La Dame de Monsoreau - Tome III - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1846

La Dame de Monsoreau - Tome III darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka La Dame de Monsoreau - Tome III - Alexandre Dumas

La suite de «La reine Margot». Située entre le 9 février 1578 et le 19 aout 1579, l'action s'ouvre sur le mariage de Saint-Luc, ex-amant de la reine Margot et favori d'Henri III, rappelé de Pologne pour succéder a Charles IX. Chicot, personnage central de la trilogie, déjoue avec maestria les conspirations contre le roi qui se succedent. Sur ce fond d'intrigues, se déroule l'histoire des amours de Diane de Méridor, dame de Montsoreau, et du beau Bussy d'Amboise...

Opinie o ebooku La Dame de Monsoreau - Tome III - Alexandre Dumas

Fragment ebooka La Dame de Monsoreau - Tome III - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre 1 - Ce que venait annoncer M. Le Comte de Monsoreau.
Chapitre 2 - Comment le roi Henri III apprit la fuite de son frere bien-aimé le duc d’Anjou, et de ce qui s’ensuivit.
Chapitre 3 - Comment Chicot et la reine mere se trouvant etre du meme avis, le roi se rangea a l’avis de Chicot et de la reine mere.

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Ce que venait annoncer M. Le Comte de Monsoreau.

 

Monsoreau marchait de surprise en surprise : le mur de Méridor rencontré comme par enchantement, ce cheval caressant le cheval qui l’avait amené, comme s’il eut été de sa plus intime connaissance, il y avait certes la de quoi faire réfléchir les moins soupçonneux. En s’approchant, et l’on devine si M. de Monsoreau s’approcha vivement ; en s’approchant, il remarqua la dégradation du mur a cet endroit ; c’était une véritable échelle, qui menaçait de devenir une breche ; les pieds semblaient s’etre creusé des échelons dans la pierre, et les ronces, arrachées fraîchement, pendaient a leurs branches meurtries.

Le comte embrassa tout l’ensemble d’un coup d’oil, puis, de l’ensemble, il passa aux détails.

Le cheval méritait le premier rang, il l’obtint.

L’indiscret animal portait une selle garnie d’une housse brodée d’argent. Dans un des coins était un double F, entrelaçant un double A.

C’était, a n’en pas douter, un cheval des écuries du prince, puisque le chiffre faisait : François d’Anjou.

Les soupçons du comte, a cette vue, devinrent de véritables alarmes. Le duc était donc venu de ce côté ; il y venait donc souvent, puisque, outre le cheval attaché, il y en avait un second qui savait le chemin.

Monsoreau conclut, puisque le hasard l’avait mis sur cette piste, qu’il fallait suivre cette piste jusqu’au bout.

C’était d’abord dans ses habitudes de grand veneur et de mari jaloux.

Mais, tant qu’il resterait de ce côté du mur, il était évident qu’il ne verrait rien.

En conséquence, il attacha son cheval pres du cheval voisin, et commença bravement l’escalade.

C’était chose facile : un pied appelait l’autre, la main avait ses places toutes faites pour se poser, la courbe du bras était dessinée sur les pierres a la surface de la crete du mur, et l’on avait soigneusement élagué, avec un couteau de chasse, un chene, dont, a cet endroit, les rameaux embarrassaient la vue et empechaient le geste.

Tant d’efforts furent couronnés d’un entier succes. M. de Monsoreau ne fut pas plutôt établi a son observatoire, qu’il aperçut, au pied d’un arbre, une mantille bleue et un manteau de velours noir. La mantille appartenait sans conteste a une femme, et le manteau noir a un homme ; d’ailleurs, il n’y avait point a chercher bien loin, l’homme et la femme se promenaient a cinquante pas de la, les bras enlacés, tournant le dos au mur, et cachés d’ailleurs par le feuillage du buisson.

Malheureusement pour M. de Monsoreau, qui n’avait pas habitué le mur a ses violences, un moellon se détacha du chaperon et tomba, brisant les branches, jusque sur l’herbe : la, il retentit avec un écho mugissant.

A ce bruit, il paraît que les personnages dont le buisson cachait les traits a M. de Monsoreau se retournerent et l’aperçurent, car un cri de femme aigu et significatif se fit entendre, puis un frôlement dans le feuillage avertit le comte qu’ils se sauvaient comme deux chevreuils effrayés.

Au cri de la femme, Monsoreau avait senti la sueur de l’angoisse lui monter au front : il avait reconnu la voix de Diane.

Incapable des lors de résister au mouvement de fureur qui l’emportait, il s’élança du haut du mur, et, son épée a la main, se mit a fendre buissons et rameaux pour suivre les fugitifs.

Mais tout avait disparu, rien ne troublait plus le silence du parc ; pas une ombre au fond des allées, pas une trace dans les chemins, pas un bruit dans les massifs, si ce n’est le chant des rossignols et des fauvettes, qui, habitués a voir les deux amants, n’avaient pu etre effrayés par eux.

Que faire en présence de la solitude ? que résoudre ? ou courir ? Le parc était grand ; on pouvait, en poursuivant ceux qu’on cherchait, rencontrer ceux que l’on ne cherchait pas.

M. de Monsoreau songea que la découverte qu’il avait faite suffisait pour le moment ; d’ailleurs, il se sentait lui-meme sous l’empire d’un sentiment trop violent pour agir avec la prudence qu’il convenait de déployer vis-a-vis d’un rival aussi redoutable que l’était François ; car il ne doutait pas que ce rival ne fut le prince. Puis, si, par hasard, ce n’était pas lui, il avait pres du duc d’Anjou une mission pressée a accomplir ; d’ailleurs, il verrait bien, en se retrouvant pres du prince, ce qu’il devait penser de sa culpabilité ou de son innocence.

Puis, une idée sublime lui vint. C’était de franchir le mur a l’endroit meme ou il l’avait déja escaladé, et d’enlever avec le sien le cheval de l’intrus surpris par lui dans le parc.

Ce projet vengeur lui donna des forces ; il reprit sa course et arriva au pied du mur, haletant et couvert de sueur.

Alors, s’aidant de chaque branche, il parvint au faîte et retomba de l’autre côté ; mais, de l’autre côté, plus de cheval, ou, pour mieux dire, plus de chevaux. L’idée qu’il avait eue était si bonne, qu’avant de lui venir, a lui, elle était venue a son ennemi, et que son ennemi en avait profité.

