La San-Felice - Tome II - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1865

La San-Felice - Tome II darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka La San-Felice - Tome II - Alexandre Dumas

Septembre 1798. Suite a son retour d'Aboukir ou il a vaincu Bonaparte, lord Nelson, accompagné de la flotte britannique, est reçu en triomphateur par la cour de Naples. L'ambassadeur français Garat fait irruption dans cette manifestation d'hostilité anti-française et promet la guerre au Royaume de Naples. Trop vite cependant: le soir meme, Salvato Palmieri, agent envoyé de Rome par le général Championnet, et qui devait l'informer de la situation des Français et l'inviter a gagner du temps, est attaqué par les sbires de la reine Marie-Caroline de Naples. Laissé pour mort, il est recueilli par Luisa San Felice, jeune Napolitaine épouse du chevalier San Felice, vieil homme de lumieres et bibliothécaire a la cour. Confié par le sort a ses soins, Salvato s'éprend de Luisa - et réciproquement. Marie-Caroline convainc le roi Ferdinand de la nécessité d'entrer sans retard en guerre contre les Français maîtres de Rome, en faisant valoir l'appui des Anglais que l'irrésistible Lady Hamilton a pu obtenir de Nelson. C'est bientôt chose faite. Les Français sont repoussés, le général Mack s'empare de Rome, Ferdinand y triomphe, mais, contre toute attente, la riposte française est fulgurante et sans appel: ils reprennent la ville, l'armée napolitaine est déconfite, et le roi rentre piteusement chez lui. C'est la porte ouverte aux soldats de la République, qui marchent sur Naples. La cour fuit vers Palerme, en Sicile...

Opinie o ebooku La San-Felice - Tome II - Alexandre Dumas

Fragment ebooka La San-Felice - Tome II - Alexandre Dumas

A Propos
XXXVII – GIOVANNINA
XXXVIII – ANDRÉ BACKER

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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XXXVII – GIOVANNINA

 

Nos lecteurs doivent remarquer avec quel soin nous les conduisons a travers un pays et des personnages qui leur sont inconnus, afin de garder a la fois a notre récit toute la fermeté de l’ensemble et toute la variété des détails. Cette préoccupation nous a naturellement entraîné dans quelques longueurs qui ne se représenteront plus, maintenant qu’a peu d’individualités pres que nous rencontrerons sur notre route, tous nos personnages sont entrés en scene, et, autant qu’il a été en notre pouvoir, ont, par l’action meme, exposé leur caractere. Notre avis, au reste, est que la longueur ou la brieveté d’une matiere n’est point soumise a une mesure matérielle : ou l’ouvre est intéressante, et, eut-elle vingt volumes, elle semblera courte au public ; ou elle est ennuyeuse, et, eut-elle dix pages seulement, le lecteur fermera la brochure et la jettera loin de lui avant d’en avoir achevé la lecture ; quant a nous, c’est en général nos livres les plus longs, c’est-a-dire ceux dans lesquels il nous a été permis d’introduire un plus grand développement de caracteres et une plus longue suite d’événements, qui ont eu le plus de succes et ont été le plus avidement lus.

C’est donc entre des personnages déja connus du lecteur, ou auxquels il ne nous reste plus que quelques coups de pinceau a donner, que nous allons renouer notre récit, qui semble, au premier coup d’oil, s’etre écarté de sa route pour suivre a Rome notre ambassadeur et le comte de Ruvo, écart nécessaire, – on le reconnaîtra plus tard, en revenant a Naples huit jours apres le départ d’Ettore Caraffa pour Milan – et du citoyen Garat pour la France.

Nous nous retrouvons donc, vers dix heures du matin, sur le quai de Mergellina, fort encombré de pecheurs et de lazzaroni, de gens du peuple de toute espece qui courent, melés aux cuisiniers des grandes maisons, vers le marché que vient d’ouvrir en face de son casino, le roi Ferdinand, qui, vetu en pecheur, debout derriere une table couverte de poissons, vend lui-meme sa peche ; malgré la préoccupation ou l’ont jeté les affaires politiques, malgré l’attente ou il est, d’un moment a l’autre, d’une réponse de son neveu l’empereur, malgré la difficulté qu’il éprouve a escompter rapidement la traite de vingt-cinq millions souscrite par sir William Hamilton, et endossée par Nelson au nom de M. Pitt, le roi n’a pas pu renoncer a ses deux grandes distractions, la peche et la chasse : hier, il a chassé a Persano ; ce matin, il a peché a Pausilippe.

Parmi la foule qui, attirée par ce spectacle fréquent mais toujours nouveau pour le peuple de Naples, remonte le quai de Mergellina, nous serions tenté de compter notre vieil ami Michele le Fou, qui, hâtons-nous de le dire, n’a rien de commun avec le Michele Pezza que nous avons vu s’élancer dans la montagne apres le meurtre de Peppino, mais notre Michele a nous, qui, au lieu de continuer a remonter le quai comme les autres, s’arrete a la petite porte de ce jardin déja bien connu de nos lecteurs. Il est vrai qu’a la porte de ce jardin se tient debout et appuyée a la muraille, les yeux perdus dans l’azur du ciel, ou plutôt dans le vague de sa pensée, une jeune fille a laquelle sa position secondaire ne nous a permis jusqu’a ce moment de donner qu’une attention secondaire comme sa position.

C’est Giovanna ou Giovannina, la femme de chambre de Luisa San-Felice, appelée plus souvent par abréviation Nina.

Elle représente un type particulier chez les paysans des environs de Naples, une espece d’hybride humaine que l’on est tout étonné de trouver sous le brulant soleil du Midi.

C’est une jeune fille de dix-neuf a vingt ans, de taille moyenne, et cependant plutôt grande que petite, parfaitement prise dans sa taille, et a qui le voisinage d’une femme distinguée a donné des gouts de propreté rares dans cette classe du peuple a laquelle elle appartient ; ses cheveux abondants et tres-soignés, retenus en chignon par un ruban bleu de ciel, sont de ce blond ardent qui semble la flamme voltigeant sur le front des mauvais anges ; son teint est d’un blanc laiteux parsemé de taches de rousseur qu’elle essaye d’effacer avec les cosmétiques et les essences qu’elle emprunte au cabinet de toilette de sa maîtresse ; ses yeux sont verdâtres et s’irisent d’or comme ceux des chats, dont elle a la prunelle contractile ; ses levres sont minces et pâles, mais, a la moindre émotion, deviennent d’un rouge de sang ; elles couvrent des dents irréprochables, dont elle prend autant de soin et dont elle paraît aussi fiere que si elle était une marquise ; ses mains sans veines sont blanches et froides comme le marbre. Jusqu’a l’époque ou nous l’avons fait connaître a nos lecteurs, elle a paru fort attachée a sa maîtresse et ne lui a donné que ces sujets de mécontentement qui tiennent a la légereté de la jeunesse et aux bizarreries d’un caractere encore mal formé. Si la sorciere Nanno était la et qu’elle examinât sa main comme elle a examiné celle de sa maîtresse, elle dirait que, tout au contraire de Luisa, qui est née sous l’heureuse influence de Vénus et de la Lune, Giovannina est née sous la mauvaise union de la Lune et de Mercure, et que c’est a cette conjonction fatale qu’elle doit les mouvements d’envie qui, parfois, lui serrent le cour, et les élans d’ambition qui agitent son esprit.

