Le Vicomte de Bragelonne - Tome III - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1850

Le Vicomte de Bragelonne - Tome III darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka Le Vicomte de Bragelonne - Tome III - Alexandre Dumas

La fin de la trilogie des Mousquetaires, consacrée au début du regne de Louis XIV, qui voit Colbert combattre Fouquet, Aramis, devenu général des Jésuites, comploter, et d'Artagnan devenir maréchal de France, puis succomber.

Opinie o ebooku Le Vicomte de Bragelonne - Tome III - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Le Vicomte de Bragelonne - Tome III - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre CXXXII – Psychologie royale
Chapitre CXXXIII – Ce que n'avaient prévu ni naiade ni dryade
Chapitre CXXXIV – Le nouveau général des jésuites
Chapitre CXXXV – L'orage

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre CXXXII – Psychologie royale

 

Le roi entra dans ses appartements d’un pas rapide.

Peut-etre Louis XIV marchait-il si vite pour ne pas chanceler. Il laissait derriere lui comme la trace d’un deuil mystérieux.

Cette gaieté, que chacun avait remarquée dans son attitude a son arrivée, et dont chacun s’était réjoui, nul ne l’avait peut-etre approfondie dans son véritable sens ; mais ce départ si orageux, ce visage si bouleversé, chacun le comprit, ou du moins le crut comprendre facilement.

La légereté de Madame, ses plaisanteries un peu rudes pour un caractere ombrageux, et surtout pour un caractere de roi ; l’assimilation trop familiere, sans doute, de ce roi a un homme ordinaire ; voila les raisons que l’assemblée donna du départ précipité et inattendu de Louis XIV.

Madame, plus clairvoyante d’ailleurs, n’y vit cependant point d’abord autre chose. C’était assez pour elle d’avoir rendu quelque petite torture d’amour-propre a celui qui, oubliant si promptement des engagements contractés, semblait avoir pris a tâche de dédaigner sans cause les plus nobles et les plus illustres conquetes.

Il n’était pas sans une certaine importance pour Madame, dans la situation ou se trouvaient les choses, de faire voir au roi la différence qu’il y avait a aimer en haut lieu ou a courir l’amourette comme un cadet de province.

Avec ces grandes amours, sentant leur loyauté et leur toute-puissance, ayant en quelque sorte leur étiquette et leur ostentation, un roi, non seulement ne dérogeait point, mais encore trouvait repos, sécurité, mystere et respect général.

Dans l’abaissement des vulgaires amours, au contraire, il rencontrait, meme chez les plus humbles sujets, la glose et le sarcasme ; il perdait son caractere d’infaillible et d’inviolable. Descendu dans la région des petites miseres humaines, il en subissait les pauvres orages.

En un mot, faire du roi-dieu un simple mortel en le touchant au cour, ou plutôt meme au visage, comme le dernier de ses sujets, c’était porter un coup terrible a l’orgueil de ce sang généreux : on captivait Louis plus encore par l’amour-propre que par l’amour. Madame avait sagement calculé sa vengeance ; aussi, comme on l’a vu, s’était-elle vengée.

Qu’on n’aille pas croire cependant que Madame eut les passions terribles des héroines du Moyen Age et qu’elle vît les choses sous leur aspect sombre ; Madame, au contraire, jeune, gracieuse, spirituelle, coquette, amoureuse, plutôt de fantaisie, d’imagination ou d’ambition que de cour ; Madame, au contraire, inaugurait cette époque de plaisirs faciles et passagers qui signala les cent vingt ans qui s’écoulerent entre la moitié du XVIIe siecle et les trois quarts du XVIIIe.

Madame voyait donc, ou plutôt croyait voir les choses sous leur véritable aspect ; elle savait que le roi, son auguste beau-frere, avait ri le premier de l’humble La Valliere, et que, selon ses habitudes, il n’était pas probable qu’il adorât jamais la personne dont il avait pu rire, ne fut-ce qu’un instant.

D’ailleurs, l’amour-propre n’était-il pas la, ce démon souffleur qui joue un si grand rôle dans cette comédie dramatique qu’on appelle la vie d’une femme ; l’amour-propre ne disait-il point tout haut, tout bas, a demi-voix, sur tous les tons possibles, qu’elle ne pouvait véritablement, elle, princesse, jeune, belle, riche, etre comparée a la pauvre La Valliere, aussi jeune qu’elle, c’est vrai, mais bien moins jolie, mais tout a fait pauvre ? Et que cela n’étonne point de la part de Madame ; on le sait, les plus grands caracteres sont ceux qui se flattent le plus dans la comparaison qu’ils font d’eux aux autres, des autres a eux.

Peut-etre demandera-t-on ce que voulait Madame avec cette attaque si savamment combinée ? Pourquoi tant de forces déployées, s’il ne s’agissait de débusquer sérieusement le roi d’un cour tout neuf dans lequel il comptait se loger ! Madame avait-elle donc besoin de donner une pareille importance a La Valliere, si elle ne redoutait pas La Valliere ?

Non, Madame ne redoutait pas La Valliere, au point de vue ou un historien qui sait les choses voit l’avenir, ou plutôt le passé ; Madame n’était point un prophete ou une sibylle ; Madame ne pouvait pas plus qu’un autre lire dans ce terrible et fatal livre de l’avenir qui garde en ses plus secretes pages les plus sérieux événements.

Non, Madame voulait purement et simplement punir le roi de lui avoir fait une cachotterie toute féminine ; elle voulait lui prouver clairement que s’il usait de ce genre d’armes offensives, elle, femme d’esprit et de race, trouverait certainement dans l’arsenal de son imagination des armes défensives a l’épreuve meme des coups d’un roi.

Et d’ailleurs, elle voulait lui prouver que, dans ces sortes de guerre, il n’y a plus de rois, ou tout au moins que les rois, combattant pour leur propre compte comme des hommes ordinaires, peuvent voir leur couronne tomber au premier choc ; qu’enfin, s’il avait espéré etre adoré tout d’abord, de confiance, a son seul aspect, par toutes les femmes de sa cour, c’était une prétention humaine, téméraire, insultante pour certaines plus haut placées que les autres, et que la leçon, tombant a propos sur cette tete royale, trop haute et trop fiere, serait efficace.

Voila certainement quelles étaient les réflexions de Madame a l’égard du roi.

L’événement restait en dehors.

Ainsi, l’on voit qu’elle avait agi sur l’esprit de ses filles d’honneur et avait préparé dans tous ses détails la comédie qui venait de se jouer.

Le roi en fut tout étourdi. Depuis qu’il avait échappé a M. de Mazarin, il se voyait pour la premiere fois traité en homme.

Une pareille sévérité, de la part de ses sujets, lui eut fourni matiere a résistance. Les pouvoirs croissent dans la lutte.

Mais s’attaquer a des femmes, etre attaqué par elles, avoir été joué par de petites provinciales arrivées de Blois tout expres pour cela, c’était le comble du déshonneur pour un jeune roi plein de la vanité que lui inspiraient a la fois et ses avantages personnels et son pouvoir royal.

Rien a faire, ni reproches, ni exil, ni meme bouderies.

Bouder, c’eut été avouer qu’on avait été touché, comme Hamlet, par une arme démouchetée, l’arme du ridicule.

Bouder des femmes ! quelle humiliation ! surtout quand ces femmes ont le rire pour vengeance.

Oh ! si, au lieu d’en laisser toute la responsabilité a des femmes, quelque courtisan se fut melé a cette intrigue, avec quelle joie Louis XIV eut saisi cette occasion d’utiliser la Bastille !

Mais la encore la colere royale s’arretait, repoussée par le raisonnement.

Avoir une armée, des prisons, une puissance presque divine, et mettre cette toute-puissance au service d’une misérable rancune, c’était indigne, non seulement d’un roi, mais meme d’un homme.

Il s’agissait donc purement et simplement de dévorer en silence cet affront et d’afficher sur son visage la meme mansuétude, la meme urbanité.

Il s’agissait de traiter Madame en amie. En amie !… Et pourquoi pas ?

Ou Madame était l’instigatrice de l’événement, ou l’événement l’avait trouvée passive.

Si elle avait été l’instigatrice, c’était bien hardi a elle, mais enfin n’était-ce pas son rôle naturel ?

Qui l’avait été chercher dans le plus doux moment de la lune conjugale pour lui parler un langage amoureux ? Qui avait osé calculer les chances de l’adultere, bien plus de l’inceste ? Qui, retranché derriere son omnipotence royale, avait dit a cette jeune femme : « Ne craignez rien, aimez le roi de France, il est au-dessus de tous, et un geste de son bras armé du sceptre vous protégera contre tous, meme contre vos remords ? »

Donc, la jeune femme avait obéi a cette parole royale, avait cédé a cette voix corruptrice, et maintenant qu’elle avait fait le sacrifice moral de son honneur, elle se voyait payée de ce sacrifice par une infidélité d’autant plus humiliante qu’elle avait pour cause une femme bien inférieure a celle qui avait d’abord cru etre aimée.

