Joseph Balsamo - Tome II (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1848

Joseph Balsamo - Tome II (Les Mémoires d'un médecin) darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka Joseph Balsamo - Tome II (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

Les «Mémoires d'un médecin» est une suite romanesque qui a pour cadre la Révolution Française et qui comprend «Joseph Balsamo», «le Collier de la reine», «Ange Pitou» et la «Comtesse de Charny». Cette grande fresque, tres intéressante sur le plan historique, captivante par son récit, a une grande force inventive et une portée symbolique certaine. «Joseph Balsamo» s'ouvre en 1770 sur un Prologue ésotérique: sur le mont Tonnerre sont réunis les chefs de la franc-maçonnerie universelle. Un inconnu qui se présente comme le nouveau Messie, l'homme-Dieu - «Je suis celui qui est» -, prophétise la Révolution universelle, qui sera lancée par la France, ou il se charge de devenir l'agent de la Providence. Cet inconnu s'appelle Joseph Balsamo, alias Cagliostro. Trois trames vont s'entremeler tout au long du roman : La lutte pour le pouvoir entre le parti de la dauphine, Marie-Antoinette, et celui de la Du Barry. L'amour malheureux de Gilbert, petit paysan ambitieux, pour la belle Andrée de Taverney, et le roman d'apprentissage de Gilbert qui, ayant suivi Andrée a Paris, devient d'abord le jouet de la Du Barry, puis est adopté par son pere spirituel, le philosophe Jean-Jacques Rousseau. Enfin, le drame qui se joue entre Balsamo, Lorenza - médium qui assure, grâce a son don de double vue, la puissance de Balsamo, qui le hait lorsqu'elle est éveillée et l'adore lorsqu'elle est endormie - et Althotas - qui cherche l'élixir de longue vie, pour lequel il lui faut le sang d'une vierge..

Opinie o ebooku Joseph Balsamo - Tome II (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Joseph Balsamo - Tome II (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre 1 - La protectrice et le protégé
Chapitre 2 - Le médecin malgré lui
Chapitre 3 - Le vieillard

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 La protectrice et le protégé

Il est temps de revenir a Gilbert, dont une exclamation imprudente de sa protectrice, mademoiselle Chon, nous a appris la fuite, et voila tout.

Depuis qu’au village de la Chaussée il avait, dans les préliminaires du duel de Philippe de Taverney avec le vicomte du Barry, appris le nom de sa protectrice, notre philosophe avait été fort refroidi dans son admiration.

Souvent, a Taverney, alors que, caché au milieu d’un massif ou derriere une charmille, il suivait ardemment des yeux Andrée se promenant avec son pere, souvent, disons-nous, il avait entendu le baron s’expliquer catégoriquement sur le compte de madame du Barry. La haine tout intéressée du vieux Taverney, dont nous connaissons les vices et les principes, avait trouvé une certaine sympathie dans le cour de Gilbert. Cela venait de ce que mademoiselle Andrée ne contredisait en aucune façon le mal que le baron disait de madame du Barry ; car, il faut bien que nous le disions, le nom de madame du Barry était un nom fort méprisé en France. Enfin, ce qui avait rangé completement Gilbert au parti du baron, c’est que plus d’une fois il avait entendu Nicole s’écrier : « Ah ! si j’étais madame du Barry ! »

Tout le temps que dura le voyage, Chon était trop occupée, et de choses trop sérieuses, pour faire attention au changement d’humeur que la connaissance de ses compagnons de voyage avait amené chez M. Gilbert. Elle arriva donc a Versailles ne songeant qu’a faire tourner au plus grand bien du vicomte le coup d’épée de Philippe, qui ne pouvait tourner a son plus grand honneur.

Quant a Gilbert, a peine entré dans la capitale, sinon de la France, du moins de la monarchie française, il oublia toute mauvaise pensée pour se laisser aller a une franche admiration. Versailles, majestueux et froid, avec ses grands arbres, dont la plupart commençaient a sécher et a périr de vieillesse, pénétra Gilbert de ce sentiment de religieuse tristesse dont nul esprit bien organisé ne peut se défendre en présence des grands ouvrages élevés par la persévérance humaine, ou créés par la puissance de la nature.

Il résulta de cette impression inusitée chez Gilbert, et contre laquelle son orgueil inné se raidissait en vain, que pendant les premiers instants la surprise et l’admiration le rendirent silencieux et souple. Le sentiment de sa misere et de son infériorité l’écrasait. Il se trouvait bien pauvrement vetu pres de ces seigneurs chamarrés d’or et de cordons, bien petit pres des Suisses, bien chancelant quand, avec ses gros souliers ferrés, il lui fallut marcher sur les parquets de mosaique et sur les marbres poncés et cirés des galeries.

Alors il sentit que le secours de sa protectrice lui était indispensable pour faire de lui quelque chose. Il se rapprocha d’elle pour que les gardes vissent bien qu’il venait avec elle. Mais ce fut ce besoin meme qu’il avait eu de Chon qu’avec la réflexion, qui lui revint bientôt, il ne put lui pardonner.

Nous savons déja, car nous l’avons vu dans la premiere partie de cet ouvrage, que madame du Barry habitait a Versailles un bel appartement autrefois habité par Madame Adélaide. L’or, le marbre, les parfums, les tapis, les dentelles enivrerent d’abord Gilbert, nature sensuelle par instinct, esprit philosophique par volonté ; et ce ne fut que lorsqu’il y était déja depuis longtemps, qu’enivré d’abord par la réflexion de tant de merveilles qui avaient ébloui son intelligence, il s’aperçut enfin qu’il était dans une petite mansarde tendue de serge, qu’on lui avait servi un bouillon, un reste de gigot et un pot de creme, et que le valet, en les lui servant, lui avait dit d’un ton de maître :

– Restez ici !

Puis il s’était retiré.

Cependant un dernier coin du tableau – il est vrai que c’était le plus magnifique – tenait encore Gilbert sous le charme. On l’avait logé dans les combles, nous l’avons dit ; mais de la fenetre de sa mansarde il voyait tout le parc émaillé de marbre ; il apercevait les eaux couvertes de cette croute verdâtre qu’étendait sur elles l’abandon ou on les avait laissées, et par dela les cimes des arbres, frémissantes comme les vagues de l’océan, les plaines diaprées et les horizons bleus des montagnes voisines. La seule chose a laquelle songea Gilbert en ce moment fut donc que, comme les premiers seigneurs de France, sans etre ni un courtisan ni un laquais, sans aucune recommandation de naissance et sans aucune bassesse de caractere, il logeait a Versailles, c’est-a-dire dans le palais du roi.

