Catherine Blum - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1854

Catherine Blum darmowy ebook

Alexandre Dumas

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka Catherine Blum - Alexandre Dumas

Foret de Villers-Cotterets, mai 1829. Les époux Watrin, dont le mari est garde-chasse du duc d'Orléans, ont élevé trois enfants : Bernard, leur fils, maintenant garde-chasse lui aussi, Catherine, leur niece, dont le pere était un prisonnier allemand blessé recueilli par la famille, et Mathieu, un enfant abandonné qu'ils ont recueilli. Catherine et Bernard ont peu a peu appris a s'aimer, d'abord comme frere et soeur, puis comme des amants. Apres dix-huit mois passés a Paris en apprentissage, Catherine revient chez les Watrin pour s'établir comme modiste a la ville toute proche. La longue séparation a conforté les deux jeunes gens dans leur amour. Mathieu, qui a un fond méchant et une rancune tenace envers Bernard, va inventer un piege diabolique pour faire échouer leur projet de mariage en manipulant l'honnete famille et en provoquant habilement la jalousie du jeune amant. Catherine Blum tient a la fois du théâtre, de l'étude de moeurs, du conte et du roman policier. Dumas s'y essaye avec bonheur au roman contemporain, sans dimension historique, et s'implique intimement en décrivant avec émotion, dans un long premier chapitre, les lieux de son enfance.

Opinie o ebooku Catherine Blum - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Catherine Blum - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre 1 - AVANT LE RÉCIT

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

Chapitre 1 AVANT LE RÉCIT

Tu me disais hier, mon enfant :

– Cher pere, tu ne fais pas assez de livres comme Conscience.

Ce a quoi je t’ai répondu :

– Ordonne : tu sais bien que je fais tout ce que tu veux. Explique-moi le livre que tu désires, et tu l’auras.

Alors, tu as ajouté :

– Eh bien ! je voudrais une de ces histoires de ta jeunesse, un de ces petits drames inconnus du monde, qui se passent a l’ombre des grands arbres de cette belle foret dont les profondeurs mystérieuses t’ont fait reveur, dont le mélancolique murmure t’a fait poete ; un de ces événements que tu nous racontes parfois en famille, pour te reposer des longues épopées romanesques que tu composes ; événements qui, selon toi, ne valent pas la peine d’etre écrits. Moi, j’aime ton pays, que je ne connais pas, que j’ai vu de loin a travers tes souvenirs, comme on voit un paysage a travers un reve !

– Oh ! et moi aussi, je l’aime, mon bon pays, mon cher village ! car ce n’est guere autre chose qu’un village, quoiqu’il s’appelle bourg et s’intitule ville ; je l’aime a en fatiguer, non pas vous autres, mes amis, mais les indifférents. Je suis, a l’endroit de Villers-Cotterets, comme mon vieux Rusconi est a l’endroit de Colmar. Pour lui, Colmar est le centre de la terre, l’axe du globe ; l’univers tourne autour de Colmar ! c’est a Colmar qu’il a connu tout le monde : Carrel ! « Ou avez-vous donc connu Carrel, Rusconi ? – J’ai conspiré avec lui a Colmar, en 1821. » Talma ! « Ou avez-vous donc connu Talma, Rusconi ? – Je l’ai vu jouer a Colmar, en 1818. » Napoléon ! « Ou avez-vous donc connu Napoléon, Rusconi ? – Je l’ai vu passer a Colmar, en 1808. » Eh bien ! tout date pour moi de Villers-Cotterets, comme tout date de Colmar pour Rusconi.

Seulement, Rusconi a sur moi cet avantage ou ce désavantage de n’etre pas né a Colmar : il est né a Mantoue, la ville ducale, la patrie de Virgile et de Sordello, tandis que moi je suis né a Villers-Cotterets.

Aussi, tu le vois, mon enfant, ne faut-il pas me presser beaucoup pour me faire parler de ma bien-aimée petite ville, dont les maisons blanches, groupées dans le fond du fer a cheval que forme son immense foret, ont l’air d’un nid d’oiseaux que l’église, avec son clocher au long col, domine et surveille comme une mere. Tu n’as qu’a ôter de mes levres le sceau qui y clôt mes pensées et y enferme mes paroles, pour que pensées et paroles s’en échappent vives et pétillantes comme la mousse du cruchon de biere, qui nous fait jeter un cri et nous écarte les uns des autres a notre table d’exil, ou comme celle du vin de Champagne, qui nous arrache un sourire et nous rapproche en nous rappelant le soleil de notre pays.