M. de Monsoreau, accablé, laissa échapper un rugissement de rage, montrant le poing a ce démon malicieux, qui, bien certainement, riait de lui dans l’ombre déja épaisse du bois ; mais, comme chez lui la volonté n’était pas facilement vaincue, il réagit contre les fatalités successives qui semblaient prendre a tâche de l’accabler : en s’orientant a l’instant meme, malgré la nuit qui descendait rapidement, il réunit toutes ses forces et regagna Angers par un chemin de traverse qu’il connaissait depuis son enfance.

Deux heures et demie apres, il arrivait a la porte de la ville, mourant de soif, de chaleur et de fatigue : mais l’exaltation de la pensée avait donné des forces au corps, et c’était toujours le meme homme volontaire et violent a la fois.

D’ailleurs, une idée le soutenait : il interrogerait la sentinelle, ou plutôt les sentinelles ; il irait de porte en porte ; il saurait par quelle porte un homme était entré avec deux chevaux ; il viderait sa bourse, il ferait des promesses d’or, et il connaîtrait le signalement de cet homme. Alors, quel qu’il fut, prochainement ou plus tard, cet homme lui payerait sa dette.

Il interrogea la sentinelle ; mais la sentinelle venait d’etre placée et ne savait rien. Il entra au corps de garde et s’informa : le milicien qui descendait de garde avait vu, il y avait deux heures a peu pres, rentrer un cheval sans maître, qui avait repris tout seul le chemin du palais.

Il avait alors pensé qu’il était arrivé quelque accident au cavalier, et que le cheval intelligent avait regagné seul le logis.

Monsoreau se frappa le front : il était décidé qu’il ne saurait rien.

Alors il s’achemina a son tour vers le château ducal.

La, grande vie, grand bruit, grande joie ; les fenetres resplendissaient comme des soleils, et les cuisines reluisaient comme des fours embrasés, envoyant par leurs soupiraux des parfums de venaison et de girofle capables de faire oublier a l’estomac qu’il est voisin du cour.

Mais les grilles étaient fermées, et la une difficulté se présenta : il fallait se les faire ouvrir.

Monsoreau appela le concierge et se nomma ; mais le concierge ne voulut point le reconnaître.

– Vous étiez droit, et vous etes vouté, lui dit-il.

– C’est la fatigue.

– Vous étiez pâle, et vous etes rouge.

– C’est la chaleur.

– Vous étiez a cheval, et vous rentrez sans cheval.

– C’est que mon cheval a eu peur, a fait un écart, m’a désarçonné et est rentré sans cavalier. N’avez-vous pas vu mon cheval ?

– Ah ! si fait, dit le concierge.

– En tout cas, allez prévenir le majordome.

Le concierge, enchanté de cette ouverture qui le déchargeait de toute responsabilité, envoya prévenir M. Remy.

M. Remy arriva, et reconnut parfaitement Monsoreau.

– Et d’ou venez-vous, mon Dieu ! dans un pareil état ? lui demanda-t-il.

Monsoreau répéta la meme fable qu’il avait déja faite au concierge.

– En effet, dit le majordome, nous avons été fort inquiets, quand nous avons vu arriver le cheval sans cavalier ; monseigneur surtout, que j’avais eu l’honneur de prévenir de votre arrivée.

– Ah ! monseigneur a paru inquiet ? fit Monsoreau.

– Fort inquiet.

– Et qu’a-t-il dit ?

– Qu’on vous introduisît pres de lui aussitôt votre arrivée.

– Bien ! le temps de passer a l’écurie seulement, voir s’il n’est rien arrivé au cheval de Son Altesse.

Et Monsoreau passa a l’écurie, et reconnut, a la place ou il l’avait pris, l’intelligent animal, qui mangeait en cheval qui sent le besoin de réparer ses forces.

Puis, sans meme prendre le soin de changer de costume, – Monsoreau pensait que l’importance de la nouvelle qu’il apportait devait l’emporter sur l’étiquette, – sans meme changer, disons-nous, le grand veneur se dirigea vers la salle a manger.

Tous les gentilshommes du prince, et Son Altesse elle-meme, réunis autour d’une table magnifiquement servie et splendidement éclairée, attaquaient les pâtés de faisans, les grillades fraîches de sanglier et les entremets épicés, qu’ils arrosaient de ce vin noir de Cahors si généreux et si velouté, ou de ce perfide, suave et pétillant vin d’Anjou, dont les fumées s’extravasent dans la tete avant que les topazes qu’il distille dans le verre soient tout a fait épuisées.

– La cour est au grand complet, disait Antraguet, rose comme une jeune fille et déja ivre comme un vieux reître ; au complet comme la cave de Votre Altesse.

– Non pas, non pas, dit Ribérac, il nous manque un grand veneur. Il est, en vérité, honteux que nous mangions le dîner de Son Altesse, et que nous ne le prenions pas nous-memes.

– Moi, je vote pour un grand veneur quelconque, dit Livarot ; peu importe lequel, fut-ce M. de Monsoreau.

Le duc sourit, il savait seul l’arrivée du comte.

Livarot achevait a peine sa phrase et le prince son sourire que la porte s’ouvrit et que M. de Monsoreau entra.

Le duc fit, en l’apercevant, une exclamation d’autant plus bruyante, qu’elle retentit au milieu du silence général.

– Eh bien ! le voici, dit-il, vous voyez que nous sommes favorisés du ciel, messieurs, puisque le ciel nous envoie a l’instant ce que nous désirons.

Monsoreau, décontenancé de cet aplomb du prince, qui, dans les cas pareils, n’était pas habituel a Son Altesse, salua d’un air assez embarrassé et détourna la tete, ébloui comme un hibou tout a coup transporté de l’obscurité au grand soleil.

– Asseyez-vous la et soupez, dit le duc en montrant a M. de Monsoreau une place en face de lui.

– Monseigneur, répondit Monsoreau, j’ai bien soif, j’ai bien faim, je suis bien las ; mais je ne boirai, je ne mangerai, je ne m’assoirai qu’apres m’etre acquitté pres de Votre Altesse d’un message de la plus haute importance.

– Vous venez de Paris, n’est-ce pas ?

– En toute hâte, monseigneur.

– Eh bien ! j’écoute, dit le duc.

Monsoreau s’approcha de François, et, le sourire sur les levres, la haine dans Je cour, il lui dit tout bas :

– Monseigneur, madame la reine mere s’avance a grandes journées ; elle vient voir Votre Altesse.

