La Comtesse de Charny - Tome II (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1855

La Comtesse de Charny - Tome II (Les Mémoires d'un médecin) darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka La Comtesse de Charny - Tome II (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

Voici la fin du cycle «Les mémoires d'un médecin». Suite a la révolte du peuple du 6 octobre 1789, la famille royale est ramenée de force de Versailles a Paris et installée aux Tuileries. La reine Marie-Antoinette est de plus en plus injuste envers Andrée (la comtesse de Charny) parce qu’elle se rend compte que son mariage arrangé avec le comte (qu’elle aime passionnément), peut devenir un mariage d’amour. Quittant alors le service de la reine, Andrée découvre enfin la joie de connaître son fils Sébastien, fruit de son viol par Gilbert lequel avait enlevé cet enfant a sa naissance. Connaissant la place de Gilbert en tant que conseiller du roi, Sébastien a donc quitté Villers-Cotterets, ou il faisait ses études, pour Paris dans la crainte de ce qui pourrait arriver a son pere et a effectué le trajet en compagnie d’Isidore de Charny, appelé par son frere (le comte de Charny) aupres de la reine, laissant en proie au désespoir sa maîtresse Catherine, fille du fermier Billot, ce héros de la prise de la Bastille (voir Ange Pitou) devenu député de Villers-Cotterets. Le roi, plein d’espérance dans ses partisans qui ont émigrés, essaye de gagner du temps en ayant l’air de coopérer avec l’assemblée constituante tout en organisant sa fuite et celle de sa famille vers Montmédy. Mais une succession de fatalités fait échouer cette tentative a Varennes ou Isidore de Charny meurt, laissant alors seuls la pauvre Catherine et leur fils. Ange Pitou, jeune capitaine de la garde nationale, qui aime depuis longtemps Catherine, les prendra tous les deux sous sa protection, Billot ne pouvant pardonner a sa fille d’avoir été déshonorée par un noble...

Opinie o ebooku La Comtesse de Charny - Tome II (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

Fragment ebooka La Comtesse de Charny - Tome II (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre 1 - Ou il est démontré qu’il y a véritablement un Dieu pour les ivrognes
Chapitre 2 - Ce que c’est que le hasard
Chapitre 3 - La machine de M. Guillotin

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Ou il est démontré qu’il y a véritablement un Dieu pour les ivrognes

Le meme jour, vers huit heures du soir, un homme vetu en ouvrier, et appuyant avec précaution la main sur la poche de sa veste, comme si cette poche contenait, ce soir-la, une somme plus considérable que n’en contient d’habitude la poche d’un ouvrier, un homme, disons-nous, sortait des Tuileries par le pont Tournant, inclinait a gauche, et suivait d’un bout a l’autre la grande allée d’arbres qui prolonge, du côté de la Seine, cette portion des Champs-Elysées qu’on appelait autrefois le port au Marbre ou le port aux Pierres, et qu’on nomme aujourd’hui le Cours-la-Reine.

A l’extrémité de cette allée, il se trouva sur le quai de la Savonnerie.

Le quai de la Savonnerie était, a cette époque, fort égayé le jour, fort éclairé le soir par une foule de petites guinguettes ou, le dimanche, les bons bourgeois achetaient les provisions liquides et solides qu’ils embarquaient avec eux sur des bateaux nolisés au prix de deux sous par personne, pour aller passer la journée dans l’île des Cygnes – île, ou, sans cette précaution, ils eussent risqué de mourir de faim, les jours ordinaires de la semaine parce qu’elle était parfaitement déserte, les jours de fete et les dimanches parce qu’elle était trop peuplée.

Au premier cabaret qu’il rencontra sur sa route, l’homme vetu en ouvrier parut se livrer a lui-meme un violent combat – combat duquel il sortit vainqueur – pour savoir s’il entrerait ou n’entrerait pas dans ce cabaret.

Il n’entra point et passa outre.

Au second, la meme tentation se renouvela, et, cette fois, un autre homme qui le suivait comme son ombre sans qu’il s’en aperçut, depuis la hauteur de la patache, put croire qu’il allait y céder ; car, déviant de la ligne droite, il inclina tellement devant cette succursale du temple de Bacchus, comme on disait alors, qu’il en effleura le seuil.

Néanmoins, cette fois encore, la tempérance triompha, et il est probable que, si un troisieme cabaret ne se fut pas trouvé sur son chemin et qu’il lui eut fallu revenir sur ses pas pour manquer au serment qu’il semblait s’etre fait a lui-meme, il eut continué sa route – non pas a jeun, car le voyageur paraissait avoir déja pris une honnete dose de ce liquide qui réjouit le cour de l’homme –, mais dans un état de puissance sur lui-meme qui eut permis a sa tete de conduire ses jambes dans une ligne suffisamment droite, pendant la route qu’il avait a faire.

Par malheur, il y avait, non seulement un troisieme, mais encore un dixieme, mais encore un vingtieme cabaret sur cette route ; il en résulta que, les tentations étant trop souvent renouvelées, la force de résistance ne se trouva point en harmonie avec la puissance de tentation, et succomba a la troisieme épreuve.

Il est vrai de dire que, par une espece de transaction avec lui-meme, l’ouvrier qui avait si bien et si malheureusement combattu le démon du vin, tout en entrant dans le cabaret, demeura debout pres du comptoir et ne demanda qu’une chopine.

Au reste, le démon du vin contre lequel il luttait semblait etre victorieusement représenté par cet inconnu qui le suivait a distance, ayant soin de demeurer dans l’obscurité, mais qui, en restant hors de sa vue, ne le perdait cependant pas des yeux.

Ce fut sans doute pour jouir de cette perspective, qui semblait lui etre particulierement agréable, qu’il s’assit sur le parapet, juste en face de la porte du bouchon ou l’ouvrier buvait sa chopine, et qu’il se remit en route cinq secondes apres que celui-ci, l’ayant achevée, franchissait le seuil de la porte pour reprendre son chemin.

Mais qui peut dire ou s’arreteront les levres qui se sont une fois humectées a la fatale coupe de l’ivresse, et qui se sont aperçues, avec cet étonnement melé de satisfaction tout particulier aux ivrognes, que rien n’altere comme de boire ? A peine l’ouvrier eut-il fait cent pas, que sa soif était telle qu’il lui fallut s’arreter de nouveau pour l’étancher ; seulement, cette fois, il comprit que c’était trop peu d’une chopine, et demanda une demi-bouteille.

L’ombre qui semblait s’etre attachée a lui ne parut nullement mécontente des retards que ce besoin de se rafraîchir apportait dans l’accomplissement de sa route. Elle s’arreta a l’angle meme du cabaret ; et, quoique le buveur se fut assis pour etre plus a son aise, et eut mis un bon quart d’heure a siroter sa demi-bouteille, l’ombre bénévole ne donna aucun signe d’impatience, se contentant, au moment de la sortie, de le suivre du meme pas qu’elle avait fait jusqu’a l’entrée.

Au bout de cent autres pas, cette longanimité fut mise a une nouvelle et plus rude épreuve ; l’ouvrier fit une troisieme halte, et, cette fois, comme sa soif allait augmentant, il demanda une bouteille entiere.

Ce fut encore une demi-heure d’attente pour le patient argus qui s’était attaché a ses pas.

Sans doute, ces cinq minutes, ce quart d’heure, cette demi-heure, successivement perdus, souleverent une espece de remords dans le cour du buveur ; car, ne voulant plus s’arreter, a ce qu’il paraît, mais désirant continuer de boire, il passa avec lui-meme une espece de transaction qui consista a se munir, au moment du départ, d’une bouteille de vin toute débouchée dont il résolut de faire la compagne de sa route.

C’était une résolution sage et qui ne retardait celui qui l’avait prise qu’en raison des courbes de plus en plus étendues, et des zigzags de plus en plus réitérés qui furent le résultat de chaque rapprochement qui se fit entre le goulot de la bouteille et les levres altérées du buveur.