Ainsi, Madame eut-elle été l’instigatrice de la vengeance, Madame eut eu raison.

Si, au contraire, elle était passive dans tout cet événement, quel sujet avait le roi de lui en vouloir ?

Devait-elle, ou plutôt pouvait-elle arreter l’essor de quelques langues provinciales ? devait-elle, par un exces de zele mal entendu, réprimer, au risque de l’envenimer, l’impertinence de ces trois petites filles ?

Tous ces raisonnements étaient autant de piqures sensibles a l’orgueil du roi ; mais, quand il avait bien repassé tous ces griefs dans son esprit, Louis XIV s’étonnait, réflexions faites, c’est-a-dire apres la plaie pansée, de sentir d’autres douleurs sourdes, insupportables, inconnues.

Et voila ce qu’il n’osait s’avouer a lui-meme, c’est que ces lancinantes atteintes avaient leur siege au cour.

Et, en effet, il faut bien que l’historien l’avoue aux lecteurs, comme le roi se l’avouait a lui-meme : il s’était laissé chatouiller le cour par cette naive déclaration de La Valliere ; il avait cru a l’amour pur, a de l’amour pour l’homme, a de l’amour dépouillé de tout intéret ; et son âme, plus jeune et surtout plus naive qu’il ne le supposait, avait bondi au-devant de cette autre âme qui venait de se révéler a lui par ses aspirations.

La chose la moins ordinaire dans l’histoire si complexe de l’amour, c’est la double inoculation de l’amour dans deux cours : pas plus de simultanéité que d’égalité ; l’un aime presque toujours avant l’autre, comme l’un finit presque toujours d’aimer apres l’autre. Aussi le courant électrique s’établit-il en raison de l’intensité de la premiere passion qui s’allume. Plus Mlle de La Valliere avait montré d’amour, plus le roi en avait ressenti.

Et voila justement ce qui étonnait le roi.

Car il lui était bien démontré qu’aucun courant sympathique n’avait pu entraîner son cour, puisque cet aveu n’était pas de l’amour, puisque cet aveu n’était qu’une insulte faite a l’homme et au roi, puisque enfin c’était, et le mot surtout brulait comme un fer rouge, puisque enfin c’était une mystification.

Ainsi cette petite fille a laquelle, a la rigueur, on pouvait tout refuser, beauté, naissance, esprit, ainsi cette petite fille, choisie par Madame elle-meme en raison de son humilité, avait non seulement provoqué le roi, mais encore dédaigné le roi, c’est-a-dire un homme qui, comme un sultan d’Asie, n’avait qu’a chercher des yeux, qu’a étendre la main, qu’a laisser tomber le mouchoir.

Et, depuis la veille, il avait été préoccupé de cette petite fille au point de ne penser qu’a elle, de ne rever que d’elle ; depuis la veille, son imagination s’était amusée a parer son image de tous les charmes qu’elle n’avait point ; il avait enfin, lui que tant d’affaires réclamaient, que tant de femmes appelaient, il avait, depuis la veille, consacré toutes les minutes de sa vie, tous les battements de son cour, a cette unique reverie.

En vérité, c’était trop ou trop peu.

Et l’indignation du roi lui faisant oublier toutes choses, et entre autres que de Saint-Aignan était la, l’indignation du roi s’exhalait dans les plus violentes imprécations.

Il est vrai que Saint-Aignan était tapi dans un coin, et de ce coin regardait passer la tempete.

Son désappointement a lui paraissait misérable a côté de la colere royale.

Il comparait a son petit amour-propre l’immense orgueil de ce roi offensé, et, connaissant le cour des rois en général et celui des puissants en particulier, il se demandait si bientôt ce poids de fureur, suspendu jusque-la sur le vide, ne finirait point par tomber sur lui, par cela meme que d’autres étaient coupables et lui innocent.

En effet, tout a coup le roi s’arreta dans sa marche immodérée, et, fixant sur de Saint-Aignan un regard courroucé.

– Et toi, de Saint-Aignan ? s’écria-t-il.

De Saint-Aignan fit un mouvement qui signifiait :

– Eh bien ! Sire ?

– Oui, tu as été aussi sot que moi, n’est-ce pas ?

– Sire, balbutia de Saint-Aignan.

– Tu t’es laissé prendre a cette grossiere plaisanterie.

– Sire, dit de Saint-Aignan, dont le frisson commençait a secouer les membres, que Votre Majesté ne se mette point en colere : les femmes, elle le sait, sont des créatures imparfaites créées pour le mal ; donc, leur demander le bien c’est exiger d’elles la chose impossible.

Le roi, qui avait un profond respect de lui-meme, et qui commençait a prendre sur ses passions cette puissance qu’il conserva sur elles toute sa vie, le roi sentit qu’il se déconsidérait a montrer tant d’ardeur pour un si mince objet.

– Non, dit-il vivement, non, tu te trompes, Saint-Aignan, je ne me mets pas en colere ; j’admire seulement que nous ayons été joués avec tant d’adresse et d’audace par ces deux petites filles. J’admire surtout que, pouvant nous instruire, nous ayons fait la folie de nous en rapporter a notre propre cour.

– Oh ! le cour, Sire, le cour, c’est un organe qu’il faut absolument réduire a ses fonctions physiques, mais qu’il faut destituer de toutes fonctions morales. J’avoue, quant a moi, que, lorsque j’ai vu le cour de Votre Majesté si fort préoccupé de cette petite…

– Préoccupé, moi ? mon cour préoccupé ? Mon esprit, peut-etre ; mais quant a mon cour… il était…

Louis s’aperçut, cette fois encore, que pour couvrir un vide, il en allait découvrir un autre.

– Au reste, ajouta-t-il, je n’ai rien a reprocher a cette enfant. Je savais qu’elle en aimait un autre.

– Le vicomte de Bragelonne, oui. J’en avais prévenu Votre Majesté.

– Sans doute. Mais tu n’étais pas le premier. Le comte de La Fere m’avait demandé la main de Mlle de La Valliere pour son fils. Eh bien ! a son retour d’Angleterre, je les marierai puisqu’ils s’aiment.

– En vérité, je reconnais la toute la générosité du roi.

– Tiens, Saint-Aignan, crois-moi, ne nous occupons plus de ces sortes de choses, dit Louis.

– Oui, digérons l’affront, Sire, dit le courtisan résigné.

– Au reste, ce sera chose facile, fit le roi en modulant un soupir.

– Et pour commencer, moi… dit Saint-Aignan.

– Eh bien ?

– Eh bien ! je vais faire quelque bonne épigramme sur le trio. J’appellerai cela : Naiade et Dryade ; cela fera plaisir a Madame.

– Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers, cela me distraira. Ah ! n’importe, n’importe, Saint-Aignan, ajouta le roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une force surhumaine pour etre dignement soutenu.

Et, comme le roi achevait ainsi en se donnant les airs de la plus angélique patience, un des valets de service vint gratter a la porte de la chambre.

De Saint-Aignan s’écarta par respect.

– Entrez, fit le roi.

Le valet entrebâilla la porte.

– Que veut-on ? demanda Louis.

Le valet montra une lettre pliée en forme de triangle.

– Pour Sa Majesté, dit-il.

– De quelle part ?

– Je l’ignore ; il a été remis par un des officiers de service.

Le roi fit signe, le valet apporta le billet.

Le roi s’approcha des bougies, ouvrit le billet, lut la signature et laissa échapper un cri.

Saint-Aignan était assez respectueux pour ne pas regarder ; mais, sans regarder, il voyait et entendait.

Il accourut.

Le roi, d’un geste, congédia le valet.

– Oh ! mon Dieu ! fit le roi en lisant.

– Votre Majesté se trouve-t-elle indisposée ? demanda Saint-Aignan les bras étendus.

– Non, non, Saint-Aignan ; lis !

Et il lui passa le billet.

Les yeux de Saint-Aignan se porterent a la signature.

– La Valliere ! s’écria-t-il. Oh ! Sire !

– Lis ! lis !

Et Saint-Aignan lut :

« Sire, pardonnez-moi mon importunité, pardonnez-moi surtout le défaut de formalités qui accompagne cette lettre ; un billet me semble plus pressé et plus pressant qu’une dépeche ; je me permets donc d’adresser un billet a Votre Majesté.

Je rentre chez moi brisée de douleur et de fatigue, Sire, et j’implore de Votre Majesté la faveur d’une audience dans laquelle je pourrai dire la vérité a mon roi.

Signé : Louise de La Valliere. »

– Eh bien ? demanda le roi en reprenant la lettre des mains de Saint Aignan tout étourdi de ce qu’il venait de lire.

– Eh bien ? répéta Saint-Aignan.

– Que penses-tu de cela ?

– Je ne sais trop.

– Mais enfin ?

– Sire, la petite aura entendu gronder la foudre, et elle aura eu peur.