Le duc, sur qui chacun avait les yeux fixés, laissa percer une joie soudaine.

– C’est bien, dit-il, merci. Monsieur de Monsoreau, aujourd’hui comme toujours, je vous trouve fidele serviteur ; continuons de souper, messieurs.

Et il rapprocha de la table son fauteuil qu’il avait éloigné un instant pour écouter M. de Monsoreau.

Le festin recommença ; le grand veneur, placé entre Livarot et Ribérac, n’eut pas plutôt gouté les douceurs d’un bon siege, et ne se fut pas plutôt trouvé en face d’un repas copieux, qu’il perdit tout a coup l’appétit.

L’esprit reprenait le dessus sur la matiere.

L’esprit, entraîné dans de tristes pensées, retournait au parc de Méridor, et, faisant de nouveau le voyage que le corps brisé venait d’accomplir, repassait, comme un pelerin attentif, par ce chemin fleuri qui l’avait conduit a la muraille.

Il revoyait le cheval hennissant ; il revoyait le mur dégradé ; il revoyait les deux ombres amoureuses et fuyantes ; il entendait le cri de Diane, ce cri qui avait retenti au plus profond de son cour.

Alors, indifférent au bruit, a la lumiere, au repas meme, oubliant a côté de qui et en face de qui il se trouvait, il s’ensevelissait dans sa propre pensée, laissant son front se couvrir peu a peu de nuages, et chassant de sa poitrine un sourd gémissement qui attirait l’attention des convives étonnés.

– Vous tombez de lassitude, monsieur le grand veneur, dit le prince ; en vérité, vous feriez bien d’aller vous coucher.

– Ma foi, oui, dit Livarot, le conseil est bon, et, si vous ne le suivez pas, vous courez grand risque de vous endormir dans votre assiette.

– Pardon, monseigneur, dit Monsoreau en relevant la tete ; en effet, je suis écrasé de fatigue.

– Enivrez-vous, comte, dit Antraguet, rien ne délasse comme cela.

– Et puis, murmura Monsoreau, en s’enivrant on oublie.

– Bah ! dit Livarot, il n’y a pas moyen ; voyez, messieurs, son verre est encore plein.

– A votre santé, comte, dit Ribérac en levant son verre.

Monsoreau fut forcé de faire raison au gentilhomme, et vida le sien d’un seul trait.

– Il boit cependant tres bien ; voyez, monseigneur, dit Antraguet.

– Oui, répondit le prince, qui essayait de lire dans le cour du comte ; oui, a merveille.

– Il faudra cependant que vous nous fassiez faire une belle chasse, comte, dit Ribérac ; vous connaissez le pays.

– Vous y avez des équipages, des bois, dit Livarot.

– Et meme une femme, ajouta Antraguet.

– Oui, répéta machinalement le comte, oui, des équipages, des bois et madame de Monsoreau, oui, messieurs, oui.

– Faites-nous chasser un sanglier, comte, dit le prince.

– Je tâcherai, monseigneur.

– Eh ! pardieu, dit un des gentilshommes angevins, vous tâcherez, voila une belle réponse ! le bois en foisonne, de sangliers. Si je chassais au vieux taillis, je voudrais, au bout de cinq minutes, en avoir fait lever dix.

Monsoreau pâlit malgré lui ; le vieux taillis était justement cette partie du bois ou Roland venait de le conduire.

– Ah ! oui, oui, demain, demain ! s’écrierent en chour les gentilshommes.

– Voulez-vous demain, Monsoreau ? demanda le duc.

– Je suis toujours aux ordres de Votre Altesse, répondit Monsoreau ; mais cependant, comme monseigneur daignait le remarquer il n’y a qu’un instant, je suis bien fatigué pour conduire une chasse demain. Puis, j’ai besoin de visiter les environs et de savoir ou en sont nos bois.

– Et puis, enfin, laissez-lui voir sa femme, que diable ! dit le duc avec une bonhomie qui convainquit le pauvre mari que le duc était son rival.

– Accordé ! accordé ! crierent les jeunes gens avec gaieté. Nous donnons vingt-quatre heures a M. de Monsoreau pour faire, dans ses bois, tout ce qu’il a a y faire.

– Oui, messieurs, donnez-les-moi, dit le comte, et je vous promets de les bien employer.

– Maintenant, notre grand veneur, dit le duc, je vous permets d’aller trouver votre lit. Que l’on conduise M. de Monsoreau a son appartement !

M. de Monsoreau salua et sortit, soulagé d’un grand fardeau, la contrainte.

Les gens affligés aiment la solitude plus encore que les amants heureux.


Chapitre 2 Comment le roi Henri III apprit la fuite de son frere bien-aimé le duc d’Anjou, et de ce qui s’ensuivit.

 

Une fois le grand veneur sorti de la salle a manger, le repas continua plus gai, plus joyeux, plus libre que jamais.

La figure sombre du Monsoreau n’avait pas peu contribué a maintenir les jeunes gentilshommes ; car, sous le prétexte et meme sous la réalité de la fatigue, ils avaient démelé cette continuelle préoccupation de sujets lugubres qui imprimait au front du comte cette tache de tristesse mortelle qui faisait le caractere particulier de sa physionomie.

Lorsqu’il fut parti, et que le prince, toujours gené en sa présence, eut repris son air tranquille :

– Voyons, Livarot, dit le duc, tu avais, lorsque est entré notre grand veneur, commencé de nous raconter votre fuite de Paris. Continue.

Et Livarot continua.

Mais, comme notre titre d’historien nous donne le privilege de savoir mieux que Livarot lui-meme ce qui s’était passé, nous substituerons notre récit a celui du jeune homme. Peut-etre y perdra-t-il comme couleur, mais il y gagnera comme étendue, puisque nous savons ce que Livarot ne pouvait savoir, c’est-a-dire ce qui s’était passé au Louvre.

Vers le milieu de la nuit, Henri III fut réveillé par un bruit inaccoutumé qui retentissait dans le palais, ou cependant, le roi une fois couché, le silence le plus profond était prescrit.

C’étaient des jurons, des coups de hallebarde contre les murailles, des courses rapides dans les galeries, des imprécations a faire ouvrir la terre ; et, au milieu de tous ces bruits, de tous ces chocs, de tous ces blasphemes, ces mots répétés par des milliers d’échos :

– Que dira le roi ? que dira le roi ?

