Histoire d'un casse-noisette - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Fantastyka i sci-fi Język: francuski Rok wydania: 1845

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Alexandre Dumas

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Opis ebooka Histoire d'un casse-noisette - Alexandre Dumas

Le soir de Noël, Marie trouve parmi les jouets un casse-noisette en forme de bonhomme. Jaloux, son frere Fritz brise les dents du jouet. La nuit venue, la fillette refuse de se coucher sans avoir installé au mieux son casse-noisette dans l'armoire quand, a minuit, des bruits se font entendre. Marie découvre avec terreur son parrain Drosselmayer assis sur l'horloge et voit des milliers de souris commandées par un roi a sept tetes. Tandis que les rongeurs se rangent en ordre de bataille, les jouets descendent de l'armoire et choisissent Casse-noisette pour général... Alexandre Dumas est un conteur né. Il nous livre ici une magnifique histoire a lire a ses enfants avant de les mettre au lit!

Opinie o ebooku Histoire d'un casse-noisette - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Histoire d'un casse-noisette - Alexandre Dumas

A Propos
HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE
Le parrain Drosselmayer

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE

Préface ou il est expliqué comment l'auteur fut contraint de raconter l'histoire du Casse-Noisette de Nuremberg.

 

Il y avait une grande soirée d'enfants chez mon ami le comte de M…, et j'avais contribué, pour ma part, a grossir la bruyante et joyeuse réunion en y conduisant ma fille.

Il est vrai qu'au bout d'une demi-heure, pendant laquelle j'avais paternellement assisté a quatre ou cinq parties successives de colin-maillard, de main chaude et de toilette de madame, la tete tant soit peu brisée du sabbat que faisaient une vingtaine de charmants petits démons de huit a dix ans, lesquels criaient a qui mieux mieux, je m'esquivais du salon et me mettais a la recherche de certain boudoir de ma connaissance, bien sourd et bien retiré, dans lequel je comptais reprendre tout doucement le fil de mes idées interrompues.

J'avais opéré ma retraite avec autant d'adresse que de bonheur, me soustrayant non-seulement aux regards des jeunes invités, ce qui n'était pas bien difficile, vu la grande attention qu'ils donnaient a leurs jeux, mais encore a ceux des parents, ce qui était une bien autre affaire. J'avais atteint le boudoir tant désiré, lorsque je m'aperçus, en y entrant, qu'il était momentanément transformé en réfectoire, et que des buffets gigantesques y étaient dressés tout chargés de pâtisseries et de rafraîchissements. Or, comme ces préparatifs gastronomiques m'étaient une nouvelle garantie que je ne serais pas dérangé avant l'heure du souper, puisque le susdit boudoir était réservé a la collation, j'avisai un énorme fauteuil a la Voltaire, une véritable bergere Louis XV a dossier rembourré et a bras arrondis, une paresseuse, comme on dit en Italie, ce pays des véritables paresseux, et je m'y accommodai voluptueusement, tout ravi a cette idée que j'allais passer une heure seul en tete-a-tete avec mes pensées, chose si précieuse au milieu de ce tourbillon dans lequel, nous autres vassaux du public, nous sommes incessamment entraînés.

Aussi, soit fatigue, soit manque d'habitude, soit résultat d'un bien-etre si rare, au bout de dix minutes de méditation, j'étais profondément endormi.

Je ne sais depuis combien de temps j'avais perdu le sentiment de ce qui se passait autour de moi, lorsque tout a coup je fus tiré de mon sommeil par de bruyants éclats de rire. J'ouvris de grands yeux hagards qui ne virent au-dessus d'eux qu'un charmant plafond de Boucher, tout semé d'Amours et de colombes, et j'essayai de me lever ; mais l'effort fut infructueux, j'étais attaché a mon fauteuil avec non moins de solidité que l'était Gulliver sur le rivage de Lilliput.

Je compris a l'instant meme le désavantage de ma position ; j'avais été surpris sur le territoire ennemi, et j'étais prisonnier de guerre.

Ce qu'il y avait de mieux a faire dans ma situation, c'était d'en prendre bravement mon parti et de traiter a l'amiable de ma liberté.