En somme, Giovannina n’est point ce que l’on peut appeler une belle femme, ni une jolie fille ; mais c’est une créature étrange qui attire et fixe le regard de beaucoup de jeunes gens. Ses inférieurs ou ses égaux ont fait attention a elle, mais jamais elle n’a répondu a aucun ; son ambition aspire a s’élever, et vingt fois elle a dit qu’elle aimerait mieux rester fille toute sa vie que d’épouser un homme au-dessous d’elle, ou meme de sa condition.

Michele et Giovannina sont de vieilles connaissances ; depuis six ans que Giovannina est chez Luisa San-Felice, ils ont eu occasion de se voir bien souvent ; Michele meme, comme les autres jeunes gens, séduit par la bizarrerie physique et morale de la jeune fille, a essayé de lui faire la cour ; mais elle a expliqué sans détour au jeune lazzarone qu’elle n’aimerait jamais qu’un signore, au risque meme que le signore qu’elle aimerait ne répondit point a son amour.

Sur quoi, Michele, qui n’est pas le moins du monde platonicien, lui a souhaité toute sorte de prospérités, et s’est tourné du côté d’Assunta, qui, n’ayant point les memes prétentions aristocratiques que Nina, s’est parfaitement contentée de Michele, et, comme le frere de lait de Luisa, a part ses opinions politiques un peu exaltées, est un excellent garçon, au lieu d’en vouloir a Giovannina de son refus, il lui a demandé son amitié et offert la sienne ; moins difficile en amitié qu’en amour, Giovannina lui a tendu la main, et la promesse d’une bonne et sincere amitié a été échangée entre le lazzarone et la jeune fille.

Aussi, au lieu de continuer sa route jusqu’au marché royal, Michele, qui, d’ailleurs, venait probablement faire une visite a sa sour de lait, voyant Giovannina pensive a la porte du jardin, s’arreta.

– Que fais-tu la a regarder le ciel ? lui demanda-t-il.

La jeune fille haussa les épaules.

– Tu le vois bien, dit-elle, je reve.

– Je croyais qu’il n’y avait que les grandes dames qui revassent, et que nous nous contentions de penser, nous autres ; mais j’oubliais que, si tu n’es pas une grande dame, tu comptes le devenir un jour. Quel malheur que Nanno n’ait pas vu ta main ! elle t’eut probablement prédit que tu serais duchesse, comme elle m’a prédit, a moi, que je serais colonel.

– Je ne suis pas une grande dame pour que Nanno perde son temps a me dire la bonne aventure.

– Est-ce que je suis un grand seigneur, moi ? Elle me l’a bien dite ; il est vrai que c’était probablement pour se moquer de moi.

Giovannina secoua négativement la tete.

– Nanno ne ment pas, dit-elle.

– Alors, je serai pendu ?

– C’est probable.

– Merci ! Et qui te fait croire que Nanno ne ment pas ?

– Parce qu’elle a dit la vérité a madame.

– Comment, la vérité ?

– Ne lui a-t-elle pas fait le portrait du jeune homme qui descendait du Pausilippe ? grand, beau, jeune, vingt-cinq ans ; ne lui a-t-elle pas dit qu’il était épié par quatre, puis par six hommes ? ne lui a-t-elle pas dit que cet inconnu, dont nous avons fait depuis la connaissance, courait un grand danger ? ne lui a-t-elle pas dit, enfin, que ce serait un bonheur pour elle que ce jeune homme fut tué, parce que, s’il n’était pas tué, elle l’aimerait, et que cet amour aurait une influence fatale sur sa destinée ?

– Eh bien ?

– Eh bien, tout cela est arrivé, ce me semble : l’inconnu venait du Pausilippe ; il était jeune, beau ; il avait vingt-cinq ans ; il était suivi par six hommes ; il courait un grand danger, puisqu’il a été blessé presque mortellement a cette porte. Enfin, continua Giovannina avec une imperceptible altération dans la voix, comme la prédiction devait s’accomplir et s’accomplira probablement en tout point, enfin, madame l’aime.

– Que dis-tu la ? fit Michele. Tais-toi donc !

Giovannina regarda autour d’elle.

– Est-ce que quelqu’un nous écoute ? demanda-t-elle.

– Non.

– Eh bien, continua Giovannina, qu’importe, alors ? N’es-tu pas dévoué a ta sour de lait comme je le suis a ma maîtresse ?

– Si fait, et a la vie a la mort ! elle peut s’en vanter.

– En ce cas, elle aura probablement besoin un jour de toi, comme elle a déja besoin de moi. Que crois-tu que je fais a cette porte ?

– Tu me l’as dit, tu regardes en l’air.

– N’as-tu pas rencontré le chevalier San-Felice sur ta route ?

– A la hauteur de Pie-di-Grotta ? Oui.

– J’étais la pour voir s’il ne revenait point sur ses pas, comme il l’a fait hier.

– Comment ! il est revenu sur ses pas ? Se douterait-il de quelque chose ?

– Lui ? Pauvre cher seigneur ! il croirait plutôt ce qu’il ne voulait pas croire l’autre jour, que la terre est un morceau détaché du soleil, un jour qu’une comete s’est heurtée contre, que de croire que sa femme le trompe ; d’ailleurs, elle ne le trompe pas !… ou du moins pas encore : elle aime le seigneur Salvato, voila tout ; mais il n’est pas moins vrai que, s’il eut demandé madame, j’eusse été fort embarrassée, car elle est déja pres de son cher blessé, qu’elle ne quitte ni jour ni nuit.

– Alors, elle t’a dit de venir t’assurer que le chevalier San-Felice continuait bien aujourd’hui son chemin vers le palais royal ?

– Oh ! non, Dieu merci ! madame n’en est pas encore la ; mais cela viendra, sois tranquille. Non, je la voyais inquiete, allant, venant, regardant du côte du corridor, puis du côté du jardin, mourant d’envie de se mettre a la fenetre, mais n’osant. Je lui ai dit alors : « Est-ce que madame ne va pas voir si M. Salvato n’a pas besoin d’elle, depuis deux heures du matin qu’elle l’a quitté ? – Je n’ose, ma chere Nina, a-t-elle répondu ; j’ai peur que mon mari, comme hier, n’ait oublié quelque chose, et tu sais que le docteur Cirillo a dit qu’il était de la plus haute importance que mon mari ignorât la présence de ce jeune homme chez la princesse Fusco. – Oh ! qu’a cela ne tienne, madame, lui ai-je répondu, je puis surveiller la rue, et, si M. le chevalier, par hasard, revenait comme hier, du plus loin que je l’apercevrais, j’accourrais le dire a madame. – Ah ! ma bonne petite Nina, a-t-elle répliqué, tu serais assez gentille pour cela ? – Certainement, lui ai-je répondu, madame ; cela me fera meme du bien, j’ai besoin d’air. » Et je suis venue me planter en sentinelle a cette porte, ou j’ai le plaisir de faire la conversation avec toi, tandis que madame a celui de faire la conversation avec son blessé.

Michele regarda Giovannina avec un certain étonnement ; il y avait quelque chose d’amer dans les paroles et de strident dans la voix de la jeune fille.

– Et lui, demanda-t-il, le jeune homme, le blessé ?

– J’entends bien.

– Est-il amoureux d’elle ?

