La San-Felice - Tome III - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1865

La San-Felice - Tome III darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka La San-Felice - Tome III - Alexandre Dumas

Septembre 1798. Suite a son retour d'Aboukir ou il a vaincu Bonaparte, lord Nelson, accompagné de la flotte britannique, est reçu en triomphateur par la cour de Naples. L'ambassadeur français Garat fait irruption dans cette manifestation d'hostilité anti-française et promet la guerre au Royaume de Naples. Trop vite cependant: le soir meme, Salvato Palmieri, agent envoyé de Rome par le général Championnet, et qui devait l'informer de la situation des Français et l'inviter a gagner du temps, est attaqué par les sbires de la reine Marie-Caroline de Naples. Laissé pour mort, il est recueilli par Luisa San Felice, jeune Napolitaine épouse du chevalier San Felice, vieil homme de lumieres et bibliothécaire a la cour. Confié par le sort a ses soins, Salvato s'éprend de Luisa - et réciproquement. Marie-Caroline convainc le roi Ferdinand de la nécessité d'entrer sans retard en guerre contre les Français maîtres de Rome, en faisant valoir l'appui des Anglais que l'irrésistible Lady Hamilton a pu obtenir de Nelson. C'est bientôt chose faite. Les Français sont repoussés, le général Mack s'empare de Rome, Ferdinand y triomphe, mais, contre toute attente, la riposte française est fulgurante et sans appel: ils reprennent la ville, l'armée napolitaine est déconfite, et le roi rentre piteusement chez lui. C'est la porte ouverte aux soldats de la République, qui marchent sur Naples. La cour fuit vers Palerme, en Sicile...

Opinie o ebooku La San-Felice - Tome III - Alexandre Dumas

Fragment ebooka La San-Felice - Tome III - Alexandre Dumas

A Propos
LXXVI – OU MICHELE SE FACHE SÉRIEUSEMENT AVEC LE BECCAIO.
LXXVII – FATALITÉ.
LXXVIII – JUSTICE DE DIEU.
LXXIX – LA TREVE.

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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LXXVI – OU MICHELE SE FACHE SÉRIEUSEMENT AVEC LE BECCAIO.

 

Les illustres fugitifs n’étaient pas les seuls qui, dans cette nuit terrible, eussent eu a lutter contre le vent et la mer.

A deux heures et demie, selon sa coutume, le chevalier San-Felice était rentré chez lui, et, avec une agitation en dehors de toutes ses habitudes, avait deux fois appelé :

– Luisa ! Luisa !

Luisa s’était élancée dans le corridor ; car, au son de la voix de son mari, elle avait compris qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire : elle en fut convaincue en le voyant.

En effet, le chevalier était fort pâle.

Des fenetres de la bibliotheque, il avait vu ce qui s’était passé dans la rue San-Carlo, c’est-a-dire la mutilation du malheureux Ferrari. Comme le chevalier était, sous sa douce apparence, extremement brave et surtout de cette bravoure que donne aux grands cours un profond sentiment d’humanité, son premier mouvement avait été de descendre et de courir au secours du courrier, qu’il avait parfaitement reconnu pour celui du roi ; mais, a la porte de la bibliotheque, il avait été arreté par le prince royal, qui, de sa voix câline et froide, lui avait demandé :

– Ou allez-vous, San-Felice ?

– Ou je vais ? ou je vais ? avait répondu San-Felice. Votre Altesse ne sait donc pas ce qui se passe ?

– Si fait, on égorge un homme. Mais est-ce chose si rare qu’un homme égorgé dans les rues de Naples, pour que vous vous en préoccupiez a ce point ?

– Mais celui qu’on égorge est un serviteur du roi.

– Je le sais.

– C’est le courrier Ferrari.

– Je l’ai reconnu.

– Mais comment, pourquoi égorge-t-on un malheureux aux cris de « Mort aux jacobins ! » quand, au contraire, ce malheureux est un des plus fideles serviteurs du roi ?

– Comment ? pourquoi ? Avez-vous lu la correspondance de Machiavel, représentant de la magnifique république florentine a Bologne ?

– Certainement que je l’ai lue, monseigneur.

– Eh bien, alors, vous connaissez la réponse qu’il fit aux magistrats florentins a propos du meurtre de Ramiro d’Orco, dont on avait trouvé les quatre quartiers empalés sur quatre pieux, aux quatre coins de la place d’Imola ?

– Ramiro d’Orco était Florentin ?

– Oui, et, en cette qualité, le sénat de Florence croyait avoir droit de demander a son ambassadeur des détails sur cette mort étrange.

San-Felice interrogea sa mémoire.

– Machiavel répondit : « Magnifiques seigneurs, je n’ai rien a vous dire sur la mort de Ramiro d’Orco, sinon que César Borgia est le prince qui sait le mieux faire et défaire les hommes, selon leurs mérites. »

– Eh bien, répliqua le duc de Calabre avec un pâle sourire, remontez sur votre échelle, mon cher chevalier, et pesez-y la réponse de Machiavel.

Le chevalier remonta sur son échelle, et il n’en avait pas gravi les trois premiers échelons, qu’il avait compris qu’une main qui avait intéret a la mort de Ferrari, avait dirigé les coups qui venaient de le frapper.

Un quart d’heure apres, on appelait le prince de la part de son pere.

– Ne quittez pas le palais sans m’avoir revu, dit le duc de Calabre au chevalier ; car j’aurai, selon toute probabilité, quelque chose de nouveau a vous annoncer.

En effet, moins d’une heure apres, le prince rentra.

– San-Felice, lui dit-il, vous vous rappelez la promesse que vous m’avez faite de m’accompagner en Sicile ?

– Oui, monseigneur.

– Etes-vous toujours pret a la remplir ?

– Sans doute. Seulement, monseigneur…

– Quoi ?

– Quand j’ai dit a madame de San-Felice l’honneur que me faisait Votre Altesse…

– Eh bien ?

– Eh bien, elle a demandé a m’accompagner.

Le prince poussa une exclamation joyeuse.

– Merci de la bonne nouvelle, chevalier ! s’écria-t-il. Ah ! la princesse va donc avoir une compagne digne d’elle ! Cette femme, San-Felice, est le modele des femmes, je le sais, et vous vous rappellerez que je vous l’ai demandée pour dame d’honneur de la princesse ; car, alors, elle eut été, de nom et de fait, une vraie dame d’honneur ; c’est vous qui me l’avez refusée. Aujourd’hui, c’est elle qui vient a nous. Dites-lui, mon cher chevalier, qu’elle sera la bienvenue.

– Je vais le lui dire, en effet, monseigneur.

– Attendez donc, je ne vous ai pas tout dit.

– C’est vrai.

– Nous partons tous cette nuit.

Le chevalier ouvrit de grands yeux.

– Je croyais, dit-il, que le roi avait décidé de ne partir qu’a la derniere extrémité ?

– Oui ; mais tout a été bouleversé par le meurtre de Ferrari. A dix heures et demie, Sa Majesté quitte le château et s’embarque avec la reine, les princesses, mes deux freres, les ambassadeurs et les ministres, a bord du vaisseau de lord Nelson.

– Et pourquoi pas a bord d’un vaisseau napolitain ? Il me semble que c’est faire injure a toute la marine napolitaine que de donner cette préférence a un bâtiment anglais.

– La reine l’a voulu ainsi, et, sans doute par compensation, c’est moi qui m’embarque sur le bâtiment de l’amiral Caracciolo, et, par conséquent, vous vous y embarquez avec moi.

– A quelle heure ?

– Je ne sais encore rien de tout cela : je vous le ferai dire. Tenez-vous pret en tout cas ; ce sera probablement de dix heures a minuit.

– C’est bien, monseigneur.

Le prince lui prit la main, et, le regardant :

– Vous savez, lui dit-il, que je compte sur vous.

– Votre Altesse a ma parole, répondit San-Felice en s’inclinant, et c’est un trop grand honneur pour moi de l’accompagner pour que j’hésite un moment a le recevoir.

Puis, prenant son chapeau et son parapluie, il sortit.

La foule, toute grondante encore, encombrait les rues ; deux ou trois feux étaient allumés sur la place meme du palais, et l’on y faisait rôtir sur les braises des morceaux du cheval de Ferrari.

Quant au malheureux courrier, il avait été mis en morceaux. L’un avait pris les jambes, l’autre les bras ; on avait tout mis au bout de bâtons pointus, – les lazzaroni n’avaient encore ni piques ni baionnettes, – et l’on portait dans les rues ces hideux trophées en criant : « Vive le roi ! Mort aux jacobins ! »

A la descente du Géant, le chevalier avait rencontré le beccaio, qui s’était emparé de la tete de Ferrari, lui avait mis une orange dans la bouche, et portait cette tete au bout d’un bâton.

En voyant un homme bien mis, – ce qui était a Naples le signe du libéralisme, – le beccaio avait eu l’idée de faire baiser au chevalier la tete de Ferrari. Mais, nous l’avons dit, le chevalier n’était pas homme a céder a la crainte. Il avait refusé de donner la sanglante accolade et avait rudement repoussé l’ignoble assassin.

– Ah ! misérable jacobin ! s’écria le beccaio, j’ai décidé que vous vous embrasseriez, cette tete et toi, et, mannaggia la Madonna ! vous vous embrasserez.

Et il revint a la charge.

Le chevalier, qui n’avait pour toute arme que son parapluie, se mit en défense avec son parapluie.

Mais, au cri « Le jacobin ! le jacobin ! » poussé par le beccaio, tous les misérables qui venaient d’habitude a ce cri étaient accourus, et déja un cercle menaçant se formait autour du chevalier, – quand un homme fendit ce cercle, envoya, d’un coup de pied dans la poitrine, le beccaio rouler a dix pas, tira son sabre, et, se plaçant devant le chevalier :

– En voila un drôle de jacobin ! dit-il ; le chevalier San-Felice, bibliothécaire de Son Altesse royale le prince de Calabre, rien que cela ! Eh bien, continua-t-il en faisant le moulinet avec son sabre, que lui voulez-vous, au chevalier San-Felice ?

