Divers contes - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Humanistyka Język: francuski Rok wydania: 1870

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Alexandre Dumas

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Opis ebooka Divers contes - Alexandre Dumas

La chemise de la Sainte Vierge - La Tarasque - Les onze mille vierges - Le rocher du Dragon - Comment saint Éloi fut guéri de la vanité - L'expiation du roi Rodrigue - Roland, de retour de Roncevaux - Saint Goar le batelier - La sirene du Rhin - La maison de l'Ange - Histoire du démon familier du sire de Corasse - Les chasses du comte de Foix - Le diable et la cathédrale de Cologne - Le pere Clément - Les sept péchés capitaux - La ruelle des lutins - La fée des eaux - Le nain du lac et la dame Noire - Le pont du Diable - Les deux chemises - Le dragon des chevaliers de Saint-Jean - Ponce Pilate chez les Suisses - Les deux bossus - Le chemin du diable - Le cigare de don Juan - Le tailleur de Catanzaro - Le moine de Sant'Antimo - Histoire d'un chien.

Opinie o ebooku Divers contes - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Divers contes - Alexandre Dumas

A Propos
La chemise de la Sainte Vierge
La Tarasque
Les onze mille vierges
Le rocher du Dragon

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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La chemise de la Sainte Vierge

Je n’ai jamais vu d’aspect plus original que celui de cette petite ville, placée entre l’étang de Berre et le canal de Bouc, et bâtie non pas au bord de la mer, mais dans la mer. Martigues est a Venise ce qu’est une charmante paysanne a une grande dame ; mais il n’eut fallu qu’un caprice de roi pour faire de la villageoise une reine.

Martigues fut, assure-t-on, bâtie par Marius. Le général romain, en l’honneur de la prophétesse Martha, qui le suivait, comme chacun sait, lui donna le nom qu’elle porte encore aujourd’hui. L’étymologie peut n’etre point fort exacte ; mais, comme on le sait, l’étymologie est de toutes les serres chaudes celle qui fait éclore les plus étranges fleurs.

Ce qui frappe d’abord dans Martigues, c’est sa physionomie joyeuse ; ce sont ses rues, toutes coupées de canaux et jonchées de cyatis et d’algues aux senteurs marines ; ce sont ses carrefours, ou il y a des barques comme autre part il y a des charrettes. Puis, de pas en pas, des squelettes de navires surgissent ; le goudron bout, les filets sechent. C’est un vaste bateau ou tout le monde peche, les hommes au filet, les femmes a la ligne, les enfants a la main ; on peche dans les rues, on peche de dessus les ponts, on peche par les fenetres, et le poisson, toujours renouvelé et toujours stupide, se laisse prendre ainsi au meme endroit et par les memes moyens depuis deux mille ans.

Et cependant, ce qui est bien humiliant pour les poissons, c’est que la simplicité des habitants de Martigues est telle que, dans le patois provençal, leur nom lé Martigao est proverbial. Lé Martigao sont les Champenois de la Provence ; et comme malheureusement il ne leur est pas né le moindre La Fontaine, ils ont conservé leur réputation premiere dans toute sa pureté.

C’est un Martigao, ce paysan qui, voulant couper une branche d’arbre, prend sa serpe, monte a l’arbre, s’assied sur la branche, et la coupe entre lui et le tronc.

C’est un Martigao qui, entrant dans une maison de Marseille, voit pour la premiere fois un perroquet, s’approche et lui parle familierement comme on parle en général a un volatile.

– S… cochon, répond le perroquet avec sa grosse voix de mousquetaire aviné.

– Mille pardons, monsieur, dit le Martigao en ôtant son bonnet ; je vous avais pris pour un oiseau.

Ce sont trois députés martigaos qui, envoyés a Aix pour présenter une requete au Parlement, se font indiquer aussitôt leur arrivée la demeure du premier président et sont introduits dans l’hôtel. Conduits par un huissier, ils traversent quelques pieces dont le luxe les émerveille ; l’huissier les laisse dans le cabinet qui précede la salle d’audience, et étendant la main vers la porte, il leur dit : « Entrez » et se retire. Mais la porte que leur avait montrée l’huissier était fermée hermétiquement par une lourde tapisserie, ainsi que c’était la coutume de l’époque ; de sorte que les pauvres députés, ne voyant, entre les larges plis de la portiere, ni clef, ni bouton, ni issue, s’arreterent tres embarrassés et ne sachant comment faire pour passer outre. Ils tinrent alors conseil, et au bout d’un instant le plus avisé des trois dit :

« Attendons que quelqu’un entre ou sorte, et nous ferons comme il fera. » L’avis parut bon, fut adopté, et les députés attendirent.

Le premier qui vint fut le chien du président, qui passa sans façon par-dessous le rideau.

Les trois députés se mirent aussitôt a quatre pattes, passerent a l’instar du chien, et comme leur requete leur fut accordée, leurs concitoyens ne douterent pas un instant que ce ne fut a la maniere convenable dont ils l’avaient présentée, plus encore qu’a la justice de la demande, qu’ils devaient leur prompt et entier succes.

