Le Chevalier d'Harmental - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1842

Le Chevalier d'Harmental darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka Le Chevalier d'Harmental - Alexandre Dumas

Les aventures du jeune chevalier d'Harmental qui, dans le climat troublé suivant la mort de Louis XIV, prend fait et cause pour la conspiration organisée par la duchesse du Maine contre le Régent de France.

Opinie o ebooku Le Chevalier d'Harmental - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Le Chevalier d'Harmental - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

 

Le 22 mars de l'an de grâce 1718, jour de la mi-careme, un jeune seigneur de haute mine, âgé de vingt-six a vingt-huit ans, monté sur un beau cheval d'Espagne, se tenait, vers les huit heures du matin, a l'extrémité du pont Neuf qui aboutit au quai de l'École. Il était si droit et si ferme en selle, qu'on eut dit qu'il avait été placé la en sentinelle par le lieutenant général de la police du royaume, messire Voyer d'Argenson.

Apres une demi-heure d'attente a peu pres, pendant laquelle on le vit plus d'une fois interroger des yeux avec impatience l'horloge de la Samaritaine, son regard, errant jusque-la, parut s'arreter avec satisfaction sur un individu qui, débouchant de la place Dauphine, fit demi-tour a droite et s'achemina de son côté.

Celui qui avait eu l'honneur d'attirer ainsi l'attention du jeune cavalier était un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, taillé en pleine chair, portant au lieu de perruque une foret de cheveux noirs parsemée de quelques poils gris, vetu d'un habit moitié bourgeois, moitié militaire, orné d'un noud d'épaule qui primitivement avait été ponceau, et qui, a force d'etre exposé a la pluie et au soleil, était devenu jaune-orange. Il était, en outre, armé d'une longue épée passée en verrouil, et qui lui battait formidablement le gras des jambes ; enfin, il était coiffé d'un chapeau autrefois garni d'une plume et d'un galon, et qu'en souvenir sans doute de sa splendeur passée, son maître portait tellement incliné sur l'oreille gauche, qu'il semblait ne pouvoir rester dans cette position que par un miracle d'équilibre. Il y avait au reste dans la figure, dans la démarche, dans le port, dans tout l'ensemble enfin de cet homme, qui paraissait âgé de quarante-cinq a quarante-six ans, et qui s'avançait tenant le haut du pavé, se dandinant sur la hanche, frisant d'une main sa moustache et faisant de l'autre signe aux voitures de passer au large, un tel caractere d'insolente insouciance, que celui qui le suivait des yeux ne put s'empecher de sourire et de murmurer entre ses dents :

– Je crois que voila mon affaire !

En conséquence de cette probabilité, le jeune seigneur marcha droit au nouvel arrivant, avec l'intention visible de lui parler. Celui-ci, quoiqu'il ne connut aucunement le cavalier, voyant que c'était a lui qu'il paraissait avoir affaire, s'arreta en face de la Samaritaine, avança son pied droit a la troisieme position, et attendit, une main a son épée et l'autre a sa moustache, ce qu'avait a lui dire le personnage qui venait ainsi a sa rencontre.

En effet, comme l'avait prévu l'homme aux rubans orange, le jeune seigneur arreta son cheval en face de lui, et portant la main a son chapeau :

– Monsieur, lui dit-il, j'ai cru reconnaître a votre air et a votre tournure que vous étiez gentilhomme. Me serais-je trompé ?

– Non, palsambleu ! monsieur, répondit celui a qui était adressée cette étrange question en portant a son tour la main a son feutre. Je suis vraiment fort aise que mon air et ma tournure parlent si hautement pour moi, car pour peu que vous croyiez devoir me donner le titre qui m'est du, vous m'appellerez capitaine.

– Enchanté que vous soyez homme d'épée, monsieur, reprit le cavalier en s'inclinant de nouveau. Ce m'est une certitude de plus que vous etes incapable de laisser un galant homme dans l'embarras.

– Soyez le bienvenu, pourvu que ce ne soit pas cependant a ma bourse que ce galant homme ait recours, car je vous avouerai en toute franchise que je viens de laisser mon dernier écu dans un cabaret du port de la Tournelle.

– Il ne s'agit aucunement de votre bourse, capitaine, et c'est la mienne au contraire, je vous prie de le croire qui est a votre disposition.

– A qui ai-je l'honneur de parler, demanda le capitaine visiblement touché de cette réponse, et que puis-je faire qui vous soit agréable ?

– Je me nomme le baron René de Valef, répondit le cavalier.

– Monsieur, lui dit-il, j'ai cru reconnaître a votre air et a votre tournure que vous étiez gentilhomme. Me serais-je trompé ?

– Non, palsambleu ! Monsieur, répondit celui a qui était adressée cette étrange question en portant a son tour la main a son feutre. Je suis vraiment fort aise que mon air et ma tournure parlent si hautement pour moi, car pour peu que vous croyiez devoir me donner le titre qui m'est du, vous m'appellerez capitaine.

– Enchanté que vous soyez homme d'épée, monsieur, reprit le cavalier en s'inclinant de nouveau. Ce m'est une certitude de plus que vous etes incapable de laisser un galant homme dans l'embarras.

– Soyez le bienvenu, pourvu que ce ne soit pas cependant a ma bourse que ce galant homme ait recours, car je vous avouerai en toute franchise que je viens de laisser mon dernier écu dans un cabaret du port de la Tournelle.

– Il ne s'agit aucunement de votre bourse, capitaine, et c'est la mienne au contraire, je vous prie de le croire qui est a votre disposition.

– A qui ai-je l'honneur de parler, demanda le capitaine visiblement touché de cette réponse, et que puis-je faire qui vous soit agréable ?

– Je me nomme le baron René de Valef, répondit le cavalier.

– Pardon, monsieur le baron, interrompit le capitaine, mais je crois avoir, dans les guerres de Flandre, connu une famille de ce nom.

– C'est la mienne, monsieur, attendu que je suis Liégeois d'origine.

Les deux interlocuteurs se saluerent de nouveau.

– Vous saurez donc, continua le baron de Valef, que le chevalier Raoul d'Harmental, un de mes amis intimes, a ramassé cette nuit, de compagnie avec moi, une mauvaise querelle qui doit finir ce matin par une rencontre ; nos adversaires étaient trois et nous n'étions que deux. Je me suis donc rendu ce matin chez le marquis de Gacé et chez le comte de Surgis, mais par malheur ni l'un ni l'autre n'avait passé la nuit dans son lit. Si bien que, comme l'affaire ne pouvait pas se remettre, attendu que je pars dans deux heures pour l'Espagne, et qu'il nous fallait absolument un second ou plutôt un troisieme, je suis venu m'installer sur le pont Neuf avec l'intention de m'adresser au premier gentilhomme qui passerait. Vous etes passé, je me suis adressé a vous.

– Et vous avez, pardieu, bien fait ! Touchez la, baron je suis votre homme.

Et pour quelle heure, s'il vous plaît, est la rencontre ?

– Pour neuf heures et demie, ce matin.

– Ou la chose doit-elle se passer ?

– A la porte Maillot.

– Diable ! il n'y a pas de temps a perdre ! Mais vous etes a cheval et moi a pied : comment allons-nous arranger cela ?

– Il y aurait un moyen, capitaine.

– Lequel ?

– C'est que vous me fissiez l'honneur de monter en croupe.

– Volontiers, monsieur le baron.

– Je vous préviens seulement, ajouta le jeune seigneur avec un léger sourire, que mon cheval est un peu vif.

– Oh ! je le reconnais, dit le capitaine en se reculant d'un pas et jetant sur le bel animal un coup d'oil de connaisseur. Ou je me trompe fort, ou il est né entre les montagnes de Grenade et la Sierra-Morena. J'en montais un pareil a Almanza, et je l'ai plus d'une fois fait coucher comme un mouton quand il voulait m'emporter au galop, et cela rien qu'en le serrant avec mes genoux.

– Alors vous me rassurez. A cheval donc, capitaine, et a la porte Maillot !

– M'y voila, monsieur le baron.

Et, sans se servir de l'étrier que lui laissait libre le jeune seigneur, d'un seul élan le capitaine se trouva en croupe.

Le baron avait dit vrai : son cheval n'était point habitué a une si lourde charge ; aussi essaya-t-il d'abord de s'en débarrasser ; mais le capitaine non plus n'avait point menti, et l'animal sentit bientôt qu'il avait affaire a plus forts que lui. De sorte qu'apres deux ou trois écarts qui n'eurent d'autres résultats que de faire valoir aux yeux des passants l'adresse des deux cavaliers, il prit le parti de l'obéissance, et descendit au grand trot le quai de l'École, qui, a cette époque, n'était encore qu'un port, traversa, toujours du meme train, le quai du Louvre et le quai des Tuileries, franchit la porte de la Conférence, et, laissant a gauche le chemin de Versailles, enfila la grande avenue des Champs-Élysées qui conduit aujourd'hui a l'arc de triomphe de l'Étoile. Parvenu au pont d'Antin le baron de Valef ralentit un peu l'allure de son cheval car il vit qu'il avait tout le temps d'arriver a la porte Maillot vers l'heure convenue. Le capitaine profita de ce moment de répit.

– Maintenant, monsieur, sans indiscrétion, dit-il, puis-je vous demander pour quelle raison nous allons nous battre ? J'ai besoin ; vous comprenez, d'etre instruit de cela pour régler ma conduite envers mon adversaire, et pour savoir si la chose vaut la peine que je le tue.

– C'est trop juste, capitaine, répondit le baron. Voici les faits tels qu'ils se sont passés. Nous soupions hier soir chez la Fillon. Il n'est pas que vous ne connaissiez la Fillon, capitaine ?

– Pardieu ! c’est moi qui l'ai lancée dans le monde, en 1705, avant mes campagnes d'Italie.

– Eh bien ! répondit en riant le baron, vous pouvez vous vanter, capitaine, d'avoir formé la une éleve qui vous fait honneur ! Bref, nous soupions donc chez elle tete a tete avec d'Harmental.

– Sans aucune créature du beau sexe ? demanda le capitaine.

– Oh ! mon Dieu ! oui. Il faut vous dire que d'Harmental est une espece de trappiste, n'allant chez la Fillon que de peur de passer pour n'y point aller, n'aimant qu'une femme a la fois, et amoureux pour le quart d'heure de la petite d'Averne, la femme du lieutenant aux gardes.

– Tres bien.

– Nous étions donc la parlant de nos affaires, lorsque nous entendîmes une joyeuse société qui entrait dans le cabinet a côté du nôtre. Comme ce que nous avions a nous dire ne regardait personne, nous fîmes silence et ce fut nous qui, sans le vouloir, écoutâmes la conversation de nos voisins. Or, voyez ce que c'est que le hasard ! nos voisins parlaient justement de la seule chose qu'il aurait fallu que nous n'entendissions pas.

