Joseph Balsamo - Tome III (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1848

Joseph Balsamo - Tome III (Les Mémoires d'un médecin) darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka Joseph Balsamo - Tome III (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

Les «Mémoires d'un médecin» est une suite romanesque qui a pour cadre la Révolution Française et qui comprend «Joseph Balsamo», «le Collier de la reine», «Ange Pitou» et la «Comtesse de Charny». Cette grande fresque, tres intéressante sur le plan historique, captivante par son récit, a une grande force inventive et une portée symbolique certaine. «Joseph Balsamo» s'ouvre en 1770 sur un Prologue ésotérique: sur le mont Tonnerre sont réunis les chefs de la franc-maçonnerie universelle. Un inconnu qui se présente comme le nouveau Messie, l'homme-Dieu - «Je suis celui qui est» -, prophétise la Révolution universelle, qui sera lancée par la France, ou il se charge de devenir l'agent de la Providence. Cet inconnu s'appelle Joseph Balsamo, alias Cagliostro. Trois trames vont s'entremeler tout au long du roman : La lutte pour le pouvoir entre le parti de la dauphine, Marie-Antoinette, et celui de la Du Barry. L'amour malheureux de Gilbert, petit paysan ambitieux, pour la belle Andrée de Taverney, et le roman d'apprentissage de Gilbert qui, ayant suivi Andrée a Paris, devient d'abord le jouet de la Du Barry, puis est adopté par son pere spirituel, le philosophe Jean-Jacques Rousseau. Enfin, le drame qui se joue entre Balsamo, Lorenza - médium qui assure, grâce a son don de double vue, la puissance de Balsamo, qui le hait lorsqu'elle est éveillée et l'adore lorsqu'elle est endormie - et Althotas - qui cherche l'élixir de longue vie, pour lequel il lui faut le sang d'une vierge..

Opinie o ebooku Joseph Balsamo - Tome III (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Joseph Balsamo - Tome III (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre 1 - La chasse au sorcier
Chapitre 2 - Le courrier
Chapitre 3 - Évocation
Chapitre 4 - La voix

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 La chasse au sorcier

Une longue file de carrosses encombrait les avenues de la foret de Marly, ou le roi chassait.

C’était ce que l’on appelait une chasse d’apres-midi.

En effet Louis XV, dans les derniers temps de sa vie, ne chassait plus ni a tir ni a courre. Il se contentait de regarder chasser.

Ceux de nos lecteurs qui ont lu Plutarque se rappelleront peut-etre ce cuisinier de Marc-Antoine qui mettait d’heure en heure un sanglier a la broche, afin que, parmi les cinq ou six sangliers qui rôtissaient, il s’en trouvât toujours un cuit a point pour le moment précis ou Marc-Antoine se mettrait a table.

C’est que Marc-Antoine, dans son gouvernement de l’Asie Mineure, avait des affaires a foison : il rendait la justice, et, comme les Ciliciens sont de grands voleurs – le fait est constaté par Juvénal – Marc-Antoine était fort préoccupé. Il avait donc toujours cinq ou six rôtis étagés a la broche, pour le moment ou par hasard ses fonctions de juge lui laisseraient le temps de manger un morceau.

Or, il en était de meme chez Louis XV. Pour les chasses de l’apres-midi, il avait deux ou trois daims lancés a deux ou trois heures différentes, et, selon la disposition ou il était, il choisissait un hallali prompt ou éloigné.

Ce jour-la, Sa Majesté avait déclaré qu’elle chasserait jusqu’a quatre heures. On avait donc choisi un daim lancé depuis midi, et qui promettait d’aller jusque-la.

De son côté, madame du Barry se promettait de suivre le roi aussi fidelement que le roi avait promis de suivre le daim.

Mais les veneurs proposent et le hasard dispose. Une combinaison du hasard changea ce beau projet de madame du Barry.

La comtesse avait trouvé dans le hasard un adversaire presque aussi capricieux qu’elle.

Tandis que, tout en causant politique avec M. de Richelieu, la comtesse courait apres Sa Majesté, laquelle, de son côté, courait apres le daim, et que le duc et elle renvoyaient une portion des saluts qu’ils rencontraient en chemin, ils aperçurent tout a coup, a une cinquantaine de pas de la route, sous un admirable dais de verdure, une pauvre caleche brisée qui tournait piteusement ses deux roues du côté du ciel, tandis que les deux chevaux noirs qui eussent du la traîner rongeaient paisiblement, l’un l’écorce d’un hetre, l’autre la mousse qui s’étendait a ses pieds.

Les chevaux de madame du Barry, magnifique attelage donné par le roi, avaient distancé, comme on dit aujourd’hui, toutes les autres voitures, et étaient arrivés les premiers en vue de cette caleche brisée.

– Tiens ! un malheur, fit tranquillement la comtesse.

– Ma foi, oui, fit le duc de Richelieu avec le meme flegme, car, a la cour, on use peu de sensiblerie ; ma foi, oui, la caleche est en morceaux.

– Est-ce un mort que je vois la-bas sur l’herbe ? demanda la comtesse. Regardez donc, duc.

– Je ne le crois pas, cela remue.

– Est-ce un homme ou une femme ?

– Je ne sais trop. J’y vois fort mal.

– Tiens, cela salue.

– Alors, ce n’est pas un mort.

Et Richelieu a tout hasard leva son tricorne.

– Eh ! mais, comtesse, dit-il, il me semble…

– Et a moi aussi.

– Que c’est Son Éminence le prince Louis.

– Le cardinal de Rohan en personne.

– Que diable fait-il la ? demanda le duc.

– Allons voir, répondit la comtesse. Champagne, a la voiture brisée, allez.

Le cocher de la comtesse quitta aussitôt la route et s’enfonça sous la futaie.

– Ma foi, oui, c’est monseigneur le cardinal, dit Richelieu.

C’était, en effet, Son Éminence qui s’était couchée sur l’herbe, en attendant qu’il passât quelqu’un de connaissance.

En voyant madame du Barry venir a lui, il se leva.

– Mille respects a madame la comtesse, dit-il.

– Comment, cardinal, vous ?

– Moi-meme.

– A pied ?

– Non, assis.

– Seriez-vous blessé ?

– Pas le moins du monde.

– Et par quel hasard en cet état ?

– Ne m’en parlez pas, madame : c’est une brute de cocher, un faquin que j’ai fait venir d’Angleterre, a qui je dis de couper a travers bois pour rejoindre la chasse, et qui tourne si court, qu’il me verse, et, en me versant, il me brise ma meilleure voiture.

– Ne vous plaignez point, cardinal, dit la comtesse ; un cocher français vous eut rompu le cou, ou tout au moins brisé les côtes.

– C’est peut-etre vrai.

– Consolez-vous donc.

– Oh ! j’ai de la philosophie, comtesse ; seulement, je vais etre obligé d’attendre, et c’est mortel.

– Comment, prince, d’attendre ? un Rohan attendrait ?

– Il le faut bien.

– Ma foi, non ; je descendrais plutôt de mon carrosse que de vous laisser la.

– En vérité, madame, vous me rendez honteux.

– Montez, prince, montez.

– Non, merci, madame ; j’attends Soubise, qui est de la chasse, et qui ne peut manquer de passer d’ici a quelques instants.

– Mais s’il a pris une autre route ?

– N’importe.

– Monseigneur, je vous en prie.

– Non, merci.

– Mais pourquoi donc ?

– Je ne veux point vous gener.

– Cardinal, si vous refusez de monter, je fais prendre ma queue par un valet de pied, et je cours dans les bois comme une dryade.

Le cardinal sourit ; et, songeant qu’une plus longue résistance pouvait etre mal interprétée par la comtesse, il se décida a monter dans son carrosse.

Le duc avait déja cédé sa place au fond, et s’était installé sur la banquette de devant.

Le cardinal se mit a marchander les honneurs, mais le duc fut inflexible.

Bientôt, les chevaux de la comtesse eurent regagné le temps perdu.

– Pardon, monseigneur, dit la comtesse au cardinal, mais Votre Éminence s’est donc raccommodée avec la chasse ?

– Comment cela ?

– C’est que je vous vois pour la premiere fois prendre part a cet amusement.