Ma premiere proposition fut de conduire le lendemain mes vainqueurs chez Félix, et de mettre toute sa boutique a leur disposition. Malheureusement le moment était mal choisi, je parlais a un auditoire qui m'écoutait la bouche bourrée de babas et les mains pleines de petits pâtés.

Ma proposition fut donc honteusement repoussée.

J'offris de réunir le lendemain toute l'honorable société dans un jardin au choix, et d'y tirer un feu d'artifice composé d'un nombre de soleils et de chandelles romaines qui serait fixé par les spectateurs eux-memes.

Cette offre eut assez de succes pres des petits garçons ; mais les petites filles s'y opposerent formellement, déclarant qu'elles avaient horriblement peur des feux d'artifice, que leurs nerfs ne pouvaient supporter le bruit des pétards, et que l'odeur de la poudre les incommodait.

J'allais ouvrir un troisieme avis, lorsque j'entendis une petite voix flutée qui glissait tout bas a l'oreille de ses compagnes ces mots qui me firent frémir :

– Dites a papa, qui fait des histoires, de nous raconter un joli conte.

Je voulus protester ; mais a l'instant meme ma voix fut couverte par ces cris :

– Ah ! oui, un conte, un joli conte ; nous voulons un conte.

– Mais, mes enfants, criai-je de toutes mes forces, vous me demandez la chose la plus difficile qu'il y ait au monde ! un conte ! comme vous y allez. Demandez-moi l'Iliade, demandez-moi l’Énéide, demandez-moi la Jérusalem délivrée, et je passerai encore par la ; mais un conte ! Peste ! Perrault est un bien autre homme qu'Homere, que Virgile et que le Tasse, et le Petit Poucet une création bien autrement originale qu'Achille, Turnus ou Renaud.

– Nous ne voulons point de poeme épique, crierent les enfants tout d'une voix, nous voulons un conte !

– Mes chers enfants, si…

– Il n'y a pas de si ; nous voulons un conte !

– Mais, mes petits amis…

– Il n'y a pas de mais ; nous voulons un conte ! nous voulons un conte ! nous voulons un conte ! reprirent en chour toutes les voix, avec un accent qui n'admettait pas de réplique.

– Eh bien, donc, repris-je en soupirant, va pour un conte.

– Ah ! c'est bien heureux ! dirent mes persécuteurs.

– Mais je vous préviens d'une chose, c'est que le conte que je vais vous raconter n'est pas de moi.

– Qu'est-ce que cela nous fait, pourvu qu'il nous amuse ?

J'avoue que je fus un peu humilié du peu d'insistance que mettait mon auditoire a avoir une ouvre originale.

– Et de qui est-il, votre conte, Monsieur ! dit une petite voix appartenant sans doute a une organisation plus curieuse que les autres.

– Il est d'Hoffmann, Mademoiselle. Connaissez-vous Hoffmann ?

– Non, Monsieur, je ne le connais pas.

– Et comment s'appelle-t-il, ton conte ? demanda, du ton d'un gaillard qui sent qu'il a le droit d'interroger, le fils du maître de la maison.

Le Casse-Noisette de Nuremberg, répondis-je en toute humilité. Le titre vous convient-il, mon cher Henri ?

– Hum ! ça ne promet pas grand'chose de beau, ce titre-la. Mais, n'importe, va toujours ; si tu nous ennuies, nous t'arreterons et tu nous en diras un autre, et ainsi de suite, je t'en préviens, jusqu'a ce que tu nous en dises un qui nous amuse.

– Un instant, un instant ; je ne prends pas cet engagement-la. Si vous étiez de grandes personnes, a la bonne heure.

– Voila pourtant nos conditions, sinon, prisonnier a perpétuité.

– Mon cher Henri, vous etes un enfant charmant, élevé a ravir, et cela m'étonnera fort si vous ne devenez pas un jour un homme d'État tres-distingué ; déliez-moi, et je ferai tout ce que vous voudrez.

– Parole d'honneur ?

– Parole d'honneur.

Au meme instant, je sentis les mille fils qui me retenaient se détendre ; chacun avait mis la main a l'ouvre de ma délivrance, et, au bout d'une demi-minute, j'étais rendu a liberté.