– De la maîtresse du chevalier, peut-etre ?

– Vous l'avez dit. Aux premiers mots qui m'arriverent de leurs discours, je me levai pour emmener Raoul ; mais, au lieu de me suivre, il me mit la main sur l'épaule et me fit rasseoir.

– Ainsi donc, disait une voix, Philippe en tient pour la petite d'Averne ?

– Depuis la fete de la maréchale d'Estrées, ou, déguisée en Vénus, elle lui a donné un ceinturon d'épée accompagné de vers ou elle le comparait a Mars.

– Mais il y a déja huit jours, dit une troisieme voix.

– Oui, répondit la premiere. Oh ! elle a fait une espece de défense, soit qu'elle tînt véritablement a ce pauvre d'Harmental, soit qu'elle sut que le régent n'aime que ce qui lui résiste. Enfin, ce matin, en échange d'une corbeille pleine de fleurs et de pierreries, elle a bien voulu répondre qu'elle recevrait ce soir Son Altesse :

– Ah ! ah ! dit le capitaine, je commence a comprendre. Le chevalier s'est fâché ?

– Justement ; au lieu d'en rire, comme nous aurions fait vous ou moi, du moins je l'espere, et de profiter de cette circonstance pour se faire rendre son brevet de colonel, qu'on lui a ôté sous le prétexte de faire des économies, d'Harmental devint si pâle que je crus qu'il allait s'évanouir. Puis, s'approchant de la cloison et frappant du poing pour qu'on fît silence :

– Messieurs, dit-il, je suis fâché de vous contredire, mais celui de vous qui a avancé que madame d'Averne avait accordé un rendez-vous au régent, ou a tout autre, en a menti.

– C'est moi, monsieur, qui ait dit la chose et qui la soutiens, répondit la premiere voix ; et s'il y a en elle quelque chose qui vous déplaise, je me nomme Lafare, capitaine aux gardes.

– Et moi, Fargy, dit la seconde voix.

– Et moi, Ravanne, dit la troisieme voix.

– Tres bien, messieurs, reprit d'Harmental. Demain, de neuf heures a neuf heures et demie, a la porte Maillot. Et il vint se rasseoir en face de moi. Ces messieurs parlerent d'autre chose, et nous achevâmes notre souper. Voila toute l'affaire, capitaine, et vous en savez maintenant autant que moi.

Le capitaine fit entendre une espece d'exclamation qui voulait dire : Tout cela n'est pas bien grave, mais, malgré cette demi-désapprobation de la susceptibilité du chevalier, il n'en résolut pas moins de soutenir de son mieux la cause dont il était devenu si inopinément le champion, quelque défectueuse que cette cause lui parut dans son principe. D'ailleurs, en eut-il eu l'intention, il était trop tard pour reculer. On était arrivé a la porte Maillot, et un jeune cavalier, qui paraissait attendre, et qui avait aperçu de loin le baron et le capitaine, venait de mettre son cheval au galop, et s'approchait rapidement. C'était le chevalier d'Harmental.

– Mon cher chevalier, dit le baron de Valef en échangeant avec lui une poignée de main, permets qu'a défaut d'un ancien ami, je t'en présente un nouveau. Ni Surgis ni Gacé, n'étaient a la maison ; j'ai fait rencontre de monsieur sur le pont Neuf, je lui ai exposé notre embarras et il s'est offert a nous en tirer avec une merveilleuse grâce.

– C'est donc une double reconnaissance que je te dois, mon cher Valef, répondit le chevalier en jetant sur le capitaine un regard dans lequel perçait une légere nuance d'étonnement, et a vous, monsieur, continua-t-il, des excuses de ce que je vous jette ainsi tout d'abord et pour faire connaissance dans une si méchante affaire ; mais vous m'offrirez un jour ou l'autre l'occasion de prendre ma revanche, je l'espere, et je vous prie, le cas échéant, de disposer de moi comme j'ai disposé de vous.

– Bien dit, chevalier, répondit le capitaine en sautant a terre, et vous avez des manieres avec lesquelles on me ferait aller au bout du monde. Le proverbe a raison : il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas.

– Quel est cet original ? demanda tout bas d'Harmental a Valef, tandis que le capitaine marquait des appels du pied droit pour se remettre les jambes.

– Ma foi ! je l'ignore, dit Valef ; mais ce que je sais, c'est que sans lui nous étions fort empechés. Quelque pauvre officier de fortune, sans doute, que la paix a mis a l'écart comme tant d'autres. D'ailleurs, nous le jugerons tout a l'heure a la besogne.

– Eh bien ! dit le capitaine, s'animant a l'exercice qu'il prenait, ou sont nos muguets, chevalier ? Je me sens en veine ce matin.

– Quand je suis venu au-devant de vous, répondit d'Harmental, ils n'étaient point encore arrivés ; mais j'apercevais au bout de l'avenue une espece de carrosse de louage qui leur servira d'excuse s'ils sont en retard. Au reste, ajouta le chevalier en tirant de son gousset une tres belle montre garnie de brillants, il n'y a point de temps perdu, car a peine s'il est neuf heures et demie.

– Allons donc au-devant d'eux, dit Valef en descendant a son tour de cheval et en jetant la bride aux mains du valet de d'Harmental ; car, s'ils arrivaient au rendez-vous tandis que nous bavardons ici, c'est nous qui aurions l'air de nous faire attendre.

– Tu as raison, dit d'Harmental.

Et, mettant pied a terre a son tour, il s'avança vers l'entrée du bois, suivi de ses deux compagnons.

– Ces messieurs ne commandent rien ? demanda le propriétaire du restaurant, qui se tenait sur la porte, attendant pratique.

– Si fait, maître Durand, répondit d'Harmental, qui ne voulait pas, de peur d'etre dérangé, avoir l'air d'etre venu pour autre chose que pour une promenade. Un déjeuner pour trois ! Nous allons faire un tour d'allée et nous revenons.

Et il laissa tomber trois louis dans la main de l'hôtelier.

Le capitaine vit reluire l'une apres les autres les trois pieces d'or, et calcula avec la rapidité d'un amateur consommé ce que l'on pouvait avoir au bois de Boulogne pour soixante-douze livres ; mais comme il connaissait celui a qui il avait affaire, il jugea qu'une recommandation de sa part ne serait point inutile ; en conséquence, s'approchant a son tour du maître d'hôtel :

– Ah ça ! gargotier mon ami, lui dit-il, tu sais que je connais la valeur des choses, et que ce n'est point a moi qu'on peut en faire croire sur le total d'une carte ? Que les vins soient fins et variés, et que le déjeuner soit copieux, ou je te casse les os ! Tu entends ?

– Soyez tranquille, capitaine, répondit maître Durand ; ce n'est pas une pratique comme vous que je voudrais tromper.

C'est bien. Il y a douze heures que je n'ai mangé : regle-toi la-dessus.

L'hôtelier s'inclina en homme qui savait ce que cela voulait dire et reprit le chemin de sa cuisine, commençant a croire qu'il avait fait une moins bonne affaire qu'il n'avait d'abord espéré. Quant au capitaine, apres lui avoir fait un dernier signe de recommandation moitié amical, moitié menaçant, il doubla le pas et rejoignit le chevalier et le baron, qui s'étaient arretés pour l'attendre.

Le chevalier ne s'était pas trompé a l'endroit du carrosse de louage. Au détour de la premiere allée, il aperçut ses trois adversaires qui en descendaient. C'étaient, comme nous l'avons déja dit, le marquis de Lafare, le comte de Fargy et le chevalier de Ravanne.

Que nos lecteurs nous permettent de leur donner quelques courts détails sur ces trois personnages, que nous verrons plusieurs fois reparaître dans le cours de cette histoire.

Lafare, le plus connu des trois, grâce aux poésies qu'il a laissées, et a la carriere militaire qu'il a parcourue, était un homme de trente-six a trente-huit ans, de figure ouverte et franche, d'une gaîté et d'une bonne humeur intarissables, toujours pret a tenir tete a tout venant a table, au jeu et aux armes, sans rancune et sans fiel, fort couru du beau sexe et fort aimé du régent, qui l'avait nommé son capitaine des gardes, et qui, depuis dix ans qu'il l'admettait dans son intimité, l'avait trouvé son rival quelquefois, mais son fidele serviteur toujours. Aussi le prince, qui avait l'habitude de donner des surnoms a tous ses roués et a toutes ses maîtresses, ne le désignait-il jamais que par celui de bon enfant. Cependant, depuis quelque temps, la popularité de Lafare, si bien établie qu'elle fut par de recommandables antécédents, baissait fort parmi les femmes de la cour et les filles de l'opéra. Le bruit courait tout haut qu'il se donnait le ridicule de devenir un homme rangé. Il est vrai que quelques personnes, afin de lui conserver sa réputation, disaient tout bas que cette conversion apparente n'avait d'autre cause que la jalousie de mademoiselle de Conti, fille de madame la duchesse et petite-fille du grand Condé, laquelle assurait-on, honorait le capitaine des gardes de monsieur le régent d'une affection toute particuliere. Au reste, sa liaison avec le duc de Richelieu, qui passait de son côté pour etre l'amant de mademoiselle de Charolais, donnait une nouvelle consistance a ce bruit.

Le comte de Fargy, que l'on appelait habituellement le beau Fargy, en substituant l'épithete qu'il avait reçue de la nature au titre que lui avaient légué ses peres, était cité, comme l'indique son nom, pour le plus beau garçon de son époque. Ce qui, dans ce temps de galanterie, imposait des obligations devant lesquelles il n'avait jamais reculé, et dont il s'était toujours tiré avec honneur. En effet, il était impossible d'etre mieux pris dans sa taille que ne l'était Fargy. C'était a la fois une de ces natures élégantes et fortes, souples et vivaces, qui semblent douées des qualités les plus opposées des héros de roman de ces temps-la. Joignez a cela une tete charmante qui réunissait les beautés les plus opposées, c'est-a-dire des cheveux noirs et des yeux bleus, des traits fortement arretés et un teint de femme. Ajoutez a cet ensemble de l'esprit, de la loyauté, du courage autant qu'homme du monde, et vous aurez une idée de la haute considération dont devait jouir Fargy aupres de la société de cette folle époque, si bonne appréciatrice de ces différents genres de mérite.

Quant au chevalier de Ravanne, qui nous a laissé sur sa jeunesse des mémoires si étranges que, malgré leur authenticité, on est toujours tenté de les croire apocryphes, c'était alors un enfant a peine hors de page, riche et de grande maison, qui entrait dans la vie par sa porte dorée, et qui courait droit au plaisir qu'elle promet avec toute la fougue, l'imprudence et l'avidité de la jeunesse. Aussi outrait-il, comme on a l'habitude de le faire a dix-huit ans, tous les vices et toutes les qualités de son époque. On comprend donc facilement quel était son orgueil de servir de second a des hommes comme Lafare et Fargy dans une rencontre qui devait avoir quelque retentissement dans les ruelles et dans les petits soupers.