Il y a encore une foule d’autres histoires non moins intéressantes que les précédentes ; par exemple, celle d’un Martigao qui, apres avoir longtemps étudié le mécanisme d’une paire de mouchettes, afin de se rendre compte de l’utilité de ce petit ustensile, mouche la chandelle avec ses doigts et dépose proprement la mouchure sur le récipient ; mais je craindrais que quelques-unes de ces charmantes anecdotes ne perdissent beaucoup de leur valeur par l’exportation.

Tant il y a que sur les lieux elles ont une vogue charmante, et que depuis l’époque de sa fondation, qui remonte, comme nous l’avons dit, a Marius, Martigues défraye d’histoires et de coqs-a-l’âne toutes les villes, libéralité dont, a ce que m’assurait notre aubergiste, elle commence tant soit peu a se lasser.

Martigues a pourtant fourni un saint au calendrier ; ce saint est le bienheureux Gérard Tenque, de son vivant épicier dans la ville de Marius. Étant allé pour son commerce a Jérusalem, il fut indigné des mauvais traitements que les pelerins éprouvaient dans les saints lieux ; des lors il résolut de se dévouer au soulagement de ces pieux voyageurs, apres avoir fait a la chrétienté le sacrifice de sa boutique, qui, comme on le voit par le voyage que Gérard avait entrepris, devait avoir une certaine importance. En conséquence il céda son fonds, réalisa son bien, puis, faisant de l’argent que lui rapporta cette double vente une masse premiere, il se mit immédiatement en mesure de doubler et de tripler cette masse en allant queter pour les pauvres, le bourdon[1] a la main, aupres des négociants d’Alexandrie, du Caire, de Jaffa, de Beyrouth et de Damas, avec lesquels il était en relations d’affaires. Dieu bénit son intention et permit qu’elle eut le saint résultat que Gérard s’était proposé. En effet, sa quete ayant été plus abondante qu’il ne l’espérait lui-meme, Gérard Tenque fit construire un hospice destiné a recueillir et a héberger tous les chrétiens que leur dévotion pour les saints lieux attirerait en Judée. La premiere croisade le surprit au milieu de cette pieuse fondation, a laquelle la conquete de Godefroi de Bouillon donna bientôt une immense importance, et dont les privileges et les statuts, confirmés par lettres de Rome, devinrent ceux des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Ainsi cet ordre magnifique, qui n’admettait dans ses rangs que les chevaliers de la plus haute noblesse et du plus grand courage, avait eu pour fondateur un pauvre épicier.

Dans le partage des reliques qui s’était fait entre les chrétiens apres la prise de Jérusalem, Gérard Tenque avait obtenu pour sa part la chemise que portait la Sainte Vierge le jour ou l’ange Gabriel vint la saluer comme mere du Christ. La relique était d’autant plus précieuse, que, comme preuve d’authenticité, la chemise était marquée d’un M, d’un T et d’un L, ce qui voulait incontestablement dire : Marie de la tribu de Lévy.

Apres sa mort, Gérard Tenque fut canonisé ; aussi, lorsque l’île de Rhodes fut reprise par les infideles, les chevaliers, qui ne voulaient pas laisser les saints ossements de leur fondateur entre les mains des infideles, exhumerent son cercueil et le transférerent au château de Manosque, dont la seigneurie appartenait a l’ordre de Malte. La, le commandeur, qui, pour l’incrédulité, était une espece de saint Thomas, sachant que la chemise de la Vierge avait été enterrée avec le défunt, fit ouvrir le cercueil, afin de s’assurer de l’identité des reliques qu’on lui donnait en garde : le corps était parfaitement conservé et la chemise était a sa place.

Alors le commandeur jugea avec beaucoup de sagacité que, puisque le bienheureux Gérard était canonisé, il n’avait pas besoin d’une aussi importante relique que celle qu’il avait accaparée, et qui, apres avoir efficacement, sans doute, contribué a son salut, pouvait, non moins efficacement encore, contribuer au salut des autres. Or, comme charité bien ordonnée est de commencer par soi-meme, le bon commandeur s’appropria la chemise, qu’il fit mettre dans une tres belle châsse, et qu’il transporta en son château de Calissane en Provence, ou elle fit force miracles. Au moment de mourir, a son tour, le commandeur, qui naturellement mourait sans postérité, ne voulut pas exposer une si sainte relique a tomber entre les mains de collatéraux, et la légua a la principale église de la ville murée, la plus proche de son château attendu qu’un si précieux dépôt ne pouvait pas etre confié a une ville ouverte.

On comprend que, lorsque la teneur du testament fut connue, il fit grand bruit dans les cités avoisinantes ; chaque ville envoya ses géometres, qui mesurerent, la toise a la main, a quelle distance elle était du château de Calissane. La ville de Berre fut reconnue etre celle qui avait les droits les plus incontestables a la sainte relique, et la chemise miraculeuse lui fut adjugée par l’archeveque d’Arles, au grand désespoir de Martigues, qui avait perdu d’une demi-toise.

A partir de ce moment, c’est-a-dire de la moitié du XVe siecle a peu pres, la bienheureuse chemise fut exposée tous les ans, le jour de Sainte-Marie ; mais a l’époque de la Révolution elle disparut sans qu’on n’ait jamais pu savoir ce qu’elle était devenue.


