Ange Pitou - Tome I (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1851

Ange Pitou - Tome I (Les Mémoires d'un médecin) darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka Ange Pitou - Tome I (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

Suite du cycle «Les mémoires d'un médecin». Gilbert, l'éleve de Jean-Jacques Rousseau et l'ami de Balsamo, que l'on croyait mort (voir «Joseph Balsamo») revient en France apres un séjour en Amérique ou il a mis au service de la liberté ses talents de philosophe et de médecin. A peine arrivé au Havre,il se fait arreter alors que dans le meme temps, on vole un coffret lui appartenant et qu'il avait confié au fermier Billot de Villers-Cotterets. Celui-ci part alors pour Paris afin de le prévenir de ce vol. Il est accompagné d'Ange Pitou, un jeune garçon de dix-huit ans, amoureux de Catherine, la fille du fermier, qui elle-meme aime Isidore de Charny, un jeune noble. Ils arrivent a Paris le 13 juillet 1789 dans un climat troublé, et apprennent par Sébastien, le fils du docteur, que Gilbert est emprisonné a la Bastille. N'écoutant alors que son coeur, Billot fait preuve d'ingéniosité et de bravoure et, suivi d'Ange Pitou, aidé du peuple de Paris, il réussit l'impossible: prendre la Bastille et libérer le docteur Gilbert....

Opinie o ebooku Ange Pitou - Tome I (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Ange Pitou - Tome I (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre 1 - Ou le lecteur fera connaissance avec le héros de cette histoire et avec le pays ou il a vu le jour
Chapitre 2 - Ou il est prouvé qu’une tante n’est pas toujours une mere

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Ou le lecteur fera connaissance avec le héros de cette histoire et avec le pays ou il a vu le jour

A la frontiere de la Picardie et du Soissonnais, sur cette portion du territoire national qui faisait partie sous le nom d’Île-de-France du vieux patrimoine de nos rois, au milieu d’un immense croissant que forme en s’allongeant au nord et au midi une foret de cinquante mille arpents, s’éleve perdue dans l’ombre d’un immense parc planté par François Ier et Henri II, la petite ville de Villers-Cotterets célebre pour avoir donné naissance a Charles-Albert Demoustier, lequel, a l’époque ou commence cette histoire, y écrivait a la satisfaction des jolies femmes du temps, qui se les arrachaient au fur et a mesure qu’elles voyaient le jour, ses Lettres a Émilie sur la mythologie.

Ajoutons, pour compléter la réputation poétique de cette petite ville, a laquelle ses détracteurs s’obstinent, malgré son château royal et ses deux mille quatre cents habitants, a donner le nom de bourg, ajoutons, disons-nous, pour compléter sa réputation poétique, qu’elle est située a deux lieues de La Ferté-Milon, ou naquit Racine, et a huit lieues de Château-Thierry, ou naquit La Fontaine.

Consignons de plus que la mere de l’auteur de Britannicus et d’Athalie était de Villers-Cotterets.

Revenons a son château royal et a ses deux mille quatre cents habitants.

Ce château royal, commencé par François Ier, dont il garde les salamandres, et achevé par Henri II, dont il porte le chiffre enlacé a celui de Catherine de Médicis et encerclé par les trois croissants de Diane de Poitiers, apres avoir abrité les amours du roi chevalier avec madame d’Étampes, et celles de Louis-Philippe d’Orléans avec la belle madame de Montesson, était a peu pres inhabité depuis la mort de ce dernier prince, son fils Philippe d’Orléans, nommé depuis Égalité, l’ayant fait descendre du rang de résidence princiere a celui de simple rendez-vous de chasse.

On sait que le château et la foret de Villers-Cotterets faisaient partie des apanages donnés par Louis XIV a son frere, Monsieur, lorsque le second fils d’Anne d’Autriche épousa la sour du roi Charles II, madame Henriette d’Angleterre.

Quant aux deux mille quatre cents habitants dont nous avons promis a nos lecteurs de leur dire un mot, c’étaient, comme dans toutes les localités ou se trouvent réunis deux mille quatre cents individus, une réunion :

1) De quelques nobles qui passaient leur été dans les châteaux environnants et leur hiver a Paris, et qui pour singer le prince n’avaient qu’un pied-a-terre a la ville.

2) De bon nombre de bourgeois qu’on voyait, quelque temps qu’il fit, sortir de leur maison un parapluie a la main pour aller faire apres dîner leur promenade quotidienne, promenade régulierement bornée a un large fossé séparant le parc de la foret, situé a un quart de lieue de la ville, et qu’on appelait sans doute, a cause de l’exclamation que sa vue tirait des poitrines asthmatiques satisfaites d’avoir, sans etre trop essoufflées, parcouru un si long chemin, le Haha !

3) D’une majorité d’artisans travaillant toute la semaine et ne se permettant que le dimanche la promenade dont leurs compatriotes, plus favorisés qu’eux par la fortune, jouissaient tous les jours.

4) Et enfin de quelques misérables prolétaires pour lesquels la semaine n’avait pas meme de dimanche, et qui, apres avoir travaillé six jours a la solde soit des nobles, soit des bourgeois, soit meme des artisans, se répandaient le septieme dans la futaie pour y glaner le bois mort ou brisé, que l’orage, ce moissonneur des forets pour qui les chenes sont des épis, jetait épars sur le sol sombre et humide des hautes futaies, magnifique apanage du prince.