– Peur de quoi ? demanda noblement Louis.

– Dame ! que voulez-vous, Sire ! Votre Majesté a mille raisons d’en vouloir a l’auteur ou aux auteurs d’une si méchante plaisanterie, et la mémoire de Votre Majesté, ouverte dans le mauvais sens, est une éternelle menace pour l’imprudente.

– Saint-Aignan, je ne vois pas comme vous.

– Le roi doit voir mieux que moi.

– Eh bien ! je vois dans ces lignes : de la douleur, de la contrainte, et maintenant surtout que je me rappelle certaines particularités de la scene qui s’est passée ce soir chez Madame… Enfin…

Le roi s’arreta sur ce sens suspendu.

– Enfin, reprit Saint-Aignan, Votre Majesté va donner audience, voila ce qu’il y a de plus clair dans tout cela.

– Je ferai mieux, Saint-Aignan.

– Que ferez-vous, Sire ?

– Prends ton manteau.

– Mais, Sire…

– Tu sais ou est la chambre des filles de Madame ?

– Certes.

– Tu sais un moyen d’y pénétrer ?

– Oh ! quant a cela, non.

– Mais enfin tu dois connaître quelqu’un par la ?

– En vérité, Votre Majesté est la source de toute bonne idée.

– Tu connais quelqu’un ?

– Oui.

– Qui connais-tu ? Voyons.

– Je connais certain garçon qui est au mieux avec certaine fille.

– D’honneur ?

– Oui, d’honneur, Sire.

– Avec Tonnay-Charente ? demanda Louis en riant.

– Non, malheureusement ; avec Montalais.

– Il s’appelle ?

– Malicorne.

– Bon ! Et tu peux compter sur lui ?

– Je le crois, Sire. Il doit bien avoir quelque clef… Et s’il en a une, comme je lui ai rendu service… il m’en fera part.

– C’est au mieux. Partons !

– Je suis aux ordres de Votre Majesté.

Le roi jeta son propre manteau sur les épaules de Saint-Aignan et lui demanda le sien. Puis tous deux gagnerent le vestibule.


Chapitre CXXXIII – Ce que n'avaient prévu ni naiade ni dryade

 

De Saint-Aignan s’arreta au pied de l’escalier qui conduisait aux entresols chez les filles d’honneur, au premier chez Madame. De la, par un valet qui passait, il fit prévenir Malicorne, qui était encore chez Monsieur.

Au bout de dix minutes, Malicorne arriva le nez au vent et flairant dans l’ombre.

Le roi se recula, gagnant la partie la plus obscure du vestibule.

Au contraire, de Saint-Aignan s’avança.

Mais, aux premiers mots par lesquels il formula son désir, Malicorne recula tout net.

– Oh ! oh ! dit-il, vous me demandez a etre introduit dans les chambres des filles d’honneur ?

– Oui.

– Vous comprenez que je ne puis faire une pareille chose sans savoir dans quel but vous la désirez.

– Malheureusement, cher monsieur Malicorne, il m’est impossible de donner aucune explication ; il faut donc que vous vous fiiez a moi comme un ami qui vous a tiré d’embarras hier et qui vous prie de l’en tirer aujourd’hui.

– Mais moi, monsieur, je vous disais ce que je voulais ; ce que je voulais, c’était ne point coucher a la belle étoile, et tout honnete homme peut avouer un pareil désir ; tandis que vous, vous n’avouez rien.

– Croyez, mon cher monsieur Malicorne, insista de Saint-Aignan, que, s’il m’était permis de m’expliquer, je m’expliquerais.

– Alors, mon cher monsieur, impossible que je vous permette d’entrer chez Mlle de Montalais.

– Pourquoi ?

– Vous le savez mieux que personne, puisque vous m’avez pris sur un mur, faisant la cour a Mlle de Montalais ; or, ce serait complaisant a moi, vous en conviendrez, lui faisant la cour, de vous ouvrir la porte de sa chambre.

– Eh ! qui vous dit que ce soit pour elle que je vous demande la clef ?

– Pour qui donc alors ?

– Elle ne loge pas seule, ce me semble ?

– Non, sans doute.

– Elle loge avec Mlle de La Valliere ?

– Oui, mais vous n’avez pas plus affaire réellement a Mlle de La Valliere qu’a Mlle de Montalais, et il n’y a que deux hommes a qui je donnerais cette clef : c’est a M. de Bragelonne, s’il me priait de la lui donner ; c’est au roi, s’il me l’ordonnait.

– Eh bien ! donnez-moi donc cette clef, monsieur, je vous l’ordonne, dit le roi en s’avançant hors de l’obscurité et en entrouvrant son manteau. Mlle de Montalais descendra pres de vous, tandis que nous monterons pres de Mlle de La Valliere : c’est, en effet, a elle seule que nous avons affaire.

– Le roi ! s’écria Malicorne en se courbant jusqu’aux genoux du roi.

– Oui, le roi, dit Louis en souriant, le roi qui vous sait aussi bon gré de votre résistance que de votre capitulation. Relevez-vous, monsieur ; rendez nous le service que nous vous demandons.

– Sire, a vos ordres, dit Malicorne en montant l’escalier.

– Faites descendre Mlle de Montalais, dit le roi, et ne lui sonnez mot de ma visite.

Malicorne s’inclina en signe d’obéissance et continua de monter.

Mais le roi, par une vive réflexion, le suivit, et cela avec une rapidité si grande, que, quoique Malicorne eut déja la moitié des escaliers d’avance, il arriva en meme temps que lui a la chambre.

Il vit alors, par la porte demeurée entrouverte derriere Malicorne, La Valliere toute renversée dans un fauteuil, et a l’autre coin Montalais, qui peignait ses cheveux, en robe de chambre, debout devant une grande glace et tout en parlementant avec Malicorne.

Le roi ouvrit brusquement la porte et entra.

Montalais poussa un cri au bruit que fit la porte, et, reconnaissant le roi, elle s’esquiva.

A cette vue, La Valliere, de son côté, se redressa comme une morte galvanisée et retomba sur son fauteuil.

Le roi s’avança lentement vers elle.

– Vous voulez une audience, mademoiselle, lui dit-il avec froideur, me voici pret a vous entendre. Parlez.

De Saint-Aignan, fidele a son rôle de sourd, d’aveugle et de muet, de Saint-Aignan s’était placé, lui, dans une encoignure de porte, sur un escabeau que le hasard lui avait procuré tout expres.

Abrité sous la tapisserie qui servait de portiere, adossé a la muraille meme, il écouta ainsi sans etre vu, se résignant au rôle de bon chien de garde qui attend et qui veille sans jamais gener le maître. La Valliere, frappée de terreur a l’aspect du roi irrité, se leva une seconde fois, et, demeurant dans une posture humble et suppliante :

– Sire, balbutia-t-elle, pardonnez-moi.

– Eh ! mademoiselle, que voulez-vous que je vous pardonne ? demanda Louis XIV.

– Sire, j’ai commis une grande faute, plus qu’une grande faute, un grand crime.

– Vous ?

– Sire, j’ai offensé Votre Majesté.

– Pas le moins du monde, répondit Louis XIV.

– Sire, je vous en supplie, ne gardez point vis-a-vis de moi cette terrible gravité qui décele la colere bien légitime du roi. Je sens que je vous ai offensé, Sire ; mais j’ai besoin de vous expliquer comment je ne vous ai point offensé de mon plein gré.

– Et d’abord, mademoiselle, dit le roi, en quoi m’auriez-vous offensé ? Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune fille, plaisanterie fort innocente ? Vous vous etes raillée d’un jeune homme crédule : c’est bien naturel ; toute autre femme a votre place eut fait ce que vous avez fait.

– Oh ! Votre Majesté m’écrase avec ces paroles.

– Et pourquoi donc ?

– Parce que, si la plaisanterie fut venue de moi, elle n’eut pas été innocente.

– Enfin, mademoiselle, reprit le roi, est-ce la tout ce que vous aviez a me dire en me demandant une audience ?

Et le roi fit presque un pas en arriere.

Alors La Valliere, avec une voix breve et entrecoupée, avec des yeux desséchés par le feu des larmes, fit a son tour un pas vers le roi.

– Votre Majesté a tout entendu ? dit-elle.

– Tout, quoi ?

– Tout ce qui a été dit par moi au chene royal ?

– Je n’en ai pas perdu une seule parole, mademoiselle.

– Et Votre Majesté, lorsqu’elle m’eut entendue, a pu croire que j’avais abusé de sa crédulité.

– Oui, crédulité, c’est bien cela, vous avez dit le mot.

– Et Votre Majesté n’a pas soupçonné qu’une pauvre fille comme moi peut etre forcée quelquefois de subir la volonté d’autrui ?

– Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volonté semblait s’exprimer si librement sous le chene royal se laissât influencer a ce point par la volonté d’autrui.

– Oh ! mais la menace, Sire !