La Tarasque

Le vieux château qui domine Beaucaire, et qui a fait grand bruit au XIIe siecle avec ses machines de guerre et au XVIe avec ses canons, est bâti sur des substructions romaines ; ses différents ouvrages de guerre sont du XIe, du XIIIe et du XIVe siecle. Du haut de ses remparts on aperçoit un magnifique paysage, dont le premier plan est Tarascon et Beaucaire, séparés par le Rhône et liés par un pont, et le dernier Arles, la ville romaine, Arles, l’Herculanum de la France, engloutie et recouverte par la lave de la barbarie.

Nous descendîmes de notre vieux château, dans lequel il ne reste de complet qu’une charmante cheminée du temps de Louis XIII ; nous traversâmes le pont suspendu, qui est long de cinq cent cinquante pas, c’est-a-dire d’environ quinze cents pieds ; nous passâmes au pied de la forteresse, bâtie par le roi René, et nous entrâmes dans l’église, édifiée au XIIe siecle, restaurée au XIVe.

Cette église est sous l’invocation de sainte Marthe, l’hôtesse du Christ. Toute une pieuse et sainte histoire se rattache a son érection : la science la nie, mais la foi la consacre, et dans cette lutte de l’âme qui croit et de l’esprit qui doute, c’est la science qui a été vaincue.

Marthe naquit a Jérusalem. Son pere Syrus et sa mere Eucharie étaient de sang royal. Elle avait un frere aîné qui s’appelait Lazare ; elle avait une sour cadette qui s’appelait Madeleine.

Lazare était un beau cavalier, moitié asiatique, moitié romain, qui, ne pouvant employer son temps a la guerre, puisque Octave avait fait la paix au monde, le passait en chasse et en plaisirs. Il avait de jeunes esclaves achetés en Grece ; il avait de beaux chevaux amenés d’Arabie ; et plus d’une fois, dans un char a quatre roues orné d’ivoire et d’airain, précédé par un coureur a robe retroussée, il avait croisé le fils de Dieu marchant pieds nus au milieu de son cortege de pauvres.

Madeleine était une belle courtisane, a la maniere de Julie, la fille de l’empereur ; elle avait de longs cheveux blonds, qu’une esclave de Lesbos assemblait tous les matins sur sa tete en les nouant avec une chaîne de perles ; elle portait le manteau ouvert par-devant, qui laissait voir une gorge merveilleuse, soutenue par un réseau d’or, et que les Latins appelaient casicium, a cause des blessures qu’il faisait au cour des hommes. Elle avait des tuniques parsemées de grandes fleurs d’or et de pourpre, qu’on nommait a Rome patagiata, du nom d’une maladie nommée patagus, qui laissait des taches sur tout le corps ; et comme ses pieds délicats et parfumés, tout couverts de bagues et de pierreries, n’étaient point faits pour marcher, on lui amenait des litieres avec des rideaux d’étoffes asiatiques, ou elle se faisait porter comme une matrone romaine par des esclaves vetus de panula, tandis qu’une suivante, l’accompagnant a pied, étendait entre elle et le soleil un grand éventail recouvert de plumes de paon ; et les coureurs africains, qui marchaient devant elle pour ouvrir le chemin, firent plus d’une fois ranger devant l’équipage de la riche courtisane cette pauvre Marie qui était la mere du Sauveur.

Marthe voyait toutes ces choses avec peine, et souvent elle tenta de réformer l’existence dissipée de son frere et la vie dissolue de sa sour ; car des premieres elle avait écouté et recueilli la parole du Christ ; mais toujours tous deux avaient ri a ses discours. Enfin, elle leur proposa de venir recueillir la manne sainte que le Sauveur laissait tomber de ses levres. Madeleine et Lazare y consentirent ; ils y allerent joyeux, railleurs et incrédules ; ils écouterent la parabole du trésor, de la perle et du filet ; ils entendirent la prédiction du dernier jugement ; ils virent Jésus marcher sur les eaux, et ils revinrent pensifs[2].

Et le soir meme, Lazare dit a Marthe : Ma sour, vendez mes biens et distribuez-les aux pauvres.

Et le lendemain, tandis que le fils de Dieu dînait chez Simon le pharisien, Madeleine entra, portant un vase d’albâtre plein d’huile de parfum.

Et se tenant derriere le Sauveur, elle s’agenouilla a ses pieds, et commença a les arroser de ses larmes, et elle les essuyait avec ses cheveux, les baisait et y répandait ce parfum.

Ce que voyant le pharisien qui l’avait invité, il dit en lui-meme : Si cet homme était prophete, il saurait qui est celle qui le touche, et que c’est une femme de mauvaise vie.

Alors Jésus, prenant la parole, lui dit : Simon, j’ai quelque chose a vous dire. – Il répondit : Maître, dites.

Un créancier avait deux débiteurs : l’un lui devait cinq cents deniers, et l’autre cinquante.

Mais comme ils n’avaient pas de quoi les lui rendre, il leur remit a tous deux leur dette. Lequel des deux l’aimera donc davantage ?

Simon répondit : Je crois que ce sera celui auquel il a le plus remis. – Jésus lui dit : Vous avez fort bien jugé.

Et se retournant vers la femme, il dit a Simon : Je suis entré dans votre maison, vous ne m’avez point donné d’eau pour me laver les pieds ; et elle, au contraire, a arrosé mes pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux.

Vous me m’avez point donné de baiser ; mais elle, au contraire, depuis qu’elle est entrée, n’a cessé de baiser mes genoux.