Dans une de ces courbes adroitement combinées, il franchit la barriere de Passy, sans empechement aucun – les liquides, comme on sait, étant affranchis de tout droit d’octroi a la sortie de la capitale.

L’inconnu qui le suivait sortit derriere lui, et avec le meme bonheur que lui.

Ce fut a cent pas de la barriere que notre homme dut se féliciter de l’ingénieuse précaution qu’il avait prise ; car, a partir de la, les cabarets devinrent de plus en plus rares, jusqu’a ce qu’enfin ils disparussent tout a fait.

Mais qu’importait a notre philosophe ? Comme le sage antique, il portait avec lui, non seulement sa fortune, mais encore sa joie.

Nous disons sa joie, attendu que, vers la moitié de la bouteille, notre buveur se mit a chanter, et personne ne contestera que le chant ne soit, avec le rire, un des moyens donnés a l’homme de manifester sa joie.

L’ombre du buveur paraissait fort sensible a l’harmonie de ce chant, qu’elle avait l’air de répéter tout bas, et a l’expression de cette joie, dont elle suivait les phases avec un intéret tout particulier. Mais, par malheur, la joie fut éphémere, et le chant de courte durée. La joie ne dura que juste le temps que dura le vin dans la bouteille, et, la bouteille vide et inutilement pressée a plusieurs reprises entre les deux mains du buveur, le chant se changea en grognements, qui, s’accentuant de plus en plus, finirent par dégénérer en imprécations.

Ces imprécations s’adressaient a des persécuteurs inconnus dont se plaignait en trébuchant notre infortuné voyageur.

– Oh ! le malheureux ! disait-il ; oh ! la malheureuse !… a un ancien ami, a un maître, donner du vin frelaté… pouah ! Aussi, qu’il me renvoie chercher pour lui repasser ses serrures ; qu’il me renvoie chercher par son traître de compagnon qui m’abandonne, et je lui dirai « Bonsoir, sire ! que Ta Majesté repasse ses serrures elle-meme. » Et nous verrons si, une serrure, ça se fait comme un décret… Ah ! je t’en donnerai, des serrures a trois barbes… Ah ! je t’en donnerai des penes a gâchette… Ah ! je t’en donnerai… des clefs forées, avec un panneton… entaillé, entail… Oh ! le malheureux !… Oh ! la malheureuse ! décidément, ils m’ont empoisonné !

Et, en disant ces mots, vaincu par la force du poison, sans doute, la malheureuse victime se laissa aller tout de son long pour la troisieme fois sur le pavé de la route, moelleusement recouvert d’une épaisse couche de boue.

Les deux premieres fois, notre homme s’était relevé seul ; l’opération avait été difficile, mais, enfin, il l’avait accomplie a son honneur ; la troisieme fois, apres des efforts désespérés, il fut obligé de s’avouer a lui-meme que la tâche était au-dessus de ses forces ; et, avec un soupir qui ressemblait a un gémissement, il parut se décider a prendre pour couche, cette nuit-la, le sein de notre mere commune, la terre.

C’était sans doute a ce point de découragement et de faiblesse que l’attendait l’inconnu qui, depuis la place Louis-XV, le suivait avec tant de persévérance ; car, apres lui avoir laissé tenter, en se tenant a distance, les efforts infructueux que nous avons essayé de peindre, il s’approcha de lui avec précaution, fit le tour de sa grandeur écroulée, et, appelant un fiacre qui passait :

– Tenez, mon ami, dit-il au cocher, voici mon compagnon qui vient de se trouver mal ; prenez cet écu de six livres, mettez le pauvre diable dans l’intérieur de votre voiture, et conduisez-le au cabaret du pont de Sevres. Je monterai pres de vous.

Il n’y avait rien d’étonnant dans cette proposition que celui des deux compagnons resté debout faisait au cocher, de partager son siege, attendu qu’il paraissait lui-meme un homme de condition assez vulgaire. Aussi, avec la touchante confiance que les hommes de cette condition ont les uns pour les autres :

– Six francs ! répondit le cocher ; et ou sont-ils, tes six francs ?

– Les voila, mon ami, dit sans paraître formalisé le moins du monde, et en présentant un écu au cocher, celui qui avait offert cette somme.

– Et, arrivé la-bas, notre bourgeois, dit l’automédon adouci par la vue de la royale effigie, il n’y aura pas un petit pourboire ?

– C’est selon comme nous aurons marché. Charge ce pauvre diable dans ta voiture, ferme consciencieusement les portieres, tâche de faire tenir jusque-la tes deux rosses sur leurs quatre pieds, et, arrivés au pont de Sevres, nous verrons… selon que tu te seras conduit, on se conduira.

– A la bonne heure, dit le cocher, voila ce qui s’appelle répondre. Soyez tranquille, notre bourgeois, on sait ce que parler veut dire. Montez sur le siege, et empechez les poulets d’Inde de faire des betises – dame ! a cette heure-ci, ils sentent l’écurie, et sont pressés de rentrer – je me charge du reste.

Le généreux inconnu suivit sans observation aucune l’instruction qui lui était donnée ; de son côté, le cocher, avec toute la délicatesse dont il était susceptible, souleva l’ivrogne entre ses bras, le coucha mollement entre les deux banquettes de son fiacre, referma la portiere, remonta sur son siege, ou il trouva l’inconnu établi, fit tourner sa voiture, et fouetta ses chevaux, qui, avec la mélancolique allure familiere a ces infortunés quadrupedes, traverserent bientôt le hameau du Point-du-Jour, et, au bout d’une heure de marche, arriverent au cabaret du pont de Sevres.

C’est dans l’intérieur de ce cabaret qu’apres dix minutes consacrées au déballage du citoyen Gamain, que le lecteur a sans doute reconnu depuis longtemps, nous retrouverons le digne maître sur maître, maître sur tous, assis a la meme table, et en face du meme ouvrier armurier, que nous l’avons vu assis au premier chapitre de cette histoire.


Chapitre 2 Ce que c’est que le hasard

Maintenant, comment ce déballage s’est-il opéré, et comment maître Gamain était-il passé, de l’état presque cataleptique ou nous l’avons laissé, a l’état presque naturel ou nous le revoyons ?

L’hôte du cabaret du pont de Sevres était couché, et pas le moindre filon de lumiere ne filtrait par la gerçure de ses contrevents, lorsque les premiers coups de poing du philanthrope qui avait recueilli maître Gamain retentirent sur sa porte. Ces coups de poing étaient appliqués de telle façon qu’ils ne permettaient pas de croire que les hôtes de la maison, si adonnés qu’ils fussent au sommeil, dussent jouir d’un long repos en face d’une pareille attaque.

Aussi, tout endormi, tout trébuchant, tout grommelant, le cabaretier vint-il ouvrir lui-meme a ceux qui le réveillaient ainsi, se promettant de leur administrer une récompense digne du dérangement, si, comme il le disait lui-meme, le jeu n’en valait pas la chandelle.

Il paraît que le jeu contrebalança au moins la valeur de la chandelle ; car, au premier mot que l’homme qui frappait de si irrévérente maniere glissa tout bas a l’hôte du cabaret du pont de Sevres, celui-ci ôta son bonnet de coton, et, tirant des révérences que son costume rendait singulierement grotesques, il introduisit maître Gamain et son conducteur dans le petit cabinet ou nous l’avons déja vu, dégustant le bourgogne, sa liqueur favorite.

Mais, cette fois-ci, pour en avoir trop dégusté, maître Gamain était a peu pres sans connaissance.

D’abord, comme cocher et chevaux avaient fait chacun ce qu’ils avaient pu, l’un de son fouet, les autres de leurs jambes, l’inconnu commença par s’acquitter envers eux en ajoutant une piece de vingt-quatre sous, a titre de pourboire, a celle de six livres déja donnée a titre de paiement.