Or, comme il faut tenir sa parole, meme quand elle est donnée a des enfants, j'invitai mes auditeurs a s'asseoir commodément, afin qu'ils pussent passer sans douleur de l'audition au sommeil, et, quand chacun eut pris sa place, je commençai ainsi :


Le parrain Drosselmayer

 

Il y avait une fois, dans la ville de Nuremberg, un président fort considéré qu'on appelait M. le président Silberhaus, ce qui veut dire maison d'argent.

Ce président avait un fils et une fille.

Le fils, âgé de neuf ans, s'appelait Fritz.

La fille, âgée de sept ans et demi, s'appelait Marie.

C'étaient deux jolis enfants, mais si différents de caractere et de visage, qu'on n'eut jamais cru que c'étaient le frere et la sour.

Fritz était un bon gros garçon, joufflu, rodomont, espiegle, frappant du pied a la moindre contrariété, convaincu que toutes les choses de ce monde étaient créées pour servir a son amusement ou a subir son caprice, et demeurant dans cette conviction jusqu'au moment ou le docteur, impatienté de ses cris et de ses pleurs, ou de ses trépignements, sortait de son cabinet, et, levant l'index de la main droite a la hauteur de son sourcil froncé, disait ces seules paroles :

– Monsieur Fritz !…

Alors Fritz se sentait pris d'une énorme envie de rentrer sous terre.

Quant a sa mere, il va sans dire qu'a quelque hauteur qu'elle levât le doigt ou meme la main, Fritz n'y faisait aucune attention.

Sa sour Marie, tout au contraire, était une frele et pâle enfant, aux longs cheveux bouclés naturellement et tombant sur ses petites épaules blanches, comme une gerbe d'or mobile et rayonnante sur un vase d'albâtre. Elle était modeste, douce, affable, miséricordieuse a toutes les douleurs, meme a celles de ses poupées ; obéissante au premier signe de madame la présidente, et ne donnant jamais un démenti meme a sa gouvernante, mademoiselle Trudchen ; ce qui fait que Marie était adorée de tout le monde.

Or, le 24 décembre de l'année 17… était arrivé. Vous n'ignorez pas, mes petits amis, que le 24 décembre est la veille de la Noël, c'est-a-dire du jour ou l'enfant Jésus est né dans une creche, entre un âne et un bouf. Maintenant, je vais vous expliquer une chose.

Les plus ignorants d'entre vous ont entendu dire que chaque pays a ses habitudes, n'est-ce pas ? et les plus instruits savent sans doute déja que Nuremberg est une ville d'Allemagne fort renommée pour ses joujoux, ses poupées et ses polichinelles, dont elle envoie de pleines caisses dans tous les autres pays du monde ; ce qui fait que les enfants de Nuremberg doivent etre les plus heureux enfants de la terre, a moins qu'ils ne soient comme les habitants d'Ostende, qui n'ont des huîtres que pour les regarder passer.

Donc, l'Allemagne, étant un autre pays que la France, a d'autres habitudes qu'elle. En France, le premier jour de l'an est le jour des étrennes, ce qui fait que beaucoup de gens désireraient fort que l'année commençât toujours par le 2 janvier. Mais, en Allemagne, le jour des étrennes est le 24 décembre, c'est-a-dire la veille de la Noël. Il y a plus, les étrennes se donnent, de l'autre côté du Rhin, d'une façon toute particuliere : on plante dans le salon un grand arbre, on le place au milieu d'une table, et a toutes ses branches on suspend les joujoux que l'on veut donner aux enfants ; ce qui ne peut pas tenir sur les branches, on le met sur la table ; puis on dit aux enfants que c'est le bon petit Jésus qui leur envoie leur part des présents qu'il a reçus des trois rois mages, et, en cela, on ne leur fait qu'un demi-mensonge, car, vous le savez, c'est de Jésus que nous viennent tous les biens de ce monde.

Je n'ai pas besoin de vous dire que, parmi les enfants favorisés de Nuremberg, c'est-a-dire parmi ceux qui a la Noël recevaient le plus de joujoux de toutes façons, étaient les enfants du président Silberhaus ; car, outre leur pere et leur mere qui les adoraient, ils avaient encore un parrain qui les adorait aussi et qu'ils appelaient parrain Drosselmayer.