Vous n’avez point répandu d’huile sur ma tete ; et elle a répandu ses parfums sur mes pieds.

C’est pourquoi je vous déclare que beaucoup de péchés lui seront remis, parce qu’elle a beaucoup aimé. Mais celui a qui on remet moins aime moins.

Alors il dit a cette femme : Vos péchés vous sont remis.

Et ceux qui étaient a table avec lui commencerent a dire : Qui est celui qui remet meme les péchés ?

Et Jésus dit encore a cette femme : Votre foi vous a sauvée ; allez en paix[3].

Et quelque temps apres, Jésus, étant en chemin avec ses disciples, entra dans un bourg, et une femme nommée Marthe le reçut dans sa maison.

Elle avait une sour nommée Marie-Madeleine, qui, se tenant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.

Mais Marthe était fort occupée a préparer tout ce qu’il fallait ; et s’arretant devant Jésus, elle lui dit : Seigneur, ne considérez-vous point que ma sour me laisse servir toute seule ? Dites-lui donc qu’elle m’aide.

Mais le Seigneur lui dit : Marthe, Marthe, vous vous empressez et vous vous troublez dans le soin de beaucoup de choses.

Cependant une seule est nécessaire ; Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée[4].

Or, vers le temps ou Jésus, déclarant qu’il était la porte du bercail et le bon pasteur, prouvait sa mission et sa divinité par ses ouvres, un homme tomba malade, nommé Lazare, qui était du bourg de Béthanie[5], ou demeuraient Marie et Marthe sa sour.

Cette Marie était celle qui répandit sur le Seigneur une huile de parfums, et qui lui essuya les pieds avec ses cheveux, et Lazare, qui était alors malade, était son frere.

Ses sours envoyerent donc dire a Jésus : Seigneur, celui que vous aimez est malade.

Ce que Jésus ayant entendu, il dit : Cette maladie ne va point a la mort, mais elle n’est que pour la gloire de Dieu et afin que le fils de Dieu en soit glorifié.

Or, Jésus aimait Marthe, et Marie sa sour, et Lazare.

Ayant donc entendu qu’il était malade, il demeura encore deux jours au lieu ou il était.

Et il dit ensuite a ses disciples : Retournez en Judée ; notre ami Lazare dort, et je m’en vais le réveiller.

Ses disciples lui répondirent : Seigneur, s’il dort il sera guéri.

Jésus leur dit alors clairement : Lazare est mort.

Jésus étant arrivé trouva qu’il y avait déja quatre jours que Lazare était dans le tombeau.

Et comme Béthanie n’était éloignée de Jérusalem que d’environ quinze stades[6], il y avait quantité de Juifs qui étaient venus voir Marthe et Marie pour les consoler de la mort de leur frere.

Marthe ayant donc appris que Jésus venait alla au-devant de lui, et Marie demeura dans la maison.

Alors Marthe dit a Jésus : Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frere ne serait pas mort.

Mais je sais que présentement meme Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez.

Jésus lui répondit : Votre frere ressuscitera.

Marthe lui répondit : Je sais qu’il ressuscitera en la résurrection qui se fera au dernier jour.

Jésus lui répondit : Je suis la résurrection et la vie ; celui qui croit en moi, quand il serait mort, vivra.

Et quiconque vit et croit en moi ne mourra point a jamais, croyez-vous cela ?

Elle lui répondit : Oui, Seigneur, je crois que vous etes le Christ, le fils du Dieu vivant, qui etes venu dans ce monde.

Lorsqu’elle eut parlé ainsi, elle s’en alla et appela secretement Marie, sa sour, en lui disant : Le maître est venu, et il vous demande.

Ce qu’elle n’eut pas plus tôt entendu qu’elle se leva et vint le trouver.

Car Jésus n’était pas encore entré dans le bourg, mais il était au meme lieu ou Marthe l’avait rencontré.

Cependant les Juifs qui étaient avec Marie dans la maison et qui la consolaient, ayant vu qu’elle s’était levée si promptement et qu’elle était sortie, la suivirent en disant : Elle s’en va au sépulcre pour y pleurer.

Lorsque Marie fut venue au lieu ou était Jésus, l’ayant vu, elle se jeta a ses pieds et lui dit : Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frere ne serait point mort.

Jésus, voyant qu’elle pleurait et que les Juifs qui étaient venus avec elle pleuraient aussi, frémit en son esprit et se troubla lui-meme.

Et il leur dit : Ou l’avez-vous mis ? – Ils lui répondirent : Seigneur, venez et voyez.

Alors Jésus pleura.

Et les Juifs dirent entre eux : Voyez comme il l’aimait.

Mais il y en eut aussi quelques-uns qui dirent : Ne pouvait-il pas empecher qu’il ne mourut, lui qui a ouvert les yeux a un aveugle-né ?

Jésus, frémissant donc de nouveau en lui-meme, vint au sépulcre : c’était une grotte, et on avait mis une pierre par-dessus.

Jésus dit : Ôtez la pierre. – Marthe, qui était la sour du mort, lui dit : Seigneur, il sent déja mauvais ; car il y a quatre jours qu’il est la.

Jésus lui répondit : Ne vous ai-je pas dit que si vous croyez, vous verrez la gloire de Dieu ?