Puis, voyant maître Gamain carrément assis sur une chaise, la tete appuyée au lambris avec une table devant sa personne, il s’était hâté de faire apporter par l’hôte deux bouteilles de vin et une carafe d’eau, et d’ouvrir lui-meme la croisée et les volets pour changer l’air méphitique que l’on respirait a l’intérieur du cabaret.

Cette derniere précaution, dans une autre circonstance, eut été assez compromettante. En effet, tout observateur sait qu’il n’y a que les gens d’un certain monde qui aient besoin de respirer l’air dans les conditions ou la nature le fait, c’est-a-dire composé de soixante et dix parties d’oxygene, de vingt et une parties d’azote, et de deux parties d’eau – tandis que les gens du vulgaire, habitués a leurs habitations infectes, l’absorbent sans difficulté aucune, si chargé qu’il soit de carbone ou d’azote.

Par bonheur, personne n’était la pour faire une semblable observation. L’hôte lui-meme, apres avoir apporté avec assez d’empressement les deux bouteilles de vin et avec lenteur la carafe d’eau, l’hôte lui-meme s’était respectueusement retiré, et avait laissé l’inconnu en tete a tete avec maître Gamain.

Le premier, comme nous l’avons vu, avait, tout d’abord, eu soin de renouveler l’air ; puis, avant meme que la fenetre fut refermée, il avait approché un flacon des narines dilatées et sifflantes du maître serrurier, en proie a ce dégoutant sommeil de l’ivresse qui guérirait bien certainement les ivrognes de l’amour du vin, si, par un miracle de la puissance du Tres-Haut, il était une seule fois donné aux ivrognes de se voir dormir.

En respirant l’odeur pénétrante de la liqueur contenue dans le flacon, maître Gamain avait rouvert les yeux tout grands, et avait immédiatement éternué avec fureur, puis il avait murmuré quelques paroles inintelligibles pour tout autre sans doute que le philosophe exercé qui, en les écoutant avec une profonde attention, parvint a distinguer ces trois ou quatre mots :

– Le malheureux… il m’a empoisonné… empoisonné !…

L’armurier parut reconnaître avec satisfaction que maître Gamain était toujours sous l’empire de la meme idée ; il approcha le flacon de ses narines ; ce qui, rendant quelque force au digne fils de Noé, lui permit de compléter le sens de sa phrase, en ajoutant aux paroles déja prononcées ces deux dernieres paroles, accusation d’autant plus terrible qu’elle dénotait a la fois un abus de confiance et un oubli de cour.

– Empoisonner un ami !… un ami !…

– Le fait est que c’est horrible, observa l’armurier.

– Horrible !… balbutia Gamain.

– Infâme ! reprit le numéro 1.

– Infâme ! répéta le numéro 2.

– Par bonheur, dit l’armurier, j’étais la, moi, pour vous donner du contrepoison.

– Oui, par bonheur, murmura Gamain.

– Mais, comme une premiere dose ne suffit pas pour un pareil empoisonnement, continua l’inconnu, tenez, prenez encore cela.

Et, dans un demi-verre d’eau, il versa cinq ou six gouttes de la liqueur contenue dans le flacon, et qui n’était autre chose que de l’ammoniaque dissoute.

Puis il approcha le verre des levres de Gamain.

– Ah ! ah ! balbutia celui-ci, c’est a boire par la bouche ; j’aime mieux cela que par le nez.

Et il avala avidement le contenu du verre.

Mais a peine eut-il ingurgité la liqueur diabolique, qu’il ouvrit les yeux outre mesure, et s’écria entre deux éternuements :

– Ah ! brigand ! que m’as-tu donné la ? Pouah ! pouah !

– Mon cher, répondit l’inconnu, je vous ai donné une liqueur qui vous sauve tout bonnement la vie.

– Ah ! dit Gamain, si elle me sauve la vie, vous avez eu raison de me la donner ; mais, si vous appelez cela une liqueur, vous avez tort.

Et il éternua de nouveau, fronçant la bouche et écarquillant les yeux comme le masque de la tragédie antique.

L’inconnu profita de ce moment de pantomime pour aller fermer, non la fenetre, mais les contrevents.

Ce n’était pas sans profit, au reste, que Gamain venait d’ouvrir les yeux une deuxieme ou troisieme fois. Pendant ce mouvement, si convulsif qu’il fut, le maître serrurier avait regardé autour de lui, et, avec ce sentiment de profonde reconnaissance qu’ont les ivrognes pour les murs d’un cabaret, il avait reconnu ceux-ci comme lui étant des plus familiers.

En effet, dans les fréquents voyages que son état l’obligeait de faire a Paris, il était rare que Gamain ne fît pas une halte au cabaret du pont de Sevres. Cette halte, a un certain point de vue, pouvait meme etre regardée comme nécessaire, le cabaret en question marquant a peu pres la moitié du chemin.

Cette reconnaissance produisit son effet : elle rendit, d’abord, une grande confiance au maître serrurier, en lui prouvant qu’il était en pays ami.

– Eh ! eh ! fit-il, bon ! j’ai déja fait la moitié de la route, a ce qu’il paraît.

– Oui, grâce a moi, dit l’armurier.

– Comment, grâce a vous ? balbutia Gamain portant ses regards des objets inanimés aux objets vivants ; grâce a vous ! Qui est-ce, vous ?

– Mon cher monsieur Gamain, dit l’inconnu, voila une question qui me prouve que vous avez la mémoire courte.

Gamain regarda son interlocuteur avec plus d’attention encore que la premiere fois.

– Attendez donc, attendez donc, dit-il ; il me semble, en effet, que je vous ai déja vu, vous.

– Ah ! vraiment ? C’est bien heureux !

– Oui, oui, oui ; mais quand cela et ou cela ? Voila la chose.

– Ou cela ? En regardant autour de vous, peut-etre les objets qui frapperont vos yeux aideront-ils un peu vos souvenirs… Quand cela ? C’est autre chose ; peut-etre serons-nous obligés de vous administrer une nouvelle dose de contrepoison pour que vous puissiez le dire.

– Non, merci, dit Gamain en étendant le bras, j’en ai assez, de votre contrepoison. Et, puisque je suis a peu pres sauvé, je m’en tiendrai la… Ou je vous ai vu… ou je vous ai vu ?… Eh bien, c’est ici.

– A la bonne heure !

– Quand je vous ai vu ? Attendez donc, c’est le jour ou je revenais de faire a Paris de l’ouvrage… secrete… Il paraît que décidément, ajouta Gamain en riant, j’ai l’entreprise de ces ouvrages-la.

– Tres bien. Et, maintenant, qui suis-je ?

– Qui vous etes ? Vous etes un homme qui m’a payé a boire, par conséquent un brave homme ; touchez la !

– Avec d’autant plus de plaisir, dit l’inconnu, que, de maître serrurier a maître armurier, il n’y a que la main.

– Ah ! bon, bon, bon, je me souviens maintenant. Oui, c’était le 6 octobre, le jour ou le roi revenait a Paris ; nous avons meme un peu parlé de lui, ce jour-la.

– Et j’ai trouvé votre conversation des plus intéressantes, maître Gamain ; ce qui fait que, désirant en jouir encore, puisque la mémoire vous revient, je vous demanderai, si toutefois ce n’est pas une indiscrétion, ce que vous faisiez, il y a une heure, étendu tout de votre long en travers de la route, et a vingt pas d’une voiture de roulage qui allait vous couper en deux si je n’étais intervenu. Avez-vous des chagrins, maître Gamain, et aviez-vous pris la fatale résolution de vous suicider ?

– Me suicider, moi ? Ma foi, non. Ce que je faisais la, au milieu du chemin, couché sur le pavé ?… Etes-vous bien sur que j’étais la ?

– Parbleu ! regardez-vous.

Gamain jeta un coup d’oil sur lui-meme.

– Oh ! oh ! fit-il, Mme Gamain va un peu crier, elle qui me disait hier : « Ne mets donc pas ton habit neuf ; mets donc ta vieille veste ; c’est assez bon pour aller aux Tuileries. »

– Comment ! pour aller aux Tuileries ? dit l’inconnu. Vous veniez des Tuileries, quand je vous ai rencontré ?

