La Comtesse de Charny - Tome V (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1855

La Comtesse de Charny - Tome V (Les Mémoires d'un médecin) darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka La Comtesse de Charny - Tome V (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

Voici la fin du cycle «Les mémoires d'un médecin». Suite a la révolte du peuple du 6 octobre 1789, la famille royale est ramenée de force de Versailles a Paris et installée aux Tuileries. La reine Marie-Antoinette est de plus en plus injuste envers Andrée (la comtesse de Charny) parce qu’elle se rend compte que son mariage arrangé avec le comte (qu’elle aime passionnément), peut devenir un mariage d’amour. Quittant alors le service de la reine, Andrée découvre enfin la joie de connaître son fils Sébastien, fruit de son viol par Gilbert lequel avait enlevé cet enfant a sa naissance. Connaissant la place de Gilbert en tant que conseiller du roi, Sébastien a donc quitté Villers-Cotterets, ou il faisait ses études, pour Paris dans la crainte de ce qui pourrait arriver a son pere et a effectué le trajet en compagnie d’Isidore de Charny, appelé par son frere (le comte de Charny) aupres de la reine, laissant en proie au désespoir sa maîtresse Catherine, fille du fermier Billot, ce héros de la prise de la Bastille (voir Ange Pitou) devenu député de Villers-Cotterets. Le roi, plein d’espérance dans ses partisans qui ont émigrés, essaye de gagner du temps en ayant l’air de coopérer avec l’assemblée constituante tout en organisant sa fuite et celle de sa famille vers Montmédy. Mais une succession de fatalités fait échouer cette tentative a Varennes ou Isidore de Charny meurt, laissant alors seuls la pauvre Catherine et leur fils. Ange Pitou, jeune capitaine de la garde nationale, qui aime depuis longtemps Catherine, les prendra tous les deux sous sa protection, Billot ne pouvant pardonner a sa fille d’avoir été déshonorée par un noble...

Opinie o ebooku La Comtesse de Charny - Tome V (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

Fragment ebooka La Comtesse de Charny - Tome V (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre 1 - De trois a six heures du matin
Chapitre 2 - De six a neuf heures du matin
Chapitre 3 - De neuf heures a midi

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 De trois a six heures du matin

On a vu comment le jour s’était levé.

Ses premiers rayons éclairaient deux cavaliers qui suivaient, au pas de leurs montures, le quai désert des Tuileries.

Ces deux cavaliers, c’étaient le commandant général de la garde nationale Mandat et son aide de camp.

Mandat, appelé, vers une heure du matin, a l’Hôtel de Ville, avait d’abord refusé de s’y rendre.

A deux heures, l’ordre s’était renouvelé plus impératif. Mandat voulait résister encore ; mais le syndic Roderer s’était approché de lui, et lui avait dit :

– Monsieur, faites attention qu’aux termes de la loi le commandant de la garde nationale est aux ordres de la municipalité.

Mandat alors s’était décidé.

D’ailleurs, le commandant général ignorait deux choses :

D’abord, que quarante-sept sections sur quarante-huit eussent adjoint a la municipalité chacune trois commissaires ayant pour missions de se réunir a la commune, et de sauver la patrie. Mandat croyait donc trouver l’ancienne municipalité composée telle qu’elle avait été jusque-la, et ne s’attendait nullement a y rencontrer cent quarante et un visages nouveaux.

Ensuite, Mandat ignorait l’ordre donné par cette meme municipalité, de désarmer le Pont-Neuf et de faire évacuer l’arcade Saint-Jean ; ordre a l’exécution duquel, vu son importance, avaient présidé Manuel et Danton en personne.

Aussi, en arrivant au Pont-Neuf, Mandat fut-il stupéfait de le voir completement désert. Il s’arreta et envoya l’aide de camp en reconnaissance.

Au bout de dix minutes, l’aide de camp revint ; il n’avait aperçu ni canon ni garde nationale : la place Dauphine, la rue Dauphine, le quai des Augustins étaient déserts comme le Pont-Neuf.

Mandat continua son chemin. Peut-etre eut-il du revenir au château ; mais les hommes vont ou le destin les pousse.

Au fur et a mesure qu’il avançait vers l’Hôtel de Ville, il lui semblait avancer vers la vie ; de meme que, dans certains cataclysmes organiques, le sang, en se retirant vers le cour, abandonne les extrémités, qui demeurent pâles et glacées, de meme le mouvement, la chaleur, la révolution enfin, étaient sur le quai Pelletier, sur la place de Greve, dans l’Hôtel de Ville, siege réel de la vie populaire, cour de ce grand corps qu’on appelle Paris.

Mandat s’arreta au coin du quai Pelletier et envoya son aide de camp a l’arcade Saint-Jean.

Par l’arcade Saint-Jean allait et venait librement le flot populaire : la garde nationale avait disparu.

Mandat voulut retourner sur ses pas : le flot s’était amassé derriere lui, et le poussait, comme une épave, aux marches de l’Hôtel de Ville.

– Restez la ! dit-il a l’aide de camp, et, s’il m’arrive malheur, allez en donner avis au château.

Mandat se laissa aller au flot qui l’entraînait ; l’aide de camp, dont l’uniforme indiquait l’importance secondaire, demeura au coin du quai Pelletier, ou personne ne l’inquiéta ; tous les regards étaient fixés sur le commandant général.

En arrivant dans la grande salle de l’Hôtel de Ville, Mandat se trouve en face de visages inconnus et séveres.

C’est l’insurrection tout entiere qui vient demander compte de sa conduite a l’homme qui l’a voulu non seulement combattre dans son développement, mais encore étouffer a sa naissance.

Aux Tuileries, il interrogeait ; on se rappelle sa scene avec Pétion.