Il faut que je vous fasse en deux mots le portrait de cet illustre personnage, qui tenait dans la ville de Nuremberg une place presque aussi distinguée que celle du président Silberhaus.

Parrain Drosselmayer, conseiller de médecine, n'était pas un joli garçon le moins du monde, tant s'en faut. C'était un grand homme sec, de cinq pieds huit pouces, qui se tenait fort vouté, ce qui faisait que, malgré ses longues jambes, il pouvait ramasser son mouchoir, s'il tombait a terre, presque sans se baisser. Il avait le visage ridé comme une pomme de reinette sur laquelle a passé la gelée d'avril. A la place de son oil droit était un grand emplâtre noir ; il était parfaitement chauve, inconvénient auquel il parait en portant une perruque gazonnante et frisée, qui était un fort ingénieux morceau de sa composition fait en verre filé ; ce qui le forçait, par égard pour ce respectable couvre-chef, de porter sans cesse son chapeau sous le bras. Au reste, l'oil qui lui restait était vif et brillant, et semblait faire non-seulement sa besogne, mais celle de son camarade absent, tant il roulait rapidement autour d'une chambre dont parrain Drosselmayer désirait d'un seul regard embrasser tous les détails, ou s'arretait fixement sur les gens dont il voulait connaître les plus profondes pensées.

Or, le parrain Drosselmayer qui, ainsi que nous l'avons dit, était conseiller de médecine, au lieu de s'occuper, comme la plupart de ses confreres, a tuer correctement, et selon les regles, les gens vivants, n'était préoccupé que de rendre, au contraire, la vie aux choses mortes, c'est-a-dire qu'a force d'étudier le corps des hommes et des animaux, il était arrivé a connaître tous les ressorts de la machine, si bien qu'il fabriquait des hommes qui marchaient, qui saluaient, qui faisaient des armes ; des dames qui dansaient, qui jouaient du clavecin, de la harpe et de la viole ; des chiens qui couraient, qui rapportaient et qui aboyaient ; des oiseaux qui volaient, qui sautaient et qui chantaient ; des poissons qui nageaient et qui mangeaient. Enfin, il en était meme venu a faire prononcer aux poupées et aux polichinelles quelques mots peu compliqués, il est vrai, comme papa, maman, dada ; seulement, c'était d'une voix monotone et criarde qui attristait, parce qu'on sentait bien que tout cela était le résultat d'une combinaison automatique, et qu'une combinaison automatique n'est toujours, a tout prendre, qu'une parodie des chefs-d'ouvre du Seigneur.

Cependant, malgré toutes ces tentatives infructueuses, parrain Drosselmayer ne désespérait point et disait fermement qu'il arriverait un jour a faire de vrais hommes, de vraies femmes, de vrais chiens, de vrais oiseaux et de vrais poissons. Il va sans dire que ses deux filleuls, auxquels il avait promis ses premiers essais en ce genre, attendaient ce moment avec une grande impatience.

On doit comprendre qu'arrivé a ce degré de science en mécanique, parrain Drosselmayer était un homme précieux pour ses amis. Aussi une pendule tombait-elle malade dans la maison du président Silberhaus, et, malgré le soin des horlogers ordinaires, ses aiguilles venaient-elles a cesser de marquer l'heure ; son tic-tac, a s'interrompre ; son mouvement, a s'arreter ; on envoyait prévenir le parrain Drosselmayer, lequel arrivait aussitôt tout courant, car c'était un artiste ayant l'amour de son art, celui-la. Il se faisait conduire aupres de la morte qu'il ouvrait a l'instant meme, enlevant le mouvement qu'il plaçait entre ses deux genoux ; puis alors, la langue passant par un coin de ses levres, son oil unique brillant comme une escarboucle, sa perruque de verre posée a terre, il tirait de sa poche une foule de petits instruments sans nom, qu'il avait fabriqués lui-meme et dont lui seul connaissait la propriété, choisissait les plus aigus, qu'il plongeait dans l'intérieur de la pendule, acuponcture qui faisait grand mal a la petite Marie, laquelle ne pouvait croire que la pauvre horloge ne souffrît pas de ces opérations, mais qui, au contraire, ressuscitait la gentille trépanée, qui, des qu'elle était replacée dans son coffre, ou entre ses colonnes, ou sur son rocher, se mettait a vivre, a battre et a ronronner de plus belle ; ce qui rendait aussitôt l'existence a l'appartement, qui semblait avoir perdu son âme en perdant sa joyeuse pensionnaire.