Henri se dressa sur son lit et regarda Chicot, qui, apres avoir soupé avec Sa Majesté, s’était laissé aller au sommeil dans un grand fauteuil, les jambes enlacées a sa rapiere.

Les rumeurs redoublaient.

Henri sauta en bas de son lit, tout luisant de pommade, en criant :

– Chicot ! Chicot !

Chicot ouvrit un oil. C’était un garçon prudent qui appréciait fort le sommeil et qui ne se réveillait jamais tout a fait du premier coup.

– Ah ! tu as eu tort de m’appeler, Henri, dit-il. Je revais que tu avais un fils.

– Écoute ! dit Henri, écoute !

– Que veux-tu que j’écoute ? Il me semble cependant que tu me dis bien assez de sottises comme cela pendant le jour, sans prendre encore sur mes nuits.

– Mais tu n’entends donc pas ? dit le roi en étendant la main dans la direction du bruit.

– Oh ! oh ! s’écria Chicot ; en effet, j’entends des cris.

– Que dira le roi ? que dira le roi ? répéta Henri. Entends-tu ?

– Il y a deux choses a soupçonner : ou ton lévrier Narcisse est malade, ou les huguenots prennent leur revanche et font une Saint-Barthélemy de catholiques.

– Aide-moi a m’habiller, Chicot.

– Je le veux bien ; mais aide-moi a me lever, Henri.

– Quel malheur ! quel malheur ! répétait-on dans les antichambres.

– Diable ! ceci devient sérieux, dit Chicot.

– Nous ferons bien de nous armer, dit le roi.

– Nous ferons mieux encore, dit Chicot, de nous dépecher de sortir par la petite porte, afin de voir et de juger par nous-memes le malheur, au lieu de nous le laisser raconter.

Presque aussitôt, suivant le conseil de Chicot, Henri sortit par la porte dérobée et se trouva dans le corridor qui conduisait aux appartements du duc d’Anjou.

C’est la qu’il vit des bras levés au ciel et qu’il entendit les exclamations les plus désespérées.

– Oh ! oh ! dit Chicot, je devine : ton malheureux prisonnier se sera étranglé dans sa prison. Ventre-de-biche ! Henri, je te fais mon compliment, tu es un plus grand politique que je ne croyais.

– Eh ! non, malheureux ! s’écria Henri, ce ne peut etre cela.

– Tant pis, dit Chicot.

– Viens, viens.

Et Henri entraîna le Gascon dans la chambre du duc.

La fenetre était ouverte et garnie d’une foule de curieux entassés les uns sur les autres pour contempler l’échelle de corde accrochée aux trefles de fer du balcon.

Henri devint pâle comme la mort.

– Eh ! eh ! mon fils, dit Chicot, tu n’es pas encore si fort blasé que je le croyais.

– Enfui ! évadé ! cria Henri d’une voix si retentissante, que tous les gentilshommes se retournerent.

Il y avait des éclairs dans les yeux du roi ; sa main serrait convulsivement la poignée de sa miséricorde.

Schomberg s’arrachait les cheveux, Quélus se bourrait le visage de coups de poing, et Maugiron frappait, comme un bélier, de la tete dans la cloison.

Quant a d’Épernon, il avait disparu sous le spécieux prétexte de courir apres M. le duc d’Anjou.

La vue du martyre que, dans leur désespoir, s’infligeaient ses favoris calma tout a coup le roi.

– Hé la ! doucement, mon fils, dit-il en retenant Maugiron par le milieu du corps.

– Non, mordieu ! j’en creverai, ou le diable m’emporte ! dit le jeune homme en prenant du champ pour se briser la tete non plus sur la cloison, mais sur le mur.

– Hola ! aidez-moi donc a le retenir, cria Henri.

– Eh ! compere, dit Chicot, il y a une mort plus douce : passez-vous tout bonnement votre épée au travers du ventre.

– Veux-tu te taire, bourreau ! dit Henri les larmes aux yeux.

Pendant ce temps, Quélus se meurtrissait les joues.

– Oh ! Quélus, mon enfant, dit Henri, tu vas ressembler a Schomberg quand il a été trempé dans le bleu de Prusse ! Tu seras affreux, mon ami !

Quélus s’arreta.

Schomberg seul continuait a se dépouiller les tempes ; il en pleurait de rage.

– Schomberg ! Schomberg ! mon mignon, cria Henri, un peu de raison, je t’en prie !

– J’en deviendrai fou.

– Bah ! dit Chicot.

– Le fait est, dit Henri, que c’est un affreux malheur, et voila pourquoi il faut que tu gardes la raison, Schomberg. Oui, c’est un affreux malheur. Je suis perdu ! Voila la guerre civile dans mon royaume… Ah ! qui a fait ce coup-la ? qui a fourni l’échelle ? Par la mordieu ! je ferai pendre toute la ville.

Une profonde terreur s’empara des assistants.

– Qui est le coupable ? continua Henri ; ou est le coupable ? Dix mille écus a qui me dira son nom ! cent mille écus a qui me le livrera mort ou vif !

– Qui voulez-vous que ce soit, s’écria Maugiron, sinon quelque Angevin ?

– Pardieu ! tu as raison, s’écria Henri. Ah ! les Angevins, mordieu ! les Angevins, ils me le payeront !

Et, comme si cette parole eut été une étincelle communiquant le feu a une traînée de poudre, une effroyable explosion de cris et de menaces retentit contre les Angevins.

– Oh ! oui, les Angevins ! cria Quélus.

– Ou sont-ils ? hurla Schomberg.

– Qu’on les éventre ! vociféra Maugiron.

– Cent potences pour cent Angevins ! reprit le roi.

Chicot ne pouvait rester muet dans cette fureur universelle : il tira son épée avec un geste de taille-bras, et, s’escrimant du plat a droite et a gauche, il rossa les mignons et battit les murs en répétant avec des yeux farouches :

– Oh ! ventre-de-biche ! oh ! mâle-rage ! ah ! damnation ! les Angevins, mordieu ! mort aux Angevins !

Ce cri : Mort aux Angevins ! fut entendu de toute la ville comme le cri des meres Israélites fut entendu par tout Raina.

Cependant Henri avait disparu.

Il avait songé a sa mere, et, se glissant hors de la chambre sans mot dire, il était allé trouver Catherine, un peu négligée depuis quelque temps, et qui, renfermée dans son indifférence affectée, attendait, avec sa pénétration florentine, une bonne occasion de voir surnager sa politique.