Ici, il va etre interrogé.

Un des membres de la nouvelle Commune – de cette Commune terrible qui étouffera l’Assemblée législative, et luttera avec la Convention –, un des membres de la nouvelle Commune s’avance, et, au nom de tous :

– Par quel ordre as-tu doublé la garde du château ? demande-t-il.

– Par ordre du maire de Paris, répond Mandat.

– Ou est cet ordre ?

– Aux Tuileries, ou je l’ai laissé, afin qu’il put etre exécuté en mon absence.

– Pourquoi as-tu fait marcher les canons ?

– Parce que j’ai fait marcher le bataillon, et que quand le bataillon marche, les canons marchent avec lui.

– Ou est Pétion ?

– Il était au château quand j’ai quitté le château.

– Prisonnier ?

– Non, libre et se promenant dans le jardin.

En ce moment, l’interrogatoire est interrompu.

Un membre de la nouvelle Commune apporte une lettre décachetée, et demande a en faire tout haut la lecture.

Mandat n’a besoin que de jeter un coup d’oil sur cette lettre pour comprendre qu’il est perdu.

Il a reconnu son écriture.

Cette lettre, c’est l’ordre envoyé, a une heure du matin, au commandant du bataillon posté a l’arcade Saint-Jean, et enjoignant a celui-ci d’attaquer par-derriere l’attroupement qui se porterait sur le château, tandis que le bataillon du Pont-Neuf l’attaquerait en flanc.

L’ordre est tombé entre les mains de la Commune apres la retraite du bataillon.

L’interrogatoire est fini. Quel aveu pourrait-on obtenir de l’accusé, qui fut plus terrible que cette lettre ?

Le conseil décide que Mandat sera conduit a l’Abbaye.

Puis le jugement est lu a Mandat.

Ici commence l’interprétation.

En lisant le jugement a Mandat, le président, assure-t-on, fit de la main un de ces gestes que le peuple sait malheureusement trop bien interpréter : un geste horizontal.

« Le président, dit M. Peltier, auteur de La Révolution du 10 aout 1792, fit un geste horizontal tres expressif en disant : Qu’on l’entraîne ! »

Le geste eut, en effet, été tres expressif un an plus tard ; mais un geste horizontal qui eut signifié beaucoup en 1793, ne signifiait pas grand-chose en 1792, époque ou la guillotine ne fonctionnait pas encore : c’est le 21 aout seulement que tomba, sur la place du Carrousel, la tete du premier royaliste ; comment, onze jours auparavant, un geste horizontal – a moins que ce ne fut un signe convenu d’avance – pouvait-il dire : « Tuez monsieur ? »

Malheureusement, le fait semble justifier l’accusation.

A peine Mandat a-t-il descendu trois marches du perron de l’Hôtel de Ville, qu’au moment ou son fils s’élance a sa rencontre, un coup de pistolet casse la tete du prisonnier.

La meme chose était arrivée, trois ans auparavant, a Flesselles.

Mandat n’était que blessé, il se releva et, a l’instant meme, retomba frappé de vingt coups de pique.

L’enfant tendait les bras, et criait : « Mon pere ! Mon pere ! »

On ne fit point attention aux cris de l’enfant.

Puis, bientôt, de ce cercle ou l’on ne voyait que bras plongeant au milieu des éclairs des sabres et des piques, s’éleva une tete sanglante et détachée du tronc.

C’était la tete de Mandat.

L’enfant s’évanouit. L’aide de camp partit au galop pour annoncer aux Tuileries ce qu’il avait vu. Les assassins se partagerent en deux bandes : les uns allerent jeter le corps a la riviere ; les autres, promener, au bout d’une pique, la tete de Mandat dans les rues de Paris.

Il était a peu pres quatre heures du matin.

Précédons aux Tuileries l’aide de camp qui va porter la nouvelle fatale, et voyons ce qui s’y passe.

Le roi confessé – et, du moment ou sa conscience était tranquille, rassuré a peu pres sur tout le reste –, le roi, qui ne savait résister a aucun des besoins de la nature, le roi s’était couché. Il est vrai qu’il s’était couché tout habillé.

Sur un redoublement de tocsin, et sur le bruit de la générale qui commençait a battre, on réveilla le roi.

Celui qui réveillait le roi – M. de la Chesnaye a qui Mandat avait, en s’éloignant, laissé ses pouvoirs – réveillait le roi pour qu’il se montrât aux gardes nationaux et, par sa présence, par quelques paroles dites a propos, ranimât leur enthousiasme.

Le roi se leva, alourdi, chancelant, mal réveillé ; il était coiffé en poudre, et tout un côté de sa coiffure, celui sur lequel il s’était couché, était aplati.

On chercha le coiffeur ; il n’était pas la. Le roi sortit de sa chambre sans etre coiffé.

La reine, prévenue, dans la salle du conseil ou elle était, que le roi allait se montrer a ses défenseurs, accourut a la rencontre du roi.

Tout au contraire du pauvre monarque, avec son regard morne qui ne regardait personne, avec les muscles de sa bouche distendus et palpitants de mouvements involontaires, avec son habit violet qui lui donnait l’air de porter le deuil de la royauté, la reine était pâle, mais brulait de fievre ; elle avait les paupieres rouges, mais seches.

Elle s’attacha a cette espece de fantôme de la monarchie qui, au lieu d’apparaître a minuit, se montrait en plein jour avec l’oil gros et clignotant.

Elle espérait lui donner ce qui surabondait en elle de courage, de force et de vie.