En effet, n’est-ce pas la que j’ai véritablement vécu, puisque c’est la que j’ai attendu la vie ? On vit par l’espérance bien plus que par la réalité. Qui fait les horizons d’or et d’azur ? Hélas ! mon pauvre enfant, tu sauras cela un jour : c’est l’espérance !

La, je suis né ; la, j’ai jeté mon premier cri de douleur ; la, sous l’oil de ma mere, s’est épanoui mon premier sourire ; la, j’ai couru, tete blonde aux joues roses, apres ces illusions juvéniles qui nous échappent ou qui, si on les atteint, ne nous laissent aux doigts qu’un peu de poussiere veloutée, et qu’on appelle des papillons. Hélas ! c’est encore vrai et étrange ce que je vais te dire : on ne voit de beaux papillons que lorsqu’on est jeune ; plus tard viennent les guepes, qui piquent ; puis les chauves-souris, qui présagent la mort.

Les trois périodes de la vie peuvent se résumer ainsi : jeunesse, âge mur, vieillesse ; papillons, guepes, chauves-souris !

C’est la que mon pere est mort. J’avais l’âge ou l’on ne sait pas ce que c’est que la mort, et ou l’on sait a peine ce que c’est qu’un pere.

C’est la que j’ai ramené ma mere morte ; c’est dans ce charmant cimetiere, qui a bien plus l’air d’un enclos de fleurs a faire jouer des enfants que d’un champ funebre ou coucher des cadavres, qu’elle dort côte a côte avec le soldat du camp de Maulde et le général des Pyramides. Une pierre que la main d’une amie a étendue sur leur tombe les abrite tous deux.

A leur droite et a leur gauche gisent les grands-parents, le pere et la mere de ma mere, des tantes dont je me rappelle le nom, mais dont je ne vois le visage qu’a travers le voile grisâtre des longues années.

C’est la enfin que j’irai dormir a mon tour, le plus tard possible, mon Dieu ! car ce sera bien malgré moi que je te quitterai, mon cher enfant !

Ce jour-la, je retrouverai, a côté de celle qui m’a allaité, celle qui me berça : la maman Zine, dont je parle dans mes Mémoires, et pres du lit de laquelle le fantôme de mon pere est venu me dire adieu !

Comment n’aimerais-je point a parler de cet immense berceau de verdure ou chaque chose est pour moi un souvenir ? Je connaissais tout, la-bas, non seulement les gens de la ville, non seulement les pierres des maisons, mais encore les arbres de la foret ! Au fur et a mesure que ces souvenirs de ma jeunesse ont disparu, je les ai pleurés. Tetes blanches de la ville, cher abbé Grégoire, bon capitaine Fontaine, digne pere Niguel, cher cousin Deviolaine, j’ai essayé parfois de vous faire revivre ; mais vous m’avez presque effrayé, pauvres fantômes, tant je vous ai trouvés pâles et muets malgré ma tendre et amicale évocation ! Je vous ai pleurés, pierres sombres du cloître de Saint-Rémy, grilles colossales, escaliers gigantesques, cellules étroites, cuisines cyclopéennes, que j’ai vus tomber assise par assise, jusqu’a ce que le pic et la pioche découvrissent au milieu des débris vos fondations, larges comme des bases de remparts, et vos caves, béantes comme des abîmes ! Je vous ai pleurés, vous surtout, beaux arbres du parc, géants de la foret, familles de chenes au tronc rugueux, de hetres a l’écorce polie et argentée, de peupliers trembleurs, et de marronniers aux fleurs pyramidales, autour desquelles bourdonnaient, dans les mois de mai et de juin, des essaims d’abeilles au corps gonflé de miel, aux pattes chargées de cire ! Vous etes tombés tout a coup en quelques mois, vous qui aviez encore tant d’années a vivre, tant de générations a abriter sous votre ombre, tant d’amours a voir passer mystérieusement et sans bruit sur le tapis de mousse que les siecles avaient étendu a vos pieds ! Vous aviez connu François Ier et madame d’Étampes, Henri II et Diane de Poitiers, Henri IV et Gabrielle ; vous parliez de ces illustres morts sur vos écorces creusées ; vous aviez espéré que ces croissants triplement enlacés, que ces chiffres amoureusement tordus les uns aux autres, que ces couronnes de lauriers et de roses vous sauvegarderaient d’un trépas vulgaire et de ce cimetiere mercantile qu’on appelle un chantier. Hélas ! vous vous trompiez, beaux arbres ! Un jour, vous avez entendu le bruit retentissant de la cognée et le sourd grincement de la scie… C’était la destruction qui venait a vous ! c’était la mort qui vous criait : « A votre tour, orgueilleux ! »