Si Villers-Cotterets (Villerii ad Cotiam-Retio) avait eu le malheur d’etre une ville assez importante dans l’histoire pour que les archéologues s’en occupassent et suivissent ses passages successifs du village au bourg et du bourg a la ville, dernier passage qu’on lui conteste ; comme nous l’avons dit, ils eussent bien certainement consigné ce fait que ce village avait commencé par etre un double rang de maisons bâties aux deux côtés de la route de Paris a Soissons ; puis ils eussent ajouté que peu a peu sa situation a la lisiere d’une belle foret ayant amené un surcroît d’habitants, d’autres rues se joignirent a la premiere, divergentes comme les rayons d’une étoile, et tendant vers les autres petits pays avec lesquels il était important de conserver des communications, et convergentes vers un point qui devient tout naturellement le centre, c’est-a-dire ce que l’on appelle en province La Place, place autour de laquelle se bâtirent les plus belles maisons du village devenu bourg, et au centre de laquelle s’éleve une fontaine décorée aujourd’hui d’un quadruple cadran ; enfin ils eussent fixé la date certaine ou, pres de la modeste église, premier besoin des peuples, pointerent les premieres assises de ce vaste château, dernier caprice d’un roi ; château qui, apres avoir été, comme nous l’avons déja dit, tour a tour résidence royale et résidence princiere, est devenu de nos jours un triste et hideux dépôt de mendicité relevant de la préfecture de la Seine.

Mais a l’époque ou commence cette histoire, les choses royales, quoique déja bien chancelantes, n’en étaient point encore tombées, cependant, au point ou elles sont tombées aujourd’hui, le château n’était déja plus habité par un prince, il est vrai, mais il n’était pas encore habité par des mendiants ; il était tout bonnement vide, n’ayant pour tout locataire que les commensaux indispensables a son entretien, parmi lesquels on remarquait le concierge, le paumier et le chapelain ; aussi toutes les fenetres de l’immense édifice donnant, les unes sur le parc, les autres sur une seconde place qu’on appelait aristocratiquement la place du Château, étaient-elles fermées, ce qui ajoutait encore a la tristesse et a la solitude de cette place, a l’une des extrémités de laquelle s’élevait une petite maison dont le lecteur nous permettra, je l’espere, de lui dire quelques mots.

C’était une petite maison dont on ne voyait, pour ainsi dire, que le dos. Mais, comme chez certaines personnes, ce dos avait le privilege d’etre la partie la plus avantageuse de son individualité. En effet, la façade qui s’ouvrait sur la rue de Soissons, une des principales de la ville, par une porte gauchement cintrée, et maussadement close dix-huit heures sur vingt-quatre, se présentait gaie et riante du côté opposé ; c’est que du côté opposé régnait un jardin, au-dessus des murs duquel on voyait pointer la cime des cerisiers, des pommiers et des pruniers, tandis que de chaque côté d’une petite porte, donnant sortie sur la place et entrée au jardin, s’élevaient deux acacias séculaires qui, au printemps, semblaient allonger leurs bras au-dessus du mur, pour joncher, dans toute la circonférence de leur feuillage, le sol de leurs fleurs parfumées.

Cette maison était celle du chapelain du château, lequel, en meme temps qu’il desservait l’église seigneuriale, ou malgré l’absence du maître on disait la messe tous les dimanches, tenait encore une petite pension a laquelle, par une faveur toute spéciale, étaient attachées deux bourses : l’une pour le college du Plessis, l’autre pour le séminaire de Soissons. Il va sans dire que c’était la famille d’Orléans qui faisait les frais de ces deux bourses, fondées, celle du séminaire par le fils du régent, celle du college par le pere du prince, et que ces deux bourses étaient l’objet de l’ambition des parents, et faisaient le désespoir des éleves pour lesquels elles étaient une source de compositions extraordinaires, compositions qui avaient lieu les jeudis de chaque semaine.

Or un jeudi du mois de juillet I789, jour assez maussade, assombri qu’il était par un orage qui courait de l’ouest a l’est, et sous le vent duquel les deux magnifiques acacias, dont nous avons déja parlé, perdant déja la virginité de leur robe printaniere, laissaient échapper quelques petites feuilles jaunies par les premieres chaleurs de l’été ; apres un silence assez long interrompu seulement par le froissement de ces feuilles qui s’entrechoquaient en tournoyant sur le sol battu de la place, et par le chant d’un friquet qui poursuivait les mouches rasant la terre, onze heures sonnerent au clocher pointu et ardoisé de la ville.

Aussitôt, un hourra pareil a celui que pousserait un régiment de hulans tout entier, accompagné d’un retentissement semblable a celui que l’avalanche fait entendre en bondissant de rochers en rochers, retentit : la porte placée entre les deux acacias s’ouvrit ou plutôt s’effondra, et donna passage a un torrent d’enfants qui se répandit sur la place, ou presque aussitôt cinq ou six groupes joyeux et bruyants se formerent, les uns autour d’un cercle destiné a retenir les toupies prisonnieres, les autres devant un jeu de marelle tracé a la craie blanche, les autres enfin en face de plusieurs trous creusés régulierement et dans lesquels la balle en s’arretant faisait gagner ou perdre ceux par lesquels la balle avait été poussée.