Ils ôterent donc la pierre, et Jésus, levant les yeux en haut, dit ces paroles : Mon pere, je vous rends grâce de ce que vous m’avez exaucé.

Pour moi, je savais que vous m’exaucez toujours ; mais je dis ceci pour ce peuple qui m’environne, afin qu’il croie enfin que c’est vous qui m’avez envoyé.

Ayant dit ces mots, il cria d’une voix forte : Lazare, sortez dehors.

Et a l’heure meme le mort sortit, ayant les pieds et les mains liés de bandes et le visage enveloppé d’un linge. Alors Jésus leur dit : Déliez-le et le laissez aller.

Plusieurs donc d’entre les Juifs qui étaient venus voir Marthe et Marie, et qui avaient vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui[7].

Or, la meme année, six jours avant la Pâque, Jésus vint a Béthanie, ou était mort Lazare, qu’il avait ressuscité.

On lui appreta la a souper ; Marthe servait, et Lazare était de ceux qui étaient a table avec lui.

Mais Marie ayant pris une livre d’huile de parfum de vrai nard, qui était de grand prix, elle le répandit sur les pieds de Jésus, et, comme la premiere fois, elle les essuya avec ses cheveux, et toute la maison fut remplie de l’odeur de ce parfum.

Alors un de ses disciples, a savoir Judas Iscariote, qui devait le trahir, dit : Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers, qu’on aurait donnés aux pauvres ?

Mais Jésus lui dit : Laissez-la faire, parce qu’elle a gardé ce parfum pour le jour de ma sépulture.

Car vous aurez toujours des pauvres parmi vous, et moi vous ne m’aurez pas toujours.

Quelque temps apres, accomplissant sa prophétie, Jésus mourait, léguant sa mere a saint Jean, et le monde a saint Pierre.

Le premier jour de la semaine, Marie-Madeleine vint des le matin au sépulcre, lorsqu’il faisait encore obscur, et elle vit que la pierre avait été ôtée du sépulcre.

Et comme elle pleurait, s’étant baissée pour regarder dans le sépulcre, elle vit deux anges vetus de blanc assis au lieu ou avait été le corps de Jésus, l’un a la tete et l’autre aux pieds.

Ils lui dirent : Femme, pourquoi pleurez-vous ? – Elle leur répondit : C’est qu’ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais ou ils l’ont mis.

Ayant dit cela, elle se retourna, et vit Jésus debout, sans savoir néanmoins que ce fut Jésus.

Alors Jésus lui dit : Femme, pourquoi pleurez-vous ? qui cherchez-vous ? – Elle, pensant que c’était le jardinier, lui dit : Seigneur si c’est vous qui l’avez enlevé, dites-moi ou vous l’avez mis, et je l’emporterai.

Jésus lui dit : Marie ! – Aussitôt elle se retourna et lui dit : Rabboni – c’est-a-dire : Mon maître.

Jésus lui répondit : Ne me touchez point, car je ne suis pas encore monté vers mon pere ; mais allez trouver mes freres, et dites-leur de ma part : « Je monte vers mon pere et votre pere, vers mon Dieu et votre Dieu[8]. »

Ici s’arrete l’histoire écrite par les saints apôtres eux-memes, et commence la tradition.

Les Juifs, pour punir Marthe, Madeleine, Lazare, Maximin et Marcelle, d’etre restés fideles au Christ au-dela du tombeau, les forcerent d’entrer dans une barque, et, un jour d’orage, lancerent la barque a la mer. La barque était sans voile, sans gouvernail et sans aviron ; mais elle avait la foi pour pilote : aussi a peine les condamnés eurent-ils commencé de chanter les hymnes de grâce au Sauveur, que le vent s’abaissa, que les flots se calmerent, que le ciel devint pur, et qu’un rayon de soleil vint entourer la barque d’une auréole de flamme. Tandis qu’une partie de ceux qui voyaient ce miracle blasphémait le Dieu qui l’avait fait, l’autre tombait a genoux pour l’adorer ; et cependant la barque, glissant comme poussée par une main divine, aborda aux côtes de Marseille, et les ouvriers de Dieu, les envoyés de sa parole, les apôtres de sa religion, se disperserent dans la province pour distribuer a ceux qui avaient faim la sainte nourriture qu’ils apportaient de la Judée.

Tandis que Marthe était a Aix avec Madeleine et Maximin, qui fut le premier éveque de cette ville, les députés d’une ville voisine, attirés par le bruit de ses miracles, accoururent a elle : ils venaient la supplier de les délivrer d’un monstre qui ravageait leur pays. Marthe prit congé de Madeleine et de Maximin, et suivit ces hommes.

En arrivant aux portes de la ville, elle y trouva tout le peuple qui était venu au-devant d’elle. A son approche il s’agenouilla, lui disant qu’il n’avait d’espoir qu’en elle, et elle répondit en demandant ou était le monstre. Alors on lui montra un bois pres de la ville, et elle s’achemina aussitôt seule et sans défense vers ce bois.

A peine y était-elle entrée qu’on entendit de longs rugissements, et chacun trembla, car tous penserent que c’en était fait de la pauvre femme, qui avait entrepris une chose que nul n’osait entreprendre, et qui était allée sans armes ou aucun homme armé n’osait aller : mais bientôt les rugissements cesserent, et Marthe reparut, tenant une petite croix de bois d’une main, et de l’autre le monstre, attaché au bout d’un ruban qui nouait la taille de sa robe.

