elle différait le mariage pour le bien de M. de Bragelonne.

Le roi se tut.

– Aujourd’hui, M. de Bragelonne est tellement malheureux, qu’il ne peut différer plus longtemps de demander une solution a Votre Majesté.

Le roi pâlit. Athos le regarda fixement.

– Et que… demande-t-il… M. de Bragelonne ? dit le roi avec hésitation.

– Absolument ce que je venais demander au roi dans la derniere entrevue : le consentement de Votre Majesté a son mariage.

Le roi se tut.

– Les questions relatives aux obstacles sont aplanies pour nous, continua Athos. Mlle de La Valliere, sans fortune, sans naissance et sans beauté, n’en est pas moins le seul beau parti du monde pour M. de Bragelonne, puisqu’il aime cette jeune fille.

Le roi serra ses mains l’une contre l’autre.

– Le roi hésite ? demanda le comte sans rien perdre de sa fermeté ni de sa politesse.

– Je n’hésite pas… je refuse, répliqua le roi.

Athos se recueillit un moment.

– J’ai eu l’honneur, dit-il d’une voix douce, de faire observer au roi que nul obstacle n’arretait les affections de M. de Bragelonne, et que sa détermination semblait invariable.

– Il y a ma volonté ; c’est un obstacle, je crois ?

– C’est le plus sérieux de tous, riposta Athos.

– Ah !

– Maintenant, qu’il nous soit permis de demander humblement a Votre Majesté la raison de ce refus.

– La raison ?… Une question ? s’écria le roi.

– Une demande, Sire.

Le roi, s’appuyant sur la table avec les deux poings :

– Vous avez perdu l’usage de la Cour, monsieur de La Fere, dit-il d’une voix concentrée. A la Cour, on ne questionne pas le roi.

– C’est vrai, Sire ; mais, si l’on ne questionne pas, on suppose.

– On suppose ! que veut dire cela ?

– Presque toujours la supposition du sujet implique la franchise du roi…

– Monsieur !

– Et le manque de confiance du sujet, poursuivit intrépidement Athos.

– Je crois que vous vous méprenez, dit le monarque entraîné malgré lui a la colere.

– Sire, je suis forcé de chercher ailleurs ce que je croyais trouver en Votre Majesté. Au lieu d’avoir une réponse de vous, je suis forcé de m’en faire une a moi-meme.

– Monsieur le comte, dit-il, je vous ai donné tout le temps que j’avais de libre.

– Sire, répondit le comte, je n’ai pas eu le temps de dire au roi ce que j’étais venu lui dire, et je vois si rarement le roi, que je dois saisir l’occasion.

– Vous en étiez a des suppositions ; vous allez passer aux offenses.

– Oh ! Sire, offenser le roi, moi ? Jamais ! J’ai toute ma vie soutenu que les rois sont au-dessus des autres hommes, non seulement par le rang et la puissance mais par la noblesse du cour et la valeur de l’esprit. Je ne me ferai jamais croire que mon roi, celui qui m’a dit une parole, cachait avec cette parole une arriere-pensée.

– Qu’est-ce a dire ? quelle arriere-pensée ?

– Je m’explique, dit froidement Athos. Si, en refusant la main de Mlle de La Valliere a M. de Bragelonne, Votre Majesté avait un autre but que le bonheur et la fortune du vicomte…

– Vous voyez bien, monsieur, que vous m’offensez.

– Si, en demandant un délai au vicomte, Votre Majesté avait voulu éloigner seulement le fiancé de Mlle de La Valliere…

– Monsieur ! Monsieur !

– C’est que je l’ai oui dire partout, Sire. Partout l’on parle de l’amour de Votre Majesté pour Mlle de La Valliere.

Le roi déchira ses gants, que, par contenance, il mordillait depuis quelques minutes.

– Malheur ! s’écria-t-il, a ceux qui se melent de mes affaires ! J’ai pris un parti : je briserai tous les obstacles.

– Quels obstacles ? dit Athos.

Le roi s’arreta court, comme un cheval emporté a qui le mors brise le palais en se retournant dans sa bouche.

– J’aime Mlle de La Valliere, dit-il soudain avec autant de noblesse que d’emportement.

– Mais, interrompit Athos, cela n’empeche pas Votre Majesté de marier M. de Bragelonne avec Mlle de La Valliere. Le sacrifice est digne d’un roi ; il est mérité par M. de Bragelonne, qui a déja rendu des services et qui peut passer pour un brave homme. Ainsi donc, le roi, en renonçant a son amour, fait preuve a la fois de générosité, de reconnaissance et de bonne politique.

– Mlle de La Valliere, dit sourdement le roi, n’aime pas M. de Bragelonne.

– Le roi le sait ? demanda Athos avec un regard profond.

– Je le sais.

– Depuis peu, alors ; sans quoi, si le roi le savait lors de ma premiere demande, Sa Majesté eut pris la peine de me le dire.

– Depuis peu.

Athos garda un moment le silence.

– Je ne comprends point alors, dit-il, que le roi ait envoyé M. de Bragelonne a Londres. Cet exil surprend a bon droit ceux qui aiment l’honneur du roi.

– Qui parle de l’honneur du roi, monsieur de La Fere ?

– L’honneur du roi, Sire, est fait de l’honneur de toute sa noblesse. Quand le roi offense un de ses gentilshommes, c’est-a-dire quand il lui prend un morceau de son honneur, c’est a lui-meme, au roi, que cette part d’honneur est dérobée.

– Monsieur de La Fere !

– Sire, vous avez envoyé a Londres le vicomte de Bragelonne avant d’etre l’amant de Mlle de La Valliere, ou depuis que vous etes son amant ?

Le roi, irrité, surtout parce qu’il se sentait dominé, voulut congédier Athos par un geste.

– Sire, je vous dirai tout, répliqua le comte ; je ne sortirai d’ici que satisfait par Votre Majesté ou par moi-meme. Satisfait si vous m’avez prouvé que vous avez raison ; satisfait si je vous ai prouvé que vous avez tort. Oh ! vous m’écouterez, Sire. Je suis vieux, et je tiens a tout ce qu’il y a de vraiment grand et de vraiment fort dans le royaume. Je suis un gentilhomme qui a versé son sang pour votre pere et pour vous, sans jamais avoir rien demandé ni a vous ni a votre pere. Je n’ai fait de tort a personne en ce monde, et j’ai obligé des rois ! Vous m’écouterez ! Je viens vous demander compte de l’honneur d’un de vos serviteurs que vous avez abusé par un mensonge ou trahi par une faiblesse. Je sais que ces mots irritent Votre Majesté ; mais les faits nous tuent, nous autres ; je sais que vous cherchez quel châtiment vous ferez subir a ma franchise ; mais je sais, moi, quel châtiment je demanderai a Dieu de vous infliger, quand je lui raconterai votre parjure et le malheur de mon fils.

Le roi se promenait a grands pas, la main sur la poitrine, la tete roidie, l’oil flamboyant.

– Monsieur, s’écria-t-il tout a coup, si j’étais pour vous le roi, vous seriez déja puni ; mais je ne suis qu’un homme, et j’ai le droit d’aimer sur la terre ceux qui m’aiment, bonheur si rare !

– Vous n’avez pas plus ce droit comme homme que comme roi ; ou, si vous vouliez le prendre loyalement, il fallait prévenir M. de Bragelonne au lieu de l’exiler.

– Je crois que je discute, en vérité ! interrompit Louis XIV avec cette majesté que lui seul savait trouver a un point si remarquable dans le regard et dans la voix.

– J’espérais que vous me répondriez, dit le comte.

– Vous saurez tantôt ma réponse, monsieur.

– Vous savez ma pensée, répliqua M. de La Fere.

– Vous avez oublié que vous parliez au roi, monsieur ; c’est un crime !

– Vous avez oublié que vous brisiez la vie de deux hommes ; c’est un péché mortel, Sire !

– Sortez, maintenant !

– Pas avant de vous avoir dit : Fils de Louis XIII, vous commencez mal votre regne, car vous le commencez par le rapt et la déloyauté ! Ma race et moi, nous sommes dégagés envers vous de toute cette affection et de tout ce respect que j’avais fait jurer a mon fils dans les caveaux de Saint-Denis, en présence des restes de vos nobles aieux. Vous etes devenu notre ennemi, Sire, et nous n’avons plus affaire désormais qu’a Dieu, notre seul maître. Prenez-y garde !

– Vous menacez ?

– Oh ! non, dit tristement Athos, et je n’ai pas plus de bravade que de peur dans l’âme. Dieu, dont je vous parle, Sire, m’entend parler ; il sait que, pour l’intégrité, pour l’honneur de votre couronne, je verserais encore a présent tout ce que m’ont laissé de sang vingt années de guerre civile et étrangere. Je puis donc vous assurer que je ne menace pas le roi plus que je ne menace l’homme ; mais je vous dis, a vous : Vous perdez deux serviteurs pour avoir tué la foi dans le cour du pere et l’amour dans le cour du fils. L’un ne croit plus a la parole royale, l’autre ne croit plus a la loyauté des hommes, ni a la pureté des femmes. L’un est mort au respect et l’autre a l’obéissance. Adieu !

Cela dit, Athos brisa son épée sur son genou, en déposa lentement les deux morceaux sur le parquet, et, saluant le roi, qui étouffait de rage et de honte, il sortit du cabinet.

Louis, abîmé sur sa table, passa quelques minutes a se remettre, et, se relevant soudain, il sonna violemment.

– Qu’on appelle M. d’Artagnan ! dit-il aux huissiers épouvantés.


Chapitre CXCVIII – Suite d'orage

 

Sans doute nos lecteurs se sont déja demandé comment Athos s’était si bien a point trouvé chez le roi, lui dont ils n’avaient point entendu parler depuis un long temps. Notre prétention, comme romancier, étant surtout d’enchaîner les événements les uns aux autres avec une logique presque fatale, nous nous tenions pret a répondre et nous répondons a cette question.

Porthos, fidele a son devoir d’arrangeur d’affaires avait, en quittant le Palais-Royal, été rejoindre Raoul aux Minimes du bois de Vincennes, et lui avait raconté, dans ses moindres détails, son entretien avec M. de Saint-Aignan ; puis il avait terminé en disant que le message du roi a son favori n’amenerait, probablement, qu’un retard momentané, et qu’en quittant le roi de Saint-Aignan s’empresserait de se rendre a l’appel que lui avait fait Raoul.

Mais Raoul, moins crédule que son vieil ami, avait conclu, du récit de Porthos, que, si de Saint-Aignan allait chez le roi, de Saint-Aignan conterait tout au roi et que, si de Saint-Aignan contait tout au roi, le roi défendrait a de Saint-Aignan de se présenter sur le terrain. Il avait donc, en conséquence de cette réflexion, laissé Porthos garder la place, au cas, fort peu probable, ou de Saint-Aignan viendrait, et encore avait-il bien engagé Porthos a ne pas rester sur le pré plus d’une heure ou une heure et demie. Ce a quoi Porthos s’était formellement refusé, s’installant, bien au contraire, aux Minimes, comme pour y prendre racine, faisant promettre a Raoul de revenir de chez son pere chez lui, Raoul, afin que le laquais de Porthos sut ou le trouver si M. de Saint-Aignan venait au rendez-vous.

Bragelonne avait quitté Vincennes et s’était acheminé tout droit chez Athos, qui, depuis deux jours, était a Paris.

Le comte était déja prévenu par une lettre de d’Artagnan.

Raoul arrivait donc surabondamment chez son pere, qui, apres lui avoir tendu la main et l’avoir embrassé, lui fit signe de s’asseoir.

– Je sais que vous venez a moi comme on vient a un ami, vicomte, quand on pleure et quand on souffre ; dites-moi quelle cause vous amene.

Le jeune homme s’inclina et commença son récit. Plus d’une fois, dans le cours de ce récit, les larmes couperent sa voix et un sanglot étranglé dans sa gorge suspendit la narration. Cependant il acheva.

Athos savait probablement déja a quoi s’en tenir, puisque nous avons dit que d’Artagnan lui avait écrit ; mais, tenant a garder jusqu’au bout ce calme et cette sérénité qui faisaient le côté presque surhumain de son caractere, il répondit :

– Raoul, je ne crois rien de ce que l’on dit ; je ne crois rien de ce que vous craignez, non pas que des personnes dignes de foi ne m’aient pas déja entretenu de cette aventure, mais parce que, dans mon âme et dans ma conscience, je crois impossible que le roi ait outragé un gentilhomme. Je garantis donc le roi, et vais vous rapporter la preuve de ce que je dis.

Raoul, flottant comme un homme ivre entre ce qu’il avait vu de ses propres yeux et cette imperturbable foi qu’il avait dans un homme qui n’avait jamais menti, s’inclina et se contenta de répondre :

– Allez donc, monsieur le comte ; j’attendrai.

Et il s’assit, la tete cachée dans ses deux mains. Athos s’habilla et partit. Chez le roi, il fit ce que nous venons de raconter a nos lecteurs, qui l’ont vu entrer chez Sa Majesté et qui l’ont vu en sortir.

Quand il rentra chez lui, Raoul, pâle et morne n’avait pas quitté sa position désespérée. Cependant au bruit des portes qui s’ouvraient, au bruit des pas de son pere qui s’approchait de lui, le jeune homme releva la tete.

Athos était pâle, découvert, grave ; il remit son manteau et son chapeau au laquais, le congédia du geste et s’assit pres de Raoul.

– Eh bien ! monsieur, demanda le jeune homme en hochant tristement la tete de haut en bas, etes-vous bien convaincu, a présent ?

– Je le suis, Raoul ; le roi aime Mlle de La Valliere.