En meme temps que les écoliers joueurs, décorés par les voisins dont les rares fenetres donnaient sur cette place du nom de mauvais sujets, et qui étaient généralement vetus de culottes trouées aux genoux et de vestes percées aux coudes, s’arretaient sur la place, on voyait ceux qu’on appelait les écoliers raisonnables, ceux qui, au dire des commeres, devaient faire la joie et l’orgueil de leurs parents, se détacher de la masse, et par diverses routes, d’un pas dont la lenteur dénonçait le regret, regagner, leur panier a la main, la maison paternelle ou les attendait la tartine de beurre ou de confiture destinée a faire compensation aux jeux auxquels ils venaient de renoncer. Ceux-la étaient de leur côté vetus généralement de vestes en assez bon état, et de culottes a peu pres irréprochables ; ce qui les rendait, avec leur sagesse tant vantée, des objets de dérision ou meme de haine pour leurs compagnons moins bien vetus et surtout moins bien disciplinés qu’eux.

Outre ces deux classes que nous avons indiquées sous le nom d’écoliers joueurs et d’écoliers raisonnables, il en existait une troisieme que nous désignerons sous le nom d’écoliers paresseux, laquelle ne sortait presque jamais avec les autres, soit pour jouer sur la place du Château, soit pour rentrer dans la maison paternelle, attendu que cette classe infortunée demeurait presque constamment en retenue ; ce qui veut dire que, tandis que leurs compagnons, apres avoir fait leurs versions et leurs themes, jouaient a la toupie ou mangeaient des tartines, ils restaient cloués a leurs bancs ou devant leurs pupitres pour faire, pendant les récréations, les themes et les versions qu’ils n’avaient pas fait pendant la classe, quand toutefois la gravité de leur faute n’ajoutait pas a la retenue la punition supreme du fouet, des férules ou du martinet.

Si bien que si l’on eut suivi pour rentrer dans la classe le chemin que les écoliers venaient de suivre en sens inverse pour en sortir, on eut, apres avoir longé une ruelle qui passait prudemment pres du jardin fruitier, et qui ensuite donnait dans une grande cour servant aux récréations intérieures ; on eut, disons-nous, en entrant dans cette cour, pu entendre une voix forte et pesamment accentuée retentir en haut d’un escalier, tandis qu’un écolier, que notre impartialité d’historien nous force a ranger dans la troisieme classe, c’est-a-dire dans la classe des paresseux, descendait précipitamment les marches en faisant le mouvement d’épaules que les ânes emploient pour jeter bas leurs cavaliers, et les écoliers qui viennent de recevoir un coup de martinet pour secouer la douleur.

– Ah ! mécréant ! ah ! petit excommunié ! disait la voix ah ! serpenteau ! retire-toi, va-t’en ; Vade, vade ! Souviens-toi que j’ai été patient trois ans, mais qu’il y a des drôles qui lasseraient la patience du Pere éternel lui-meme. Aujourd’hui c’est fini, et bien fini. Prends tes écureuils, prends tes grenouilles, prends tes lézards, prends tes vers a soie, prends tes hannetons, et va-t’en chez ta tante, va-t’en chez ton oncle, si tu en as un, au diable, ou tu voudras, enfin, pourvu que je ne te revoie pas ! Vade, vade !

– Oh ! mon bon monsieur Fortier, pardonnez-moi, répondait dans l’escalier toujours une autre voix suppliante ; est-ce donc la peine de vous mettre dans une pareille colere pour un pauvre petit barbarisme et quelques solécismes, comme vous appelez cela !

– Trois barbarismes et sept solécismes dans un theme de vingt-cinq lignes ! répondit en se renflant encore la voix courroucée.

– C’était comme cela aujourd’hui, monsieur l’abbé. J’en conviens, le jeudi est mon jour de malheur a moi ; mais si demain, par hasard, mon theme était bon, est-ce que vous ne me pardonneriez pas ma mauvaise chance d’aujourd’hui ? Dites, monsieur l’abbé.

– Voila trois ans que, tous les jours de composition, tu me répetes la meme chose, fainéant ! Et l’examen est fixé au 1er novembre, et moi qui, a la priere de ta tante Angélique, ai eu la faiblesse de te porter comme candidat a la bourse vacante en ce moment au séminaire de Soissons, j’aurai la honte de voir refuser mon éleve et d’entendre proclamer partout : « Ange Pitou est un âne, Angelus Pitovius asinus est. »

Hâtons-nous de dire, afin que tout d’abord le bienveillant lecteur lui porte tout l’intéret qu’il mérite, qu’Ange Pitou, dont l’abbé Fortier venait de latiniser si pittoresquement le nom, est le héros de cette histoire.

– Ô mon bon monsieur Fortier ! Ô mon cher maître ! répondait l’écolier au désespoir.

– Moi, ton maître ! s’écria l’abbé profondément humilié de l’appellation. Dieu merci ! je ne suis pas plus ton maître que tu n’es mon éleve ; je te renie, je ne te connais pas ; je voudrais ne t’avoir jamais vu ; je te défends de me nommer et meme de me saluer. Retro ! malheureux, retro !