– Non pas, comtesse. Mais j’étais venu a Versailles pour avoir l’honneur de présenter mes hommages a Sa Majesté, quand j’ai appris qu’elle était en chasse ; j’avais a lui parler d’une affaire pressée ; je me suis mis a sa poursuite ; mais, grâce a ce maudit cocher, je manquerai non seulement l’oreille du roi, mais encore mon rendez-vous en ville.

– Voyez-vous, madame, dit le duc en riant, monseigneur vous avoue nettement les choses… ; monseigneur a un rendez-vous.

– Que je manquerai, je le répete, répliqua Éminence

– Est-ce qu’un Rohan, un prince, un cardinal, manque jamais quelque chose ? dit la comtesse.

– Dame ! fit le prince, a moins d’un miracle.

Le duc et la comtesse se regarderent : ce mot leur rappelait un souvenir récent.

– Ma foi ! prince, dit la comtesse, puisque vous parlez de miracle, je vous avouerai franchement une chose, c’est que je suis bien aise de rencontrer un prince de l’Église pour lui demander s’il y croit.

– A quoi, madame ?

– Aux miracles, parbleu ! dit le duc.

– Les Écritures nous en font un article de foi, madame, dit le cardinal essayant de prendre un air croyant.

– Oh ! je ne parle pas des miracles anciens, repartit la comtesse.

– Et de quels miracles parlez-vous donc, madame ?

– Des miracles modernes.

– Ceux-ci, je l’avoue, sont plus rares, dit le cardinal. Cependant…

– Cependant, quoi ?

– Ma foi ! j’ai vu des choses qui, si elles n’étaient pas miraculeuses, étaient au moins fort incroyables.

– Vous avez vu de ces choses-la, prince ?

– Sur mon honneur.

– Mais vous savez bien, madame, dit Richelieu en riant, que Son Éminence passe pour etre en relation avec les esprits, ce qui n’est peut-etre pas fort orthodoxe.

– Non, mais ce qui doit etre fort commode, dit la comtesse.

– Et qu’avez-vous vu, prince ?

– J’ai juré le secret.

– Oh ! oh ! voila qui devient plus grave.

– C’est ainsi, madame.

– Mais, si vous avez promis le secret sur la sorcellerie, peut-etre ne l’avez vous point promis sur le sorcier ?

– Non.

– Eh bien ! prince, il faut vous dire que, le duc et moi, nous sommes sortis pour nous mettre en quete d’un magicien quelconque.

– Vraiment ?

– D’honneur.

– Prenez le mien.

– Je ne demande pas mieux.

– Il est a votre service, comtesse.

– Et au mien aussi, prince ?

– Et au vôtre aussi, duc.

– Comment s’appelle-t-il ?

– Le comte de Fonix.

Madame du Barry et le duc se regarderent tous deux en pâlissant.

– Voila qui est bizarre ! dirent-ils ensemble.

– Est-ce que vous le connaissez ? demanda le prince.

– Non. Et vous le tenez pour sorcier ?

– Plutôt deux fois qu’une.

– Vous lui avez parlé ?

– Sans doute.

– Et vous l’avez trouvé ?…

– Parfait.

– A quelle occasion ?

– Mais…

Le cardinal hésita.

– A l’occasion de ma bonne aventure, que je me suis fait dire par lui.

– Et a-t-il deviné juste ?

– C’est-a-dire qu’il m’a raconté des choses de l’autre monde.

– Il n’a point un autre nom que celui de comte de Fonix ?

– Si fait : je l’ai entendu appeler encore…

– Dites, monseigneur, fit la comtesse avec impatience.

– Joseph Balsamo, madame.

La comtesse joignit les mains en regardant Richelieu. Richelieu se gratta le bout du nez en regardant la comtesse.

– Est-ce bien noir, le diable ? demanda tout a coup madame du Barry.

– Le diable, comtesse ? Mais je ne l’ai pas vu.

– Que lui dites-vous donc la, comtesse ? s’écria Richelieu. Voila, pardieu ! une belle société pour un cardinal.

– Est-ce que l’on vous dit la bonne aventure sans vous montrer le diable ? demanda la comtesse.

– Oh ! certainement, dit le cardinal ; on ne montre le diable qu’aux gens de peu ; pour nous, on s’en passe.

– Enfin, dites ce que vous voudrez, prince, continua madame du Barry ; il y a toujours un peu de diablerie la-dessous.

– Dame ! je le crois.

– Des feux verts, n’est-ce pas ? des spectres, des casseroles infernales qui puent le brulé abominablement ?

– Mais non, mais non ; mon sorcier a d’excellentes manieres ; c’est un fort galant homme, et qui reçoit tres bien, au contraire.

– Est-ce que vous ne vous ferez pas tirer votre horoscope par ce sorcier-la, comtesse ? demanda Richelieu.

– J’en meurs d’envie, je l’avoue.

– Faites, madame.

– Mais ou cela se passe-t-il, demanda madame du Barry espérant que le cardinal allait lui donner l’adresse qu’elle cherchait.

– Dans une belle chambre fort coquettement meublée.

La comtesse avait peine a cacher son impatience.

– Bon ! dit-elle ; mais la maison ?

– Maison décente, quoique d’architecture singuliere.

La comtesse trépignait de dépit d’etre si peu comprise.

Richelieu vint a son secours.

– Mais vous ne voyez donc pas, monseigneur, dit-il, que madame enrage de ne point savoir encore ou demeure votre sorcier ?

– Ou il demeure, avez-vous dit ?

– Oui.

– Ah ! fort bien, répliqua le cardinal. Eh ! ma foi, attendez donc… non… si… non… C’est au Marais, presque au coin du boulevard, rue Saint-François, Saint-Anastase… non. C’est un nom de saint, toujours.

– Mais quel saint, voyons, vous qui devez les connaître tous ?

– Non, ma foi ! au contraire ; je les connais fort peu, dit le cardinal ; mais attendez donc, mon drôle de laquais doit savoir cela, lui.

– Justement, dit le duc, on l’a pris derriere. Arretez, Champagne, arretez.

Et le duc tira le cordon qui correspondait au petit doigt du cocher.

Le cocher arreta court sur leurs jarrets nerveux les chevaux frémissants.

– Olive, dit le cardinal, es-tu la, drôle ?

– Oui, monseigneur.

– Ou donc ai-je été un soir, au Marais, bien loin ?

Le laquais avait parfaitement entendu la conversation, mais il n’eut garde de paraître instruit.

– Au Marais… ? dit-il ayant l’air de chercher.

– Oui, pres du boulevard.

– Quel jour, monseigneur ?

– Un jour que je revenais de Saint-Denis.

– De Saint-Denis ? reprit Olive, pour se faire valoir et se donner un air plus naturel.

– Eh ! oui, de Saint-Denis ; la voiture m’attendit au boulevard, je crois.

– Fort bien, monseigneur, fort bien, dit Olive ; un homme vint meme jeter dans la voiture un paquet fort lourd, je me rappelle maintenant.

– C’est possible, répondit le cardinal ; mais qui te parle de cela, animal ?

– Que désire donc monseigneur ?

– Savoir le nom de la rue.

– Rue Saint-Claude, monseigneur.

– Claude, c’est cela ! s’écria le cardinal. J’eusse parié pour un nom de saint.

– Rue Saint-Claude ! répéta la comtesse en lançant a Richelieu un regard si expressif, que le maréchal, craignant toujours de laisser approfondir ses secrets, surtout lorsqu’il s’agissait de conspiration, interrompit madame du Barry par ces mots :

– Eh ! comtesse, le roi.

– Ou ?

– La-bas.

– Le roi, le roi ! s’écria la comtesse. A gauche, Champagne, a gauche, que Sa Majesté ne nous voie pas.

– Et pourquoi cela, comtesse ? dit le cardinal effaré. Je croyais, au contraire, que vous me conduisiez pres de Sa Majesté.

– Ah ! c’est vrai, vous avez envie de voir le roi, vous.

– Je ne viens que pour cela, madame.

– Eh bien, l’on va vous conduire au roi.

– Mais vous ?

– Nous, nous restons ici.

– Cependant, comtesse…

– Pas de gene, prince, je vous en supplie ; chacun a son affaire. Le roi est la-bas, sous ce bosquet de châtaigniers, vous avez affaire au roi, a merveille. Champagne !