– Ainsi, il avoue ? s’écria Raoul.

– Absolument, dit Athos.

– Et elle ?

– Je ne l’ai pas vue.

– Non ; mais le roi vous en a parlé. Que dit-il d’elle ?

– Il dit qu’elle l’aime.

– Oh ! vous voyez ! vous voyez, monsieur !

Et le jeune homme fit un geste de désespoir.

– Raoul, reprit le comte, j’ai dit au roi, croyez-le bien, tout ce que vous eussiez pu lui dire vous-meme, et je crois le lui avoir dit en termes convenables, mais fermes.

– Et que lui avez-vous dit, monsieur ?

– J’ai dit, Raoul, que tout était fini entre lui et nous, que vous ne seriez plus rien pour son service ; j’ai dit que, moi-meme, je demeurerais a l’écart. Il ne me reste plus qu’a savoir une chose.

– Laquelle, monsieur ?

– Si vous avez pris votre parti.

– Mon parti ? A quel sujet ?

– Touchant l’amour et…

– Achevez, monsieur.

– Et touchant la vengeance ; car j’ai peur que vous ne songiez a vous venger.

– Oh ! monsieur, l’amour… peut-etre un jour, plus tard, réussirai-je a l’arracher de mon cour. J’y compte, avec l’aide de Dieu et le secours de vos sages exhortations. La vengeance, je n’y avais songé que sous l’empire d’une pensée mauvaise, car ce n’était point du vrai coupable que je pouvais me venger ; j’ai donc déja renoncé a la vengeance.

– Ainsi, vous ne songez plus a chercher une querelle a M. de Saint Aignan ?

– Non, monsieur. Un défi a été fait ; si M. de Saint-Aignan l’accepte, je le soutiendrai ; s’il ne le releve pas, je le laisserai a terre.

– Et de La Valliere ?

– Monsieur le comte n’a pas sérieusement cru que je songerais a me venger d’une femme, répondit Raoul avec un sourire si triste, qu’il attira une larme aux bords des paupieres de cet homme qui s’était tant de fois penché sur ses douleurs et sur les douleurs des autres.

Il tendit sa main a Raoul, Raoul la saisit vivement.

– Ainsi, monsieur le comte, vous etes bien assuré que le mal est sans remede ? demanda le jeune homme.

Athos secoua la tete a son tour.

– Pauvre enfant ! murmura-t-il.

– Vous pensez que j’espere encore, dit Raoul, et vous me plaignez. Oh ! c’est qu’il m’en coute horriblement, voyez-vous, pour mépriser, comme je le dois, celle que j’ai tant aimée. Que n’ai-je quelque tort envers elle, je serais heureux et je lui pardonnerais.

Athos regarda tristement son fils. Ces quelques mots que venait de prononcer Raoul semblaient etre sortis de son propre cour. En ce moment, le laquais annonça M. d’Artagnan. Ce nom retentit, d’une façon bien différente, aux oreilles d’Athos et de Raoul.

Le mousquetaire annoncé fit son entrée avec un vague sourire sur les levres. Raoul s’arreta ; Athos marcha vers son ami avec une expression de visage qui n’échappa point a Bragelonne. D’Artagnan répondit a Athos par un simple clignement de l’oil ; puis, s’avançant vers Raoul et lui prenant la main :

– Eh bien ! dit-il s’adressant a la fois au pere et au fils, nous consolons l’enfant, a ce qu’il paraît ?

– Et vous, toujours bon, dit Athos, vous venez m’aider a cette tâche difficile.

Et, ce disant, Athos serra entre ses deux mains la main de d’Artagnan. Raoul crut remarquer que cette pression avait un sens particulier a part celui des paroles.

– Oui, répondit le mousquetaire en se grattant la moustache de la main qu’Athos lui laissait libre, oui, je viens aussi…

– Soyez le bienvenu, monsieur le chevalier, non pour la consolation que vous apportez, mais pour vous-meme. Je suis consolé.

Et il essaya d’un sourire plus triste qu’aucune des larmes que d’Artagnan eut jamais vu répandre.

– A la bonne heure ! fit d’Artagnan.

– Seulement, continua Raoul, vous etes arrivé comme M. le comte allait me donner les détails de son entrevue avec le roi. Vous permettez, n’est-ce pas, que M. le comte continue ?

Et les yeux du jeune homme semblaient vouloir lire jusqu’au fond du cour du mousquetaire.

– Son entrevue avec le roi ? fit d’Artagnan d’un ton si naturel, qu’il n’y avait pas moyen de douter de son étonnement. Vous avez donc vu le roi, Athos ?

Athos sourit.

– Oui, dit-il, je l’ai vu.

– Ah ! vraiment, vous ignoriez que le comte eut vu Sa Majesté ? demanda Raoul a demi rassuré.

– Ma foi, oui ! tout a fait.

– Alors, me voila plus tranquille, dit Raoul.

– Tranquille, et sur quoi ? demanda Athos.

– Monsieur, dit Raoul, pardonnez-moi ; mais, connaissant l’amitié que vous me faites l’honneur de me porter, je craignais que vous n’eussiez un peu vivement exprimé a Sa Majesté ma douleur et votre indignation, et qu’alors le roi…

– Et qu’alors le roi ? répéta d’Artagnan. Voyons, achevez, Raoul.

– Excusez-moi a votre tour, monsieur d’Artagnan, dit Raoul. Un instant j’ai tremblé, je l’avoue, que vous ne vinssiez pas ici comme M. d’Artagnan, mais comme capitaine de mousquetaires.

– Vous etes fou, mon pauvre Raoul, s’écria d’Artagnan avec un éclat de rire dans lequel un exact observateur eut peut-etre désiré plus de franchise.

– Tant mieux ! dit Raoul.

– Oui, fou, et savez-vous ce que je vous conseille ?

– Dites, monsieur ; venant de vous, l’avis doit etre bon.

– Eh bien ! je vous conseille, apres votre voyage, apres votre visite chez M. de Guiche, apres votre visite chez Madame, apres votre visite chez Porthos, apres votre voyage a Vincennes, je vous conseille de prendre quelque repos ; couchez-vous, dormez douze heures, et, a votre réveil, fatiguez-moi un bon cheval.

Et, l’attirant a lui, il l’embrassa comme il eut fait de son propre enfant. Athos en fit autant ; seulement, il était visible que le baiser était plus tendre et la pression plus forte encore chez le pere que chez l’ami.

Le jeune homme regarda de nouveau ces deux hommes, en appliquant a les pénétrer toutes les forces de son intelligence. Mais son regard s’émoussa sur la physionomie riante du mousquetaire et sur la figure calme et douce du comte de La Fere.

– Et ou allez-vous, Raoul ? demanda ce dernier, voyant que Bragelonne s’appretait a sortir.

– Chez moi, monsieur, répondit celui-ci de sa voix douce et triste.

– C’est donc la qu’on vous trouvera, vicomte, si l’on a quelque chose a vous dire ?

– Oui, monsieur. Est-ce que vous prévoyez avoir quelque chose a me dire ?

– Que sais-je ! dit Athos.

– Oui, de nouvelles consolations, dit d’Artagnan en poussant tout doucement Raoul vers la porte.

Raoul, voyant cette sérénité dans chaque geste des deux amis, sortit de chez le comte, n’emportant avec lui que l’unique sentiment de sa douleur particuliere.

– Dieu soit loué, dit-il, je puis donc ne plus penser qu’a moi.

Et, s’enveloppant de son manteau, de maniere a cacher aux passants son visage attristé, il sortit pour se rendre a son propre logement, comme il l’avait promis a Porthos.

Les deux amis avaient vu le jeune homme s’éloigner avec un sentiment pareil de commisération.

Seulement, chacun d’eux l’avait exprimé d’une façon différente.

– Pauvre Raoul ! avait dit Athos en laissant échapper un soupir.

– Pauvre Raoul ! avait dit d’Artagnan en haussant les épaules.


Chapitre CXCIX – Heu ! miser !

 

« Pauvre Raoul ! » avait dit Athos. « Pauvre Raoul ! » avait dit d’Artagnan. En effet, plaint par ces deux hommes si forts, Raoul devait etre un homme bien malheureux.

Aussi, lorsqu’il se trouva seul en face de lui-meme, laissant derriere lui l’ami intrépide et le pere indulgent, lorsqu’il se rappela l’aveu fait par le roi de cette tendresse qui lui volait sa bien-aimée Louise de La Valliere, il sentit son cour se briser, comme chacun de nous l’a senti se briser une fois a la premiere illusion détruite, au premier amour trahi.

– Oh ! murmura-t-il, c’en est donc fait ! Plus rien dans la vie ! Rien a attendre, rien a espérer ! Guiche me l’a dit, mon pere me l’a dit, M. d’Artagnan me l’a dit. Tout est donc un reve en ce monde ! C’était un reve que cet avenir poursuivi depuis dix ans ! Cette union de nos cours, c’était un reve ! Cette vie toute d’amour et de bonheur, c’était un reve !

Pauvre fou de rever ainsi tout haut et publiquement, en face de mes amis et de mes ennemis, afin que mes amis s’attristent de mes peines et que mes ennemis rient de mes douleurs !…

Ainsi, mon malheur va devenir une disgrâce éclatante, un scandale public. Ainsi, demain, je serai montré honteusement au doigt !

Et, malgré le calme promis a son pere et a d’Artagnan, Raoul fit entendre quelques paroles de sourde menace.

– Et cependant, continua-t-il, si je m’appelais de Wardes, et que j’eusse a la fois la souplesse et la vigueur de M. d’Artagnan, je rirais avec les levres, je convaincrais les femmes que cette perfide, honorée de mon amour, ne me laisse qu’un regret, celui d’avoir été abusé par ses semblants d’honneteté ; quelques railleurs flagorneraient le roi a mes dépens ; je me mettrais a l’affut sur le chemin des railleurs, j’en châtierais quelques-uns. Les hommes me redouteraient et, au troisieme que j’aurais couché a mes pieds, je serais adoré par les femmes.

Oui, voila un parti a prendre, et le comte de La Fere lui-meme n’y répugnerait pas. N’a-t-il pas été éprouvé, lui aussi, au milieu de sa jeunesse, comme je viens de l’etre ? N’a-t-il pas remplacé l’amour par l’ivresse ? Il me l’a dit souvent. Pourquoi, moi, ne remplacerais-je pas l’amour par le plaisir ?

Il avait souffert autant que je souffre, plus peut-etre ! L’histoire d’un homme est donc l’histoire de tous les hommes ? une épreuve plus ou moins longue plus ou moins douloureuse ? La voix de l’humanité tout entiere n’est qu’un long cri.

Mais qu’importe la douleur des autres a celui qui souffre ? La plaie ouverte dans une autre poitrine adoucit-elle la plaie béante sur la nôtre ? Le sang qui coule a côté de nous tarit-il notre sang ? Cette angoisse universelle diminue-t-elle l’angoisse particuliere ? Non, chacun souffre pour soi, chacun lutte avec sa douleur, chacun pleure ses propres larmes.

Et, d’ailleurs, qu’a été la vie pour moi jusqu’a présent ? Une arene froide et stérile ou j’ai combattu pour les autres toujours, pour moi jamais.

Tantôt pour un roi, tantôt pour une femme.

Le roi m’a trahi, la femme m’a dédaigné.

Oh ! malheureux !… Les femmes ! Ne pourrais-je donc faire expier a toutes le crime de l’une d’elles ?

Que faut-il pour cela ?… N’avoir plus de cour, ou oublier qu’on en a un ; etre fort, meme contre la faiblesse ; appuyer toujours, meme lorsque l’on sent rompre.

Que faut-il pour en arriver la ? Etre jeune, beau, fort, vaillant, riche. Je suis ou je serai tout cela.

Mais l’honneur ? Qu’est-ce que l’honneur ? Une théorie que chacun comprend a sa façon. Mon pere me disait : « L’honneur, c’est le respect de ce que l’on doit aux autres, et surtout de ce qu’on se doit a soi-meme. » Mais de Guiche, mais Manicamp, mais de Saint-Aignan surtout me diraient : « L’honneur consiste a servir les passions et les plaisirs de son roi. » Cet honneur-la est facile et productif. Avec cet honneur-la, je puis garder mon poste a la Cour, devenir gentilhomme de la Chambre, avoir un beau et bon régiment a moi. Avec cet honneur-la, je puis etre duc et pair.

La tache que vient de m’imprimer cette femme, cette douleur avec laquelle elle vient de briser mon cour, a moi, Raoul, son ami d’enfance, ne touche en rien M. de Bragelonne, bon officier, brave capitaine qui se couvrira de gloire a la premiere rencontre, et qui deviendra cent fois plus que n’est aujourd’hui Mlle de La Valliere, la maîtresse du roi ; car le roi n’épousera pas Mlle de La Valliere, et plus il la déclarera publiquement sa maîtresse, plus il épaissira le bandeau de honte qu’il lui jette au front en guise de couronne, et, a mesure qu’on la méprisera comme je la méprise, moi, je me glorifierai.

Hélas ! nous avions marché ensemble, elle et moi, pendant le premier, pendant le plus beau tiers de notre vie, nous tenant par la main le long du sentier charmant et plein de fleurs de la jeunesse, et voila que nous arrivons a un carrefour ou elle se sépare de moi, ou nous allons suivre une route différente qui ira nous écartant toujours davantage l’un de l’autre ; et, pour atteindre le bout de ce chemin, Seigneur, je suis seul, je suis désespéré, je suis anéanti !

Ô malheureux !…

Raoul en était la de ses réflexions sinistres, quand son pied se posa machinalement sur le seuil de sa maison. Il était arrivé la sans voir les rues par lesquelles il passait, sans savoir comment il était venu ; il poussa la porte, continua d’avancer et gravit l’escalier.