Tout alla bien, au reste, tant que l’exhibition royale demeura dans l’intérieur des appartements, quoique les gardes nationaux melés aux gentilshommes, voyant de pres le roi – ce pauvre homme mou et lourd qui avait si mal réussi déja dans une situation pareille, sur le balcon de M. Sauce, a Varennes –, se demandassent si c’était bien la le héros du 20 juin, ce roi dont les pretres et les femmes commençaient a broder, sur un crepe funéraire, la poétique légende.

Et, il faut le dire, non, ce n’était point la le roi que la garde nationale s’attendait a voir.

Juste en ce moment, le vieux duc de Mailly – avec une de ces bonnes intentions destinées a fournir un pavé de plus a l’enfer –, juste en ce moment, disons-nous le vieux duc de Mailly tire son épée, et vient se jeter aux genoux du roi en jurant, d’une voix tremblotante, de mourir, lui et la noblesse de France, qu’il représente, pour le petit-fils de Henri IV.

C’étaient la deux maladresses au lieu d’une : la garde nationale n’avait point de grandes sympathies pour cette noblesse de France que représentait M. de Mailly ; puis ce n’était point le petit-fils de Henri IV qu’elle venait défendre : c’était le roi constitutionnel.

Aussi, en réponse a quelques cris de « Vive le roi ! » les cris de « Vive la nation ! » éclaterent-ils de tous côtés.

Il fallait prendre une revanche. On poussa le roi a descendre dans la cour Royale. Hélas ! ce pauvre roi, dérangé de ses repas, ayant dormi une heure au lieu de sept, nature toute matérielle, n’avait plus de volonté a lui : c’était un automate recevant son impulsion d’une volonté étrangere.

Qui lui donnait cette impulsion ?

La reine, nature nerveuse, qui n’avait ni mangé ni dormi.

Il y a des etres malheureusement organisés qui, une fois que les circonstances les dépassent, réussissent mal a tout ce qu’ils entreprennent. Au lieu d’attirer a lui les dissidents, Louis XVI, en s’approchant d’eux, sembla venir expres pour leur montrer combien peu de prestige la royauté qui tombe laisse au front de l’homme, quand cet homme n’a pour lui ni le génie ni la force.

La, comme dans les appartements, les royalistes quand meme pousserent quelques cris de « Vive le roi ! » mais un immense cri de « Vive la nation ! » leur répondit.

Puis, les royalistes ayant eu la maladresse d’insister :

– Non, non, non, crierent les patriotes, pas d’autre roi que la nation !

Et le roi, presque suppliant, leur répliquait :

– Oui, mes enfants, la nation et votre roi ne font et ne feront jamais qu’un !

– Apportez le dauphin, dit tout bas Marie-Antoinette a madame Élisabeth ; peut-etre la vue d’un enfant les touchera-t-elle.

On alla chercher le dauphin.

Pendant ce temps, le roi continuait cette triste revue ; il eut alors la mauvaise idée de s’approcher des artilleurs. C’était une faute : les artilleurs étaient presque tous républicains.

Si le roi eut su parler, s’il eut pu se faire écouter des hommes que leur conviction éloignait de lui, c’était une chose courageuse et qui pouvait réussir, que cette pointe vers les canons ; mais il n’y avait rien d’entraînant ni dans la parole ni dans le geste de Louis XVI. Il balbutia ; les royalistes voulurent couvrir son hésitation en essayant de nouveau ce cri malencontreux de « Vive le roi ! » qui avait déja deux fois échoué : ce cri faillit amener une collision.

Des canonniers quitterent leur poste, et, s’élançant vers le roi, qu’ils menacerent du poing :

– Mais tu crois donc, dirent-ils, que, pour défendre un traître comme toi, nous allons faire feu sur nos freres ?

La reine tira le roi en arriere.

– Le dauphin ! Le dauphin ! crierent plusieurs voix ; vive le dauphin !

Personne ne répéta ce cri ; le pauvre enfant n’arrivait point a son heure : il manqua son entrée, comme on dit au théâtre.

Le roi reprit le chemin du château, et ce fut une véritable retraite, presque une fuite.

Arrivé chez lui, Louis XVI tomba tout essoufflé dans un fauteuil.

La reine, restée a la porte, cherchait des yeux, regardant tout autour d’elle, demandant un appui a quelqu’un.

Elle aperçut Charny debout, appuyé au chambranle de la porte de son appartement, a elle ; elle alla a lui.

– Ah ! monsieur, lui dit-elle, tout est perdu !

– J’en ai peur, madame, répondit Charny.

– Pouvons-nous encore fuir ?

– Il est trop tard, madame !

– Que nous reste-t-il donc a faire, alors ?

– A mourir ! répondit Charny en s’inclinant.

La reine poussa un soupir, et rentra chez elle.


Chapitre 2 De six a neuf heures du matin

A peine Mandat tué, la Commune avait nommé Santerre commandant général a sa place, et Santerre avait aussitôt fait battre la générale dans toutes les rues, et donné l’ordre de redoubler le tocsin dans toutes les églises ; puis il avait organisé des patrouilles patriotes, avec ordre de pousser jusqu’aux Tuileries, et d’éclairer surtout l’Assemblée.

Au reste, des patrouilles avaient, toute la nuit, parcouru les environs de l’Assemblée nationale.

Vers dix heures du soir, on avait arreté, aux Champs-Elysées, un rassemblement de onze personnes armées, dix de poignards et de pistolets, la onzieme d’une espingole.

Ces onze personnes se laisserent prendre sans résistance, et conduire au corps de garde des Feuillants.

Pendant le reste de la nuit, onze autres prisonniers furent faits.

On les avait mis dans deux chambres séparées.

Au point du jour, les onze premiers trouverent moyen de s’évader en sautant de leur fenetre dans un jardin, et en brisant les portes de ce jardin.