Et je vous ai vus couchés a terre, mutilés des racines au faîte, avec vos branches éparses autour de vous ; et il m’a semblé que, plus jeune de cinq mille ans, je parcourais cet immense champ de bataille qui se déroule entre Pélion et Ossa, et que je voyais étendus a mes pieds ces titans aux trois tetes et aux cent bras qui avaient essayé d’escalader l’Olympe, et que Jupiter avait foudroyés !

Si jamais tu te promenes avec moi et appuyé a mon bras, cher enfant de mon cour, au milieu de tous ces grands bois ; si tu traverses ces villages épars, si tu t’assieds sur ces pierres couvertes de mousse, si tu inclines la tete vers ces tombes, il te semblera d’abord que tout est silencieux et muet ; mais je t’apprendrai le langage de tous ces vieux amis de ma jeunesse, et alors tu comprendras quel doux murmure ils font a mon oreille, vivants ou morts.

Nous commencerons par l’orient, et c’est tout simple : pour toi, le soleil se leve a peine ; ses premiers rayons font encore cligner tes grands yeux bleus ou le ciel se mire. La, nous visiterons, en appuyant un peu au midi, ce charmant petit château de Villers-Hélon, ou j’ai joué, tout enfant, cherchant au milieu des massifs, a travers les vertes charmilles, ces fleurs vivantes que nos jeux éparpillaient et qui s’appelaient Louise, Augustine, Caroline, Henriette, Hermine. Hélas ! aujourd’hui, deux ou trois de ces belles tiges si souples sont brisées sous le vent de la mort ; les autres sont meres, quelques-unes grand-meres. Il y a quarante ans de l’époque dont je te parle, mon cher enfant, a toi qui, dans vingt ans seulement, sauras ce que c’est que quarante ans.

Puis, continuant le périple, nous traverserons Lorcy. Vois-tu cette pente rapide parsemée de pommiers, et qui trempe sa base dans cet étang a l’eau et aux herbes vertes ? Un jour, trois jeunes gens, emportés dans un char a bancs par un cheval imbécile ou furieux, ils n’ont jamais bien su si c’était l’un ou l’autre, roulaient comme une avalanche, se précipitant tout droit dans cette espece de Cocyte ! Par bonheur, une des roues accrocha un pommier ; ce pommier fut presque déraciné ! Deux des jeunes gens furent lancés par-dessus le cheval ! l’autre, comme Absalon, resta suspendu a une branche, non point par la chevelure, quoique sa chevelure eut fort preté a cette pendaison, mais par la main ! Les deux jeunes gens qui avaient été lancés par-dessus le cheval étaient, l’un mon cousin Hippolyte Leroy, dont tu m’as quelquefois entendu parler, l’autre mon ami Adolphe de Leuven, dont tu m’entends parler toujours ; le troisieme, c’était moi.

Que serait-il arrivé de ma vie, et, par conséquent de la tienne, mon pauvre enfant, si ce pommier ne se fut trouvé la, a point nommé, sur ma route ?

A une demi-lieue a peu pres, toujours en nous avançant de l’est au midi, nous devons trouver une grande ferme. Tiens, la voila avec son corps de logis couvert de tuiles, et ses dépendances coiffées de chaume : c’est Vouty.