Gamain se gratta la tete, cherchant a rappeler ses souvenirs encore tout bouleversés.

– Oui, oui, c’est cela, dit-il ; certainement que je venais des Tuileries. Pourquoi pas ? Ce n’est pas un mystere que j’ai été maître serrurier de M. Veto.

– Comment, M. Veto ? Qui donc appelez-vous M. Veto ?

– Ah ! bon ! Vous ne savez pas que c’est le roi qu’on appelle comme cela ? Eh bien, mais d’ou venez vous donc ? de la Chine ?

– Que voulez-vous ! moi, je fais mon état, et je ne m’occupe pas de politique.

– Vous etes bien heureux ; moi, je m’en occupe malheureusement, ou plutôt on me force de m’en occuper ; c’est ce qui me perdra.

Et Gamain leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

– Bah ! dit l’inconnu, est-ce que vous avez été appelé a Paris pour faire quelque ouvrage dans le genre de celui que vous veniez d’y faire la premiere fois que je vous ai vu ?

– Justement, si ce n’est qu’alors je ne savais pas ou j’allais, et j’avais les yeux bandés, tandis que, cette fois-ci, je savais ou j’allais, et j’avais les yeux ouverts.

– De sorte que vous n’avez pas eu de peine a reconnaître les Tuileries ?

– Les Tuileries ! fit Gamain répétant ; qui vous a dit que j’étais allé aux Tuileries ?

– Mais vous, tout a l’heure, pardieu ! Comment saurais-je, moi, que vous sortez des Tuileries, si vous ne me l’aviez pas dit ?

– C’est vrai, dit Gamain se parlant a lui-meme ; comment saurait-il cela, au fait, si je ne le lui avais pas dit ?

Puis, revenant a l’inconnu :

– J’ai peut-etre eu tort de vous le dire ; mais, ma foi, tant pis ! Vous n’etes pas tout le monde, vous. Eh bien, oui, puisque je vous l’ai dit, je ne m’en dédis pas, j’ai été aux Tuileries.

– Et, reprit l’inconnu, vous avez travaillé avec le roi, qui vous a donné les vingt-cinq louis que vous avez dans votre poche.

– Hein ! fit Gamain ; en effet, j’avais vingt-cinq louis dans ma poche.

– Et vous les avez toujours, mon ami.

Gamain plongea vivement sa main dans les profondeurs de son gousset, et en tira une poignée d’or melée a de la menue monnaie d’argent et a quelques gros sous.

– Attendez donc, attendez donc, dit-il ; cinq, six, sept… bon ! et moi qui avais oublié cela… douze, treize, quatorze… c’est que vingt-cinq louis, c’est une somme… dix-sept, dix-huit, dix-neuf… une somme qui, par le temps qui court, ne se trouve pas sous le pied d’un cheval… vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq ! Ah ! continua Gamain en respirant avec plus de liberté, Dieu merci, le compte y est.

– Quand je vous le disais, vous pouviez bien vous en rapporter a moi, ce me semble.

– A vous ? Et comment saviez-vous que j’avais vingt-cinq louis sur moi ?

– Mon cher monsieur Gamain, j’ai déja eu l’honneur de vous dire que je vous avais rencontré couché au beau travers de la grande route, a vingt pas d’une voiture de roulage qui allait vous couper en deux. J’ai crié au voiturier d’arreter ; j’ai appelé un fiacre qui passait ; j’ai détaché une des lanternes de sa voiture, et, en vous regardant a la lueur de cette lanterne, j’ai aperçu deux ou trois louis d’or qui roulaient sur le pavé. Comme ces louis étaient a portée de votre poche, je présumai qu’ils venaient d’en sortir. J’y introduisis les doigts, et, a une vingtaine d’autres louis que contenait votre poche, je reconnus que je ne me trompais pas ; mais, alors, le cocher secoua la tete et dit : « Non, monsieur, non. – Comment, non ? – Non, je ne prends pas cet homme-la. – Et pourquoi ne le prends-tu pas ? – Parce qu’il est trop riche pour son habit… Vingt-cinq louis en or dans la poche d’un gilet de velours de coton, ça sent la potence d’une lieue, monsieur ! – Comment ! dis-je, vous croyez avoir affaire a un voleur ? » Il paraît que le mot vous frappa : « Voleur, dites-vous, voleur, moi ? – Sans doute, voleur, vous, reprit le cocher de fiacre ; si vous n’étiez pas un voleur, comment auriez-vous vingt-cinq louis dans votre poche ? – J’ai vingt-cinq louis dans ma poche, parce que mon éleve, le roi de France, me les a donnés, » répondîtes-vous. En effet, a ces paroles, je crus vous reconnaître ; j’approchai la lanterne de votre visage : « Eh ! m’écriai-je, tout s’explique ! C’est M. Gamain, maître serrurier a Versailles. Il vient de travailler avec le roi, et le roi lui a donné vingt-cinq louis pour sa peine. Allons ! j’en réponds. » Du moment ou je répondais de vous, le cocher ne fit plus de difficulté. Je réintégrai dans votre poche les louis qui s’en étaient échappés ; on vous coucha proprement dans la voiture ; je montai sur le siege ; nous vous descendîmes dans ce cabaret, et vous voila, ne vous plaignant, Dieu merci, de rien, que de l’abandon de votre apprenti.

– Moi, j’ai parlé de mon apprenti ? moi, je me suis plaint de son abandon ? s’écria Gamain de plus en plus étonné.

– Allons, bon ! voila qu’il ne se rappelle plus ce qu’il vient de dire.

– Moi ?

– Comment ! vous n’avez pas dit la, a l’instant meme : « C’est la faute de ce drôle de… » Je ne me rappelle plus le nom que vous avez dit…

– Louis Lecomte.

– C’est cela… Comment ! vous n’avez pas dit a l’instant meme : « C’est la faute de ce drôle de Louis Lecomte, qui avait promis de revenir avec moi a Versailles, et qui, au moment de partir, m’a brulé la politesse ? »

– Le fait est que j’ai bien pu dire tout cela, puisque c’est la vérité.

– Eh bien, alors, puisque c’est la vérité, pourquoi niez-vous ? Savez-vous qu’avec un autre que moi, toutes ces cachotteries-la, dans le temps ou nous vivons, ce serait dangereux, mon cher ?

– Oui, mais avec vous…, dit Gamain câlinant l’inconnu.

– Avec moi ! qu’est-ce que ça veut dire ?

– Ça veut dire avec un ami.

– Ah ! oui, vous lui marquez grande confiance a votre ami. Vous lui dites oui et puis vous lui dites non ; vous lui dites : « C’est vrai, » et puis : « Ca n’est pas vrai. » C’est comme, l’autre fois, ici, parole d’honneur ! vous m’avez conté une histoire… il fallait etre de Pézenas pour y croire un seul instant !

– Quelle histoire ?

– L’histoire de la porte secrete que vous avez été ferrer chez ce grand seigneur dont vous n’avez seulement pas pu me dire l’adresse.

– Eh bien, vous me croirez si vous voulez, cette fois-ci, il était encore question d’une porte.

– Chez le roi ?

– Chez le roi. Seulement, au lieu d’une porte d’escalier, c’était une porte d’armoire.

– Et vous me ferez entendre que le roi, qui se mele de serrurerie, aura été vous chercher pour lui ferrer une porte ? Allons donc !

– C’est pourtant comme cela. Ah ! le pauvre homme ! Il est vrai qu’il se croyait assez fort pour se passer de moi. Il avait commencé sa serrure dare-dare. « A quoi bon Gamain ? Pour quoi faire Gamain ? Est-ce qu’on a besoin de Gamain ? » Oui, mais on s’emberlificote dans les barbes, et il faut en revenir a ce pauvre Gamain !

– Alors, il vous a envoyé chercher par quelque valet de chambre de confiance : par Hue, par Durey ou par Weber ?