– Monsieur l’abbé, insista le malheureux Pitou, qui paraissait avoir un grave intéret a ne pas se brouiller avec son maître ; monsieur l’abbé, ne me retirez pas votre intéret, je vous en supplie, pour un pauvre theme estropié.

– Ah ! s’écria l’abbé poussé hors de lui par cette derniere priere, et descendant les quatre premieres marches, tandis que, par un mouvement égal, Ange Pitou descendait les quatre dernieres, et commençait a apparaître dans la cour ; ah ! tu fais de la logique, quand tu ne peux pas faire un theme ; tu calcules les forces de ma patience, quand tu ne sais pas distinguer le nominatif du régime !

– Monsieur l’abbé, vous avez été si bon envers moi, répliqua le faiseur de barbarismes, que vous n’aurez qu’un mot a dire a monseigneur l’éveque qui nous examine.

– Moi, malheureux, mentir a ma conscience !

– Si c’est pour faire une bonne action, monsieur l’abbé, le bon Dieu vous pardonnera.

– Jamais ! jamais !

– Et puis, qui sait ? les examinateurs ne seront peut-etre pas plus séveres envers moi qu’ils ne l’ont été en faveur de Sébastien Gilbert, mon frere de lait, quand, l’année passée, il a concouru pour la bourse de Paris. C’en était cependant un faiseur de barbarismes, celui-la, Dieu merci ! quoiqu’il n’avait que treize ans, et que moi j’en avais dix-sept.

– Ah ! par exemple, voila qui est stupide, dit l’abbé en descendant le reste des marches de l’escalier et en apparaissant a son tour, son martinet a la main, tandis que Pitou maintenait prudemment entre lui et son professeur la distance premiere. Oui, je dis stupide, ajouta-t-il en se croisant les bras et en regardant avec indignation son écolier. Voila donc le prix de mes leçons de dialectique ! Triple animal ! Et c’est ainsi que tu te souviens de cet axiome : Noti minora, loqui majora volens [1]. Mais c’est justement parce que Gilbert était plus jeune que toi qu’on a été plus indulgent envers un enfant de quatorze ans qu’on ne le sera envers un grand imbécile de dix-huit ans.

– Oui, et aussi parce qu’il est fils de M. Honoré Gilbert, qui a dix-huit mille livres de rentes en bonnes terres, rien que sur la plaine de Pilleleux, répondit piteusement le logicien.

L’abbé Fortier regarda Pitou en allongeant les levres et en fronçant le sourcil.

– Ceci est moins bete…, grommela-t-il apres un moment de silence et d’inspection… Cependant, ceci n’est que spécieux et non fondé. Species, non autem corpus.

– Oh ! si j’étais le fils d’un homme ayant dix mille livres de rentes ! répéta Ange Pitou, qui avait cru s’apercevoir que sa réponse avait fait quelque impression sur son professeur.

– Oui, mais tu ne l’es pas. En revanche, tu es ignare, comme le drôle dont parle Juvénal ; citation profane – l’abbé se signa – mais non moins juste. Arcadius juvenis. Je parie que tu ne sais pas meme ce que veut dire Arcadius ?

– Parbleu, Arcadien, répondit Ange Pitou en se redressant avec la majesté de l’orgueil.

– Et puis apres.

– Apres quoi ?

– L’Arcadie était le pays des roussins, et, chez les anciens comme chez nous, asinus était le synonyme de stultus.

– Je n’ai pas voulu comprendre la chose ainsi, dit Pitou, attendu qu’il était loin de ma pensée que l’austere esprit de mon digne professeur put s’abaisser jusqu’a la satire.

L’abbé Fortier le regarda une seconde fois avec une attention non moins profonde qu’a la premiere.

– Sur ma parole ! murmura-t-il un peu radouci par le coup d’encensoir de son disciple, il y a des moments ou l’on jurerait que le drôle est moins sot qu’il n’en a l’air.

– Allons, monsieur l’abbé, dit Pitou qui avait, sinon entendu les paroles du professeur, mais surpris sur sa physionomie l’expression du retour a la miséricorde, pardonnez-moi, vous verrez quel beau theme je ferai demain.

– Eh bien ! j’y consens, dit l’abbé en passant en signe de treve son martinet dans sa ceinture, et en s’approchant de Pitou, qui, moyennant cette démonstration pacifique, consentit a demeurer a sa place.

– Oh ! merci, merci ! s’écria l’écolier.

– Attends donc, et ne remercie pas si vite ; oui, je te pardonne, mais a une condition.

Pitou baissa la tete, et, comme il était a la discrétion du digne abbé, il attendit avec résignation.

– C’est que tu répondras sans faute a une question que je te ferai.

– En latin ? demanda Pitou avec inquiétude.

Latine, répondit le professeur.

Pitou poussa un profond soupir.

Puis il y eut un moment d’intervalle, pendant lequel les cris joyeux des écoliers qui jouaient sur la place du château parvinrent jusqu’aux oreilles d’Ange Pitou.

Il poussa un second soupir plus profond que le premier.