Champagne arreta court.

– Champagne, laissez-nous descendre, et menez Son Éminence au roi.

– Quoi ! seul, comtesse ?

– Vous demandiez l’oreille du roi, monsieur le cardinal.

– C’est vrai.

– Eh bien, vous l’aurez tout entiere.

– Ah ! cette bonté me comble.

Et le prélat baisa galamment la main de madame du Barry.

– Mais vous-meme, ou vous retirez-vous, madame ? demanda-t-il.

– Ici, sous ces glandées.

– Le roi vous cherchera.

– Tant mieux.

– Il sera fort inquiet de ne pas vous voir.

– Et cela le tourmentera, c’est ce que je désire.

– Vous etes adorable, comtesse.

– C’est justement ce que me dit le roi quand je l’ai tourmenté. Champagne, quand vous aurez conduit Son Éminence, vous reviendrez au galop.

– Oui, madame la comtesse.

– Adieu, duc, fit le cardinal.

– Au revoir, monseigneur, répondit le duc.

Et le valet ayant abaissé le marchepied, le duc mit pied a terre avec la comtesse, légere comme une échappée de couvent, tandis que le carrosse voiturait rapidement Son Éminence vers le tertre ou Sa Majesté Tres Chrétienne cherchait, avec ses mauvais yeux, cette méchante comtesse que tout le monde avait vue, excepté lui.

Madame du Barry ne perdit pas de temps. Elle prit le bras du duc, et, l’entraînant dans le taillis :

– Savez-vous, dit-elle, que c’est Dieu qui nous l’a envoyé, ce cher cardinal !

– Pour se débarrasser un instant de lui, je comprends cela, répondit le duc.

– Non, pour nous mettre sur la trace de notre homme.

– Alors nous allons chez lui ?

– Je le crois bien. Seulement…

– Quoi, comtesse ?

– J’ai peur, je l’avoue.

– De qui ?

– Du sorcier, donc. Oh ! je suis fort crédule, moi.

– Diable !

– Et vous, croyez-vous aux sorciers ?

– Dame ! je ne dis pas non, comtesse.

– Mon histoire de la prédiction…

– C’est un fait. Et moi-meme…, dit le vieux maréchal en se frottant l’oreille.

– Eh bien ! vous ?

– Moi-meme, j’ai connu certain sorcier…

– Bah !

– Qui m’a rendu un jour un tres grand service.

– Quel service, duc ?

– Il m’a ressuscité.

– Ressuscité ! vous ?

– Certainement, j’étais mort, rien que cela.

– Contez-moi la chose, duc.

– Cachons-nous, alors.

– Duc, vous etes horriblement poltron.

– Mais non. Je suis prudent, voila tout.

– Sommes-nous bien ici ?

– Je le crois.

– Eh bien, l’histoire, l’histoire.

– Voila. J’étais a Vienne. C’était du temps de mon ambassade. Je reçus le soir, sous un réverbere, un grand coup d’épée tout au travers du corps. C’était une épée de mari, chose malsaine en diable. Je tombai. On me ramassa, j’étais mort.

– Comment, vous étiez mort ?

– Ma foi, oui, ou peut s’en fallait. Passe un sorcier qui demande quel est cet homme que l’on porte en terre. On lui dit que c’est moi. Il fait arreter le brancard, il me verse trois gouttes de je ne sais quoi sur la blessure, trois autres gouttes sur les levres : le sang s’arrete, la respiration revient, les yeux se rouvrent, et je suis guéri.

– C’est un miracle de Dieu, duc.

– Voila justement ce qui m’effraye, c’est qu’au contraire je crois, moi, que c’est un miracle du diable.

– C’est juste, maréchal. Dieu n’aurait pas sauvé un garnement de votre espece : a tout seigneur, tout honneur. Et vit-il, votre sorcier ?

– J’en doute, a moins qu’il n’ait trouvé l’or potable.

– Comme vous, maréchal ? Vous croyez donc a ces contes ?

– Je crois a tout.

– Il était vieux ?

– Mathusalem en personne.

– Et il se nommait ?

– Ah ! d’un nom grec magnifique, Althotas.

– Oh ! que voila un terrible nom, maréchal.

– N’est-ce pas, madame ?

– Duc, voila le carrosse qui revient.

– A merveille.

– Sommes-nous décidés ?

– Ma foi, oui.

– Nous allons a Paris ?

– A Paris.

– Rue Saint-Claude ?

– Si vous le voulez bien… Mais le roi qui attend !…

– C’est ce qui me déciderait, duc, si je n’étais déja décidée. Il m’a tourmentée ; a ton tour de rager, La France !

– Mais on va vous croire enlevée, perdue.

– D’autant mieux qu’on m’a vue avec vous, maréchal.

– Tenez, comtesse, je vais etre franc a mon tour : j’ai peur.

– De quoi ?

– J’ai peur que vous ne racontiez cela a quelqu’un, et que l’on ne se moque de moi.

– Alors on se moquera de nous deux, puisque j’y vais avec vous.

– Au fait, comtesse, vous me décidez. D’ailleurs, si vous me trahissez, je dis…

– Que dites-vous ?

– Je dis que vous etes venue avec moi, en tete a tete.

– On ne vous croira pas, duc.

– Eh ! eh ! comtesse si Sa Majesté n’était pas la…

– Champagne ! Champagne ! ici, derriere ce buisson, qu’on ne nous voie pas. Germain, la portiere. C’est cela. Maintenant, a Paris, rue Saint-Claude, au Marais, et brulons le pavé.


Chapitre 2 Le courrier

Il était six heures du soir.

Dans cette chambre de la rue Saint-Claude, ou nous avons déja introduit nos lecteurs, Balsamo était assis pres de Lorenza éveillée, et essayait par la persuasion d’adoucir cet esprit rebelle a toutes les prieres.

Mais la jeune femme le regardait de travers, comme Didon regardait Énée pret a partir, ne parlait que pour faire des reproches, et n’étendait la main que pour repousser.

Elle se plaignait d’etre prisonniere, d’etre esclave, et de ne plus respirer, de ne plus voir le soleil. Elle enviait le sort des plus pauvres créatures, des oiseaux, des fleurs. Elle appelait Balsamo son tyran.

Puis, passant du reproche a la colere, elle mettait en lambeaux les riches étoffes que son mari lui avait données pour égayer par des semblants de coquetterie la solitude qu’il lui imposait.

De son côté, Balsamo lui parlait avec douceur et la regardait avec amour. On voyait que cette faible et irritable créature prenait une énorme place dans son cour, sinon dans sa vie.

– Lorenza, lui disait-il, mon enfant chéri, pourquoi montrer cet esprit d’hostilité et de résistance ? pourquoi ne pas vivre avec moi, qui vous aime au dela de toute expression, comme une compagne douce et dévouée ? Alors vous n’auriez plus rien a désirer ; alors vous seriez libre de vous épanouir au soleil comme ces fleurs dont vous parliez tout a l’heure, d’étendre vos ailes comme ces oiseaux dont vous enviez le sort ; alors nous irions tous deux partout ensemble ; alors vous reverriez non seulement ce soleil qui vous charme tant, mais encore les soleils factices des hommes, ces assemblées ou vont les femmes de ce pays ; vous seriez heureuse selon vos gouts, en me rendant heureux a ma maniere. Pourquoi ne voulez-vous pas de ce bonheur, Lorenza, qui, avec votre beauté, votre richesse, rendrait tant de femmes jalouses ?

– Parce que vous me faites horreur, répondit la fiere jeune femme.

Balsamo attacha sur Lorenza un regard empreint a la fois de colere et de pitié.

– Vivez donc ainsi que vous vous condamnez a vivre, dit-il, et, puisque vous etes si fiere, ne vous plaignez pas.

– Je ne me plaindrais pas non plus si vous me laissiez seule, je ne me plaindrais pas si vous ne vouliez point me forcer a vous parler. Restez hors de ma présence, ou, quand vous viendrez dans ma prison, ne me dites rien, et je ferai comme ces pauvres oiseaux du Sud que l’on tient en cage : ils meurent, mais ils ne chantent pas.

Balsamo fit un effort sur lui-meme.