Pendant que Gilbert faisait son petit repas, fort bon d’ailleurs s’il le comparait a ceux qu’il avait l’habitude de faire, et pour son dessert regardait par la fenetre de sa mansarde, Chon pénétrait, on se le rappelle, pres de sa sour, lui glissait tout bas a l’oreille que sa commission pres de madame de Béarn était remplie, et lui annonçait tout haut l’accident arrivé a son frere a l’auberge de la Chaussée, accident que, malgré le bruit qu’il avait fait a sa naissance, nous avons vu aller se perdre et mourir dans le gouffre ou devaient se perdre tant d’autres choses plus importantes, l’indifférence du roi.

Gilbert était plongé dans une de ces reveries qui lui étaient familieres en face des choses qui passaient la mesure de son intelligence ou de sa volonté, lorsqu’on vint le prévenir que mademoiselle Chon l’invitait a descendre. Il prit son chapeau, le brossa, compara du coin de l’oil son habit râpé a l’habit neuf du laquais ; et, tout en se disant que l’habit de ce dernier était un habit de livrée, il n’en descendit pas moins, tout rougissant de honte de se trouver si peu en harmonie avec les hommes qu’il coudoyait et avec les choses qui passaient sous ses yeux.

Chon descendait en meme temps que Gilbert dans la cour ; seulement, elle descendait, elle, par le grand escalier, lui, par une espece d’échelle de dégagement.

Une voiture attendait. C’était une espece de phaéton bas, a quatre places, pareil a peu pres a cette petite voiture historique dans laquelle le grand roi promenait a la fois madame de Montespan, madame de Fontanges, et meme souvent la reine.

Chon y monta et s’installa sur la premiere banquette, avec un gros coffret et un petit chien. Les deux autres places étaient destinées a Gilbert et a une espece d’intendant nommé M. Grange.

Gilbert s’empressa de prendre place derriere Chon pour maintenir son rang. L’intendant, sans faire difficulté, sans y songer meme, prit place a son tour derriere le coffret et le chien.

Comme mademoiselle Chon, semblable pour l’esprit et le cour a tout ce qui habitait Versailles, se sentait joyeuse de quitter le grand palais pour respirer l’air des bois et des prés, elle devint communicative, et, a peine sortie de la ville, se tournant a demi :

– Eh bien ! dit-elle, comment trouvez-vous Versailles, monsieur le philosophe ?

– Fort beau, madame ; mais le quittons-nous déja ?

– Oui, nous allons chez nous, cette fois.

– C’est-a-dire chez vous, madame, dit Gilbert du ton d’un ours qui s’humanise.

– C’est ce que je voulais dire. Je vous montrerai a ma sour : tâchez de lui plaire ; c’est a quoi s’attachent en ce moment les plus grands seigneurs de France. A propos, monsieur Grange, vous ferez faire un habit complet a ce garçon.

Gilbert rougit jusqu’aux oreilles.

– Quel habit, madame ? demanda l’intendant ; la livrée ordinaire ?

Gilbert bondit sur sa banquette.

– La livrée ! s’écria-t-il en lançant a l’intendant un regard féroce.

– Non pas. Vous ferez faire… Je vous dirai cela ; j’ai une idée que je veux communiquer a ma sour. Veillez seulement a ce que cet habit soit pret en meme temps que celui de Zamore.

– Bien, madame.

– Connaissez-vous Zamore ? demanda Chon a Gilbert, que tout ce dialogue rendait fort effaré.

– Non, madame, dit-il, je n’ai pas cet honneur.

– C’est un petit compagnon que vous aurez, et qui va etre gouverneur du château de Luciennes. Faites-vous son ami ; c’est une bonne créature au fond que Zamore, malgré sa couleur.

Gilbert fut pret a demander de quelle couleur était Zamore ; mais il se rappela la morale que Chon lui avait faite a propos de la curiosité, et, de peur d’une seconde mercuriale, il se contint.

– Je tâcherai, se contenta-t-il de répondre avec un sourire plein de dignité.

On arriva a Luciennes. Le philosophe avait tout vu : la route fraîchement plantée, ces coteaux ombreux, le grand aqueduc qui semble un ouvrage romain, les bois de châtaigniers a l’épais feuillage, puis, enfin, ce magnifique coup d’oil de plaines et de bois qui accompagnent dans leur fuite vers Maisons les deux rives de la Seine.

– C’est donc la, se dit Gilbert a lui-meme, ce pavillon qui a couté tant d’argent a la France, au dire de M. le baron de Taverney !

Des chiens joyeux, des domestiques empressés, accourant pour saluer Chon, interrompirent Gilbert au milieu de ses réflexions aristocratico-philosophiques.

– Ma sour est-elle donc arrivée ? demanda Chon.

– Non, madame, mais on l’attend.

– Qui cela ?

– Mais M. le chancelier, M. le lieutenant de police, M. le duc d’Aiguillon.

– Bien ! courez vite m’ouvrir le cabinet de Chine, je veux etre la premiere a voir ma sour ; vous la préviendrez que je suis la, entendez-vous ? – Ah ! Sylvie, continua Chon s’adressant a une espece de femme de chambre qui venait de s’emparer du coffret et du petit chien, donnez le coffret et Misapouf a M. Grange, et conduisez mon petit philosophe pres de Zamore.

Mademoiselle Sylvie regarda autour d’elle, cherchant sans doute de quelle sorte d’animal Chon voulait parler ; mais ses regards et ceux de sa maîtresse s’étant arretés en meme temps sur Gilbert, Chon fit signe que c’était du jeune homme qu’il était question.

– Venez, dit Sylvie.

Gilbert, de plus en plus étonné, suivit la femme de chambre, tandis que Chon, légere comme un oiseau, disparaissait par une des portes latérales du pavillon.

Sans le ton impératif avec lequel Chon lui avait parlé, Gilbert eut pris bien plutôt mademoiselle Sylvie pour une grande dame que pour une femme de chambre. En effet, elle ressemblait bien plus, pour le costume, a Andrée qu’a Nicole ; elle prit Gilbert par la main en lui adressant un gracieux sourire, car les paroles de mademoiselle Chon indiquaient a l’endroit du nouveau venu, sinon l’affection, du moins le caprice.