– Le capitaine Michele ! crierent les lazzaroni. Vive le capitaine Michele ! il est des nôtres !

– Ce n’est point « Vive le capitaine Michele ! » qu’il faut crier ; c’est « Vive le chevalier San-Felice ! » et cela tout de suite.

La foule, a laquelle il est égal de crier : Vive un tel ! ou Mort a un tel ! pourvu qu’elle crie, hurla d’une seule voix :

– Vive le chevalier San-Felice !

Seul, le beccaio s’était tu.

– Allons, allons, lui dit Michele, ce n’est point une raison parce que c’est devant la porte de son jardin que tu as reçu ta pile, pour que tu ne cries pas : « Vive le chevalier ! »

– Et s’il ne me plaît pas de le crier, a moi ! dit le beccaio.

– Ce sera absolument comme si tu chantais, attendu qu’il me plaît, a moi, que tu le cries ! Ainsi donc, continua Michele, vive le chevalier San-Felice, et tout de suite, ou je t’appareille l’autre oil !

Et il fit tourner son sabre autour de la tete du beccaio, qui devint tres-pâle, encore plus de terreur que de colere.

– Mon ami, mon bon Michele, dit le chevalier, laisse cet homme tranquille. Tu vois bien qu’il ne me connaît pas.

– Et quand il ne vous connaîtrait pas, serait-ce une raison pour vouloir vous forcer de baiser la tete de ce malheureux qu’il a tué ? Il est vrai qu’il vaudrait mieux encore baiser cette tete, qui est celle d’un honnete homme, que la sienne, qui est celle d’un coquin.

– Vous l’entendez ! hurla le beccaio, il appelle des jacobins des honnetes gens !

– Tais-toi, misérable ! Cet homme n’était pas un jacobin, tu le sais bien : c’était Antonio Ferrari, le courrier du roi et l’un des plus résolus serviteurs de Sa Majesté. Et, si vous ne me croyez pas, demandez au chevalier. Chevalier, dites a ces hommes qui ne sont point méchants, mais qui ont le malheur de suivre un méchant, dites-leur ce qu’était le pauvre Antonio.

– Mes amis, dit le chevalier, Antonio Ferrari, qui vient d’etre tué, a, en effet, été victime de quelque erreur fatale ; car c’était un des serviteurs dévoués de votre bon roi, qui pleure en ce moment sa mort.

La foule écoutait avec stupéfaction.

– Ose dire maintenant que cette tete n’est pas celle de Ferrari et que Ferrari n’était pas un honnete homme ! Dis-le ! mais dis-le donc, que j’aie l’occasion de te couper l’autre moitié du visage !

Et Michele leva son sabre sur le beccaio.

– Grâce ! dit celui-ci en tombant a genoux : je dirai tout ce que tu voudras.

– Et moi, je ne dirai qu’une chose, c’est que tu es un lâche ! Va-t’en, et, quand tu te trouveras sur mon chemin, vingt pas a l’avance, a droite ou a gauche, aie soin de te déranger.

Le beccaio se retira au milieu des huées de cette foule qui, un instant auparavant, l’applaudissait, et qui se divisa en deux bandes : l’une suivit le beccaio en l’injuriant ; l’autre suivit Michele et le chevalier en criant :

– Vive Michele ! Vive le chevalier San-Felice !

Michele resta a la porte du jardin pour congédier son escorte ; le chevalier rentra chez lui, et, comme nous l’avons dit, appela Luisa.

Nous venons de raconter ce qu’il avait vu des fenetres de la bibliotheque et ce qui lui était arrivé a la descente du Géant : deux choses suffisantes, a notre avis, pour motiver sa pâleur.

A peine eut-il dit a Luisa le motif qui le ramenait, qu’elle devint a son tour plus pâle que lui ; mais elle ne répliqua point une parole, ne fit point une observation ; seulement :

– A quelle heure, le départ ? demanda-t-elle.

– Entre dix heures et minuit, répondit le chevalier.

– Je serai prete, dit-elle ; ne vous inquiétez pas de moi, mon ami.

Et elle se retira dans sa chambre, sous prétexte de faire ses préparatifs de départ, en donnant l’ordre que le dîner fut, comme d’habitude, servi a trois heures.


LXXVII – FATALITÉ.

 

Ce n’était point dans sa chambre que s’était retirée Luisa ; c’était dans celle de Salvato.

Dans la lutte entre le devoir et l’amour, le premier avait vaincu ; mais, ayant sacrifié son amour au devoir, elle se croyait par cela meme le droit de donner des larmes a son amour.

Aussi, depuis le jour ou Luisa avait dit a son mari : « Je partirai avec vous, » elle avait beaucoup pleuré.

Ne sachant comment faire tenir ses lettres a Salvato, elle ne lui avait point écrit ; mais elle avait reçu deux nouvelles lettres de lui.

Cet amour si ardent, cette joie si profonde qu’elle trouvait a chaque ligne dans les lettres du jeune homme lui brisait le cour, lorsqu’elle songeait surtout a quel amer désappointement Salvato serait en proie quand, plein d’espérance et de sécurité, croyant trouver la fenetre ouverte et Luisa dans la chambre ou elle pleurait si douloureusement a cette heure, il trouverait Luisa absente et la fenetre fermée.

Et pourtant, elle ne se repentait point de ce qu’elle avait promis ou plutôt offert : elle eut eu le choix, maintenant que l’heure du départ était arrivée, qu’elle eut agi comme elle avait fait.

Elle appela Giovannina.

Celle-ci accourut. Elle avait vu Michele a la cuisine et se doutait qu’il arrivait quelque chose d’extraordinaire.

– Nina, lui dit sa maîtresse, nous quittons Naples cette nuit. C’est vous que je charge du soin de réunir et de mettre dans des caisses les objets de mon usage habituel. Vous les connaissez aussi bien que moi, n’est-ce pas ?

– Sans doute, je les connais, répondit la femme de chambre, et je ferai ce que madame m’ordonne ; mais j’ai besoin que madame ait la bonté de m’éclairer sur un point.

– Lequel ? Dites Nina, répliqua la San-Felice, un peu étonnée de la fermeté progressive avec laquelle la femme de chambre avait répondu a l’ordre qu’elle lui donnait.

– Mais sur ces paroles : « Nous quittons Naples ; » madame a dit cela, je crois ?

– Sans doute, je l’ai dit.

– Est-ce que madame comptait m’emmener avec elle ?

– Si vous eussiez voulu, oui ; mais, pour peu que la chose vous déplaise…

Nina vit qu’elle avait été trop loin.

– Si je ne dépendais que de moi, ce serait avec le plus grand plaisir que je suivrais madame jusqu’au bout du monde, dit-elle ; mais, par malheur, j’ai une famille.

– Ce n’est jamais un malheur d’avoir une famille mon enfant, dit Luisa avec une supreme douceur.

– Excusez-moi, madame, si je dis un peu trop franchement…

– Vous n’avez pas besoin d’excuse. Vous avez une famille, disiez-vous, et cette famille, alliez-vous dire, ne permettra point que vous quittiez Naples.

– Non, madame, j’en suis sure, répondit vivement Giovannina.

– Mais cette famille permettrait-elle, continua Luisa, qui venait de songer qu’il serait moins cruel a Salvato de trouver, elle absente, quelqu’un a qui parler d’elle, qu’une porte fermée et une maison muette, – cette famille permettrait-elle que vous restassiez ici comme une personne de confiance chargée de veiller sur la maison ?

– Oh ! pour cela, oui, s’écria Nina avec une vivacité qui, si elle eut eu le moindre soupçon de ce qui se passait dans le cour de la jeune fille, eut ouvert les yeux de Luisa.

Puis, se modérant :

– Car ce sera toujours, ajouta-t-elle, un honneur et un plaisir pour moi d’etre chargée des intérets de madame.

– Eh bien, alors, Nina, quoique je sois habituée a votre service, dit la jeune femme, vous resterez. Peut-etre notre absence ne sera pas longue. Pendant cette absence, a ceux qui viendront pour me voir – retenez bien mes paroles, Nina, – vous direz que le devoir de mon mari était de suivre le prince, et que mon devoir, a moi, était de suivre mon mari ; vous direz – car vous appréciez mieux que personne, vous qui ne voulez pas quitter Naples, ce que je souffre, moi, en le quittant – vous direz, que c’est les yeux baignés de larmes que je fais mes premiers, et qu’a l’heure de mon départ, je ferai mes derniers adieux a chacune des chambres de cette maison et a chacun des objets renfermés dans ces chambres. Et, quand vous parlerez de ces larmes, vous saurez que ce ne sont point de vaines paroles, car vous les aurez vues couler.

Luisa acheva ces paroles en sanglotant.

Nina la regardait avec une certaine joie, profitant de ce qu’ayant son mouchoir sur les yeux, sa maîtresse ne pouvait lire l’expression fugitive qui éclairait son visage.

– Et… – elle hésita un instant, – et si M. Salvato vient, que lui dirai-je, a lui ?

Luisa découvrit son visage et, avec une supreme sérénité :

– Que je l’aime toujours, répondit-elle, et que cet amour durera autant que ma vie. Allez dire a Michele qu’il ne s’éloigne pas : j’ai a lui parler avant mon départ et je compte sur lui pour me conduire jusqu’au bateau.

Nina sortit.

Restée seule, Luisa imprima son visage dans l’oreiller resté sur le lit, laissa un baiser dans l’empreinte qu’elle avait faite et sortit a son tour.

Trois heures venaient de sonner, et, avec sa ponctualité ordinaire que rien ne pouvait troubler, le chevalier entrait dans la salle a manger par la porte de son cabinet de travail, tandis que Luisa y entrait par celle de sa chambre a coucher.

Michele se tenait debout sur le perron en dehors de la porte.