– Allons, Lorenza, dit-il, de la douceur, de la résignation ; lisez donc une fois dans mon cour, dans ce cour qui vous aime au-dessus de tout chose. Voulez-vous des livres ?

– Non.

– Pourquoi cela ? Des livres vous distrairont.

– Je veux prendre un tel ennui, que j’en meure.

Balsamo sourit ou plutôt essaya de sourire.

– Vous etes folle, dit-il, vous savez bien que vous ne mourrez pas, tant que je serai la pour vous soigner et vous guérir si vous tombez malade.

– Oh ! s’écria Lorenza, vous ne me guérirez pas le jour ou vous me trouverez étranglée aux barreaux de ma fenetre avec cette écharpe.

Balsamo frissonna.

– Le jour, continua-t-elle exaspérée, ou j’aurai ouvert ce couteau et ou je me le serai plongé dans le cour.

Balsamo, pâle et couvert d’une sueur glacée, regarda Lorenza, et, d’une voix menaçante :

– Non, dit-il, Lorenza, vous avez raison, ce jour-la, je ne vous guérirai point, je vous ressusciterai.

Lorenza poussa un cri d’effroi. elle ne connaissait pas de bornes au pouvoir de Balsamo ; elle crut a sa menace.

Balsamo était sauvé.

Tandis qu’elle s’abîmait dans cette nouvelle cause de son désespoir, qu’elle n’avait pas prévue, et que sa raison vacillante se voyait enfermée dans un cercle infranchissable de tortures, la sonnette d’appel agitée par Fritz retentit a l’oreille de Balsamo.

Elle tinta trois fois rapidement et a coups égaux.

– Un courrier, dit-il.

Puis, apres un court intervalle, un autre coup retentit.

– Et pressé, dit-il.

– Ah ! fit Lorenza, vous allez donc me quitter !

Il prit la main froide de la jeune femme.

– Encore une fois, dit-il, et la derniere, vivons en bonne intelligence, vivons fraternellement, Lorenza ; puisque la destinée nous a liés l’un a l’autre, faisons-nous de la destinée une amie et non un bourreau.

Lorenza ne répondit rien. Son oil fixe et morne semblait chercher dans l’infini une pensée qui lui échappait éternellement, et qu’elle ne trouvait plus peut-etre pour l’avoir trop poursuivie, comme il arrive a ceux dont la vue a trop ardemment sollicité la lumiere apres avoir vécu dans les ténebres et que le soleil a aveuglés.

Balsamo lui prit la main et la lui baisa sans qu’elle donnât signe d’existence.

Puis il fit un pas vers la cheminée.

A l’instant meme, Lorenza sortit de sa torpeur et fixa avidement ses yeux sur lui.

– Oui, murmura-t-il, tu veux savoir par ou je sors, pour sortir un jour apres moi, pour fuir comme tu m’en as menacé ; et voila pourquoi tu te réveilles, voila pourquoi tu me suis du regard.

Et, passant sa main sur son front, comme s’il s’imposait a lui-meme une contrainte pénible, il étendit cette meme main vers la jeune femme, et d’un ton impératif, en lui lançant son regard et son geste comme un trait vers la poitrine et les yeux :

– Dormez, dit-il.

Cette parole était a peine prononcée, que Lorenza plia comme une fleur sur sa tige ; sa tete, vacillante un instant, s’inclina et alla s’appuyer sur le coussin du sofa. Ses mains, d’une blancheur mate, glisserent a ses côtés, en effleurant sa robe soyeuse.

Balsamo s’approcha, la voyant si belle, et appuya ses levres sur ce beau front.

Alors toute la physionomie de Lorenza s’éclaircit, comme si un souffle sorti des levres de l’Amour meme avait écarté de son front le nuage qui le couvrait ; sa bouche s’entrouvrit frémissante, ses yeux nagerent dans de voluptueuses larmes, et elle soupira comme durent soupirer ces anges qui, aux premiers jours de la création, se prirent d’amour pour les enfants des hommes.

Balsamo la regarda un instant, comme un homme qui ne peut s’arracher a sa contemplation ; puis, comme le timbre retentissait de nouveau, il s’élança vers la cheminée, poussa un ressort, et disparut derriere les fleurs.

Fritz l’attendait au salon avec un homme vetu d’une veste de coureur et chaussé de bottes épaisses armées de longs éperons.

La physionomie vulgaire de cet homme annonçait un homme du peuple, son oil seul recélait une parcelle de feu sacré qu’on eut dit lui avoir été communiquée par une intelligence supérieure a la sienne.

Sa main gauche était appuyée sur un fouet court et noueux, tandis que sa main droite figurait des signes que Balsamo, apres un court examen, reconnut, et auxquels, muet lui-meme, il répondit en effleurant son front du doigt indicateur.

La main du postillon monta aussitôt a sa poitrine, ou elle traça un nouveau caractere qu’un indifférent n’eut pas reconnu, tant il ressemblait au geste que l’on fait pour attacher un bouton.

A ce dernier signe, le maître répondit par l’exhibition d’une bague qu’il portait au doigt.

Devant ce symbole redoutable, l’envoyé plia un genou.

– D’ou viens-tu ? dit Balsamo.

– De Rouen, maître.

– Que fais-tu ?

– Je suis courrier au service de madame de Grammont.

– Qui t’a placé chez elle ?

– La volonté du grand Cophte.

– Quel ordre as-tu reçu en entrant a son service ?

– De n’avoir pas de secrets pour le maître.

– Ou vas-tu ?

– A Versailles.

– Qu’y portes-tu ?

– Une lettre.

– A qui ?

– Au ministre.

– Donne.

Le courrier tendit a Balsamo une lettre qu’il venait de tirer d’un sac de cuir attaché derriere son dos.

– Dois-je attendre ? demanda-t-il.

– Oui.

– J’attends.

– Fritz !

L’Allemand parut.

– Cache Sébastien dans l’office.

– Oui, maître.

– Il sait mon nom ! murmura l’adepte avec une superstitieuse frayeur.

– Il sait tout, lui répliqua Fritz en l’entraînant. Balsamo resta seul : il regarda le cachet bien pur et bien profond de cette lettre, que le coup d’oil suppliant du courrier semblait lui avoir recommandé de respecter le plus possible.

Puis, lent et pensif, il remonta vers la chambre de Lorenza et ouvrit la porte de communication.

Lorenza dormait toujours, mais fatiguée, mais énervée par l’inaction. Il lui prit la main qu’elle serra convulsivement, et il appliqua sur son cour la lettre du courrier, toute cachetée qu’elle était.

– Voyez-vous ? lui dit-il.

– Oui, je vois, répondit Lorenza.

– Quel est l’objet que je tiens a la main ?

– Une lettre.

– Pouvez-vous la lire ?

– Je le puis.

– Lisez-la donc, alors.

Alors Lorenza, les yeux fermés, la poitrine haletante, récita mot a mot les lignes suivantes, que Balsamo écrivait sous sa dictée a mesure qu’elle parlait :

« Cher frere,

« Comme je l’avais prévu, mon exil me sera au moins bon a quelque chose. J’ai quitté ce matin le président de Rouen ; il est a nous, mais timide. Je l’ai pressé en votre nom. Il se décide enfin, et les remontrances de sa compagnie seront avant huit jours a Versailles.

« Je pars immédiatement pour Rennes, afin d’activer un peu Caradeuc et La Chalotais, qui s’endorment.

« Notre agent de Caudebec se trouvait a Rouen. Je l’ai vu. L’Angleterre ne s’arretera pas en chemin ; elle prépare une verte notification au cabinet de Versailles.

« X… m’a demandé s’il fallait la produire. J’ai autorisé.

« Vous recevrez les derniers pamphlets de Thévenot, de Morande et de Delille contre la du Barry. Ce sont des pétards qui feraient sauter une ville.

« Une mauvaise rumeur m’était venue : il y avait de la disgrâce dans l’air. Mais vous ne m’avez pas encore écrit, et j’en ris. Cependant, ne me laissez pas dans le doute et répondez-moi courrier par courrier.

« Votre message me trouvera a Caen, ou j’ai quelques-uns de nos messieurs a pratiquer.

« Adieu, je vous embrasse.

« Duchesse de Grammont. »

Lorenza s’arreta apres cette lecture.