– La menace !… Qui vous menaçait ? qui osait vous menacer ?

– Ceux qui ont le droit de le faire, Sire.

– Je ne reconnais a personne le droit de menace dans mon royaume.

– Pardonnez-moi, Sire, il y a pres de Votre Majesté meme des personnes assez haut placées pour avoir ou pour se croire le droit de perdre une jeune fille sans avenir, sans fortune, et n’ayant que sa réputation.

– Et comment la perdre ?

– En lui faisant perdre cette réputation par une honteuse expulsion.

– Oh ! mademoiselle, dit le roi avec une amertume profonde, j’aime fort les gens qui se disculpent sans incriminer les autres.

– Sire !

– Oui, et il m’est pénible, je l’avoue, de voir qu’une justification facile, comme pourrait l’etre la vôtre, se vienne compliquer devant moi d’un tissu de reproches et d’imputations.

– Auxquelles vous n’ajoutez pas foi alors ? s’écria La Valliere.

Le roi garda le silence.

– Oh ! dites-le donc ! répéta La Valliere avec véhémence.

– Je regrette de vous l’avouer, répéta le roi en s’inclinant avec froideur.

– La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant ses mains l’une dans l’autre :

– Ainsi vous ne me croyez pas ? dit-elle.

Le roi ne répondit rien.

Les traits de La Valliere s’altérerent a ce silence.

– Ainsi vous supposez que moi, moi ! dit-elle, j’ai ourdi ce ridicule, cet infâme complot de me jouer aussi imprudemment de Votre Majesté ?

– Eh ! mon Dieu ! ce n’est ni ridicule ni infâme, dit le roi ; ce n’est pas meme un complot : c’est une raillerie plus ou moins plaisante, voila tout.

– Oh ! murmura la jeune fille désespérée, le roi ne me croit pas, le roi ne veut pas me croire.

– Mais non, je ne veux pas vous croire.

– Mon Dieu ! mon Dieu !

– Écoutez : quoi de plus naturel, en effet ? Le roi me suit, m’écoute, me guette ; le roi veut peut-etre s’amuser a mes dépens, amusons-nous aux siens, et, comme le roi est un homme de cour, prenons-le par le cour.

La Valliere cacha sa tete dans ses mains en étouffant un sanglot. Le roi continua impitoyablement ; il se vengeait sur la pauvre victime de tout ce qu’il avait souffert.

– Supposons donc cette fable que je l’aime et que je l’aie distingué. Le roi est si naif et si orgueilleux a la fois, qu’il me croira, et alors nous irons raconter cette naiveté du roi, et nous rirons.

– Oh ! s’écria La Valliere, penser cela, penser cela, c’est affreux !

– Et, poursuivit le roi, ce n’est pas tout : si ce prince orgueilleux vient a prendre au sérieux la plaisanterie, s’il a l’imprudence d’en témoigner publiquement quelque chose comme de la joie, eh bien ! devant toute la cour, le roi sera humilié ; or, ce sera, un jour, un récit charmant a faire a mon amant, une part de dot a apporter a mon mari, que cette aventure d’un roi joué par une malicieuse jeune fille.

– Sire ! s’écria La Valliere égarée, délirante, pas un mot de plus, je vous en supplie ; vous ne voyez donc pas que vous me tuez ?

– Oh ! raillerie, murmura le roi, qui commençait cependant a s’émouvoir.

La Valliere tomba a genoux, et cela si rudement, que ses genoux résonnerent sur le parquet.

Puis, joignant les mains :

– Sire, dit-elle, je préfere la honte a la trahison.

– Que faites-vous ? demanda le roi, mais sans faire un mouvement pour relever la jeune fille.

– Sire, quand je vous aurai sacrifié mon honneur et ma raison, vous croirez peut-etre a ma loyauté. Le récit qui vous a été fait chez Madame et par Madame est un mensonge ; ce que j’ai dit sous le grand chene…

– Eh bien ?

– Cela seulement, c’était la vérité.

– Mademoiselle ! s’écria le roi.

– Sire, s’écria La Valliere entraînée par la violence de ses sensations, Sire, dussé-je mourir de honte a cette place ou sont enracinés mes deux genoux, je vous le répéterai jusqu’a ce que la voix me manque : j’ai dit que je vous aimais… eh bien ! je vous aime !

– Vous ?

– Je vous aime, Sire, depuis le jour ou je vous ai vu, depuis qu’a Blois, ou je languissais, votre regard royal est tombé sur moi, lumineux et vivifiant ; je vous aime ! Sire. C’est un crime de lese-majesté, je le sais, qu’une pauvre fille comme moi aime son roi et le lui dise. Punissez-moi de cette audace, méprisez-moi pour cette imprudence ; mais ne dites jamais, mais ne croyez jamais que je vous ai raillé, que je vous ai trahi. Je suis d’un sang fidele a la royauté, Sire ; et j’aime… j’aime mon roi !… Oh ! je me meurs !

Et tout a coup, épuisée de force, de voix, d’haleine, elle tomba pliée en deux, pareille a cette fleur dont parle Virgile et qu’a touchée la faux du moissonneur.

Le roi, a ces mots, a cette véhémente supplique, n’avait gardé ni rancune, ni doute ; son cour tout entier s’était ouvert au souffle ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux langage.

Aussi, lorsqu’il entendit l’aveu passionné de cet amour, il faiblit, et voila son visage dans ses deux mains.

Mais, lorsqu’il sentit les mains de La Valliere cramponnées a ses mains, lorsque la tiede pression de l’amoureuse jeune fille eut gagné ses arteres, il s’embrasa a son tour, et, saisissant La Valliere a bras-le-corps, il la releva et la serra contre son cour.

Mais elle, mourante, laissant aller sa tete vacillante sur ses épaules, ne vivait plus.

Alors le roi, effrayé, appela de Saint-Aignan.

De Saint-Aignan, qui avait poussé la discrétion jusqu’a rester immobile dans son coin en feignant d’essuyer une larme, accourut a cet appel du roi.

Alors il aida Louis a faire asseoir la jeune fille sur un fauteuil, lui frappa dans les mains, lui répandit de l’eau de la reine de Hongrie en lui répétant :

– Mademoiselle, allons, mademoiselle, c’est fini, le roi vous croit, le roi vous pardonne. Eh ! la, la ! prenez garde, vous allez émouvoir trop violemment le roi, mademoiselle ; Sa Majesté est sensible, Sa Majesté a un cour. Ah ! diable ! mademoiselle, faites-y attention, le roi est fort pâle.

En effet, le roi pâlissait visiblement.

Quant a La Valliere, elle ne bougeait pas.

– Mademoiselle ! mademoiselle ! en vérité, continuait de Saint-Aignan, revenez a vous, je vous en prie, je vous en supplie, il est temps ; songez a une chose, c’est que si le roi se trouvait mal, je serais obligé d’appeler son médecin. Ah ! quelle extrémité, mon Dieu ! Mademoiselle, chere mademoiselle, revenez a vous, faites un effort, vite, vite !

Il était difficile de déployer plus d’éloquence persuasive que ne le faisait Saint-Aignan ; mais quelque chose de plus énergique et de plus actif encore que cette éloquence réveilla La Valliere.

Le roi s’était agenouillé devant elle, et lui imprimait dans la paume de la main ces baisers brulants qui sont aux mains ce que le baiser des levres est au visage. Elle revint enfin a elle, rouvrit languissamment les yeux, et, avec un mourant regard :

– Oh ! Sire, murmura-t-elle, Votre Majesté m’a donc pardonné ?

Le roi ne répondit pas… il était encore trop ému.

De Saint-Aignan crut devoir s’éloigner de nouveau… Il avait deviné la flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majesté.

La Valliere se leva.

– Et maintenant, Sire, dit-elle avec courage, maintenant que je me suis justifiée, je l’espere du moins, aux yeux de Votre Majesté, accordez-moi de me retirer dans un couvent. J’y bénirai mon roi toute ma vie, et j’y mourrai en aimant Dieu, qui m’a fait un jour de bonheur.

– Non, non, répondit le roi, non, vous vivrez ici en bénissant Dieu, au contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une existence de félicité, Louis qui vous aime, Louis qui vous le jure !

– Oh ! Sire, Sire !…

Et sur ce doute de La Valliere, les baisers du roi devinrent si brulants, que de Saint-Aignan crut qu’il était de son devoir de passer de l’autre côté de la tapisserie.

Mais ces baisers, qu’elle n’avait pas eu la force de repousser d’abord, commencerent a bruler la jeune fille.

– Oh ! Sire, s’écria-t-elle alors, ne me faites pas repentir d’avoir été si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majesté me méprise encore.

– Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de respect, je n’aime et n’honore rien au monde plus que vous, et rien a ma cour ne sera, j’en jure Dieu, aussi estimé que vous ne le serez désormais ; je vous demande donc pardon de mon emportement, mademoiselle, il venait d’un exces d’amour ; mais je puis vous prouver que j’aimerai encore davantage, en vous respectant autant que vous pourrez le désirer.