Le chevalier le chercha des yeux.

– Ou est donc Michele ? demanda-t-il. J’espere bien qu’il n’est point parti ?

– Non, dit Luisa, le voici. Viens donc, Michele ! le chevalier t’appelle, et, moi, j’ai besoin de te parler.

Michele entra.

– Tu sais ce qu’a fait ce garçon-la ! dit le chevalier a Luisa en lui posant la main sur l’épaule.

– Non, fit la jeune femme ; quelque chose de bien, j’en suis sure.

Puis, mélancoliquement :

– On l’appelle Michele le Fou a la Marinella ; mais l’amitié qu’il a pour nous, a mes yeux, du moins, ajouta-t-elle, lui tient lieu de raison.

– Ah ! pardieu ! dit Michele, voila une belle affaire !

– Il est vrai que cela ne vaut pas la peine d’en parler, continua San-Felice avec son bon sourire ; – je suis si distrait, qu’en rentrant, je ne t’en ai rien dit ; – il m’a tres-probablement sauvé la vie.

– Allons donc ! fit Michele.

– Sauvé la vie ! Et comment cela ? demanda Luisa avec une vive altération dans la voix.

– Imagine-toi qu’il y avait un drôle qui voulait me faire baiser la tete de ce malheureux Ferrari, et qui, parce que je ne voulais pas la baiser, m’appelait jacobin. C’est malsain, d’etre appelé jacobin, par le temps qui court. Le mot commençait a faire son effet. Michele s’est élancé entre moi et la foule, il a joué du sabre et l’homme s’en est allé en me menaçant, je crois. Que pouvait-il donc avoir contre moi ?

– Pas contre vous, mais contre la maison probablement. Vous vous rappelez ce que vous a dit le docteur Cirillo d’un assassinat qui avait eu lieu sous vos fenetres dans la nuit du 22 au 23 septembre ; eh bien, c’est un des cinq ou six coquins qui ont été si bien étrillés par celui-la meme qu’ils voulaient assassiner.

– Ah ! ah ! et c’est sous mes fenetres qu’il a reçu la balafre qu’il a sous l’oil.

– Justement.

– Je comprends que l’endroit lui paraisse néfaste ; mais qu’ai-je a voir la dedans ?

– Rien, bien entendu ; mais, si jamais vous aviez affaire dans le Vieux-Marché, je vous dirais : « Si cela vous est égal, monsieur le chevalier, n’y allez pas sans moi. »

– Je te le promets. Et maintenant embrasse ta sour, mon garçon, et mets-toi a table avec nous.

Michele était habitué a cet honneur que lui faisaient de temps en temps le chevalier et Luisa. Il ne fit donc aucune difficulté d’accepter l’invitation, maintenant surtout qu’étant nommé capitaine, il avait monté quelques-uns des degrés de l’échelle sociale qui, autrefois, le séparaient de ses nobles amis.

Vers quatre heures, une voiture s’arreta a la porte de la rue, Nina introduisit le secrétaire du duc de Calabre, qui passa avec le chevalier dans son cabinet, mais en sortit presque aussitôt.

Michele avait fait semblant de ne rien voir.

En sortant du cabinet, et apres avoir reconduit le secrétaire du prince, le chevalier fit a Luisa un signe pour lui demander s’il pouvait se confier a Michele.

Luisa qui savait que Michele se ferait tuer pour elle encore bien plus que pour le chevalier, lui répondit que oui.

Le chevalier regarda un instant Michele.

– Mon cher Michele, lui dit-il, tu vas nous promettre de ne pas dire a qui que ce soit au monde un seul mot du secret que nous allons te confier.

– Ah ! ah ! tu sais ce que c’est, petite sour ?

– Oui.

– Et il faut se taire ?

– Tu entends bien ce que te dit le chevalier ?

Michele fit une croix sur sa bouche.

– Parlez : c’est comme si le beccaio m’eut coupé la langue.

– Eh bien, Michele, tout le monde part ce soir.

– Comment, tout le monde ? Qui cela ?

– Le roi, la reine, la famille royale, nous-memes.

Les larmes vinrent aux yeux de Luisa. Michele jeta un rapide coup d’oil sur elle et vit ces larmes.

– Et pour quel pays part-on ? demanda Michele.

– Pour la Sicile.

Le lazzarone secoua la tete.

– Ah ! ah ! fit le chevalier.

– Je n’ai pas l’honneur d’etre du conseil de Sa Majesté, dit Michele ; mais, si j’en étais, je lui dirais : « Sire, vous avez tort. »

– Oh ! pourquoi n’a-t-il pas des conseillers aussi francs que toi, Michele !

– On le lui a dit, reprit le chevalier ; l’amiral Caracciolo, le cardinal Ruffo le lui ont dit ; mais la reine a eu peur, mais M. Acton a eu peur, et, a la suite du meurtre d’aujourd’hui, le roi s’est décidé a partir.

– Ah ! ah ! fit Michele, je commence a comprendre pourquoi, au nombre des assassins, j’ai vu Pasquale de Simone et le beccaio. Quant a fra Pacifico, pauvre homme, il y était, comme son âne, sans savoir pourquoi.

– Alors, Michele, demanda Luisa, tu crois que c’est la reine… ?

– Chut ! petit sour ; on ne dit pas de ces choses-la a Naples, on se contente de les penser. N’importe ! le roi a tort. Si le roi était resté a Naples, jamais les Français n’y seraient entrés, non, jamais : nous nous serions plutôt fait tuer tous ! Ah ! si le peuple savait que le roi veut partir !

– Oui ; mais il ne faut pas qu’il le sache, Michele. Voila pourquoi je t’ai fait faire serment de ne rien dire ce que j’allais te révéler. Enfin, nous partons ce soir, Michele.

– Et petite sour aussi ? demanda Michele avec un accent dont il n’avait pu chasser toute surprise.

– Oui ; elle a voulu venir, elle a voulu me suivre, cette chere enfant bien-aimée, dit le chevalier en étendant sa main au-dessus de la table pour chercher celle de Luisa.

– Eh bien, dit Michele, vous pouvez vous vanter d’avoir épousé une sainte, vous !

– Michele !… fit Luisa.

– Je sais ce que je dis. Et vous partez, vous partez ce soir ! Madonna ! moi, je voudrais bien etre quelqu’un : je partirais aussi avec vous.

– Viens, Michele ! viens ! s’écria Luisa, qui voyait dans Michele un ami auquel elle pourrait parler de Salvato.

– Par malheur, c’est impossible, petite sour ; chacun a son devoir. Le tien veut que tu partes, et le mien m’ordonne de rester. Je suis capitaine et chef du peuple, et ce n’est pas seulement pour faire le moulinet autour de la tete du beccaio que j’ai un sabre au côté : c’est pour me battre, c’est pour défendre Naples, c’est pour tuer le plus de Français que je pourrai.

Luisa ne put réprimer un mouvement.

– Oh ! sois tranquille, petite sour, reprit Michele en riant, je ne les tuerai pas tous.

– Eh bien, pour en finir, continua le chevalier, nous nous embarquons ce soir a la Vittoria, pour rejoindre la frégate de l’amiral Caracciolo, derriere le château de l’Ouf. Je voulais te prier de ne pas quitter ta sour et, au besoin, de faire pour elle, au moment de l’embarquement, ce que tu as fait, il y a deux heures, pour moi, c’est-a-dire de la protéger.

– Oh ! sous ce rapport-la, vous pouvez etre tranquille, chevalier. Pour vous, je me ferais tuer ; mais, pour elle, je me ferais hacher en morceaux. Mais, c’est égal, si le peuple savait cela, il y aurait une fiere émeute.

– Ainsi, dit le chevalier se levant de table, j’ai ta parole, Michele : tu ne quittes Luisa que quand elle sera dans la barque.

– Soyez tranquille, je ne la quitte d’ici la pas plus que son ombre un jour de soleil, attendu qu’aujourd’hui je ne sais pas trop ce que chacun de nous a fait de la sienne.

Le chevalier, qui avait tous ses papiers a mettre en ordre, tous ses livres a emballer, tous ses manuscrits commencés a emporter avec lui, rentra dans son cabinet.

Quant a Michele, qui n’avait rien a faire qu’a regarder sa petite sour, il fixa son regard bienveillant sur elle, et, voyant deux grosses larmes qui coulaient silencieusement de ses beaux yeux sur ses joues :

– C’est égal, dit-il, il y a des hommes qui ont une fiere chance, et le chevalier est de ces hommes-la. Mannaggia la Madonna ! ce n’est pas Assunta qui ferait pour moi ce que tu fais pour lui.

Luisa se leva, et, si vite qu’elle rentrât dans sa chambre, si rapidement qu’elle en refermât la porte, Michele put entendre le bruit des sanglots qui, malgré elle, maintenant qu’elle était seule, s’échappaient tumultueusement de sa poitrine.

Nous avons déja, dans une autre circonstance, et quand c’était Salvato et non Luisa qui quittait Naples, suivi de l’oil le mouvement lent et inégal de l’aiguille sur la pendule. Ce mouvement, en meme temps que nous, deux cours le suivaient ; mais, appuyés l’un a l’autre, il leur paraissait a coup sur moins douloureux qu’a ce pauvre cour isolé qui n’avait d’autre soutien que le sentiment du devoir accompli.

Luisa n’avait, comme d’habitude, fait que passer par sa chambre et avait regagné sur la pointe du pied celle de Salvato. En traversant le corridor, elle avait, avec un certain étonnement, recueilli quelques notes de la voix de Giovannina chantant une gaie chanson napolitaine. Aux accents de cette gaieté un peu intempestive, Luisa avait soupiré et s’était contentée de se dire a elle-meme :

– Pauvre fille ! elle est contente de ne pas quitter Naples, et, si j’étais libre et que je restasse comme elle a Naples, comme elle, moi aussi, je chanterais quelque gaie chanson napolitaine.