– Eh bien, justement voila ce qui vous trompe. Il avait pris, pour l’aider, un compagnon qui en savait encore moins que lui ; de sorte qu’un beau matin, le compagnon est venu a Versailles, et m’a dit : « Voila, pere Gamain : nous avons voulu faire une serrure, le roi et moi, et bonsoir ! la sacrée serrure ne marche pas ! – Que voulez-vous que j’y fasse ? ai-je répondu. – Que vous veniez la mettre en état, parbleu ! » Et, comme je lui disais : « Ce n’est pas vrai, vous ne venez pas de la part du roi ; vous voulez m’attirer dans quelque piege, » il m’a dit : « Bon ! A preuve que le roi m’a chargé de vous remettre vingt-cinq louis, afin que vous ne doutiez pas. – Vingt-cinq louis ! ai-je dit ; ou sont-ils ? – Les voici. » Et il me les a donnés.

– Alors, ce sont les vingt-cinq louis que vous avez sur vous ? demanda l’armurier.

– Non ; ceux-la, c’en est d’autres. Les vingt-cinq premiers, ça n’était qu’un acompte.

– Peste ! cinquante louis pour retoucher une serrure ! Il y a du micmac la dessous, maître Gamain.

– C’est aussi ce que je me dis ; d’autant plus, voyez-vous, que le compagnon…

– Eh bien, le compagnon ?

– Eh bien, ca m’a l’air d’un faux compagnon. J’aurais du le questionner, lui demander des détails sur son tour de France, et comment s’appelle la mere a tous.

– Cependant, vous n’etes pas homme a vous tromper, quand vous voyez un apprenti a l’ouvrage.

– Je ne dis pas… Celui-ci maniait assez bien la lime et le ciseau. Je l’ai vu couper a chaud une barre de fer d’un seul coup, et percer un oillet avec une queue de rat, comme il eut fait avec une vrille dans une latte. Mais, voyez- vous, il y avait dans tout cela plus de théorie que de pratique : il n’avait pas plutôt fini son ouvrage, qu’il se lavait les mains, et il ne se lavait pas plutôt les mains, qu’elles devenaient blanches. Est-ce que ça blanchit comme ça, des vraies mains de serrurier ? Ah bien, bon ! j’aurais beau laver les miennes, moi !…

Et Gamain montra avec orgueil ses mains noires et calleuses, qui, en effet, semblaient défier toutes les pâtes d’amande et tous les savons de la terre.

– Mais, enfin, reprit l’inconnu ramenant le serrurier au fait qui lui paraissait le plus intéressant, arrivés chez le roi, qu’avez-vous fait ?

– Il paraît d’abord que nous y étions attendus. On nous a fait entrer dans la forge : la, le roi m’a donné une serrure pas mal commencée, ma foi ! mais il restait embrouillé dans les barbes. Une serrure a trois barbes, voyez-vous, il n’y a pas beaucoup de serruriers capables de faire cela, et des rois a plus forte raison, comme vous comprenez bien. Je l’ai regardée ; j’ai vu le joint ; j’ai dit : « C’est bon : laissez-moi seul une heure, et, dans une heure, ça marchera sur des roulettes. » Alors, le roi m’a répondu : « Va, Gamain, mon ami, tu es chez toi ; voila les limes, voila les étaux : travaille, mon garçon, travaille ; nous, nous allons préparer l’armoire. » Sur quoi, il est sorti avec ce diable de compagnon.

– Par le grand escalier ? demanda négligemment l’armurier.

– Non ; par le petit escalier secret qui donne dans son cabinet de travail. Moi, quand j’ai eu fini, je me suis dit : « L’armoire est une frime ; ils sont enfermés ensemble a manigancer quelque complot. Je vais descendre tout doucement ; j’ouvrirai la porte du cabinet, vlan ! et je verrai un peu ce qu’ils font. »

– Et que faisaient-ils ? demanda l’inconnu.

– Ah bien, oui ! ils écoutaient probablement. Moi, je n’ai pas le pas d’un danseur, vous comprenez ! J’avais beau me faire le plus léger possible, l’escalier craquait sous mes pieds : ils m’ont entendu ; ils ont fait comme s’ils venaient au-devant de moi, et, au moment ou j’allais mettre la main sur le bouton de la porte, crac ! la porte s’est ouverte. Qui est-ce qui a été enfoncé ? Gamain.

– De sorte que vous ne savez rien ?

– Attendez donc ! « Ah ! ah ! Gamain, a dit le roi, c’est toi ? Oui, sire, ai-je répondu ; j’ai fini. – Et, nous aussi, nous avons fini ; a-t-il dit ; viens, je vais te donner, maintenant, une autre besogne. » Et il m’a fait traverser rapidement le cabinet, mais pas si rapidement, cependant, que je n’aie vu, étendue tout au long sur une table, une grande carte que je crois une carte de France, attendu qu’elle avait trois fleurs de lis a un de ses coins.

– Et vous n’avez rien remarqué de particulier a cette carte de France ?

– Si fait : trois longues files d’épingles qui partaient du centre, et qui, en se côtoyant a quelque distance les unes des autres, s’avançaient vers l’extrémité : on aurait dit des soldats marchant a la frontiere par trois routes différentes.

– En vérité, mon cher Gamain, dit l’inconnu jouant l’admiration, vous etes d’une perspicacité a laquelle rien n’échappe… Et vous croyez qu’au lieu de s’occuper de leur armoire, le roi et votre compagnon venaient de s’occuper de cette carte ?

– J’en suis sur, dit Gamain.

– Vous ne pouvez pas etre sur de cela.

– Si fait.

– Comment ?

– C’est bien simple : les épingles avaient des tetes en cire – les unes en cire noire, les autres en cire bleue, les autres en cire rouge –, eh bien, le roi tenait a la main et se nettoyait les dents, sans y faire attention, avec une épingle a tete rouge.

 

– Ah ! Gamain, mon ami, dit l’inconnu, si je découvre quelque nouveau systeme d’armurerie, je ne vous ferai pas entrer dans mon cabinet, ne fut-ce que pour le traverser, je vous en réponds ! ou je vous banderai les yeux, comme le jour ou l’on vous a conduit chez le grand seigneur en question ; et encore, malgré vos yeux bandés, vous etes-vous aperçu que le perron avait dix marches, et que la maison donnait sur le boulevard.

– Attendez donc ! dit Gamain enchanté des éloges qu’il recevait, vous n’etes pas au bout ; il y avait réellement une armoire !

– Ah ! ah ! Et ou cela ?

– Ah ! oui, ou cela ? devinez un peu !… Creusée dans la muraille, mon cher ami !

– Dans quelle muraille ?

– Dans la muraille du corridor intérieur qui communique de l’alcôve du roi a la chambre du dauphin.

– Savez-vous que c’est tres curieux, ce que vous me dites la ?… Et cette armoire était comme cela tout ouverte ?