La, mon enfant, demeure encore, je l’espere, quoiqu’il doive avoir aujourd’hui plus de quatre-vingts ans, un homme qui a été a ma vie morale, si je puis m’exprimer ainsi, ce que ce bon pommier que je te montrais tout a l’heure, et qui arreta notre char a bancs, a été a ma vie matérielle. Cherche dans mes Mémoires, et tu trouveras son nom : c’est ce vieil ami de mon pere qui est entré un jour chez nous revenant de la chasse, une moitié de la main gauche emportée par son fusil qui avait crevé. Quand la rage me prit de quitter Villers-Cotterets et de venir a Paris, au lieu de me mettre, comme les autres, des lisieres aux épaules et des entraves aux jambes, il me dit : « Va ! c’est la destinée qui te pousse ! » et il me donna, pour le général Foy, cette fameuse lettre qui m’ouvrit l’hôtel du général et les bureaux du duc d’Orléans.

Nous l’embrasserons bien fort, ce bon cher vieillard a qui nous devons tant, et nous continuerons notre chemin, qui nous conduira sur une grande route, au faîte d’une montagne.

Regarde, du haut de cette montagne, cette vallée, cette riviere et cette ville.

Cette vallée et cette riviere sont la vallée et la riviere d’Ouroy.

Cette ville, c’est La Ferté-Milon, la patrie de Racine.

Il est inutile que nous descendions cette pente et que nous entrions dans la ville : personne ne saurait nous y montrer la maison qu’habita le rival de Corneille, l’ingrat ami de Moliere, le poete disgracié de Louis XIV.

Ses ouvres sont dans toutes les bibliotheques ; sa statue, ouvre de notre grand sculpteur David, est sur la place publique ; mais sa maison n’est nulle part, ou plutôt la ville tout entiere, qui lui doit sa gloire, est sa maison.

Enfin, on sait que Racine naquit a La Ferté-Milon, tandis qu’on ignore ou naquit Homere.

Voila maintenant que nous marchons du midi au couchant. Ce joli village qui semble etre sorti il n’y a qu’un instant de la foret pour venir se chauffer au soleil, c’est Boursonne. Te rappelles-tu la Comtesse de Charny, un des livres de moi que tu préferes, cher enfant ? Eh bien ! alors, ce nom de Boursonne t’est familier. Ce petit château, habité par mon vieil ami Hutin, c’est celui d’Isidore Charny ; de ce château, le jeune gentilhomme sortait furtivement le soir, courbé sur le cou de son cheval anglais, et, en quelques minutes, il était de l’autre côté de la foret, sous l’ombre projetée par ces peupliers : de la, il pouvait voir s’ouvrir et se fermer la fenetre de Catherine. Une nuit, il rentra tout sanglant : une des balles du pere Billot lui avait traversé le bras ; une autre lui avait labouré le flanc. Enfin, un jour, il sortit pour ne plus rentrer ; il allait accompagner le roi a Montmédy, et resta couché sur la place publique de Varennes, en face de la maison de l’épicier Sausse.

Nous avons traversé la foret du midi au couchant, en passant par Le Plessis-aux-Bois, La Chapelle-aux-Auvergnats, et Coyolles ; encore quelques pas, et nous sommes en haut de la montagne de Vauciennes.

C’est a cent pas derriere nous qu’un jour, ou plutôt une nuit, en revenant de Crépy, je trouvai le cadavre d’un jeune homme de seize ans. J’ai raconté, dans mes Mémoires, ce sombre et mystérieux drame. Le moulin a vent qui s’éleve a gauche de la route, et qui fait lentement et mélancoliquement tourner ses grandes ailes, sait seul, avec Dieu, comment les choses se sont passées. Tous deux sont restés muets ; la justice des hommes a frappé au hasard : par bonheur, l’assassin en mourant a avoué qu’elle frappait juste.