Chapitre 2

 

 

Aussitôt que Lafare, Fargy et Ravanne virent déboucher leurs adversaires a l'angle de l'allée, ils marcherent de leur côté au-devant d'eux. Arrivés a dix pas les uns des autres, tous mirent le chapeau a la main et se saluerent avec cette élégante politesse qui était, en pareille circonstance, un des caracteres de l'aristocratie du dix-huitieme siecle, et firent quelques pas ainsi, tete nue et le sourire sur les levres, si bien qu'aux yeux d'un passant qui n'aurait point été informé de la cause de leur réunion, ils auraient eu l'air d'amis enchantés de se rencontrer.

– Messieurs, dit le chevalier d'Harmental, a qui la parole appartenait de droit, j'espere que ni vous ni moi n'avons été suivis ; mais il commence a se faire un peu tard, et nous pourrions etre dérangés ici ; je crois donc qu'il serait bon de gagner tout d'abord un endroit plus écarté ou nous soyons plus a notre aise pour vider la petite affaire qui nous rassemble.

– Messieurs, dit Ravanne, j'ai ce qu'il vous faut : a cent pas d'ici a peine, une véritable chartreuse ; vous vous croirez dans la Thébaide.

– Alors, suivons l'enfant, dit le capitaine ; l'innocence mene au salut !

Ravanne se retourna et toisa des pieds a la tete notre ami au ruban orange.

– Si vous n'avez d'engagement avec personne, mon grand monsieur, dit le jeune page d'un ton goguenard, je réclamerai la préférence.

– Un instant, un instant, Ravanne, interrompit Lafare. J'ai quelques explications a donner a monsieur d'Harmental.

– Monsieur Lafare, répondit le chevalier votre courage est si parfaitement connu que les explications que vous m'offrez sont une preuve de délicatesse dont, croyez-moi bien, je vous sais un gré parfait ; mais ces explications ne feraient que nous retarder inutilement, et nous n'avons, je crois, pas de temps a perdre.

– Bravo ! dit Ravanne ; voila ce qui s'appelle parler, chevalier ; une fois que nous nous serons coupé la gorge, j'espere que vous m'accorderez votre amitié. J'ai fort entendu parler de vous en bon lieu, et il y a longtemps que je désirais faire votre connaissance.

Les deux hommes se saluerent de nouveau.

– Allons, allons, Ravanne, dit Fargy, puisque tu t'es chargé d'etre notre guide, montre-nous le chemin.

Ravanne sauta aussitôt dans le bois comme un jeune faon. Ses cinq compagnons le suivirent. Les chevaux de main et le carrosse de louage resterent sur la route.

Au bout de dix minutes de marche, pendant lesquelles les six adversaires avaient gardé le plus profond silence, soit de peur d'etre entendus, soit par ce sentiment naturel qui fait qu'au moment de courir un danger l'homme se replie un instant sur lui-meme, on se trouva au milieu d'une clairiere entourée de tous côtés d'un rideau d'arbres.

– Eh bien ! messieurs, dit Ravanne en jetant un regard satisfait autour de lui, que dites-vous de la localité ?

– Je dis que si vous vous vantez de l'avoir découverte dit le capitaine, vous me faites l'effet d'un drôle de Christophe Colomb ! Vous n'aviez qu'a me dire que c'était ici que vous vouliez aller, et je vous y aurais conduit les yeux fermés, moi.

– Eh bien ! monsieur, répondit Ravanne, nous tacherons que vous en sortiez comme vous y seriez venu.

– Vous savez que c'est a vous que j'ai affaire, monsieur de Lafare, dit d'Harmental en jetant son chapeau sur l'herbe.

– Oui, monsieur, répondit le capitaine des gardes en suivant l'exemple du chevalier ; et je sais aussi que rien ne pouvait me faire tout a la fois plus d'honneur et de peine qu'une rencontre avec vous, surtout pour un pareil motif.

D'Harmental sourit en homme pour qui cette fleur de politesse n'était point perdue, mais il n'y répondit qu'en mettant l'épée a la main.

– Il paraît, mon cher baron, dit Fargy s'adressant a Valef, que vous etes sur le point de partir pour l'Espagne ?

– Je devais partir cette nuit meme, mon cher comte répondit Valef, et il n'a fallu rien moins que le plaisir que je me promettais a vous voir ce matin pour me déterminer a rester jusqu'a cette heure, tant j'y vais pour choses importantes.

– Diable ! voila qui me désole, reprit Fargy en tirant son épée ; car si j'avais le malheur de vous retarder, vous etes homme a m'en vouloir mal de mort.

– Non point. Je saurais que c'est par pure amitié, mon cher comte, répondit Valef. Ainsi, faites de votre mieux et tout de bon, je vous prie, car je suis a vos ordres.

– Allons donc, allons donc, monsieur, dit Ravanne au capitaine, qui pliait proprement son habit et le posait pres de son chapeau ; vous voyez bien que je vous attends.

– Ne nous impatientons pas, mon beau jeune homme, dit le vieux soldat en continuant ses préparatifs avec le flegme goguenard qui lui était naturel. Une des qualités les plus essentielles sous les armes, c'est le sang-froid. J'ai été comme vous a votre âge, mais au troisieme ou quatrieme coup d'épée que j'ai reçu, j'ai compris que je faisais fausse route, et je suis revenu dans le droit chemin. La ! ajouta-t-il en tirant enfin son épée, qui, nous l'avons dit, était de la plus belle longueur.

– Peste, monsieur ! dit Ravanne en jetant un coup d'oil sur l'arme de son adversaire, que vous avez la une charmante colichemarde ! Elle me rappelle la maîtresse-broche de la cuisine de ma mere, et je suis désolé de ne pas avoir dit au maître d'hôtel de me l'apporter pour faire votre partie.

– Votre mere est une digne femme, et sa cuisine une bonne cuisine ; j'ai entendu parler de toutes deux avec de grands éloges, monsieur le chevalier, répondit le capitaine avec un ton presque paternel. Aussi je serais désolé de vous enlever a l'une et a l'autre pour une misere comme celle qui me procure l'honneur de croiser le fer avec vous. Supposez donc tout bonnement que vous prenez une leçon avec votre maître d'armes, et tirez a fond.

La recommandation était inutile ; Ravanne était exaspéré de la tranquillité de son adversaire, a laquelle, malgré son courage, son sang jeune et ardent ne lui laissait pas l'espérance d'atteindre. Aussi se précipita-t-il sur le capitaine avec une telle furie que les épées se trouverent engagées jusqu'a la poignée. Le capitaine fit un pas en arriere.

– Ah ! vous rompez, mon grand monsieur, s'écria Ravanne.

– Rompre n'est pas fuir, mon petit chevalier, répondit le capitaine ; c'est un axiome de l'art que je vous invite a méditer. D'ailleurs, je ne suis pas fâché d'étudier votre jeu. Ah ! vous etes éleve de Berthelot a ce qu'il me paraît. C'est un bon maître, mais il a un grand défaut : c'est de ne pas apprendre a parer. Tenez, voyez un peu, continua-t-il en ripostant par un coup de seconde a un coup droit, si je m'étais fendu, je vous enfilais comme une mauviette.

Ravanne était furieux, car effectivement il avait senti sur son flanc la pointe de l'épée de son adversaire, mais si légerement posée qu'il eut pu la prendre pour le bouton d'un fleuret. Aussi sa colere redoubla de la conviction qu'il lui devait la vie, et ses attaques se multiplierent plus pressées encore qu'auparavant.

– Allons, allons, dit le capitaine, voila que vous perdez la tete maintenant, et que vous cherchez a m'éborgner. Fi donc ! jeune homme, fi donc ! A la poitrine, morbleu ! Ah ! vous revenez a la figure ? Vous me forcerez de vous désarmer ! Encore ? Allez ramasser votre épée, jeune homme, et revenez a cloche-pied, cela vous calmera.

Et d'un violent coup de fouet, il fit sauter le fer de Ravanne a vingt pas de lui.

Cette fois, Ravanne profita de l'avis ; il alla lentement ramasser son épée et revint lentement au capitaine, qui l'attendait la pointe de la sienne sur le soulier. Seulement le jeune homme était pâle comme sa veste de satin, sur laquelle apparaissait une légere goutte de sang.

– Vous avez raison, monsieur, lui dit-il, et je suis encore un enfant ; mais ma rencontre avec vous aidera, je l'espere a faire de moi un homme. Encore quelques passes, s'il vous plaît, afin qu'il ne soit pas dit que vous ayez eu tous les honneurs. Et il se remit en garde.

Le capitaine avait raison : il ne manquait au chevalier que du calme pour en faire sous les armes un homme a craindre. Aussi, au premier coup de cette troisieme reprise, vit-il qu'il lui fallait apporter a sa propre défense toute son attention ; mais lui-meme avait dans l'art de l'escrime une trop grande supériorité pour que son jeune adversaire put reprendre avantage sur lui. Les choses se terminerent comme il était facile de le prévoir : le capitaine fit sauter une seconde fois l'épée des mains de Ravanne ; mais, cette fois, il alla la ramasser lui-meme et avec une politesse dont au premier abord on l'aurait cru incapable.

– Monsieur le chevalier, lui dit-il en la lui rendant, vous etes un brave jeune homme ; mais, croyez-en un vieux coureur d'académies et de tavernes, qui a fait, avant que vous ne fussiez né, les guerres de Flandre ; quand vous étiez au berceau, celles d'Italie, et quand vous étiez aux pages, celles d'Espagne : changez de maître ; laissez la Berthelot, qui vous a montré tout ce qu'il sait ; prenez Bois-Robert, et je veux que le diable m'emporte si dans six mois vous ne m'en remontrez pas a moi-meme !

– Merci de la leçon, monsieur dit Ravanne en tendant la main au capitaine, tandis que deux larmes, qu'il n'était point le maître de retenir, coulaient le long de ses joues ; elle me profitera, je l'espere. Et, recevant son épée des mains du capitaine, il fit ce que celui-ci avait déja fait, il la remit au fourreau.

Tous deux reporterent alors les yeux sur leurs compagnons pour voir ou en étaient les choses. Le combat était fini. Lafare était assis sur l'herbe, le dos appuyé a un arbre : il avait reçu un coup d'épée qui devait lui traverser la poitrine ; mais heureusement, la pointe du fer avait rencontré une côte et avait glissé le long de l'os, de sorte que la blessure paraissait au premier abord plus grave qu'elle ne l'était en effet ; il n'en était pas moins évanoui, tant la commotion avait été violente. D'Harmental, a genoux devant lui, épongeait le sang avec son mouchoir.