– Je vous en souhaite !… C’est-a-dire que j’avais beau regarder de tous mes yeux, je ne voyais rien et je disais : « Eh bien, cette armoire, ou est-elle donc ? » Alors, le roi jeta un coup d’oil autour de lui, et me dit : « Gamain, j’ai toujours eu confiance en toi : aussi je n’ai pas voulu qu’un autre que toi connut mon secret ; tiens ! » Et, en disant ces mots, tandis que l’apprenti nous éclairait – car le jour ne pénetre pas dans ce corridor –, le roi leva un panneau de la boiserie, et j’aperçus un trou rond, ayant deux pieds de diametre a peu pres a son ouverture. Puis, comme il voyait mon étonnement : « Mon ami, dit-il en clignant de l’oil a notre compagnon, tu vois bien ce trou ? Je l’ai fait pour y cacher de l’argent ; ce jeune homme m’a aidé pendant les quatre ou cinq jours qu’il a passés au château. Maintenant, il faut appliquer la serrure a cette porte de fer, laquelle doit clore de maniere a ce que le panneau reprenne sa place, et la dissimule comme il dissimulait le trou… As-tu besoin d’un aide ? ce jeune homme t’aidera ; peux-tu te passer de lui ? alors, je l’emploierai ailleurs, mais toujours pour mon service. – Oh ! répondis-je, vous savez bien que, quand je puis faire une besogne tout seul, je ne demande pas d’aide. Il y a ici quatre heures d’ouvrage pour un bon ouvrier, et moi, je suis maître, ce qui veut dire que, dans trois heures, tout sera fini. Allez donc a vos affaires, jeune homme, et, vous, aux vôtres, sire ; et, si vous avez quelque chose a cacher la, revenez dans trois heures. » Il faut croire, comme le disait le roi, qu’il avait pour notre compagnon de l’emploi ailleurs, car je ne l’ai pas revu ; le roi seul, au bout de trois heures, est venu me demander : « Eh bien, Gamain, ou en sommes-nous ? – N, i, ni, c’est fini, sire, lui ai-je répondu. » Et je lui ai fait voir la porte, qui marchait que c’était un plaisir, sans jeter le plus petit cri, et la serrure, qui jouait comme un automate de M. Vaucanson. « Bon ! m’a-t-il dit ; alors, Gamain, tu vas m’aider a compter l’argent que je veux cacher la-dedans. » Et il a fait apporter quatre sacs de doubles louis par le valet de chambre, et il m’a dit : « Comptons. » Alors, j’en ai compté pour un million et lui pour un million ; apres quoi, comme il en restait vingt-cinq de mécompte : « Tiens, Gamain, a-t-il dit, ces vingt-cinq louis-la, c’est pour ta peine ; » comme si ce n’était pas une honte de faire compter un million de louis a un pauvre homme qui a cinq enfants, et de lui en donner vingt-cinq en récompense !… Hein, qu’en dites-vous ?

L’inconnu fit un mouvement des levres.

– Le fait est que c’est mesquin, dit-il.

– Attendez donc, ce n’est pas le tout. Je prends les vingt-cinq louis, je les mets dans ma poche et je dis : « Merci bien, sire ! mais, avec tout cela, je n’ai ni bu ni mangé depuis le matin et je creve de soif, moi ! » Je n’avais pas achevé, que la reine entre par une porte masquée, de sorte que, tout d’un coup, comme cela, sans dire gare, elle se trouve devant moi : elle tenait a la main une assiette sur laquelle il y avait un verre de vin et une brioche. « Mon cher Gamain, me dit-elle, vous avez soif, buvez ce verre de vin ; vous avez faim, mangez cette brioche. – Ah ! je lui dis en la saluant, madame la reine, il ne fallait pas vous déranger pour moi, ce n’était pas la peine. » Dites donc, que pensez-vous de cela ? un verre de vin a un homme qui dit qu’il a soif, et une brioche a un homme qui dit qu’il a faim !… Qu’est- ce qu’elle veut qu’on fasse de ça, la reine ?… On voit bien que ça n’a jamais eu faim et jamais eu soif !… Un verre de vin !… si cela ne fait pas pitié !…

– Alors, vous l’avez refusé ?

– J’aurais mieux fait de le refuser… non, je l’ai bu. Quant a la brioche, je l’ai entortillée dans mon mouchoir, et je me suis dit : « Ce qui n’est pas bon pour le pere est bon pour les enfants ! » Puis j’ai remercié Sa Majesté, comme cela en valait la peine, et je me suis mis en route en jurant qu’ils ne m’y reprendraient plus, aux Tuileries !…

– Et pourquoi dites-vous que vous eussiez mieux fait de refuser le vin ?

– Parce qu’il faut qu’ils aient mis du poison dedans ! A peine ai-je eu dépassé le pont Tournant, que j’ai été pris d’une soif… mais d’une soif !… c’est au point qu’ayant la riviere a ma gauche et les marchands de vin a ma droite, j’ai hésité un instant si je n’irais pas a la riviere… Ah ! c’est la que j’ai vu la mauvaise qualité du vin qu’ils m’avaient donné : plus je buvais, plus j’avais soif ! Ça a duré comme cela jusqu’a ce que j’aie perdu connaissance. Aussi ils peuvent etre tranquilles ; si jamais je suis appelé en témoignage contre eux, je dirai qu’ils m’ont donné vingt-cinq louis pour m’avoir fait travailler quatre heures et compter un million, et que, de peur que je ne dénonce l’endroit ou ils cachent leur trésor, ils m’ont empoisonné comme un chien.

– Et moi, mon cher Gamain, dit en se levant l’armurier, qui savait sans doute tout ce qu’il voulait savoir, j’appuierai votre témoignage, en disant que c’est moi qui vous ai donné le contrepoison grâce auquel vous avez été rappelé a la vie.

– Aussi, dit Gamain en prenant les mains de l’inconnu, entre nous deux, désormais, c’est a la vie, a la mort !

Et, refusant avec une sobriété toute spartiate le verre de vin que, pour la troisieme ou quatrieme fois, lui présentait cet ami inconnu auquel il venait de jurer une tendresse éternelle, Gamain, sur lequel l’ammoniaque avait fait son double effet en le dégrisant instantanément et en le dégoutant pour vingt-quatre heures du vin, Gamain reprit la route de Versailles, ou il arriva sain et sauf a deux heures du matin, avec les vingt-cinq louis du roi dans la poche de sa veste, et la brioche de la reine dans la poche de son habit.

Resté derriere lui dans le cabaret, le faux armurier avait tiré de son gousset des tablettes d’écaille incrustées d’or, et y avait crayonné cette double note :

Derriere l’alcôve du roi, dans le corridor noir, conduisant a la chambre du dauphin – armoire de fer.

S’assurer si ce Louis Lecomte, garçon serrurier, ne serait pas tout simplement le comte Louis, fils du marquis de Bouillé, arrivé de Metz depuis onze jours.


Chapitre 3 La machine de M. Guillotin

Le surlendemain, grâce aux ramifications étranges que Cagliostro possédait dans toutes les classes de la société, et jusque dans le service du roi, il savait que le comte Louis de Bouillé était arrivé a Paris le 15 ou le 16 novembre ; avait été découvert par M. de La Fayette, son cousin, le 18 ; avait été présenté par lui au roi le meme jour ; s’était offert comme compagnon serrurier a Gamain le 22 ; était resté chez lui trois jours ; le quatrieme jour était parti avec lui de Versailles pour Paris ; avait été introduit sans difficulté pres du roi ; était rentré dans le logement qu’il occupait pres de son ami Achille du Chastelet, avait immédiatement changé de costume, et, le meme soir, était reparti en poste pour Metz.

D’un autre côté, le lendemain de la conférence nocturne qui avait eu lieu dans le cimetiere Saint-Jean entre lui et M. de Beausire, il avait vu l’ancien exempt accourir tout effaré a Bellevue chez le banquier Zannone. En rentrant du jeu a sept heures du matin, apres avoir perdu jusqu’a son dernier louis, malgré la martingale infaillible de M. Law, maître Beausire avait trouvé la maison parfaitement vide, mademoiselle Oliva et le jeune Toussaint avaient disparu.

Alors, il était revenu dans la mémoire de Beausire que le comte de Cagliostro avait refusé de sortir avec lui, déclarant qu’il avait quelque chose de confidentiel a dire a mademoiselle Oliva. C’était une voie ouverte au soupçon : mademoiselle Oliva avait été enlevée par le comte de Cagliostro ; en bon limier, M. de Beausire avait mis le nez sur cette voie et l’avait suivie jusqu’a Bellevue ; la, il s’était nommé, et aussitôt avait été introduit pres du baron Zannone ou du comte de Cagliostro, comme il plaira au lecteur d’appeler, pour le moment, sinon le personnage principal, tout au moins la cheville ouvriere du drame que nous avons entrepris de raconter.