Et elle était rentrée dans sa chambre, le cour encore plus oppressé qu’auparavant de cette gaieté qui faisait contraste avec sa douleur.

Il est inutile de dire quelles pensées occupaient le cour de Luisa une fois qu’elle était rentrée dans le sanctuaire de son amour. Toute sa vie repassait devant ses yeux, et nous disons toute sa vie, car, dans ses souvenirs, elle n’avait vécu que pendant les six semaines que Salvato avait habité cette chambre.

Alors, depuis le moment ou le blessé avait été apporté sur son lit de douleur jusqu’a celui ou, appuyé a son bras, le convalescent était sorti de la maison par cette fenetre donnant sur la petite ruelle ; ou, avant de quitter cette fenetre, il avait, dans un premier et dernier baiser, appuyé ses levres sur les siennes et versé son âme dans sa poitrine, – alors, non-seulement chaque jour, mais chaque heure du jour passait devant elle, triste ou joyeuse, sombre ou éclairée.

Et, comme toujours, elle suivait, les yeux du corps fermés, mais avec les yeux de l’âme, cette longue et blanche théorie, – lorsqu’elle entendit gratter doucement a sa porte, et que, de sa voix la plus douce, Michele lui souffla par le trou de la serrure :

– C’est moi, petite sour.

– Entre, Michele, entre, dit-elle ; tu sais bien que, toi, tu peux entrer.

Michele entra ; il tenait une lettre a la main.

Luisa resta les yeux fixés sur cette lettre, les bras étendus, la respiration suspendue.

Aurait-elle cette supreme consolation dans un pareil moment de recevoir une derniere lettre de Salvato ?

– C’est une lettre de Portici, dit Michele. Je l’ai prise des mains du facteur, et je te l’apporte.

– Oh ! donne, donne ! s’écria Luisa, c’est de lui !

Michele lui remit la lettre et alla fermer la porte. Mais, avant de la fermer :

– Dois-je rester ? dois-je sortir ? demanda-t-il.

– Reste, reste, cria Luisa. Tu sais bien que je n’ai pas de secrets pour toi.

Michele resta, mais se tint pres de la porte.

Luisa décacheta vivement la lettre, et, comme toujours, essaya vainement de la lire. Les larmes et l’émotion étendaient devant ses yeux un brouillard qu’il fallait quelques secondes pour dissiper.

Enfin, elle put lire :

« San-Germano, 19 décembre, au matin. »

– Il est a San-Germano, ou plutôt il y était lorsqu’il m’écrivait cette lettre, dit Luisa a Michele.

– Lis, petite sour, lui répondit celui-ci : cela te fera du bien.

Elle reprit, – car elle s’était interrompue pour respirer en renversant sa tete en arriere et en appuyant la lettre contre son cour, – elle reprit :

« San-Germano, 19 décembre, au matin.

» Chere Luisa,

» Laissez-moi partager avec vous une grande joie : je viens de revoir la seule personne que j’aime d’un amour égal a celui que je vous ai voué, quoiqu’il soit bien différent : je viens de revoir mon pere !

» Ce qu’il est et ou il est, c’est un secret que je dois garder, meme vis-a-vis de vous, mais que néanmoins je vous dirais bien certainement si j’étais pres de vous. Un secret pour vous ! En vérité, j’en ris moi-meme. Est-ce qu’on a des secrets pour sa seconde âme ?

» Je viens de passer une nuit, depuis neuf heures du soir jusqu’a six heures du matin avec mon pere, que, depuis dix ans, je n’avais pas vu. Toute la nuit, il m’a parlé de la mort et de Dieu ; toute la nuit, je lui ai parlé de mon amour et de vous.

» C’est a la fois, chose rare, un esprit élevé et un cour tendre que mon pere. Il a beaucoup aimé, beaucoup souffert, et, plaignez-le, il ne croit pas.

» Priez pour le pere, cher ange du fils, et Dieu, qui ne doit avoir rien a vous refuser, lui accordera peut-etre la foi.

» Une autre femme que vous, Luisa, se serait étonnée de ne pas avoir trouvé vingt fois dans ces lignes le mot : « Je vous aime ! » Vous l’avez déja lu cent fois, vous, n’est-ce pas ? Vous parler de mon pere, dont je ne puis parler a personne, vous dire ma joie de l’avoir revu, vous le comprenez bien, n’est-ce pas ? c’est mettre mon cour dans vos mains, et c’est vous dire a deux genoux : « Je vous aime, ma Luisa ! je vous aime ! »

» Me voila donc a vingt lieues de vous, ma belle fée du Palmier, et, quand vous recevrez cette lettre, j’en serai plus rapproché encore. Les brigands nous harcelent, nous assassinent, nous mutilent, mais ne nous arretent point. C’est que nous ne sommes point une armée, c’est que nous ne sommes point des hommes en marche pour envahir un royaume et conquérir une capitale : nous sommes une idée faisant le tour du monde.

» Bon ! voila que je parle politique !

» Je parie que je devine ou vous lisez ma lettre. Vous la lisez dans notre chambre, assise au chevet de mon lit, dans cette chambre ou nous nous reverrons et ou j’oublierai, en vous revoyant, les longs jours passés loin de vous… »

Luisa s’interrompit : les larmes lui voilaient les yeux, les sanglots lui coupaient la voix.

Michele courut a elle et se mit a ses genoux.

– Voyons, petite sour, lui dit-il, du courage ! C’est beau, ce que tu fais, et le bon Dieu t’en récompensera. Et qui sait, mon Dieu ! vous etes jeunes tous deux : peut-etre, un jour, vous reverrez-vous.

Luisa secoua la tete.

– Non, non, dit-elle avec un mouvement qui fit pleuvoir les larmes de ses yeux fermés ; non, nous ne nous reverrons jamais. Et il vaut mieux que je ne le revoie pas ; je l’aime trop, Michele, et ce n’est que depuis que j’ai décidé de ne plus le revoir que je sais combien je l’aime.

– Enfin, tu sais, dit Michele, il y a dans ta douleur quelque chose de bon a ce que tu ne le revoies pas ; il y avait, au bout de votre amour, une triste prédiction de Nanno.

– Oh ! s’écria Luisa, que m’importeraient toutes les prédictions du monde si je pouvais l’aimer sans crime !

– Voyons, lis, lis ; cela vaudra mieux, dit Michele.

– Non, dit Luisa mettant la lettre a moitié lue dans sa poitrine, non, s’il me parlait trop du bonheur qu’il aura de me revoir, peut-etre ne partirais-je pas !

En ce moment, on entendit la voix de San-Felice qui appelait Luisa.

La jeune femme s’élança dans le corridor, dont Michele ferma la porte derriere elle et derriere lui.

La porte de la salle a manger donnant sur le salon était ouverte ; dans le salon, était le docteur Cirillo.

Une vive rougeur monta aux joues de Luisa. Le docteur Cirillo, lui aussi, était dans son secret. D’ailleurs, elle n’ignorait point que c’était par les mains du comité libéral, dont Cirillo faisait partie, que lui parvenaient les lettres de Salvato.

– Chere amie, dit le chevalier a Luisa, voici notre bon docteur, que nous n’avions pas vu depuis longtemps, qui vient prendre des nouvelles de ta santé ; j’espere qu’il en sera content.

Le docteur salua la jeune femme et s’aperçut, au premier coup d’oil, du trouble moral qui l’agitait.

– Elle va mieux, dit-il, mais elle n’est point encore guérie, et je suis enchanté d’etre venu aujourd’hui.

Le docteur appuya sur le mot aujourd’hui ; Luisa baissa les yeux.

– Allons, dit San-Felice, il faut encore que je vous laisse seul avec elle. En vérité, vous autres médecins, vous avez des privileges que les maris eux-memes n’ont pas. Heureusement pour vous, j’ai quelque chose a faire ; sans quoi, bien certainement j’écouterais a la porte.

– Et vous auriez tort, mon cher chevalier, dit Cirillo ; car nous avons a nous dire des choses de la plus haute importance politique ; n’est-ce pas, ma chere enfant ?

Luisa essaya de sourire ; mais ses levres ne se crisperent que pour laisser passer un soupir.

– Allons, allons, laissez-nous, chevalier, dit Cirillo ; c’est plus grave que je ne croyais.

Et, en riant, il poussa San-Felice vers la porte, qu’il ferma derriere lui.

Puis, revenant a Luisa et lui prenant les deux mains.

– A nous deux, ma chere fille, lui dit-il. Vous avez pleuré ?

– Oh ! oui, et beaucoup ! murmura-t-elle.

– Depuis que vous avez reçu une lettre de lui, ou auparavant ?

– Auparavant et depuis.

– Lui est-il arrivé quelque accident ?

– Aucun, Dieu merci !

– Tant mieux, car c’est une noble et vigoureuse nature ; un de ces hommes comme nous n’en aurons jamais assez dans notre pauvre royaume de Naples. Vous avez donc un autre sujet de chagrin ?

Luisa ne répondit point, mais ses yeux se mouillerent.

– Vous n’avez point a vous plaindre de San-Felice, je présume ? demanda Cirillo.

– Oh ! s’écria Luisa en joignant les mains, c’est l’ange de la paternelle bonté.

– Je comprends, il part et vous restez.

– Il part, et je le suis.

Cirillo regarda la jeune femme d’un oil étonné qui, peu a peu, se mouilla de larmes.

– Et vous, lui dit-il, quel ange etes-vous ? Je n’en connais pas au ciel un seul dont vous ne soyez digne de porter le nom, et qui soit digne de porter le vôtre.

– Vous voyez bien que je ne suis pas un ange, puisque je pleure ; les anges ne pleurent pas pour faire leur devoir.

– Faites-le, et pleurez en le faisant, vous n’en aurez que plus de mérite ; faites-le, et, moi, je ferai le mien en lui disant combien vous l’aimez, combien vous avez souffert. Allez ! et, de temps en temps, dans vos prieres, dites un mot de moi : ce sont les voix comme la vôtre qui ont l’oreille du Seigneur.