Fargy et Valef avaient fait coup fourré : l'un avait la cuisse traversée, l'autre le bras a jour. Tous deux se faisaient des excuses et se promettaient de n'en etre que meilleurs amis a l'avenir.

– Tenez, jeune homme, dit le capitaine a Ravanne en lui montrant les différents épisodes du champ de bataille, regardez cela et méditez ; voila le sang de trois braves gentilshommes qui coule probablement pour une drôlesse !

– Ma foi ! répondit Ravanne tout a fait calmé, je crois que vous avez raison, capitaine, et vous pourriez bien etre le seul de nous tous qui ayez le sens commun.

En ce moment, Lafare ouvrit les yeux et reconnut d'Harmental dans l'homme qui lui portait secours.

– Chevalier, lui dit-il, voulez-vous suivre un conseil d'ami ? Envoyez-moi une espece de chirurgien que vous trouverez dans la voiture, et que j'ai amené a tout hasard ; puis, gagnez Paris au plus vite, montrez-vous ce soir au bal de l'opéra, et si l'on vous demande de mes nouvelles, dites qu'il y a huit jours que vous ne m'avez vu. Quant a moi, vous pouvez etre parfaitement tranquille, votre nom ne sortira point de ma bouche. Au reste, s'il vous arrivait quelque mauvaise discussion avec la connétable, faites-le-moi savoir au plus tôt, et nous nous arrangerions de maniere que la chose n'eut pas de suite.

– Merci, monsieur le marquis, répondit d'Harmental ; je vous quitte parce que je sais vous laisser en meilleures mains que les miennes ; autrement, croyez-moi, rien n'aurait pu me séparer de vous avant que je vous visse couché dans votre lit.

– Bon voyage, mon cher Valef ! dit Fargy, car je ne pense pas que ce soit cette égratignure qui vous empeche de partir. A votre retour, n'oubliez pas que vous avez un ami, place Louis-le-Grand, n° 14.

– Et vous, mon cher Fargy, si vous avez quelque commission pour Madrid, vous n'avez qu'a le dire, et vous pouvez compter qu'elle sera faite avec l'exactitude et le zele d'un bon camarade.

Et les deux amis, se donnerent une poignée de main, comme s'il ne s'était absolument rien passé.

– Adieu, jeune homme, adieu, dit le capitaine a Ravanne. N'oubliez pas le conseil que je vous ai donné : laissez la Berthelot et prenez Bois-Robert ; surtout soyez calme, rompez dans l'occasion, parez a temps, et vous serez une des plus fines lames du royaume de France. Ma colichemarde dit bien des choses agréables a la maîtresse-broche de madame votre mere.

Ravanne, quelle que fut sa présence d'esprit, ne trouva rien a répondre au capitaine ; il se contenta de le saluer, et s'approcha de Lafare, qui lui parut le plus malade des deux blessés.

Quant a d'Harmental, a Valef et au capitaine, ils gagnerent l'allée ou ils retrouverent le carrosse de louage, et dans le carrosse le chirurgien qui faisait un somme. D'Harmental le réveilla et lui annonça, en lui montrant le chemin qu'il devait suivre, que le marquis de Lafare et le comte de Fargy avaient besoin de ses services. Il ordonna en outre a son valet de descendre de cheval et de suivre le chirurgien, afin de lui servir d'aide ; puis, se retournant vers le capitaine :

– Capitaine, lui dit-il, je crois qu'il ne serait pas prudent d'aller manger le déjeuner que nous avions commandé ; recevez donc tous mes remerciements pour le coup de main que vous m'avez donné, et, en souvenir de moi, comme vous etes a pied, a ce qu'il me paraît, veuillez accepter un de mes deux chevaux. Vous pouvez prendre au hasard : ce sont de bonnes betes ; la plus mauvaise des deux ne vous laissera pas dans l'embarras quand vous n'aurez besoin que de lui faire faire huit a dix lieues en une heure.

– Ma foi ! chevalier, répondit le capitaine en jetant de côté un regard sur le cheval qui lui était offert si généreusement, il ne fallait rien pour cela ; entre gentilshommes, le sang et la bourse sont choses qui se pretent tous les jours. Mais vous faites les choses de si bonne grâce que je ne saurais vous refuser. Si vous aviez jamais besoin de moi pour quelque chose que ce fut, souvenez-vous, en revanche, que je suis a votre service.

– Et le cas échéant, monsieur, ou vous retrouverai-je ? demanda en souriant d'Harmental.

– Je n'ai pas de domicile bien arreté, chevalier ; mais vous aurez toujours de mes nouvelles en allant chez la Fillon, en demandant la Normande, et en vous informant a elle du capitaine Roquefinette.

Et comme les deux jeunes gens remontaient chacun sur son cheval le capitaine en fit autant, non sans remarquer en lui-meme que le chevalier d'Harmental lui avait laissé le plus beau des trois.

Alors, comme ils étaient pres d'un carrefour, chacun prit sa route et s'éloigna au grand galop.

Le baron de Valef rentra par la barriere de Passy et se rendit droit a l'Arsenal, prit les commissions de la duchesse du Maine, de la maison de laquelle il était, et partit le meme jour pour l'Espagne.

Le capitaine Roquefinette fit trois ou quatre tours au pas, au trot et au galop dans le bois de Boulogne, afin d'apprécier les différentes qualités de sa monture, et ayant reconnu que c'était, comme l'avait dit le chevalier, un animal de belle et bonne race, il revint fort satisfait chez maître Durand, ou il mangea a lui seul le déjeuner qui était commandé pour trois.

Le meme jour, il conduisit son cheval au marché aux chevaux, et le vendit soixante louis. C'était la moitié de ce qu'il valait, mais il faut savoir faire des sacrifices quand on veut réaliser promptement.

Quant au chevalier d'Harmental, il prit l'allée de la Muette, regagna Paris par la grande avenue des Champs-Élysées, et trouva en rentrant chez lui, rue de Richelieu, deux lettres qui l'attendaient.

L'une de ces deux lettres était d'une écriture si bien connue a lui qu'il tressaillit de tout son corps en la regardant, et qu'apres y avoir porté la main avec la meme hésitation que s'il allait toucher un charbon ardent, il l'ouvrit avec un tremblement qui décelait l'importance qu'il y attachait. Elle contenait ce qui suit :

« Mon cher chevalier,

On n'est pas maître de son cour, vous le savez, et c'est une des miseres de notre nature que de ne pouvoir longtemps aimer ni la meme personne ni la meme chose. Quant a moi je veux au moins avoir sur les autres femmes le mérite de ne pas tromper celui qui a été mon amant. Ne venez donc pas a votre heure accoutumée car on vous dirait que je n'y suis pas, et je suis si bonne que je ne voudrais pas risquer l'âme d'un valet ou d'une femme de chambre en leur faisant faire un si gros mensonge.

Adieu, mon cher chevalier ; ne gardez point de moi un trop mauvais souvenir, et faites que je pense encore de vous dans dix ans ce que j'en pense a cette heure, c'est-a-dire que vous etes un des plus galants gentilshommes de France.

Sophie d'Averne. »

– Mordieu ! s'écria d'Harmental en frappant du poing sur une charmante table de Boulle qu'il mit en morceaux, si j'avais tué ce pauvre Lafare, je ne m'en serais consolé de ma vie !

Apres cette explosion, qui le soulagea quelque peu, le chevalier se mit a marcher de sa porte a sa fenetre d'un air qui prouvait que le pauvre garçon avait encore besoin de quelques déceptions de ce genre pour etre a la hauteur de la morale philosophique que lui prechait la belle infidele. Puis, apres quelques tours, il aperçut a terre la seconde lettre, qu'il avait completement oubliée. Deux ou trois fois encore il passa pres d'elle en la regardant avec une superbe indifférence ; enfin, comme il pensa qu'elle ferait peut-etre diversion a la premiere il la ramassa dédaigneusement, l'ouvrit avec lenteur, regarda l'écriture, qui lui était inconnue, chercha la signature, qui était absente, et, ramené par cet air de mystere a quelque curiosité, il lut ce qui suit :

« Chevalier,

Si vous avez dans l'esprit le quart du romanesque et dans le cour la moitié du courage que vos amis prétendent y reconnaître, on est pret a vous offrir une entreprise digne de vous et dont le résultat sera a la fois de vous venger de l'homme que vous détestez le plus au monde et de vous conduire a un but si brillant que, dans vos plus beaux reves, vous n'avez jamais rien espéré de pareil. Le bon génie qui doit vous mener par ce chemin enchanté, et auquel il faut vous fier entierement, vous attendra ce soir, de minuit a deux heures, au bal de l'Opéra. Si vous y venez sans masque, il ira a vous ; si vous y venez masqué, vous le reconnaîtrez a un ruban violet qu'il portera sur l'épaule gauche. Le mot d'ordre est : Sésame, ouvre-toi ! Prononcez-le hardiment, et vous verrez s'ouvrir une caverne bien autrement merveilleuse que celle d'Ali-Baba. »

– A la bonne heure ! dit d'Harmental ; et si le génie au ruban violet tient seulement la moitié de sa promesse, ma foi ! il a trouvé son homme !


Chapitre 3

 

 

Le chevalier Raoul d'Harmental, avec qui, avant de passer outre, il est nécessaire que nos lecteurs fassent plus ample connaissance, était l'unique rejeton d'une des meilleures familles du Nivernais. Quoique cette famille n'eut jamais joué un rôle important dans l'histoire, elle ne manquait pas cependant d'une certaine illustration, qu'elle avait acquise, soit par elle-meme, soit par ses alliances. Ainsi, le pere du chevalier, le sire Gaston d'Harmental, étant venu en 1682 a Paris, et ayant eu la fantaisie de monter dans les carrosses du roi, avait fait, haut la main, ses preuves de 1399, opération héraldique qui, s'il faut en croire un mémoire du parlement, aurait fort embarrassé plus d'un duc et pair. D'un autre côté, son oncle maternel, monsieur de Torigny, ayant été nommé chevalier de l'Ordre, a la promotion de 1694, avait avoué, en faisant reconnaître ses seize quartiers que le plus beau de son visage, comme on le disait alors, était fait des d'Harmental, avec qui ses ancetres étaient en alliance depuis trois cents ans. En voila donc assez pour satisfaire aux exigences aristocratiques de l'époque sur laquelle nous écrivons.

Le chevalier n'était ni pauvre ni riche, c'est-a-dire que son pere en mourant lui avait laissé une terre située dans les environs de Nevers, laquelle lui rapportait quelque chose comme vingt-cinq ou trente mille livres de rente.

C'était de quoi vivre fort grandement dans sa province ; mais le chevalier avait reçu une excellente éducation, et il se sentait une grande ambition dans le cour ; il avait donc, a sa majorité, c'est-a-dire vers 1711, quitté sa province, et était accouru a Paris.