Puis, s’inclinant devant elle et lui prenant la main :

– Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur d’agréer le baiser que je dépose sur votre main ?

Et la levre du roi se posa respectueuse et légere sur la main frissonnante de la jeune fille.

– Désormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant La Valliere de son regard, désormais vous etes sous ma protection. Ne parlez a personne du mal que je vous ai fait, pardonnez aux autres celui qu’ils ont pu vous faire. A l’avenir, vous serez tellement au-dessus de ceux-la, que, loin de vous inspirer de la crainte, ils ne vous feront plus meme pitié.

Et il salua religieusement comme au sortir d’un temple.

Puis, appelant de Saint-Aignan, qui s’approcha tout humble :

– Comte, dit-il, j’espere que Mademoiselle voudra bien vous accorder un peu de son amitié en retour de celle que je lui ai vouée a jamais.

De Saint-Aignan fléchit le genou devant La Valliere.

– Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un pareil honneur !

– Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu, mademoiselle, ou plutôt au revoir : faites-moi la grâce de ne pas m’oublier dans votre priere.

– Oh ! Sire, dit La Valliere, soyez tranquille : vous etes avec Dieu dans mon cour.

Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entraîna de Saint-Aignan par les degrés.

Madame n’avait pas prévu ce dénouement-la : ni naiade ni dryade n’en avaient parlé.


Chapitre CXXXIV – Le nouveau général des jésuites

 

Tandis que La Valliere et le roi confondaient dans leur premier aveu tous les chagrins du passé, tout le bonheur du présent, toutes les espérances de l’avenir, Fouquet, rentré chez lui, c’est-a-dire dans l’appartement qui lui avait été départi au château, Fouquet s’entretenait avec Aramis, justement de tout ce que le roi négligeait en ce moment.

– Vous me direz, commença Fouquet, lorsqu’il eut installé son hôte dans un fauteuil et pris place lui-meme a ses côtés, vous me direz, monsieur d’Herblay, ou nous en sommes maintenant de l’affaire de Belle-Île, et si vous en avez reçu quelques nouvelles.

– Monsieur le surintendant, répondit Aramis, tout va de ce côté comme nous le désirons ; les dépenses ont été soldées, rien n’a transpiré de nos desseins.

– Mais les garnisons que le roi voulait y mettre ?

– J’ai reçu ce matin la nouvelle qu’elles y étaient arrivées depuis quinze jours.

– Et on les a traitées ?

– A merveille.

– Mais l’ancienne garnison, qu’est-elle devenue ?

– Elle a repris terre a Sarzeau, et on l’a immédiatement dirigée sur Quimper.

– Et les nouveaux garnisaires ?

– Sont a nous a cette heure.

– Vous etes sur de ce que vous dites, mon cher monsieur de Vannes ?

– Sur, et vous allez voir, d’ailleurs, comment les choses se sont passées.

– Mais de toutes les garnisons, vous savez cela, Belle-Île est justement la plus mauvaise.

– Je sais cela et j’agis en conséquence ; pas d’espace, pas de communications, pas de femmes, pas de jeu ; or, aujourd’hui, c’est grande pitié, ajouta Aramis avec un de ces sourires qui n’appartenaient qu’a lui, de voir combien les jeunes gens cherchent a se divertir, et combien, en conséquence, ils inclinent vers celui qui paie les divertissements.

– Mais s’ils s’amusent a Belle-Île ?

– S’ils s’amusent de par le roi, ils aimeront le roi ; mais s’ils s’ennuient de par le roi et s’amusent de par M. Fouquet, ils aimeront M. Fouquet.

– Et vous avez prévenu mon intendant, afin qu’aussitôt leur arrivée…

– Non pas : on les a laissés huit jours s’ennuyer tout a leur aise ; mais, au bout de huit jours, ils ont réclamé, disant que les derniers officiers s’amusaient plus qu’eux. On leur a répondu alors que les anciens officiers avaient su se faire un ami de M. Fouquet, et que M. Fouquet, les connaissant pour des amis, leur avait des lors voulu assez de bien pour qu’ils ne s’ennuyassent point sur ses terres. Alors ils ont réfléchi. Mais aussitôt l’intendant a ajouté que, sans préjuger les ordres de M. Fouquet, il connaissait assez son maître pour savoir que tout gentilhomme au service du roi l’intéressait, et qu’il ferait, bien qu’il ne connut pas les nouveaux venus, autant pour eux qu’il avait fait pour les autres.

– A merveille ! Et, la-dessus, les effets ont suivi les promesses, j’espere ? Je désire, vous le savez, qu’on ne promette jamais en mon nom sans tenir.

– La-dessus, on a mis a la disposition des officiers nos deux corsaires et vos chevaux ; on leur a donné les clefs de la maison principale ; en sorte qu’ils y font des parties de chasse et des promenades avec ce qu’ils trouvent de dames a Belle-Île, et ce qu’ils ont pu en recruter ne craignant pas le mal de mer dans les environs.

– Et il y en a bon nombre a Sarzeau et a Vannes, n’est-ce pas, Votre Grandeur ?

– Oh ! sur toute la côte, répondit tranquillement Aramis.

– Maintenant, pour les soldats ?

– Tout est relatif, vous comprenez ; pour les soldats, du vin, des vivres excellents et une haute paie.

– Tres bien ; en sorte ?…

– En sorte que nous pouvons compter sur cette garnison, qui est déja meilleure que l’autre.

– Bien.

– Il en résulte que, si Dieu consent a ce que l’on nous renouvelle ainsi les garnisaires seulement tous les deux mois, au bout de trois ans l’armée y aura passé, si bien qu’au lieu d’avoir un régiment pour nous, nous aurons cinquante mille hommes.

– Oui, je savais bien, dit Fouquet, que nul autant que vous, monsieur d’Herblay, n’était un ami précieux, impayable ; mais dans tout cela, ajouta – t-il en riant, nous oublions notre ami du Vallon : que devient-il ? Pendant ces trois jours que j’ai passés a Saint-Mandé, j’ai tout oublié, je l’avoue.

– Oh ! je ne l’oublie pas, moi, reprit Aramis. Porthos est a Saint-Mandé, graissé sur toutes les articulations, choyé en nourriture, soigné en vins ; je lui ai fait donner la promenade du petit parc, promenade que vous vous etes réservée pour vous seul ; il en use. Il recommence a marcher ; il exerce sa force en courbant de jeunes ormes ou en faisant éclater de vieux chenes, comme faisait Milon de Crotone, et comme il n’y a pas de lions dans le parc, il est probable que nous le retrouverons entier. C’est un brave que notre Porthos.

– Oui ; mais, en attendant, il va s’ennuyer.

– Oh ! jamais.

– Il va questionner ?

– Il ne voit personne.

– Mais, enfin, il attend ou espere quelque chose ?

– Je lui ai donné un espoir que nous réaliserons quelque matin, et il vit la dessus.

– Lequel ?

– Celui d’etre présenté au roi.

– Oh ! oh ! en quelle qualité ?

– D’ingénieur de Belle-Île, pardieu !

– Est-ce possible ?

– C’est vrai.

– Certainement ; maintenant ne serait-il point nécessaire qu’il retournât a Belle-Île ?

– Indispensable ; je songe meme a l’y envoyer le plus tôt possible. Porthos a beaucoup de représentation ; c’est un homme dont d’Artagnan, Athos et moi connaissons seuls le faible. Porthos ne se livre jamais ; il est plein de dignité ; devant les officiers, il fera l’effet d’un paladin du temps des croisades. Il grisera l’état-major sans se griser, et sera pour tout le monde un objet d’admiration et de sympathie ; puis, s’il arrivait que nous eussions un ordre a faire exécuter, Porthos est une consigne vivante, et il faudra toujours en passer par ou il voudra.

– Donc, renvoyez-le.

– Aussi est-ce mon dessein, mais dans quelques jours seulement, car il faut que je vous dise une chose.

– Laquelle ?

– C’est que je me défie de d’Artagnan. Il n’est pas a Fontainebleau comme vous l’avez pu remarquer, et d’Artagnan n’est jamais absent ou oisif impunément. Aussi maintenant que mes affaires sont faites, je vais tâcher de savoir quelles sont les affaires que fait d’Artagnan.

– Vos affaires sont faites, dites-vous ?

– Oui.

– Vous etes bien heureux, en ce cas, et j’en voudrais pouvoir dire autant.

– J’espere que vous ne vous inquiétez plus ?

– Hum !

– Le roi vous reçoit a merveille.

– Oui.

– Et Colbert vous laisse en repos ?

– A peu pres.

– En ce cas, dit Aramis avec cette suite d’idées qui faisait sa force, en ce cas, nous pouvons donc songer a ce que je vous disais hier a propos de la petite ?

– Quelle petite ?

– Vous avez déja oublié ?

– Oui.

– A propos de La Valliere ?