Elle s’avança ainsi au milieu de la ville, glorifiant le nom du Sauveur, et amenant au peuple, pour lui servir de jouet, le dragon, encore tout sanglant de la derniere proie qu’il avait dévorée.

Voila sur quelle légende repose la vénération qu’ont vouée a sainte Marthe les habitants de Tarascon. Une fete annuelle perpétue le souvenir de la victoire de la sainte sur la Tarasque, car le monstre a pris le nom de la cité qu’il désolait. La veille de ce jour solennel le maire de la ville fait publier a son de trompe que, s’il arrive quelque accident le lendemain, personne n’en sera responsable ; qu’il prévient les blessés qu’ils n’auront aucun droit de se plaindre, et que qui aura le mal le gardera. Grâce a ce formidable avis qui devrait cloîtrer chacun chez soi, des le point du jour toute la ville est dans la rue ; quant a la Tarasque, elle attend sous son hangar.

C’est un animal d’un aspect tout a fait rébarbatif, et dont l’intention visible est de rappeler l’antique dragon qu’il représente. Il peut avoir vingt pieds de long, une grosse tete ronde, une gueule immense, qui s’ouvre et se ferme a volonté ; des yeux remplis de poudre appretée en artifice ; un cou qui rentre et s’allonge ; un corps gigantesque, destiné a renfermer les personnes qui le font mouvoir ; enfin, une queue longue et raide comme une solive, vissée a l’échine d’une maniere assez triomphante pour casser bras et jambes a ceux qu’elle atteint.

Le second jour de la fete de la Pentecôte, a six heures du matin, trente chevaliers de la Tarasque, vetus de tuniques et de manteaux, et institués par le roi René, viennent chercher l’animal sous son hangar ; douze portefaix lui entrent dans le ventre. Une jeune fille vetue en sainte Marthe lui attache un ruban bleu autour du cou ; et le monstre se met en marche aux grands applaudissements de la multitude. Si quelque curieux passe trop pres de sa tete, la Tarasque allonge le cou et le happe par le fond de sa culotte, qui lui reste ordinairement dans la gueule.

Si quelque imprudent s’aventure derriere elle, la Tarasque prend sa belle, et d’un coup de queue elle le renverse. Enfin, si elle se sent trop pressée de tous côtés, la Tarasque allume ses artifices, ses yeux jettent des flammes ; elle bondit, fait un tour sur elle-meme, et tout ce qui se trouve a sa portée, dans une circonférence de soixante-quinze pieds est impitoyablement brulé ou culbuté. Au contraire, si quelque personnage considérable de la ville se trouve sur son passage, elle va a lui, faisant mille gentillesses, caracolant en preuve de joie, ouvrant la gueule en signe de faim ; et l’individu, qui sait ce que cela veut dire, lui jette dans la gueule une bourse qu’elle digere incontinent au profit des portefaix qu’elle a dans le ventre.

En 93, les Arlésiens et les Tarasconnais étant en guerre, les Tarasconnais furent vaincus, et Tarascon fut prise. Alors les Arlésiens ne trouverent rien de mieux pour humilier leurs ennemis que de bruler la Tarasque sur la place publique. C’était un monstre de la plus grande magnificence, d’un mécanisme aussi compliqué qu’ingénieux, et qui avait couté vingt mille francs a confectionner.

Depuis cette époque, les Tarasconnais n’ont jamais pu dignement remplacer l’ancienne Tarasque, qui est encore l’objet des regrets les plus vifs. On en a fait faire une, mais mesquine et pauvre en comparaison de son aînée ; c’est celle-la que nous visitâmes, et qui nous parut, malgré les lamentations de notre guide, d’un aspect encore tres confortable.

Maintenant, comme dans toute tradition il y a un côté qui tourne a l’histoire, et dans tout miracle un point qui peut s’expliquer, il est probable qu’un crocodile venu d’Égypte, comme celui qui fut tué dans le Rhône, et dont la peau fut conservée jusqu’a la Révolution dans l’hôtel de ville de Lyon, avait établi son domicile dans les environs de Tarascon, et que Marthe, qui avait appris au bord du Nil comment on attaquait cet animal, parvint a délivrer de ce monstre la ville ou son souvenir est en si grand honneur.


Les onze mille vierges

Apres le dôme de la cathédrale, les deux églises les plus visitées par les étrangers sont celles de Saint-Pierre et de Sainte-Ursule.

Saint-Pierre vu, nous nous rendîmes aussitôt a la ci-devant abbaye des Dames de Sainte-Ursule. Sans aucun doute nos lecteurs ont entendu parler des onze mille martyres anglaises, mais peut-etre ne connaissent-ils pas leur histoire dans tous ses principaux détails. Les voici ; car il est impossible de ne pas conter quelque chronique bien étrange quand on parle de l’Allemagne.

C’était vers l’an 220 de Jésus-Christ : Dionest et Daria régnaient dans la Grande-Bretagne, et n’avaient point d’héritiers ; aussi priaient-ils ardemment le ciel de leur en envoyer un. Le ciel, l’on ne sait pourquoi, ne fit les choses qu’a moitié ; il leur envoya une fille : il est vrai que cette fille devait etre une sainte.