Sa premiere visite avait été pour le comte de Torigny, sur lequel il comptait fort pour le mettre en cour. Malheureusement, a cette époque, le comte de Torigny n'y était pas lui-meme. Mais comme il se souvenait toujours avec grand plaisir, ainsi que nous l'avons dit, de la famille d'Harmental, il recommanda son neveu au chevalier de Villarceaux, et le chevalier de Villarceaux qui n'avait rien a refuser a son ami le comte de Torigny, conduisit le jeune homme chez madame de Maintenon.

Madame de Maintenon avait une qualité : c'était d'etre restée l'amie de ses anciens amants. Elle reçut parfaitement le chevalier d'Harmental, grâce aux vieux souvenirs qui le recommandaient aupres d'elle, et quelques jours apres le maréchal de Villars étant venu lui faire sa cour, elle lui dit quelques mots si pressants en faveur de son jeune protégé, que le maréchal, enchanté de trouver une occasion d'etre agréable a cette reine in partibus, répondit qu'a compter de cette heure il attachait le chevalier d'Harmental a sa maison militaire, et s'empresserait de lui offrir toutes les occasions de justifier la bonne opinion que son auguste protectrice voulait bien avoir de lui.

Ce fut une grande joie pour le chevalier que de se voir ouvrir une pareille porte. La campagne qui allait avoir lieu était définitive.

Louis XIV en était arrivé a la derniere période de son regne, a l'époque des revers. Tallard et Marsin avaient été battus a Hochstett, Villeroy a Ramillies, et Villars lui-meme, le héros de Friedlingen, venait de perdre la fameuse bataille de Malplaquet contre Marlborough et Eugene. L'Europe, un instant étouffée sous la main de Colbert et de Louvois, réagissait tout entiere contre la France. La situation des affaires était extreme ; le roi, comme un malade désespéré qui change a chaque heure de médecin, changeait chaque jour de ministres. Mais chaque essai nouveau révélait une impuissance nouvelle. La France ne pouvait plus soutenir la guerre et ne pouvait pas parvenir a faire la paix. Vainement elle offrait d'abandonner l'Espagne et de restreindre ses frontieres : ce n'était point assez d'humiliation. On exigeait que le roi donnât passage aux armées ennemies a travers la France pour aller chasser son petit-fils du trône de Charles II, et qu'il livrât comme places de sureté Cambrai, Metz, La Rochelle et Bayonne, a moins qu'il n'aimât mieux, dans un an pour tout délai, le détrôner lui-meme a force ouverte. Voila a quelles conditions une treve était accordée au vainqueur des Dunes, de Senef, de Fleurus, de Steinkerque et de la Marsaille ; a celui qui, jusque-la, avait tenu dans le pan de son manteau royal la paix et la guerre ; a celui qui s'intitulait le distributeur des couronnes, le châtieur des nations, le grand, l'immortel ; a celui enfin pour lequel, depuis un demi-siecle, on taillait le marbre, on fondait le bronze, on mesurait l'alexandrin, on épuisait l'encens.

Louis XIV avait pleuré en plein conseil.

Ces larmes avaient produit une armée, et cette armée avait été donnée a Villars.

Villars marcha droit a l'ennemi, dont le camp était a Denain, et qui, les yeux fixés sur l'agonie de la France, s'endormait dans sa sécurité. Jamais responsabilité plus grande n'avait chargé une tete. Sur un coup de dé, Villars allait jouer le salut de la France.

Les alliés avaient établi, entre Denain et Marchiennes, une ligne de fortifications que, dans leur orgueil anticipé, Albemarle et Eugene appelaient la grande route de Paris. Villars résolut d'enlever Denain par surprise, et, Albemarle battu, de battre Eugene.

Il fallait, pour réussir dans une si audacieuse entreprise, tromper non seulement l'armée ennemie, mais l'armée française, le succes de ce coup de main étant dans son impossibilité meme.

Villars proclama bien haut son intention de forcer les lignes de Landrecies. Une nuit, a une heure convenue toute son armée s'ébranle et marche dans la direction de cette ville. Tout a coup l'ordre est donné d'obliquer a gauche ; le génie jette trois ponts sur l'Escaut. Villars franchit le fleuve sans obstacle, se jette dans les marais que l'on croyait impraticables, et ou le soldat s'avance ayant de l'eau jusqu'a la ceinture ; il marche droit aux premieres redoutes, et les emporte presque sans coup férir, s'empare successivement d'une lieue de fortifications, atteint Denain, franchit le fossé qui l'entoure, pénetre dans la ville, et, en arrivant sur la place, trouve son jeune protégé, le chevalier d'Harmental, qui lui présente l'épée d'Albemarle, qu'il venait de faire prisonnier.

En ce moment, on annonce l'arrivée d'Eugene. Villars se retourne, atteint avant lui le pont sur lequel ce dernier doit passer, s'en empare et attend. La, le véritable combat s'engage, car la prise de Denain n'a été qu'une escarmouche. Eugene pousse attaque sur attaque, revient sept fois a la tete de ce pont briser ses meilleures troupes contre l'artillerie qui le protege et contre les baionnettes qui le défendent ; enfin ayant ses habits criblés de balles, tout sanglant de deux blessures, monte sur son troisieme cheval, et le vainqueur de Hochstett et de Malplaquet se retire en pleurant de rage et en mordant ses gants de colere. En six heures tout a changé de face : la France est sauvée, et Louis XIV est toujours le grand roi.

D'Harmental s'était conduit en homme qui d'un seul coup veut gagner ses éperons. Villars, en le voyant tout couvert de sang et de poussiere, se rappela par qui il avait été recommandé, et le fit approcher de lui, pendant qu'au milieu du champ de bataille meme il écrivait sur un tambour le résultat de la journée. En voyant d'Harmental, Villars interrompit sa lettre.

– Etes-vous blessé ? lui demanda-t-il.

– Oui, monsieur le maréchal, mais si légerement que cela ne vaut pas la peine d'en parler.

– Vous sentez-vous la force de faire soixante lieues a cheval a franc étrier sans vous reposer une heure, une minute, une seconde ?

– Je me sens capable de tout, monsieur le maréchal, pour le service du roi et le vôtre.

– Alors, partez a l'instant meme, descendez chez madame de Maintenon, dites-lui de ma part ce que vous venez de voir, et annoncez-lui le courrier qui en apportera la relation officielle. Si elle veut vous conduire chez le roi, laissez-vous faire.

D'Harmental comprit l'importance de la mission dont on le chargeait, et, tout poudreux, tout sanglant, sans débotter, il sauta sur un cheval frais et gagna la premiere poste ; douze heures apres, il était a Versailles.

Villars avait prévu ce qui devait arriver. Aux premiers mots qui sortirent de la bouche du chevalier, madame de Maintenon le prit par la main et le conduisit chez le roi. Le roi travaillait avec Voisin dans sa chambre, contre l'habitude, car il était un peu malade. Madame de Maintenon ouvrit la porte, poussa le chevalier d'Harmental aux pieds du roi, et levant les deux mains au ciel :

– Sire, dit-elle, remerciez Dieu ; car, Votre Majesté le sait, nous ne sommes rien par nous-memes, et c'est de Dieu que nous vient toute grâce.

– Qu'y a-t-il, monsieur ? parlez ! dit vivement Louis XIV, étonné de voir a ses pieds ce jeune homme qu'il ne connaissait pas.

– Sire, répondit le chevalier, le camp de Denain est pris ; le comte d'Albemarle est prisonnier, le prince Eugene est en fuite ; le maréchal de Villars met sa victoire aux pieds de Votre Majesté.

Malgré la puissance qu'il avait sur lui-meme, Louis XIV pâlit ; il sentit que les jambes lui manquaient, et il s'appuya a la table pour ne pas tomber sur son fauteuil.

– Qu'avez-vous, sire ? s'écria madame de Maintenon en allant a lui.

– J'ai, madame, que je vous dois tout, dit Louis XIV : vous sauvez le roi, et vos amis sauvent le royaume.

Madame de Maintenon s'inclina et baisa respectueusement la main du roi.

Alors Louis XIV, encore tout pâle et tout ému, passa derriere le grand rideau qui fermait le salon ou était son lit, et l'on entendit la priere d'actions de grâces qu'il adressait a demi-voix au Seigneur ; puis, au bout d'un instant, il reparut calme et grave, comme si rien n'était arrivé.

– Et maintenant, monsieur, racontez-moi la chose dans tous ses détails.

Alors d'Harmental fit le récit de cette merveilleuse bataille, qui venait, comme par miracle, de sauver la monarchie. Puis, lorsqu'il eut fini :

– Et de vous, monsieur, dit Louis XIV, vous ne m'en dites rien ? Cependant, si j'en juge par le sang et la boue qui couvrent encore vos habits, vous n'etes point resté en arriere.

– Sire, j'ai fait de mon mieux, dit d'Harmental en s'inclinant ; mais s'il y a réellement quelque chose a dire de moi, je laisse, avec la permission de Votre Majesté, ce soin a monsieur le maréchal de Villars.

– C'est bien, jeune homme, et s'il vous oublie, par hasard, nous nous souviendrons, nous. Vous devez etre fatigué, allez vous reposer ; je suis content de vous.

D'Harmental se retira tout joyeux. Madame de Maintenon le reconduisit jusqu'a la porte. D'Harmental lui baisa la main encore une fois, et se hâta de profiter de la permission royale qui lui était donnée, il y avait vingt-quatre heures qu'il n'avait ni bu, ni mangé, ni dormi.

A son réveil, on lui remit un paquet que l'on avait apporté pour lui du ministere de la guerre. C'était son brevet de colonel.

Deux mois apres, la paix fut faite. L'Espagne y laissa la moitié de sa monarchie, mais la France resta intacte.

Trois ans apres, Louis XIV mourut.

Deux partis bien distincts, bien irréconciliables surtout, étaient en présence au moment de cette mort : celui des bâtards, incarné dans monsieur le duc du Maine, et celui des princes légitimes, représenté par monsieur le duc d'Orléans.

Si monsieur le duc du Maine avait eu la persistance, la volonté, le courage de sa femme, Louise-Bénédicte de Condé, peut-etre, appuyé comme il l'était par le testament royal, eut-il triomphé ; mais il eut fallu se défendre au grand jour, comme on était attaqué, et le duc du Maine, faible de cour et d'esprit, dangereux a force d'etre lâche, n'était bon qu'aux choses qui se passaient par-dessous terre. Il fut menacé de face, et des lors ses artifices sans nombre, ses faussetés exquises, ses marches ténébreuses et profondes lui devinrent inutiles. En un jour, et presque sans combat, il fut précipité de ce faîte ou l'avait porté l'aveugle amour du vieux roi. La chute fut lourde et surtout honteuse ; il se retira mutilé, abandonnant la régence a son rival, et ne conservant de toutes les faveurs accumulées sur lui que la surintendance de l'éducation royale, la maîtrise de l'artillerie et le pas sur les ducs et pairs.