C’était – mademoiselle Sylvie, bien entendu – une grande et belle fille aux yeux bleus foncés, au teint blanc, légerement taché de rousseur, aux magnifiques cheveux d’un blond ardent. Sa bouche fraîche et fine, ses dents blanches, son bras potelé, firent sur Gilbert une de ces impressions sensuelles auxquelles il était si accessible et qui lui rappela, par un doux frémissement, cette lune de miel dont avait parlé Nicole.

Les femmes s’aperçoivent toujours de ces choses-la ; mademoiselle Sylvie s’en aperçut donc, et souriant :

– Comment vous appelle-t-on, monsieur ? dit-elle.

– Gilbert, mademoiselle, répondit notre jeune homme avec une voix assez douce.

– Eh bien ! monsieur Gilbert, venez faire connaissance avec le seigneur Zamore.

– Avec le gouverneur du château de Luciennes ?

– Avec le gouverneur.

Gilbert étira ses bras, brossa son habit avec une manche, et passa son mouchoir sur ses mains. Il était assez intimidé au fond de paraître devant un personnage si important ; mais il se rappelait ces mots : « Zamore est une bonne créature », et ces mots le rassuraient.

Il était déja ami d’une comtesse, ami d’un vicomte, il allait etre l’ami d’un gouverneur.

– Eh ! pensa-t-il, calomnierait-on la cour, qu’il est si facile d’y avoir des amis ? Ces gens-la sont hospitaliers et bons, j’imagine.

Sylvie ouvrit la porte d’une antichambre qui semblait bien plutôt un boudoir ; les panneaux en étaient d’écaille incrustée de cuivre doré. On eut dit l’atrium de Lucullus, si ce n’est que chez l’ancien Romain les incrustations étaient d’or pur. La, sur un immense fauteuil, enfoui sous des coussins, se reposait, les jambes croisées, en grignotant des pastilles de chocolat, le seigneur Zamore, que nous connaissons, mais que Gilbert ne connaissait pas.

Aussi l’effet que lui produisit l’apparition du futur gouverneur de Luciennes se traduisit-elle d’une façon assez curieuse sur le visage du philosophe.

– Oh ! s’écria-t-il en contemplant avec saisissement l’étrange figure, car c’était la premiere fois qu’il voyait un negre, oh ! oh ! qu’est-ce que ceci ?

Quant a Zamore, il ne leva pas meme la tete et continua de grignoter ses pralines en roulant des yeux blancs de plaisir.

– Ceci, répondit Sylvie, c’est M. Zamore.

– Lui ? fit Gilbert stupéfait.

– Sans doute, répliqua Sylvie riant malgré elle de la tournure que prenait cette scene.

– Le gouverneur ! continua Gilbert ; ce magot, gouverneur du château de Luciennes ? Allons donc mademoiselle, vous vous moquez de moi.

A cette apostrophe, Zamore se redressa, montrant ses dents blanches.

– Moi gouverneur, dit-il, moi pas magot.

Gilbert promena de Zamore a Sylvie un regard inquiet qui devint courroucé lorsqu’il vit la jeune femme éclater de rire malgré les efforts qu’elle faisait pour se contenir.

Quant a Zamore, grave et impassible comme un fétiche indien, il replongea sa griffe noire dans le sac de satin, et reprit ses grignotements.

En ce moment la porte s’ouvrit, et M. Grange entra suivi d’un tailleur.

– Voici, dit-il en désignant Gilbert, la personne pour qui sera l’habit ; prenez la mesure ainsi que je vous ai expliqué qu’elle devait etre prise.

Gilbert tendit machinalement ses bras et ses épaules, tandis que Sylvie et M. Grange causaient au fond de la chambre, et que mademoiselle Sylvie riait de plus en plus a chaque mot que lui disait l’intendant.

– Ah ! ce sera charmant, dit mademoiselle Sylvie ; et aura-t-il le bonnet pointu, comme Sganarelle ?

Gilbert n’écouta meme pas la réponse, il repoussa brusquement le tailleur et ne voulut a aucun prix se preter au reste de la cérémonie. Il ne connaissait pas Sganarelle, mais le nom, et surtout les rires de mademoiselle Sylvie lui indiquaient que ce devait etre un personnage éminemment ridicule.

– C’est bon, dit l’intendant au tailleur, ne lui faites pas violence ; vous en savez assez, n’est-ce pas ?

– Certainement, répondit le tailleur ; d’ailleurs, l’ampleur ne nuit jamais a ces sortes d’habits. Je le tiendrai large.

Sur quoi, mademoiselle Sylvie, l’intendant et le tailleur partirent, en laissant Gilbert en tete a tete avec le négrillon, qui continuait de grignoter ses pralines et de rouler ses yeux blancs.

Que d’énigmes pour le pauvre provincial ! Que de craintes, que d’angoisses surtout pour le philosophe qui voyait ou croyait voir sa dignité d’homme plus clairement compromise encore a Luciennes qu’a Taverney !

Cependant il essaya de parler a Zamore ; il lui était venu a l’idée que c’était peut-etre quelque prince indien, comme il en avait vu dans les romans de M. Crébillon fils.

Mais le prince indien, au lieu de lui répondre, s’en alla devant chaque glace mirer son magnifique costume, comme fait une fiancée de son habit de noces ; puis, se mettant a califourchon sur une chaise a roulettes, a laquelle il donna l’impulsion avec ses pieds, il fit une dizaine de fois le tour de l’antichambre avec une vélocité qui prouvait l’étude approfondie qu’il avait faite de cet ingénieux exercice.

Tout a coup, une sonnette retentit. Zamore quitta sa chaise, qu’il laissa a l’endroit ou il la quittait, et s’élança par une des portes de l’antichambre dans la direction du bruit de cette sonnette.

Cette promptitude a obéir au timbre argentin acheva de convaincre Gilbert que Zamore n’était point un prince.

Gilbert eut un instant l’envie de sortir par la meme porte que Zamore ; mais, en arrivant au bout du couloir, qui donnait dans un salon, il aperçut tant de cordons bleus et tant de cordons rouges, le tout gardé par des laquais si effrontés, si insolents et si tapageurs, qu’il sentit un frisson courir par ses veines, et que, la sueur au front, il rentra dans son antichambre.

Une heure s’écoula ainsi ; Zamore ne revenait pas, mademoiselle Sylvie était toujours absente ; Gilbert appelait de tous ses désirs un visage humain quelconque, fut-ce celui de l’affreux tailleur qui allait instrumenter la mystification inconnue dont il était menacé.