– Ah ! c’est juste.

– Vous répugne-t-il donc de gagner cette fille ?

– Sur un seul point.

– Lequel ?

– C’est que le cour est intéressé autre part, et que je ne ressens absolument rien pour cette enfant.

– Oh ! oh ! dit Aramis ; occupé par le cour, avez-vous dit ?

– Oui.

– Diable ! il faut prendre garde a cela.

– Pourquoi ?

– Parce qu’il serait terrible d’etre occupé par le cour quand, ainsi que vous, on a tant besoin de sa tete.

– Vous avez raison. Aussi, vous le voyez, a votre premier appel j’ai tout quitté. Mais revenons a la petite. Quelle utilité voyez-vous a ce que je m’occupe d’elle ?

– Le voici. Le roi, dit-on, a un caprice pour cette petite, a ce que l’on croit du moins.

– Et vous qui savez tout, vous savez autre chose ?

– Je sais que le roi a changé bien rapidement ; qu’avant-hier le roi était tout feu pour Madame ; qu’il y a déja quelques jours, Monsieur s’est plaint de ce feu a la reine mere ; qu’il y a eu des brouilles conjugales, des gronderies maternelles.

– Comment savez-vous tout cela ?

– Je le sais, enfin.

– Eh bien ?

– Eh bien ! a la suite de ces brouilles et de ces gronderies, le roi n’a plus adressé la parole, n’a plus fait attention a Son Altesse Royale.

– Apres ?

– Apres, il s’est occupé de Mlle de La Valliere. Mlle de La Valliere est fille d’honneur de Madame. Savez-vous ce qu’en amour on appelle un chaperon ?

– Sans doute.

– Eh bien ! Mlle de La Valliere est le chaperon de Madame. Profitez de cette position. Vous n’avez pas besoin de cela. Mais enfin, l’amour-propre blessé rendra la conquete plus facile ; la petite aura le secret du roi et de Madame. Vous ne savez pas ce qu’un homme intelligent fait avec un secret.

– Mais comment arriver a elle ?

– Vous me demandez cela ? fit Aramis.

– Sans doute, je n’aurai pas le temps de m’occuper d’elle.

– Elle est pauvre, elle est humble, vous lui créerez une position : soit qu’elle subjugue le roi comme maîtresse, soit qu’elle ne se rapproche de lui que comme confidente, vous aurez fait une nouvelle adepte.

– C’est bien, dit Fouquet. Que ferons-nous a l’égard de cette petite ?

– Quand vous avez désiré une femme, qu’avez-vous fait, monsieur le surintendant ?

– Je lui ai écrit. J’ai fait mes protestations d’amour. J’y ai ajouté mes offres de service, et j’ai signé Fouquet.

– Et nulle n’a résisté ?

– Une seule, dit Fouquet. Mais il y a quatre jours qu’elle a cédé comme les autres.

– Voulez-vous prendre la peine d’écrire ? dit Aramis a Fouquet en lui présentant une plume.

Fouquet la prit.

– Dictez, dit-il. J’ai tellement la tete occupée ailleurs, que je ne saurais trouver deux lignes.

– Soit, fit Aramis. Écrivez.

Et il dicta :

« Mademoiselle, je vous ai vue, et vous ne serez point étonnée que je vous aie trouvée belle.

Mais vous ne pouvez, faute d’une position digne de vous, que végéter a la Cour.

L’amour d’un honnete homme, au cas ou vous auriez quelque ambition, pourrait servir d’auxiliaire a votre esprit et a vos charmes.

Je mets mon amour a vos pieds ; mais, comme un amour, si humble et si discret qu’il soit, peut compromettre l’objet de son culte, il ne sied pas qu’une personne de votre mérite risque d’etre compromise sans résultat sur son avenir.

Si vous daignez répondre a mon amour, mon amour vous prouvera sa reconnaissance en vous faisant a tout jamais libre et indépendante. »

Apres avoir écrit, Fouquet regarda Aramis.

– Signez, dit celui-ci.

– Est-ce bien nécessaire ?

– Votre signature au bas de cette lettre vaut un million ; vous oubliez cela, mon cher surintendant.

Fouquet signa.

– Maintenant, par qui enverrez-vous la lettre ? demanda Aramis.

– Mais par un valet excellent.

– Dont vous etes sur ?

– C’est mon grison ordinaire.

– Tres bien.

– Au reste, nous jouons, de ce côté-la, un jeu qui n’est pas lourd.

– Comment cela ?

– Si ce que vous dites est vrai des complaisances de la petite pour le roi et pour Madame, le roi lui donnera tout l’argent qu’elle peut désirer.

– Le roi a donc de l’argent ? demanda Aramis.

– Dame ! il faut croire, il n’en demande plus.

– Oh ! il en redemandera, soyez tranquille.

– Il y a meme plus, j’eusse cru qu’il me parlerait de cette fete de Vaux.

– Eh bien ?

– Il n’en a point parlé.

– Il en parlera.

– Oh ! vous croyez le roi bien cruel, mon cher d’Herblay.

– Pas lui.

– Il est jeune ; donc, il est bon.

– Il est jeune ; donc, il est faible ou passionné ; et M. Colbert tient dans sa vilaine main sa faiblesse ou ses passions.

– Vous voyez bien que vous le craignez.

– Je ne le nie pas.

– Alors, je suis perdu.

– Comment cela ?

– Je n’étais fort aupres du roi que par l’argent.

– Apres ?

– Et je suis ruiné.

– Non.

– Comment, non ? Savez-vous mes affaires mieux que moi ?

– Peut-etre.

– Et cependant s’il demande cette fete ?

– Vous la donnerez.

– Mais l’argent ?

– En avez-vous jamais manqué ?

– Oh ! si vous saviez a quel prix je me suis procuré le dernier.

– Le prochain ne vous coutera rien.

– Qui donc me le donnera ?

– Moi.

– Vous me donnerez six millions ?

– Oui.

– Vous, six millions ?

– Dix, s’il le faut.

– En vérité, mon cher d’Herblay, dit Fouquet, votre confiance m’épouvante plus que la colere du roi.

– Bah !

– Qui donc etes-vous ?

– Vous me connaissez, ce me semble.

– Je me trompe ; alors, que voulez-vous ?

– Je veux sur le trône de France un roi qui soit dévoué a M. Fouquet, et je veux que M. Fouquet me soit dévoué.

– Oh ! s’écria Fouquet en lui serrant la main, quant a vous appartenir, je vous appartiens bien ; mais, croyez-le bien, mon cher d’Herblay, vous vous faites illusion.

– En quoi ?

– Jamais le roi ne me sera dévoué.

– Je ne vous ai pas dit que le roi vous serait dévoué, ce me semble.

– Mais si, au contraire, vous venez de le dire.

– Je n’ai pas dit le roi. J’ai dit un roi.

– N’est-ce pas tout un ?

– Au contraire, c’est fort différent.

– Je ne comprends pas.

– Vous allez comprendre. Supposez que ce roi soit un autre homme que Louis XIV.

– Un autre homme ?

– Oui, qui tienne tout de vous.

– Impossible !

– Meme son trône.

– Oh ! vous etes fou ! Il n’y a pas d’autre homme que le roi Louis XIV qui puisse s’asseoir sur le trône de France, je n’en vois pas, pas un seul.

– J’en vois un, moi.

– A moins que ce ne soit Monsieur, dit Fouquet en regardant Aramis avec inquiétude… Mais Monsieur…

– Ce n’est pas Monsieur.

– Mais comment voulez-vous qu’un prince qui ne soit pas de la race, comment voulez-vous qu’un prince qui n’aura aucun droit…

– Mon roi a moi, ou plutôt votre roi a vous, sera tout ce qu’il faut qu’il soit, soyez tranquille.

– Prenez garde, prenez garde, monsieur d’Herblay, vous me donnez le frisson, vous me donnez le vertige.

Aramis sourit.

– Vous avez le frisson et le vertige a peu de frais, répliqua-t-il.

– Oh ! encore une fois, vous m’épouvantez.

Aramis sourit.

– Vous riez ? demanda Fouquet.

– Et, le jour venu, vous rirez comme moi ; seulement, je dois maintenant etre seul a rire.

– Mais expliquez-vous.

– Au jour venu, je m’expliquerai, ne craignez rien. Vous n’etes pas plus saint Pierre que je ne suis Jésus, et je vous dirai pourtant : « Homme de peu de foi, pourquoi doutez-vous ? »

– Eh ! mon Dieu ! je doute… je doute, parce que je ne vois pas.

– C’est qu’alors vous etes aveugle : je ne vous traiterai donc plus en saint Pierre, mais en saint Paul, et je vous dirai : « Un jour viendra ou tes yeux s’ouvriront. »

– Oh ! dit Fouquet que je voudrais croire !