L'arret que venait de rendre le parlement frappait la vieille cour et tout ce qui lui était attaché. Le pere Letellier alla au-devant de son exil, madame de Maintenon se réfugia a Saint-Cyr, et monsieur le duc du Maine s'enferma dans la belle villa de Sceaux pour continuer sa traduction de Lucrece.

Le chevalier d'Harmental avait assisté en spectateur intéressé, il est vrai, mais en spectateur passif, a toutes ces intrigues, attendant toujours qu'elles revetissent un caractere qui lui permît d'y prendre part. S'il y avait eu lutte franche et armée, il se fut rangé du côté ou la reconnaissance l'appelait. Trop jeune et trop chaste encore, si on peut le dire en matiere politique, pour tourner avec le vent de la fortune, il resta respectueux a la mémoire de l'ancien roi et aux ruines de la vieille cour. Son absence du Palais-Royal, autour duquel gravitait a cette heure tout ce qui voulait reprendre une place dans le ciel politique, fut interprétée a opposition, et un matin, comme il avait reçu le brevet qui lui accordait un régiment, il reçut l'arreté qui le lui enlevait.

D'Harmental avait l'ambition de son âge : la seule carriere ouverte a un gentilhomme de cette époque était la carriere des armes ; son début y avait été brillant, et le coup qui brisait a vingt-cinq ans toutes ses espérances d'avenir lui fut profondément douloureux. Il courut chez monsieur de Villars, dans lequel il avait trouvé autrefois un protecteur si ardent. Le maréchal le reçut avec la froideur d'un homme qui ne serait pas fâché, non seulement d'oublier le passé, mais de voir le passé oublié. Aussi, d'Harmental comprit que le vieux courtisan était en train de changer de peau, et il se retira discretement.

Quoique cet âge fut essentiellement celui de l'égoisme, la premiere épreuve qu'en faisait le chevalier lui fut amere ; mais il était dans cette heureuse période de la vie ou il est rare que les douleurs de l'ambition trompée soient profondes et durables ; l'ambition est la passion de ceux qui n'en ont pas d'autres, et le chevalier avait encore toutes celles que l'on a a vingt-cinq ans.

D'ailleurs, l'esprit du temps n'était point tourné encore a la mélancolie. C'est un sentiment tout moderne, né du bouleversement des fortunes et de l'impuissance des hommes. Au dix-huitieme siecle, il était rare que l'on revât aux choses abstraites, et que l'on aspirât a l'inconnu ; on allait droit aux plaisirs, a la gloire ou a la fortune, et pourvu qu'on fut beau, brave ou intrigant, tout le monde pouvait arriver la. C'était encore l'époque ou l'on n'était pas humilié de son bonheur. Aujourd'hui, l'esprit domine de trop haut la matiere pour que l'on ose avouer que l'on est heureux.

Au reste, il faut l'avouer, le vent soufflait a la joie, et la France semblait voguer, toutes voiles dehors, a la recherche de quelqu'une de ces îles enchantées comme on en trouve sur la carte dorée des Mille et une Nuits. Apres ce long et triste hiver de la vieillesse de Louis XIV, apparaissait tout a coup le printemps joyeux et brillant d'une jeune royauté : chacun s'épanouissait a ce nouveau soleil, radieux et bienfaisant, et s'en allait bourdonnant et insoucieux, comme font les papillons et les abeilles aux premiers jours de la belle saison. Le plaisir, absent et proscrit pendant plus de trente ans, était de retour ; on l'accueillait comme un ami qu'on n'espérait plus revoir ; on courait a lui de tous côtés, franchement, les bras et le cour ouverts, et, de peur sans doute qu'il ne s'échappât de nouveau, on mettait a profit tous les instants. Le chevalier d'Harmental avait gardé sa tristesse huit jours ; puis il s'était melé a la foule, puis il avait été entraîné par le tourbillon, et ce tourbillon l'avait jeté aux pieds d'une jolie femme.

Trois mois il avait été l'homme le plus heureux du monde ; pendant trois mois il avait oublié Saint-Cyr, les Tuileries, le Palais-Royal ; il ne savait plus s'il y avait une madame de Maintenon, un roi, un régent ; il savait qu'il fait bon vivre quand on est aimé, et il ne voyait pas pourquoi il ne vivrait pas et il n'aimerait pas toujours.

Il en était la de son reve lorsque, ainsi que nous l'avons dit, soupant avec son ami le baron de Valef dans une honorable maison de la rue Saint-Honoré, il avait été tout a coup brutalement réveillé par Lafare. Les amoureux ont, en général, le réveil mauvais, et l'on a vu que, sous ce rapport, d'Harmental n'était pas plus endurant que les autres. C'était, au reste, d'autant plus pardonnable au chevalier qu'il croyait aimer véritablement, et que, dans sa bonne foi toute juvénile, il pensait que rien ne pourrait reprendre dans son cour la place de cet amour ; c'était un reste de préjugé provincial qu'il avait apporté des environs de Nevers. Aussi, comme nous l'avons vu, la lettre si étrange, mais du moins si franche, de madame d'Averne, au lieu de lui inspirer l'admiration qu'elle méritait a cette folle époque, l'avait tout d'abord accablé. C'est le propre de chaque douleur qui nous arrive de réveiller toutes les douleurs passées, que l'on croyait disparues et qui n'étaient qu'endormies. L'âme a ses cicatrices comme le corps, et elles ne se ferment jamais si bien qu'une blessure nouvelle ne les puisse rouvrir. D'Harmental se retrouva ambitieux ; la perte de sa maîtresse lui avait rappelé la perte de son régiment.

Aussi ne fallait-il rien moins que la seconde lettre si inattendue et si mystérieuse, pour faire quelque diversion a la douleur du chevalier. Un amoureux de nos jours l'eut jetée avec dédain loin de lui, et se serait méprisé lui-meme, s'il n'avait pas creusé sa douleur de maniere a s'en faire, pour huit jours au moins, une pâle et poétique mélancolie ; mais un amoureux de la régence était bien autrement accommodant. Le suicide n'était pas encore découvert, et l'on ne se noyait alors, quand d'aventure on tombait a l'eau, que si l'on ne trouvait pas sous sa main la moindre petite paille ou se retenir.

D'Harmental n'affecta donc pas la fatuité de la tristesse. Il décida, en soupirant, il est vrai, qu'il irait au bal de l'opéra, et, pour un amant trahi d'une maniere si imprévue et si cruelle, c'était déja beaucoup.

Mais, il faut le dire a la honte de notre pauvre espece, ce qui le porta surtout a cette philosophique détermination, c'est que la seconde lettre, celle ou on lui promettait de si grandes merveilles, était d'une écriture de femme.


Chapitre 4

 

 

Les bals de l'Opéra étaient alors dans toute leur fureur. C'était une invention contemporaine du chevalier de Bouillon, a qui il n'avait fallu rien moins que le service qu'il venait de rendre ainsi a la société dissipée de ce temps-la pour se faire pardonner le titre de prince d'Auvergne, qu'il avait pris on ne savait trop pourquoi. C'était donc lui qui avait inventé ce double plancher qui met le parterre au niveau du théâtre, et le régent, juste appréciateur de toute belle invention, lui avait accordé, pour le récompenser de celle-la, une pension de six mille livres. C'était quatre fois ce que le grand roi donnait a Corneille.

Cette belle salle, a l'architecture riche et grave, que le cardinal de Richelieu avait inaugurée par sa Mirame, ou Lulli et Quinault avaient fait représenter leurs pastorales et ou Moliere avait joué lui-meme ses principaux chefs-d'ouvre, était donc ce soir-la le rendez-vous de tout ce que la cour avait de noble, de riche et d'élégant. D'Harmental, par un sentiment de dépit bien naturel dans sa situation, avait donné un soin plus grand que d'habitude encore a sa toilette. Aussi arriva-t-il comme la salle était déja pleine. Il en résulta qu'un instant il eut la crainte que le masque au ruban violet ne put le rejoindre, attendu que le génie inconnu avait eu la négligence de ne point lui assigner un lieu de rendez-vous. Il se félicita alors d'etre venu a visage découvert, résolution qui, pour le dire en passant, annonçait de sa part une grande sécurité dans la discrétion de ses adversaires dont un mot l'eut envoyé devant le parlement ou tout au moins a la Bastille ; mais telle était la confiance que les gentilshommes avaient réciproquement a cette époque dans leur loyauté, qu'apres avoir passé le matin son épée a travers le corps de l'un des favoris du régent, le chevalier venait, sans hésitation aucune, chercher aventure au Palais-Royal.

La premiere personne qu'il aperçut fut le jeune duc de Richelieu, que son nom, ses aventures, son élégance et peut-etre ses indiscrétions, commençaient a mettre si fort a la mode. On assurait que deux princesses du sang se disputaient alors son amour, ce qui n'empechait pas mesdames de Nesle et de Polignac de se battre au pistolet pour lui, et madame de Sabran, madame de Villars, madame de Mouchy et madame de Tencin de se partager son cour.

Il venait de rejoindre le marquis de Canillac, un des roués du régent, qu'a cause de l'apparence rigide qu'il affectait, Son Altesse appelait son Mentor. Richelieu commençait a raconter a Canillac une histoire tout haut et avec de grands éclats. Le chevalier connaissait le duc, mais pas assez pour arriver au milieu d'une conversation entamée ; ce n'était d'ailleurs pas lui qu'il cherchait. Aussi allait-il passer outre, lorsque le duc l'arreta par la basque de son habit.

– Pardieu ! dit-il, mon cher chevalier, vous n'etes pas de trop ; je raconte a Canillac une bonne aventure qui peut lui servir, a lui, comme lieutenant nocturne de monsieur le régent, et a vous, comme exposé au meme danger que j'ai couru. L'histoire date d'aujourd'hui : c'est un mérite de plus, car je n'ai encore eu le temps de la raconter qu'a vingt personnes, de sorte qu'elle est a peine connue. Répandez-la : vous me ferez plaisir et a monsieur le régent aussi.

D'Harmental fronça le sourcil, Richelieu prenait mal son temps ; en ce moment le chevalier de Ravanne passa poursuivant un masque.

– Ravanne ! cria Richelieu, Ravanne !

– Je n'ai pas le loisir, répondit le chevalier.

– Savez-vous ou est Lafare ?

– Il a la migraine.

– Et Fargy ?

– Il s'est donné une entorse.

Et Ravanne se perdit dans la foule, apres avoir échangé avec son adversaire du matin le salut le plus amical.

– Eh bien ! et l'histoire ? demanda Canillac.