Il y a plus : sur la priere de la petite Marie, qui voyait avec peine le chien de la cuisine tourner la broche, occupation tres-fatigante pour le pauvre animal, le parrain Drosselmayer avait consenti a descendre des hauteurs de sa science pour fabriquer un chien automate, lequel tournait maintenant la broche sans aucune douleur ni aucune convoitise, tandis que Turc, qui, au métier qu'il avait fait depuis trois ans, était devenu tres-frileux, se chauffait en véritable rentier le museau et les pattes, sans avoir autre chose a faire que de regarder son successeur, qui, une fois remonté, en avait pour une heure a faire sa besogne gastronomique sans qu'on eut a s'occuper seulement de lui.

Aussi, apres le président, apres la présidente, apres Fritz et apres Marie, Turc était bien certainement l'etre de la maison qui aimait et vénérait le plus le parrain Drosselmayer, auquel il faisait grande fete toutes les fois qu'il le voyait arriver, annonçant meme quelquefois, par ses aboiements joyeux et par le frétillement de sa queue, que le conseiller de médecine était en route pour venir, avant meme que le digne parrain eut touché le marteau de la porte.

Le soir donc de cette bienheureuse veille de Noël, au moment ou le crépuscule commençait a descendre, Fritz et Marie, qui, de toute la journée, n'avaient pu entrer dans le grand salon d'apparat, se tenaient accroupis dans un petit coin de la salle a manger.

Tandis que mademoiselle Trudchen, leur gouvernante, tricotait pres de la fenetre, dont elle s'était approchée pour recueillir les derniers rayons du jour, les enfants étaient pris d'une espece de terreur vague, parce que, selon l'habitude de ce jour solennel, on ne leur avait pas apporté de lumiere ; de sorte qu'ils parlaient bas comme on parle quand on a un petit peu peur.

– Mon frere, disait Marie, bien certainement papa et maman s'occupent de notre arbre de Noël ; car, depuis le matin, j'entends un grand remue-ménage dans le salon, ou il nous est défendu d'entrer.

– Et moi, dit Fritz, il y a dix minutes a peu pres que j'ai reconnu, a la maniere dont Turc aboyait, que le parrain Drosselmayer entrait dans la maison.

– Ô Dieu ! s'écria Marie en frappant ses deux petites mains l'une contre l'autre, que va-t-il nous apporter, ce bon parrain ? Je suis sure, moi, que ce sera quelque beau jardin tout planté d'arbres, avec une belle riviere qui coulera sur un gazon brodé de fleurs. Sur cette riviere, il y aura des cygnes d'argent avec des colliers d'or, et une jeune fille qui leur apportera des massepains qu'ils viendront manger jusque dans son tablier.

– D'abord, dit Fritz, de ce ton doctoral qui lui était particulier, et que ses parents reprenaient en lui comme un de ses plus graves défauts, vous saurez, mademoiselle Marie, que les cygnes ne mangent pas de massepains.

– Je le croyais, dit Marie ; mais, comme tu as un an et demi de plus que moi, tu dois en savoir plus que je n'en sais.

Fritz se rengorgea.

– Puis, reprit-il, je crois pouvoir dire que, si parrain Drosselmayer apporte quelque chose, ce sera une forteresse, avec des soldats pour la garder, des canons pour la défendre, et des ennemis pour l'attaquer ; ce qui fera des combats superbes.

– Je n'aime pas les batailles, dit Marie. S'il apporte une forteresse, comme tu le dis, ce sera donc pour toi ; seulement, je réclame les blessés pour en avoir soin.

– Quelque chose qu'il apporte, dit Fritz, tu sais bien que ce ne sera ni pour toi ni pour moi, attendu que, sous le prétexte que les cadeaux de parrain Drosselmayer sont de vrais chefs-d'ouvre, on nous les reprend aussitôt qu'il nous les a donnés, et qu'on les enferme tout au haut de la grande armoire vitrée ou papa seul peut atteindre, et encore en montant sur une chaise, ce qui fait, continua Fritz, que j'aime autant et meme mieux les joujoux que nous donnent papa et maman, et avec lesquels on nous laisse jouer au moins jusqu'a ce que nous les ayons mis en morceaux, que ceux que nous apporte le parrain Drosselmayer.