Comme dans la plupart des maisons de cette époque, l’escalier était sombre et les paliers étaient obscurs. Raoul logeait au premier étage ; il s’arreta pour sonner. Olivain parut, lui prit des mains l’épée et le manteau. Raoul ouvrit lui-meme la porte qui, de l’antichambre, donnait dans un petit salon assez richement meublé pour un salon de jeune homme, et tout garni de fleurs par Olivain, qui, connaissant les gouts de son maître, s’était empressé d’y satisfaire, sans s’inquiéter s’il s’apercevrait ou ne s’apercevrait pas de cette attention.

Il y avait dans le salon un portrait de La Valliere que La Valliere elle-meme avait dessiné et avait donné a Raoul. Ce portrait, accroché au-dessus d’une grande chaise longue recouverte de damas de couleur sombre, fut le premier point vers lequel Raoul se dirigea, le premier objet sur lequel il fixa les yeux. Au reste, Raoul cédait a son habitude ; c’était, chaque fois qu’il rentrait chez lui, ce portrait qui, avant toute chose, attirait ses yeux. Cette fois, comme toujours, il alla donc droit au portrait, posa ses genoux sur la chaise longue, et s’arreta a le regarder tristement.

Il avait les bras croisés sur la poitrine, la tete doucement levée, l’oil calme et voilé, la bouche plissée par un sourire amer.

Il regarda l’image adorée ; puis tout ce qu’il avait dit repassa dans son esprit, tout ce qu’il avait souffert assaillit son cour, et, apres un long silence :

– Ô malheureux dit-il pour la troisieme fois.

A peine avait-il prononcé ces deux mots, qu’un soupir et une plainte se firent entendre derriere lui.

Il se retourna vivement, et, dans l’angle du salon, il aperçut, debout, courbée, voilée, une femme qu’en entrant il avait cachée derriere le déplacement de la porte, et que depuis il n’avait pas vue, ne s’étant pas retourné.

Il s’avança vers cette femme, dont personne ne lui avait annoncé la présence, saluant et s’informant a la fois, quand tout a coup la tete baissée se releva, le voile écarté laissa voir le visage, et une figure blanche et triste lui apparut.

Raoul se recula, comme il eut fait devant un fantôme.

– Louise ! s’écria-t-il avec un accent si désespéré, qu’on n’eut pas cru que la voix humaine put jeter un pareil cri sans que se brisassent toutes les fibres du cour.

– Voulez-vous me faire la grâce de vous asseoir et de m’écouter ? dit Louise, l’interrompant avec sa plus douce voix.

Bragelonne la regarda un instant ; puis, secouant tristement la tete, il s’assit ou plutôt tomba sur une chaise.

– Parlez, dit-il.

Elle jeta un regard a la dérobée autour d’elle. Ce regard était une priere et demandait bien mieux le secret qu’un instant auparavant ne l’avaient fait ses paroles.

Raoul se releva, et, allant a la porte qu’il ouvrit :

– Olivain, dit-il, je n’y suis pour personne.

Puis, se retournant vers La Valliere :

– C’est cela que vous désirez ? dit-il.

Rien ne peut rendre l’effet que fit sur Louise cette parole qui signifiait : « Vous voyez que je vous comprends encore, moi. »

Elle passa son mouchoir sur ses yeux pour éponger une larme rebelle ; puis, s’étant recueillie un instant :

– Raoul, dit-elle, ne détournez point de moi votre regard si bon et si franc ; vous n’etes pas un de ces hommes qui méprisent une femme parce qu’elle a donné son cour, dut cet amour faire leur malheur ou les blesser dans leur orgueil.

Raoul ne répondit point.

– Hélas ! continua La Valliere, ce n’est que trop vrai ; ma cause est mauvaise, et je ne sais par quelle phrase commencer. Tenez, je ferai mieux, je crois, de vous raconter tout simplement ce qui m’arrive. Comme je dirai la vérité, je trouverai toujours mon droit chemin, dans l’obscurité, dans l’hésitation, dans les obstacles que j’ai a braver, pour soulager mon cour qui déborde et veut se répandre a vos pieds.

Raoul continua de garder le silence.

La Valliere le regardait d’un air qui voulait dire : « Encouragez-moi ! par pitié, un mot ! »

Mais Raoul se tut et la jeune fille dut continuer.


Chapitre CC – Blessures sur blessures

 

Mlle de La Valliere, car c’était bien elle, fit un pas en avant.

– Oui, Louise, murmura-t-elle.

Mais dans cet intervalle, si court qu’il fut, Raoul avait eu le temps de se remettre.

– Vous, mademoiselle ? dit-il.

Puis, avec un accent indéfinissable :

– Vous ici ? ajouta-t-il.

– Oui, Raoul, répéta la jeune fille ; oui, moi, qui vous attendais.

– Pardon ; lorsque je suis rentré, j’ignorais…

– Oui, et j’avais recommandé a Olivain de vous laisser ignorer…

Elle hésita ; et, comme Raoul ne se pressait pas de lui répondre, il se fit un silence d’un instant, silence pendant lequel on eut pu entendre le bruit de ces deux cours qui battaient, non plus a l’unisson l’un de l’autre, mais aussi violemment l’un que l’autre.

C’était a Louise de parler. Elle fit un effort.

– J’avais a vous parler, dit-elle ; il fallait absolument que je vous visse… moi-meme… seule… Je n’ai point reculé devant une démarche qui doit rester secrete ; car personne, excepté vous, ne la comprendrait, monsieur de Bragelonne.

– En effet, mademoiselle, balbutia Raoul, tout effaré, tout haletant, et moi meme, malgré la bonne opinion que vous avez de moi, j’avoue…

– Tout a l’heure, dit-elle, M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi.

Elle baissa les yeux.

De son côté, Raoul détourna les siens pour ne rien voir.

– M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi, répéta-t-elle, et il m’a dit que vous saviez tout.

Et elle essaya de regarder en face celui qui recevait cette blessure apres tant d’autres blessures ; mais il lui fut impossible de rencontrer les yeux de Raoul.

– Il m’a dit que vous aviez conçu contre moi une légitime colere.

Cette fois, Raoul regarda la jeune fille, et un sourire dédaigneux retroussa ses levres.

– Oh ! continua-t-elle, je vous en supplie, ne dites pas que vous avez ressenti contre moi autre chose que de la colere. Raoul, attendez que je vous aie tout dit, attendez que je vous aie parlé jusqu’a la fin.

Le front de Raoul se rasséréna par la force de sa volonté ; le pli de sa bouche s’effaça.

– Et d’abord, dit La Valliere, d’abord, les mains jointes, le front courbé, je vous demande pardon comme au plus généreux, comme au plus noble des hommes. Si je vous ai laissé ignorer ce qui se passait en moi, jamais du moins je n’eusse consenti a vous tromper. Oh ! je vous en supplie, Raoul, je vous le demande a genoux, répondez-moi, fut-ce une injure. J’aime mieux une injure de vos levres qu’un soupçon de votre cour.

– J’admire votre sublimité, mademoiselle, dit Raoul en faisant un effort sur lui-meme pour rester calme. Laisser ignorer que l’on trompe, c’est loyal ; mais tromper, il paraît que ce serait mal, et vous ne le feriez point.

– Monsieur, longtemps, j’ai cru que je vous aimais avant toute chose, et, tant que j’ai cru a mon amour pour vous, je vous ai dit que je vous aimais. A Blois, je vous aimais. Le roi passa a Blois ; je crus que je vous aimais encore. Je l’eusse juré sur un autel ; mais un jour est venu qui m’a détrompée.

– Eh bien ! ce jour-la, mademoiselle, voyant que je vous aimais toujours, moi, la loyauté devait vous ordonner de me dire que vous ne m’aimiez plus.

– Ce jour-la, Raoul, le jour ou j’ai lu jusqu’au fond de mon cour le jour ou je me suis avoué a moi-meme que vous ne remplissiez pas toute ma pensée, le jour ou j’ai vu un autre avenir que celui d’etre votre amie, votre amante, votre épouse, ce jour-la, Raoul, hélas ! vous n’étiez plus pres de moi.

– Vous saviez ou j’étais, mademoiselle ; il fallait écrire.

– Raoul, je n’ai point osé. Raoul, j’ai été lâche. Que voulez-vous, Raoul ! je vous connaissais si bien, je savais si bien que vous m’aimiez, que j’ai tremblé a la seule idée de la douleur que j’allais vous faire ; et cela est si vrai, Raoul, qu’en ce moment ou je vous parle, courbée devant vous, le cour serré, des soupirs plein la voix, des larmes plein les yeux, aussi vrai que je n’ai d’autre défense que ma franchise, je n’ai pas non plus d’autre douleur que celle que je lis dans vos yeux.

Raoul essaya de sourire.

– Non, dit la jeune fille avec une conviction profonde, non, vous ne me ferez pas cette injure de vous dissimuler devant moi. Vous m’aimiez, vous ; vous étiez sur de m’aimer ; vous ne vous trompiez pas vous-meme, vous ne mentiez pas a votre propre cour, tandis que moi, moi !…

Et toute pâle, les bras tendus au-dessus de sa tete, elle se laissa tomber sur les genoux.

– Tandis que vous, dit Raoul, vous me disiez que vous m’aimiez, et vous en aimiez un autre !

– Hélas ! oui, s’écria la pauvre enfant ; hélas ! oui, j’en aime un autre ; et cet autre… mon Dieu ! laissez-moi dire, car c’est ma seule excuse, Raoul ; cet autre, je l’aime plus que je n’aime ma vie, plus que je n’aime Dieu. Pardonnez-moi ma faute ou punissez ma trahison, Raoul. Je suis venue ici, non pour me défendre, mais pour vous dire : Vous savez ce que c’est qu’aimer ? Eh bien, j’aime ! J’aime a donner ma vie, a donner mon âme a celui que j’aime ! S’il cesse de m’aimer jamais, je mourrai de douleur, a moins que Dieu ne me secoure, a moins que le Seigneur ne me prenne en miséricorde. Raoul, je suis ici pour subir votre volonté, quelle qu’elle soit ; pour mourir si vous voulez que je meure. Tuez-moi donc, Raoul, si, dans votre cour, vous croyez que je mérite la mort.

– Prenez-y garde, mademoiselle, dit Raoul, la femme qui demande la mort est celle qui ne peut plus donner que son sang a l’amant trahi.

– Vous avez raison dit-elle.

Raoul poussa un profond soupir.

– Et vous aimez sans pouvoir oublier ? s’écria Raoul.

– J’aime sans vouloir oublier, sans désir d’aimer jamais ailleurs, répondit La Valliere.

– Bien ! fit Raoul. Vous m’avez dit, en effet, tout ce que vous aviez a me dire, tout ce que je pouvais désirer savoir. Et maintenant, mademoiselle, c’est moi qui vous demande pardon, c’est moi qui ai failli etre un obstacle dans votre vie, c’est moi qui ai eu tort, c’est moi qui, en me trompant, vous aidais a vous tromper.

– Oh ! fit La Valliere, je ne vous demande pas tant, Raoul.

– Tout cela est ma faute, mademoiselle, continua Raoul ; plus instruit que vous dans les difficultés de la vie, c’était a moi de vous éclairer ; je devais ne pas me reposer sur l’incertain, je devais faire parler votre cour, tandis que j’ai fait a peine parler votre bouche. Je vous le répete, mademoiselle, je vous demande pardon.

– C’est impossible, c’est impossible ! s’écria-t-elle. Vous me raillez !

– Comment, impossible ?

– Oui, il est impossible d’etre bon, d’etre excellent, d’etre parfait a ce point.

– Prenez garde ! dit Raoul avec un sourire amer ; car tout a l’heure vous allez peut-etre dire que je ne vous aimais pas.

– Oh ! vous m’aimez comme un tendre frere ; laissez-moi espérer cela, Raoul.

– Comme un tendre frere ? Détrompez-vous, Louise. Je vous aimais comme un amant, comme un époux, comme le plus tendre des hommes qui vous aiment.

– Raoul ! Raoul !

– Comme un frere ? Oh ! Louise, je vous aimais a donner pour vous tout mon sang goutte a goutte, toute ma chair lambeau par lambeau, toute mon éternité heure par heure.

– Raoul, Raoul, par pitié !

– Je vous aimais tant, Louise, que mon cour est mort, que ma foi chancelle, que mes yeux s’éteignent ; je vous aimais tant, que je ne vois plus rien, ni sur la terre, ni dans le ciel.

– Raoul, Raoul, mon ami, je vous en conjure, épargnez-moi ! s’écria La Valliere. Oh ! si j’avais su !…

– Il est trop tard, Louise ; vous aimez, vous etes heureuse ; je lis votre joie a travers vos larmes ; derriere les larmes que verse votre loyauté, je sens les soupirs qu’exhale votre amour. Louise, Louise, vous avez fait de moi le dernier des hommes : retirez-vous, je vous en conjure. Adieu ! adieu !

– Pardonnez-moi, je vous en supplie !

– Eh ! n’ai-je pas fait plus ? Ne vous ai-je pas dit que je vous aimais toujours ?

Elle cacha son visage entre ses mains.

– Et vous dire cela, comprenez-vous, Louise ? vous le dire dans un pareil moment, vous le dire comme je vous le dis, c’est vous dire ma sentence de mort. Adieu !

La Valliere voulut tendre ses mains vers lui.

– Nous ne devons plus nous voir dans ce monde, dit-il.

Elle voulut s’écrier : il lui ferma la bouche avec la main. Elle baisa cette main et s’évanouit.

– Olivain, dit Raoul, prenez cette jeune dame et la portez dans sa chaise, qui attend a la porte.