– Nous y voici. Imaginez-vous qu'il y a six ou sept mois, a ma sortie de la Bastille, ou m'avait envoyé mon duel avec Gacé, trois ou quatre jours peut-etre apres avoir reparu dans le monde, Rafé me remet un charmant petit billet de madame de Parabere, par lequel je suis invité a passer le soir meme chez elle. Vous comprenez, chevalier, ce n'est pas au moment ou l'on sort de la Bastille que l'on méprise un rendez-vous donné par la maîtresse de celui qui en tient les clefs. Aussi ne faut-il pas demander si je fus exact. A l'heure dite, j'arrive. Devinez qui je trouve assis a côté d'elle sur un sofa ? Je vous le donne en cent !

– Son mari ? dit Canillac.

– Non, point ; Son Altesse Royale elle-meme. Je fus d'autant plus étonné qu'on m'avait fait entrer comme si la dame était seule. Néanmoins, comme vous le comprenez bien, chevalier, je ne me laissai point étourdir ; je pris un air composé, naif et modeste, un air comme le tien, Canillac, et je saluai la marquise avec une apparence de si profond respect, que le régent éclata de rire. Comme je ne m'attendais pas a cette explosion, je fus, je l'avoue, un peu déconcerté. Je pris une chaise pour m'asseoir, mais le régent me fit signe de prendre place sur le sofa, de l'autre côté de la marquise : j'obéis.

– Mon cher duc, me dit-il, nous vous avons écrit pour une affaire fort sérieuse. Voila cette pauvre marquise qui, toute séparée qu'elle est depuis deux ans de son mari, se trouve enceinte.

La marquise fit ce qu'elle put pour rougir ; mais sentant qu'elle ne pouvait en venir a bout elle se couvrit la figure avec son éventail.

– Au premier mot qu'elle m'a dit de sa position, continua le régent, j'ai fait venir d'Argenson, et je lui demandai de qui l'enfant pouvait etre.

– Oh ! monsieur, épargnez-moi, dit la marquise.

– Allons, mon petit corbeau, reprit le régent, cela va etre fini. Un peu de patience. Savez-vous ce que d'Argenson me répondit, mon cher duc ?

– Non, dis-je, assez embarrassé de ma personne.

– Il me répondit que c'était de moi ou de vous.

– C'est une atroce calomnie ! m’écriai-je.

– Ne vous enferrez pas, duc, la marquise a tout avoué.

– Alors, repris-je, si la marquise a tout avoué, je ne vois pas ce qui me reste a vous dire.

– Aussi, continua le régent, je ne vous demande pas pour que vous me donniez des renseignements plus détaillés, mais afin que, comme complices du meme crime, nous nous tirions d'affaire l'un par l'autre.

– Et qu'avez-vous a craindre, monseigneur ? demandai-je. Quant a moi, je sais que, protégé par le nom de Votre Altesse, je puis tout braver.

– Ce que nous avons a craindre, mon cher ? les criailleries de Parabere, qui voudra que je le fasse duc.

– Eh bien ! mais si nous le faisions pere ? répondis-je.

– Justement s'écria le régent, voila notre affaire, et vous avez eu la meme idée que la marquise.

– Pardieu, madame, répondis-je, c'est bien de l'honneur pour moi.

– Mais la difficulté, objecta madame de Parabere, c'est qu'il y a plus de deux ans que je n'ai meme parlé au marquis, et que, comme il se pique de jalousie, de sévérité, que sais-je ! il a fait serment que si jamais je me trouvais dans la position ou je me trouve, un bon proces le vengerait de moi.

– Vous comprenez, Richelieu, cela devient inquiétant, ajouta le régent.

– Peste ! je crois bien, monseigneur !

– J'ai bien quelques moyens coercitifs entre les mains, mais ces moyens ne vont pas jusqu'a forcer un mari de recevoir sa femme chez lui.

– Eh bien ! repris-je, si on le faisait venir chez sa femme ?

– Voila la difficulté.

– Attendez donc, madame la marquise ; sans indiscrétion est-ce que monsieur de Parabere a toujours un faible pour le vin de Chambertin et de Romance ?

– J'en ai peur, dit la marquise.

– Alors, monseigneur, nous sommes sauvés ! J'invite monsieur le marquis a souper dans ma petite maison, avec une douzaine de mauvais sujets et de femmes charmantes ! vous y envoyez Dubois…

– Comment ! Dubois ? demanda le régent.

– Sans doute ; il faut bien quelqu'un qui nous conserve sa tete. Comme Dubois ne peut pas boire, et pour cause, il se chargera de faire boire le marquis ; et quand tout le monde sera sous la table, il le démelera au milieu de nous tous, il en fera ce qu'il voudra. Le reste regarde la marquise.

– Quand je vous le disais, marquise, reprit le régent en frappant dans ses mains, que Richelieu était de bon conseil ! Tenez, duc, continua-t-il, vous devriez renoncer a rôder autour de certains palais, laisser la vieille tranquillement mourir a Saint-Cyr, le boiteux rimer ses vers a Sceaux, et vous rallier franchement a nous. Je vous donnerais dans mon cabinet la place de cette vieille caboche de d'Uxelles, et les choses n'en iraient peut etre pas plus mal…

– Oui-da ! répondis-je, je le crois bien, mais la chose est impossible : j'ai d'autres visées.

– Mauvaise tete ! murmura le régent.

– Et monsieur de Parabere ? demanda le chevalier d'Harmental, curieux de connaître la fin de l'histoire.

– Monsieur de Parabere ! eh bien ! mais tout se passa comme la chose avait été arretée. Il s'endormit chez moi, et se réveilla chez sa femme. Vous comprenez qu'il a fait grand bruit, mais il n'y avait plus moyen de crier au scandale et d'intenter un proces. Sa voiture avait passé la nuit a la porte, et tous les domestiques l'avaient vu entrer et sortir, de sorte que nous attendîmes tranquillement, quoique avec une certaine impatience, de savoir a qui l'enfant ressemblerait, de monsieur de Parabere, du régent ou de moi.

Enfin, la marquise est accouchée aujourd'hui a midi.

– Et a qui l'enfant ressemble-t-il ? demanda Canillac.

– A Nocé ! répondit Richelieu en éclatant de rire.

Est-ce que l'histoire n'est pas bonne, marquis ? Hein ! quel malheur que ce pauvre marquis de Parabere ait eu la sottise de mourir avant le dénouement !

Comme il eut été vengé du tour que nous lui avons joué !

– Chevalier, dit en ce moment a l'oreille de d'Harmental une voix douce et flutée, tandis qu'une petite main se posait sur son bras, quand vous aurez fini avec monsieur de Richelieu, je réclame mon tour.

– Excusez, monsieur le duc, dit le chevalier, mais vous voyez qu'on m'enleve.

– Je vous laisse aller, mais a une condition.

– Laquelle ?

– C'est que vous raconterez mon histoire a cette charmante chauve-souris, en la chargeant de la redire a tous les oiseaux de nuit de sa connaissance.

– J'ai bien peur, répondit d'Harmental, de n'en avoir pas le temps.

– Oh ! alors, tant mieux pour vous, reprit le duc en lâchant le chevalier, qu'il avait retenu jusque-la par son habit, car vous aurez en ce cas quelque chose de mieux a dire.

Et il tourna sur ses talons pour prendre lui-meme le bras d'un domino qui, en passant, venait de lui faire compliment sur son aventure.

Le chevalier d'Harmental jeta un coup d'oil rapide sur le masque qui venait de l'accoster, afin de s'assurer si c'était bien celui qui lui avait donné rendez-vous, et il reconnut sur son épaule gauche le ruban violet qui devait lui servir de signe de ralliement. Il s'empressa donc de s'éloigner de Canillac et de Richelieu, afin de n'etre point interrompu dans sa conversation qui, selon toute probabilité, devait etre pour lui de quelque intéret.

L'inconnue, qui au son de sa voix avait trahi son sexe, était de moyenne stature, et, autant qu'on en pouvait juger a l'élasticité et a la souplesse de ses mouvements, paraissait etre une jeune femme. Quant a sa taille, a sa tournure, a tout ce que l'oil observateur a tant intéret a découvrir en pareil cas, il était inutile de s'en occuper, vu le peu de résultat que promettait cette étude. En effet, comme l'avait déja indiqué monsieur de Richelieu, elle avait adopté de tous les costumes celui qui était le plus propre a dissimuler ou les grâces ou les défauts. Elle était vetue en chauve-souris, costume fort en usage a cette époque, et d'autant plus commode qu'il était d'une simplicité parfaite, se composant simplement de la réunion de deux jupons noirs. La maniere de les employer était a la portée de tout le monde : on serrait l'un, comme d'habitude, autour de sa ceinture ; on passait sa tete masquée par la fente de la poche de l'autre ; on rabattait le devant, dont on faisait deux ailes ; on relevait le derriere, dont on faisait deux cornes, et l'on avait la presque certitude de damner son interlocuteur, qui ne vous reconnaissait, empaqueté ainsi, que lorsqu'on y mettait une extreme bonne volonté.

Le chevalier fit toutes ces remarques en moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour décrire un tel costume ; mais n'ayant aucune idée de la personne a laquelle il avait affaire et croyant qu'il s'agissait tout bonnement de quelque intrigue amoureuse, il hésitait a lui adresser la parole, lorsque, tournant la tete de son côté :

– Chevalier, lui dit le masque sans prendre la peine de déguiser sa voix, dans la certitude sans doute que sa voix lui était inconnue, savez-vous bien que je vous ai une double reconnaissance d'etre venu, surtout dans la situation d'esprit ou vous etes ? Il est malheureux que je ne puisse en conscience attribuer une pareille exactitude qu'a la curiosité.

– Beau masque, reprit d'Harmental, ne m'avez-vous pas dit dans votre lettre que vous étiez un bon génie ? Or, si réellement vous participez d'une nature supérieure le passé, le présent et l'avenir doivent vous etre connus ; vous saviez donc que je viendrais, et, puisque vous le saviez, ma venue ne doit donc pas vous étonner.

– Hélas ! répondit l'inconnue, que l'on voit bien que vous etes un faible mortel, et que vous avez le bonheur de ne vous etre jamais élevé au-dessus de votre sphere ! autrement vous sauriez que si nous connaissons comme vous le dites, le passé, le présent et l'avenir, cette science est muette en ce qui nous regarde, et ce sont les choses que nous désirons le plus qui restent plongées pour nous dans la plus grande obscurité.

– Diable ! répondit d'Harmental, savez-vous, monsieur le génie, que vous allez me rendre bien fat si vous continuez de ce ton-la ? Car, prenez-y garde, vous m'avez dit, ou a peu pres, que vous aviez grand désir que je vinsse a votre rendez-vous.

– Je croyais ne rien vous apprendre de nouveau, chevalier, et il me semblait que ma lettre, sous le rapport du désir que j'avais de vous voir, ne devait vous laisser aucun doute.

– Ce désir, que je n'admets au reste que parce que vous l'avouez et que je suis trop galant pour vous donner un démenti, ne vous a-t-il pas fait promettre dans cette lettre plus qu'il n'est en votre pouvoir de tenir ?