– Vous ne voyez rien autre chose ? demanda Balsamo.

– Je ne vois rien.

– Pas de post-scriptum ?

– Non.

Balsamo, dont le front s’était déridé a mesure qu’elle lisait, reprit a Lorenza la lettre de la duchesse.

– Piece curieuse, dit-il, que l’on me payerait bien cher. Oh ! comment écrit-on de pareilles choses ! s’écria-t-il. Oui, ce sont les femmes qui perdent toujours les hommes supérieurs. Ce Choiseul n’a pu etre renversé par une armée d’ennemis, par un monde d’intrigues, et voila que le souffle d’une femme l’écrase en le caressant. Oui, nous périssons tous par la trahison ou la faiblesse des femmes… Si nous avons un cour, et dans ce cour une fibre sensible, nous sommes perdus.

Et, en disant ces mots, Balsamo regardait avec une tendresse inexprimable Lorenza palpitante sous ce regard.

– Est-ce vrai, lui dit-il, ce que je pense ?

– Non, non, ce n’est pas vrai, répliqua-t-elle ardemment. Tu vois bien que je t’aime trop, moi, pour te nuire comme toutes ces femmes sans raison et sans cour.

Balsamo se laissa enlacer par les bras de son enchanteresse.

Tout a coup un double tintement de la sonnette de Fritz résonna deux fois.

– Deux visites, dit Balsamo.

Un violent coup de sonnette acheva la phrase télégraphique de Fritz.

Et, se dégageant des bras de Lorenza, Balsamo sortit de la chambre, laissant la jeune femme toujours endormie.

Il rencontra le courrier sur son chemin : celui-ci attendait les ordres du maître.

– Voila la lettre, dit-il.

– Qu’en faut-il faire ?

– La remettre a son adresse.

– C’est tout ?

– C’est tout.

L’adepte regarda l’enveloppe et le cachet, et, les voyant aussi intacts qu’il les avait apportés, manifesta sa joie et disparut dans les ténebres.

– Quel malheur de ne pas garder un pareil autographe ! dit Balsamo, et quel malheur surtout de ne pas pouvoir le faire passer par des mains sures entre les mains du roi !

Fritz apparut alors devant lui.

– Qui est la ? demanda-t-il.

– Une femme et un homme.

– Sont-ils déja venus ici ?

– Non.

– Les connais-tu ?

– Non.

– La femme est-elle jeune ?

– Jeune et jolie.

– L’homme ?

– Soixante a soixante-cinq ans.

– Ou sont-ils ?

– Au salon.

Balsamo entra.


Chapitre 3 Évocation

La comtesse avait completement caché son visage sous une mante ; comme elle avait eu le temps de passer a l’hôtel de famille, son costume était celui d’une petite bourgeoise.

Elle était venue en fiacre avec le maréchal qui, plus timide, s’était habillé de gris, comme un valet supérieur de bonne maison.

– Monsieur le comte, dit madame du Barry, me reconnaissez-vous ?

– Parfaitement, madame la comtesse.

Richelieu restait en arriere.

– Veuillez vous asseoir, madame, et vous aussi, monsieur.

– Monsieur est mon intendant, dit la comtesse.

– Vous faites erreur, madame, répliqua Balsamo en s’inclinant ; monsieur est M. le duc de Richelieu, que je reconnais a merveille, et qui serait bien ingrat s’il ne me reconnaissait pas.

– Comment cela ? demanda le duc tout déferré, comme disait Tallemant des Réaux.

– Monsieur le duc, on doit un peu de reconnaissance a ceux qui nous ont sauvé la vie, je pense.

– Ah ! ah ! duc, dit la comtesse en riant ; entendez-vous, duc ?

– Eh ! vous m’avez sauvé la vie, a moi, monsieur le comte ? fit Richelieu étonné.

– Oui, monseigneur, a Vienne, en 1725, lors de votre ambassade.

– En 1725 ! mais vous n’étiez pas né, mon cher monsieur.

Balsamo sourit.

– Il me semble que si, monsieur le duc, dit-il, puisque je vous ai rencontré mourant, ou plutôt mort sur une litiere ; vous veniez de recevoir un coup d’épée au beau travers de la poitrine, a telles enseignes que je vous ai versé sur la plaie trois gouttes de mon élixir… La, tenez, a l’endroit ou vous chiffonnez votre point d’Alençon, un peu riche pour un intendant.

– Mais, interrompit le maréchal, vous avez trente a trente-cinq ans a peine, monsieur le comte.

– Allons donc, duc ! s’écria la comtesse en riant aux éclats, vous voila devant le sorcier. Y croyez-vous ?

– Je suis stupéfait, comtesse. Mais alors, continua le duc s’adressant de nouveau a Balsamo… Mais alors, vous vous appelez…

– Oh ! nous autres sorciers, monsieur le duc, vous le savez, nous changeons de nom a toutes les générations… et, en 1725, c’était la mode des noms en us, en os et en as, et il ne m’étonnerait pas quand, a cette époque, il m’aurait pris la fantaisie de troquer mon nom contre quelque nom grec ou latin… Ceci posé, je suis a vos ordres, madame la comtesse, a vos ordres, monsieur le duc…

– Comte, nous venons vous consulter, le maréchal et moi.

– C’est beaucoup d’honneur que vous me faites, madame, surtout si c’est naturellement que cette idée vous est venue.

– Le plus naturellement du monde, comte ; votre prédiction me court par la tete ; seulement, je doute qu’elle se réalise.

– Ne doutez jamais de ce que dit la science, madame.

– Oh ! oh ! fit Richelieu, c’est que notre couronne est bien aventurée, comte… Il ne s’agit pas ici d’une blessure que l’on guérit avec trois gouttes d’élixir.

– Non, mais d’un ministre que l’on renverse avec trois paroles…, répliqua Balsamo. Eh bien ! ai-je deviné ? Dites, voyons.

– Parfaitement, dit la comtesse toute tremblante. En vérité, duc, que dites vous de tout cela ?

– Oh ! ne vous étonnez pas pour si peu, madame, dit Balsamo, qui voit madame du Barry et Richelieu inquiets doit deviner pourquoi, sans sorcellerie.

– Aussi, ajouta le maréchal, vous adorerai-je, si vous nous indiquez le remede.

– A la maladie qui vous travaille ?

– Oui, nous avons le Choiseul.

– Et vous voudriez bien en etre guéris.

– Oui, grand magicien, justement.

– Monsieur le comte, vous ne nous laisserez pas dans l’embarras, dit la comtesse ; il y va de votre honneur.

– Je suis tout pret a vous servir de mon mieux, madame ; cependant, je voudrais savoir si M. le duc n’avait pas d’avance quelque idée arretée en venant ici.

– Je l’avoue, monsieur le comte… Ma foi, c’est charmant d’avoir un sorcier que l’on peut appeler M. le comte : cela ne vous change pas de vos habitudes.

Balsamo sourit.

– Voyons, reprit-il, soyez franc.

– Sur l’honneur, je ne demande pas mieux, dit le duc.

– Vous aviez quelque consultation a me demander ?

– C’est vrai.

– Ah ! sournois, dit la comtesse ; il ne m’en parlait pas.

– Je ne pouvais dire cela qu’a M. le comte, et dans le creux le plus secret de l’oreille encore, répondit le maréchal.

– Pourquoi, duc ?

– Parce que vous eussiez rougi, comtesse, jusqu’au blanc des yeux.

– Ah ! par curiosité, dites, maréchal ; j’ai du rouge, on n’en verra rien.

– Eh bien, dit Richelieu, voici ce a quoi j’ai pensé. Prenez garde, comtesse, je jette mon bonnet par-dessus les moulins.

– Jetez, duc, je vous le renverrai.

– Oh ! c’est que vous m’allez battre tout a l’heure, si je dis ce que je veux dire.

– Vous n’etes pas accoutumé a etre battu, monsieur le duc, dit Balsamo au vieux maréchal enchanté du compliment.

– Eh bien, donc, reprit-il, voici : n’en déplaise a madame, a Sa Majesté… Comment vais-je dire cela ?

– Qu’il est mortel de lenteurs ! s’écria la comtesse.

– Vous le voulez donc ?

– Oui.

– Absolument ?

– Mais oui, cent fois oui.