Olivain la souleva. Raoul fit un mouvement pour se précipiter vers La Valliere, pour lui donner le premier et le dernier baiser ; puis, s’arretant tout a coup :

– Non, dit-il, ce bien n’est pas a moi. Je ne suis pas le roi de France, pour voler !

Et il rentra dans sa chambre, tandis que le laquais emportait La Valliere toujours évanouie.


Chapitre CCI – Ce qu'avait deviné Raoul

 

Raoul parti, les deux exclamations qui l’avaient suivi exhalées, Athos et d’Artagnan se retrouverent seuls, en face l’un de l’autre.

Athos reprit aussitôt l’air empressé qu’il avait a l’arrivée de d’Artagnan.

– Eh bien ! dit-il, cher ami, que veniez-vous m’annoncer ?

– Moi ? demanda d’Artagnan.

– Sans doute, vous. On ne vous envoie pas ainsi sans cause ?

Athos sourit.

– Dame ! fit d’Artagnan.

– Je vais vous mettre a votre aise, cher ami. Le roi est furieux, n’est-ce pas ?

– Mais je dois vous avouer qu’il n’est pas content.

– Et vous venez ?…

– De sa part, oui.

– Pour m’arreter, alors ?

– Vous avez mis le doigt sur la chose, cher ami.

– Je m’y attendais. Allons !

– Oh ! oh ! que diable ! fit d’Artagnan, comme vous etes pressé, vous !

– Je crains de vous mettre en retard, dit en souriant Athos.

– J’ai le temps. N’etes-vous pas curieux, d’ailleurs, de savoir comment les choses se sont passées entre moi et le roi ?

– S’il vous plaît de me le raconter, cher ami, j’écouterai cela avec plaisir.

Et il montra a d’Artagnan un grand fauteuil dans lequel celui-ci s’étendit en prenant ses aises.

– J’y tiens, voyez-vous, continua d’Artagnan, attendu que la conversation est assez curieuse.

– J’écoute.

– Eh bien ! d’abord, le roi m’a fait appeler.

– Apres mon départ ?

– Vous descendiez les dernieres marches de l’escalier, a ce que m’ont dit les mousquetaires. Je suis arrivé. Mon ami, il n’était pas rouge, il était violet. J’ignorais encore ce qui s’était passé. Seulement, a terre, sur le parquet, je voyais une épée brisée en deux morceaux.

– Capitaine d’Artagnan ! s’écria le roi en m’apercevant.

– Sire, répondis-je.

– Je quitte M. de La Fere, qui est un insolent !

– Un insolent ? m’écriai-je avec un tel accent, que le roi s’arreta court.

– Capitaine d’Artagnan, reprit le roi les dents serrées, vous allez m’écouter et m’obéir.

– C’est mon devoir, Sire.

– J’ai voulu épargner a ce gentilhomme, pour lequel je garde quelques bons souvenirs, l’affront de ne pas le faire arreter chez moi.

– Ah ! ah ! dis-je tranquillement.

– Mais, continua-t-il, vous allez prendre un carrosse…

Je fis un mouvement.

– S’il vous répugne de l’arreter vous-meme, continua le roi, envoyez-moi mon capitaine des gardes.

– Sire, répliquai-je, il n’est pas besoin du capitaine des gardes puisque je suis de service.

– Je ne voudrais pas vous déplaire, dit le roi avec bonté ; car vous m’avez toujours bien servi, monsieur d’Artagnan.

– Vous ne me déplaisez pas, Sire, répondis-je. Je suis de service, voila tout.

– Mais, dit le roi avec étonnement, il me semble que le comte est votre ami ?

– Il serait mon pere, Sire, que je n’en serais pas moins de service.

Le roi me regarda ; il vit mon visage impassible et parut satisfait.

– Vous arreterez donc M. le comte de La Fere ? demanda-t-il.

– Sans doute, Sire, si vous m’en donnez l’ordre.

– Eh bien ! l’ordre, je vous le donne.

Je m’inclinai.

– Ou est le comte, Sire ?

– Vous le chercherez.

– Et je l’arreterai en quelque lieu qu’il soit, alors ?

– Oui… cependant, tâchez qu’il soit chez lui. S’il retournait dans ses terres, sortez de Paris et prenez-le sur la route.

Je saluai ; et, comme je restais en place :

– Eh bien ? demanda le roi.

– J’attends, Sire ?

– Qu’attendez-vous ?

– L’ordre signé.

Le roi parut contrarié.

En effet, c’était un nouveau coup d’autorité a faire, c’était réparer l’acte arbitraire, si toutefois arbitraire il y a.

Il prit la plume lentement et de mauvaise humeur puis il écrivit :

« Ordre a M. le chevalier d’Artagnan, capitaine-lieutenant de mes mousquetaires, d’arreter M. le comte de La Fere partout ou on le trouvera. »

Puis il se tourna de mon côté.

J’attendais sans sourciller. Sans doute il crut voir une bravade dans ma tranquillité, car il signa vivement ; puis, me remettant l’ordre :

– Allez ! s’écria-t-il.

J’obéis, et me voici.

Athos serra la main de son ami.

– Marchons, dit-il.

– Oh ! fit d’Artagnan, vous avez bien quelques petites affaires a arranger avant de quitter comme cela votre logement ?

– Moi ? Pas du tout.

– Comment !…

– Mon Dieu, non. Vous le savez, d’Artagnan, j’ai toujours été simple voyageur sur la terre, pret a aller au bout du monde a l’ordre de mon roi, pret a quitter ce monde pour l’autre a l’ordre de mon Dieu. Que faut-il a l’homme prévenu ? Un portemanteau ou un cercueil. Je suis pret aujourd’hui comme toujours, cher ami. Emmenez-moi donc.

– Mais Bragelonne ?…

– Je l’ai élevé dans les principes que je m’étais faits a moi-meme, et vous voyez qu’en vous apercevant il a deviné a l’instant meme la cause qui vous amenait. Nous l’avons dépisté un moment ; mais, soyez tranquille, il s’attend assez a ma disgrâce pour ne pas s’effrayer outre mesure. Marchons.

– Marchons, dit tranquillement d’Artagnan.

– Mon ami, dit le comte, comme j’ai brisé mon épée chez le roi, et que j’en ai jeté les morceaux a ses pieds, je crois que cela me dispense de vous la remettre.

– Vous avez raison ; et, d’ailleurs, que diable voulez-vous que je fasse de votre épée ?

– Marche-t-on devant vous ou derriere vous ?

– On marche a mon bras, répliqua d’Artagnan.

Et il prit le bras du comte de La Fere pour descendre l’escalier.

Ils arriverent ainsi au palier.

Grimaud, qu’ils avaient rencontré dans l’antichambre, regardait cette sortie d’un air inquiet. Il connaissait trop la vie pour ne pas se douter qu’il y eut quelque chose de caché la-dessous.

– Ah ! c’est toi, mon bon Grimaud ? dit Athos. Nous allons…

– Faire un tour dans mon carrosse, interrompit d’Artagnan avec un mouvement amical de la tete.

Grimaud remercia d’Artagnan par une grimace qui avait visiblement l’intention d’etre un sourire, et il accompagna les deux amis jusqu’a la portiere. Athos monta le premier ; d’Artagnan le suivit sans avoir rien dit au cocher. Ce départ, tout simple et sans autre démonstration, ne fit aucune sensation dans le voisinage. Lorsque le carrosse eut atteint les quais :

– Vous me menez a la Bastille, a ce que je vois ? dit Athos.

– Moi ? dit d’Artagnan. Je vous mene ou vous voulez aller, pas ailleurs.

– Comment cela ? fit le comte surpris.

– Pardieu ! dit d’Artagnan, vous comprenez bien, mon cher comte, que je ne me suis chargé de la commission que pour que vous en fassiez a votre fantaisie. Vous ne vous attendez pas a ce que je vous fasse écrouer comme cela brutalement, sans réflexion. Si je n’avais pas prévu cela, j’eusse laissé faire M. le capitaine des gardes.

– Ainsi ?… demanda Athos.

– Ainsi, je vous le répete, nous allons ou vous voulez.

– Cher ami, dit Athos en embrassant d’Artagnan, je vous reconnais bien la.

– Dame ! il me semble que c’est tout simple. Le cocher va vous mener a la barriere du Cours-la-Reine ; vous y trouverez un cheval que j’ai ordonné de tenir tout pret, avec ce cheval, vous ferez trois postes tout d’une traite, et, moi, j’aurai soin de ne rentrer chez le roi, pour lui dire que vous etes parti, qu’au moment ou il sera impossible de vous joindre. Pendant ce temps, vous aurez gagné Le Havre, et, du Havre, l’Angleterre, ou vous trouverez la jolie maison que m’a donnée mon ami M. Monck, sans parler de l’hospitalité que le roi Charles ne manquera pas de vous offrir… Eh bien ! que dites-vous de ce projet ?

– Menez-moi a la Bastille, dit Athos en souriant.

– Mauvaise tete ! dit d’Artagnan ; réfléchissez donc.

– Quoi ?

– Que vous n’avez plus vingt ans. Croyez-moi, mon ami, je vous parle d’apres moi. Une prison est mortelle aux gens de notre âge. Non, non, je ne souffrirai pas que vous languissiez en prison. Rien que d’y penser, la tete m’en tourne !

– Ami, répondit Athos, Dieu m’a fait, par bonheur, aussi fort de corps que d’esprit Croyez-moi, je serai fort jusqu’a mon dernier soupir.

– Mais ce n’est pas de la force, mon cher, c’est de la folie.

– Non, d’Artagnan, c’est une raison supreme. Ne croyez pas que je discute le moins du monde avec vous cette question de savoir si vous vous perdriez en me sauvant. J’eusse fait ce que vous faites, si la fuite eut été dans mes convenances. J’eusse donc accepté de vous ce que, sans aucun doute, en pareille circonstance, vous eussiez accepté de moi. Non ! je vous connais trop pour effleurer seulement ce sujet.

– Ah ! si vous me laissiez faire, dit d’Artagnan, comme j’enverrais le roi courir apres vous !

– Il est le roi, cher ami.

– Oh ! cela m’est bien égal ; et, tout roi qu’il est, je lui répondrais parfaitement : « Sire, emprisonnez, exilez, tuez tout en France et en Europe ; ordonnez-moi d’arreter et de poignarder qui vous voudrez, fut-ce Monsieur, votre frere ; mais ne touchez jamais a un des quatre mousquetaires, ou sinon, mordioux !… »

– Cher ami, répondit Athos avec calme, je voudrais vous persuader d’une chose, c’est que je désire etre arreté, c’est que je tiens a une arrestation par dessus tout.

D’Artagnan fit un mouvement d’épaules.

– Que voulez-vous ! continua Athos, c’est ainsi : vous me laisseriez aller, que je reviendrais de moi-meme me constituer prisonnier. Je veux prouver a ce jeune homme que l’éclat de sa couronne étourdit, je veux lui prouver qu’il n’est le premier des hommes qu’a la condition d’en etre le plus généreux et le plus sage. Il me punit, il m’emprisonne, il me torture, soit ! Il abuse, et je veux lui faire savoir ce que c’est qu’un remords, en attendant que Dieu lui apprenne ce que c’est qu’un châtiment.

– Mon ami, répondit d’Artagnan, je sais trop que, lorsque vous avez dit non, c’est non. Je n’insiste plus ; vous voulez aller a la Bastille ?

– Je le veux.

– Allons-y !… A la Bastille ! continua d’Artagnan en s’adressant au cocher.

Et, se rejetant dans le carrosse, il mâcha sa moustache avec un acharnement qui, pour Athos, signifiait une résolution prise ou en train de naître.

Le silence se fit dans le carrosse, qui continua de rouler, mais pas plus vite, pas plus lentement. Athos reprit la main du mousquetaire.

– Vous n’etes point fâché contre moi, d’Artagnan ? dit-il.

– Moi ? Eh ! pardieu ! non. Ce que vous faites par héroisme, vous, je l’eusse fait, moi, par entetement.

– Mais vous etes bien d’avis que Dieu me vengera, n’est-ce pas, d’Artagnan ?

– Et je connais sur la terre des gens qui aideront Dieu, dit le capitaine.


Chapitre CCII – Trois convives étonnés de souper ensemble

 

Le carrosse était arrivé devant la premiere porte de la Bastille. Un factionnaire l’arreta, et d’Artagnan n’eut qu’un mot a dire pour que la consigne fut levée. Le carrosse entra donc.

Tandis que l’on suivait le grand chemin couvert qui conduisait a la cour du Gouvernement, d’Artagnan dont l’oil de lynx voyait tout, meme a travers les murs, s’écria tout a coup :

– Eh ! qu’est-ce que je vois ?

– Bon ! dit tranquillement Athos, qui voyez-vous, mon ami ?

– Regardez donc la-bas !

– Dans la cour ?

– Oui ; vite, dépechez-vous.

– Eh bien ! un carrosse.

– Bien !

– Quelque pauvre prisonnier comme moi qu’on amene.

– Ce serait trop drôle !

– Je ne vous comprends pas.

– Dépechez-vous de regarder encore pour voir celui qui va sortir de ce carrosse.

Justement un second factionnaire venait d’arreter d’Artagnan. Les formalités s’accomplissaient. Athos pouvait voir a cent pas l’homme que son ami lui avait signalé.

Cet homme descendit, en effet, de carrosse a la porte meme du Gouvernement.

– Eh bien ! demanda d’Artagnan, vous le voyez ?

– Oui ; c’est un homme en habit gris.

– Qu’en dites-vous ?

– Je ne sais trop ; c’est, comme je vous le dis, un homme en habit gris qui descend de carrosse : voila tout.