– Lui ? Je crois bien ! Il la dévore des yeux. Aussitôt qu’elle quitte la chambre, ses paupieres se ferment comme s’il n’avait plus besoin de rien voir, pas meme le jour. Le médecin, M. Cirillo, celui qui défend que les maris sachent que leurs femmes soignent de beaux jeunes gens blessés, M. Cirillo a beau lui défendre de parler, M. Cirillo a beau lui dire que, s’il parle, il risque de se rompre quelque chose dans le poumon, ah ! pour cela, on ne lui obéit pas comme pour l’autre chose. A peine sont-ils seuls, qu’ils se mettent a parler sans s’arreter une minute.

– Et de quoi parlent-ils ?

– Je n’en sais rien.

– Comment ! tu n’en sais rien ? Ils t’éloignent donc ?

– Non, tout au contraire, madame presque toujours me fait signe de rester.

– Ils parlent tout bas, alors ?

– Non, ils parlent tout haut, mais anglais ou français. Le chevalier est un homme de précaution, ajouta Nina avec un petit rire saccadé ; il a appris deux langues étrangeres a sa femme, afin qu’elle put librement parler de ses affaires avec les étrangers et que les gens de la maison n’y comprissent rien ; aussi, madame en use.

– J’étais venu pour voir Luisa, dit Michele ; mais, d’apres ce que tu me dis, je la dérangerais probablement ; je me contenterai donc de souhaiter que toutes choses tournent mieux pour elle et pour moi que ne l’a prédit Nanno.

– Non pas, tu resteras, Michele ; la derniere fois que tu es venu, elle m’a grondé de t’avoir laissé partir sans la voir ; il paraît que le blessé, lui aussi, veut te remercier.

– Ma foi ! je ne serais pas fâché de lui dire deux mots de compliments de mon côté ; c’est un rude gaillard, et le beccaio sait ce que pese son bras.

– Alors, entrons, et, comme il n’y a plus de danger que le chevalier revienne, je vais prévenir madame que tu es la.

– Tu m’assures que ma visite ne la contrariera point ?

– Je te dis qu’elle lui fera plaisir.

– Alors, entrons.

Et les deux jeunes gens disparurent dans le jardin pour reparaître bientôt au haut du perron et disparaître de nouveau dans la maison.

Comme l’avait dit Nina, depuis une demi-heure déja, a peu pres, sa maîtresse était entrée dans la chambre du blessé.

De sept heures du matin, heure a laquelle elle se levait, jusqu’a dix heures, heure a laquelle son mari quittait la maison, quoique Luisa ne cessât point un instant d’avoir le malade présent a sa pensée, elle n’osait lui faire aucune visite, ce temps étant complétement consacré a ces soins du ménage que nous l’avons vue négliger le jour de la visite de Cirillo, et qu’elle avait jugé imprudent de ne pas reprendre depuis ; en échange, elle ne quittait plus Salvato une minute de dix heures du matin a deux heures de l’apres-midi, moment ou, on se le rappelle, son mari avait l’habitude de rentrer ; apres dîner, vers quatre heures, le chevalier San-Felice passait dans son cabinet et y demeurait une heure ou deux.

Pendant une heure au moins, Luisa tranquille, et sous prétexte de changer quelque chose a sa toilette, était censée demeurer, elle aussi, dans sa chambre ; mais, légere comme un oiseau, elle était toujours dans le corridor et trouvait moyen de faire trois ou quatre visites au blessé, lui recommandant, a chacune de ces visites, le repos et la tranquillité ; puis, de sept a dix heures, moment des visites ou de la promenade, elle abandonnait de nouveau Salvato, qui restait sous la garde de Nina et qu’elle venait retrouver vers onze heures, c’est-a-dire aussitôt que son mari était rentré dans sa chambre ; elle restait jusqu’a deux heures du matin a son chevet ; a deux heures du matin, elle passait chez elle, d’ou elle ne sortait plus qu’a sept heures, comme nous l’avons dit.

Tout s’était passé ainsi et sans la moindre variation depuis le jour de la premiere visite de Cirillo, c’est-a-dire depuis neuf jours.

Quoique Salvato attendît avec une impatience toujours nouvelle le moment ou apparaissait Luisa, il semblait, ce jour-la, les yeux fixés sur la pendule, attendre la jeune femme avec une impatience plus grande que jamais.

Si léger que fut le pas de la belle visiteuse, l’oreille du blessé était si accoutumée a reconnaître ce pas et surtout la maniere dont Luisa ouvrait la porte de communication, qu’au premier craquement de cette porte et au premier froissement d’une certaine pantoufle de satin sur le carreau, le sourire, absent de ses levres depuis le départ de Luisa, revenait entr’ouvrir ses levres, et ses yeux se tournaient vers cette porte et s’y arretaient avec la meme fixité que la boussole sur l’étoile du nord.

Luisa parut enfin.

– Oh ! lui dit-il, vous voila donc ! Je tremblais que, craignant quelque retour inattendu comme celui d’hier, vous ne vinssiez plus tard. Dieu merci ! aujourd’hui comme toujours, et a la meme heure que toujours, vous voila !

– Oui, me voila, grâce a notre bonne Nina, qui, d’elle-meme, m’a offert de descendre et de veiller a la porte. Comment avez-vous passé la nuit ?

– Tres-bien ! Seulement, dites-moi…

Salvato prit les deux mains de la jeune femme debout pres de son lit, et, se soulevant pour se rapprocher d’elle, il la regarda fixement.

Luisa, étonnée et ne sachant ce qu’il allait lui demander, le regarda de son côté. Il n’y avait rien dans le regard du jeune homme qui put lui faire baisser les yeux ; ce regard était tendre, mais plus interrogateur que passionné.

– Que voulez-vous que je vous dise ? demanda-t-elle.

– Vous etes sortie de ma chambre hier a deux heures du matin, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Y etes-vous rentrée apres en etre sortie ?

– Non.

– Non ? Vous dites bien non ?

– Je dis bien non.

– Alors, dit le jeune homme se parlant a lui-meme, c’est elle !

– Qui, elle ? demanda Luisa plus étonnée que jamais.

– Ma mere, répliqua le jeune homme, dont les yeux prirent une expression de vague reverie, et dont la tete s’abaissa sur sa poitrine avec un soupir qui n’avait rien de douloureux ni meme de triste.

A ces mots : « Ma mere, » Luisa tressaillit.

– Mais, lui demanda Luisa, votre mere est morte ?

– N’avez-vous pas entendu dire, chere Luisa, répondit le jeune homme sans que ses yeux perdissent rien de leur reverie, qu’il était, parmi les hommes, sans qu’on put les reconnaître a des signes extérieurs, sans qu’eux-memes se rendissent compte de leur pouvoir, des etres privilégiés qui avaient la faculté de se mettre en rapport avec les esprits ?

– J’ai entendu quelquefois le chevalier San-Felice raisonner de cela avec des savants et des philosophes allemands, qui donnaient ces communications entre les habitants de ce monde et ceux d’un monde supérieur comme des preuves en faveur de l’immortalité de l’âme ; ils nommaient ces individus des voyants, ces intermédiaires des médiums.

– Ce qu’il y a d’admirable en vous, dit Salvato, c’est que, sans que vous vous en doutiez, Luisa, sous la grâce de la femme, vous avez l’éducation d’un érudit et la science d’un philosophe ; il en résulte qu’avec vous, on peut parler de toutes choses, meme des choses surnaturelles.