Lorsque Henri entra, elle était a demi couchée, pensive, dans un grand fauteuil, et elle ressemblait plus, avec ses joues grasses, mais un peu jaunâtres, avec ses yeux brillants, mais fixes, avec ses mains potelées, mais pâles, a une statue de cire exprimant la méditation qu’a un etre animé qui pense.

Mais, a la nouvelle de l’évasion de François, nouvelle que Henri donna, au reste, sans ménagement aucun, tout embrasé qu’il était de colere et de haine, la statue parut se réveiller tout a coup, quoique le geste qui annonçait ce réveil se bornât, pour elle, a s’enfoncer davantage encore dans son fauteuil et a secouer la tete sans rien dire.

– Eh ! ma mere, dit Henri, vous ne vous écriez pas ?

– Pourquoi faire, mon fils ? demanda Catherine.

– Comment ! cette évasion de votre fils ne vous paraît pas criminelle, menaçante, digne des plus grands châtiments ?

– Mon cher fils, la liberté vaut bien une couronne, et rappelez-vous que je vous ai, a vous-meme, conseillé de fuir quand vous pouviez atteindre cette couronne.

– Ma mere, on m’outrage.

Catherine haussa les épaules.

– Ma mere, on me brave.

– Eh ! non, dit Catherine, on se sauve, voila tout.

– Ah ! dit Henri, voila comme vous prenez mon parti !

– Que voulez-vous dire, mon fils ?

– Je dis qu’avec l’âge les sentiments s’émoussent ; je dis….

Il s’arreta.

– Que dites-vous ? reprit Catherine avec son calme habituel.

– Je dis que vous ne m’aimez plus comme autrefois.

– Vous vous trompez, dit Catherine avec une froideur croissante. Vous etes mon fils bien-aimé, Henri ; mais celui dont vous vous plaignez est aussi mon fils.

– Ah ! treve a la morale maternelle, madame, dit Henri furieux ; nous connaissons ce que cela vaut.

– Eh ! vous devez le connaître mieux que personne, mon fils ; car, vis-a-vis de vous, ma morale a toujours été de la faiblesse.

– Et, comme vous en etes aux repentirs, vous vous repentez.

– Je sentais bien que nous en viendrions la, mon fils, dit Catherine ; voila pourquoi je gardais le silence.

– Adieu, madame, adieu, dit Henri ; je sais ce qu’il me reste a faire, puisque, chez ma mere meme, il n’y a plus de compassion pour moi. Je trouverai des conseillers capables de seconder mon ressentiment et de m’éclairer dans cette rencontre.

– Allez, mon fils, dit tranquillement la Florentine, et que l’esprit de Dieu soit avec ces conseillers, car ils en auront bien besoin pour vous tirer d’embarras.

Et elle le laissa s’éloigner sans faire un geste, sans dire un mot pour le retenir.

– Adieu, madame, répéta Henri. Mais, pres de la porte, il s’arreta.

– Henri, adieu, dit la reine ; seulement encore un mot. Je ne prétends pas vous donner un conseil, mon fils ; vous n’avez pas besoin de moi, je le sais ; mais priez vos conseillers de bien réfléchir avant d’émettre leur avis, et de bien réfléchir encore avant de mettre cet avis a exécution.

– Oh ! oui, dit Henri, se rattachant a ce mot de sa mere et en profitant pour ne pas aller plus loin, car la circonstance est difficile, n’est-ce pas, madame ?

– Grave, dit lentement Catherine en levant les yeux et les mains au ciel, bien grave, Henri.

Le roi, frappé de cette expression de terreur qu’il croyait lire dans les yeux de sa mere, revint pres d’elle.

– Quels sont ceux qui l’ont enlevé ? en avez-vous quelque idée, ma mere ?

Catherine ne répondit point.

– Moi, dit Henri, je pense que ce sont les Angevins.

Catherine sourit avec cette finesse qui montrait toujours en elle un esprit supérieur veillant pour terrasser et confondre l’esprit d’autrui.

– Les Angevins ? répéta-t-elle.

– Vous ne le croyez pas, dit Henri, tout le monde le croit.

Catherine fit encore un mouvement d’épaules.

– Que les autres croient cela, bien, dit-elle ; mais vous, mon fils, enfin !

– Quoi donc ! madame !… Que voulez-vous dire ?… Expliquez-vous, je vous en supplie.

– A quoi bon m’expliquer ?

– Votre explication m’éclairera.

– Vous éclairera ! Allons donc ! Henri, je ne suis qu’une femme vieille et radoteuse ; ma seule influence est dans mon repentir et dans mes prieres.

– Non, parlez, parlez, ma mere, je vous écoute. Oh ! vous etes encore, vous serez toujours notre âme a nous tous. Parlez.

– Inutile ; je n’ai que des idées de l’autre siecle, et la défiance fait tout l’esprit des vieillards. La vieille Catherine ! donner, a son âge, un conseil qui vaille encore quelque chose ! Allons donc ! mon fils, impossible !

– Eh bien ! soit, ma mere, dit Henri ; refusez-moi votre secours, privez-moi de votre aide. Mais, dans une heure, voyez-vous, que ce soit votre avis ou non, et je le saurai alors, j’aurai fait pendre tous les Angevins qui sont a Paris.

– Faire pendre tous les Angevins ! s’écria Catherine avec cet étonnement qu’éprouvent les esprits supérieurs lorsqu’on dit devant eux quelque énormité.

– Oui, oui, pendre, massacrer, assassiner, bruler. A l’heure qu’il est, mes amis courent déja la ville pour rompre les os a ces maudits, a ces brigands, a ces rebelles !….

– Qu’ils s’en gardent, malheureux, s’écria Catherine emportée par le sérieux de la situation ; ils se perdraient eux-memes, ce qui ne serait rien ; mais ils vous perdraient avec eux.

– Comment cela ?

– Aveugle ! murmura Catherine ; les rois auront donc éternellement des jeux pour ne pas voir !

Et elle joignit les mains.

– Les rois ne sont rois qu’a la condition qu’ils vengeront les injures qu’on leur fait, car alors leur vengeance est une justice, et, dans ce cas surtout, tout mon royaume se levera pour me défendre.

– Fou, insensé, enfant, murmura la Florentine.

– Mais pourquoi cela, comment cela ?

– Pensez-vous qu’on égorgera, qu’on brulera, qu’on pendra des hommes comme Bussy, comme Antraguet, comme Livarot, comme Ribérac, sans faire couler des flots de sang ?