Onze resterent donc, plus solidement enfermés.

A sept heures du matin, on amena dans la cour des Feuillants un jeune homme de vingt-neuf a trente ans, en uniforme et en bonnet de garde national. La fraîcheur de son uniforme, l’éclat de ses armes, l’élégance de sa tournure l’avaient fait soupçonner d’aristocratie, et avaient amené son arrestation. Au surplus, il était fort calme.

Un nommé Bonjour, ancien commis a la marine, présidait, ce jour-la, la section des Feuillants.

Il interrogea le garde national.

– Ou vous a-t-on arreté ? lui demanda-t-il,

– Sur la terrasse des Feuillants, répondit le prisonnier.

– Que faisiez-vous la ?

– Je me rendais au château.

– Dans quel but ?

– Afin d’obéir a un ordre de la municipalité.

– Que vous enjoignait cet ordre ?

– De vérifier l’état des choses, et d’en faire mon rapport au procureur général syndic du département.

– Avez-vous cet ordre ?

– Le voici.

Et le jeune homme tira un papier de sa poche.

Le président déplia le papier, et lut :

« Le garde national porteur du présent ordre se rendra au château, pour vérifier l’état des choses, et en faire son rapport a M. le procureur général syndic du Département.

« Borie, Le Roulx, officiers municipaux. »

L’ordre était positif ; cependant, on craignait que les signatures ne fussent fausses, et on envoya a l’Hôtel de Ville un homme chargé de les faire reconnaître par les deux signataires.

Cette derniere arrestation avait amassé beaucoup de monde dans la cour des Feuillants, et, au milieu de cette multitude, quelques voix – il y a toujours de ces voix-la dans les rassemblements populaires – quelques voix commencerent a demander la mort des prisonniers.

Un commissaire de la municipalité qui se trouvait la comprit qu’il ne fallait pas laisser ces voix prendre de consistance.

Il monta sur un tréteau pour haranguer le peuple, et l’engager a se retirer.

Au moment ou la foule allait peut-etre céder a l’influence de cette parole miséricordieuse, l’homme envoyé a l’Hôtel de Ville pour la vérification de la signature des deux municipaux revint en disant que l’ordre était bien réel, et que l’on pouvait mettre en liberté le nommé Suleau, qui en était porteur.

C’était le meme que nous avons vu pendant cette soirée chez Mme de Lamballe ou Gilbert fit pour le roi Louis XVI un dessin de la guillotine, et ou Marie-Antoinette reconnut, dans cet instrument étrange, la machine inconnue que Cagliostro lui avait montrée dans une carafe au château de Taverney.

A ce nom de Suleau, une femme perdue dans la foule releva la tete, et poussa un cri de rage.

– Suleau ! cria-t-elle ; Suleau, le rédacteur en chef des Actes des Apôtres ? Suleau, un des assassins de l’indépendance liégeoise ?… A moi, Suleau ! Je demande la mort de Suleau !

La foule s’ouvrit pour faire place a cette femme, petite, chétive, vetue d’une amazone aux couleurs de la garde nationale, armée d’un sabre qu’elle portait en bandouliere ; elle s’avança vers le commissaire de la municipalité, le força de descendre du tréteau, et monta a sa place.

A peine de sa tete eut-elle dominé la foule, que la foule ne jeta qu’un seul cri :

– Théroigne !

En effet, Théroigne était la femme populaire par excellence, sa coopération aux 5 et 6 octobre, son arrestation a Bruxelles, son séjour dans les prisons autrichiennes, son agression au 20 juin, lui avaient fait une popularité si grande, que Suleau, dans son journal railleur, lui avait donné pour amant le citoyen Populus, c’est-a-dire le peuple tout entier.

Il y avait la une double allusion a la popularité de Théroigne, et a la facilité de ses mours, que l’on accusait d’etre excessive.

En outre, Suleau avait publié, a Bruxelles, Le Tocsin des rois, et avait aidé ainsi a écraser la révolution liégeoise, et a remettre sous le bâton autrichien et la mitre d’un pretre un noble peuple qui voulait etre libre et français.

Justement, a cette époque-la, Théroigne était en train d’écrire le récit de son arrestation, et en avait déja lu quelques chapitres aux Jacobins.

Elle demanda non seulement la mort de Suleau, mais encore celle des onze prisonniers qui étaient avec lui.

Suleau entendait retentir cette voix qui, au milieu des applaudissements, réclamait sa mort et celle de ses compagnons ; il appela, a travers la porte, le chef du poste qui le gardait.

Ce poste était de deux cents hommes de garde nationale.

– Laissez-moi sortir, dit-il ; je me nommerai : on me tuera et tout sera dit ; ma mort sauvera onze existences.

On refusa de lui ouvrir la porte.

Il essaya de sauter par la fenetre ; ses compagnons le tirerent en arriere, et le retinrent.

Ils ne pouvaient croire qu’on les livrerait froidement aux égorgeurs.

Ils se trompaient.

Le président Bonjour, intimidé par les cris de la multitude, fit droit a la réclamation de Théroigne en défendant a la garde nationale de résister a la volonté du peuple.

La garde nationale obéit, s’écarta et, en s’écartant, livra la porte.

Le peuple se précipita dans la prison, et au hasard s’empara du premier venu.

Ce premier venu était un abbé nommé Bouyon, auteur dramatique également connu par les épigrammes du Cousin Jacques et par les chutes que les trois quarts de ses pieces avaient éprouvées au théâtre de la Montansier. C’était un homme colossal ; arraché d’entre les bras du commissaire de la municipalité, qui essayait de le sauver, il fut entraîné dans la cour, et commença contre ses égorgeurs une lutte désespérée ; quoiqu’il n’eut d’autre arme que ses mains, deux ou trois de ces misérables furent mis par lui hors de combat.