– Alors, fit Luisa tres-émue, vous croyez que cette nuit… ?

– Je crois que, cette nuit, si ce n’est point vous qui etes entrée dans ma chambre et qui vous etes penchée sur mon lit, je crois que j’ai été visité par ma mere.

– Mais, mon ami, demanda Luisa frissonnante, comment vous expliquez-vous l’apparition d’une âme séparée de son corps ?

– Il y a des choses qui ne s’expliquent pas, Luisa, vous le savez bien. Hamlet ne dit-il point, au moment ou vient de lui apparaître l’ombre de son pere : There are more things in heaven and earth, Horatio, than there are dreamt of in your philosophy ?… Eh bien, Luisa, c’est d’un de ces mysteres que je vous parle.

– Mon ami, dit Luisa, savez-vous que parfois vous m’effrayez ?

Le jeune homme lui serra la main et la regarda de son plus doux regard.

– Et comment puis-je vous effrayer, lui demanda-t-il, moi qui donnerais pour vous la vie que vous m’avez sauvée ? Dites-moi cela.

– C’est que, continua la jeune femme, vous me faites parfois l’effet de n’etre point un etre de ce monde.

– Le fait est, répliqua Salvato en riant, que j’ai bien manqué d’en sortir avant d’y etre entré.

– Serait-il donc vrai, comme le disait la sorciere Nanno, demanda en pâlissant la jeune femme, que vous fussiez né d’une morte ?

– La sorciere vous a dit cela ? demanda le jeune homme en se soulevant étonné sur son lit.

– Oui ; mais ce n’est pas possible, n’est-ce pas ?

– La sorciere vous a dit la vérité, Luisa ; c’est une histoire que je vous raconterai un jour, mon amie.

– Oh ! oui, et que j’écouterai avec toutes les fibres de mon cour.

– Mais plus tard.

– Quand vous voudrez.

– Aujourd’hui, continua le jeune homme en retombant sur son lit, ce récit dépasserait mes forces ; mais, comme je vous le dis, tiré violemment du sein de ma mere, les premieres palpitations de ma vie se sont melées aux derniers tressaillements de sa mort, et un étrange lien a continué, en dépit du tombeau, de nous attacher l’un a l’autre. Or, soit hallucination d’un esprit surexcité, soit apparition réelle, soit qu’enfin, dans certaines conditions anormales, les lois qui existent pour les autres hommes n’existent pas pour ceux qui sont nés en dehors de ces lois, de temps en temps, – j’ose a peine dire cela, tant la chose est improbable ! – de temps en temps, ma mere, sans doute parce qu’elle fut en meme temps sainte et martyre, de temps en temps, ma mere obtient de Dieu la permission de me visiter.

– Que dites-vous la ! murmura Luisa, toute frissonnante.

– Je vous dis ce qui est, mais ce qui est pour moi n’est peut-etre pas pour vous, et cependant je n’ai pas vu seul cette chere apparition.

– Une autre que vous l’a vue ? s’écria Luisa.

– Oui, une femme bien simple, une paysanne, incapable d’inventer une semblable histoire : ma nourrice.

– Votre nourrice a vu l’ombre de votre mere ?

– Oui ; voulez-vous que je vous raconte cela ? demanda le jeune homme en souriant.

Pour toute réponse, Luisa saisit les deux mains du blessé et le regarda avidement.

– Nous demeurions en France, – car, si ce n’est point en France que mes yeux se sont ouverts, c’est la qu’ils ont commencé a voir ; – nous habitions au milieu d’une grande foret ; mon pere m’avait donné une nourrice d’un village distant d’une lieue et demie ou deux lieues de la maison que nous habitions. Une apres-midi, elle alla demander a mon pere la permission de faire une course pour voir son enfant, qu’on lui avait dit etre malade ; c’était celui-la meme qu’elle avait sevré pour me donner sa place ; non-seulement mon pere le lui permit, mais encore il voulut l’accompagner pour visiter son enfant avec elle ; on me donna a boire, on me coucha dans mon berceau, et, comme je ne me réveillais jamais qu’a dix heures du soir, et que mon pere, avec son cabriolet, ne mettait qu’une heure et demie pour aller au village et revenir a la maison, mon pere ferma la porte, mit la clef dans sa poche, fit monter la nourrice pres de lui et partit tranquille.

» L’enfant n’avait qu’une légere indisposition ; mon pere rassura la bonne femme, laissa une ordonnance au mari et un louis pour etre sur que l’ordonnance serait suivie, et s’en allait revenir a la maison en y ramenant la nourrice, lorsqu’un jeune homme éploré vint tout a coup lui dire que son pere, un garde de la foret, avait été grievement blessé la nuit précédente par un braconnier. Mon pere ne savait point ce que c’était que de repousser un semblable appel ; il remit la clef de la maison a la nourrice et lui recommanda de revenir sans perdre un instant, d’autant plus que le temps devenait orageux.

» La nourrice partit. Il était sept heures du soir ; elle promit d’etre avant huit heures a la maison, et mon pere s’en alla de son côté, apres lui avoir vu prendre le chemin qui devait la ramener pres de moi. Pendant une demi-heure, tout alla bien ; mais alors le temps s’obscurcit tout a coup, le tonnerre gronda et un orage terrible éclata, melé d’éclairs et de pluie. Par malheur, au lieu de suivre le chemin frayé, la bonne femme prit, afin d’arriver plus vite a la maison, un sentier qui raccourcissait la distance, mais que la nuit rendait plus difficile ; un loup qui, effrayé lui-meme par l’orage, croisa son chemin, lui fit peur ; elle se jeta de côté, s’enfuit, s’engagea dans un taillis, s’y égara, et, de plus en plus épouvantée par l’orage, erra au hasard, appelant, pleurant, criant, mais n’ayant pour réponse a ses cris que ceux des chouettes et des hiboux.

» Folle, éperdue, elle erra ainsi pendant trois heures, se heurtant aux arbres, buttant contre les souches a fleur de terre, roulant dans les ravins perdus dans l’obscurité, et entendant successivement, au milieu des grondements du tonnerre, sonner neuf heures, dix heures, onze heures ; enfin, comme le premier coup de minuit tintait, un éclair lui fit voir a cent pas d’elle notre maison tant cherchée, et, quand l’éclair fut éteint, quand la foret fut retombée dans les ténebres, elle continua d’etre guidée par une lumiere qui venait de la chambre ou était mon berceau : elle crut que mon pere était revenu avant elle et doubla le pas ; mais comment était-il rentré, puisqu’il lui avait donné la clef ? En avait-il une seconde ? Ce fut sa pensée ; et, trempée par la pluie, meurtrie par les chutes, aveuglée par les éclairs, elle ouvrit la porte, la repoussa derriere elle, croyant la fermer, monta rapidement l’escalier, traversa la chambre de mon pere et ouvrit la porte de la mienne.

» Mais, sur le seuil, elle s’arreta en poussant un cri…

– Mon ami ! mon ami ! s’écria Luisa en serrant les mains du jeune homme.

– Une femme vetue de blanc était debout pres de mon lit, continua le jeune homme d’une voix altérée, murmurant tout bas un de ces chants maternels avec lesquels on endort les enfants, et me berçant de la main en meme temps que de la voix. Cette femme, jeune, belle, seulement le visage couvert d’une mortelle pâleur, avait une tache rouge au milieu du front.