Au bout de cette heure, la porte par laquelle il était entré se rouvrit, et un laquais parut qui lui dit :

– Venez !


Chapitre 2 Le médecin malgré lui

Gilbert se sentait désagréablement affecté d’avoir a obéir a un laquais ; néanmoins, comme il s’agissait sans doute d’un changement dans son état, et qu’il lui semblait que tout changement lui devait etre avantageux, il se hâta.

Mademoiselle Chon, libre enfin de toute négociation apres avoir mis sa belle-sour au courant de sa mission pres de madame de Béarn, déjeunait fort a l’aise, dans un beau déshabillé du matin, pres d’une fenetre, a la hauteur de laquelle montaient les acacias et les marronniers du plus prochain quinconce.

Elle mangeait de fort bon appétit, et Gilbert remarqua que cet appétit était justifié par un salmis de faisans et par une galantine aux truffes.

Le philosophe Gilbert, introduit aupres de mademoiselle Chon, chercha des yeux sur le guéridon la place de son couvert : il s’attendait a une invitation.

Mais Chon ne lui offrit pas meme un siege.

Elle se contenta de jeter un coup d’oil sur Gilbert ; puis ayant avalé un petit verre de vin couleur de topaze :

– Voyons, mon cher médecin, ou en etes-vous avec Zamore ? dit-elle.

– Ou j’en suis ? demanda Gilbert.

– Sans doute ; j’espere que vous avez fait connaissance.

– Comment voulez-vous que je fasse connaissance avec une espece d’animal qui ne parle pas, et qui, lorsqu’on lui parle, se contente de rouler les yeux et de montrer les dents ?

– Vous m’effrayez, répondit Chon sans discontinuer son repas et sans que l’air de son visage correspondît aucunement a ses paroles ; vous etes donc bien reveche en amitié ?

– L’amitié suppose l’égalité, mademoiselle.

– Belle maxime ! dit Chon. Alors vous ne vous etes pas cru l’égal de Zamore ?

– C’est-a-dire, reprit Gilbert, que je n’ai pas cru qu’il fut le mien.

– En vérité, dit Chon comme se parlant a elle-meme, il est ravissant !

Puis, se retournant vers Gilbert, dont elle remarqua l’air rogue :

– Vous disiez donc, cher docteur, ajouta-t-elle, que vous donnez difficilement votre cour ?

– Tres difficilement, madame.

– Alors, je me trompais quand je me flattais d’etre de vos amies, et des bonnes ?

– J’ai beaucoup de penchant pour vous personnellement, madame, dit Gilbert avec raideur. Mais…

– Ah ! grand merci pour cet effort ; vous me comblez ! Et combien de temps faut-il, mon beau dédaigneux, pour qu’on obtienne vos bonnes grâces ?

– Beaucoup de temps, madame ; il y a meme des gens qui, quelque chose qu’ils fassent, ne les obtiendront jamais.

– Ah ! cela m’explique comment, apres etre resté dix-huit ans dans la maison du baron de Taverney, vous l’avez quittée tout d’un coup. Les Taverney n’avaient pas eu la chance de se mettre dans vos bonnes grâces. C’est cela, n’est-ce pas ?

Gilbert rougit.

– Eh bien ! vous ne répondez pas ? continua Chon.

– Que voulez-vous que je vous réponde, madame, si ce n’est que toute amitié et toute confiance doivent se mériter.

– Peste ! il paraîtrait, en ce cas, que les hôtes de Taverney n’auraient mérité ni cette amitié, ni cette confiance ?

– Tous ? Non, madame.

– Et que vous avaient fait ceux qui ont eu le malheur de vous déplaire ?

– Je ne me plains point, madame, dit fierement Gilbert.

– Allons, allons, dit Chon, je vois que, moi aussi, je suis exclue de la confiance de M. Gilbert. Ce n’est cependant pas l’envie de la conquérir qui me manque ; c’est l’ignorance ou je suis des moyens que l’on doit employer.

Gilbert se pinça les levres.

– Bref, ces Taverney n’ont pas su vous contenter, ajouta Chon avec une curiosité dont Gilbert sentit la tendance. Dites-moi donc un peu ce que vous faisiez chez eux ?

Gilbert fut assez embarrassé, car il ne savait pas lui-meme ce qu’il faisait a Taverney.

– Madame, dit-il, j’étais…, j’étais homme de confiance.

A ces mots, prononcés avec le flegme philosophique qui caractérisait Gilbert, Chon fut prise d’un tel acces de rire, qu’elle se renversa sur sa chaise en éclatant.

– Vous en doutez ? dit Gilbert en fronçant le sourcil.

– Dieu m’en garde ! Savez-vous, mon cher ami, que vous etes féroce et que l’on ne peut vous rien dire. Je vous demandais quels gens étaient ces Taverney. Ce n’est point pour vous désobliger, mais bien plutôt pour vous servir en vous vengeant.

– Je ne me venge pas, ou je me venge moi-meme, madame.

– Tres bien ; mais nous avons nous-memes un grief contre les Taverney ; puisque de votre côté vous en avez un, et meme peut-etre plusieurs, nous sommes donc naturellement alliés.

– Vous vous trompez, madame ; ma façon de me venger ne peut avoir aucun rapport avec la vôtre, car vous parlez des Taverney en général, et moi j’admets différentes nuances dans les divers sentiments que je leur porte.

– Et M. Philippe de Taverney, par exemple, est-il dans les nuances sombres ou dans les nuances tendres ?

– Je n’ai rien contre M. Philippe. M. Philippe ne m’a jamais fait ni bien ni mal. Je ne l’aime ni le déteste ; il m’est tout a fait indifférent.

– Alors vous ne déposeriez pas devant le roi ou devant M. de Choiseul contre M. Philippe de Taverney ?

– A quel propos ?

– A propos de son duel avec mon frere.

– Je dirais ce que je sais, madame, si j’étais appelé a déposer.

– Et que savez-vous ?

– La vérité.

– Voyons, qu’appelez-vous la vérité ? C’est un mot bien plastique.

– Jamais pour celui qui sait distinguer le bien du mal, le juste de l’injuste.

– Je comprends : le bien… c’est M. Philippe de Taverney ; le mal… c’est M. le vicomte du Barry.

– Oui, madame, a mon avis, et selon ma conscience, du moins.

– Voila ce que j’ai recueilli en chemin ! dit Chon avec aigreur ; voila comment me récompense celui qui me doit la vie !