Quid virtus ? Quid religio ? demanda l’abbé.

Ces mots, prononcés avec l’aplomb du pédagogue, retentirent aux oreilles du pauvre Pitou comme la fanfare de l’ange du jugement dernier. Un nuage passa sur ses yeux, et un tel effort se fit dans son intellect, qu’il comprit un instant la possibilité de devenir fou.

Cependant, en vertu de ce travail cérébral qui, si violent qu’il était, n’amenait aucun résultat, la réponse demandée se faisait indéfiniment attendre. On entendit alors le bruit prolongé d’une prise de tabac que humait lentement le terrible interrogateur.

Pitou vit bien qu’il fallait en finir.

Nescio, dit-il, espérant qu’il se ferait pardonner son ignorance en avouant cette ignorance en latin.

– Tu ne sais pas ce que c’est que la vertu ! s’écria l’abbé suffoquant de colere ; tu ne sais pas ce que c’est que la religion !

– Je le sais bien en français, répliqua Ange, mais je ne le sais pas en latin.

– Alors, va-t’en en Arcadie, juvenis ! Tout est fini entre nous, cancre !

Pitou était si accablé qu’il ne fit pas un pas pour fuir, quoique l’abbé Fortier eut tiré son martinet de sa ceinture avec autant de dignité qu’au moment du combat un général d’armée eut tiré son épée du fourreau.

– Mais que deviendrai-je ? demanda le pauvre enfant en laissant pendre a ses côtés ses deux bras inertes. Que deviendrai-je si je perds l’espoir d’entrer au séminaire ?

– Deviens ce que tu pourras, cela m’est, pardieu ! bien égal.

Le bon abbé était si courroucé qu’il jurait presque.

– Mais vous ne savez donc pas que ma tante me croit déja abbé.

– Eh bien ! elle saura que tu n’es pas meme bon a faire un sacristain.

– Mais, monsieur Fortier…

– Je te dis de partir ; limina linguae.

– Allons ! dit Pitou comme un homme qui prend une résolution douloureuse, mais enfin qui la prend.

– Voulez-vous me laisser prendre mon pupitre ? demanda Pitou espérant que pendant ce moment de répit qui lui serait donné le cour de l’abbé Fortier reviendrait a des sentiments plus miséricordieux.

– Je le crois bien, dit celui-ci. Ton pupitre et tout ce qu’il renferme.

Pitou remonta piteusement l’escalier, car la classe était au premier. Il entra dans la chambre ou, réunis autour d’une grande table, faisaient semblant de travailler une quarantaine d’écoliers, souleva avec précaution la couverture de son pupitre, pour voir si tous les hôtes qu’il contenait étaient bien au complet, et l’enlevant avec un soin qui prouvait toute sa sollicitude pour ses éleves, il reprit d’un pas lent et mesuré le chemin du corridor.

Au haut de l’escalier était l’abbé Fortier, le bras tendu, montrant l’escalier du bout de son martinet.

Il fallait passer sous les fourches caudines ; Ange Pitou se fit aussi humble et aussi petit qu’il se put faire. Ce qui n’empecha point qu’il ne reçut au passage une derniere sanglée de l’instrument auquel l’abbé Fortier avait du ses meilleurs éleves, et dont l’emploi, quoique plus fréquent et plus prolongé sur Ange Pitou que sur aucun autre, avait eu, comme on le voit, un si médiocre résultat.

Tandis qu’Ange Pitou, en essuyant une derniere larme, s’achemine son pupitre sur la tete vers le Pleux, quartier de la ville ou demeure sa tante, disons quelques mots de son physique et de ses antécédents.


Chapitre 2 Ou il est prouvé qu’une tante n’est pas toujours une mere

Louis-Ange Pitou, comme il l’avait dit lui-meme dans son dialogue avec l’abbé Fortier, avait, a l’époque ou s’ouvre cette histoire, dix-sept ans et demi. C’était un long et mince garçon, aux cheveux jaunes, aux joues rouges, aux yeux bleu faience. La fleur de la jeunesse fraîche et innocente s’élargissait sur sa large bouche, dont les grosses levres découvraient, en se fendant outre mesure, deux rangées parfaitement completes de dents formidables – pour ceux dont elles étaient destinées a partager le dîner. Au bout de ses longs bras osseux pendaient, solidement attachées, des mains larges comme des battoirs ; des jambes passablement arquées, des genoux gros comme des tetes d’enfants qui faisaient éclater son étroite culotte noire, des pieds immenses et cependant a l’aise dans des souliers de veau rougis par l’usage : tel était, avec une espece de souquenille de serge brune tenant le milieu entre la vareuse et la blouse, le signalement exact et impartial de l’ex-disciple de l’abbé Fortier.

Il nous reste a esquisser le moral.