» La nourrice s’adossa au chambranle de la porte pour ne pas tomber ; les jambes lui manquaient.

» Elle avait bien compris qu’elle était en face d’un etre surnaturel et bienheureux, car la lumiere qui éclairait la chambre émanait de lui ; d’ailleurs, peu a peu les contours de l’apparition, parfaitement accusés d’abord s’effacerent, les traits du visage devinrent moins distincts, les chairs et les vetements, aussi pâles les uns que les autres, se confondirent en perdant leurs reliefs ; le corps devint nuage, le nuage se transforma en vapeur, enfin la vapeur s’évanouit a son tour, laissant apres elle l’obscurité la plus profonde, et, dans cette obscurité, un parfum inconnu.

» En ce moment, mon pere rentrait lui-meme ; la nourrice l’entendit, et, plus morte que vive, l’appela. Il monta a sa voix, alluma une bougie, trouva la bonne femme au meme endroit, tremblante, le front ruisselant de sueur, pouvant a peine respirer.

» Rassurée par la présence de mon pere et par la lumiere de la bougie, elle s’élança vers mon berceau et me prit entre ses bras : je dormais paisiblement. Pensant que je n’avais rien pris depuis quatre heures de l’apres-midi et que je devais avoir faim, elle me donna son sein, mais je refusai de le prendre.

» Alors, elle raconta tout a mon pere, qui ne comprenait rien a cette obscurité, a son agitation, a ses terreurs, et surtout a ce parfum mystérieux qui flottait dans l’appartement.

» Mon pere l’écouta avec attention, en homme qui, ayant essayé de les sonder tous, ne s’étonne d’aucun des mysteres de la nature, et, quand elle en vînt a faire le portrait de la femme qui chantait en balançant mon berceau et qu’elle lui dit que cette femme avait une tache rouge au milieu du front, il se contenta de répondre :

» – C’était sa mere.

» Plus d’une fois, continua le blessé d’une voix plus altérée, il me raconta la chose depuis, et cet esprit fort et puissant ne doutait point qu’a mes cris l’ombre bienheureuse n’eut obtenu de Dieu la permission de redescendre du ciel pour apaiser la faim et les cris de son enfant.

– Et depuis, demanda Luisa pâle et frissonnante elle-meme, vous dites que vous l’avez vue ?

– Trois fois, répondit le jeune homme. La premiere, c’était pendant la nuit qui précéda le jour ou je la vengeai : je la vis s’avancer vers mon lit avec cette tache rouge au milieu du front ; elle s’inclina sur moi pour m’embrasser, je sentis le contact de ses levres froides, et quelque chose qui ressemblait a une larme tomba sur mon front au moment ou elle se relevait ; je voulus alors la saisir entre mes bras et la retenir, mais elle disparut. Je m’élançai hors du lit, je courus dans la chambre de mon pere ; une bougie brulait, je m’approchai d’une glace ; ce que j’avais pris pour une larme, c’était une goutte de sang qui était tombée de sa blessure ; mon pere, réveillé par moi, écouta mon récit tranquillement et me dit en souriant :

» – Demain, la blessure sera fermée. »

Le lendemain, j’avais tué le meurtrier de ma mere.

Luisa, épouvantée, cacha sa tete dans l’oreiller du blessé.

– Deux fois depuis cette nuit, je l’ai revue, continua Salvato d’une voix presque éteinte ; mais, comme elle était vengée, la tache de sang avait disparu de son front.

Soit fatigue, soit émotion, en achevant ce récit, bien long pour ses forces, Salvato retomba pâle et épuisé sur son chevet.

Luisa poussa un cri.

Le blessé, la bouche haletante et les yeux fermés, était retombé sur son lit.

Luisa s’élança vers la porte, et, en l’ouvrant, faillit renverser Nina, qui écoutait, l’oreille collée a cette porte.

Mais elle ne fit qu’une légere attention a cet incident.

– L’éther ! demanda-t-elle, l’éther ! Il se trouve mal.

– L’éther est dans la chambre de madame, répondit Nina.

Luisa ne fit qu’un bond jusqu’a sa chambre, mais chercha vainement ; lorsqu’elle revint pres du blessé, Giovannina soutenait la tete de Salvato sur son bras, et, en la pressant contre sa poitrine, lui faisait respirer le flacon.

– Ne m’en veuillez pas, madame, lui dit Nina, le flacon était sur la cheminée derriere la pendule ; en vous voyant si troublée, j’ai moi-meme perdu la tete ; mais tout est pour le mieux ; voici M. Salvato qui revient a lui.

En effet, le jeune homme rouvrit les yeux, et ses yeux, en se rouvrant, cherchaient Luisa.

Giovannina, qui vit la direction de son regard, reposa doucement la tete du blessé sur l’oreiller et gagna l’embrasure d’une fenetre, ou elle essuya une larme, tandis que Luisa revenait prendre sa place au chevet du malade, et que Michele, passant sa tete par la porte restée entr’ouverte, demandait :

– As-tu besoin de moi, petite sour ?


XXXVIII – ANDRÉ BACKER

 

L’âme tout entiere de Luisa était passée dans ses yeux, et ses yeux étaient fixés sur ceux de Salvato, qui, reconnaissant la jeune femme dans celle qui lui donnait des soins, revenait a lui avec un sourire.

Il rouvrit complétement les yeux et murmura :

– Oh ! mourir ainsi !

– Oh ! non, non ! pas mourir ! s’écria Luisa.

– Je sais bien qu’il vaudrait mieux vivre ainsi, continua Salvato ; mais…

Il poussa un soupir dont le souffle fit frémir les cheveux de la jeune femme et passa sur son visage comme l’haleine brulante du sirocco.

Elle secoua la tete, sans doute pour écarter le fluide magnétique dont l’avait enveloppée ce soupir de flamme, reposa la tete du blessé sur l’oreiller, s’assit sur le fauteuil auquel s’appuyait le chevet du lit ; puis, se tournant vers Michele et répondant un peu tardivement peut-etre a sa question :

– Non, je n’ai plus besoin de toi, dit-elle, heureusement ; mais entre toujours, et vois comme notre malade va bien.

Michele s’approcha sur la pointe du pied, comme s’il eut eu peur d’éveiller un homme endormi.

– Le fait est qu’il a meilleur mine que lorsque nous l’avons quitté, la vieille Nanno et moi.

– Mon ami, dit la San-Felice au blessé, c’est le jeune homme qui, dans la nuit ou vous avez failli etre assassiné, nous a aidés a vous porter secours.

– Oh ! je le reconnais, dit Salvato en souriant ; c’est lui qui pilait les herbes que cette femme que je n’ai pas revue appliquait sur ma blessure.

– Il est revenu depuis pour vous voir, car, comme nous tous, il prend un grand intéret a vous ; seulement, on ne l’a point laissé entrer.

– Oh ! mais je ne me suis point fâché de cela, dit Michele ; je ne suis pas susceptible, moi.

Salvato sourit et lui tendit la main.

Michele prit la main que Salvato lui tendait et la regarda en la retenant dans les siennes.

– Vois donc, petite sour, dit-il, on dirait une main de femme ; et quand on pense que c’est avec cette petite main-la qu’il a donné le fameux coup de sabre au beccaio ; car vous lui avez donné un fameux coup de sabre, allez !