– C’est-a-dire, madame, celui qui ne vous doit pas la mort.

– C’est la meme chose.

– C’est bien différent, au contraire.

– Comment cela ?

– Je ne vous dois pas la vie ; vous avez empeché vos chevaux de me l’ôter, voila tout, et encore ce n’est pas vous, c’est le postillon.

Chon regarda fixement le petit logicien qui marchandait si peu avec les termes.

– J’aurais attendu, dit-elle en adoucissant son sourire et sa voix, un peu plus de galanterie de la part d’un compagnon de voyage qui savait si bien, pendant la route, trouver mon bras sous un coussin et mon pied sur son genou.

Chon était si provocante avec cette douceur et cette familiarité, que Gilbert oublia Zamore, le tailleur et le déjeuner auquel on avait oublié de l’inviter.

– Allons ! allons, nous voila redevenu gentil, dit Chon en prenant le menton de Gilbert dans sa main. Vous témoignerez contre Philippe de Taverney, n’est-ce pas ?

– Oh ! pour cela, non, fit Gilbert. Jamais !

– Pourquoi donc, enteté ?

– Parce que M. le vicomte Jean a eu tort.

– Et en quoi a-t-il eu tort, s’il vous plaît ?

– En insultant la dauphine. Tandis qu’au contraire, M. Philippe de Taverney…

– Eh bien ?

– Avait raison en la défendant.

– Ah ! nous tenons pour la dauphine, a ce qu’il semble ?

– Non, je tiens pour la justice.

– Vous etes un fou, Gilbert ! taisez-vous, qu’on ne vous entende point parler ainsi dans ce château.

– Alors dispensez-moi de répondre quand vous m’interrogerez.

– Changeons de conversation, en ce cas.

Gilbert s’inclina en signe d’assentiment.

– Ça, petit garçon, demanda la jeune femme d’un ton de voix assez dur, que comptez-vous faire ici, si vous ne vous y rendez agréable ?

– Faut-il me rendre agréable en me parjurant ?

– Mais ou donc allez-vous prendre tous ces grands mots-la ?

– Dans le droit que chaque homme a de rester fidele a sa conscience.

– Bah ! dit Chon, quand on sert un maître, ce maître assume sur lui toute responsabilité.

– Je n’ai pas de maître, grommela Gilbert.

– Et au train dont vous y allez, petit niais, dit Chon en se levant comme une belle paresseuse, vous n’aurez jamais de maîtresse. Maintenant, je répete ma question, répondez-y catégoriquement : que comptez-vous faire chez nous ?

– Je croyais qu’il n’était pas besoin de se rendre agréable quand on pouvait se rendre utile.

– Et vous vous trompez : on ne rencontre que des gens utiles, et nous en sommes las.

– Alors je me retirerai.

– Vous vous retirerez ?

– Oui sans doute ; je n’ai point demandé a venir, n’est-ce pas ? Je suis donc libre.

– Libre ! s’écria Chon, qui commençait a se mettre en colere de cette résistance a laquelle elle n’était pas habituée. Oh ! que non !

La figure de Gilbert se contracta.

– Allons, allons, dit la jeune femme, qui vit au froncement de sourcils de son interlocuteur qu’il ne renonçait pas facilement a sa liberté. Allons, la paix ! … Vous etes un joli garçon, tres vertueux, et en cela vous serez tres divertissant, ne fut-ce que par le contraste que vous ferez avec tout ce qui nous entoure. Seulement, gardez votre amour pour la vérité.

– Sans doute, je le garderai, dit Gilbert.

– Oui ; mais nous entendons la chose de deux façons différentes. Je dis : gardez-le pour vous, et n’allez pas célébrer votre culte dans les corridors de Trianon ou dans les antichambres de Versailles.

– Hum ! fit Gilbert.

– Il n’y a pas de hum ! Vous n’etes pas si savant, mon petit philosophe, que vous ne puissiez apprendre beaucoup de choses d’une femme ; et d’abord, premier axiome : on ne ment pas en se taisant ; retenez bien ceci.

– Mais si l’on m’interroge ?

– Qui cela ? Etes-vous fou, mon ami ? Bon Dieu ! qui songe donc a vous au monde, si ce n’est moi ? Vous n’avez pas encore d’école, ce me semble, monsieur le philosophe. L’espece dont vous faites partie est encore rare. Il faut courir les grands chemins et battre les buissons pour trouver vos pareils. Vous demeurerez avec moi, et je ne vous donne pas quatre fois vingt-quatre heures pour que nous vous voyions transformé en courtisan parfait.

– J’en doute, répondit impérieusement Gilbert.

Chon haussa les épaules.

Gilbert sourit.

– Mais brisons la, reprit Chon ; d’ailleurs, vous n’avez besoin de plaire qu’a trois personnes.

– Et ces trois personnes sont ?

– Le roi, ma sour et moi.

– Que faut-il faire pour cela ?

– Vous avez vu Zamore ? demanda la jeune femme évitant de répondre directement a la question.

– Ce negre ? fit Gilbert avec un profond mépris.

– Oui, ce negre.

– Que puis-je avoir de commun avec lui ?

– Tâchez que ce soit la fortune, mon petit ami. Ce negre a déja deux mille livres de rente sur la cassette du roi. Il va etre nommé gouverneur du château de Luciennes, et tel qui a ri de ses grosses levres et de sa couleur lui fera la cour, l’appellera monsieur et meme monseigneur.

– Ce ne sera pas moi, madame, fit Gilbert.

– Allons donc ! dit Chon, je croyais qu’un des premiers préceptes des philosophes était que tous les hommes sont égaux ?

– C’est pour cela que je n’appellerai pas Zamore monseigneur.

Chon était battue par ses propres armes. Elle se mordit les levres a son tour.

– Ainsi, vous n’etes pas ambitieux ? dit-elle.

– Si fait ! dit Gilbert les yeux étincelants, au contraire.

– Et votre ambition, si je me souviens bien, était d’etre médecin ?

– Je regarde la mission de porter secours a ses semblables comme la plus belle qu’il y ait au monde.

– Eh bien ! votre reve sera réalisé.

– Comment cela ?

– Vous serez médecin, et médecin du roi, meme.

– Moi ! s’écria Gilbert ; moi, qui n’ai pas les premieres notions de l’art médical ?… Vous riez, madame.