La crete de montagne que nous allons suivre, et qui domine cette grande plaine a notre droite, cette belle vallée a notre gauche, c’est le théâtre de mes exploits cynégétiques. La, j’ai débuté dans la carriere des Nemrod et des Levaillant, les deux plus grands chasseurs, a ce que je me suis laissé dire, des temps antiques et des temps modernes. A droite, c’était le domaine des lievres, des perdrix et des cailles ; a gauche, celui des canards sauvages, des sarcelles et des bécassines. Vois-tu cet endroit plus vert que les autres, qui semble un charmant gazon peint par Watteau ? C’est une tourbiere ou j’ai failli laisser mes os ; je m’y enfonçais tout doucement : par bonheur, j’eus l’idée de passer mon fusil entre mes deux jambes ; la crosse d’un côté, le bout du canon de l’autre, rencontrerent un terrain un peu plus solide que celui ou je commençais a m’engloutir ; je m’arretai dans cette descente verticale, qui ne pouvait manquer de me conduire tout droit aux enfers. Je criai : le meunier de ce moulin que tu aperçois d’ici, couché pres de la vanne de ce grand étang, accourut a mes cris ; il me jeta la corde de son chien ; j’attrapai la corde ; il me tira a lui, et je fus sauvé. Quant a mon fusil, auquel je tenais beaucoup, qui tuait de tres loin, et que je n’étais point assez riche pour remplacer, je n’eus qu’a serrer les jambes, et il fut sauvé avec moi.

Poursuivons notre chemin. Nous allons maintenant de l’occident au nord. La-bas, cette ruine, dont un fragment se dresse pareil au donjon de Vincennes, c’est la tour de Vez, seul reste d’un manoir féodal abattu depuis longtemps. Cette tour, c’est le spectre en granit des temps passés ; elle appartient a mon ami Paillet. Tu te rappelles cet indulgent maître clerc qui venait avec moi, en chassant de Crépy a Paris, et dont le cheval, quand nous apercevions un garde champetre ou particulier, avait la bonté d’emporter le chasseur, son fusil, ses lievres, ses perdreaux, ses cailles, tandis que l’autre chasseur, touriste inoffensif, se promenait les mains dans ses poches, admirant le paysage et étudiant la botanique.

Ce petit château, c’est le château des Fossés. La s’éveillerent mes premieres sensations ; de la datent mes premiers souvenirs. C’est aux Fossés que je vis mon pere sortant de l’eau, d’ou, avec l’aide d’Hippolyte, ce negre intelligent qui, de peur de la gelée, jetait les fleurs et rentrait les pots, il venait de tirer trois jeunes gens qui se noyaient. L’un des trois, celui qu’avait sauvé mon pere, s’appelait Dupuy ; c’est le seul nom que je me rappelle. Hippolyte, excellent nageur, avait sauvé les deux autres.

La cohabitaient Moquet, le garde champetre cauchemardé qui mettait un piege sur sa poitrine pour prendre la mere Durand, et Pierre le jardinier, qui coupait en deux, avec sa beche, des couleuvres du ventre desquelles sortaient des grenouilles toutes vivantes ; la, enfin, vieillissait majestueusement le vieux Truff, quadrupede non classé par monsieur de Buffon, moitié chien, moitié ours, sur le dos duquel on me plaçait a califourchon, et qui me permit de prendre mes premieres leçons de haute école.

Maintenant, dans la direction du nord-ouest, voici Haramont, charmant village perdu sous ses pommiers, au milieu d’une clairiere de la foret, et illustré par la naissance de l’honnete Ange Pitou, le neveu de la tante Angélique, l’éleve de l’abbé Fortier, le condisciple du jeune Gilbert, et le compagnon d’armes du patriote Billot. Cette illustration, contestée par des gens qui prétendent, avec quelque raison peut-etre, que Pitou n’a jamais existé que dans mon imagination, étant la seule que puisse revendiquer Haramont, continuons notre route jusqu’a cette double mare du chemin de Compiegne et du chemin de Vivieres, pres de laquelle je reçus l’hospitalité de Boudoux, le jour ou je m’enfuis de la maison maternelle pour ne pas aller au séminaire de Soissons, ou j’eusse probablement été tué deux ou trois ans apres par l’explosion de la poudriere, comme le furent quelques-uns de mes jeunes camarades.

Viens au milieu de cette large percée qui va dans la direction du midi au nord ; nous avons a une demi-lieue derriere nous le château massif bâti par François Ier, et sur lequel le vainqueur de Marignan et le vainqueur de Pavie a posé le cachet de ses salamandres, et devant nous, fermant l’horizon, une haute montagne couverte de genets et de fougeres. Un des souvenirs terribles de ma jeunesse se rattache a cette montagne. Une nuit d’hiver ou la neige avait étendu son blanc tapis sur cette longue et large allée, je m’aperçus que j’étais silencieusement suivi a vingt pas par un animal de la taille d’un gros chien, dont les yeux brillaient comme deux charbons ardents.