– Athos, je gagerais que c’est lui.

– Qui lui ?

– Aramis.

– Aramis arreté ? Impossible !

– Je ne vous dis pas qu’il est arreté, puisque nous le voyons seul dans son carrosse.

– Alors, que fait-il ici ?

– Oh ! il connaît Baisemeaux, le gouverneur, répliqua le mousquetaire d’un ton sournois. Ma foi ! nous arrivons a temps !

– Pour quoi faire ?

– Pour voir.

– Je regrette fort cette rencontre ; Aramis, en me voyant, va prendre de l’ennui, d’abord de me voir, ensuite d’etre vu.

– Bien raisonné.

– Malheureusement, il n’y a pas de remede quand on rencontre quelqu’un dans la Bastille ; voulut-on reculer pour l’éviter, c’est impossible.

– Je vous dis, Athos, que j’ai mon idée ; il s’agit d’épargner a Aramis l’ennui dont vous parliez.

– Comment faire ?

– Comme je vous dirai, ou, pour mieux m’expliquer, laissez-moi conter la chose a ma façon ; je ne vous recommanderai pas de mentir, cela vous serait impossible.

– Eh bien ! alors ?

– Eh bien ! je mentirai pour deux ; c’est si facile avec la nature et l’habitude du Gascon !

Athos sourit. Le carrosse s’arreta ou s’était arreté celui que nous venons de signaler, sur le seuil du Gouvernement meme.

– C’est entendu ? fit d’Artagnan bas a son ami.

Athos consentit par un geste. Ils monterent l’escalier. Si l’on s’étonne de la facilité avec laquelle ils étaient entrés dans la Bastille, on se souviendra qu’en entrant, c’est-a-dire au plus difficile, d’Artagnan avait annoncé qu’il amenait un prisonnier d’État.

A la troisieme porte, au contraire, c’est-a-dire une fois bien entré, il dit seulement au factionnaire :

– Chez M. de Baisemeaux.

Et tous deux passerent. Ils furent bientôt dans la salle a manger du gouverneur, ou le premier visage qui frappa les yeux de d’Artagnan fut celui d’Aramis, qui était assis côte a côte avec Baisemeaux, et attendait l’arrivée d’un bon repas, dont l’odeur fumait par tout l’appartement.

Si d’Artagnan joua la surprise, Aramis ne la joua pas ; il tressaillit en voyant ses deux amis, et son émotion fut visible.

Cependant Athos et d’Artagnan faisaient leurs compliments, et Baisemeaux, étonné, abasourdi de la présence de ces trois hôtes, commençait mille évolutions autour d’eux.

– Ah ça ! dit Aramis, par quel hasard ?…

– Nous vous le demandons, riposta d’Artagnan.

– Est-ce que nous nous constituons tous prisonniers ? s’écria Aramis avec l’affectation de l’hilarité.

– Eh ! eh ! fit d’Artagnan, il est vrai que les murs sentent la prison en diable. Monsieur de Baisemeaux, vous savez que vous m’avez invité a dîner l’autre jour ?

– Moi ? s’écria Baisemeaux ?

– Ah ça ! mais on dirait que vous tombez des nues. Vous ne vous souvenez pas ?

Baisemeaux pâlit, rougit, regarda Aramis qui le regardait, et finit par balbutier :

– Certes… je suis ravi… mais… sur l’honneur… je ne… Ah ! misérable mémoire !

– Eh ! mais j’ai tort, dit d’Artagnan comme un homme fâché.

– Tort, de quoi ?

– Tort de me souvenir, a ce qu’il paraît.

Baisemeaux se précipita vers lui.

– Ne vous formalisez pas, cher capitaine, dit-il ; je suis la plus pauvre tete du royaume. Sortez-moi de mes pigeons et de leur colombier, je ne vaux pas un soldat de six semaines.

– Enfin, maintenant, vous vous souvenez, dit d’Artagnan avec aplomb.

– Oui, oui, répliqua le gouverneur hésitant, je me souviens.

– C’était chez le roi ; vous me disiez je ne sais quelles histoires sur vos comptes avec MM. Louvieres et Tremblay.

– Ah ! oui, parfaitement !

– Et sur les bontés de M. d’Herblay pour vous.

– Ah ! s’écria Aramis en regardant au blanc des yeux le malheureux gouverneur, vous disiez que vous n’aviez pas de mémoire, monsieur Baisemeaux !

Celui-ci interrompit court le mousquetaire.

– Comment donc ! c’est cela ; vous avez raison. Il me semble que j’y suis encore. Mille millions de pardons ! Mais, notez bien ceci, cher monsieur d’Artagnan, a cette heure comme aux autres, prié ou non prié, vous etes le maître chez moi, vous et monsieur d’Herblay, votre ami, dit-il en se tournant vers Aramis, et Monsieur, ajouta-t-il en saluant Athos.

– J’ai bien pensé a tout cela, répondit d’Artagnan. Voici pourquoi je venais : n’ayant rien a faire ce soir au Palais-Royal, je voulais tâter de votre ordinaire, quand, sur la route, je rencontrai M. le comte.

Athos salua.

– M. le comte, qui quittait Sa Majesté, me remit un ordre qui exige prompte exécution. Nous étions pres d’ici ; j’ai voulu poursuivre, ne fut-ce que pour vous serrer la main et vous présenter Monsieur, dont vous me parlâtes si avantageusement chez le roi, ce meme soir ou…

– Tres bien ! tres bien ! M. le comte de La Fere, n’est-ce pas ?

– Justement.

– M. le comte est le bienvenu.

– Et il dînera avec vous deux, n’est-ce pas ? tandis que moi, pauvre limier, je vais courir pour mon service. Heureux mortels que vous etes, vous autres ! ajouta-t-il en soupirant comme Porthos l’eut pu faire.

– Ainsi, vous partez ? dirent Aramis et Baisemeaux unis dans un meme sentiment de surprise joyeuse.

La nuance fut saisie par d’Artagnan.

– Je vous laisse a ma place, dit-il, un noble et bon convive. Et il frappa doucement sur l’épaule d’Athos, qui, lui aussi, s’étonnait et ne pouvait s’empecher de le témoigner un peu ; nuance qui fut saisie par Aramis seul, M. de Baisemeaux n’étant pas de la force des trois amis.

– Quoi ! nous vous perdons ? reprit le bon gouverneur.

– Je vous demande une heure ou une heure et demie. Je reviendrai pour le dessert.

– Oh ! nous vous attendrons, dit Baisemeaux.

– Ce serait me désobliger.

– Vous reviendriez ? dit Athos d’un air de doute.

– Assurément, dit-il en lui serrant la main confidentiellement.

Et il ajouta plus bas :

– Attendez-moi, Athos ; soyez gai, et surtout ne parlez pas affaires, pour l’amour de Dieu !

Une nouvelle pression de main confirma le comte dans l’obligation de se tenir discret et impénétrable. Baisemeaux reconduisit d’Artagnan jusqu’a la porte.

Aramis, avec force caresses, s’empara d’Athos, résolu de le faire parler ; mais Athos avait toutes les vertus au supreme degré. Quand la nécessité l’exigeait, il eut été le premier orateur du monde, au besoin ; il fut mort avant de dire une syllabe, dans l’occasion.

Ces trois messieurs se placerent donc, dix minutes apres le départ de d’Artagnan, devant une bonne table meublée avec le luxe gastronomique le plus substantiel.

Les grosses pieces, les conserves, les vins les plus variés, apparurent successivement sur cette table servie aux dépens du roi, et sur la dépense de laquelle M. Colbert eut trouvé facilement a s’économiser deux tiers, sans faire maigrir personne a la Bastille.

Baisemeaux fut le seul qui mangeât et qui but résolument. Aramis ne refusa rien et effleura tout ; Athos apres le potage et les trois hors-d’ouvre, ne toucha plus a rien.

La conversation fut ce qu’elle devait etre entre trois hommes si opposés d’humeur et de projets.

Aramis ne cessa de se demander par quelle singuliere rencontre Athos se trouvait chez Baisemeaux lorsque d’Artagnan n’y était plus, et pourquoi d’Artagnan ne s’y trouvait plus quand Athos y était resté. Athos creusa toute la profondeur de cet esprit d’Aramis, qui vivait de subterfuges et d’intrigues, il regarda bien son homme et le flaira occupé de quelque projet important. Puis il se concentra, lui aussi, dans ses propres intérets, en se demandant pourquoi d’Artagnan avait quitté la Bastille si étrangement vite, en laissant la un prisonnier si mal introduit et si mal écroué.

Mais ce n’est pas sur ces personnages que nous arreterons notre examen. Nous les abandonnons a eux-memes, devant les débris des chapons, des perdrix et des poissons mutilés par le couteau généreux de Baisemeaux.

Celui que nous poursuivrons, c’est d’Artagnan, qui, remontant dans le carrosse qui l’avait amené, cria au cocher, a l’oreille :

– Chez le roi, et brulons le pavé !


Chapitre CCIII – Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de la Bastille

 

M. de Saint-Aignan avait fait sa commission aupres de La Valliere, ainsi qu’on l’a vu dans un des précédents chapitres ; mais, quelle que fut son éloquence, il ne persuada point a la jeune fille qu’elle eut un protecteur assez considérable dans le roi, et qu’elle n’avait besoin de personne au monde quand le roi était pour elle.

En effet, au premier mot que le confident prononça de la découverte du fameux secret, Louise, éplorée, jeta les hauts cris et s’abandonna tout entiere a une douleur que le roi n’eut pas trouvée obligeante, si, d’un coin de l’appartement, il eut pu en etre le témoin. De Saint-Aignan, ambassadeur, s’en formalisa comme aurait pu faire son maître, et revint chez le roi annoncer ce qu’il avait vu et entendu. C’est la que nous le retrouvons, fort agité, en présence de Louis, plus agité encore.

– Mais, dit le roi a son courtisan, lorsque celui-ci eut achevé sa narration, qu’a-t-elle conclu ? La verrai-je au moins tout a l’heure avant le souper ? Viendra-t-elle, ou faudra-t-il que je passe chez elle ?

– Je crois, Sire, que, si Votre Majesté désire la voir, il faudra que le roi fasse non seulement les premiers pas, mais tout le chemin.

– Rien pour moi ! Ce Bragelonne lui tient donc bien au cour ? murmura Louis XIV entre ses dents.

– Oh ! Sire, cela n’est pas possible, car c’est vous que Mlle de La Valliere aime, et cela de tout son cour. Mais, vous savez, M. de Bragelonne appartient a cette race sévere qui joue les héros romains.

Le roi sourit faiblement. Il savait a quoi s’en tenir. Athos le quittait.

– Quant a Mlle de La Valliere, continua de Saint-Aignan, elle a été élevée chez Madame douairiere, c’est-a-dire dans la retraite et l’austérité. Ces deux fiancés-la se sont froidement fait de petits serments devant la lune et les étoiles, et, voyez-vous, Sire, aujourd’hui, pour rompre cela c’est le diable !

De Saint-Aignan croyait faire rire encore le roi ; mais bien au contraire, du simple sourire Louis passa au sérieux complet. Il ressentait déja ce que le comte avait promis a d’Artagnan de lui donner : des remords. Il songeait qu’en effet ces deux jeunes gens s’étaient aimés et juré alliance ; que l’un des deux avait tenu parole, et que l’autre était trop probe pour ne pas gémir de s’etre parjuré.

Et, avec le remords, la jalousie aiguillonnait vivement le cour du roi. Il ne prononça plus une parole, et, au lieu d’aller chez sa mere, ou chez la reine, ou chez Madame pour s’égayer un peu et faire rire les dames, ainsi qu’il le disait lui-meme, il se plongea dans le vaste fauteuil ou Louis XIII, son auguste pere, s’était tant ennuyé avec Baradas et Cinq-Mars pendant tant de jours et d’années.

De Saint-Aignan comprit que le roi n’était pas amusable en ce moment-la. Il hasarda la derniere ressource et prononça le nom de Louise. Le roi leva la tete.

– Que fera Votre Majesté ce soir ? Faut-il prévenir Mlle de La Valliere ?

– Dame ! il me semble qu’elle est prévenue, répondit le roi.

– Se promenera-t-on ?

– On sort de se promener, répliqua le roi.

– Eh bien ! Sire ?

– Eh bien ! revons, de Saint-Aignan, revons chacun de notre côté ; quand Mlle de La Valliere aura bien regretté ce qu’elle regrette le remords faisait son ouvre, eh bien ! alors, daignera-t-elle nous donner de ses nouvelles !

– Ah ! Sire, pouvez-vous ainsi méconnaître ce cour dévoué ?

Le roi se leva rouge de dépit ; la jalousie mordait a son tour. De Saint-Aignan commençait a trouver la position difficile, quand la portiere se leva. Le roi fit un brusque mouvement ; sa premiere idée fut qu’il lui arrivait un billet de La Valliere ; mais, a la place d’un messager d’amour, il ne vit que son capitaine des mousquetaires debout et muet dans l’embrasure.

– Monsieur d’Artagnan ! fit-il. Ah !… Eh bien ?

D’Artagnan regarda de Saint-Aignan. Les yeux du roi prirent la meme direction que ceux de son capitaine. Ces regards eussent été clairs pour tout le monde ; a bien plus forte raison le furent-ils pour de Saint-Aignan. Le courtisan salua et sortit. Le roi et d’Artagnan se trouverent seuls.

– Est-ce fait ? demanda le roi.

– Oui, Sire, répondit le capitaine des mousquetaires d’une voix grave, c’est fait.