L’enfant si longtemps et si ardemment attendue reçut le nom d’Ursule. Des sa jeunesse, trompant l’espérance de ses parents, qui, a défaut d’un fils, comptaient au moins sur un petit-fils, Ursule promit au Seigneur de se vouer a son service exclusif. Cette promesse imprudente fit grand peine a Dionest et a Daria, mais ils étaient trop religieux tous deux pour forcer la sainte inclination de leur fille ; si bien que des députés étant venus de la part d’Agrippinus, prince germain, afin de demander Ursule en mariage pour son fils, le prince Coman, Dionest refusa d’abord cette union. Mais un ange descendit la nuit suivante au chevet d’Ursule, la releva de son serment de la part de Dieu, et lui ordonna d’épouser le prince Coman.

Dionest et Daria n’étaient point gens a laisser partir leur fille sans lui donner une suite digne d’elle. Ils choisirent parmi les meilleures familles de la Grande-Bretagne onze mille vierges, pour servir de cortege a Ursule, et l’accompagner d’abord a Rome, ou, selon le désir de son pere, elles devaient etre baptisées une seconde fois et revenir avec elle dans le pays des Germains. Ursule partit avec ses onze mille demoiselles d’honneur, et, en arrivant sur le port, elle trouva le plus grand vaisseau du roi son pere qui l’attendait avec ses matelots et son capitaine. Elle renvoya tout l’équipage, s’assit au gouvernail, ordonna la manouvre, et le vaisseau obéissant, s’éloigna de la terre, emportant vers les côtes bataves sa blanche volée de colombes.

Les ambassadeurs venaient derriere sur un autre bâtiment, et comme ils suivaient le sillage du premier, ils étaient fort récréés par les cantiques que chantaient toutes les belles jeunes filles qui les précédaient.

A cette époque, le Rhin ne se perdait point dans le sable ; il se jetait tout bonnement dans la mer, ainsi que doit le faire tout fleuve qui a la conscience de la mission, de sorte que les onze mille vierges, toujours guidées par Ursule, s’engagerent dans le fleuve et le remonterent jusqu’a Cologne. Aquilinus, préfet romain qui gouvernait alors la ville pour Septime Sévere, empereur régnant, les reçut avec de grands honneurs ; mais comme l’intention d’Ursule était de pousser jusqu’a Rome pour y recevoir un second bapteme, elle ne fit que toucher terre a Cologne et se rembarqua aussitôt avec toute sa suite pour Bâle. La, elle quitta son vaisseau qui, si bien manouvré qu’il fut, aurait eu peine a remonter la chute du Rhin, et accompagnée de Pantulus, autre préfet romain, qu’une si bonne société tentait, elle traversa la Suisse et les Alpes a pied. Pantulus, qui était parti seulement pour faire quelques lieues avec elle, l’accompagna jusqu’a Rome : ce fut une heureuse idée, qui lui valut plus tard les honneurs de la canonisation.

Arrivées a Rome, les onze mille vierges firent leurs dévotions, furent baptisées par le pape Cyriaque, qui, touché de la foi qu’il trouvait dans toutes ces saintes filles, résolut de faire ce qu’avait fait Pantulus ; en conséquence, il donna sa démission de pape, et quand elles quitterent Rome, il les accompagna a son tour avec une grande partie de son clergé.

De retour a Bâle, les onze mille vierges s’embarquerent de nouveau sur le Rhin et descendirent jusqu’a Mayence ; Ursule y trouva Coman, son fiancé. C’était un prince paien, jusque-la meme fort attaché a sa fausse religion ; mais lorsqu’il vit sa belle fiancée, lorsqu’il entendit sa douce voix, il pensa que le Dieu qu’adorait un pareil ange devait etre le vrai Dieu, et il se convertit a la foi catholique. Le pape Cyriaque ne laissa pas refroidir son zele, et le baptisa a l’instant meme. Les deux fiancés descendirent ensuite vers Cologne, ou devait se célébrer le mariage.

Mais a peine étaient-ils arrivés qu’une invasion de Goths fondit sur la ville. Les portes furent fermées, et les habitants, encouragés par Coman, firent la plus belle défense. Pendant ce temps, les onze mille vierges étaient en prieres ; mais, malgré les prieres d’Ursule et le courage de Coman, le ciel avait décidé que les Goths seraient vainqueurs. Donc, la ville fut prise et les onze mille vierges placées dans l’alternative d’épouser onze mille Goths ou d’etre onze mille martyres. Leur choix ne fut pas douteux, elles choisirent le martyre, et le supplice commença.

Toutes furent massacrées en un jour, avec des raffinements de cruauté dont les Goths étaient seuls capables ; une seule, nommée Cordula, parvint d’abord a se sauver, en se glissant dans un bateau et en restant cachée sous un banc ; mais la nuit venue, ayant vu le ciel s’ouvrir et recevoir ses dix mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf compagnes, elle eut une si grande honte de sa faiblesse qu’a l’instant meme elle alla se livrer aux bourreaux, et ayant été immédiatement mise a mort, arriva encore assez a temps pour entrer avec les autres avant que la porte des cieux se fut refermée.