Ange Pitou était resté orphelin a l’âge de douze ans, époque a laquelle il avait eu le malheur de perdre sa mere dont il était le fils unique. Cela veut dire que depuis la mort de son pere, qui avait eu lieu avant qu’il n’atteignit l’âge de connaissance, Ange Pitou, adoré de la pauvre femme, avait a peu pres fait ce qu’il avait voulu, ce qui avait fort développé son éducation physique, mais tout a fait laissé en arriere son éducation morale. Né dans un charmant village, nommé Haramont, situé a une lieue de la ville, au milieu des bois, ses premieres courses avaient été pour explorer la foret natale, et la premiere application de son intelligence de faire la guerre aux animaux qui l’habitaient. Il résulta de cette application dirigée vers un seul but, qu’a dix ans Ange Pitou était un braconnier fort distingué et un oiseleur de premier ordre, et cela presque sans travail et surtout sans leçons, par la seule force de cet instinct donné par la nature a l’homme né au milieu des bois, et qui semble une portion de celui qu’elle a donné aux animaux. Aussi, pas une passée de lievres ou de lapins ne lui était inconnue. A trois lieues a la ronde pas une marette n’avait échappé a son investigation, et partout on trouvait les traces de sa serpe sur les arbres propres a la pipée. Il résultait de ces différents exercices sans cesse répétés que Pitou était devenu, a quelques-uns d’entre eux, d’une force extraordinaire.

Grâce a ses longs bras et a ses gros genoux, qui lui permettaient d’embrasser les baliveaux les plus respectables, il montait aux arbres pour dénicher les nids les plus élevés, avec une agilité et une certitude qui lui attiraient l’admiration de ses compagnons, et qui, sous une latitude plus rapprochée de l’équateur, lui eut valu l’estime des singes, dans cette chasse de la pipée, chasse si attrayante meme pour les grandes personnes, et ou le chasseur attire les oiseaux sur un arbre garni de gluaux, en imitant le cri du geai ou de la chouette, individus qui jouissent chez la gent emplumée de la haine générale de l’espece, si bien que chaque pinson, chaque mésange, chaque tarin, accourt dans l’espoir d’arracher une plume a son ennemi, et pour la plupart du temps y laisser les siennes. Les compagnons de Pitou se servaient soit d’une véritable chouette, soit d’un geai naturel, soit enfin d’une herbe particuliere a l’aide de laquelle ils parvenaient, tant bien que mal, a simuler le cri de l’un ou de l’autre de ces animaux. Mais Pitou négligeait toutes ces préparations, méprisait tous ces subterfuges. C’était avec ses propres ressources qu’il combattait, c’était avec ses moyens naturels qu’il tendait le piege. C’était enfin sa bouche seule qui modulait les sons criards et détestés qui appelaient non seulement les autres oiseaux, mais encore ceux de la meme espece, qui se laissaient tromper, nous ne dirons pas a ce chant, mais a ce cri, tant il était parfaitement imité. Quant a la chasse a la marette, c’était pour Pitou le pont aux ânes, et il l’eut certes méprisée comme objet d’art, si elle eut été moins productive comme objet de rapport. Cela n’empechait pas, malgré le mépris qu’il faisait lui-meme de cette chasse si facile, que pas un des plus experts ne savait comme Pitou couvrir de fougere une mare trop grande pour etre completement tendue, c’est le mot technique ; que nul ne savait comme Pitou donner l’inclinaison convenable a ses gluaux, de maniere a ce que les oiseaux les plus rusés ne pussent boire ni par-dessus ni par-dessous ; enfin, que nul n’avait cette sureté de main et cette justesse de coup d’oil qui doit présider au mélange en portions inégales et savantes de la poix-résine, de l’huile et de la glu, pour faire que cette glu ne devienne ni trop fluide ni trop cassante.

Or, comme l’estime qu’on fait des qualités des hommes change selon le théâtre ou ils produisent ces qualités et selon les spectateurs devant lesquels ils les produisent, Pitou, dans son village d’Haramont, au milieu de ces paysans, c’est-a-dire d’hommes habitués a demander au moins la moitié de leurs ressources a la nature, et, comme tous les paysans, ayant la haine instinctive de la civilisation, Pitou, disons-nous, jouissait d’une considération qui ne permettait pas a sa pauvre mere de supposer qu’il marchât dans une fausse voie, et que l’éducation la plus parfaite qu’on put donner a grands frais a un homme ne fut point celle que son fils, privilégié sous ce rapport, se donnait gratis a lui-meme.

Mais quand la bonne femme tomba malade, quand elle sentit la mort venir, quand elle comprit qu’elle allait laisser son enfant seul et isolé dans le monde, elle se prit a douter, et elle chercha un appui au futur orphelin. Elle se souvint alors que dix ans auparavant un jeune homme était venu frapper a sa porte au milieu de la nuit, lui apportant un enfant nouveau-né, pour lequel il lui avait non seulement laissé comptant une somme assez ronde, mais encore pour lequel une autre somme plus ronde encore avait été déposée chez un notaire de Villers-Cotterets. De ce jeune homme mystérieux, d’abord elle n’avait rien su sinon qu’il s’appelait Gilbert. Mais il y avait trois ans a peu pres elle l’avait vu reparaître : c’était alors un homme de vingt-sept ans, a la tournure un peu raide, a la parole dogmatique, a l’abord un peu froid. Mais cette premiere couche de glace s’était fondue quand il avait revu son enfant, et comme il l’avait trouvé beau, fort et souriant, élevé comme il l’avait demandé lui-meme, en tete a tete avec la nature, il avait serré la main de la bonne femme et lui avait dit ces seules paroles :

– Dans le besoin, comptez sur moi.