Un coup de baionnette le cloua a la muraille ; il expira sans que ses derniers coups pussent atteindre ses ennemis.

Pendant cette lutte, deux des prisonniers parvinrent a s’échapper.

Celui qui succéda a l’abbé Bouyon était un ci-devant garde du roi nommé Solminiac ; sa défense fut non moins vigoureuse que celle de son prédécesseur : sa mort n’en fut que plus cruelle ; puis on en massacra un troisieme dont le nom est resté inconnu, Suleau vint le quatrieme.

– Tiens, dit une femme a Théroigne, le voila, ton Suleau !

Théroigne ne le connaissait pas de visage ; elle le croyait pretre, et l’appelait l’abbé Suleau ; comme un chat-tigre, elle s’élança, et le prit a la gorge.

Suleau était jeune, brave et vigoureux ; il jeta d’un coup de poing Théroigne a dix pas de lui, se débarrassa, par une violente secousse, de trois ou quatre hommes acharnés sur lui, arracha un sabre des mains des assassins, et, de ses deux premiers coups, étendit a terre deux égorgeurs.

Alors commença une lutte terrible ; toujours gagnant du terrain, toujours s’avançant vers la porte, Suleau se dégagea trois fois ; il l’atteignait, cette malheureuse porte ; mais, obligé de se retourner pour l’ouvrir, il s’offrit un instant sans défense a ses assassins : cet instant suffit a vingt sabres pour lui traverser le corps !

Il tomba aux pieds de Théroigne, qui eut cette cruelle joie de lui faire sa derniere blessure.

Le pauvre Suleau venait de se marier, il y avait deux mois, a une femme charmante, fille d’un peintre célebre, a Adele Hal.

Tandis que Suleau luttait ainsi contre les égorgeurs, un troisieme prisonnier avait trouvé moyen de s’évader.

Le cinquieme, qui apparut traîné hors du corps de garde par les assassins, fit jeter a la foule un cri d’admiration : c’était un ancien garde du corps, nommé du Vigier, que l’on n’appelait que le beau Vigier. Comme il était aussi brave que beau, aussi adroit que brave, il lutta plus d’un quart d’heure, tomba trois fois, se releva trois fois, et, dans toute la largeur de la cour, teignit chaque pavé de son sang, mais aussi de celui de ses assassins. Enfin, comme Suleau, écrasé par le nombre, il succomba.

La mort des quatre autres fut un simple égorgement ; on ignore leurs noms.

Les neuf cadavres furent traînés sur la place Vendôme, ou on les décapita ; puis leurs tetes, mises sur des piques, furent promenées dans tout Paris.

Le soir, un domestique de Suleau racheta a prix d’or la tete de son maître, et parvint, a force de recherches, a retrouver le cadavre ; c’était la pieuse épouse de Suleau, enceinte de deux mois, qui demandait a grands cris ces précieux restes pour leur rendre les derniers devoirs.

Ainsi, avant meme que la lutte fut commencée, le sang avait déja coulé a deux endroits : sur les marches de l’Hôtel de Ville ; dans la cour des Feuillants.

Nous allons le voir couler aux Tuileries tout a l’heure ; apres la goutte, le ruisseau ; apres le ruisseau, le fleuve !

Juste au moment ou ces meurtres s’accomplissaient, c’est-a-dire entre huit et neuf heures du matin, dix ou onze mille gardes nationaux, réunis par le tocsin de Barbaroux et par la générale de Santerre, descendaient la rue Saint-Antoine, franchissaient cette fameuse arcade Saint-Jean si bien gardée la nuit précédente, et débouchaient sur la place de Greve.

Ces dix mille hommes venaient demander l’ordre de marcher sur les Tuileries.

On les fit attendre une heure.

Deux versions couraient dans la foule :

La premiere, c’est qu’on espérait des concessions du château ;

La seconde, c’est que le faubourg Saint-Marceau n’était pas pret, et qu’on ne devait pas marcher sans lui.

Un millier d’hommes a piques s’impatienta ; comme toujours, les plus mal armés se trouvaient etre les plus ardents.

Ils percerent les rangs de la garde nationale, disant qu’ils se passeraient d’elle, et prendraient seuls le château.

Quelques fédérés marseillais et dix ou douze gardes-françaises – de ces memes gardes-françaises qui, trois ans auparavant, avaient pris la Bastille – se mirent a leur tete, et furent, par acclamation, salués chefs.

Ce fut l’avant-garde de l’insurrection,.

Cependant, l’aide de camp qui avait vu assassiner Mandat était revenu aux Tuileries a franc étrier ; mais ce n’était qu’au moment ou, apres cette promenade néfaste dans les cours, le roi était rentré chez lui et la reine chez elle, qu’il avait pu les joindre, et leur annoncer la sombre nouvelle.

La reine éprouvait ce qu’on éprouve chaque fois que l’on vous annonce la mort d’un homme qu’on vient de quitter il y a un instant ; elle n’y pouvait croire ; elle se fit raconter la scene une premiere fois, puis une seconde fois dans tous ses détails.

Pendant ce temps, le bruit d’une rixe montait jusqu’au premier étage, et entrait par les fenetres ouvertes.

Les gendarmes, les gardes nationaux et les canonniers patriotes – ceux qui avaient crié : « Vive la nation ! » enfin – commençaient a provoquer les royalistes en les appelant messieurs les grenadiers royaux, disant qu’il n’y avait parmi les grenadiers des Filles-Saint-Thomas et ceux de la Butte-des- Moulins que des hommes vendus a la cour, et, comme on ignorait encore en bas la mort du commandant général, qui était déja sue au premier étage, un grenadier s’écria tout haut :

– Décidément, cette canaille de Mandat n’a envoyé au château que des aristocrates !