Cirillo voulut lui baiser les mains ; mais Luisa lui jeta ses bras au cou.

– Oh ! embrassez-moi comme un pere embrasse sa fille, lui dit-elle.

Et, comme l’illustre docteur l’embrassait avec un respect melé d’admiration :

– Oh ! vous le lui direz ! vous le lui direz ! n’est-ce pas ? murmura-t-elle tout bas a son oreille.

Cirillo lui serra la main en signe de promesse.

San-Felice entra et trouva Luisa dans les bras de son ami.

– Eh bien, lui dit-il en riant ; c’est donc en les embrassant que vous donnez des consultations a vos malades, docteur ?

– Non ; mais c’est en les embrassant que je prends congé de ceux que j’aime, de ceux que j’estime, de ceux que je vénere. Ah ! chevalier, chevalier, vous etes un homme heureux !

– Il est si digne de l’etre, dit Luisa tendant la main a son mari.

– Ce n’est pas toujours une raison, dit Cirillo. Et maintenant, au revoir, chevalier, car j’espere que nous nous reverrons. Allez ! et servez votre prince. Moi, je reste et vais tâcher de servir mon pays.

Puis, réunissant la main du mari et celle de la femme dans la sienne :

– Je voudrais etre saint Janvier, leur dit-il, non pas pour faire un miracle deux fois par an, ce qui est bien joli cependant dans notre époque ou les miracles sont rares, mais pour vous bénir comme vous méritez de l’etre. Adieu !

Et il s’élança hors de la maison.

San-Felice le suivit jusqu’au perron, lui fit encore un signe d’adieu de la main ; puis, revenant a sa femme :

– A dix heures, lui dit-il, la voiture du prince vient nous prendre ici.

– A dix heures, je serai prete, répondit Luisa.

Elle l’était, en effet. Apres avoir dit adieu a la chambre bien-aimée, apres avoir pris congé de tous les objets qu’elle renfermait, apres avoir coupé une boucle de ses beaux cheveux blonds, apres avoir noué avec eux, aux pieds du crucifix, un billet sur lequel elle avait écrit ces quatre mots : « Mon frere, je t’aime ! » elle prit le bras de son mari, et, éplorée comme la Madeleine, mais pure comme la Vierge, elle monta avec lui dans la voiture du prince.

Michele monta sur le siege.

Nina, les levres frémissantes de joie, baisa la main de sa maîtresse.

Puis la portiere se referma et la voiture partit.

Nous avons dit le temps qu’il faisait. Le vent, la grele et la pluie battaient les vitres de la voiture, et le golfe que, malgré l’obscurité, l’on apercevait dans toute son étendue, n’était qu’une nappe d’écume boursouflée par les vagues. San-Felice jeta un regard d’effroi sur cette mer furieuse, que Luisa, battue d’une tempete bien autrement violente, ne voyait meme pas. L’idée du danger auquel il allait exposer la seule créature qu’il aimât au monde, l’épouvanta. Il tourna les yeux vers Luisa. Elle était pâle et immobile dans l’angle de la voiture. Ses yeux étaient fermés, et, ne croyant pas etre vue dans l’obscurité, elle laissait couler des larmes sur ses joues. Alors, pour la premiere fois, l’idée vint au chevalier que sa femme lui faisait quelque grand sacrifice qu’il ignorait. Il prit sa main et la porta a ses levres. Luisa rouvrit les yeux, et, souriant a son mari a travers les larmes :

– Que vous etes bon, mon ami, lui dit-elle, et que je vous aime !

Le chevalier passa un bras autour de son cou, appuya la tete de Luisa contre sa poitrine, et, relevant le capuchon de la mante de satin qui les couvrait, il baisa ses cheveux d’une levre frémissante et plus que paternelle cette fois.

Luisa ne put retenir un gémissement.

Le chevalier fit semblant de ne pas l’entendre.

On arriva a la descente de la Vittoria.

Une barque, montée de six rameurs, attendait, se maintenant a grand’peine contre les vagues qui la poussaient vers la plage.

A peine les rameurs avaient-ils vu la voiture s’arreter, que, comprenant que ceux qu’ils attendaient étaient dedans, ils crierent :

– Faites vite ! la mer est mauvaise ; a peine sommes-nous maîtres de la barque.

Et, en effet, San-Felice n’eut qu’a jeter un coup d’oil sur l’embarcation pour voir qu’elle et ceux qui la montaient étaient en danger de perdition.

Le chevalier dit un mot tout bas au cocher, un mot tout bas a Michele, prit Luisa par le bras et descendit avec elle jusqu’a la plage.

Avant qu’ils fussent arrivés au bord de la mer, une vague, en se brisant sur le sable, les avait couverts d’écume.

Luisa jeta un cri.

Le chevalier la prit entre ses bras et la pressa contre son cour.

Puis, appelant Michele d’un signe :

– Attends, dit-il a Luisa ; je descends dans la barque, et, une fois descendu, Michele et moi, nous t’aiderons a descendre a ton tour.

Luisa en était a ce point de la douleur qui précede le complet anéantissement des forces et qui laisse a peine a la volonté la facilité de s’exprimer. Elle passa donc, presque sans s’en apercevoir, des bras du chevalier dans ceux de son frere de lait.

Le chevalier s’approcha résolument de la barque, et, au moment ou, a l’aide d’une gaffe, deux hommes la maintenaient, sinon immobile, du moins proche du rivage, il sauta dans l’embarcation en criant :

– Au large !

– Et la petite dame ? demanda le patron.

– Elle reste, dit San-Felice.

– Le fait est, répliqua le patron, que ce n’est pas la un temps a embarquer des femmes. Nagez, mes garçons ! nagez d’ensemble, et vivement !

En une seconde, la barque fut a dix brasses du rivage.

Tout cela s’était passé si rapidement, que Luisa n’avait pas eu le temps de deviner la résolution de son mari, et, par conséquent, de la combattre.

En voyant la barque s’éloigner, elle jeta un cri :

– Et moi ! et moi ! dit-elle en essayant de s’arracher des bras de Michele pour suivre son mari, et moi ! vous m’abandonnez donc ?

– Que dirait ton pere, a qui j’ai promis de veiller sur toi, en me voyant t’exposer a un pareil danger ? répondit San-Felice en haussant la voix.

– Mais je ne puis rester a Naples ! cria Luisa en se tordant les bras ; je veux partir, je veux vous suivre ! A moi, Luciano ! si je reste, je suis perdue !

Le chevalier était déja loin ; une rafale de vent apporta ces mots :

– Michele, je te la confie !

– Non, non, cria Luisa désespérée ; a personne qu’a toi, Luciano ! Tu ne sais donc pas ! je l’aime !

Et, en jetant au chevalier ces derniers mots, dans lesquels Luisa avait mis tout ce qui lui restait de force, son âme sembla l’abandonner.

Elle s’évanouit.

– Luisa ! Luisa ! fit Michele en essayant vainement de rappeler sa sour de lait a la vie.

Ananke ! murmura une voix derriere Michele.

Le lazzarone se retourna.

Une femme était debout derriere eux, et, a la lueur d’un éclair, il reconnut l’Albanaise Nanno, qui, voyant le chevalier parti pour la Sicile et Luisa rester a Naples, prononçait en grec le mot mystérieux et terrible que nous avons donné pour titre a ce chapitre : FATALITÉ.

Au meme moment, la barque qui emportait le chevalier disparaissait derriere la sombre et massive construction du château de l’Ouf.


LXXVIII – JUSTICE DE DIEU.

 

Le 22 décembre au matin, c’est-a-dire le lendemain du jour et de la nuit ou s’étaient accomplis les événements que nous venons de raconter, des groupes nombreux stationnaient des le point du jour devant des affiches aux armes royales apposées pendant la nuit sur les murailles de Naples.

Ces affiches renfermaient un édit déclarant que le prince de Pignatelli était nommé vicaire du royaume, et Mack lieutenant général.

Le roi promettait de revenir de la Sicile avec de puissants secours.

La vérité terrible était donc enfin révélée aux Napolitains. Toujours lâche, le roi abandonnait son peuple, comme il avait abandonné son armée. Seulement, cette fois, en fuyant, il dépouillait la capitale de tous les chefs-d’ouvre recueillis depuis un siecle, et de tout l’argent qu’il avait trouvé dans les caisses.

Alors, ce peuple désespéré courut au port. Les vaisseaux de la flotte anglaise, retenus par le vent contraire, ne pouvaient sortir de la rade. A la banniere flottant a son mât, on reconnaissait celui qui portait le roi : c’était, comme nous l’avons dit, le Van-Guard.

En effet, vers les quatre heures du matin, ainsi que l’avait prévu le comte de Thurn, le vent étant un peu tombé, la mer avait calmi ; et, apres avoir passé la nuit dans la maison de l’inspecteur du port, sans pouvoir se réchauffer, les fugitifs s’étaient remis en mer et a grand’ peine avaient abordé le vaisseau de l’amiral.

Les jeunes princesses avaient eu faim et avaient soupé avec des anchois salés, du pain dur et de l’eau. La princesse Antonia, la plus jeune des filles de la reine, dans un journal que nous avons sous les yeux, raconte ce fait et décrit ses angoisses et celles de ses augustes parents pendant cette terrible nuit.

Quoique la mer fut encore horriblement houleuse et le port mal garanti, l’archeveque de Naples, les barons, les magistrats et les élus du peuple monterent dans des barques, et, a force d’argent, ayant décidé les plus braves patrons a les conduire, allerent supplier le roi de revenir a Naples, promettant de sacrifier a la défense de la ville jusqu’a la derniere goutte de leur sang.

Mais le roi ne consentit a recevoir que le seul archeveque, monseigneur Capece Zurlo, lequel, malgré ses prieres, ne put en tirer que ces paroles :

– Je me fie a la mer, parce que la terre m’a trahi.