Je n’eus pas besoin de regarder l’animal a deux fois pour le reconnaître.

C’était un énorme loup !

Ah ! si j’avais eu mon fusil ou ma carabine, ou seulement un briquet et une pierre a feu !… Mais je n’avais pas meme un pistolet, pas meme un couteau, pas meme un canif !

Heureusement, chasseur depuis cinq ans déja, quoique je n’en eusse que quinze, je savais les mours du rôdeur de nuit auquel j’avais affaire ; je savais que, tant que je serais debout et que je ne fuirais pas, je n’avais rien a craindre. Mais regarde, mon cher enfant, la montagne est toute crevassée de fondrieres ; je pouvais tomber dans l’une de ces fondrieres : alors, d’un seul bond, le loup serait sur moi, et il faudrait voir qui de nous deux aurait meilleures griffes et meilleures dents.

Le cour me battit fort, je me mis a chanter cependant ; j’ai toujours chanté abominablement faux : un loup tant soit peu musicien se fut sauvé ! Le mien ne l’était pas ; la musique, au contraire, lui plut, a ce qu’il paraît : il fit le second dessous avec un hurlement plaintif et affamé. Je me tus, et je continuai ma route en silence, pareil a ces damnés a qui Satan a tordu le cou, et que Dante rencontre dans le troisieme cercle de l’enfer, marchant en avant et regardant en arriere.

Mais je m’aperçus bientôt que je commettais une grave imprudence ; en regardant du côté du loup, je ne voyais pas a mes pieds ; je trébuchai, le loup prit un élan.

J’eus le bonheur de ne pas tomber tout a fait ; mais le loup n’était plus qu’a dix pas de moi.

Pendant quelques secondes, les jambes me manquerent ; malgré un froid de dix degrés, la sueur coulait de mon front. Je m’arretai : le loup s’arreta.

Il me fallut cinq minutes pour reprendre mes forces ; ces cinq minutes, a ce qu’il paraît, semblerent longues a mon compagnon de route : il s’assit sur son derriere, et poussa un second hurlement plus affamé encore et plus plaintif que le premier.

Ce hurlement me fit frissonner jusqu’a la moelle des os.

Je me remis en route en regardant désormais a mes pieds, m’arretant chaque fois que je voulais voir si le loup me suivait toujours, se rapprochait ou s’éloignait.

Le loup s’était remis en route en meme temps que moi, s’arretant quand je m’arretais, marchant quand je marchais, mais maintenant sa distance, et se rapprochant meme plutôt qu’il ne s’éloignait.

Au bout d’un quart d’heure il n’était plus qu’a cinq pas de moi.

Je touchais au parc, c’est-a-dire que j’étais en ce moment a un kilometre a peine de Villers-Cotterets ; mais la route était coupée en cet endroit par un large fossé, ce fameux fossé que je sautai pour donner a la belle Laurence une idée de mon agilité, et ou je crevai si malheureusement la culotte de nankin avec laquelle j’avais fait ma premiere communion, tu te rappelles ? Ce fossé, je l’eusse bien sauté, et avec plus d’agilité encore, j’en réponds, que le jour en question ; mais, pour le sauter, il me fallait courir, et je savais qu’au quart de ma course j’aurais le loup sur les épaules.

J’étais donc obligé de faire un détour et de passer par une barriere a tourniquet. Tout cela n’eut été rien, si la barriere et le tourniquet n’eussent point été placés dans l’ombre projetée par les grands arbres du parc. Qu’allait-il se passer pendant que je traverserais cette ombre ? L’obscurité ne ferait-elle point sur le loup l’effet contraire a celui qu’elle faisait sur moi ? Elle m’effrayait : ne l’enhardirait-elle point ? Plus l’obscurité est épaisse, plus le loup y voit.