Le fils aîné de Mandat était dans les rangs de la garde nationale. Nous avons vu ou était le plus jeune : il essayait, mais inutilement, de défendre son pere sur les marches de l’Hôtel de Ville.

A cette insulte faite a son pere absent, le frere aîné s’élança hors des rangs, le sabre haut.

Trois ou quatre canonniers se jeterent au-devant de lui.

Weber, le valet de chambre de la reine, était la en garde national, parmi les grenadiers de Saint-Roch. Il vola au secours du jeune homme.

On entendit un cliquetis de sabres ; la querelle se dessinait entre les deux partis. La reine, attirée a la fenetre par le bruit, reconnut Weber.

Elle appela Thierry, le valet de chambre du roi, et lui ordonna d’aller chercher son frere de lait.

Weber monta, et raconta tout a la reine.

En retour, la reine lui annonça la mort de Mandat.

Le bruit continuait sous les fenetres.

– Vois donc ce qui se passe, Weber, dit la reine.

– Ce qui se passe, madame ?… Voila les canonniers qui abandonnent leurs pieces, et qui y enfoncent de force un boulet, et, comme les pieces ne sont pas chargées, voila maintenant des pieces hors de service

– Que penses-tu de tout cela, mon pauvre Weber ?

– Je pense, dit le bon Autrichien, que Votre Majesté devrait consulter M. Roderer, qui me paraît encore un des plus dévoués qu’il y ait au château.

– Oui, mais ou lui parler sans etre écoutée, espionnée, interrompue ?

– Dans mon appartement, si la reine le veut, dit le valet de chambre Thierry.

– Soit, dit la reine.

Puis, se retournant vers son frere de lait :

– Va me chercher M. Roderer, dit-elle, et amene-le chez Thierry.

Et, tandis que Weber sortait seul par une porte, la reine sortait par l’autre, suivant Thierry.

Neuf heures sonnaient a l’horloge du château.


Chapitre 3 De neuf heures a midi

Quand on touche a un point de l’histoire aussi important que celui ou nous sommes arrivés, on ne doit omettre aucun détail, attendu que l’un se rattache a un autre, et que l’adjonction exacte de tous ces détails forme la longueur et la largeur de cette toile savante qui se déroule aux yeux de l’avenir, entre les mains du passé.

Au moment ou Weber allait annoncer au syndic de la commune que la reine désirait lui parler, le capitaine suisse Durler montait chez le roi pour demander a lui ou au major général les derniers ordres.

Charny aperçut le bon capitaine, cherchant quelque huissier ou quelque valet de chambre qui put l’introduire aupres du roi.

– Que désirez-vous, capitaine ? demanda-t-il.

– N’etes-vous pas le major général ? dit M. Durler.

– Oui, capitaine.

– Je viens prendre les derniers ordres, monsieur, attendu que la tete de colonne de l’insurrection commence a paraître sur le Carrousel.

– On vous recommande de ne pas vous laisser forcer, monsieur, le roi étant décidé a mourir au milieu de vous.

– Soyez tranquille, monsieur le major, répondit simplement le capitaine Durler.

Et il alla porter a ses compagnons cet ordre, qui était leur arret de mort.

En effet, comme l’avait dit le capitaine Durler, l’avant-garde de l’insurrection commençait a paraître.

C’étaient ces mille hommes armés de piques, en tete desquels marchaient une vingtaine de Marseillais et douze ou quinze gardes-françaises ; dans les rangs de ces derniers brillaient les épaulettes d’or d’un jeune capitaine.

Ce jeune capitaine, c’était Pitou, qui, recommandé par Billot, avait été chargé d’une mission que nous allons lui voir exposer tout a l’heure.

Derriere cette avant-garde venait, a la distance d’un demi-quart de lieue a peu pres, un corps considérable de gardes nationaux et de fédérés précédés par une batterie de douze pieces de canon.

Les Suisses, lorsque l’ordre du major général leur fut communiqué, se rangerent silencieusement et résolument chacun a son poste, gardant ce froid et sombre silence de la résolution.

Les gardes nationaux, moins séverement disciplinés, mirent a la fois dans leurs dispositions plus de bruit et de désordre, mais une résolution égale.

Les gentilshommes, mal organisés, n’ayant que des armes de courte portée – épées ou pistolets – sachant qu’il s’agissait cette fois d’un combat a mort, virent, avec une espece d’ivresse fiévreuse, approcher le moment ou ils allaient se trouver en contact avec le peuple, ce vieil adversaire, cet éternel athlete, ce lutteur toujours vaincu, et, cependant, grandissant toujours depuis huit siecles !

Pendant que les assiégés ou ceux qui allaient l’etre prenaient ces dispositions, on frappait a la porte de la cour Royale, et plusieurs voix criaient : « Parlementaire ! » tandis qu’on faisait flotter au-dessus du mur un mouchoir blanc fixé a la lance d’une pique.

On alla chercher Roderer.

A moitié chemin, on le rencontra.

– On frappe a la porte Royale, monsieur, lui dit-on.

– J’ai entendu les coups, et j’y vais.

– Que faut-il faire ?

– Ouvrez.

L’ordre fut transmis au concierge, qui ouvrit la porte, et se sauva a toutes jambes.

Roderer se trouva en face de l’avant-garde des hommes a piques.

– Mes amis, dit Roderer, vous avez demandé que l’on ouvrît la porte a un parlementaire, et non a une armée. Ou est le parlementaire ?

– Me voici, monsieur, dit Pitou avec sa douce voix et son bienveillant sourire.

– Qui etes-vous ?