Au milieu de ces barques, il y en avait une qui conduisait un homme seul. Cet homme, vetu de noir, tenait son front abaissé dans ses mains, et, de temps en temps, relevait sa tete pâle pour regarder d’un oil hagard si l’on approchait du vaisseau qui servait d’asile au roi.

Le vaisseau, comme nous l’avons dit, était entouré de barques ; mais, devant cette barque isolée et cet homme seul, les barques s’écarterent.

Il était facile de voir que c’était par répugnance et non par respect.

La barque et l’homme arriverent au pied de l’échelle ; mais la se tenait un soldat de marine anglais, dont la consigne était de ne laisser monter personne a bord.

L’homme insista pour qu’on lui accordât, a lui, la faveur refusée a tous. Son insistance amena un officier de marine.

– Monsieur, cria celui a qui l’on refusait l’entrée du vaisseau, ayez la bonté de dire a ma reine que c’est le marquis Vanni qui sollicite l’honneur d’etre reçu par elle pendant quelques instants.

Un murmure s’éleva de toutes les barques.

Si le roi et la reine, qui refusaient de recevoir les magistrats, les barons et les élus du peuple, recevaient Vanni, c’était une insulte faite a tous.

L’officier avait transmis la demande a Nelson. Nelson, qui connaissait le procureur fiscal, de nom, du moins, et qui savait les odieux services rendus a la royauté par ce magistrat, l’avait transmise a la reine.

L’officier reparut au haut de l’échelle, et, en anglais :

– La reine est malade, dit-il, et ne peut recevoir personne.

Vanni, ne comprenant pas l’anglais ou feignant de ne pas le comprendre, continuait a se cramponner a l’échelle, d’ou le factionnaire le repoussait sans cesse.

Un autre officier vint, qui lui notifia le refus en mauvais italien.

– Alors, demandez au roi, cria Vanni. Il est impossible que le roi, que j’ai si fidelement servi, repousse la requete que j’ai a lui présenter.

Les deux officiers se consultaient sur ce qu’il y avait a faire, lorsque, en ce moment meme, le roi parut sur le pont, reconduisant l’archeveque.

– Sire ! sire ! cria Vanni en apercevant le roi, c’est moi ! c’est votre fidele serviteur !

Le roi, sans répondre a Vanni, baisa la main de l’archeveque.

L’archeveque descendit l’escalier, et, arrivé a Vanni, s’effaça le plus qu’il put pour ne point le toucher, meme de ses vetements.

Ce mouvement de répulsion, fort peu chrétien, du reste, fut remarqué des barques, ou il souleva un murmure d’approbation.

Le roi saisit cette démonstration au passage et résolut d’en tirer profit.

C’était une lâcheté de plus ; mais Ferdinand, a cet endroit, avait cessé de calculer.

– Sire, répéta Vanni, la tete découverte et les bras étendus vers le roi, c’est moi !

– Qui, vous ? demanda le roi avec ce nasillement qui, dans ses goguenarderies, lui donnait tant de ressemblance avec Polichinelle.

– Moi, le marquis Vanni.

– Je ne vous connais pas, dit le roi.

– Sire, s’écria Vanni, vous ne reconnaissez pas votre procureur fiscal, le rapporteur de la junte d’État ?

– Ah ! oui, dit le roi, c’est vous qui disiez que la tranquillité ne serait rétablie dans le royaume que lorsqu’on aurait arreté tous les nobles, tous les barons, tous les magistrats, tous les jacobins, enfin ; c’est vous qui demandiez la tete de trente-deux personnes et qui vouliez donner la torture a Medici, a Canzano, a Teodoro Montecelli.

La sueur coulait du front de Vanni.

– Sire ! murmura-t-il.

– Oui, répondit le roi, je vous connais, mais de nom seulement ; je n’ai jamais eu affaire a vous, ou plutôt vous n’avez jamais eu affaire a moi. Vous ai-je jamais personnellement donné un seul ordre ?

– Non, sire, c’est vrai, dit Vanni en secouant la tete. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par le commandement de la reine.

– Eh bien, alors, dit le roi, si vous avez quelque chose a demander, demandez-le a la reine et non a moi.

– Sire, je me suis, en effet, adressé a la reine.

– Bon ! dit le roi, qui voyait combien son refus était approuvé par tous les assistants et qui, reconquérant un peu de sa popularité par l’acte d’ingratitude qu’il faisait, au lieu d’abréger la conversation, cherchait a la prolonger ; eh bien ?

– La reine a refusé de me recevoir, sire.

– C’est désagréable pour vous, mon pauvre marquis ; mais, comme je n’approuvais pas la reine quand elle vous recevait, je ne puis la désapprouver quand elle ne vous reçoit pas.

– Sire ! s’écria Vanni avec l’accent d’un naufragé qui sent glisser entre ses bras l’épave a laquelle il s’était cramponné, et sur laquelle il fondait son salut ; sire ! vous savez bien qu’apres les soins que j’ai rendus a votre gouvernement, je ne puis rester a Naples… Me refuser l’asile que je vous demande sur un des bâtiments de la flotte anglaise, c’est me condamner a mort : les jacobins me pendront !

– Et avouez, dit le roi, que vous l’aurez bien mérité !

– Oh ! sire ! sire ! il manquait a mon malheur l’abandon de Votre Majesté !

– Ma Majesté, mon cher marquis, n’est pas plus puissante ici qu’a Naples. La vraie Majesté, vous le savez bien, c’est la reine. C’est la reine qui regne. Moi, je chasse et je m’amuse, – pas dans ce moment-ci, je vous prie de le croire ; c’est la reine qui a fait venir M. Mack et qui l’a nommé général en chef ; c’est la reine qui fait la guerre ; c’est la reine qui veut aller en Sicile. Chacun sait que, moi, je voulais rester a Naples. Arrangez-vous avec la reine ; mais je ne puis m’occuper de vous.

Vanni prit, d’un geste désespéré, sa tete entre ses mains.

– Ah ! si fait, dit le roi, je puis vous donner un conseil…

Vanni releva le front, un rayon d’espoir passa sur son visage livide.

– Je puis, continua le roi, vous donner le conseil d’aller a bord de la Minerve, ou est embarqué le duc de Calabre et sa maison, demander passage a l’amiral Caracciolo. Mais, quant a moi, bonjour, cher marquis ! bon voyage !

Et le roi accompagna ce souhait d’un bruit grotesque qu’il faisait avec la bouche et qui imitait, a s’y méprendre, celui que fait le diable dont parle Dante et qui se servait de sa queue au lieu de trompette.

Quelques rires éclaterent, malgré la gravité de la situation ; quelques cris de « Vive le roi ! » se firent entendre ; mais ce qui fut unanime, ce fut le concert de huées et de sifflets qui accompagna le départ de Vanni.

Si peu de chance qu’il y eut dans ce conseil donné par le roi, c’était un dernier espoir. Vanni s’y cramponna et donna l’ordre de ramer vers la frégate la Minerve, qui se balançait gracieusement a l’écart de le flotte anglaise, portant a son grand mât le pavillon indiquant qu’elle avait a bord le prince royal.

Trois hommes montés sur la dunette suivaient, avec des longues-vues, la scene que nous venons de raconter. C’étaient le prince royal, l’amiral Caracciolo et le chevalier San-Felice, dont la lunette, nous devons le dire, se tournait plus souvent du côté de Mergellina, ou s’élevait la maison du Palmier, que du côté de Sorrente, dans la direction de laquelle était ancré le Van-Guard.

Le prince royal vit cette barque qui, a force de rames, se dirigeait vers la Minerve, et, comme il avait vu l’homme qui la montait parler longtemps au roi, il fixa avec une attention toute particuliere sa lunette sur cet homme.

Tout a coup, le reconnaissant :

– C’est le marquis Vanni, le procureur fiscal ! s’écria-t-il.

– Que vient faire a mon bord ce misérable ? demanda Caracciolo en fronçant le sourcil.

Puis, se rappelant tout a coup que Vanni était l’homme de la reine :

– Pardon, Altesse, dit-il en riant, vous savez que les marins et les juges ne portent pas le meme uniforme ; peut-etre un préjugé me rend-il injuste.

– Il ne s’agit point ici de préjugé, mon cher amiral, répondit le prince François : il s’agit de conscience. Je comprends tout. Vanni a peur de rester a Naples, Vanni veut fuir avec nous. Il a été demander au roi de le recevoir sur le Van-Guard : le roi ayant refusé, le malheureux vient a nous.

– Et quel est l’avis de Votre Altesse a l’endroit de cet homme ? demanda Caracciolo.

– S’il vient avec un ordre écrit de mon pere, mon cher amiral, comme nous devons obéissance a mon pere, recevons-le ; mais, s’il n’est point porteur d’un ordre écrit bien en regle, vous etes maître supreme a votre bord, amiral, vous ferez ce que vous voudrez. Viens, San-Felice.

Et le prince descendit dans la cabine de l’amiral, que celui-ci lui avait cédée, entraînant derriere lui son secrétaire.

La barque s’approchait. L’amiral fit descendre un matelot sur le dernier degré de l’escalier, au haut duquel il se tint les bras croisés.

– Ohé ! de la barque ! cria le matelot, qui vive ?

– Ami, répondit Vanni.

L’amiral sourit dédaigneusement.

– Au large ! dit le matelot. Parlez a l’amiral.

Les rameurs, qui savaient a quoi s’en tenir sur Caracciolo a l’endroit de la discipline, se tinrent au large.

– Que voulez-vous ? demanda l’amiral de sa voix rude et breve.

– Je suis…

L’amiral l’interrompit.

– Inutile de me dire qui vous etes, monsieur : comme tout Naples, je le sais. Je vous demande, non pas qui vous etes, mais ce que vous voulez.

– Excellence, Sa Majesté le roi, n’ayant point de place a bord du Van-Guard pour m’emmener en Sicile, me renvoie a Votre Excellence en la priant…

– Le roi ne prie pas, monsieur, il ordonne : ou est l’ordre ?