Salvato sourit.

Michele regarda autour de lui.

– Que cherches-tu ? demanda Luisa.

– Je cherche le sabre, maintenant que j’ai vu la main ; ce doit etre une fiere arme.

– Il t’en faudrait un comme celui-la quand tu seras colonel, n’est-ce pas, Michele ? dit en riant Luisa.

– M. Michele sera colonel ? demanda Salvato.

– Oh ! ça ne peut plus me manquer maintenant, répondit le lazzarone.

– Et comment cela ne peut-il plus te manquer ? demanda Luisa.

– Non, puisque la chose m’a été prédite par la vieille Nanno, et que tout ce qu’elle t’a prédit, a toi, se réalise.

– Michele ! fit la jeune femme.

– Voyons : ne t’a-t-elle pas prédit qu’un beau jeune homme qui descendait du Pausilippe courait un grand danger, qu’il était menacé par six hommes, et que ce serait un grand bonheur pour toi s’il était tué par ces six hommes, attendu que tu devais l’aimer et que cet amour serait cause de ta mort ?

– Michele ! Michele ! s’écria la jeune femme en écartant son fauteuil du lit, tandis que Giovannina avançait sa tete pâle derriere le rideau rouge de la fenetre.

Le blessé regarda attentivement Michele et Luisa.

– Comment ! demanda-t-il a Luisa, on vous a prédit que je serais cause de votre mort ?

– Ni plus ni moins ! dit Michele.

– Et, ne me connaissant pas, ne pouvant par conséquent prendre aucun intéret a moi, vous n’avez pas laissé les sbires faire leur métier ?

– Ah bien, oui ! dit Michele répondant pour Luisa, quand elle a entendu les coups de pistolet, quand elle a entendu le cliquetis des sabres, quand elle a vu que moi, un homme, et un homme qui n’a pas peur, je n’osais pas aller a votre secours parce que vous aviez affaire aux sbires de la reine, elle a dit : « Alors, c’est a moi de le sauver ! » Et elle s’est élancée dans le jardin. Si vous l’aviez vue, Excellence ! elle ne courait pas, elle volait.

– Oh ! Michele ! Michele !

– Tu n’as pas fait cela, petite sour ? tu n’as pas dit cela ?

– Mais a quoi bon le redire ? s’écria Luisa en se cachant la tete entre ses deux mains.

Salvato étendit le bras et écarta les mains dans lesquelles la jeune femme cachait son visage rouge de honte et ses yeux humides de larmes.

– Vous pleurez ! dit-il ; avez-vous donc regret maintenant de m’avoir sauvé la vie ?

– Non ; mais j’ai honte de ce que vous a dit ce garçon ; on l’appelle Michele le Fou, et, a coup sur, il est bien nommé.

Puis, a la camériste :

– J’ai eu tort, Nina, de te gronder de ne point l’avoir laissé entrer ; tu avais bien fait de lui refuser la porte.

– Ah ! petite sour ! petite sour ! ce n’est pas bien, ce que tu fais la, dit le lazzarone, et, cette fois, tu ne parles pas avec ton cour.

– Votre main, Luisa, votre main ! dit le blessé d’une voix suppliante.

La jeune femme a bout de forces, brisée par tant de sensations différentes, appuya sa tete au dossier du fauteuil, ferma les yeux et laissa tomber sa main frissonnante dans la main du jeune homme.

Salvato la saisit avec avidité. Luisa poussa un soupir : ce soupir confirmait tout ce qu’avait dit le lazzarone.

Michele regardait cette scene a laquelle il ne comprenait rien, et qu’au contraire comprenait trop Giovannina debout, les mains crispées, l’oil fixe, et pareille a la statue de la Jalousie.

– Eh bien, sois tranquille, mon garçon, dit Salvato d’une voix joyeuse, c’est moi qui te donnerai ton sabre de colonel ; pas celui avec lequel j’ai houspillé les drôles qui m’attaquaient, ils me l’ont pris, mais un autre et qui vaudra celui-la.

– Eh bien, voila qui va pour le mieux, dit Michele ; il ne me manque plus que le brevet, les épaulettes, l’uniforme et le cheval.

Puis, se retournant vers la camériste :

– N’entends-tu pas, Nina ? on sonne a arracher la sonnette !

Nina sembla s’éveiller.

– On sonne ? dit-elle ; et ou cela ?

– A la porte, il faut croire.

– Oui, a celle de la maison, dit Luisa.

Puis, rapidement et tout bas a Salvato :

– Ce n’est pas mon mari, ajouta-t-elle, il rentre toujours par celle du jardin. Va, dit-elle a Nina, cours ! je n’y suis pas, tu entends ?

– Petite sour n’y est pas, tu entends, Nina ? répéta Michele.

Nina sortit sans répondre.

Luisa se rapprocha du blessé ; elle se sentait, sans savoir pourquoi, plus a l’aise sous la parole du bavard Michele que sous le regard de la muette Nina ; mais cela, nous le répétons, instinctivement, sans qu’elle eut rien scruté des bons sentiments de son frere de lait, ou des mauvais instincts de sa camériste.

Au bout de cinq minutes, Nina rentra, et, s’approchant mystérieusement de sa maîtresse :

– Madame, lui dit-elle tout bas, c’est M. André Backer, qui demande a vous parler.

– Ne lui avez-vous pas dit que je n’y étais point ? répliqua Luisa assez haut pour que Salvato, s’il n’avait point entendu la demande, put au moins entendre la réponse.

– J’ai hésité, madame, répondit Nina toujours a voix basse, d’abord parce que je sais que c’est votre banquier, et ensuite parce qu’il a dit que c’était pour une affaire importante.

– Les affaires importantes se reglent avec mon mari, et non point avec moi.

– Justement, madame, continua Giovannina sur le meme diapason ; mais j’ai eu peur qu’il ne revînt quand M. le chevalier y serait ; qu’il ne dit a M le chevalier qu’il n’avait point trouvé madame, et, comme madame ne sait pas mentir, j’ai pensé qu’il valait mieux que madame le reçut.

– Ah ! vous avez pensé ?… dit Luisa regardant la jeune fille.

Nina baissa les yeux.

– Si j’ai eu tort, madame, il est encore temps ; mais cela lui fera bien de la peine, pauvre garçon !

– Non, dit Luisa apres un instant de réflexion, mieux vaut en effet que je le reçoive, et tu as bien fait, mon enfant.

Puis, se tournant vers Salvato, qui s’était écarté voyant que Giovannina parlait bas a sa maîtresse :

– Je reviens dans un instant, lui dit-elle ; soyez tranquille, l’audience ne sera pas longue.

Les jeunes gens échangerent un serrement de main et un sourire, puis Luisa se leva et sortit.

A peine la porte fut-elle refermée derriere Luisa, que Salvato ferma les yeux, comme il avait l’habitude de le faire quand la jeune femme n’était plus la.

Michele, croyant qu’il voulait dormir, s’approcha de Nina.

– Qui était-ce donc ? demanda-t-il a demi-voix, avec cette curiosité naive de l’homme a demi sauvage dont l’instinct n’est point soumis aux convenances de la société.

Nina, qui avait parlé tres-bas a sa maîtresse, haussa la voix d’un demi-ton et de maniere que Salvato, qui n’avait point entendu ce qu’elle disait a sa maîtresse, entendit ce qu’elle disait a Michele.