– Faites l'épreuve de ma science, elle vous donnera la mesure de mon pouvoir.

– Oh ! mon Dieu ! je me bornerai a la chose la plus simple. Vous savez, dites-vous, le passé, le présent et l'avenir ; dites-moi ma bonne aventure.

– Rien de plus facile : donnez-moi votre main.

D'Harmental fit ce qu'on lui demandait.

– Sire chevalier, dit l'inconnue apres un instant d'examen, je vois fort lisiblement écrits, par la direction de l'adducteur et par la disposition des fibres longitudinales de l'aponévrose palmaire, cinq mots dans lesquels est renfermée toute l'histoire de votre vie ; ces mots sont : courage, ambition, désappointement, amour et trahison.

– Peste ! interrompit le chevalier, je ne savais pas que les génies étudiassent si a fond l'anatomie et fussent obligés de prendre leurs licences comme un bachelier de Salamanque !

– Les génies savent tout ce que les hommes savent et bien d'autres choses encore, chevalier.

– Eh bien ! que veulent dire ces mots a la fois si sonores et si opposés, et que vous apprennent-ils de moi dans le passé, mon tres savant génie ?

– Ils m'apprennent que c'est par votre courage seul que vous avez acquis le grade de colonel que vous occupiez dans l'armée de Flandre ; que ce grade avait éveillé votre ambition ; que cette ambition a été suivie d'un désappointement, et que vous avez cru vous consoler de ce désappointement par l'amour ; mais que l'amour, comme la fortune, étant sujet a la trahison, vous avez été trahi.

– Pas mal, dit le chevalier, et la sibylle de Cumes ne s'en serait pas mieux tirée. Un peu de vague, comme dans tous les horoscopes ; mais du reste, un grand fond de vérité. Passons au présent, beau masque.

– Le présent ! chevalier ! Parlons-en tout bas, car il sent terriblement la Bastille !

Le chevalier tressaillit malgré lui car il croyait que nul, excepté les acteurs qui y avaient joué un rôle, ne pouvait connaître son aventure, du matin.

– Il y a a cette heure, continua l'inconnue, deux braves gentilshommes couchés fort tristement dans leur lit tandis que nous bavardons gaiement au bal ; et cela, parce que certain chevalier d'Harmental, grand écouteur aux portes, ne s'est pas souvenu d'un hémistiche de Virgile.

– Et quel est cet hémistiche ? demanda le chevalier de plus en plus étonné.

Facilis descensus Averni, dit en riant la chauve-souris.

– Mon cher génie ! s'écria le chevalier en plongeant ses regards a travers les ouvertures du masque de l'inconnue, voici, permettez-moi de vous le dire, une citation tant soit peu masculine.

– Ne savez-vous pas que les génies sont des deux sexes ?

– Oui, mais je n'avais pas entendu dire qu'ils citassent si couramment l' Énéide.

– La citation n'est-elle pas juste ? Vous me parlez de la sibylle de Cumes, je vous réponds dans sa langue ; vous me demandez du positif, je vous en donne ; mais vous autres mortels, vous n'etes jamais satisfaits.

– Non, car j'avoue que cette science du passé et du présent m'inspire une terrible envie de connaître l'avenir.

– Il y a toujours deux avenirs, dit le masque ; il y a l'avenir des cours faibles, et l'avenir des cours forts. Dieu a donné a l'homme le libre arbitre, afin qu'il put choisir. Votre avenir dépend de vous.

– Encore faut-il les connaître, ces deux avenirs, pour choisir le meilleur.

– Eh bien ! il y en a un qui vous attend quelque part, aux environs de Nevers, dans le fond d'une province, entre les lapins de votre garenne et les poules de votre basse-cour. Celui-la vous conduira droit au banc de marguillier de la paroisse. C'est d'une ambition facile, et il n'y a qu'a vous laisser faire pour l'atteindre : vous etes sur la route.

– Et l'autre ? répliqua le chevalier, visiblement piqué que l'on put supposer qu'en aucun cas un pareil avenir serait jamais le sien.

– L'autre, dit l'inconnue en appuyant son bras sur le bras du jeune gentilhomme, et en fixant sur lui ses yeux a travers son masque ; l'autre vous rejettera dans le bruit et dans la lumiere ; l'autre fera de vous un des acteurs de la scene qui se joue dans le monde ; l'autre, que vous perdiez ou que vous gagniez, vous laissera du moins le renom d'un grand joueur.

– Si je perds, que perdrai-je ? demanda le chevalier.

– La vie probablement.

Le chevalier fit un geste de mépris.

– Et si je gagne ? ajouta-t-il.

– Que dites-vous du grade de mestre de camp, du titre de grand d'Espagne, et du cordon du Saint-Esprit ? Tout cela sans compter le bâton de maréchal en perspective.

– Je dis que le gain vaut l'enjeu, beau masque, et que si tu me donnes la preuve que tu peux tenir ce que tu promets, je suis homme a faire ta partie.

– Cette preuve, répondit le masque, ne peut vous etre donnée que par une autre que moi, chevalier, et si vous voulez l'acquérir il faut me suivre.

– Oh ! oh ! dit d'Harmental, me serais-je trompé, et ne serais-tu qu'un génie de second ordre, un esprit subalterne, une puissance intermédiaire ? Diable !

Voila qui m'ôterait un peu de ma considération pour toi.

– Qu'importe, si je suis soumis a quelque grande enchanteresse, et si c'est elle qui m'envoie !

– Je te préviens que je ne traite rien par ambassadeur.

– Aussi ai-je mission de vous conduire pres d'elle.

– Alors je la verrai ?

– Face a face, comme Moise vit le Seigneur.

– Partons, en ce cas !

– Chevalier, vous allez vite en besogne ! Oubliez-vous qu'avant toute initiation il y a certaines cérémonies indispensables pour s'assurer de la discrétion des initiés ?

– Que faut-il faire ?

– Il faut vous laisser bander les yeux, vous laisser conduire ou l'on voudra vous mener ; puis, arrivé a la porte du temple, faire le serment solennel que vous ne révélerez rien a qui que ce soit des choses qu'on vous aura dites ou des personnes que vous aurez vues.

– Je suis pret a jurer par le Styx, dit en riant d'Harmental.

– Non, chevalier, répondit le masque d'une voix grave ; jurez tout bonnement par l'honneur, on vous connaît, et cela suffira.

– Et ce serment fait, demanda le chevalier apres un instant de silence et de réflexion, me sera-t-il permis de me retirer si les choses que l'on me proposera ne sont pas de celles que puisse accomplir un gentilhomme ?

– Vous n'aurez que votre conscience pour arbitre, et on ne vous demandera que votre parole pour gage.

– Je suis pret, dit le chevalier.

– Allons donc, dit le masque.

Le chevalier s'appreta a traverser la foule en ligne droite pour gagner la porte de la salle ; mais ayant aperçu Brancas, Broglie et Simiane qui se trouvaient sur sa route et qui l'eussent arreté sans doute au passage il fit un détour et prit une ligne courbe, laquelle cependant devait le conduire au meme but.

– Que faites-vous ? demanda le masque.

– J'évite la rencontre de quelqu'un qui pourrait nous retarder.

– Tant mieux ! je commençais a craindre.

– Que craigniez-vous ? demanda d'Harmental.

– Je craignais, répondit en riant le masque, que votre empressement ne fut diminué de la différence de la diagonale aux deux côtés du carré.

– Pardieu ! dit d'Harmental, voila la premiere fois, je crois, qu'on donne rendez-vous a un gentilhomme, au bal de l'opéra, pour lui parler anatomie, littérature ancienne et mathématiques ! Je suis fâché de vous le dire, beau masque, mais vous etes bien le génie le plus pédant que j'aie connu de ma vie.

La chauve-souris éclata de rire, mais ne répondit rien a cette boutade, dans laquelle éclatait le dépit du chevalier de ne pouvoir reconnaître une personne qui paraissait cependant si bien au fait de ses propres aventures ; mais comme ce dépit ne faisait qu'ajouter a sa curiosité, au bout d'un instant, tous deux, étant descendus d'une hâte pareille, se trouverent dans le vestibule.

– Quel chemin prenons-nous ? dit le chevalier ; nous en allons-nous par dessous terre ou dans un char attelé de deux griffons ?

– Si vous le permettez, chevalier, nous nous en irons tout bonnement dans une voiture. Au fond, et quoique vous ayez paru en douter plus d'une fois, je suis femme et j'ai peur des ténebres.

– Permettez-moi, en ce cas, de faire avancer mon carrosse, dit le chevalier.

– Non pas, j'ai le mien, s'il vous plaît, répondit le masque.

– Appelez-le donc alors.

– Avec votre permission, chevalier, nous ne serons pas plus fiers que Mahomet a l'endroit de la montagne ; et comme mon carrosse ne peut pas venir a nous, nous irons a mon carrosse.

A ces mots, la chauve-souris entraîna le chevalier dans la rue Saint-Honoré. Une voiture sans armoiries, attelée de deux chevaux de couleur sombre, attendait au coin de la petite rue Pierre-Lescot. Le cocher était sur son siege, enveloppé d'une grande houppelande qui lui cachait tout le bas de la figure, tandis qu'un large chapeau a trois cornes couvrait son front et ses yeux. Un valet de pied tenait d'une main une portiere ouverte, et de l'autre se masquait le visage avec son mouchoir.

– Montez, dit le masque au chevalier.

D'Harmental hésita un instant : ces deux domestiques inconnus sans livrée, qui paraissaient aussi désireux que leur maîtresse de conserver leur incognito ; cette voiture sans aucun chiffre, sans aucun blason, l'endroit obscur ou elle était retirée, l'heure avancée de la nuit, tout inspirait au chevalier un sentiment de défiance tres naturel ; mais bientôt, réfléchissant qu'il donnait le bras a une femme et qu'il avait une épée au côté, il monta hardiment dans le carrosse. La chauve-souris s'assit pres de lui, et le valet de pied referma la portiere avec un ressort qui tourna deux fois a la maniere d'une clef.

– Eh bien ! ne parlons-nous pas ? demanda le chevalier en voyant que la voiture restait immobile.

– Il nous reste une petite précaution a prendre, répondit le masque en tirant un mouchoir de soie de sa poche.

– Ah ! oui, c'est vrai, dit d'Harmental, je l'avais oublié ; je me livre a vous en toute confiance ; faites.

Et il avança sa tete.

L'inconnue lui banda les yeux, puis, l'opération terminée :

– Chevalier, dit-elle, vous me donnez votre parole de ne point écarter ce bandeau avant que vous ayez reçu la permission de l'enlever tout a fait ?

– Je vous la donne.

– C'est bien.

Alors, soulevant la glace de devant :

– Ou vous savez, monsieur le comte, dit l'inconnue en s'adressant au cocher.

Et la voiture partit au galop.