– Alors, je me risque. C’est une chose triste a dire, monsieur le comte, mais Sa Majesté n’est plus amusable. Le mot n’est pas de moi, comtesse, il est de madame de Maintenon.

– Il n’y a rien la qui me blesse, duc, dit madame du Barry.

– Tant mieux mille fois, alors je serai a mon aise. Eh bien, il faudrait que M. le comte, qui trouve de si précieux élixirs…

– En trouvât un, dit Balsamo, qui rendît au roi la faculté d’etre amusé.

– Justement.

– Eh ! monsieur le duc, c’est la un enfantillage, l’a b c du métier. Le premier charlatan trouvera un philtre.

– Dont la vertu, continua le duc, sera mise sur le compte du mérite de madame ?

– Duc ! s’écria la comtesse.

– Eh ! je le savais bien, que vous vous fâcheriez ; mais c’est vous qui l’avez voulu.

– Monsieur le duc, répliqua Balsamo, vous avez eu raison : voici madame la comtesse qui rougit. Mais, tout a l’heure nous le disions, il ne s’agit pas de blessure ici, non plus que d’amour. Ce n’est pas avec un philtre que vous débarrasserez la France de M. de Choiseul. En effet, le roi aimât-il madame dix fois plus qu’il ne le fait, et c’est impossible, M. de Choiseul conserverait sur son esprit le prestige et l’influence que madame exerce sur le cour.

– C’est vrai, dit le maréchal. Mais c’était notre seule ressource.

– Vous croyez ?

– Dame ! trouvez-en une autre.

– Oh ! je crois la chose facile.

– Facile, entendez-vous, comtesse ? Ces sorciers ne doutent de rien.

– Pourquoi douter, quand il s’agit tout simplement de prouver au roi que M. de Choiseul le trahit ? –  au point de vue du roi, bien entendu, car M. de Choiseul ne croit pas trahir en faisant ce qu’il fait.

– Et que fait-il ?

– Vous le savez aussi bien que moi, comtesse ; il soutient la révolte du parlement contre l’autorité royale.

– Certainement ; mais il faudrait savoir par quel moyen.

– Par le moyen d’agents qui les encouragent en leur promettant l’impunité.

– Quels sont ces agents ? Voila ce qu’il faudrait savoir.

– Croyez-vous, par exemple, que madame de Grammont soit partie pour autre chose que pour exalter les chauds et étouffer les timides ?

– Certainement qu’elle n’est point partie pour autre chose, s’écria la comtesse.

– Oui ; mais le roi ne voit dans ce départ qu’un simple exil.

– C’est vrai.

– Comment lui prouver qu’il y a dans ce départ autre chose que ce qu’on veut y laisser voir ?

– En accusant madame de Grammont.

– Ah ! s’il ne s’agissait que d’accuser, comte !… dit le maréchal.

– Il s’agit malheureusement de prouver l’accusation, dit la comtesse.

– Et si cette accusation était prouvée, bien prouvée, croyez-vous que M. de Choiseul resterait ministre ?

– Assurément non ! s’écria la comtesse.

– Il ne s’agit donc que de prouver une trahison de M. de Choiseul, poursuivit Balsamo avec assurance, et de la faire surgir claire, précise et palpable aux yeux de Sa Majesté.

Le maréchal se renversa dans son fauteuil en riant aux éclats.

– Il est charmant ! s’écria-t-il ; il ne doute de rien ! Trouver M. de Choiseul en flagrant délit de trahison !… voila tout !… pas davantage !

Balsamo demeura impassible et attendit que l’acces d’hilarité du maréchal fut bien passé.

– Voyons, dit alors Balsamo, parlons sérieusement et récapitulons.

– Soit.

– M. de Choiseul n’est-il pas soupçonné de soutenir la rébellion du parlement ?

– C’est convenu ; mais la preuve ?

– M. de Choiseul ne passe-t-il pas, continua Balsamo, pour ménager une guerre avec l’Angleterre, afin de se conserver un rôle d’homme indispensable ?

– On le croit ; mais la preuve ?…

– Enfin, M. de Choiseul n’est-il pas l’ennemi déclaré de madame la comtesse que voici et ne cherche-t-il pas par tous les moyens possibles a la renverser du trône que je lui ai promis ?

– Ah ! pour cela, c’est bien vrai, dit la comtesse ; mais encore faudrait-il le prouver… Oh ! si je le pouvais !

– Que faut-il pour cela ? Une misere.

Le maréchal se mit a souffler sur ses ongles.

– Oui, une misere, dit-il ironiquement.

– Une lettre confidentielle, par exemple, dit Balsamo.

– Voila tout… peu de chose.

– Une lettre de madame de Grammont, n’est-ce pas, monsieur le maréchal ? continua le comte.

– Sorcier, mon bon sorcier, trouvez-en donc une ! s’écria madame du Barry. Voila cinq ans que j’y tâche, moi ; j’y ai dépensé cent mille livres par an, et je ne l’ai jamais pu.

– Parce que vous ne vous etes pas adressée a moi, madame, dit Balsamo.

– Comment cela ? fit la comtesse.

– Sans doute, si vous vous fussiez adressée a moi…

– Eh bien ?

– Je vous eusse tirée d’embarras.

– Vous ?

– Oui, moi.

– Comte, est-il trop tard ?

Le comte sourit.

– Jamais.

– Oh ! mon cher comte…, dit madame du Barry en joignant les mains.

– Donc, vous voulez une lettre ?

– Oui.

– De madame de Grammont ?

– Si c’est possible.

– Qui compromette M. de Choiseul sur les trois points que j’ai dits.

– C’est-a-dire que je donnerais… un de mes yeux pour l’avoir.

– Oh ! comtesse, ce serait trop cher ; d’autant plus que cette lettre…

– Cette lettre ?

– Je vous la donnerai pour rien, moi.

Et Balsamo tira de sa poche un papier plié en quatre.

– Qu’est cela ? demanda la comtesse dévorant le papier des yeux.

– Oui, qu’est cela ? interrogea le duc.

– La lettre que vous désirez.

Et le comte, au milieu du plus profond silence, lut aux deux auditeurs émerveillés la lettre que nos lecteurs connaissent déja.

Au fur et a mesure qu’il lisait, la comtesse ouvrait de grands yeux et commençait a perdre contenance.

– C’est une calomnie, diable ! prenons garde ! murmura Richelieu, quand Balsamo eut achevé.

– C’est, monsieur le duc, la copie, pure, simple et littérale, d’une lettre de madame la duchesse de Grammont, qu’un courrier expédié ce matin de Rouen est en train de porter a M. le duc de Choiseul, a Versailles.

– Oh ! mon Dieu ! s’écria le maréchal, dites-vous vrai, monsieur Balsamo ?

– Je dis toujours vrai, monsieur le maréchal.

– La duchesse aurait écrit une semblable lettre ?

– Oui, monsieur le maréchal.

– Elle aurait eu cette imprudence ?

– C’est incroyable, je l’avoue ; mais cela est.

Le vieux duc regarda la comtesse, qui n’avait plus la force d’articuler un seul mot.

– Eh bien, dit-elle enfin, je suis comme le duc, j’ai peine a croire, pardonnez-moi, monsieur le comte, que madame de Grammont, une femme de tete, ait compromis toute sa position et celle de son frere par une lettre de cette force… D’ailleurs… pour connaître une semblable lettre, il faut l’avoir lue.

– Et puis, se hâta de dire le maréchal, si M. le comte avait lu cette lettre, il l’aurait gardée : c’est un trésor précieux.

Balsamo secoua doucement la tete.

– Oh ! monsieur, dit-il, ce moyen est bon pour ceux qui décachetent les lettres afin de connaître des secrets… et non pour ceux qui, comme moi, lisent a travers les enveloppes… Fi donc !… Quel intéret, d’ailleurs, aurais-je, moi, a perdre M. de Choiseul et madame de Grammont ? Vous venez me consulter… en amis, je suppose ; je vous réponds de meme. Vous désirez que je vous rende un service, je vous le rends. Vous ne venez pas, j’imagine, me proposer le prix de ma consultation comme aux devineurs du quai de la Ferraille ?

– Oh ! comte, fit madame du Barry.