– C’est ce jeune banquier si riche et si élégant, dit-elle ; tu le connais bien !

– Bon ! répliqua Michele, voila que je connais les banquiers, moi !

– Comment ! tu ne connais pas M. André Backer ?

– Qu’est-ce que c’est que cela, M. André Backer ?

– Comment ! tu ne te rappelles pas ? Ce joli garçon blond, un Allemand ou un Anglais, je ne sais pas bien, mais qui a fait sa cour a madame avant qu’elle épousât le chevalier.

– Ah ! oui, oui. N’est-ce pas chez lui que Luisa a toute sa fortune ?

– Justement, tu y es.

– C’est bon. Lorsque je serai colonel, lorsque j’aurai des épaulettes et le sabre que M. Salvato m’a promis, il ne me manquera qu’un cheval comme celui sur lequel se promene M. André Backer pour etre équipé complétement.

Nina ne répondit point ; elle avait, tandis qu’elle parlait, tenu son regard arreté sur le blessé, et, au frémissement presque imperceptible des muscles de son visage, elle avait compris que le prétendu dormeur n’avait point perdu une parole de ce qu’elle avait dit a Michele.

Pendant ce temps, Luisa était passée au salon, ou l’attendait la visite annoncée ; au premier moment, elle eut peine a reconnaître André Backer ; il était vetu en costume de cour, avait coupé ses longs favoris blonds a l’anglaise, ornement que, soit dit en passant, détestait le roi Ferdinand ; il portait au cou la croix de commandeur de Saint-Georges Constantinien, et la plaque sur l’habit ; il avait la culotte courte et l’épée au côté.

Un léger sourire passa sur les levres de Luisa. A quelle intention le jeune banquier lui faisait-il, dans un pareil costume, c’est-a-dire dans un costume de cour, une pareille visite a onze heures et demie du matin ? Sans doute, elle allait le savoir.

Au reste, hâtons-nous de dire que André Backer, de race anglo-saxonne, était un charmant garçon de vingt-six a vingt-huit ans, blond, frais, rose, avec la tete carrée des faiseurs de chiffres, le menton accentué du spéculateur enteté aux affaires, et la main spatulée des compteurs d’argent.

Tres-élégant et habituellement plein de désinvolture, il était un peu emprunté sous ce costume dont il n’avait pas l’habitude et qu’il portait avec tant de complaisance, que, sans affectation et comme par hasard, il s’était placé devant une glace pour voir l’effet que faisait la croix de Saint-Georges a son cou et la plaque du meme ordre sur sa poitrine.

– Oh ! mon Dieu, cher monsieur André, lui dit Luisa apres l’avoir regardé un instant et lui avoir laissé faire un respectueux salut, comme vous voila splendide ! Je ne m’étonne point que vous ayez insisté, non pour me voir sans doute, mais pour que j’aie le plaisir de vous voir dans toute votre gloire. Ou allez-vous donc comme cela ? car je présume que ce n’est point pour me faire une visite d’affaires que vous avez revetu ce costume de cour.

– Si j’eusse cru, madame, que vous eussiez pu avoir plus de plaisir a me voir avec ce costume que sous mes habits ordinaires, je n’eusse point attendu jusqu’aujourd’hui pour le revetir ; non, madame, je sais, au contraire, que vous etes une de ces femmes intelligentes qui, en choisissant toujours le vetement qui leur convient le mieux, font peu d’attention a la façon dont les autres sont vetus ; ma visite est un effet de ma volonté ; mais ce costume, sous lequel je me présente a vous, est le résultat des circonstances. Le roi a daigné, il y a trois jours, me faire commandeur de l’ordre de Saint-Georges Constantinien, et m’inviter a dîner a Caserte pour aujourd’hui.

– Vous etes invité par le roi a dîner a Caserte aujourd’hui ? fit Luisa avec une expression de surprise qui indiquait un degré d’étonnement peu flatteur pour les droits que pouvait se croire le jeune banquier a etre admis a la table du roi, le plus lazzarone des hommes dans les rues, le plus aristocrate des rois dans son château. Ah ! mais je vous en fais mon compliment bien sincere, monsieur André.

– Vous avez raison de vous étonner, madame, de voir un pareil honneur fait au fils d’un banquier, répliqua le jeune homme, un peu piqué de la façon dont Luisa le félicitait ; mais n’avez-vous pas entendu raconter qu’un jour Louis XIV, si aristocrate qu’il fut, invita a dîner avec lui, a Versailles, le banquier Samuel Bernard, auquel il voulait emprunter vingt-cinq millions ? Eh bien, il paraît que le roi Ferdinand a un besoin d’argent non moins grand que son ancetre le roi Louis XIV, et, comme mon pere est le Samuel Bernard de Naples, le roi invite son fils André Backer a dîner avec lui a Caserte, qui est le Versailles de Sa Majesté Ferdinand, et, pour etre sur que les vingt-cinq millions ne lui échapperont point, il a mis, au cou du croquant qu’il admet a sa table, ce licol par lequel il espere le conduire jusqu’a sa caisse.

– Vous etes homme d’esprit, monsieur André ; ce n’est point d’aujourd’hui que je m’en aperçois, croyez-le, et vous pourriez etre invité a la table de tous les rois de la terre, si l’esprit suffisait a ouvrir les portes des châteaux royaux. Vous avez comparé votre pere a Samuel Bernard, monsieur André ; moi qui connais son inattaquable probité et sa largeur en affaires, j’accepte pour mon compte la comparaison. Samuel Bernard était un noble cour, qui non-seulement sous Louis XIV, mais encore sous Louis XV, a rendu de grands services a la France. Eh bien, qu’avez-vous a me regarder ainsi ?

– Je ne vous regarde pas, madame, je vous admire.

– Et pourquoi ?

– Parce que je pense que vous etes probablement la seule femme a Naples qui sache ce que c’est que Samuel Bernard et qui ait le talent de faire un compliment a un homme qui reconnaît le premier qu’ayant une simple visite a vous faire, il se présente a vous dans un accoutrement ridicule.

– Faut-il que je vous fasse mes excuses, monsieur André ? Je suis prete.

– Oh ! non, madame, non ! Le sarcasme lui-meme, en passant par votre bouche, deviendrait une charmante causerie, que l’homme le plus vaniteux voudrait prolonger, fut-ce aux dépens de son amour-propre.

– En vérité, monsieur André, répliqua Luisa, vous commencez a m’embarrasser, et je me hâte, pour sortir d’embarras, de vous demander s’il existe une nouvelle route qui passe par Mergellina pour aller a Caserte.

– Non ; mais, ne devant etre a Caserte qu’a deux heures, j’ai cru, madame, que j’aurais le temps de vous parler d’une affaire qui se rattache justement a ce voyage de Caserte.

– Ah ! mon Dieu, cher monsieur André, vous ne voudriez pas, je le présume, profiter de votre faveur pour me faire nommer dame d’honneur de la reine ? Je vous préviens d’avance que je refuserais.