Introduit dans le salon que nous connaissons pour y avoir vu entrer, au commencement de cette histoire, le Dr Gilbert et le marquis de Favras, et se trouvant en face du comte, Beausire hésita ; le comte lui paraissait un si grand seigneur, qu’il n’osait pas meme lui réclamer sa maîtresse.

Mais, comme s’il eut pu lire au plus profond du cour de l’ancien exempt :

– Monsieur de Beausire, lui dit Cagliostro, j’ai remarqué une chose, c’est que vous n’avez au monde que deux passions réelles : le jeu et mademoiselle Oliva.

– Ah ! monsieur le comte, s’écria Beausire, vous savez donc ce qui m’amene ?

– Parfaitement. Vous venez me redemander mademoiselle Oliva ; elle est chez moi.

– Comment ! elle est chez M. le comte ?

– Oui, dans mon logis de la rue Saint-Claude ; elle y a retrouvé son ancien appartement, et, si vous etes bien sage, si je suis content de vous, si vous me donnez des nouvelles qui m’intéressent ou qui m’amusent, eh bien, ces jours-la, monsieur de Beausire, nous vous mettrons vingt-cinq louis dans votre poche pour aller faire le gentilhomme au Palais-Royal, et un bel habit sur le dos pour aller faire l’amoureux rue Saint-Claude.

Beausire avait eu bonne envie d’élever la voix et de réclamer mademoiselle Oliva ; mais Cagliostro avait dit deux mots de cette malheureuse affaire de l’ambassade de Portugal, qui était toujours suspendue sur la tete de l’ancien exempt comme l’épée de Damocles, et Beausire s’était tu.

Alors, sur le doute manifesté par lui que mademoiselle Oliva fut a l’hôtel de la rue Saint-Claude, M. le comte avait ordonné d’atteler, était revenu avec Beausire a l’hôtel du boulevard, l’avait introduit dans le sanctum sanctorum, et, la, en déplaçant un tableau, il lui avait fait voir, par une ouverture habilement ménagée, mademoiselle Oliva, mise comme une reine, lisant dans une grande causeuse un de ces mauvais livres si communs a cette époque, et qui faisaient, quand elle avait le bonheur d’en rencontrer, la joie de l’ancienne femme de chambre de Mlle de Taverney, tandis que M. Toussaint son fils, vetu, comme un fils de roi, d’un chapeau blanc a la Henri IV retroussé avec des plumes, et d’un pantalon-matelot bleu de ciel retenu par une ceinture tricolore frangée d’or, jouait avec de magnifiques joujoux.

Alors, Beausire avait senti se dilater son cour d’amant et de pere ; il avait promis tout ce qu’avait voulu le comte, et le comte, fidele a sa parole, avait permis, les jours ou M. de Beausire apportait quelque intéressante nouvelle, qu’apres en avoir reçu, en or, le paiement de sa main, il allât en chercher le prix en amour, dans les bras de Mlle Oliva.

Tout avait donc marché selon les désirs du comte, et nous dirons presque selon ceux de Beausire, quand, vers la fin du mois de décembre, a une heure fort indue pour cette époque de l’année, c’est-a-dire a six heures du matin, le docteur Gilbert, déja a l’ouvrage depuis une heure et demie, entendit frapper trois coups a sa porte, et reconnut, a la maniere dont ils étaient espacés, que celui qui s’annonçait ainsi était un frere en maçonnerie.

En conséquence, il alla ouvrir.

Le comte de Cagliostro, le sourire sur les levres, était debout de l’autre côté de la porte.

Gilbert ne se retrouvait jamais en face de cet homme mystérieux sans un certain tressaillement.

– Ah ! dit-il, comte, c’est vous ?

Puis, faisant un effort sur lui-meme, et lui tendant la main :

– Soyez le bienvenu, a quelque heure que vous veniez, et quelle que soit la cause qui vous amene.

– La cause qui m’amene, mon cher Gilbert, dit le comte, est le désir de vous faire assister a une expérience philanthropique dont j’ai déja eu l’honneur de vous parler.

Gilbert chercha a se rappeler, mais inutilement, de quelle expérience le comte l’avait entretenu.

– Je ne me souviens pas, dit-il.

– Venez toujours, mon cher Gilbert, je ne vous dérange pas pour rien, soyez tranquille… D’ailleurs, ou je vous conduis, vous rencontrerez des personnes de connaissance.

– Cher comte, dit Gilbert, partout ou vous voulez bien me conduire, je vais pour vous d’abord ; le lieu ou je vais et les personnes que j’y rencontre ne sont plus que choses secondaires.

– Alors, venez, car nous n’avons pas de temps a perdre.

Gilbert était tout habillé, il n’eut que sa plume a quitter et son chapeau a prendre.

Ces deux opérations accomplies :

– Comte, dit-il, je suis a vos ordres.

– Partons, répondit simplement le comte.

Et il marcha devant : Gilbert le suivit.

Une voiture attendait en bas ; les deux hommes y monterent.

La voiture partit rapidement, sans que le comte eut besoin de donner aucun ordre ; il était évident que le cocher savait d’avance ou l’on allait.

Au bout d’un quart d’heure de marche, pendant lequel Gilbert remarqua qu’on traversait tout Paris et qu’on franchissait la barriere, on s’arreta dans une grande cour carrée, sur laquelle s’ouvraient deux étages de petites fenetres grillées.

Derriere la voiture, la porte qui lui avait donné passage s’était refermée.

En mettant pied a terre, Gilbert s’aperçut qu’il était dans la cour d’une prison, et, en examinant cette cour, il reconnut que c’était celle de Bicetre.

Le lieu de la scene, déja fort triste par son aspect naturel, était rendu plus triste encore par le jour douteux qui semblait comme a regret descendre dans cette cour.

Il était six heures et un quart du matin a peu pres ; heure de malaise l’hiver, car c’est l’heure ou le froid est sensible aux plus vigoureuses organisations.

Une petite pluie fine comme un crepe tombait diagonalement et rayait les murailles grises.

Au milieu de la cour, cinq ou six ouvriers charpentiers sous la conduite d’un maître, et sous la direction d’un petit homme vetu de noir qui se donnait a lui seul plus de mouvement que tout le monde, dressaient une machine d’une forme inconnue et étrange.

 

A la vue des deux étrangers, le petit homme noir leva la tete.

Gilbert tressaillit ; il venait de reconnaître le docteur Guillotin, qu’il avait rencontré chez Marat. Cette machine était, en grand, la meme qu’il avait vue en petit dans la cave du rédacteur du journal L’Ami du peuple.

De son côté, le petit homme reconnut Cagliostro et Gilbert.

L’arrivée de ces deux personnages lui parut assez importante pour qu’il quittât un instant la direction de son travail, et vînt a eux.

Cependant, ce ne fut pas sans recommander au maître charpentier la plus grande attention dans la besogne dont il s’occupait.

– La, la, maître Guidon… c’est bien, dit-il ; achevez la plate-forme ; la plate-forme, c’est la base de l’édifice ; puis, la plate-forme achevée, vous dresserez les deux poteaux, en remarquant bien les reperes, afin qu’ils ne soient ni trop éloignés ni trop proches. D’ailleurs, je suis la, je ne vous perds pas de vue.

Puis, s’approchant de Cagliostro et de Gilbert, qui lui épargnerent la moitié du chemin :

– Bonjour, baron, dit-il ; c’est bien aimable a vous d’arriver le premier et de nous amener le docteur. Docteur, vous vous rappelez que je vous avais invité chez Marat a venir voir mon expérience ; seulement, j’avais oublié de vous demander votre adresse… Vous allez voir quelque chose de curieux, la machine la plus philanthropique qui ait jamais été inventée.

Puis, tout a coup, se retournant vers cette machine, objet de ses plus cheres préoccupations :

– Eh bien, eh bien, Guidon, que faites-vous ? dit-il. Vous mettez le devant derriere.

Et, s’élançant par l’escalier que deux aides venaient d’appliquer a l’un des carrés, il se trouva en un instant sur la plate-forme, ou sa présence eut pour effet de corriger en quelques secondes l’erreur que venaient de commettre les ouvriers, encore mal au courant des secrets de cette machine nouvelle.