Il n’y avait pas a hésiter cependant ; je m’engageai dans l’obscurité ; je n’exagere pas en disant qu’il n’y avait pas un seul de mes cheveux qui n’eut une goutte de sueur, pas un fil de ma chemise qui ne fut trempé. En traversant le tourniquet, je jetai un coup d’oil derriere moi : l’obscurité était telle que la forme du loup avait disparu ; on ne voyait plus dans la nuit que deux charbons ardents.

Une fois passé, je fis tourner violemment le croisillon mobile ; le bruit qu’il rendit en tournant intimida le loup, qui s’arreta une seconde ; mais, presque aussitôt, il sauta si légerement par-dessus la barriere, que je n’entendis point la neige crier sous ses pattes, et qu’il se retrouva a la meme distance de moi.

Je regagnai le milieu de l’allée par la ligne la plus droite.

Je me trouvai dans la lumiere, et je revis, non plus seulement ces deux yeux terribles qui trouaient l’obscurité de leurs prunelles de flammes, mais bien mon loup tout entier.

A mesure que j’avançais vers la ville, et son instinct l’avertissant que j’allais lui échapper, il se rapprochait davantage. Il n’était plus qu’a trois pas de moi, et, cependant, je n’entendais ni le bruit de sa marche, ni celui de sa respiration. On eut dit un animal fantastique, un spectre de loup.

Néanmoins, j’avançais toujours. Je traversai le jeu de paume, j’entrai dans ce qu’on appelle le Parterre, vaste pelouse découverte et unie ou je ne craignais plus les fondrieres. Le loup était tellement pres de moi, que, si je me fusse arreté tout a coup, il eut donné du nez contre mes jarrets. Je mourais d’envie de frapper du pied, de battre des mains l’une contre l’autre en poussant quelque gros juron ; mais je n’osais pas ; si je l’eusse osé, sans aucun doute il eut fui, ou du moins se fut éloigné momentanément.

Je mis dix minutes a traverser la pelouse, et j’arrivai au coin du mur du château.

La, le loup s’arreta ; il était a cent cinquante pas a peine de la ville.

Je continuai mon chemin sans me hâter davantage ; lui, comme il avait déja fait, s’assit sur son derriere et me regarda m’éloigner.

Quand je fus a une centaine de pas de lui, il poussa un troisieme hurlement plus affamé et plus plaintif que les deux autres, et auquel répondirent d’une commune voix les cinquante chiens de la meute du duc de Bourbon.

Ce hurlement, c’était l’expression de son regret de n’avoir pu mordre quelque peu dans ma chair ; il n’y avait point a s’y tromper.

Je ne sais s’il passa la nuit ou il s’était arreté, mais a peine me sentis-je en sureté que je partis d’une course effrénée, et que j’arrivai pâle et presque mort dans la boutique de ma mere.

Tu ne l’as pas connue, ma pauvre mere, sans quoi je n’aurais pas besoin de te dire qu’elle eut bien autrement peur a mon récit que je n’avais eu peur, moi, a l’action.

Elle me déshabilla, me fit changer de chemise, me bassina mon lit et me coucha, comme elle faisait dix ans auparavant ; puis, dans mon lit, elle m’apporta un bol de vin chaud dont l’absorption, en me montant au cerveau, doubla le remords de n’avoir pas tenté quelque vaillantise du genre de celles qui m’avaient trotté par l’esprit tout le long du chemin pour me débarrasser de mon ennemi.

Et maintenant, mon cher enfant, permets qu’en narrateur intelligent je m’arrete sur cet épisode ; je n’aurais rien de plus émouvant a te dire. D’ailleurs, la préface est aussi longue, et meme plus longue qu’elle ne devrait l’etre. Parmi toutes ces histoires que je t’ai racontées dix fois, choisis celle que je dois raconter au public. Mais choisis bien, tu comprends ; car, si tu choisissais mal, ce n’est plus sur moi, mais bien sur toi aussi que l’ennui retomberait.

– Eh bien ! pere, raconte-nous l’histoire de Catherine Blum.

– Est-ce bien celle-la que tu désires ?

– Oui, c’est une de celles que j’aime le mieux.

– Allons ! va pour celle que tu aimes le mieux !

Écoutez donc, ô mes chers lecteurs ! l’histoire de Catherine Blum. C’est l’enfant a qui je n’ai rien a refuser, l’enfant aux yeux bleus, qui veut que je vous la raconte.