– Et moi aussi, répondit Marie ; seulement, il ne faut pas répéter ce que tu viens de dire au parrain.

– Pourquoi ?

– Parce que cela lui ferait de la peine que nous n'aimassions pas autant ses joujoux que ceux qui nous viennent de papa et de maman ; il nous les donne, pensant nous faire grand plaisir, il faut donc lui laisser croire qu'il ne se trompe pas.

– Ah bah ! dit Fritz.

– Mademoiselle Marie a raison, monsieur Fritz, dit mademoiselle Trudchen, qui, d'ordinaire, était fort silencieuse et ne prenait la parole que dans les grandes circonstances.

– Voyons, dit vivement Marie pour empecher Fritz de répondre quelque impertinence a la pauvre gouvernante, voyons, devinons ce que nous donneront nos parents. Moi, j'ai confié a maman, mais a la condition qu'elle ne la gronderait pas, que mademoiselle Rose, ma poupée, devenait de plus en plus maladroite, malgré les sermons que je lui fais sans cesse, et n'est occupée qu'a se laisser tomber sur le nez, accident qui ne s'accomplit jamais sans laisser des traces tres-désagréables sur son visage ; de sorte qu'il n'y a plus a penser a la conduire dans le monde, tant sa figure jure maintenant avec ses robes.

– Moi, dit Fritz, je n'ai pas laissé ignorer a papa qu'un vigoureux cheval alezan ferait tres-bien dans mon écurie ; de meme que je l'ai prié d'observer qu'il n'y a pas d'armée bien organisée sans cavalerie légere, et qu'il manque un escadron de hussards pour compléter la division que je commande.

A ces mots, mademoiselle Trudchen jugea que le moment convenable était venu de prendre une seconde fois la parole.

– Monsieur Fritz et mademoiselle Marie, dit-elle, vous savez bien que c'est l'enfant Jésus qui donne et bénit tous ces beaux joujoux qu'on vous apporte. Ne désignez donc pas d'avance ceux que vous désirez, car il sait mieux que vous-memes ceux qui peuvent vous etre agréables.

– Ah ! oui, dit Fritz, avec cela que, l'année passée, il ne m'a donné que de l'infanterie quand, ainsi que je viens de le dire, il m'eut été tres-agréable d'avoir un escadron de hussards.

– Moi, dit Marie, je n'ai qu'a le remercier, car je ne demandais qu'une seule poupée, et j'ai encore eu une jolie colombe blanche avec des pattes et un bec roses.

Sur ces entrefaites, la nuit étant arrivée tout a fait, de sorte que les enfants parlaient de plus bas en plus bas, et qu'ils se tenaient toujours plus rapprochés l'un de l'autre, il leur semblait autour d'eux sentir les battements d'ailes de leurs anges gardiens tout joyeux, et entendre dans le lointain une musique douce et mélodieuse comme celle d'un orgue qui eut chanté, sous les sombres arceaux d'une cathédrale, la nativité de Notre-Seigneur. Au meme instant, une vive lueur passa sur la muraille, et Fritz et Marie comprirent que c'était l'enfant Jésus qui, apres avoir déposé leurs joujoux dans le salon, s'envolait sur un nuage d'or vers d'autres enfants qui l'attendaient avec la meme impatience qu'eux.

Aussitôt une sonnette retentit, la porte s'ouvrit avec fracas, et une telle lumiere jaillit de l'appartement, que les enfants demeurerent éblouis, n'ayant que la force de crier :

– Ah ! ah ! ah !

Alors le président et la présidente vinrent sur le seuil de la porte, prirent Fritz et Marie par la main.

– Venez voir, mes petits amis, dirent-ils, ce que l'enfant Jésus vient de vous apporter.

Les enfants entrerent aussitôt dans le salon, et mademoiselle Trudchen, ayant posé son tricot sur la chaise qui était devant elle, les suivit.