– Qu’importe ! pourvu qu’on les égorge.

– Oui, sans doute, si on les égorge ; montrez-les-moi morts, et, par Notre-Dame ! je vous dirai que vous avez bien fait. Mais on ne les égorgera pas ; mais on aura levé pour eux l’étendard de la révolte ; mais on leur aura mis nue a la main l’épée qu’ils n’eussent jamais osé tirer du fourreau pour un maître comme François. Tandis qu’au contraire, dans ce cas-la, par votre imprudence, ils dégaineront pour défendre leur vie ; et votre royaume se soulevera, non pas pour vous, mais contre vous.

– Mais, si je ne me venge pas, j’ai peur, je recule, s’écria Henri.

– A-t-on jamais dit que j’avais peur ? dit Catherine en fronçant le sourcil et en pressant ses dents de ses levres minces et rougies avec du carmin.

– Cependant, si c’étaient les Angevins, ils mériteraient une punition, ma mere.

– Oui, si c’étaient eux, mais ce ne sont pas eux.

– Qui est-ce donc, si ce ne sont pas les amis de mon frere ?

– Ce ne sont pas les amis de votre frere, car votre frere n’a pas d’amis.

– Mais qui est-ce donc ?

– Ce sont vos ennemis a vous, ou plutôt votre ennemi.

– Quel ennemi ?

– Eh ! mon fils, vous savez bien que vous n’en avez jamais eu qu’un, comme votre frere Charles n’en a jamais eu qu’un, comme moi-meme je n’en ai jamais eu qu’un, le meme toujours, incessamment.

– Henri de Navarre, vous voulez dire ?

– Eh ! oui, Henri de Navarre.

– Il n’est pas a Paris !

– Eh ! savez-vous qui est a Paris ou qui n’y est pas ? savez-vous quelque chose ? avez-vous des yeux et des oreilles ? avez-vous autour de vous des gens qui voient et qui entendent ? Non, vous etes tous sourds, vous etes tous aveugles.

– Henri de Navarre ! répéta Henri.

– Mon fils, a chaque désappointement qui vous arrivera, a chaque malheur qui vous arrivera, a chaque catastrophe qui vous arrivera et dont l’auteur vous restera inconnu, ne cherchez pas, n’hésitez pas, ne vous enquérez pas, c’est inutile. Écriez-vous, Henri : « C’est Henri de Navarre, » et vous serez sur d’avoir dit vrai… Frappez du côté ou il sera, et vous serez sur d’avoir frappé juste… Oh ! cet homme !… cet homme ! voyez-vous, c’est l’épée que Dieu a suspendue au-dessus de la maison de Valois.

– Vous etes donc d’avis que je donne contre-ordre a l’endroit des Angevins ?

– A l’instant meme, s’écria Catherine, sans perdre une minute, sans perdre une seconde. Hâtez-vous, peut-etre est-il déja trop tard ; courez, révoquez ces ordres ; allez, ou vous etes perdu.

Et, saisissant son fils par le bras, elle le poussa vers la porte avec une force et une énergie incroyables. Henri s’élança hors du Louvre, cherchant a rallier ses amis.

Mais il ne trouva que Chicot, assis sur une pierre et dessinant des figures géographiques sur le sable.


Chapitre 3 Comment Chicot et la reine mere se trouvant etre du meme avis, le roi se rangea a l’avis de Chicot et de la reine mere.

 

Henri s’assura que c’était bien le Gascon, qui, non moins attentif qu’Archimede, ne paraissait pas décidé a se retourner, Paris fut-il pris d’assaut.

– Ah ! malheureux, s’écria-t-il d’une voix tonnante, voila donc comme tu défends ton roi ?

– Je le défends a ma maniere, et je crois que c’est la bonne.

– La bonne ! s’écria le roi, la bonne, paresseux !

– Je le maintiens et je le prouve.

– Je suis curieux de voir cette preuve.

– C’est facile : d’abord, nous avons fait une grande betise, mon roi ; nous avons fait une immense betise.

– En quoi faisant ?

– En faisant ce que nous avons fait.

– Ah ! ah ! fit Henri frappé de la corrélation de ces deux esprits éminemment subtils, et qui n’avaient pu se concerter pour en venir au meme résultat.

– Oui, répondit Chicot, tes amis, en criant par la ville : Mort aux Angevins ! et, maintenant que j’y réfléchis, il ne m’est pas bien prouvé que ce soient les Angevins qui aient fait le coup ; tes amis, dis-je, en criant par la ville : Mort aux Angevins ! font tout simplement cette petite guerre civile que MM. de Guise n’ont pas pu faire, et dont ils ont si grand besoin ; et, vois-tu, a l’heure qu’il est, Henri, ou tes amis sont parfaitement morts, ce qui ne me déplairait pas, je l’avoue, mais ce qui t’affligerait, toi ; ou ils ont chassé les Angevins de la ville, ce qui te déplairait fort, a toi, mais ce qui, en échange, réjouirait énormément ce cher M. d’Anjou.

– Mordieu ! s’écria le roi, crois-tu donc que les choses sont déja si avancées que tu dis la ?

– Si elles ne le sont pas davantage.

– Mais tout cela ne m’explique pas ce que tu fais assis sur cette pierre.

– Je fais une besogne excessivement pressée, mon fils.

– Laquelle ?

– Je trace la configuration des provinces que ton frere va faire révolter contre nous, et je suppute le nombre d’hommes que chacune d’elles pourra fournir a la révolte.

– Chicot ! Chicot ! s’écria le roi, je n’ai donc autour de moi que des oiseaux de mauvais augure !

– Le hibou chante pendant la nuit, mon fils, répondit Chicot, car il chante a son heure. Or le temps est sombre, Henriquet, si sombre, en vérité, qu’on peut prendre le jour pour la nuit, et je te chante ce que tu dois entendre. Regarde !

– Quoi !

– Regarde ma carte géographique, et juge. Voici d’abord l’Anjou, qui ressemble assez a une tartelette ; tu vois ? c’est la que ton frere s’est réfugié ; aussi je lui ai donné la premiere place, hum ! L’Anjou, bien mené, bien conduit, comme vont le mener et le conduire ton grand veneur Monsoreau et ton ami Bussy, l’Anjou, a lui seul, peut nous fournir, quand je dis nous, c’est a ton frere, l’Anjou peut fournir a ton frere dix mille combattants.

– Tu crois ?