– Je suis le capitaine Ange Pitou, chef des fédérés d’Haramont.

Roderer ne savait pas ce que c’était que les fédérés d’Haramont ; mais, comme le temps était précieux, il ne jugea point a propos de le demander.

– Que désirez-vous ? reprit-il.

– Je désire avoir le passage pour moi et mes amis.

Les amis de Pitou, en haillons, brandissant leurs piques, et faisant de gros yeux, paraissaient de fort dangereux ennemis.

– Le passage ! et pour quoi faire ?

– Pour aller bloquer l’Assemblée… Nous avons douze pieces de canon ; pas une ne tirera, si l’on fait ce que nous voulons.

– Et que voulez-vous ?

– La déchéance du roi.

– Monsieur, dit Roderer, la chose est grave !

– Tres grave, oui, monsieur, répondit Pitou avec sa politesse accoutumée.

– Elle mérite donc qu’on en délibere.

– C’est trop juste ! répondit Pitou.

Et, regardant l’horloge du château :

– Il est dix heures moins un quart, dit-il ; nous vous donnons jusqu’a dix heures ; si, a dix heures sonnantes, nous n’avons pas de réponse, nous attaquons.

– En attendant, vous permettez qu’on referme la porte, n’est-ce pas ?

– Sans doute.

Puis, s’adressant a ses acolytes :

– Mes amis, dit-il, permettez qu’on referme la porte.

Et il fit signe aux plus avancés des hommes a piques de reculer.

Ils obéirent, et la porte fut refermée sans difficulté.

Mais, grâce a cette porte ouverte un instant, les assiégeants avaient pu juger des préparatifs formidables faits pour les recevoir.

Cette porte fermée, l’envie prit aux hommes de Pitou de continuer a parlementer.

Quelques-uns se hisserent sur les épaules de leurs camarades, monterent sur le mur, s’y établirent a califourchon, et commencerent a causer avec la garde nationale.

La garde nationale rendit la main, et causa.

Le quart d’heure s’écoula ainsi.

Alors, un homme vint du château, et donna l’ordre d’ouvrir la porte.

Cette fois, le concierge était blotti dans sa loge, et ce furent les gardes nationaux qui leverent les barres.

Les assiégeants crurent que leur demande leur était accordée ; aussitôt la porte ouverte, ils entrerent comme des hommes qui ont longtemps attendu, et que de puissantes mains poussent par-derriere, c’est-a-dire en foule, appelant les Suisses a grands cris, mettant les chapeaux au bout des piques et des sabres, et criant : « Vive la nation ! Vive la garde nationale ! Vivent les Suisses ! »

Les gardes nationaux répondirent aux cris de « Vive la nation ! »

Les Suisses garderent un sombre et profond silence.

A la bouche des canons seulement, les assaillants s’arreterent et regarderent devant eux et autour d’eux.

Le grand vestibule était plein de Suisses, placés sur trois de hauteur ; un rang se tenait, en outre, sur chaque marche de l’escalier ; ce qui permettait a six rangs de faire feu a la fois.

Quelques-uns des insurgés commencerent a réfléchir, et au nombre de ceux la était Pitou ; seulement, il était déja un peu tard pour réfléchir.

Au reste, c’est ce qui arrive toujours en pareille circonstance a ce brave peuple, dont le caractere principal est d’etre enfant, c’est-a-dire tantôt bon, tantôt cruel.

En voyant le danger, il n’eut pas un instant l’idée de le fuir ; mais il essaya de le tourner, en plaisantant avec les gardes nationaux et les Suisses.

Les gardes nationaux n’étaient pas éloignés de plaisanter eux-memes, mais les Suisses gardaient leur sérieux ; car, cinq minutes avant l’apparition de l’avant-garde insurrectionnelle, voici ce qui était arrivé :

Comme nous l’avons raconté dans le chapitre précédent les gardes nationaux patriotes, a la suite de la querelle survenue a propos de Mandat, s’étaient séparés des gardes nationaux royalistes, et, en se séparant de leurs concitoyens, ils avaient, en meme temps, fait leurs adieux aux Suisses, dont ils estimaient et plaignaient le courage.

Ils avaient ajouté qu’ils recevraient dans leurs maisons, comme des freres, ceux des Suisses qui voudraient les suivre.

Alors, deux Vaudois, répondant a cet appel fait dans leur langue, avaient quitté leur rang, et étaient venus se jeter dans les bras des Français, c’est-a dire de leurs véritables compatriotes.

Mais, au meme instant, deux coups de fusil étaient partis des fenetres du château, et deux balles avaient atteint les déserteurs dans les bras memes de leurs nouveaux amis.

Les officiers suisses, excellents tireurs, chasseurs d’isards et de chamois, avaient trouvé ce moyen de couper court a la désertion.

La chose avait, en outre, on le comprendra, rendu les autres Suisses sérieux jusqu’au mutisme.

Quant aux hommes qui venaient d’etre introduits dans la cour, armés de vieux pistolets, de vieux fusils et de piques neuves, c’est-a-dire plus mal armés que s’ils n’avaient pas eu d’armes, c’étaient de ces étranges précurseurs de révolution comme nous en avons vu en tete de toutes les grandes émeutes, et qui accourent en riant ouvrir l’abîme ou va s’engloutir un trône – parfois plus qu’un trône : une monarchie !

Les canonniers étaient venus a eux, la garde nationale paraissait toute portée a y venir ; ils tâcherent de décider les Suisses a en faire autant.

Ils ne s’apercevaient pas que le temps s’écoulait, que leur chef Pitou avait donné a M. Roderer jusqu’a dix heures, et qu’il était dix heures un quart.

Ils s’amusaient : pourquoi auraient-ils compté les minutes ?