Les os des saintes filles furent recueillis avec soin et portés dans une église. Les plus précieux manquaient, car quelques recherches qu’on eut faites on n’avait pu retrouver le corps de sainte Ursule. Mais un jour que saint Cumbert disait la messe, une colombe vint voler autour de sa tete ; or, le saint pensa bien que la messagere du Seigneur ne venait point ainsi a lui sans une mission particuliere ; il la suivit dans la campagne. Arrivée au pied d’un peuplier, la colombe se mit a gratter la terre avec ses petites pattes roses. On creusa en cet endroit et on y trouva le corps de sainte Ursule.


Le rocher du Dragon

Au village de Rhungsdof, au bord du Rhin, nous trouvâmes plusieurs barques a l’affut des voyageurs ; en quelques minutes encore nous fumes transportés a Konigswinter, joli petit bourg situé sur l’autre rive. Nous nous informâmes de l’heure a laquelle passait le bateau a vapeur, on nous répondit qu’il passait a midi. Cela nous donnait une marge de pres de cinq heures ; c’était plus de temps qu’il n’en fallait pour visiter les ruines du Drachenfelds.

Apres trois quarts d’heure de montée a peu pres, par un joli sentier qui contourne la montagne, nous arrivâmes au premier sommet, ou se trouvent une auberge et une pyramide.

De cette premiere plate-forme, un joli chemin tournant et sablé comme celui d’un jardin anglais conduit au sommet du Drachenfelds. On arrive d’abord a une premiere tour carrée, dans laquelle on pénetre assez difficilement par une crevasse ; puis a une tour ronde, qui, entierement éventrée par le temps, offre un acces plus facile. Cette tour est située sur le rocher meme du Dragon. Le Drachenfelds tire son nom d’une vieille tradition qui remonte au temps de Julien l’Apostat. Dans une caverne que l’on montre encore, a moitié chemin de la montagne, s’était retiré un dragon énorme, si parfaitement réglé dans ses repas que lorsqu’on oubliait de lui amener chaque jour un prisonnier ou un coupable, a l’endroit ou il avait l’habitude de le trouver, il descendait dans la plaine et dévorait la premiere personne qu’il rencontrait. Il est bien entendu que le dragon était invulnérable.

C’était, comme nous l’avons dit, au temps ou Julien l’Apostat vint avec ses légions camper sur les bords du Rhin. Or, les soldats romains, qui n’avaient pas plus de vocation pour etre dévorés que les naturels du pays, profiterent de ce qu’ils étaient en guerre avec quelques peuplades des environs pour nourrir le monstre sans qu’il leur en coutât rien. Parmi les prisonniers, il se trouva une jeune fille si belle que deux centurions se la disputerent, et qu’aucun des deux ne voulant la céder a l’autre, ils étaient pres de s’entrégorger, lorsque le général décida que, pour les mettre d’accord, la jeune fille serait offerte au monstre. On admira fort la sagesse de ce jugement, que quelques-uns comparerent a celui de Salomon, et l’on s’appreta a jouir du spectacle.

Au jour dit, la jeune fille fut conduite, vetue de blanc et couronnée de fleurs, au sommet du Drachenfelds : on la lia a l’arbre, comme Andromede a son rocher ; seulement elle demanda qu’on lui laissât les mains libres, et l’on ne crut pas devoir lui refuser une si petite faveur.

Le monstre, nous l’avons dit, avait une vie tres réguliere, il dînait comme on dîne encore en Allemagne, de deux heures a deux heures et demie. Aussi, au moment ou il était attendu, sortit-il de sa caverne et monta-t-il, moitié rampant, moitié volant, vers l’endroit ou il savait trouver sa pâture. Il avait l’air, ce jour-la, plus féroce et plus affamé que d’habitude. La veille, soit hasard, soit raffinement de cruauté, on lui avait servi un vieux prisonnier barbare, fort dur et qui n’avait que la peau sur les os ; de sorte que chacun se promit un double plaisir de ce redoublement d’appétit. Le monstre lui-meme, en voyant quelle délicate victime on lui avait offerte, en rugit de joie, fouetta l’air de sa queue écaillée et s’élança vers elle.

Mais lorsqu’il était pret a l’atteindre, la jeune fille tira de sa poitrine un crucifix et le présenta au monstre. Elle était chrétienne.

A la vue du Sauveur, le monstre resta pétrifié ; puis, voyant qu’il n’y avait la rien a faire pour lui, il s’enfuit en sifflant dans sa caverne.

C’était la premiere fois que les populations voyaient fuir le dragon. Aussi, tandis que quelques-uns couraient a la jeune fille et la déliaient, le reste des habitants poursuivit le dragon, et encouragé par sa frayeur, introduisit dans la caverne force fagots sur lesquels on versa du soufre et de la poix résine, puis on y mit le feu.

Pendant trois jours la montagne jeta des flammes comme un volcan ; pendant trois jours on entendit le dragon se débattre en sifflant dans son antre ; enfin les sifflements cesserent : le monstre était rôti.

On voit encore aujourd’hui la trace des flammes et la voute de pierre, calcinée par la chaleur, s’écraser en poussiere aussitôt qu’on la touche.

On conçoit qu’un pareil miracle aida fort a la propagation de la foi chrétienne. Des la fin du IVe siecle, il y avait déja force sectateurs du Christ sur les bords du Rhin.