– C’est le minimum. Passons a la Guyenne. La Guyenne, tu la vois, n’est ce pas ? la voici : c’est cette figure qui ressemble a un veau marchant sur une patte. Ah ! dame ! la Guyenne, il ne faut pas t’étonner de trouver la quelques mécontents ; c’est un vieux foyer de révolte, et a peine les Anglais en sont-ils partis. La Guyenne sera donc enchantée de se soulever, non pas contre toi, mais contre la France. Il faut compter sur la Guyenne pour huit mille soldats. C’est peu ! mais ils seront bien aguerris, bien éprouvés, sois tranquille. Puis, a gauche de la Guyenne, nous avons le Béarn et la Navarre, tu vois ? ces deux compartiments qui ressemblent a un singe sur le dos d’un éléphant. On a fort rogné la Navarre, sans doute ; mais, avec le Béarn, il lui reste encore une population de trois ou quatre cent mille hommes. Suppose que le Béarn et la Navarre, tres pressés, bien poussés, bien pressurés par Henriot, fournissent a la Ligue cinq du cent de la population, c’est seize mille hommes. Récapitulons donc : dix mille pour l’Anjou.

Et Chicot continua de tracer des figures sur le sable avec sa baguette.

 

Ci.

10, 000

Huit mille pour la Guyenne, ci.

8, 000

Seize mille pour le Béarn et la Navarre, ci.

16, 000

Total

34, 000

 

– Tu crois donc, dit Henri, que le roi de Navarre fera alliance avec mon frere ?

– Pardieu !

– Tu crois donc qu’il est pour quelque chose dans sa fuite ?

Chicot regarda Henri fixement.

– Henriquet, dit-il, voila une idée qui n’est pas de toi.

– Pourquoi cela ?

– Parce qu’elle est trop forte, mon fils.

– N’importe de qui elle est ; je t’interroge, réponds. Crois-tu que Henri de Navarre soit pour quelque chose dans la fuite de mon frere ?

– Eh ! fit Chicot, j’ai entendu du côté de la rue de la Ferronnerie un Ventre-saint-gris ! qui, aujourd’hui que j’y pense, me paraît assez concluant.

– Tu as entendu un Ventre-saint-gris ! s’écria le roi.

– Ma foi, oui, répondit Chicot, je m’en souviens aujourd’hui seulement.

– Il était donc a Paris ?

– Je le crois.

– Et qui peut te le faire croire !

– Mes yeux.

– Tu as vu Henri de Navarre ?

– Oui.

– Et tu n’es pas venu me dire que mon ennemi était venu me braver jusque dans ma capitale !

– On est gentilhomme ou on ne l’est pas, fit Chicot.

– Apres ?

– Eh bien ! si l’on est gentilhomme, on n’est pas espion, voila tout.

Henri demeura pensif.

– Ainsi, dit-il, l’Anjou et le Béarn ! mon frere François et mon cousin Henri !

– Sans compter les trois Guise, bien entendu.

– Comment ! tu crois qu’ils feront alliance ensemble ?

– Trente-quatre mille hommes d’une part, dit Chicot en comptant sur ses doigts : dix mille pour l’Anjou, huit mille pour la Guyenne, seize mille pour le Béarn ; plus vingt ou vingt-cinq mille sous les ordres de M. de Guise, comme lieutenant général de les armées ; total, cinquante-neuf mille hommes ; réduisons-les a cinquante mille, a cause des gouttes, des rhumatismes, des sciatiques et autres maladies. C’est encore, comme tu le vois, mon fils, un assez joli total.

– Mais Henri de Navarre et le duc de Guise sont ennemis.

– Ce qui ne les empechera pas de se réunir contre toi, quitte a s’exterminer entre eux quand ils t’auront exterminé toi-meme.

– Tu as raison, Chicot, ma mere a raison, vous avez raison tous deux ; il faut empecher un esclandre ; aide-moi a réunir les Suisses.

– Ah bien oui, les Suisses ! Quélus les a emmenés.

– Mes gardes.

– Schomberg les a pris.

– Les gens de mon service au moins.

– Ils sont partis avec Maugiron.

– Comment !… s’écria Henri, et sans mon ordre !

– Et depuis quand donnes-tu des ordres, Henri ? Ah ! s’il s’agissait de processions ou de flagellations, je ne dis pas ; on te laisse sur ta peau, et meme sur la peau des autres, puissance entiere. Mais, quand il s’agit de guerre, quand il s’agit de gouvernement ! mais ceci regarde M. de Schomberg, M. de Quélus et M. de Maugiron. Quant a d’Épernon, je n’en dis rien, puisqu’il se cache.

– Mordieu ! s’écria Henri, est-ce donc ainsi que cela se passe ?

– Permets-moi de te dire, mon fils, reprit Chicot, que tu t’aperçois bien tard que tu n’es que le septieme ou huitieme roi de ton royaume.

Henri se mordit les levres en frappant du pied.

– Eh ! fit Chicot en cherchant a distinguer dans l’obscurité.

– Qu’y a-t-il ? demanda le roi.

– Ventre-de-biche ! ce sont eux ; tiens, Henri, voila tes hommes.

Et il montra effectivement au roi trois ou quatre cavaliers qui accouraient, suivis a distance de quelques autres hommes a cheval et de beaucoup d’hommes a pied.

Les cavaliers allaient rentrer au Louvre, n’apercevant pas ces deux hommes debout pres des fossés et a demi perdus dans l’obscurité.

– Schomberg ! cria le roi, Schomberg, par ici !

– Hola, dit Schomberg, qui m’appelle ?

– Viens toujours, mon enfant, viens ! Schomberg crut reconnaître la voix et s’approcha.

– Eh ! dit-il, Dieu me damne, c’est le roi.

– Moi-meme, qui courais apres vous, et qui, ne sachant ou vous rejoindre, vous attendais avec impatience ; qu’avez-vous fait ?

– Ce que nous avons fait ? dit un second cavalier en s’approchant.

– Ah ! viens, Quélus, viens aussi, dit le roi, et surtout ne pars plus ainsi sans ma permission.

– Il n’en est plus besoin, dit un troisieme que le roi reconnut pour Maugiron, puisque tout est fini.

– Tout est fini ? répéta le roi.

– Dieu soit loué, dit d’Épernon, apparaissant tout a coup sans que l’on sut d’ou il sortait.

– Hosanna ! cria Chicot en levant les deux mains au ciel.

– Alors vous les avez tués ? dit le roi.