– La, la, dit le docteur Guillotin voyant avec satisfaction que, maintenant qu’il les dirigeait, les choses allaient toutes seules ; la, il ne s’agit plus que d’introduire le couperet dans la rainure… Guidon, Guidon, s’écria-t-il tout a coup, comme frappé d’effroi, eh bien, mais pourquoi donc la rainure n’est elle pas garnie de cuivre ?

– Ah ! docteur, voila : j’ai pensé que du bon bois de chene bien graissé, cela valait du cuivre, répondit le maître charpentier.

– Oui, c’est cela, dit le docteur d’un air dédaigneux, des économies… des économies ! quand il s’agit du progres de la science et du bien de l’humanité ! Guidon, si notre expérience manque aujourd’hui, je vous en rends responsable. Messieurs, je vous prends a témoin, continua le docteur s’adressant a Cagliostro et a Gilbert, je vous prends a témoin que j’avais demandé les rainures en cuivre, que je proteste contre l’absence du cuivre ; donc, si maintenant le couperet s’arrete en route ou glisse mal, ce n’est plus ma faute, je m’en lave les mains.

Et le docteur, a dix-huit cents ans de distance, fit, sur la plate-forme de la machine, le meme geste que Pilate avait fait sur la terrasse de son palais.

Cependant, malgré toutes ces petites contrariétés, la machine s’élevait, et, en s’élevant, prenait une certaine tournure homicide qui réjouissait son inventeur, mais qui faisait frissonner le docteur Gilbert.

Quant a Cagliostro, il demeurait impassible ; depuis la mort de Lorenza, on eut dit que cet homme était devenu de marbre.

Voici la forme que prenait la machine.

D’abord, un premier plancher auquel on arrivait par une sorte d’escalier de meunier.

Ce plancher, en maniere d’échafaud, offrait une plate-forme de quinze pieds de large par toutes ses faces ; sur cette plate-forme, vers les deux tiers de sa longueur, en face de l’escalier, s’élevaient deux poteaux paralleles hauts de dix a douze pieds.

Ces deux poteaux étaient ornés de la fameuse rainure pour laquelle maître Guidon avait économisé le cuivre, économie qui venait, comme on l’a vu, de faire jeter les hauts cris au philanthrope docteur Guillotin.

Dans cette rainure glissait, au moyen d’un ressort qui, en s’ouvrant, lui laissait toute liberté de se précipiter, avec la force de son propre poids centuplée par un poids étranger, une espece de couperet en forme de croissant.

Une petite ouverture était pratiquée entre les deux poteaux : les deux battants de cette ouverture au travers de laquelle un homme pouvait passer la tete, se rejoignaient, de façon a lui prendre le cou comme avec un collier.

Une bascule composée d’une planche de la longueur d’un homme de taille ordinaire jouait a un moment donné, et, en jouant, se présentait d’elle-meme a la hauteur de cette fenetre.

Tout cela, comme on le voit, était du plus grand ingénieux.

Pendant que les charpentiers, maître Guidon et le docteur, mettaient la derniere main a l’érection de leur machine, pendant que Cagliostro et Gilbert discutaient sur le plus ou moins de nouveauté de l’instrument – dont le comte contestait l’invention au docteur Guillotin, trouvant des analogues dans la mannaya italienne, et surtout dans cette doloire de Toulouse, avec laquelle fut exécuté le maréchal de Montmorency –, de nouveaux spectateurs convoqués sans doute pour assister aussi a l’expérience avaient peuplé la cour.

C’était, d’abord, un vieillard de notre connaissance, et qui a joué un rôle actif dans le milieu de cette longue histoire ; atteint de la maladie dont il devait mourir bientôt, il s’était, sur les instances de son confrere Guillotin, arraché a sa chambre, et était venu, malgré l’heure et le mauvais temps, dans l’intention de voir fonctionner la machine.

Gilbert le reconnut, et s’avança respectueusement a sa rencontre.

Il était accompagné de M. Giraud, architecte de la ville de Paris, qui devait aux fonctions qu’il remplissait la faveur d’une invitation particuliere.

Le second groupe, qui n’avait salué personne, et qui de personne n’avait été salué, se composait de quatre hommes vetus tous quatre fort simplement.

A peine entrés, ces quatre hommes avaient gagné l’angle de la cour le plus éloigné de celui ou étaient Gilbert et Cagliostro et se tenaient la dans cet angle, humblement, parlant bas, et, malgré la pluie, ayant le chapeau a la main.

Celui qui paraissait le chef parmi ces quatre hommes, ou tout au moins celui que les trois autres écoutaient avec déférence lorsqu’il prononçait quelques paroles a voix basse, était un homme de cinquante a cinquante-deux ans, dont la taille était haute, le sourire bienveillant, la physionomie ouverte.

Cet homme s’appelait Charles-Louis Sanson ; il était né le 15 février 1738 ; il avait vu écarteler Damiens par son pere, et il avait aidé celui-ci lorsqu’il avait eu l’honneur de trancher la tete a M. de Lally-Tollendal.

On le nommait communément Monsieur de Paris.

Les trois autres hommes étaient son fils, qui devait avoir l’honneur de l’aider a décapiter Louis XVI, et ses deux aides.

La présence de Monsieur de Paris, de son fils, et de ses deux aides, donnait une terrible éloquence a la machine de M. Guillotin, en prouvant que l’expérience qu’il allait faire était tentée, sinon avec la garantie, du moins avec l’approbation du gouvernement.

Pour le moment, Monsieur de Paris semblait fort triste : si la machine dont il était appelé a voir l’essai était adoptée, tout le côté pittoresque de sa physionomie se trouvait retranché ; l’exécuteur n’apparaissait plus a la foule comme l’ange exterminateur armé du glaive flamboyant ; le bourreau n’était plus qu’une espece de concierge tirant le cordon a la mort.

Aussi, la était la véritable opposition.

Comme la pluie continuait de tomber plus fine peut-etre mais a coup sur plus serrée, le docteur Guillotin, qui craignait sans doute que le mauvais temps ne lui enlevât quelqu’un de ses spectateurs, s’adressa au groupe le plus important, c’est-a-dire a celui qui se composait de Cagliostro, de Gilbert, du docteur Louis et de l’architecte Giraud, et, comme un directeur qui sent que le public s’impatiente :

– Messieurs, dit-il, nous n’attendons plus qu’une seule personne, M. le docteur Cabanis. M. le docteur Cabanis arrive, l’on commencera.

Il achevait a peine ces paroles, qu’une troisieme voiture pénétrait dans la cour, et qu’un homme de trente-huit a quarante ans, au front découvert, a la physionomie intelligente, a l’oil vif et interrogateur, en descendait.

C’était le dernier spectateur attendu, c’était le docteur Cabanis.

Il salua chacun d’une maniere affable, comme doit faire un médecin philosophe, alla tendre la main a Guillotin, qui, du haut de sa plate-forme, lui criait : « Venez donc, docteur, mais venez donc, on n’attend plus que vous ! » Puis il alla se confondre dans le groupe de Gilbert et de Cagliostro.

Pendant ce temps, sa voiture se rangeait pres des deux autres voitures.

Quant au fiacre de Monsieur de Paris, il était humblement resté a la porte.

– Messieurs, dit le docteur Guillotin, comme nous n’attendons plus personne, nous allons commencer.

Et, sur un signe de sa main, une porte s’étant ouverte, on en vit sortir deux hommes vetus d’une espece d’uniforme gris, qui portaient sur leurs épaules un sac sous la toile duquel se dessinait vaguement la forme d’un corps humain.

On voyait, derriere les vitres des fenetres, apparaître les visages pâles des malades, qui, d’un oil effaré, regardaient, sans qu’on eut songé a les y inviter, ce spectacle inattendu et terrible dont ils ne pouvaient comprendre ni les apprets ni le but.