Puis il avait pris l’enfant, s’était informé du chemin d’Ermenonville, avait fait avec son fils un pelerinage au tombeau de Rousseau, et était revenu a Villers-Cotterets. La, séduit sans doute par l’air sain qu’on y respirait, par le bien que le notaire lui avait dit de la pension de l’abbé Fortier, il avait laissé le petit Gilbert chez le digne homme, dont, au premier abord, il avait apprécié l’aspect philosophique ; car, a cette époque, la philosophie avait une si grande puissance, qu’elle s’était glissée meme chez les hommes d’église.

Apres quoi, il était reparti pour Paris laissant son adresse a l’abbé Fortier.

La mere de Pitou connaissait tous ces détails. Au moment de mourir, ces mots : « Dans le besoin, comptez sur moi », lui revinrent a l’esprit. Ce fut une illumination. Sans doute la Providence avait conduit tout cela pour que le pauvre Pitou retrouvât plus qu’il ne perdait peut-etre. Elle fit venir le curé, ne sachant pas écrire ; le curé écrivit, et le meme jour la lettre fut portée a l’abbé Fortier, qui s’empressa d’y ajouter l’adresse et de la mettre a la poste.

Il était temps, le surlendemain elle mourut.

Pitou était trop jeune pour sentir toute l’étendue de la perte qu’il venait de faire : il pleura sa mere, non pas qu’il comprit la séparation éternelle de la tombe, mais parce qu’il voyait sa mere froide, pale, défigurée ; puis il devinait instinctivement, le pauvre enfant, que l’ange gardien du foyer venait de s’envoler ; que la maison, veuve de sa mere, devenait déserte et inhabitable ; il ne comprenait plus non seulement son existence future, mais encore sa vie du lendemain : aussi, quand il eut conduit sa mere au cimetiere, quand la terre eut retenti sur le cercueil, quand elle se fut arrondie, formant une éminence fraîche et friable, il s’assit sur la fosse, et a toutes les invitations qu’on lui fit de sortir du cimetiere, il répondit en secouant la tete et en disant qu’il n’avait jamais quitté sa mere Madeleine, et qu’il voulait rester ou elle restait.

Il demeura tout le reste de la journée et toute la nuit sur sa fosse.

Ce fut la que le digne docteur – avons-nous dit que le futur protecteur de Pitou était médecin ? – ce fut la que le digne docteur le trouva lorsque, comprenant toute l’étendue du devoir qui lui était imposé par la promesse qu’il avait faite, il arriva lui-meme pour la remplir quarante-huit heures a peine apres le départ de la lettre.

Ange était bien jeune quand il avait vu le docteur pour la premiere fois. Mais, on le sait, la jeunesse a de profondes impressions qui laissent des réminiscences éternelles, puis le passage du mystérieux jeune homme avait imprimé sa trace dans la maison. Il y avait laissé ce jeune enfant que nous avons dit, et avec lui le bien-etre : toutes les fois qu’Ange avait entendu prononcer le nom de Gilbert par sa mere, c’était avec un sentiment qui ressemblait a l’adoration ; puis enfin, lorsqu’il avait reparu dans la maison, homme fait et avec ce nouveau titre de docteur, lorsqu’il avait joint aux bienfaits du passé la promesse de l’avenir, Pitou avait jugé, a la reconnaissance de sa mere, qu’il devait etre reconnaissant lui-meme, et le pauvre garçon, sans trop savoir ce qu’il disait, avait balbutié les mots de souvenir éternel, de grâce profonde, qu’il avait entendu dire a sa mere.

Donc, aussitôt qu’il aperçut le docteur a travers la porte a claires-voies du cimetiere, des qu’il le vit s’avancer au milieu des tombes gazonneuses et des croix brisées, il le reconnut, se leva, et alla au-devant de lui ; car il comprit qu’a celui-la qui venait a l’appel de sa mere, il ne pouvait dire non comme aux autres ; il ne fit donc d’autre résistance, que de retourner la tete en arriere quand Gilbert le prit par la main et l’entraîna pleurant hors de l’enceinte mortuaire. Un cabriolet élégant était a la porte, il y fit monter le pauvre enfant, et, laissant momentanément la maison sous la sauvegarde de la bonne foi publique et de l’intéret que le malheur inspire, il conduisit son petit protégé a la ville, et descendit avec lui a la meilleure auberge, qui, a cette époque, était celle du Dauphin. A peine y était-il installé, qu’il envoya chercher un tailleur, lequel, prévenu a l’avance, arriva avec des habits tout faits. Il choisit précautionnellement a Pitou des habits trop longs de deux ou trois pouces, superfluité qui, a la façon dont poussait notre héros, promettait de ne pas etre de longue durée, et s’achemina avec lui vers ce quartier de la ville que nous avons déja indiqué et qui se nommait le Pleux.

A mesure qu’il avançait vers ce quartier, Pitou ralentissait le pas ; car il était évident qu’on le conduisait chez sa tante Angélique, et, malgré le peu de fois que le pauvre orphelin avait vu sa marraine – car c’était la tante Angélique qui avait doué Pitou de son poétique nom de bapteme, – il avait conservé de cette respectable parente un formidable souvenir.