– Eh ! Zamore sait-il ce que c’est qu’une herse, qu’un mâchicoulis, qu’une contrescarpe ? Non, vraiment, il l’ignore et ne s’en inquiete pas. Ce qui n’empeche pas qu’il ne soit gouverneur du château de Luciennes, avec tous les privileges attachés a ce titre.

– Ah ! oui, oui, je comprends, dit amerement Gilbert, vous n’avez qu’un bouffon, ce n’est point assez. Le roi s’ennuie ; il lui en faut deux.

– Bien, s’écria Chon, le voila qui reprend sa mine allongée. En vérité, vous vous rendez laid a faire plaisir, mon petit homme. Gardez toutes ces mines fantasques pour le moment ou la perruque sera sur votre tete et le chapeau pointu sur la perruque ; alors, au lieu d’etre laid, ce sera comique.

Gilbert fronça une seconde fois le sourcil.

– Voyons, dit Chon, vous pouvez bien accepter le poste de médecin du roi, quand M. le duc de Tresme sollicite le titre de sapajou de ma sour ?

Gilbert ne répondit rien. Chon lui fit l’application du proverbe : « Qui ne dit mot, consent. »

– Pour preuve que vous commencez d’etre en faveur, dit Chon, vous ne mangerez point aux offices.

– Ah ! merci, madame, répondit Gilbert.

– Non, j’ai déja donné des ordres a cet effet.

– Et ou mangerai-je ?

– Vous partagerez le couvert de Zamore.

– Moi ?

– Sans doute ; le gouverneur et le médecin du roi peuvent bien manger a la meme table. Allez donc dîner avec lui si vous voulez.

– Je n’ai pas faim, répondit rudement Gilbert.

– Tres bien, dit Chon avec tranquillité ; vous n’avez pas faim maintenant, mais vous aurez faim ce soir.

Gilbert secoua la tete.

– Si ce n’est ce soir, ce sera demain, apres-demain. Ah ! vous vous adoucirez, monsieur le rebelle, et si vous nous donnez trop de mal, nous avons M. le correcteur des pages qui est a notre dévotion.

Gilbert frissonna et pâlit.

– Rendez-vous donc pres du seigneur Zamore, dit Chon avec sévérité ; vous ne vous en trouverez pas mal ; la cuisine est bonne ; mais prenez garde d’etre ingrat, car on vous apprendrait la reconnaissance.

Gilbert baissa la tete.

Il en était ainsi chaque fois qu’au lieu de répondre il venait de se résoudre a agir.

Le laquais qui avait amené Gilbert attendait sa sortie. Il le conduisit dans une petite salle a manger attenante a l’antichambre ou il avait été introduit. Zamore était a table.

Gilbert alla s’asseoir pres de lui, mais on ne put le forcer a manger.

Trois heures sonnerent ; madame du Barry partit pour Paris. Chon, qui devait la rejoindre plus tard, donna ses instructions pour qu’on apprivoisât son ours. Force entremets sucrés s’il faisait bon visage ; force menaces, suivies d’une heure de cachot, s’il continuait de se rebeller.

A quatre heures, on apporta dans la chambre de Gilbert le costume complet du médecin malgré lui : bonnet pointu, perruque, justaucorps noir, robe de meme couleur. On y avait joint la collerette, la baguette et le gros livre.

Le laquais, porteur de toute cette défroque, lui montra l’un apres l’autre chacun de ces objets ; Gilbert ne témoigna aucune intention de résister.

M, Grange entra derriere le laquais, et lui apprit comment on devait mettre les différentes pieces du costume ; Gilbert écouta patiemment toute la démonstration de M. Grange.

– Je croyais, dit seulement Gilbert, que les médecins portaient autrefois une écritoire et un petit rouleau de papier.

– Ma foi ! il a raison, dit M. Grange ; cherchez-lui une longue écritoire, qu’il se pendra a la ceinture.

– Avec plume et papier, cria Gilbert. Je tiens a ce que le costume soit complet.

Le laquais s’élança pour exécuter l’ordre donné. Il était chargé en meme temps de prévenir mademoiselle Chon de l’étonnante bonne volonté de Gilbert.

Mademoiselle Chon fut si ravie, qu’elle donna au messager une petite bourse contenant huit écus, et destinée a etre attachée avec l’encrier a la ceinture de ce médecin modele.

– Merci, dit Gilbert, a qui l’on apporta le tout. Maintenant, veut-on me laisser seul, afin que je m’habille ?

– Alors, dépechez-vous, dit M. Grange, afin que mademoiselle puisse vous voir avant son départ pour Paris.

– Une demi-heure, dit Gilbert, je ne demande qu’une demi-heure.

– Trois quarts d’heure, s’il le faut, monsieur le docteur, dit l’intendant en fermant la porte de Gilbert aussi soigneusement que si c’eut été celle de sa caisse.

Gilbert s’approcha de cette porte sur la pointe du pied, écouta pour s’assurer que les pas s’éloignaient, puis il se glissa jusqu’a la fenetre, qui donnait sur des terrasses situées a dix-huit pieds au-dessous. Ces terrasses, couvertes d’un sable fin, étaient bordées de grands arbres dont les feuillages venaient ombrager les balcons.

Gilbert déchira sa longue robe en trois morceaux qu’il attacha bout a bout, déposa sur la table le chapeau, pres du chapeau la bourse, et écrivit :

« Madame,

« Le premier des biens est la liberté. Le plus saint des devoirs de l’homme est de la conserver. Vous me violentez, je m’affranchis.

« Gilbert. »

Gilbert plia la lettre, la mit a l’adresse de mademoiselle Chon, attacha ses douze pieds de serge aux barreaux de la fenetre, entre lesquels il glissa comme une couleuvre, sauta sur la terrasse, au risque de sa vie, quand il fut au bout de la corde, et alors, quoiqu’un peu étourdi du saut qu’il venait de faire, il courut aux arbres, se cramponna aux branches, glissa sous le feuillage comme un écureuil, arriva au sol, et a toutes jambes disparut dans la direction des bois de Ville-d’Avray.

Lorsqu’au bout d’une demi-heure on revint pour le chercher, il était déja loin de toute atteinte.


Chapitre 3 Le vieillard

Gilbert n’avait pas voulu prendre les routes de peur d’etre poursuivi ; il avait gagné, de bois en bois, une espece de foret dans laquelle il s’arreta enfin. Il avait du faire une lieue et demie a peu pres en trois quarts d’heure.

Le fugitif regarda tout autour de lui : il était bien seul. Cette solitude le rassura. Il essaya de se rapprocher de la route qui devait, d’apres son calcul, conduire a Paris.