Le roi ne trouva plus un mot a dire. Cependant l’orgueil lui commandait de n’en pas rester la. Quand un roi a pris une décision, meme injuste, il faut qu’il prouve a tous ceux qui la lui ont vu prendre, et surtout il faut qu’il se prouve a lui-meme qu’il avait raison en la prenant. Il y a un moyen pour cela, un moyen presque infaillible, c’est de chercher des torts a la victime.

Louis, élevé par Mazarin et Anne d’Autriche, savait, mieux qu’aucun prince ne le sut jamais, son métier de roi. Aussi essaya-t-il de le prouver en cette occasion. Apres un moment de silence, pendant lequel il avait fait tout bas les réflexions que nous venons de faire tout haut :

– Qu’a dit le comte ? reprit-il négligemment.

– Mais rien, Sire.

– Cependant, il ne s’est pas laissé arreter sans rien dire ?

– Il a dit qu’il s’attendait a etre arreté, Sire.

Le roi releva la tete avec fierté.

– Je présume que M. le comte de La Fere n’a pas continué son rôle de rebelle ? dit-il.

– D’abord, Sire, qu’appelez-vous rebelle ? demanda tranquillement le mousquetaire. Un rebelle aux yeux du roi, est-ce l’homme qui, non seulement se laisse coffrer a la Bastille, mais qui encore résiste a ceux qui ne veulent pas l’y conduire ?

– Qui ne veulent pas l’y conduire ? s’écria le roi. Qu’entends-je la, capitaine ? Etes-vous fou ?

– Je ne crois pas, Sire.

– Vous parlez de gens qui ne voulaient pas arreter M. de La Fere ?…

– Oui, Sire.

– Et quels sont ces gens-la ?

– Ceux que Votre Majesté en avait chargés, apparemment, dit le mousquetaire.

– Mais c’est vous que j’en avais chargé, s’écria le roi.

– Oui, Sire, c’est moi.

– Et vous dites que, malgré mon ordre, vous aviez l’intention de ne pas arreter l’homme qui m’avait insulté ?

– C’était absolument mon intention, oui, Sire.

– Oh !

– Je lui ai meme proposé de monter sur un cheval que j’avais fait préparer pour lui a la barriere de la Conférence.

– Et dans quel but aviez-vous fait préparer ce cheval ?

– Mais, Sire, pour que M. le comte de La Fere put gagner Le Havre et, de la, l’Angleterre.

– Vous me trahissiez donc, alors, monsieur ? s’écria le roi étincelant de fierté sauvage.

– Parfaitement.

Il n’y avait rien a répondre a des articulations faites sur ce ton. Le roi sentit une si rude résistance, qu’il s’étonna.

– Vous aviez au moins une raison, monsieur d’Artagnan, quand vous agissiez ainsi ? interrogea le roi avec majesté.

– J’ai toujours une raison, Sire.

– Ce n’est pas la raison de l’amitié, au moins, la seule que vous puissiez faire valoir, la seule qui puisse vous excuser, car je vous avais mis bien a l’aise sur ce chapitre.

– Moi, Sire ?

– Ne vous ai-je pas laissé le choix d’arreter ou de ne pas arreter M. le comte de La Fere ?

– Oui, Sire ; mais…

– Mais quoi ? interrompit le roi impatient.

– Mais en me prévenant, Sire, que, si je ne l’arretais pas, votre capitaine des gardes l’arreterait, lui.

– Ne vous faisais-je pas la partie assez belle, du moment ou je ne vous forçais pas la main ?

– A moi, oui, Sire ; a mon ami, non.

– Non ?

– Sans doute, puisque, par moi ou par le capitaine des gardes, mon ami était toujours arreté.

– Et voila votre dévouement, monsieur ? un dévouement qui raisonne, qui choisit ? Vous n’etes pas un soldat, monsieur !

– J’attends que Votre Majesté me dise ce que je suis.

– Eh bien ! vous etes un frondeur !

– Depuis qu’il n’y a plus de Fronde, alors, Sire…

– Mais, si ce que vous dites est vrai…

– Ce que je dis est toujours vrai, Sire.

– Que venez-vous faire ici ? Voyons.

– Je viens ici dire au roi : Sire, M. de La Fere est a la Bastille…

– Ce n’est point votre faute, a ce qu’il paraît.

– C’est vrai, Sire, mais enfin, il y est, et, puisqu’il y est, il est important que Votre Majesté le sache.

– Ah ! monsieur d’Artagnan, vous bravez votre roi !

– Sire…

– Monsieur d’Artagnan, je vous préviens que vous abusez de ma patience.

– Au contraire, Sire.

– Comment, au contraire ?

– Je viens me faire arreter aussi.

– Vous faire arreter, vous ?

– Sans doute. Mon ami va s’ennuyer la-bas, et je viens proposer a Votre Majesté de me permettre de lui faire compagnie ; que Votre Majesté dise un mot, et je m’arrete moi-meme ; je n’aurai pas besoin du capitaine des gardes pour cela, je vous en réponds.

Le roi s’élança vers la table et saisit une plume pour donner l’ordre d’emprisonner d’Artagnan.

– Faites attention que c’est pour toujours, monsieur, s’écria-t-il avec l’accent de la menace.

– J’y compte bien, reprit le mousquetaire ; car lorsqu’une fois vous aurez fait ce beau coup-la, vous n’oserez plus me regarder en face.

Le roi jeta sa plume avec violence.

– Allez-vous-en ! dit-il.

– Oh ! non pas, Sire, s’il plaît a Votre Majesté.

– Comment, non pas ?

– Sire, je venais pour parler doucement au roi ; le roi s’est emporté, c’est un malheur, mais je n’en dirai pas moins au roi ce que j’ai a lui dire.

– Votre démission, monsieur, s’écria le roi !

– Sire, vous savez que ma démission ne me tient pas au cour, puisque, a Blois, le jour ou Votre Majesté a refusé au roi Charles le million que lui a donné mon ami le comte de La Fere, j’ai offert ma démission au roi.

– Eh bien ! alors, faites vite.

– Non, Sire ; car ce n’est point de ma démission qu’il s’agit ici ; Votre Majesté avait pris la plume pour m’envoyer a la Bastille, pourquoi change-t elle d’avis ?

– D’Artagnan ! tete gasconne ! qui est le roi de vous ou de moi ! Voyons.

– C’est vous, Sire, malheureusement.

– Comment, malheureusement ?

– Oui, Sire ; car, si c’était moi…

– Si c’était vous, vous approuveriez la rébellion de M. d’Artagnan, n’est-ce pas ?

– Oui, certes !

– En vérité ?

Et le roi haussa les épaules.

– Et je dirais a mon capitaine des mousquetaires, continua d’Artagnan, je lui dirais en le regardant avec des yeux humains et non avec des charbons enflammés, je lui dirais : « Monsieur d’Artagnan, j’ai oublié que je suis le roi. Je suis descendu de mon trône pour outrager un gentilhomme. »

– Monsieur, s’écria le roi, croyez-vous que c’est excuser votre ami que de surpasser son insolence ?

– Oh ! Sire, j’irai bien plus loin que lui, dit d’Artagnan, et ce sera votre faute. Je vous dirai, ce qu’il ne vous a pas dit, lui, l’homme de toutes les délicatesses ; je vous dirai : Sire, vous avez sacrifié son fils, et il défendait son fils ; vous l’avez sacrifié lui-meme ; il vous parlait au nom de l’honneur, de la religion et de la vertu, vous l’avez repoussé, chassé, emprisonné. Moi, je serai plus dur que lui, Sire ; et je vous dirai : Sire, choisissez ! Voulez-vous des amis ou des valets ? des soldats ou des danseurs a révérences ? des grands hommes ou des polichinelles ? Voulez-vous qu’on vous serve ou voulez-vous qu’on plie ! voulez-vous qu’on vous aime ou voulez-vous qu’on ait peur de vous ? Si vous préférez la bassesse, l’intrigue, la couardise, oh ! dites-le, Sire ; nous partirons, nous autres, qui sommes les seuls restes, je dirai plus, les seuls modeles de la vaillance d’autrefois ; nous qui avons servi et dépassé peut-etre en courage, en mérite, des hommes déja grands dans la postérité. Choisissez, Sire, et hâtez-vous. Ce qui vous reste de grands seigneurs, gardez-le ; vous aurez toujours assez de courtisans. Hâtez-vous, et envoyez-moi a la Bastille avec mon ami ; car, si vous n’avez pas su écouter le comte de La Fere, c’est-a-dire la voix la plus douce et la plus noble de l’honneur ; si vous ne savez pas entendre d’Artagnan, c’est-a-dire la plus franche et la plus rude voix de la sincérité, vous etes un mauvais roi, et demain, vous serez un pauvre roi. Or, les mauvais rois, on les abhorre ; les pauvres rois, on les chasse. Voila ce que j’avais a vous dire, Sire ; vous avez eu tort de me pousser jusque-la.

Le roi se renversa froid et livide sur son fauteuil : il était évident que la foudre tombée a ses pieds ne l’eut pas étonné davantage ; on eut cru que le souffle lui manquait et qu’il allait expirer. Cette rude voix de la sincérité, comme l’appelait d’Artagnan, lui avait traversé le cour, pareille a une lame.

D’Artagnan avait dit tout ce qu’il avait a dire. Comprenant la colere du roi, il tira son épée, et, s’approchant respectueusement de Louis XIV, il la posa sur la table.

Mais le roi, d’un geste furieux, repoussa l’épée, qui tomba a terre et roula aux pieds de d’Artagnan.

Si maître que le mousquetaire fut de lui, il pâlit a son tour, et frémissant d’indignation :

– Un roi, dit-il, peut disgracier un soldat ; il peut l’exiler, il peut le condamner a mort ; mais, fut-il cent fois roi, il n’a jamais le droit de l’insulter en déshonorant son épée. Sire, un roi de France n’a jamais repoussé avec mépris l’épée d’un homme tel que moi. Cette épée souillée, songez-y, Sire, elle n’a plus désormais d’autre fourreau que mon cour ou le vôtre. Je choisis le mien, Sire, remerciez-en Dieu et ma patience !

Puis se précipitant sur son épée :

– Que mon sang retombe sur votre tete, Sire ! s’écria-t-il.

Et, d’un geste rapide, appuyant la poignée de l’épée au parquet, il en dirigea la pointe sur sa poitrine.

Le roi s’élança d’un mouvement encore plus rapide que celui de d’Artagnan, jetant le bras droit au cou du mousquetaire, et, de la main gauche, saisissant par le milieu la lame de l’épée, qu’il remit silencieusement au fourreau.

D’Artagnan, roide, pâle et frémissant encore, laissa, sans l’aider, faire le roi jusqu’au bout.

Alors, Louis, attendri, revenant a la table, prit la plume, écrivit quelques lignes, les signa, et étendit la main vers d’Artagnan.

– Qu’est-ce que ce papier, Sire ? demanda le capitaine.

– L’ordre donné a M. d’Artagnan d’élargir a l’instant meme M. le comte de La Fere.

D’Artagnan saisit la main royale et la baisa ; puis il plia l’ordre, le passa sous son buffle et sortit.

Ni le roi ni le capitaine n’avaient articulé une syllabe.

– Ô cour humain ! boussole des rois ! murmura Louis resté seul, quand donc saurai-je lire dans tes replis comme dans les feuilles d’un livre ? Non, je ne suis pas un mauvais roi ; non, je ne suis pas un pauvre roi ; mais je suis encore un enfant.


Chapitre CCIV – Rivaux politiques

 

D’Artagnan avait promis a M. de Baisemeaux d’etre de retour au dessert, d’Artagnan tint parole. On en était aux vins fins et aux liqueurs, dont la cave du gouverneur avait la réputation d’etre admirablement garnie, lorsque les éperons du capitaine des mousquetaires retentirent dans le corridor et que lui-meme parut sur le seuil.

Athos et Aramis avaient joué serré. Aussi, aucun des deux n’avait pénétré l’autre. On avait soupé, causé beaucoup de la Bastille, du dernier voyage de Fontainebleau, de la future fete que M. Fouquet devait donner a Vaux. Les généralités avaient été prodiguées, et nul, hormis de Baisemeaux, n’avait effleuré les choses particulieres.

D’Artagnan tomba au milieu de la conversation, encore pâle et ému de sa conversation avec le roi De Baisemeaux s’empressa d’approcher une chaise. D’Artagnan accepta un verre plein et le laissa vide. Athos et Aramis remarquerent tous deux cette émotion de d’Artagnan. Quant a de Baisemeaux, il ne vit rien que le capitaine des mousquetaires de Sa Majesté auquel il se hâta de faire fete. Approcher le roi, c’était avoir tous droits aux égards de M. de Baisemeaux. Seulement, quoique Aramis eut remarqué cette émotion, il n’en pouvait deviner la cause. Athos seul croyait l’avoir pénétrée. Pour lui, le retour de d’Artagnan et surtout le bouleversement de l’homme impassible signifiaient : « Je viens de demander au roi quelque chose que le roi m’a refusé. » Bien convaincu qu’il était dans le vrai, Athos sourit, se leva de table et fit un signe a d’Artagnan, comme pour lui rappeler qu’ils avaient autre chose a faire que de souper ensemble.

D’Artagnan comprit et répondit par un autre signe. Aramis et Baisemeaux, voyant ce dialogue muet, interrogeaient du regard. Athos crut que c’était a lui de donner l’explication de ce qui se passait.

– La vérité, mes amis, dit le comte de La Fere avec un sourire, c’est que vous, Aramis, vous venez de souper avec un criminel d’État, et vous, monsieur de Baisemeaux, avec votre prisonnier.

Baisemeaux poussa une exclamation de surprise et presque de joie. Ce cher M. de Baisemeaux avait l’amour-propre de sa forteresse. A part le profit, plus il avait de prisonniers, plus il était heureux ; plus ces prisonniers étaient grands, plus il était fier.