L’un d’eux avait, non pas une pique, non pas un fusil, non pas un sabre, mais une perche a abaisser les branches d’arbres, c’est-a-dire une perche a crochet.

Il dit a son voisin :

– Si je pechais un Suisse ?

– Peche ! lui dit le voisin.

Et notre homme accrocha un Suisse par sa buffleterie, et attira le Suisse a lui.

Le Suisse ne résista que juste ce qu’il fallait pour avoir l’air de résister.

– Ça mord ! dit le pecheur.

– Alors, va en douceur ! dit l’autre.

L’homme a la perche alla en douceur, et le Suisse passa du vestibule dans la cour, comme un poisson passe de la riviere sur la berge.

Ce furent de grandes acclamations et de grands éclats de rire.

– Un autre ! un autre ! cria-t-on de tous côtés.

Le pecheur avisa un autre Suisse, qu’il accrocha comme le premier.

Apres le second, vint un troisieme, puis un quatrieme, puis un cinquieme.

Tout le régiment y eut passé, si l’on n’eut entendu retentir le mot En joue !

En voyant s’abaisser les fusils avec le bruit régulier et la précision mécanique qui accompagnent ce mouvement chez les troupes régulieres, un des assaillants – il y a toujours, en pareille circonstance, un insensé qui donne le signal du massacre – un des assaillants tira un coup de pistolet sur une des fenetres du château.

Pendant le court intervalle qui, dans le commandement, sépare le mot En joue ! du mot Feu ! Pitou comprit tout ce qui allait se passer.

– Ventre a terre ! cria-t-il a ses hommes ; ventre a terre, ou vous etes tous morts !

Et, joignant l’exemple au précepte, il se jeta a terre.

Mais, avant que sa recommandation eut eu le temps d’etre suivie, le mot Feu ! retentit sous le vestibule, qui s’emplit de bruit et de fumée, en crachant, comme une immense espingole, une grele de balles.

La masse compacte – la moitié de la colonne peut-etre était entrée dans la cour –, la masse compacte ondoya comme une moisson courbée par le vent, puis comme une moisson sciée par la faucille, et chancela et s’affaissa sur elle-meme.

Le tiers a peine était resté vivant !

Ce tiers s’enfuit, passant sous le feu des deux lignes et sous celui des baraques ; lignes et baraques tirerent a bout portant.

Les tireurs se fussent tués les uns les autres s’ils n’avaient pas eu entre eux un si épais rideau d’hommes.

Le rideau se déchira par larges lambeaux ; quatre cents hommes resterent couchés sur le pavé, dont trois furent tués roides !

Les cent autres, blessés plus ou moins mortellement, se plaignant, essayant de se relever, retombant, donnaient a certaines parties de ce champ de cadavres une mobilité pareille a celle d’un flot expirant, mobilité effroyable a voir !

Puis, peu a peu, tout s’affaissa, et, a part quelques entetés qui s’obstinerent a vivre, tout rentra dans l’immobilité.

Les fuyards se répandirent dans le Carrousel, débordant d’un côté sur les quais, de l’autre dans la rue Saint-Honoré, en criant : « Au meurtre ! On nous assassine ! »

Au Pont-Neuf, a peu pres, ils rencontrerent le gros de l’armée.

Ce gros de l’armée était commandé par deux hommes a cheval suivis d’un homme a pied, et qui semblait, quoique a pied, avoir part au commandement.

– Ah ! crierent les fuyards, reconnaissant, dans un de ces deux cavaliers, le brasseur du faubourg Saint-Antoine – remarquable par sa taille colossale, a laquelle servait de piédestal un énorme cheval flamand –, ah ! monsieur Santerre, a nous ! a l’aide ! on égorge nos freres !

– Qui cela ? demanda Santerre.

– Les Suisses ! ils ont tiré sur nous, tandis que nous avions la bouche a leur joue.

Santerre se retourna vers le second cavalier.

– Que pensez-vous de cela, monsieur ? lui demanda-t il.

– Ma foi ! dit, avec un accent allemand tres prononcé, le second cavalier, qui était un petit homme blond, portant les cheveux coupés en brosse, je pense qu’il y a un proverbe militaire qui dit : « Le soldat doit se porter ou il entend le bruit de la fusillade ou du canon. » Portons-nous ou se fait le bruit !

– Mais, demanda l’homme a pied a l’un des fuyards, vous aviez avec vous un jeune officier ; je ne le vois plus.

– Il est tombé le premier, citoyen représentant ; et c’est un malheur, car c’était un bien brave jeune homme !

– Oui, c’était un brave jeune homme ! répondit, en pâlissant légerement, celui a qui l’on avait donné le titre de représentant ; oui, c’était un brave jeune homme ! Aussi va-t-il etre bravement vengé ! En avant, monsieur Santerre !

– Je crois, mon cher Billot, dit Santerre, que, dans une si grave affaire, il faut appeler a notre aide non seulement le courage, mais encore l’expérience.

– Soit.

– En conséquence, je propose de remettre le commandement général au citoyen Westermann – qui est un vrai général, et un ami du citoyen Danton –, m’offrant de lui obéir le premier comme simple soldat.

– Tout ce que vous voudrez, dit Billot, pourvu que nous marchions sans perdre un instant.

– Acceptez-vous le commandement, citoyen Westermann ? demanda Santerre.

– J’accepte, répondit laconiquement le Prussien

– En ce cas, donnez vos ordres.

– En avant ! cria Westermann.

Et l’immense colonne, arretée un instant, se remit en route.

Au moment ou son avant-garde pénétrait a la fois dans le Carrousel par les guichets de la rue de l’Échelle et par ceux des quais, onze heures sonnaient a l’horloge des Tuileries.