Mais des chevaux qu’il aperçut sortant du village de Roquencourt, menés par des livrées orange, l’effrayerent tellement, qu’il fut guéri de la tentation d’affronter les grandes routes et se rejeta dans les bois.

– Demeurons a l’ombre de ces châtaigniers, se dit Gilbert ; si l’on me cherche quelque part, ce sera sur le grand chemin. Ce soir, d’arbre en arbre, de carrefour en carrefour, je me faufilerai vers Paris. On dit que Paris est grand ; je suis petit, on m’y perdra.

L’idée lui parut d’autant meilleure que le temps était beau, le bois ombreux, le sol moussu. Les rayons d’un soleil âpre et intermittent qui commençait a disparaître derriere les coteaux de Marly avaient séché les herbes et tiré de la terre ces doux parfums printaniers qui participent a la fois de la fleur et de la plante.

On en était arrivé a cette heure de la journée ou le silence tombe plus doux et plus profond du ciel qui commence a s’assombrir, a cette heure ou les fleurs en se refermant cachent l’insecte endormi dans leur calice. Les mouches dorées et bourdonnantes regagnent le creux des chenes qui leur sert d’asile, les oiseaux passent muets dans le feuillage ou l’on n’entend que le frôlement rapide de leurs ailes, et le seul chant qui retentisse encore est le sifflement accentué du merle, et le timide ramage du rouge-gorge.

Les bois étaient familiers a Gilbert ; il en connaissait les bruits et les silences. Aussi, sans réfléchir plus longtemps, sans se laisser aller a des craintes puériles, se jeta-t-il sur les bruyeres parsemées ça et la des feuilles de l’hiver.

Bien plus, au lieu d’etre inquiet, Gilbert ressentait une joie immense. Il aspirait a longs flots l’air libre et pur ; il sentait que, cette fois encore, il avait triomphé, en homme stoique, de tous les pieges tendus aux faiblesses humaines. Que lui importait-il de n’avoir ni pain, ni argent, ni asile ? N’avait-il pas sa chere liberté ? Ne disposait-il pas de lui pleinement et entierement ?

Il s’étendit donc au pied d’un châtaignier gigantesque qui lui faisait un lit moelleux entre les bras de deux grosses racines moussues, et, tout en regardant le ciel qui lui souriait, il s’endormit.

Le chant des oiseaux le réveilla ; il était jour a peine. En se soulevant sur son coude brisé par le contact du bois dur, Gilbert vit le crépuscule bleuâtre estomper la triple issue d’un carrefour, tandis que ça et la, par les sentiers humides de rosée, passaient, l’oreille penchée, des lapins rapides, tandis que le daim curieux, qui piétinait sur ses fuseaux d’acier, s’arretait au milieu d’une allée pour regarder cet objet inconnu, couché sous un arbre, et qui lui conseillait de fuir au plus vite.

Une fois debout, Gilbert sentit qu’il avait faim ; il n’avait pas voulu, on se le rappelle, dîner la veille avec Zamore, de sorte que, depuis son déjeuner dans les mansardes de Versailles, il n’avait rien pris. En se retrouvant sous les arceaux d’une foret, lui, l’intrépide arpenteur des grands bois de la Lorraine et de la Champagne, il se crut encore sous les massifs de Taverney ou dans les taillis de Pierrefitte, réveillé par l’aurore apres un affut nocturne entrepris pour Andrée.

Mais alors, il trouvait toujours pres de lui quelque perdreau surpris au rappel, quelque faisan tué au branché, tandis que, cette fois, il ne voyait a sa portée que son chapeau, déja fort maltraité par la route et achevé par l’humidité du matin.

Ce n’était donc pas un reve qu’il avait fait, comme il l’avait cru d’abord en se réveillant. Versailles et Luciennes étaient une réalité, depuis son entrée triomphale dans l’une jusqu’a sa sortie effarouchée de l’autre.

Puis, ce qui le ramena tout a fait a la réalité, ce fut une faim de plus en plus croissante, et, par conséquent, de plus en plus aiguë.

Machinalement alors il chercha autour de lui ces mures savoureuses, ces prunelles sauvages, ces croquantes racines de ses forets, dont le gout, pour etre plus âpre que celui de la rave, n’en est pas moins agréable aux bucherons, qui vont le matin chercher, leurs outils sur l’épaule, le canton du défrichement.

Mais outre que ce n’était point la saison encore, Gilbert ne reconnut autour de lui que des frenes, des ormes, des châtaigniers, et ces éternelles glandées qui se plaisent dans les sables.

– Allons, allons, se dit Gilbert a lui-meme, j’irai droit a Paris. Je puis en etre encore a trois ou quatre lieues, a cinq tout au plus, c’est une route de deux heures. Qu’importe que l’on souffre deux heures de plus quand on est sur de ne plus souffrir apres ! A Paris tout le monde a du pain, et en voyant un jeune homme honnete et laborieux, le premier artisan que je rencontrerai ne me refusera point du pain pour du travail.

En un jour, a Paris, on trouvera le repas du lendemain ; que me faut-il de plus ? Rien, pourvu que chaque lendemain me grandisse, m’éleve et me rapproche… du but que je veux atteindre.

Gilbert doubla le pas ; il voulait regagner la grand-route, mais il avait perdu tout moyen de s’orienter. A Taverney et dans tous les bois environnants, il connaissait l’orient et l’occident ; chaque rayon de soleil lui était un indice d’heure et de chemin. La nuit, chaque étoile, tout inconnue qu’elle lui était sous son nom de Vénus, de Saturne ou de Lucifer, lui était un guide. Mais dans ce monde nouveau, il ne connaissait pas plus les choses que les hommes, et il fallait trouver, au milieu des uns et des autres, son chemin en tâtonnant au hasard.

– Heureusement, se dit Gilbert, j’ai vu des poteaux ou les routes sont indiquées.

Et il s’avança jusqu’au carrefour, ou il avait vu ces poteaux indicateurs.

Il y en avait trois en effet : l’un conduisait au Marais-Jaune, l’autre au Champ de l’Alouette, le troisieme au Trou-Salé.

Gilbert était un peu moins avancé qu’auparavant ; il courut trois heures sans pouvoir sortir du bois, renvoyé du Rond du Roi au carrefour des Princes.

La sueur ruisselait de son front, vingt fois il avait mis bas son habit et sa veste pour escalader quelque châtaignier colossal ; mais, arrivé a sa cime, il n’avait vu que Versailles, tantôt a sa droite, tantôt a sa gauche ; Versailles vers lequel il semblait qu’une fatalité le ramenât constamment.