– Vous ne croyez pas ! vous a qui j’ai fait dix fois traverser l’abîme ou seul vous vous fussiez engouffré ; vous ne croyez pas, vous qui de procureur général etes monté au rang d’intendant, du rang d’intendant au rang de premier ministre, et qui du rang de premier ministre passerez a celui de maire du palais. Mais, non, dit-il avec son éternel sourire… Non, non, vous ne pouvez voir, et, par conséquent vous ne pouvez croire cela.

Et Aramis se leva pour se retirer.

– Un dernier mot, dit Fouquet, vous ne m’avez jamais parlé ainsi, vous ne vous etes jamais montré si confiant, ou plutôt si téméraire.

– Parce que, pour parler haut, il faut avoir la voix libre.

– Vous l’avez donc ?

– Oui.

– Depuis peu de temps alors ?

– Depuis hier.

– Oh ! monsieur d’Herblay, prenez garde, vous poussez la sécurité jusqu’a l’audace.

– Parce que l’on peut etre audacieux quand on est puissant.

– Vous etes puissant ?

– Je vous ai offert dix millions, je vous les offre encore.

Fouquet se leva troublé a son tour.

– Voyons, dit-il, voyons : vous avez parlé de renverser des rois, de les remplacer par d’autres rois. Dieu me pardonne ! mais voila, si je ne suis fou, ce que vous avez dit tout a l’heure.

– Vous n’etes pas fou, et j’ai véritablement dit cela tout a l’heure.

– Et pourquoi l’avez-vous dit ?

– Parce que l’on peut parler ainsi de trônes renversés et de rois créés, quand on est soi-meme au-dessus des rois et des trônes… de ce monde.

– Alors vous etes tout-puissant ? s’écria Fouquet.

– Je vous l’ai dit et je vous le répete, répondit Aramis l’oil brillant et la levre frémissante.

Fouquet se rejeta sur son fauteuil et laissa tomber sa tete dans ses mains.

Aramis le regarda un instant comme eut fait l’ange des destinées humaines a l’égard d’un simple mortel.

– Adieu, lui dit-il, dormez tranquille, et envoyez votre lettre a La Valliere. Demain, nous nous reverrons, n’est-ce pas ?

– Oui, demain, dit Fouquet en secouant la tete comme un homme qui revient a lui ; mais ou cela nous reverrons-nous ?

– A la promenade du roi, si vous voulez.

– Fort bien.

Et ils se séparerent.


Chapitre CXXXV – L'orage

 

Le lendemain, le jour s’était levé sombre et blafard, et, comme chacun savait la promenade arretée dans le programme royal, le regard de chacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel.

Au haut des arbres stationnait une vapeur épaisse et ardente qui avait a peine eu la force de s’élever a trente pieds de terre sous les rayons d’un soleil qu’on n’apercevait qu’a travers le voile d’un lourd et épais nuage.

Ce matin-la, pas de rosée. Les gazons étaient restés secs, les fleurs altérées. Les oiseaux chantaient avec plus de réserve qu’a l’ordinaire dans le feuillage immobile comme s’il était mort. Les murmures étranges, confus, pleins de vie, qui semblent naître et exister par le soleil, cette respiration de la nature qui parle incessante au milieu de tous les autres bruits, ne se faisait pas entendre : le silence n’avait jamais été si grand.

Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsqu’il se mit a la fenetre a son lever.

Mais, comme tous les ordres étaient donnés pour la promenade, comme tous les préparatifs étaient faits, comme, chose bien plus péremptoire, Louis comptait sur cette promenade pour répondre aux promesses de son imagination, et, nous pouvons meme déja le dire, aux besoins de son cour, le roi décida sans hésitation que l’état du ciel n’avait rien a faire dans tout cela, que la promenade était décidée et que, quelque temps qu’il fît, la promenade aurait lieu.

Au reste, il y a dans certains regnes terrestres privilégiés du ciel des heures ou l’on croirait que la volonté du roi terrestre a son influence sur la volonté divine. Auguste avait Virgile pour lui dire : Nocte placet tota redeunt spectacula mane. Louis XIV avait Boileau, qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui se devait montrer presque aussi complaisant pour lui que Jupiter l’avait été pour Auguste.

Louis entendit la messe comme a son ordinaire, mais il faut l’avouer, quelque peu distrait de la présence du Créateur par le souvenir de la créature. Il s’occupa durant l’office a calculer plus d’une fois le nombre des minutes, puis des secondes qui le séparaient du bienheureux moment ou la promenade allait commencer, c’est-a-dire du moment ou Madame se mettrait en chemin avec ses filles d’honneur.

Au reste, il va sans dire que tout le monde au château ignorait l’entrevue qui avait eu lieu la veille entre La Valliere et le roi. Montalais peut-etre, avec son bavardage habituel, l’eut répandue ; mais Montalais, dans cette circonstance, était corrigée par Malicorne, lequel lui avait mis aux levres le cadenas de l’intéret commun.

Quant a Louis XIV, il était si heureux, qu’il avait pardonné, ou a peu pres, a Madame, sa petite méchanceté de la veille. En effet, il avait plutôt a s’en louer qu’a s’en plaindre. Sans cette méchanceté, il ne recevait pas la lettre de La Valliere ; sans cette lettre, il n’y avait pas d’audience, et sans cette audience il demeurait dans l’indécision. Il entrait donc trop de félicité dans son cour pour que la rancune put y tenir, en ce moment du moins.

Donc, au lieu de froncer le sourcil en apercevant sa belle-sour, Louis se promit de lui montrer encore plus d’amitié et de gracieux accueil que l’ordinaire.

C’était a une condition cependant, a la condition qu’elle serait prete de bonne heure.

Voila les choses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui, il faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier celles auxquelles il eut du songer en sa qualité de roi tres chrétien et de fils aîné de l’Église.

Cependant Dieu est si bon pour les jeunes cours, tout ce qui est amour, meme amour coupable, trouve si facilement grâce a ses regards paternels, qu’au sortir de la messe, Louis, en levant ses yeux au ciel, put voir a travers les déchirures d’un nuage un coin de ce tapis d’azur que foule le pied du Seigneur.

Il rentra au château, et, comme la promenade était indiquée pour midi seulement et qu’il n’était que dix heures, il se mit a travailler d’acharnement avec Colbert et Lyonne.

Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table a la fenetre, attendu que cette fenetre donnait sur le pavillon de Madame, il put voir dans la cour M. Fouquet, dont les courtisans, depuis sa faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais, qui venait, de son côté, d’un air affable et tout a fait heureux, faire sa cour au roi.

Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers Colbert.

Colbert souriait et paraissait lui-meme plein d’aménité et de jubilation. Ce bonheur lui était venu depuis qu’un de ses secrétaires était entré et lui avait remis un portefeuille que, sans l’ouvrir, Colbert avait introduit dans la vaste poche de son haut-de-chausses.

Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond de la joie de Colbert, Louis opta, entre les deux sourires, pour celui de Fouquet.

Il fit signe au surintendant de monter ; puis, se retournant vers Lyonne et Colbert :

– Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le lirai a tete reposée.

Et il sortit.

Au signe du roi, Fouquet s’était hâté de monter. Quant a Aramis, qui accompagnait le surintendant, il s’était gravement replié au milieu du groupe de courtisans vulgaires, et s’y était perdu sans meme avoir été remarqué par le roi.

Le roi et Fouquet se rencontrerent en haut de l’escalier.

– Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui préparait Louis, Sire, depuis quelques jours Votre Majesté me comble. Ce n’est plus un jeune roi, c’est un jeune dieu qui regne sur la France, le dieu du plaisir du bonheur et de l’amour.

Le roi rougit. Pour etre flatteur, le compliment n’en était pas moins un peu direct.

Le roi conduisit Fouquet dans un petit salon qui séparait son cabinet de travail de sa chambre a coucher.

– Savez-vous bien pourquoi je vous appelle ? dit le roi en s’asseyant sur le bord de la croisée, de façon a ne rien perdre de ce qui se passerait dans les parterres sur lesquels donnait la seconde entrée du pavillon de Madame.

– Non, Sire… mais c’est pour quelque chose d’heureux, j’en suis certain, d’apres le gracieux sourire de Votre Majesté.

– Ah ! vous préjugez ?

– Non, Sire, je regarde et je vois.

– Alors, vous vous trompez.

– Moi, Sire ?

– Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire une querelle.

– A moi, Sire ?

– Oui, et des plus sérieuses.

– En vérité, Votre Majesté m’effraie… et cependant j’attends, plein de confiance dans sa justice et dans sa bonté.

– Que me dit-on, monsieur Fouquet, que vous préparez une grande fete a Vaux ?

Fouquet sourit comme fait le malade au premier frisson d’une fievre oubliée et qui revient.

– Et vous ne m’invitez pas ? continua le roi.

– Sire, répondit Fouquet, je ne songeais pas a cette fete, et c’est hier au soir seulement qu’un de mes amis, Fouquet appuya sur le mot, a bien voulu m’y faire songer.

– Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne m’avez parlé de rien, monsieur Fouquet.