– Dieu m’en garde ! Quoique serviteur dévoué de la famille royale et pret a donner ma vie, et je vais vous parler en banquier, plus que ma vie, mon argent pour elle, je sais qu’il est des âmes pures qui doivent se tenir éloignées de régions ou l’on respire une certaine atmosphere… de meme que les santés qui veulent rester intactes doivent s’éloigner des miasmes des marais Pontins et des vapeurs du lac d’Agnano ; mais l’or, qui est un métal inaltérable, peut se montrer la ou hésiterait a se risquer le cristal, plus facile a ternir. Notre maison engage une grande affaire avec le roi, madame ; le roi nous fait l’honneur de nous emprunter vingt-cinq millions, garantis par l’Angleterre ; c’est une affaire sure, dans laquelle l’argent placé peut rapporter sept et huit, au lieu de quatre ou cinq pour cent ; vous avez un demi-million placé chez nous, madame ; on va s’empresser de nous demander des coupons de cet emprunt dans lequel notre maison entre personnellement pour huit millions ; je viens donc vous demander, avant que nous rendions l’affaire publique, si vous désirez que nous vous y fassions participer.

– Cher monsieur Backer, je vous suis on ne peut plus obligée de la démarche, répliqua Luisa ; mais vous savez que les affaires, et surtout les affaires d’argent, ne me regardent point, qu’elles regardent seulement le chevalier ; or, a cette heure, le chevalier, vous connaissez ses habitudes, cause tres-probablement du haut de son échelle avec Son Altesse royale le prince de Calabre ; c’était donc a la bibliotheque du palais qu’il fallait aller si vous vouliez le rencontrer et non ici ; d’ailleurs, la présence de l’héritier de la couronne eut, infiniment mieux que la mienne, utilisé votre habit de cérémonie.

– Vous etes cruelle, madame, pour un homme qui, ayant si rarement l’occasion de vous présenter ses hommages, saisit avec avidité cette occasion quand elle se présente.

– Je croyais, répliqua Luisa du ton le plus naif, que le chevalier vous avait dit, monsieur Backer, que nous étions toujours et particulierement les jeudis a la maison, de six a dix heures du soir. S’il l’avait oublié, je m’empresse de vous le dire en son lieu et place ; si vous l’avez oublié seulement, je vous le rappelle.

– Oh ! madame ! madame ! balbutia André, si vous l’eussiez voulu, vous eussiez rendu bien heureux un homme qui vous aimait et qui est forcé de vous adorer seulement.

Luisa le regarda de son grand oil noir, calme et limpide comme un diamant de Nigritie ; puis, allant a lui et lui tendant la main :

– Monsieur Backer, lui dit-elle, vous m’avez fait l’honneur de demander a Luisa Molina la main que la chevaliere San-Felice vous tend ; si je permettais que vous la serrassiez a un autre titre que celui d’ami, vous vous seriez trompé sur moi et vous seriez adressé a une femme qui n’eut point été digne de vous ; ce n’est point un caprice d’un instant qui m’a fait vous préférer le chevalier, qui a pres de trois fois mon âge et de deux fois le vôtre ; c’est le profond sentiment de reconnaissance filiale que je lui avais voué ; ce qu’il était pour moi il y a deux ans, il l’est encore aujourd’hui ; restez de votre côté ce que le chevalier, qui vous estime, vous a offert d’etre, c’est-a-dire mon ami, et prouvez-moi que vous etes digne de cette amitié en ne me rappelant jamais une circonstance ou j’ai été forcée de blesser, par un refus qui n’avait rien de fâcheux cependant, un noble cour qui ne doit garder ni rancune ni espoir.

Puis, avec une révérence pleine de dignité :

– Le chevalier aura l’honneur de passer chez monsieur votre pere, lui dit-elle, et de lui donner une réponse.

– Si vous ne permettez ni que l’on vous aime ni que l’on vous adore, répondit le jeune homme, vous ne pouvez empecher du moins que l’on ne vous admire.

Et, saluant a son tour avec les marques du plus profond respect, il se retira en étouffant un soupir.

Quant a Luisa, sans penser dans sa bonne foi juvénile qu’elle démentait peut-etre, par l’action, la morale qu’elle venait de precher, a peine entendit-elle la porte de la rue se refermer sur André Backer et sa voiture s’éloigner, qu’elle s’élança par le corridor et regagna la chambre du blessé, avec la promptitude et presque la légereté de l’oiseau qui revient a son nid.

Son premier regard, en entrant dans la chambre, fut naturellement pour Salvato.

Il était tres-pâle, il avait les yeux fermés, et son visage, rigide comme le marbre, avait pris l’expression d’une vive douleur.

Inquiete, Luisa courut a lui, et, comme a son approche il n’ouvrait pas les yeux, quoique ce fut son habitude :

– Dormez-vous, mon ami ? lui demanda-t-elle en français, ou, continua-t-elle avec une voix a l’anxiété de laquelle il n’y avait point a se méprendre, ou seriez-vous évanoui ?

– Je ne dors pas, je ne suis pas évanoui ; tranquillisez-vous, madame, dit Salvato en entr’ouvrant les yeux, mais sans regarder Luisa.

– Madame ! répéta Luisa étonnée, madame !

– Seulement, reprit le jeune homme, je souffre.

– De quoi ?

– De ma blessure.

– Vous me trompez, mon ami… Oh ! j’ai étudié l’expression de votre physionomie pendant trois jours d’agonie, allez ! Non, vous ne souffrez pas de votre blessure ; vous souffrez d’une douleur morale.

Salvato secoua la tete.

– Dites-moi tout de suite quelle est cette douleur ? s’écria Luisa. Je le veux.

– Vous le voulez ? demanda Salvato. C’est vous qui le voulez, comprenez-vous bien ?

– Oui, c’est mon droit ; le docteur n’a-t-il pas dit que je devais vous épargner toute émotion ?

– Eh bien, puisque vous le voulez, dit Salvato regardant fixement la jeune femme, je suis jaloux.

– Jaloux ! de qui, mon Dieu ? dit Luisa.

– De vous.

– De moi ! s’écria-t-elle sans meme songer a se fâcher cette fois. Pourquoi ? comment ? a quel propos ? Pour etre jaloux, il faut un motif.

– D’ou vient que vous etes restée une demie-heure hors de cette chambre, quand vous ne deviez rester que quelques instants ? Et que vous est donc ce M. Backer qui a le privilege de me voler une demi-heure de votre présence ?

Le visage de la jeune femme prit une céleste expression de bonheur ; Salvato venait, lui aussi, de lui dire qu’il l’aimait sans prononcer le mot d’amour ; elle abaissa sa tete vers lui de maniere que ses cheveux touchassent presque le visage du blessé, qu’elle enveloppa de son souffle et couvrit de son regard.

– Enfant ! dit-elle avec cette mélodie de la voix qui a sa source dans les fibres les plus profondes du cour. Ce qu’il est ? ce qu’il vient faire ? pourquoi il est resté si longtemps ? Je vais vous le dire.

– Non, non, non, murmura le blessé, non, je n’ai plus besoin de rien savoir ; merci, merci !

– Merci de quoi ? Pourquoi merci ?

– Parce que vos yeux m’ont tout dit, ma bien-aimée Luisa. Ah ! votre main ! votre main !

Luisa donna sa main au blessé, qui y appuya convulsivement ses levres, tandis qu’une larme tombait de ses yeux et tremblait, perle liquide, sur cette main.

Cet homme de bronze avait pleuré.

Sans se rendre compte de ce qu’elle faisait, Luisa porta sa main a ses levres et but cette larme.

Ce fut le philtre de cet irrésistible et implacable amour que lui avait prédit la sorciere Nanno.