– Eh bien, je vous donne un conseil et vous ne me paraissez pas le comprendre. Vous m’annoncez le désir de renverser M. de Choiseul, et vous en cherchez les moyens ; je vous en cite un, vous l’approuvez ; je vous le mets en main, vous n’y croyez pas !

– C’est que… c’est que… comte, écoutez donc…

– La lettre existe, vous dis-je, puisque j’en ai la copie.

– Mais enfin, qui vous a averti, monsieur le comte ? s’écria Richelieu.

– Ah ! voila le grand mot… qui m’a averti ? En une minute, vous voulez en savoir aussi long que moi, le travailleur, le savant, l’adepte, qui ai vécu trois mille sept cents ans.

– Oh ! oh ! dit Richelieu avec découragement, vous allez me gâter la bonne opinion que j’avais de vous, comte.

– Je ne vous prie pas de me croire, monsieur le duc, et ce n’est pas moi qui ai été vous chercher a la chasse du roi.

– Duc, il a raison, dit la comtesse. Monsieur de Balsamo, je vous en supplie, pas d’impatience.

– Jamais celui qui a le temps ne s’impatiente, madame.

– Soyez assez bon… joignez cette faveur a toutes celles que vous m’avez faites, pour me dire comment vous avez la révélation de pareils secrets ?

– Je n’hésiterai pas, madame, dit Balsamo aussi lentement que s’il cherchait mot a mot sa réponse ; cette révélation m’est faite par une voix.

– Par une voix ! s’écrierent ensemble le duc et la comtesse ; une voix qui vous dit tout ?

– Tout ce que je désire savoir, oui.

– C’est une voix qui vous a dit ce que madame de Grammont avait écrit a son frere ?

– Je vous affirme, madame, que c’est une voix qui me l’a dit.

– C’est miraculeux !

– Mais vous n’y croyez pas.

– Eh bien, non, comte, dit le duc ; comment voulez-vous donc que l’on croie a de pareilles choses ?

– Mais y croiriez-vous, si je vous disais ce que fait a cette heure le courrier qui porte la lettre de M. de Choiseul ?

– Dame ! répliqua la comtesse.

– Moi, s’écria le duc, j’y croirais si j’entendais la voix… Mais MM. les nécromanciens ou les magiciens ont ce privilege que, seuls, ils voient et entendent le surnaturel.

Balsamo attacha les yeux sur M. de Richelieu avec une expression singuliere, qui fit passer un frisson dans les veines de la comtesse et détermina, chez le sceptique égoiste qu’on appelait le duc de Richelieu, un léger froid a la nuque et au cour.

– Oui, dit-il apres un long silence, seul je vois et j’entends les objets et les etres surnaturels ; mais quand je me trouve avec des gens de votre rang, de votre esprit, duc, et de votre beauté, comtesse, j’ouvre mes trésors et je partage… Vous plairait-il beaucoup entendre la voix mystérieuse qui m’avertit ?

– Oui, dit le duc en serrant les poings pour ne pas trembler.

– Oui, balbutia la comtesse en tremblant.

– Eh bien, monsieur le duc, eh bien, madame la comtesse, vous allez entendre. Quelle langue voulez-vous qu’elle parle ?

– Le français, s’il vous plaît, dit la comtesse. Je n’en sais pas d’autre, et une autre me ferait trop peur.

– Et vous, monsieur le duc ?

– Comme madame… le français. Je tiens a répéter ce qu’aura dit le diable, et a voir s’il est bien élevé et s’il parle correctement la langue de mon ami M. de Voltaire.

Balsamo, la tete penchée sur sa poitrine, marcha vers la porte qui donnait dans le petit salon, lequel ouvrait, on le sait, sur l’escalier.

– Permettez, dit-il, que je vous enferme, afin de ne pas trop vous exposer.

La comtesse pâlit et se rapprocha du duc, dont elle prit le bras.

Balsamo, touchant presque a la porte de l’escalier, allongea le pas vers le point de la maison ou se trouvait Lorenza, et, en langue arabe, il prononça d’une voix éclatante ces mots, que nous traduirons en langue vulgaire :

– Mon amie !… m’entendez-vous ?… Si vous m’entendez, tirez le cordon de la sonnette et sonnez deux fois.

Balsamo attendit l’effet de ces paroles en regardant le duc et la comtesse, qui ouvraient d’autant plus les oreilles et les yeux qu’ils ne pouvaient comprendre ce que disait le comte.

La sonnette vibra nettement a deux reprises.

La comtesse bondit sur son sofa, le duc s’essuya le front avec son mouchoir.

– Puisque vous m’entendez, poursuivit Balsamo dans le meme idiome, poussez le bouton de marbre qui figure l’oil droit du lion sur la sculpture de la cheminée, la plaque s’ouvrira ; passez par cette plaque, traversez ma chambre, descendez l’escalier, et venez jusque dans la chambre attenante a celle ou je suis.

Un moment apres, un bruit léger comme un souffle insaisissable, comme un vol de fantôme, avertit Balsamo que ses ordres avaient été compris et exécutés.

– Quelle est cette langue ? dit Richelieu jouant l’assurance ; la langue cabalistique ?

– Oui, monsieur le duc, le dialecte usité pour l’évocation.

– Vous avez dit que nous comprendrions ?

– Ce que dirait la voix, oui ; mais non pas ce que je dirais, moi.

– Et le diable est venu ?

– Qui vous a parlé du diable, monsieur le duc ?

– Mais il me semble qu’on n’évoque que le diable.

– Tout ce qui est esprit supérieur, etre surnaturel, peut etre évoqué.

– Et l’esprit supérieur, l’etre surnaturel… ?

Balsamo étendit la main vers la tapisserie qui fermait la porte de la chambre voisine.

– Est en communication directe avec moi, monseigneur.

– J’ai peur, dit la comtesse ; et vous, duc ?

– Ma foi, comtesse, je vous avoue que j’aimerais presque autant etre a Mahon ou a Philippsburg.

– Madame la comtesse, et vous, monsieur le duc, veuillez écouter, puisque vous voulez entendre, dit séverement Balsamo.

Et il se tourna vers la porte.


Chapitre 4 La voix

Il y eut un moment de silence solennel, puis Balsamo demanda en français :

– Etes-vous la ?

– J’y suis, répondit une voix pure et argentine qui, perçant les tentures et les portieres, retentit aux oreilles des assistants plutôt comme un timbre métallique que comme les accents d’une voix humaine.

– Peste ! voila qui devient intéressant, dit le duc ; et tout cela sans flambeaux, sans magie, sans flammes du Bengale.

– C’est effrayant ! murmura la comtesse.

– Faites bien attention a mes interrogations, continua Balsamo.

– J’écoute de tout mon etre.

– Dites-moi d’abord combien de personnes sont avec moi en ce moment ?

– Deux.

– De quel sexe ?

– Un homme et une femme.

– Lisez dans ma pensée le nom de l’homme.

– M. le duc de Richelieu.

– Et celui de la femme ?

– Madame la comtesse du Barry.

– Ah ! ah ! murmura le duc, c’est assez fort ceci !

– C’est-a-dire, murmura la comtesse tremblante, c’est-a-dire que je n’ai rien vu de pareil.

– Bien, fit Balsamo ; maintenant, lisez la premiere phrase de la lettre que je tiens.

La voix obéit.

La comtesse et le duc se regardaient avec un étonnement qui commençait a toucher a l’admiration.

– Cette lettre, que j’ai écrite sous votre dictée, qu’est-elle devenue ?

– Elle court.

– De quel côté ?

– Du côté de l’occident.

– Est-elle loin ?

– Oh ! oui, bien loin, bien loin.

– Qui la porte ?

– Un homme vetu d’une veste verte, coiffé d’un bonnet de peau, chaussé de grandes bottes.

– Est-il a pied ou a cheval ?

– Il est a cheval.

– Quel cheval monte-t-il ?

– Un cheval pie.

– Ou le voyez-vous ?

Il y eut un moment de silence.

– Regardez, dit impérieusement Balsamo.

– Sur une grande route plantée d’arbres.

– Mais sur quelle route ?

– Je ne sais, toutes les routes se ressemblent.

– Quoi ! rien ne vous indique quelle est cette route, pas un poteau, pas une inscription, rien ?

– Attendez, attendez : une voiture passe pres de cet homme a cheval ; elle le croise, venant vers moi.