A demi fou de rage, n’osant s’engager sur la grand-route dans la conviction que Luciennes tout entier courait apres lui, Gilbert, gardant toujours le centre des bois, finit par dépasser Viroflay, puis Chaville, puis Sevres.

Cinq heures et demie sonnaient au château de Meudon quand il arriva au couvent des Capucins, situé entre la manufacture et Bellevue ; de la, montant sur une croix et au risque de la briser et de se faire rouer, comme Sirven, par arret du Parlement, il aperçut la Seine, le bourg et la fumée des premieres maisons.

Mais a côté de la Seine, au milieu du bourg, devant le seuil de ces maisons, passait la grande route de Versailles, dont il avait tant d’intéret a s’écarter.

Gilbert, un instant, n’eut plus ni fatigue ni faim. Il voyait au reste a l’horizon un grand amas de maisons perdues dans la vapeur matinale ; il jugea que c’était Paris, prit sa course de ce côté-la, et ne s’arreta que lorsqu’il sentit l’haleine pres de lui manquer.

Il se trouvait au milieu du bois de Meudon, entre Fleury et le Plessis-Piquet.

– Allons, allons, dit-il en regardant autour de lui, pas de mauvaise honte. Je ne puis manquer de rencontrer quelque ouvrier matinal, de ceux qui s’en vont a leur travail un gros morceau de pain sous le bras. Je lui dirai : « Tous les hommes sont freres et, par conséquent, doivent s’entraider. Vous avez la plus de pain qu’il ne vous en faut, non seulement pour votre déjeuner, mais meme pour tout le jour, tandis que, moi, je meurs de faim. » Et alors, il me tendra la moitié de son pain.

La faim rendait Gilbert encore plus philosophe, et il continuait ses réflexions mentales.

– En effet, disait-il, tout n’est-il pas commun aux hommes sur la terre ? Dieu, cette source éternelle de toutes choses, a-t-il donné a celui-ci ou a celui-la l’air qui féconde le sol, ou le sol qui féconde les fruits ? Non ; seulement, plusieurs ont usurpé ; mais aux yeux du Seigneur comme aux yeux du philosophe, personne ne possede ; celui qui a, n’est que celui a qui Dieu a preté.

Et Gilbert ne faisait que résumer avec une intelligence naturelle ces idées vagues et indécises a cette époque, et que les hommes sentaient flotter dans l’air et passer au-dessus de leur tete, comme ces nuages poussés vers un seul point et qui, en s’amoncelant, finissent par former une tempete.

– Quelques-uns, reprenait Gilbert tout en suivant sa route, quelques-uns retiennent de force ce qui appartient a tous. Eh bien ! a ceux-la on peut arracher de force ce qu’ils n’ont que le droit de partager. Si mon frere qui a trop de pain pour lui me refuse une portion de son pain, eh bien ! je… la prendrai de force, imitant en cela la loi animale, source de tout bon sens et de toute équité, puisqu’elle dérive de tout besoin naturel. A moins cependant que mon frere ne me dise : « Cette part que tu réclames est celle de ma femme et de mes enfants » ; ou bien : « Je suis le plus fort et je mangerai ce pain malgré toi. »

Gilbert était dans ces dispositions de loup a jeun, quand il arriva au milieu d’une clairiere dont le centre était occupé par une mare aux eaux rousses, bordées de roseaux et de nymphéas.

Sur la pente herbeuse qui descendait jusqu’a l’eau rayée en tous sens par des insectes aux longues pattes, brillaient, comme un semis de turquoises, de nombreuses touffes de myosotis.

Le fond de ce tableau, c’est-a-dire l’anneau de la circonférence, était formé d’une haie de gros trembles ; des aunes remplissaient de leur branchage touffu les intervalles que la nature avait mis entre les troncs argentés de leurs dominateurs.

Six allées donnaient entrée dans cette espece de carrefour ; deux semblaient monter jusqu’au soleil, qui dorait la cime des arbres lointains, tandis que les quatre autres, divergentes comme les rayons d’une étoile, s’enfonçaient dans les profondeurs bleuâtres de la foret.

Cette espece de salle de verdure semblait plus fraîche et plus fleurie qu’aucune autre place du bois.

Gilbert y était entré par une des allées sombres.

Le premier objet qu’il aperçut lorsque, apres avoir embrassé d’un coup d’oil l’horizon lointain que nous venons de décrire, il ramena son regard autour de lui, fut, dans la pénombre d’un fossé profond, le tronc d’un arbre renversé sur lequel était assis un homme a perruque grise, d’une physionomie douce et fine, vetu d’un habit de gros drap brun, de culottes pareilles, d’un gilet de piqué gris a côtes ; ses bas de coton gris enfermaient une jambe assez bien faite et nerveuse ; ses souliers a boucles, poudreux encore par places, avaient cependant été lavés au bout de la pointe par la rosée du matin.

Pres de cet homme, sur l’arbre renversé, était une boîte peinte en vert, toute grande ouverte et bourrée de plantes récemment cueillies. Il tenait entre ses jambes une canne de houx, dont la pomme arrondie reluisait dans l’ombre et qui se terminait par une petite beche de deux pouces de large sur trois de long.

Gilbert embrassa d’un coup d’oil les différents détails que nous venons d’exposer ; mais ce qu’il aperçut tout d’abord, ce fut un morceau de pain dont le vieillard cassait les bribes pour les manger, en partageant fraternellement avec les pinsons et les verdiers qui lorgnaient de loin la proie convoitée, s’abattant sur elle aussitôt qu’elle leur était livrée et s’envolant a tire-d’aile au fond de leur massif avec des pépiements joyeux.

Puis, de temps en temps, le vieillard, qui les suivait de son oil doux et vif a la fois, plongeait sa main dans un mouchoir a carreaux de couleur, en tirait une cerise, et la savourait entre deux bouchées de pain.

– Bon ! voici mon affaire, dit Gilbert en écartant les branches et en faisant quatre pas vers le solitaire, qui sortit enfin de sa reverie.

Mais il ne fut pas au tiers du chemin, que, voyant l’air doux et calme de cet homme, il s’arreta et ôta son chapeau.

Le vieillard, de son côté, s’apercevant qu’il n’était plus seul, jeta un regard rapide sur son costume et sur sa lévite.

Il boutonna l’un et ferma l’autre.