– Sire, comment espérer que Votre Majesté descendrait a ce point des hautes régions ou elle vit jusqu’a honorer ma demeure de sa présence royale ?

– Excusez, monsieur Fouquet ; vous ne m’avez point parlé de votre fete.

– Je n’ai point parlé de cette fete, je le répete, au roi d’abord parce que rien n’était décidé a l’égard de cette fete, ensuite parce que je craignais un refus.

– Et quelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur Fouquet ? Prenez garde, je suis décidé a vous pousser a bout.

– Sire, le profond désir que j’avais de voir le roi agréer mon invitation.

– Eh bien ! monsieur Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que de nous entendre. Vous avez le désir de m’inviter a votre fete, j’ai le désir d’y aller ; invitez-moi, et j’irai.

– Quoi ! Votre Majesté daignerait accepter ? murmura le surintendant.

– En vérité, monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais plus qu’accepter ; je crois que je m’invite moi-meme.

– Votre Majesté me comble d’honneur et de joie ! s’écria Fouquet ; mais je vais etre forcé de répéter ce que M. de La Vieuville disait a votre aieul Henri IV : Domine, non sum dignus.

– Ma réponse a ceci, monsieur Fouquet, c’est que, si vous donnez une fete, invité ou non, j’irai a votre fete.

– Oh ! merci, merci, mon roi ! dit Fouquet en relevant la tete sous cette faveur, qui, dans son esprit, était sa ruine. Mais comment Votre Majesté a-t elle été prévenue ?

– Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles de vous et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il fier, monsieur Fouquet, que le roi soit jaloux de vous ?

– Cela me rendra le plus heureux homme du monde, Sire, puisque le jour ou le roi sera jaloux de Vaux, j’aurai quelque chose de digne a offrir a mon roi.

– Eh bien ! monsieur Fouquet, préparez votre fete, et ouvrez a deux battants les portes de votre maison.

– Et vous, Sire, dit Fouquet, fixez le jour.

– D’aujourd’hui en un mois.

– Sire, Votre Majesté n’a-t-elle rien autre chose a désirer ?

– Rien, monsieur le surintendant, sinon, d’ici la, de vous avoir pres de moi le plus qu’il vous sera possible.

– Sire, j’ai l’honneur d’etre de la promenade de Votre Majesté.

– Tres bien ; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici ces dames qui vont au rendez-vous.

Le roi, a ces mots, avec toute l’ardeur, non seulement d’un jeune homme, mais d’un jeune homme amoureux se retira de la fenetre pour prendre ses gants et sa canne que lui tendait son valet de chambre.

On entendait en dehors le piétinement des chevaux et le roulement des roues sur le sable de la cour.

Le roi descendit. Au moment ou il apparut sur le perron, chacun s’arreta. Le roi marcha droit a la jeune reine. Quant a la reine mere, toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle était atteinte, elle n’avait pas voulu sortir.

Marie-Thérese monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de quel côté il désirait que la promenade fut dirigée.

Le roi, qui venait de voir La Valliere, toute pâle encore des événements de la veille, monter dans une caleche avec trois de ses compagnes, répondit a la reine qu’il n’avait point de préférence, et qu’il serait bien partout ou elle serait.

La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers Apremont.

Les piqueurs partirent en avant.

Le roi monta a cheval. Il suivit pendant quelques minutes la voiture de la reine et de Madame en se tenant a la portiere.

Le temps s’était a peu pres éclairci ; cependant une espece de voile poussiéreux, semblable a une gaze salie, s’étendait sur toute la surface du ciel ; le soleil faisait reluire des atomes micacés dans le périple de ses rayons.

La chaleur était étouffante.

Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention a l’état du ciel, nul ne parut s’en inquiéter, et la promenade, selon l’ordre qui en avait été donné par la reine, fut dirigée vers Apremont.

La troupe des courtisans était bruyante et joyeuse, on voyait que chacun tendait a oublier et a faire oublier aux autres les aigres discussions de la veille.

Madame, surtout, était charmante.

En effet, Madame voyait le roi a sa portiere, et, comme elle ne supposait pas qu’il fut la pour la reine, elle espérait que son prince lui était revenu.

Mais, au bout d’un quart de lieue a peu pres fait sur la route, le roi, apres un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant filer le carrosse de la reine, puis celui des premieres dames d’honneur, puis tous les autres successivement qui, le voyant s’arreter, voulaient s’arreter a leur tour.

Mais le roi leur faisait signe de la main qu’ils eussent a continuer leur chemin.

Lorsque passa le carrosse de La Valliere, le roi s’en approcha.

Le roi salua les dames et se disposait a suivre le carrosse des filles d’honneur de la reine comme il avait suivi celui de Madame, lorsque la file des carrosses s’arreta tout a coup.

Sans doute la reine, inquiete de l’éloignement du roi, venait de donner l’ordre d’accomplir cette évolution.

On se rappelle que la direction de la promenade lui avait été accordée.

Le roi lui fit demander quel était son désir en arretant les voitures.

– De marcher a pied, répondit-elle.

Sans doute espérait-elle que le roi, qui suivait a cheval le carrosse des filles d’honneur, n’oserait a pied suivre les filles d’honneur elles-memes.

On était au milieu de la foret.

La promenade, en effet, s’annonçait belle, belle surtout pour des reveurs ou des amants.

Trois belles allées, longues, ombreuses et accidentées, partaient du petit carrefour ou l’on venait de faire halte.

Ces allées, vertes de mousse, dentelées de feuillage ayant chacune un petit horizon d’un pied de ciel entrevu sous l’entrelacement des arbres, voila quel était l’aspect des localités.

Au fond de ces allées passaient et repassaient, avec des signes manifestes d’inquiétude, les chevreuils effarés, qui, apres s’etre arretés un instant au milieu du chemin et avoir relevé la tete, fuyaient comme des fleches, rentrant d’un seul bond dans l’épaisseur des bois, ou ils disparaissaient, tandis que, de temps en temps, un lapin philosophe, debout sur son derriere, se grattait le museau avec les pattes de devant et interrogeait l’air pour reconnaître si tous ces gens qui s’approchaient et qui venaient troubler ainsi ses méditations, ses repas et ses amours, n’étaient pas suivis par quelque chien a jambes torses ou ne portaient point quelque fusil sous le bras.

Toute la compagnie, au reste, était descendue de carrosse en voyant descendre la reine.

Marie-Thérese prit le bras d’une de ses dames d’honneur, et, apres un oblique coup d’oil donné au roi, qui ne parut point s’apercevoir qu’il fut le moins du monde l’objet de l’attention de la reine, elle s’enfonça dans la foret par le premier sentier qui s’ouvrit devant elle.

Deux piqueurs marchaient devant Sa Majesté avec des cannes dont ils se servaient pour relever les branches ou écarter les ronces qui pouvaient embarrasser le chemin.

En mettant pied a terre, Madame trouva a ses côtés M. de Guiche, qui s’inclina devant elle et se mit a sa disposition.

Monsieur, enchanté de son bain de la surveille, avait déclaré qu’il optait pour la riviere, et, tout en donnant congé a de Guiche, il était resté au château avec le chevalier de Lorraine et Manicamp.

Il n’éprouvait plus ombre de jalousie.

On l’avait donc cherché inutilement dans le cortege ; mais comme Monsieur était un prince fort personnel, qui concourait d’habitude fort médiocrement au plaisir général, son absence avait été plutôt un sujet de satisfaction que de regret.

Chacun avait suivi l’exemple donné par la reine et par Madame, s’accommodant a sa guise selon le hasard ou selon son gout.

Le roi, nous l’avons dit, était demeuré pres de La Valliere, et, descendant de cheval au moment ou l’on ouvrait la portiere du carrosse, il lui avait offert la main.

Aussitôt Montalais et Tonnay-Charente s’étaient éloignées, la premiere par calcul, la seconde par discrétion.

Seulement, il y avait cette différence entre elles deux que l’une s’éloignait dans le désir d’etre agréable au roi et l’autre dans celui de lui etre désagréable.

Pendant la derniere demi-heure, le temps, lui aussi, avait pris ses dispositions : tout ce voile, comme poussé par un vent de chaleur, s’était massé a l’occident ; puis repoussé par un courant contraire, s’avançait lentement, lourdement.

On sentait s’approcher l’orage ; mais, comme le roi ne le voyait pas, personne ne se croyait le droit de le voir.

La promenade fut donc continuée ; quelques esprits inquiets levaient de temps en temps les yeux au ciel.

D’autres, plus timides encore, se promenaient sans s’écarter des voitures, ou ils comptaient aller chercher un abri en cas d’orage.

Mais la plus grande partie du cortege, en voyant le roi entrer bravement dans le bois avec La Valliere, la plus grande partie du cortege, disons-nous, suivit le roi.

Ce que voyant, le roi prit la main de La Valliere et l’entraîna dans une allée latérale, ou cette fois personne n’osa le suivre.