– Quelle espece de voiture ?

– Une lourde voiture pleine d’abbés et de militaires.

– Une patache, murmura Richelieu.

– Cette voiture ne porte aucune inscription ? demanda Balsamo.

– Si fait, répondit la voix.

– Lisez.

– Sur la voiture, je lis Versailles en lettres jaunes presque effacées.

– Quittez cette voiture, et suivez le courrier.

– Je ne le vois plus.

– Pourquoi ne le voyez-vous plus ?

– Parce que la route tourne.

– Tournez la route et rejoignez-le.

– Oh ! il court de toute la force de son cheval : il regarde a sa montre.

– Que voyez-vous en avant du cheval ?

– Une longue avenue, des bâtiments superbes, une grande ville.

– Suivez toujours.

– Je le suis.

– Eh bien ?

– Le courrier frappe toujours son cheval a coups redoublés ; l’animal est trempé de sueur ; ses fers font sur le pavé un bruit qui fait retourner tous les passants. Ah ! le courrier entre dans une longue rue qui va en descendant. Il tourne a droite. Il ralentit le pas de son cheval. Il s’arrete a la porte d’un vaste hôtel.

– C’est ici qu’il faut le suivre avec attention, entendez-vous ?

La voix poussa un soupir.

– Vous etes fatiguée. Je comprends cela.

– Oh ! brisée.

– Que cette fatigue disparaisse, je le veux.

– Ah !

– Eh bien ?

– Merci.

– Etes-vous fatiguée encore ?

– Non.

– Voyez-vous toujours le courrier ?

– Attendez… Oui, oui, il monte un grand escalier de pierre. Il est précédé par un valet en livrée bleu et or. Il traverse de grands salons pleins de dorures. Il arrive a un cabinet éclairé. Le laquais ouvre la porte et se retire.

– Que voyez-vous ?

– Le courrier salue.

– Qui salue-t-il ?

– Attendez… Il salue un homme assis a un bureau et qui tourne le dos a la porte.

– Comment est habillé cet homme ?

– Oh ! en grande toilette, et comme pour un bal.

– A-t-il quelque décoration ?

– Il porte un grand ruban bleu en sautoir.

– Son visage ?

– Je ne le vois pas… Ah !

– Quoi ?

– Il se retourne.

– Quelle physionomie a-t-il ?

– Le regard vif, des traits irréguliers, de belles dents.

– Quel âge ?

– Cinquante a cinquante-huit ans.

– Le duc ! souffla la comtesse au maréchal, c’est le duc.

Le maréchal fit de la tete un signe qui signifiait : « Oui, c’est lui… mais écoutez. »

– Ensuite ? commanda Balsamo.

– Le courrier remet a l’homme au cordon bleu…

– Vous pouvez dire le duc : c’est un duc.

– Le courrier, reprit la voix obéissante, remet au duc une lettre qu’il tire d’un sac de cuir qu’il portait derriere son dos. Le duc la décachette et la lit avec attention.

– Apres ?

– Il prend une plume, une feuille de papier et écrit.

– Il écrit ! murmura Richelieu. Diable ! si l’on pouvait savoir ce qu’il écrit, ce serait beau, cela.

– Dites-moi ce qu’il écrit, ordonna Balsamo.

– Je ne puis.

– Parce que vous etes trop loin. Entrez dans le cabinet. Y etes-vous ?

– Oui.

– Penchez-vous par-dessus son épaule.

– M’y voici.

– Lisez-vous maintenant ?

– L’écriture est mauvaise, fine, hachée.

– Lisez, je le veux.

La comtesse et Richelieu retinrent leur haleine.

– Lisez, reprit Balsamo d’un ton plus impératif encore.

– « Ma sour », dit la voix en tremblant et en hésitant.

– C’est la réponse, murmurerent ensemble le duc de Richelieu et la comtesse.

– « Ma sour, reprit la voix, rassurez-vous : la crise a eu lieu, c’est vrai ; elle a été rude, c’est vrai encore ; mais elle est passée. J’attends demain avec impatience ; car demain, a mon tour, je compte prendre l’offensive, et tout me porte a espérer un succes décisif. Bien pour le parlement de Rouen, bien pour milord X…, bien pour le pétard.

« Demain, apres mon travail avec le roi, j’ajouterai un post-scriptum a ma lettre, et vous l’enverrai par le meme courrier. »

Balsamo, la main gauche étendue, semblait arracher péniblement chaque parole a la voix, tandis que de la main droite il crayonnait a la hâte ces lignes, qu’a Versailles M. de Choiseul écrivait dans son cabinet.

– C’est tout ? demanda Balsamo.

– C’est tout.

– Que fait le duc maintenant ?

– Il plie en deux le papier sur lequel il vient d’écrire, puis en deux encore, et le met dans un petit portefeuille rouge qu’il tire du côté gauche de son habit.

– Vous entendez ? dit Balsamo a la comtesse plongée dans la stupeur. Et ensuite ?

– Ensuite, il congédie le courrier en lui parlant.

– Que lui dit-il ?

– Je n’ai entendu que la fin de la phrase.

– C’était ?…

– « A une heure, a la grille de Trianon. » Le courrier salue et sort.

– C’est cela, dit Richelieu, il donne rendez-vous au courrier a la sortie du travail, comme il dit dans sa lettre.

Balsamo fit un signe de la main pour commander le silence.

– Maintenant que fait le duc ? demanda-t-il.

– Il se leve. Il tient a la main la lettre qu’on lui a remise. Il va droit a son lit, passe dans la ruelle, pousse un ressort qui ouvre un coffret de fer. Il y jette la lettre et referme le coffret.

– Oh ! s’écrierent a la fois le duc et la comtesse tout pâles : oh ! c’est magique, en vérité.

– Savez-vous tout ce que vous désiriez savoir, madame ? demanda Balsamo.

– Monsieur le comte, dit madame du Barry en s’approchant de lui avec terreur, vous venez de me rendre un service que je payerais de dix ans de ma vie, ou plutôt que je ne pourrai jamais payer. Demandez-moi ce que vous voudrez.

– Oh ! madame, vous savez que nous sommes déja en compte.

– Dites, dites ce que vous désirez.

– Le temps n’est pas venu.

– Eh bien, lorsqu’il sera venu, fut-ce un million…

Balsamo sourit.

– Eh ! comtesse, s’écria le maréchal, ce serait plutôt a vous de demander un million au comte. L’homme qui sait ce qu’il sait, et surtout qui voit ce qu’il voit, ne découvre-t-il pas l’or et les diamants dans les entrailles de la terre, comme il découvre la pensée dans le cour des hommes ?

– Alors, comte, dit la comtesse, je me prosterne dans mon impuissance.

– Non, comtesse, un jour vous vous acquitterez envers moi. Je vous en donnerai l’occasion.

– Comte, dit le duc a Balsamo, je suis subjugué, vaincu, écrasé ! Je crois.

– Comme saint Thomas a cru, n’est-ce pas, monsieur le duc ? Cela ne s’appelle pas croire, cela s’appelle voir.

– Appelez la chose comme vous voudrez ; mais je fais amende honorable, et, quand on me parlera désormais de sorciers, eh bien, je saurai ce que j’ai a dire.

Balsamo sourit.

– Maintenant, madame, dit-il a la comtesse, voulez-vous permettre une chose ?

– Dites.

– Mon esprit est fatigué : laissez-moi lui rendre sa liberté par une formule magique.

– Faites, monsieur.

– Lorenza, dit Balsamo en arabe, merci ; je t’aime ; retourne a ta chambre par le meme chemin que tu as pris en venant, et attends-moi. Va, ma bien aimée !

– Je suis bien fatiguée, répondit en italien la voix, plus douce encore que pendant l’évocation ; dépeche-toi, Acharat.

– J’y vais.

Et l’on entendit avec le meme frôlement les pas s’éloigner.

Puis Balsamo, apres quelques minutes pendant lesquelles il se convainquit du départ de Lorenza, salua profondément, mais avec une dignité majestueuse, les deux visiteurs, qui effarés tous deux, tous deux absorbés par le flot de tumultueuses pensées qui les envahissait, regagnerent leur fiacre plutôt comme des gens ivres que comme des etres doués de raison.