Quant a Aramis, prenant une figure de circonstance :

– Oh ! cher Athos, dit-il, pardonnez-moi, mais, je me doutais presque de ce qui arrive. Quelque incartade de Raoul ou de La Valliere, n’est-ce pas ?

– Hélas ! fit Baisemeaux.

– Et, continua Aramis, vous, en grand seigneur que vous etes, oubliant qu’il n’y a plus que des courtisans, vous avez été trouver le roi et vous lui avez dit son fait ?

– Vous avez deviné, mon ami.

– De sorte, dit de Baisemeaux, tremblant d’avoir soupé si familierement avec un homme tombé dans la disgrâce de Sa Majesté ; de sorte, monsieur le comte ?…

– De sorte, mon cher gouverneur, dit Athos, que mon ami M. d’Artagnan va vous communiquer ce papier qui passe par l’ouverture de son buffle, et qui n’est autre, certainement, que mon ordre d’écrou.

De Baisemeaux tendit la main avec sa souplesse d’habitude.

D’Artagnan tira, en effet, deux papiers de sa poitrine, et en présenta un au gouverneur. Baisemeaux déplia le papier et lut a demi-voix, tout en regardant Athos par-dessus le papier, en s’interrompant :

– « Ordre de détenir dans mon château de la Bastille… » Tres bien… « Dans mon château de la Bastille… M. le comte de La Fere. » oh ! monsieur, que c’est pour moi un douloureux honneur de vous posséder !

– Vous aurez un patient prisonnier, monsieur dit Athos de sa voix suave et calme.

– Et un prisonnier qui ne restera pas un mois chez vous, mon cher gouverneur, dit Aramis, tandis que de Baisemeaux, l’ordre a la main, transcrivait sur son registre d’écrou la volonté royale.

– Pas meme un jour, ou plutôt, pas meme une nuit, dit d’Artagnan en exhibant le second ordre du roi ; car maintenant, cher monsieur de Baisemeaux, il vous faudra transcrire aussi cet ordre de mettre immédiatement le comte en liberté.

– Ah ! fit Aramis, c’est de la besogne que vous m’épargnez, d’Artagnan.

Et il serra d’une façon significative la main du mousquetaire en meme temps que celle d’Athos.

– Eh quoi ! dit ce dernier avec étonnement, le roi me donne la liberté ?

– Lisez, cher ami, repartit d’Artagnan.

Athos prit l’ordre et lut.

– C’est vrai, dit-il.

– En seriez-vous fâché ? demanda d’Artagnan.

– Oh ! non, au contraire. Je ne veux pas de mal au roi, et le plus grand mal qu’on puisse souhaiter aux rois, c’est qu’ils commettent une injustice. Mais vous avez eu du mal, n’est-ce pas ? oh ! avouez-le mon ami.

– Moi ? Pas du tout ! fit en riant le mousquetaire. Le roi fait tout ce que je veux.

Aramis regarda d’Artagnan et vit bien qu’il mentait.

Mais Baisemeaux ne regarda rien que d’Artagnan, tant il était saisi d’une admiration profonde pour cet homme qui faisait faire au roi tout ce qu’il voulait.

– Et le roi exile Athos ? demanda Aramis.

– Non, pas précisément ; le roi ne s’est pas meme expliqué la-dessus, reprit d’Artagnan ; mais je crois que le comte n’a rien de mieux a faire, a moins qu’il ne tienne a remercier le roi…

– Non, en vérité, répondit en souriant Athos.

– Eh bien ! je crois que le comte n’a rien de mieux a faire, reprit d’Artagnan, que de se retirer dans son château. Au reste, mon cher Athos, parlez, demandez ; si une résidence vous est plus agréable que l’autre, je me fais fort de vous faire obtenir celle-la.

– Non, merci, dit Athos ; rien ne peut m’etre plus agréable, cher ami, que de retourner dans ma solitude, sous mes grands arbres, au bord de la Loire. Si Dieu est le supreme médecin des maux de l’âme, la nature est le souverain remede. Ainsi, monsieur, continua Athos en se retournant vers Baisemeaux, me voila donc libre ?

– Oui, monsieur le comte, je le crois, je l’espere, du moins, dit le gouverneur en tournant et retournant les deux papiers, a moins, toutefois, que M. d’Artagnan n’ait un troisieme ordre.

– Non, cher monsieur de Baisemeaux, non, dit le mousquetaire, il faut vous en tenir au second et nous arreter la.

– Ah ! monsieur le comte, dit Baisemeaux s’adressant a Athos, vous ne savez pas ce que vous perdez ! Je vous eusse mis a trente livres, comme les généraux ; que dis-je ! a cinquante livres, comme les princes, et vous eussiez soupé tous les soirs comme vous avez soupé ce soir.

– Permettez-moi, monsieur, dit Athos, de préférer ma médiocrité.

Puis, se retournant vers d’Artagnan :

– Partons, mon ami, dit-il.

– Partons, dit d’Artagnan.

– Est-ce que j’aurai cette joie, demanda Athos, de vous posséder pour compagnon, mon ami ?

– Jusqu’a la porte seulement, tres cher, répondit d’Artagnan ; apres quoi, je vous dirai ce que j’ai dit au roi : « Je suis de service. »

– Et vous, mon cher Aramis, dit Athos en souriant m’accompagnez-vous ? La Fere est sur la route de Vannes.

– Moi, mon ami, dit le prélat, j’ai rendez-vous ce soir a Paris, et je ne saurais m’éloigner sans faire souffrir de graves intérets.

– Alors, mon cher ami, dit Athos, permettez-moi que je vous embrasse, et que je parte. Mon cher monsieur Baisemeaux, grand merci de votre bonne volonté, et surtout de l’échantillon que vous m’avez donné de l’ordinaire de la Bastille.

Et, apres avoir embrassé Aramis et serré la main a M. de Baisemeaux ; apres avoir reçu les souhaits de bon voyage de tous deux, Athos partit avec d’Artagnan.

Tandis que le dénouement de la scene du Palais-Royal s’accomplissait a la Bastille, disons ce qui se passait chez Athos et chez Bragelonne.

Grimaud, comme nous l’avons vu, avait accompagné son maître a Paris ; comme nous l’avons dit, il avait assisté a la sortie d’Athos ; il avait vu d’Artagnan mordre ses moustaches ; il avait vu son maître monter en carrosse ; il avait interrogé l’une et l’autre physionomie, et il les connaissait toutes deux depuis assez longtemps pour avoir compris, a travers le masque de leur impassibilité, qu’il se passait de graves événements.

Une fois Athos parti, il se mit a réfléchir. Alors il se rappela l’étrange façon dont Athos lui avait dit adieu, l’embarras imperceptible pour tout autre que pour lui de ce maître aux idées si nettes, a la volonté si droite. Il savait qu’Athos n’avait rien emporté que ce qu’il avait sur lui, et, cependant, il croyait voir qu’Athos ne partait pas pour une heure, pas meme pour un jour. Il y avait une longue absence dans la façon dont Athos, en quittant Grimaud, avait prononcé le mot adieu.

Tout cela lui revenait a l’esprit avec tous ses sentiments d’affection profonde pour Athos, avec cette horreur du vide et de la solitude qui toujours occupe l’imagination des gens qui aiment ; tout cela, disons-nous, rendit l’honnete Grimaud fort triste et surtout fort inquiet.

Sans se rendre compte de ce qu’il faisait depuis le départ de son maître, il errait par tout l’appartement, cherchant, pour ainsi dire, les traces de son maître, semblable, en cela, tout ce qui est bon se ressemble, au chien, qui n’a pas d’inquiétude sur son maître absent, mais qui a de l’ennui. Seulement, comme a l’instinct de l’animal Grimaud joignait la raison de l’homme, Grimaud avait a la fois de l’ennui et de l’inquiétude.

N’ayant trouvé aucun indice qui put le guider, n’ayant rien vu ou rien découvert qui eut fixé ses doutes, Grimaud se mit a imaginer ce qui pouvait etre arrivé. Or, l’imagination est la ressource ou plutôt le supplice des bons cours. En effet, jamais il n’arrive qu’un bon cour se représente son ami heureux ou allegre. Jamais le pigeon qui voyage n’inspire autre chose que la terreur au pigeon resté au logis.

Grimaud passa donc de l’inquiétude a la terreur. Il récapitula tout ce qui s’était passé : la lettre de d’Artagnan a Athos, lettre a la suite de laquelle Athos avait paru si chagrin ; puis la visite de Raoul a Athos, visite a la suite de laquelle Athos avait demandé ses ordres et son habit de cérémonie ; puis cette entrevue avec le roi, entrevue a la suite de laquelle Athos était rentré si sombre ; puis cette explication entre le pere et le fils, explication a la suite de laquelle Athos avait si tristement embrassé Raoul, tandis que Raoul s’en allait si tristement chez lui ; enfin l’arrivée de d’Artagnan mordant sa moustache, arrivée a la suite de laquelle M. le comte de La Fere était monté en carrosse avec d’Artagnan. Tout cela composait un drame en cinq actes fort clair, surtout pour un analyste de la force de Grimaud.

Et d’abord Grimaud eut recours aux grands moyens ; il alla chercher dans le justaucorps laissé par son maître la lettre de M. d’Artagnan. Cette lettre s’y trouvait encore, et voici ce qu’elle contenait :

« Cher ami, Raoul est venu me demander des renseignements sur la conduite de Mlle de La Valliere durant le séjour de notre jeune ami a Londres. Moi, je suis un pauvre capitaine de mousquetaires dont les oreilles sont rebattues tout le jour des propos de caserne et de ruelle. Si j’avais dit a Raoul ce que je crois savoir, le pauvre garçon en fut mort ; mais, moi qui suis au service du roi, je ne puis raconter les affaires du roi. Si le cour vous en dit, marchez ! La chose vous regarde plus que moi et presque autant que Raoul. »

Grimaud s’arracha une demi-pincée de cheveux. Il eut fait mieux si sa chevelure eut été plus abondante.

– Voila, dit-il, le noud de l’énigme. La jeune fille a fait des siennes. Ce qu’on dit d’elle et du roi est vrai. Notre jeune maître est trompé. Il doit le savoir. M. le comte a été trouver le roi et lui a dit son fait. Et puis le roi a envoyé M. d’Artagnan pour arranger l’affaire. Ah ! mon Dieu, continua Grimaud, M. le comte est rentré sans son épée.

Cette découverte fit monter la sueur au front du brave homme. Il ne s’arreta pas plus longtemps a conjecturer, il enfonça son chapeau sur la tete et courut au logis de Raoul.

Apres la sortie de Louise, Raoul avait dompté sa douleur, sinon son amour, et, forcé de regarder en avant dans cette route périlleuse ou l’entraînaient la folie et la rébellion, il avait vu du premier coup d’oil son pere en butte a la résistance royale, puisque Athos s’était d’abord offert a cette résistance.

En ce moment de lucidité toute sympathique, le malheureux jeune homme se rappela justement les signes mystérieux d’Athos, la visite inattendue de d’Artagnan, et le résultat de tout ce conflit entre un prince et un sujet apparut a ses yeux épouvantés.

D’Artagnan en service, c’est-a-dire cloué a son poste, ne venait certes pas chez Athos pour le plaisir de voir Athos. Il venait pour lui dire quelque chose. Ce quelque chose, en d’aussi pénibles conjonctures, était un malheur ou un danger. Raoul frémit d’avoir été égoiste, d’avoir oublié son pere pour son amour, d’avoir, en un mot, cherché la reverie ou la jouissance du désespoir, alors qu’il s’agissait peut-etre de repousser l’attaque imminente dirigée contre Athos.

Ce sentiment le fit bondir. Il ceignit son épée et courut d’abord a la demeure de son pere. En chemin, il se heurta contre Grimaud, qui, parti du pôle opposé, s’élançait avec la meme ardeur a la recherche de la vérité. Ces deux hommes s’étreignirent l’un et l’autre ; ils en étaient l’un et l’autre au meme point de la parabole décrite par leur imagination.

– Grimaud ! s’écria Raoul.

– Monsieur Raoul ! s’écria Grimaud.

– M. le comte va bien ?

– Tu l’as vu ?

– Non ; ou est-il ?

– Je le cherche.

– Et M. d’Artagnan ?

– Sorti avec lui.

– Quand ?

– Dix minutes apres votre départ.

– Comment sont-ils sortis ?

– En carrosse.

– Ou vont-ils ?

– Je ne sais.

– Mon pere a pris de l’argent ?

– Non.

– Une épée ?

– Non.

– Grimaud !

– Monsieur Raoul !

– J’ai idée que M. d’Artagnan venait pour…

– Pour arreter M. le comte, n’est-ce pas ?

– Oui, Grimaud.

– Je l’aurais juré !

– Quel chemin ont-ils pris ?

– Le chemin des quais.

– La Bastille ?

– Ah ! mon Dieu, oui.

– Vite, courons !

– Oui, courons !

– Mais ou cela ? dit soudain Raoul avec accablement.

– Passons chez M. d’Artagnan ; nous saurons peut-etre quelque chose.

– Non ; si l’on s’est caché de moi chez mon pere, on s’en cachera partout. Allons chez… Oh ! mon Dieu ! mais je suis fou aujourd’hui, mon bon Grimaud.

– Quoi donc ?

– J’ai oublié M. du Vallon.

– M. Porthos ?

– Qui m’attend toujours ! Hélas ! je te le disais, je suis fou.

– Qui vous attend, ou cela ?

– Aux Minimes de Vincennes !

– Ah ! mon Dieu ! Heureusement, c’est du côté de la Bastille !