Mais il ajouta tout bas :

– Au bout du compte, les morts ne reviennent pas.

– Vous les avez tués ? dit Chicot ; ah ! si vous les avez tués, il n’y a rien a dire.

– Nous n’avons pas eu cette peine, répondit Schomberg, les lâches se sont enfuis comme une volée de pigeons ; a peine si nous avons pu croiser le fer avec eux.

Henri pâlit.

– Et avec lequel avez-vous croisé le fer ? demanda-t-il.

– Avec Antraguet.

– Au moins celui-la est demeuré sur le carreau ?

– Tout au contraire, il a tué un laquais de Quélus.

– Ils étaient donc sur leur garde ? demanda le roi.

– Parbleu ! je le crois bien, s’écria Chicot, qu’ils y étaient ; vous hurlez : « Mort aux Angevins ! » vous remuez les canons, vous sonnez les cloches, vous faites trembler toute la ferraille de Paris, et vous voulez que ces honnetes gens soient plus sourds que vous n’etes betes.

– Enfin, enfin, murmura sourdement le roi, voila une guerre civile allumée.

Ces mots firent tressaillir Quélus.

– Diable ! fit-il, c’est vrai.

– Ah ! vous commencez a vous en apercevoir, dit Chicot : c’est heureux ! Voici MM. de Schomberg et de Maugiron qui ne s’en doutent pas encore.

– Nous nous réservons, répondit Schomberg, pour défendre la personne et la couronne de Sa Majesté.

– Eh ! pardieu, dit Chicot, pour cela nous avons M. de Crillon, qui crie moins haut que vous et qui vaut bien autant.

– Mais enfin, dit Quélus, vous qui nous gourmandez a tort et a travers, monsieur Chicot, vous pensiez comme nous, il y a deux heures ; ou tout au moins, si vous ne pensiez pas comme nous, vous criiez comme nous.

– Moi ! dit Chicot.

– Certainement, et meme vous vous escrimiez contre les murailles en criant : « Mort aux Angevins ! »

– Mais moi, dit Chicot, c’est bien autre chose ; moi, je suis fou, chacun le sait ; mais vous qui etes tous des gens d’esprit….

– Allons, messieurs, dit Henri, la paix ; tout a l’heure nous aurons bien assez la guerre.

– Qu’ordonne Votre Majesté ? dit Quélus.

– Que vous employiez la meme ardeur a calmer le peuple que vous avez mise a l’émouvoir ; que vous rameniez au Louvre les Suisses, les gardes, les gens de ma maison, et que l’on ferme les portes, afin que demain les bourgeois prennent ce qui s’est passé pour une échauffourée de gens ivres.

Les jeunes gens s’éloignerent l’oreille basse, transmettant les ordres du roi aux officiers qui les avaient accompagnés dans leur équipée.

Quant a Henri, il revint chez sa mere, qui, active, mais anxieuse et assombrie, donnait des ordres a ses gens.

– Eh bien ! dit-elle, que s’est-il passé ?

– Eh bien ! ma mere, il s’est passé ce que vous avez prévu.

– Ils sont en fuite ?

– Hélas ! oui.

– Ah ! dit-elle, et apres ?

– Apres, voila tout, et il me semble que c’est bien assez.

– La ville ?

– La ville est en rumeur ; mais ce n’est pas ce qui m’inquiete, je la tiens sous ma main.

– Oui, dit Catherine, ce sont les provinces.

– Qui vont se révolter, se soulever, continua Henri.

– Que comptez-vous faire ?

– Je ne vois qu’un moyen.

– Lequel ?

– C’est d’accepter franchement la position.

– De quelle maniere ?

– Je donne le mot aux colonels, a mes gardes, je fais armer mes milices, je retire l’armée de devant la Charité, et je marche sur l’Anjou.

– Et M. de Guise ?

– Eh ! M. de Guise ! M. de Guise ! je le fais arreter, s’il est besoin.

– Ah ! oui, avec cela que les mesures de rigueur vous réussissent.

– Que faire alors ?

Catherine inclina sa tete sur sa poitrine, et réfléchit un instant.

– Tout ce que vous projetez est impossible, mon fils, dit-elle.

– Ah ! s’écria Henri avec un dépit profond, je suis donc bien mal inspiré aujourd’hui !

– Non, mais vous etes troublé ; remettez-vous d’abord, et ensuite nous verrons.

– Alors, ma mere, ayez des idées pour moi ; faisons quelque chose, remuons-nous.

– Vous le voyez, mon fils, je donnais des ordres.

– Pour quoi faire ?

– Pour le départ d’un ambassadeur.

– Et a qui le députerons-nous ?

– A votre frere.

– Un ambassadeur a ce traître ! Vous m’humiliez, ma mere.

– Ce n’est pas le moment d’etre fier, fit séverement Catherine.

– Un ambassadeur qui demandera la paix ?

– Qui l’achetera, s’il le faut.

– Pour quels avantages, mon Dieu ?

– Eh ! mon fils, dit la Florentine, quand cela ne serait que pour pouvoir faire prendre en toute sécurité, apres la paix faite, ceux qui se sont sauvés pour vous faire la guerre. Ne disiez-vous pas tout a l’heure que vous voudriez les tenir.

– Oh ! je donnerais quatre provinces de mon royaume pour cela ; une par homme.

– Eh bien ! qui veut la fin veut les moyens, reprit Catherine d’une voix pénétrante qui alla remuer jusqu’au fond du cour de Henri la haine et la vengeance.

– Je crois que vous avez raison, ma mere, dit-il ; mais qui leur enverrons-nous ?

– Cherchez parmi tous vos amis.

– Ma mere, j’ai beau chercher, je ne vois pas un homme a qui je puisse confier une pareille mission.

– Confiez-la a une femme alors.

– A une femme, ma mere ? est-ce que vous consentiriez ?

– Mon fils, je suis bien vieille, bien lasse, la mort m’attend peut-etre a mon retour ; mais je veux faire ce voyage si rapidement, que j’arriverai a Angers avant que les amis de votre frere lui-meme n’aient eu le temps de comprendre toute leur puissance.

– Oh ! ma mere ! ma bonne mere ! s’écria Henri avec effusion en baisant les mains de Catherine, vous etes toujours mon soutien, ma bienfaitrice, ma Providence !

– C’est-a-dire que je suis toujours reine de France, murmura Catherine en attachant sur son fils un regard dans lequel entrait pour le moins autant de pitié que de tendresse.