– Ou est l’ordre ?

– Oui, je vous demande ou il est ; sans doute, en vous envoyant a moi, il vous a donné un ordre ; car le roi doit bien savoir que, sans un ordre de lui, je ne recevrais pas a mon bord un misérable tel que vous.

– Je n’ai pas d’ordre, dit Vanni consterné.

– Alors, au large !

– Excellence !…

– Au large ! répéta l’amiral.

Puis, s’adressant au matelot :

– Et, quand vous aurez crié une troisieme fois : « Au large ! » si cet homme ne s’éloigne pas, feu dessus !

– Au large ! cria le matelot.

La barque s’éloigna.

Tout espoir était perdu. Vanni rentra chez lui. Sa femme et ses enfants ne s’attendaient point a le revoir. Ces demandeurs de tetes ont des femmes et des enfants comme les autres hommes ; ils ont meme quelquefois, assure-t-on, des cours d’époux et des entrailles de pere… Femme et enfants accoururent a lui, tout étonnés de son retour :

Vanni s’efforça de leur sourire, leur annonça qu’il partait avec le roi ; mais, comme le départ n’aurait probablement lieu que dans la nuit, a cause du vent contraire, il était venu chercher des papiers importants que, dans son empressement a quitter Naples, il n’avait pas eu le temps de réunir.

C’était ce soin, auquel il allait se livrer, disait-il, qui le ramenait.

Vanni embrassa sa femme et ses enfants, entra dans son cabinet et s’y renferma.

Il venait de prendre une résolution terrible : celle de se tuer.

Il se promena quelque temps, passant de son cabinet dans sa chambre a coucher, qui communiquaient l’une avec l’autre, flottant entre les différents genres de mort qu’il se trouvait avoir sous la main. La corde, le pistolet, le rasoir.

Enfin, il s’arreta au rasoir.

Il s’assit devant son bureau, plaça en face de lui une petite glace, puis, a côté de la petite glace, son rasoir.

Apres quoi, trempant dans l’encre cette plume qui tant de fois avait demandé la mort d’autrui, il rédigea en ces termes son propre arret de mort :

« L’ingratitude dont je suis victime, l’approche d’un ennemi terrible, l’absence d’asile, m’ont déterminé a m’enlever la vie, qui, désormais, est pour moi un fardeau.

» Que l’on n’accuse personne de ma mort et qu’elle serve d’exemple aux inquisiteurs d’État. »

Au bout de deux heures, la femme de Vanni, inquiete de ne point voir se rouvrir la chambre de son mari, inquiete surtout de n’entendre aucun bruit dans cette chambre, quoique plusieurs fois elle eut écouté, frappa a la porte.

Personne ne lui répondit.

Elle appela : meme silence.

On essaya de pénétrer par la porte de la chambre a coucher : elle était fermée, comme celle du cabinet.

Un domestique offrit alors de casser un carreau et d’entrer par la fenetre.

On n’avait que ce moyen ou celui de faire ouvrir la porte par un serrurier.

On redoutait un malheur : la préférence fut donnée au moyen proposé par le domestique.

Le carreau fut cassé, la fenetre ouverte : le domestique entra.

Il jeta un cri et recula jusqu’a la fenetre.

Vanni était renversé sur un bras de son fauteuil, en arriere, la gorge ouverte. Il s’était tranché la carotide avec son rasoir, tombé pres de lui.

Le sang avait jailli sur ce bureau ou tant de fois le sang avait été demandé ; le miroir devant lequel Vanni s’était ouvert l’artere en était rouge ; la lettre ou il donnait la cause de son suicide en était souillée.

Il était mort presque instantanément, sans se débattre, sans souffrir.

Dieu, qui avait été sévere envers lui au point de ne lui laisser que la tombe pour refuge, avait du moins été miséricordieux pour son agonie.

« Du sang des Gracques, a dit Mirabeau, naquit Marius. » Du sang de Vanni naquit Speciale.

Il eut peut-etre été mieux, pour l’unité de notre livre, de ne faire de Vanni et de Speciale qu’un seul homme ; mais l’inexorable histoire est la, qui nous force a constater que Naples a fourni a son roi deux Fouquier-Tinville, quand la France n’en avait donné qu’un a la Révolution.

L’exemple qui aurait du survivre a Vanni fut perdu. Il manque parfois de bourreaux pour exécuter les arrets, jamais de juges pour les rendre.

Le lendemain, vers trois heures de l’apres-midi, le temps s’étant éclairci et le vent étant devenu favorable, les vaisseaux anglais, ayant appareillé, s’éloignerent et disparurent a l’horizon.


LXXIX – LA TREVE.

 

Le départ du roi, auquel on s’attendait cependant depuis deux jours, laissa Naples dans la stupeur. Le peuple, pressé sur les quais, et qui avait toujours espéré, tant qu’il avait vu les vaisseaux anglais a l’ancre, que le roi changerait d’avis et se laisserait toucher par ses prieres et ses promesses de dévouement, resta jusqu’a ce que le dernier bâtiment se fut confondu avec l’horizon grisâtre, et, une fois le dernier bâtiment disparu, s’écoula triste et silencieux. On en était encore a la période de prostration.

Le soir, une voix étrange courut par les rues de Naples. Nous nous servons de la forme napolitaine, qui exprime a merveille notre pensée. Ceux qui se rencontraient se disaient les uns aux autres : « Le feu ! » et personne ne savait ou était ce feu ni ce qui le causait.

Le peuple se rassembla de nouveau sur le rivage. Une épaisse fumée, partant du milieu du golfe, montait au ciel, inclinée de l’ouest vers l’est.

C’était la flotte napolitaine qui brulait par l’ordre de Nelson et par les soins du marquis de Nezza.

C’était un beau spectacle ; mais il coutait cher !

On livrait aux flammes cent vingt barques canonnieres.

Ces cent vingt barques brulées en un seul et immense bucher, on vit sur un autre point du golfe, – ou, a quelque distance les uns des autres, étaient a l’ancre deux vaisseaux et trois frégates, – on vit tout a coup un rayon de flamme courir d’un bâtiment a l’autre, puis les cinq bâtiments prendre feu a la fois, et cette flamme, qui d’abord avait glissé a la surface de la mer, s’étendre le long des flancs des vaisseaux, et, dessinant leurs formes, monter le long des mâts, suivre les vergues, les câbles goudronnés, les hunes, s’élancer enfin jusqu’au sommet des mâts, ou flottaient les flammes de guerre, puis, apres quelques instants de cette fantastique illumination, les vaisseaux tomber en cendre, s’éteindre et disparaître engloutis dans les flots.

C’était le résultat de quinze ans de travaux, c’étaient des sommes immenses qui venaient d’etre anéanties en une soirée, et cela, sans aucun but, sans aucun résultat. Le peuple rentra dans la ville comme en un jour de fete, apres un feu d’artifice ; seulement, le feu d’artifice avait couté cent vingt millions !

La nuit fut sombre et silencieuse ; mais c’était un de ces silences qui précedent les irruptions du volcan. Le lendemain, au point du jour, le peuple se répandit dans les rues, bruyant, menaçant, tumultueux.

Les bruits les plus étranges couraient. On racontait qu’avant de partir la reine avait dit a Pignatelli :

– Incendiez Naples s’il le faut. Il n’y a de bon a Naples que le peuple. Sauvez le peuple et anéantissez le reste.

On s’arretait devant des affiches sur lesquelles était inscrite cette recommandation :

« Aussitôt que les Français mettront le pied sur le sol napolitain, toutes les communes devront s’insurger en masse, et le massacre commencera.

» Pour le roi :

» PIGNATELLI, vicaire général. »

Au reste, pendant la nuit du 23 au 24 décembre, c’est-a-dire pendant la nuit qui avait suivi le départ du roi, les représentants de la ville s’étaient réunis pour pourvoir a la sureté de Naples.

On appelait la ville ce que, de nos jours, on appellerait la municipalité, c’est-a-dire sept personnes élues par les sedili.

Les sedili étaient les titulaires de privileges qui remontaient a plus de huit cents ans.

Lorsque Naples était encore ville et république grecque, elle avait, comme Athenes, des portiques ou se réunissaient, pour causer des affaires publiques, les riches, les nobles, les militaires.

Ces portiques étaient son agora.

Sous ces portiques, il y avait des sieges circulaires appelés sedili.

Le peuple et la bourgeoisie n’étaient point exclus de ces portiques ; mais, par humilité, ils s’en excluaient eux-memes, et les laissaient a l’aristocratie, qui, comme nous l’avons dit, y délibérait sur les affaires de l’État.

Il y eut d’abord quatre sedili, autant que Naples avait de quartiers, puis six, puis dix, puis vingt.

Ces sedili, enfin, s’éleverent jusqu’a vingt-neuf ; mais, s’étant confondus les uns avec les autres, ils furent réduits définitivement a cinq, qui prirent les noms des localités ou ils se trouvaient, c’est-a-dire de Capuana, de Montagna, de Nido, de Porto et de Porta-Nuova.

Les sedili acquirent une telle importance, que Charles d’Anjou les reconnut comme des puissances dans le gouvernement. Il leur accorda le privilege de représenter la capitale et le royaume, de nommer parmi eux les membres du conseil municipal de Naples, d’administrer les revenus de la ville, de concéder le droit de citoyen aux étrangers et d’etre juges dans certaines causes.

Peu a peu, un peuple et une bourgeoisie se formerent. Ce peuple et cette bourgeoisie, en voyant les nobles, les riches et les militaires seuls administrateurs des affaires de tous, demanderent a leur tour un seggio ou sedile, qui leur fut accordé, et l’on nomma le sedile du peuple.

Sauf la noblesse, ce sedile eut les memes privileges que les cinq autres.

La municipalité de Naples se forma alors d’un syndic et de six élus, un par sedile. Vingt-neuf membres choisis dans les memes réunions, et rappelait les vingt-neuf sedili qui, un instant, avaient existé dans la ville, leur furent adjoints.