– Allons, vite !

– Monsieur, je vais faire seller les chevaux.

– Oui, mon ami, va.


Chapitre CCV – Ou Porthos est convaincu sans avoir compris

 

Ce digne Porthos, fidele a toutes les lois de la chevalerie antique, s’était décidé a attendre M. de Saint-Aignan jusqu’au coucher du soleil. Et, comme de Saint-Aignan ne devait pas venir, comme Raoul avait oublié d’en prévenir son second, comme la faction commençait a etre des plus longues et des plus pénibles, Porthos s’était fait apporter par le garde d’une porte quelques bouteilles de bon vin et un quartier de viande, afin d’avoir au moins la distraction de tirer de temps en temps un bouchon et une bouchée. Il en était aux dernieres extrémités, c’est-a-dire aux dernieres miettes, lorsque Raoul arriva escorté de Grimaud, et tous deux poussant a toute bride.

Quand Porthos vit sur le chemin ces deux cavaliers si pressés, il ne douta plus que ce ne fussent ses hommes, et, se levant aussitôt de l’herbe sur laquelle il s’était mollement assis, il commença par déraidir ses genoux et ses poignets, en disant :

– Ce que c’est que d’avoir de belles habitudes ! Ce drôle a fini par venir. Si je me fusse retiré, il ne trouvait personne et prenait avantage.

Puis il se campa sur une hanche avec une martiale attitude, et fit ressortir par un puissant tour de reins la cambrure de sa taille gigantesque. Mais, au lieu de Saint-Aignan, il ne vit que Raoul, lequel, avec des gestes désespérés, l’aborda en criant :

– Ah ! cher ami ; ah ! pardon ; ah ! que je suis malheureux !

– Raoul ! fit Porthos tout surpris.

– Vous m’en vouliez ? s’écria Raoul en venant embrasser Porthos.

– Moi ? et de quoi ?

– De vous avoir ainsi oublié. Mais, voyez-vous, j’ai la tete perdue.

– Ah bah !

– Si vous saviez, mon ami ?

– Vous l’avez tué ?

– Qui ?

– De Saint-Aignan.

– Hélas ! il s’agit bien de Saint-Aignan.

– Qu’y a-t-il encore ?

– Il y a que M. le comte de La Fere doit etre arreté a l’heure qu’il est.

Porthos fit un mouvement qui eut renversé une muraille.

– Arreté !… Par qui ?

– Par d’Artagnan !

– C’est impossible, dit Porthos.

– C’est cependant la vérité, répliqua Raoul.

Porthos se tourna du côté de Grimaud en homme qui a besoin d’une seconde affirmation. Grimaud fit un signe de tete.

– Et ou l’a-t-on mené ? demanda Porthos.

– Probablement a la Bastille.

– Qui vous le fait croire ?

– En chemin, nous avons questionné des gens qui ont vu passer le carrosse, et d’autres encore qui l’ont vu entrer a la Bastille.

– Oh ! oh ! murmura Porthos, et il fit deux pas.

– Que décidez-vous ? demanda Raoul.

– Moi ? Rien. Seulement, je ne veux pas qu’Athos reste a la Bastille.

Raoul s’approcha du digne Porthos.

– Savez-vous que c’est par ordre du roi que l’arrestation s’est faite ?

Porthos regarda le jeune homme comme pour lui dire : « Qu’est-ce que cela me fait, a moi ? » Ce muet langage parut si éloquent a Raoul, qu’il n’en demanda pas davantage. Il remonta a cheval. Déja Porthos, aidé de Grimaud, en avait fait autant.

– Dressons notre plan, dit Raoul.

– Oui, répliqua Porthos, notre plan, c’est cela, dressons-le.

Raoul poussa un grand soupir et s’arreta soudain.

– Qu’avez-vous ? demanda Porthos ; une faiblesse ?

– Non, l’impuissance ! Avons-nous la prétention, a trois, d’aller prendre la Bastille ?

– Ah ! si d’Artagnan était la, répondit Porthos, je ne dis pas.

Raoul fut saisi d’admiration a la vue de cette confiance héroique a force d’etre naive. C’étaient donc bien la ces hommes célebres qui, a trois ou quatre, abordaient des armées ou attaquaient des châteaux ! Ces hommes qui avaient épouvanté la mort, et qui survivant a tout un siecle en débris, étaient plus forts encore que les plus robustes d’entre les jeunes.

– Monsieur, dit-il a Porthos, vous venez de me faire naître une idée : il faut absolument voir M. d’Artagnan.

– Sans doute.

– Il doit etre rentré chez lui, apres avoir conduit mon pere a la Bastille.

– Informons-nous d’abord a la Bastille, dit Grimaud, qui parlait peu, mais bien.

En effet, ils se hâterent d’arriver devant la forteresse. Un de ces hasards, comme Dieu les donne aux gens de grande volonté, fit que Grimaud aperçut tout a coup le carrosse qui tournait la grande porte du pont-levis. C’était au moment ou d’Artagnan, comme on l’a vu, revenait de chez le roi.

En vain Raoul poussa-t-il son cheval pour joindre le carrosse et voir quelles personnes étaient dedans. Les chevaux étaient déja arretés de l’autre côté de cette grande porte, qui se referma, tandis qu’un garde française en faction heurta du mousquet le nez du cheval de Raoul.

Celui-ci fit volte-face, trop heureux de savoir a quoi s’en tenir sur la présence de ce carrosse qui avait renfermé son pere.

– Nous le tenons, dit Grimaud.

– En attendant un peu, nous sommes surs qu’il sortira, n’est-ce pas, mon ami ?

– A moins que d’Artagnan aussi ne soit prisonnier répliqua Porthos ; auquel cas tout est perdu.

Raoul ne répondit rien. Tout était admissible. Il donna le conseil a Grimaud de conduire les chevaux dans la petite rue Jean-Beausire, afin d’éveiller moins de soupçons, et lui-meme, avec sa vue perçante, il guetta la sortie de d’Artagnan ou celle du carrosse.

C’était le bon parti. En effet, vingt minutes ne s’étaient pas écoulées, que la porte se rouvrit et que le carrosse reparut. Un éblouissement empecha Raoul de distinguer quelles figures occupaient cette voiture. Grimaud jura qu’il avait vu deux personnes, et que son maître était une des deux. Porthos regardait tour a tour Raoul et Grimaud, espérant comprendre leur idée.

– Il est évident, dit Grimaud, que, si M. le comte est dans ce carrosse, c’est qu’on le met en liberté, ou qu’on le mene a une autre prison.

– Nous l’allons bien voir par le chemin qu’il prendra, dit Porthos.

– Si on le met en liberté, dit Grimaud, on le conduira chez lui.

– C’est vrai, dit Porthos.

– Le carrosse n’en prend pas le chemin, dit Raoul.

Et, en effet, les chevaux venaient de disparaître dans le faubourg Saint Antoine.

– Courons, dit Porthos ; nous attaquerons le carrosse sur la route, et nous dirons a Athos de fuir.

– Rébellion ! murmura Raoul.

Porthos lança a Raoul un second regard, digne pendant du premier. Raoul n’y répondit qu’en serrant les flancs de son cheval.

Peu d’instants apres, les trois cavaliers avaient rattrapé le carrosse et le suivaient de si pres, que l’haleine des chevaux humectait la caisse de la voiture.

D’Artagnan, dont les sens veillaient toujours, entendit le trot des chevaux. C’était au moment ou Raoul disait a Porthos de dépasser le carrosse, pour voir quelle était la personne qui accompagnait Athos. Porthos obéit, mais il ne put rien voir ; les mantelets étaient baissés.

La colere et l’impatience gagnaient Raoul. Il venait de remarquer ce mystere de la part des compagnons d’Athos, et il se décidait aux extrémités.

D’un autre côté, d’Artagnan avait parfaitement reconnu Porthos ; il avait, sous le cuir des mantelets, reconnu également Raoul, et communiqué au comte le résultat de son observation. Ils voulaient voir si Raoul et Porthos pousseraient les choses au dernier degré.

Cela ne manqua pas. Raoul, le pistolet au poing, fondit sur le premier cheval du carrosse en commandant au cocher d’arreter.

Porthos saisit le cocher et l’enleva de dessus son siege.

Grimaud tenait déja la portiere du carrosse arreté.

Raoul ouvrit ses bras en criant :

– Monsieur le comte ! monsieur le comte !

– Eh bien ! c’est vous, Raoul ? dit Athos ivre de joie.

– Pas mal ! ajouta d’Artagnan avec un éclat de rire.

Et tous deux embrasserent le jeune homme et Porthos, qui s’étaient emparés d’eux.

– Mon brave Porthos, excellent ami ! s’écria Athos ; toujours vous !

– Il a encore vingt ans ! dit d’Artagnan. Bravo, Porthos !

– Dame ! répondit Porthos un peu confus, nous avons cru que l’on vous arretait.

– Tandis que, reprit Athos, il ne s’agissait que d’une promenade dans le carrosse de M. d’Artagnan.

– Nous vous suivons depuis la Bastille, répliqua Raoul avec un ton de soupçon et de reproche.

– Ou nous étions allés souper avec ce bon M. de Baisemeaux. Vous rappelez-vous Baisemeaux, Porthos ?

– Pardieu ! tres bien.

– Et nous y avons vu Aramis.

– A la Bastille ?

– A souper.

– Ah ! s’écria Porthos en respirant.

– Il nous a dit mille choses pour vous.

– Merci !

– Ou va Monsieur le comte ? demanda Grimaud que son maître avait déja récompensé par un sourire.

– Nous allons a Blois, chez nous.

– Comme cela ?… tout droit ?

– Tout droit.

– Sans bagages ?

– Oh ! mon Dieu ! Raoul eut été chargé de m’expédier les miens ou de me les apporter en revenant chez moi s’il y revient.

– Si rien ne l’arrete plus a Paris, dit d’Artagnan avec un regard ferme et tranchant comme l’acier douloureux comme lui, car il rouvrit les blessures du pauvre jeune homme, il fera bien de vous suivre Athos.

– Rien ne m’arrete plus a Paris, dit Raoul.

– Nous partons, alors, répliqua sur-le-champ Athos.

– Et M. d’Artagnan ?

– Oh ! moi, j’accompagnais Athos jusqu’a la barriere seulement, et je reviens avec Porthos.

– Tres bien, dit celui-ci.

– Venez, mon fils, ajouta le comte en passant doucement le bras autour du cou de Raoul pour l’attirer dans le carrosse, et en l’embrassant encore. Grimaud, poursuivit le comte, tu vas retourner doucement a Paris avec ton cheval et celui de M. du Vallon ; car, Raoul et moi, nous montons a cheval ici, et laissons le carrosse a ces deux messieurs pour rentrer dans Paris ; puis, une fois au logis, tu prendras mes hardes, mes lettres, et tu expédieras le tout chez nous.

– Mais, fit observer Raoul, qui cherchait a faire parler le comte, quand vous reviendrez a Paris, il ne vous restera ni linge ni effets ; ce sera bien incommode.

– Je pense que, d’ici a bien longtemps, Raoul, je ne retournerai a Paris. Le dernier séjour que nous y fîmes ne m’a pas encouragé a en faire d’autres.

Raoul baissa la tete et ne dit plus un mot.

Athos descendit du carrosse, et monta le cheval qui avait amené Porthos et qui sembla fort heureux de l’échange.

On s’était embrassé, on s’était serré les mains, on s’était donné mille témoignages d’éternelle amitié. Porthos avait promis de passer un mois chez Athos a son premier loisir. D’Artagnan promit de mettre a profit son premier congé ; puis, ayant embrassé Raoul pour la derniere fois :

– Mon enfant, dit-il, je t’écrirai.

Il y avait tout dans ces mots de d’Artagnan, qui n’écrivait jamais. Raoul fut touché jusqu’aux larmes. Il s’arracha des mains du mousquetaire et partit.

D’Artagnan rejoignit Porthos dans le carrosse.

– Eh bien ! dit-il, cher ami, en voila une journée !

– Mais, oui, répliqua Porthos.

– Vous devez etre éreinté ?

– Pas trop. Cependant je me coucherai de bonne heure, afin d’etre pret demain.

– Et pourquoi cela ?

– Pardieu ! pour finir ce que j’ai commencé.

– Vous me faites frémir, mon ami ; je vous vois tout effarouché. Que diable avez-vous commencé qui ne soit pas fini ?

– Écoutez donc, Raoul ne s’est pas battu. Il faut que je me batte, moi !

– Avec qui ?… avec le roi ?

– Comment, avec le roi ? dit Porthos stupéfait.

– Mais oui, grand enfant, avec le roi !

– Je vous assure que c’est avec M. de Saint-Aignan.

– Voila ce que je voulais vous dire. En vous battant avec ce gentilhomme, c’est contre le roi que vous tirez l’épée.

– Ah ! fit Porthos en écarquillant les yeux, vous en etes sur ?

– Pardieu !

– Eh bien ! comment arranger cela, alors ?

– Nous allons tâcher de faire un bon souper, Porthos. La table du capitaine des mousquetaires est agréable. Vous y verrez le beau de Saint-Aignan, et vous boirez a sa santé.

– Moi ? s’écria Porthos avec horreur.

– Comment ! dit d’Artagnan, vous refusez de boire a la santé du roi ?

– Mais, corbouf ! je ne vous parle pas du roi ; je vous parle de M. de Saint-Aignan.

– Mais puisque je vous répete que c’est la meme chose.

– Ah !… tres bien, alors, dit Porthos vaincu.

– Vous comprenez, n’est-ce pas ?

– Non, dit Porthos ; mais c’est égal.

– Oui, c’est égal, répliqua d’Artagnan ; allons souper, Porthos.