Ce furent donc, le roi parti, le syndic, ces dix élus et ces vingt-neuf adjoints formant la cité, qui se réunirent et qui prirent, comme premiere mesure, la résolution de former une garde nationale et d’élire quatorze députés ayant mission de prendre la défense et les intérets de Naples, dans les événements encore inconnus, mais, a coup sur, graves, qui se préparaient.

Que nos lecteurs excusent la longueur de nos explications : nous les croyons nécessaires a l’intelligence des faits qui nous restent a raconter, et sur lesquels l’ignorance de la constitution civile de Naples et des droits et des privileges des Napolitains jetterait une certaine obscurité, puisque l’on assisterait a cette grande lutte de la royauté et du peuple, sans connaître, nous ne dirons pas les forces, mais les droits de chacun d’eux.

Donc, le 24 décembre, c’est-a-dire le lendemain du départ du roi, tandis qu’ils étaient occupés de l’élection de leurs quatorze députés, la ville et la magistrature allerent présenter leurs hommages a M. le vicaire général prince Pignatelli.

Le prince Pignatelli, homme médiocre dans toute la force du terme, fort au-dessous de la situation que les événements lui faisaient, et, comme toujours, d’autant plus orgueilleux, qu’il était plus inférieur a sa position, – le prince Pignatelli les reçut avec une telle insolence, que la députation se demanda si les prétendues instructions que l’on disait laissées par la reine n’étaient pas réelles, et si la reine n’avait point lancé, en effet, l’acte fatal qui faisait trembler les Napolitains.

Sur ces entrefaites, les quatorze députés, ou plutôt représentants, que la ville devait élire, avaient été élus. Ils résolurent, comme premier acte constatant leur nomination et leur existence, malgré le médiocre succes de la premiere ambassade, d’en envoyer une seconde au prince Pignatelli, ambassade qui serait particulierement chargée de lui démontrer l’utilité de la garde nationale, que la ville venait de décréter.

Mais le prince Pignatelli fut encore plus rogue et plus brutal cette fois que la premiere, répondant aux députés qui lui étaient adressés que c’était a lui, et non pas a eux, que la sécurité de la ville avait été confiée, et qu’il rendrait compte de cette sécurité a qui de droit.

Il arriva ce qui, d’habitude, arrive dans les circonstances ou les pouvoirs populaires commencent, en vertu de leurs droits, a exercer leurs fonctions. La ville, a laquelle il fut rendu compte de la réponse insolente du vicaire général, ne se laissa aucunement intimider par cette réponse. Elle nomma de nouveaux députés qui, une troisieme fois, se présenterent devant le prince, et qui, voyant qu’il leur parlait plus grossierement encore cette troisieme fois que les deux premieres, se contenterent de lui répondre :

– Tres bien ! Agissez de votre côté, nous agirons du nôtre, et nous verrons en faveur de qui le peuple décidera.

Apres quoi, ils se retirerent.

On en était a Naples a peu pres ou en avait été la France apres le serment du Jeu-de-Paume ; seulement, la situation était plus nette pour les Napolitains, le roi et la reine n’étant plus la.

Deux jours apres, la ville reçut l’autorisation de former la garde nationale qu’elle avait décrétée.

Mais, dans la maniere de la former, bien plus encore que dans l’autorisation accordée ou refusée par le prince Pignatelli, était la difficulté.

Le mode de formation était l’enrôlement ; mais l’enrôlement n’était point l’organisation.

La noblesse, habituée, a Naples, a occuper toutes les charges, avait la prétention, dans le nouveau corps qui s’organisait, d’occuper tous les grades ou, du moins, de ne laisser a la bourgoisie que les grades inférieurs, dont elle ne se souciait pas.

Enfin, apres trois ou quatre jours de discussion, il fut convenu que les grades seraient également répartis entre les bourgeois et les nobles.

Sur cette base, un bon plan fut établi, et, en moins de trois jours, les enrôlements monterent a quatorze mille.

Mais, a cette heure que l’on avait les hommes, il s’agissait de se procurer les armes. Ce fut a cet endroit que l’on rencontra, de la part du vicaire général, une opposition obstinée.

A force de lutter, on obtint une premiere fois cinq cents fusils, et une seconde fois deux cents.

Alors les patriotes, le mot circulait déja hautement, – les patriotes furent invités a preter leurs armes, les patrouilles commencerent immédiatement, et la ville prit un certain air de tranquillité.

Mais tout a coup, et au grand étonnement de chacun, on apprit a Naples qu’une treve de deux mois, dont la premiere condition devait etre la reddition de Capoue, avait été signée la veille, c’est-a-dire le 9 janvier 1799, a la demande du général Mack, entre le prince de Migliano et le duc de Geno, d’un côté, pour le compte du gouvernement, représenté par le vicaire général, et le commissaire ordonnateur Archambal, de l’autre, pour l’armée républicaine.

La treve était arrivée a merveille pour tirer Championnet d’un grand embarras. Les ordres donnés par le roi pour le massacre des Français avaient été suivis a la lettre. Outre les trois grandes bandes de Pronio, de Mammone et de Fra-Diavolo que nous avons vues a l’ouvre, chacun s’était mis en chasse des Français. Des milliers de paysans couvraient les routes, peuplaient les bois et la montagne, et, embusqués derriere les arbres, cachés derriere les rochers, couchés dans les plis du terrain, massacraient impitoyablement tous ceux qui avaient l’imprudence de rester en arriere des colonnes ou de s’éloigner de leurs campements. En outre, les troupes du général Naselli, de retour de Livourne, réunies aux restes de la colonne de Damas, s’étaient embarquées dans le but de descendre aux bouches du Garigliano et d’attaquer les Français par derriere, tandis que Mack leur présenterait la bataille de front.

La position de Championnet, perdu avec ses deux mille soldats au milieu de trente mille soldats révoltés, et ayant affaire a la fois a Mack, qui tenait Capoue avec 15,000 hommes, a Naselli, qui en avait 8,000, a Damas, a qui il en restait 5,000, et a Rocca-Romana et a Maliterno, chacun avec son régiment de volontaires, était assurément fort grave.

Le corps d’armée de Macdonald avait voulu prendre Capoue par surprise. En conséquence, il s’était avancé nuitamment, et il enveloppait déja le fort avancé de Saint-Joseph, lorsqu’un artilleur, entendant du bruit et voyant des hommes se glisser dans l’obscurité, avait mis le feu a sa piece et tiré au hasard, mais, en tirant au hasard, avait donné l’alarme.

D’un autre côté, les Français avaient tenté de passer le Volturne au gué de Caiazzo ; mais ils avaient été repoussés par Rocca-Romana et ses volontaires. Rocca-Romana avait fait des merveilles dans cette occasion.

Championnet avait aussitôt donné l’ordre a son armée de se concentrer autour de Capoue, qu’il voulait prendre, avant de marcher sur Naples. L’armée accomplit son mouvement. Ce fut alors qu’il vit son isolement et comprit dans toute son étendue le danger de la situation. Il en était a chercher, dans quelqu’un de ces actes d’énergie qu’inspire le désespoir, le moyen de sortir de cette position, en intimidant l’ennemi par quelque coup d’éclat, lorsque, tout a coup et au moment ou il s’y attendait le moins, il vit s’ouvrir les portes de Capoue et s’avancer au-devant de lui, précédés de la banniere parlementaire, quelques officiers supérieurs chargés de proposer l’armistice.

Ces officiers supérieurs, qui ne connaissaient pas Championnet, étaient, comme nous l’avons dit, le prince de Migliano et le duc de Geno.

L’armistice, était-il dit dans les préliminaires, avait pour objet d’arriver a la conclusion d’une paix solide et durable.

Les conditions que les deux plénipotentiaires napolitains étaient autorisés a proposer étaient la reddition de Capoue et le tracé d’une ligne militaire, de chaque côté de laquelle les deux armées napolitaine et française attendraient chacune la décision de leur gouvernement.

Dans la situation ou était Championnet, de telles conditions étaient non-seulement acceptables, mais avantageuses. Cependant Championnet les repoussa, disant que les seules conditions qu’il put écouter étaient celles qui auraient pour résultat la soumission des provinces et la reddition de Naples.

Les plénipotentiaires n’étaient point autorisés a aller jusque-la ; ils se retirerent.

Le lendemain, ils revinrent avec les memes propositions, qui, comme la veille, furent repoussées.

Enfin, deux jours apres, deux jours pendant lesquels la situation de l’armée française, enveloppée de tous côtés, n’avait fait qu’empirer, le prince de Migliano et le duc de Geno revinrent pour la troisieme fois et déclarerent qu’ils étaient autorisés a accorder toute condition qui ne serait point la reddition de Naples.

Cette nouvelle concession des plénipotentiaires napolitains était si étrange dans la situation ou se trouvait l’armée française, que Championnet crut a quelque embuche, tant elle était avantageuse. Il réunit ses généraux, prit leur avis : l’avis unanime fut d’accorder l’armistice.

L’armistice fut donc accordé, pour trois mois, et aux conditions suivantes :

Les Napolitains rendraient la citadelle de Capoue avec tout ce qu’elle contenait ;

Une contribution de deux millions et demi de ducats serait levée pour couvrir les dépenses de la guerre a laquelle l’agression du roi de Naples avait forcé la France ;

Cette somme serait payable en deux fois : moitié le 15 janvier, moitié le 25 du meme mois ;

Une ligne était tracée de chaque côté de laquelle se tenaient les deux armées.

Cette treve fut un objet d’étonnement pour tout le monde, meme pour les Français, qui ignoraient quels motifs l’avaient fait conclure. Elle prit le nom de Sparanisi, du nom du village ou elle fut conclue, et signée le 10 du mois de décembre.

Nous qui connaissons les motifs qui la firent conclure et qui furent révélés depuis, disons-les.