En effet, la tante Angélique n’avait rien de bien attrayant pour un enfant habitué comme Pitou a tous les soins de la sollicitude maternelle : la tante Angélique était a cette époque une vieille fille de cinquante-cinq a cinquante-huit ans, abrutie par l’abus des plus minutieuses pratiques de la religion, et chez laquelle une piété malentendue avait resserré a contresens tous les sentiments doux, miséricordieux et humains, pour cultiver en leur place une dose naturelle d’intelligence avide, qui ne faisait que s’augmenter chaque jour dans le commerce assidu des béguines de la ville. Elle ne vivait pas précisément d’aumônes, mais outre la vente du lin qu’elle filait au rouet, et la location des chaises de l’église qui lui avait été accordée par le chapitre, elle recevait de temps en temps, des âmes pieuses qui se laissaient prendre a ses simagrées de religion, de petites sommes que, de monnaie de billon, elle convertissait d’abord en monnaie blanche, et de monnaie blanche en louis, lesquels disparaissaient non seulement sans que personne les vît disparaître, mais encore sans que nul soupçonnât leur existence, et allaient s’enfouir un a un dans le coussin du fauteuil sur lequel elle travaillait, et une fois dans cette cachette, ils retrouvaient a tâtons une certaine quantité de leurs confreres, recueillis un a un comme eux, et comme eux destinés a etre désormais séquestrés de la circulation jusqu’au jour inconnu ou la mort de la vieille fille les mettrait aux mains de son héritier.

C’était donc vers la demeure de cette vénérable parente que s’acheminait le docteur Gilbert, traînant par la main le grand Pitou.

Nous disons le grand Pitou, parce qu’a partir du premier trimestre apres sa naissance, Pitou avait toujours été trop grand pour son âge.

Mademoiselle Rose-Angélique Pitou, au moment ou sa porte s’ouvrait pour donner passage a son neveu et au docteur, était dans un acces d’humeur joyeuse. Tandis que l’on chantait la messe des morts sur le corps de sa belle-sour dans l’église d’Haramont, il y avait eu noces et baptemes dans l’église de Villers-Cotterets, de sorte que la recette des chaises avait, dans une seule journée, monté a six livres. Mademoiselle Angélique avait donc converti ses sous en un gros écu, lequel, a son tour, joint a trois autres mis en réserve a des époques différentes, avait donné un louis d’or. Ce louis venait justement d’aller rejoindre les autres louis, et le jour ou avait lieu une pareille réunion était tout naturellement un jour de fete pour mademoiselle Angélique.

Ce fut juste au moment ou, apres avoir rouvert sa porte fermée pendant l’opération, la tante Angélique venait de faire une derniere fois le tour de son fauteuil pour s’assurer que rien au dehors ne décelait le trésor caché au dedans, que le docteur et Pitou entrerent.

La scene aurait pu etre attendrissante, mais aux yeux d’un homme aussi juste observateur que l’était le docteur Gilbert, elle ne fut que grotesque. En apercevant son neveu, la vieille béguine dit quelques mots de sa pauvre chere sour qu’elle aimait tant, et eut l’air d’essuyer une larme. De son côté, le docteur, qui voulait voir au plus profond du cour de la vieille fille avant de prendre un parti a son égard, le docteur eut l’air de faire a mademoiselle Angélique un sermon sur le devoir des tantes envers les neveux. Mais a mesure que le discours se développait et que les paroles onctueuses tombaient des levres du docteur, l’oil aride de la vieille fille buvait l’imperceptible larme qui l’avait mouillé, tous ses traits reprenaient la sécheresse du parchemin dont ils semblaient recouverts, elle leva la main gauche a la hauteur de son menton pointu, et de la main droite elle se mit a calculer sur ses doigts secs le nombre approximatif de sous que la location des chaises lui rapportait par année ; de sorte que le hasard ayant fait que le calcul se trouvât terminé en meme temps que le discours, elle put répondre a l’instant meme que, quel que fut l’amour qu’elle portait a sa pauvre sour, et le degré d’intéret qu’elle ressentît pour son cher neveu, la médiocrité de ses recettes ne lui permettait, malgré son double titre de tante et de marraine, aucun surcroît de dépense.

Au reste, le docteur s’était attendu a ce refus ; ce refus ne le surprit donc pas ; c’était un grand partisan des idées nouvelles, et, comme le premier volume de l’ouvrage de Lavater venait de paraître, il avait déja fait l’application de la doctrine physiognomonique du philosophe de Zurich au mince et jaune facies de mademoiselle Angélique.

Cet examen lui avait donné pour résultat que les petits yeux ardents de la vieille fille, son nez long et ses levres minces, présentaient la réunion en une seule personne de la cupidité, de l’égoisme et de l’hypocrisie.

La réponse, comme nous l’avons dit, ne lui causa aucune espece d’étonnement. Cependant il voulut voir, en sa qualité d’observateur, jusqu’a quel point la dévote pousserait le développement de ces trois vilains défauts.

– Mais, dit-il, mademoiselle, Ange Pitou est un pauvre enfant orphelin, le fils de votre frere.

– Dame ! écoutez donc, monsieur Gilbert, dit la vieille fille, c’est une augmentation de six sous par jour au moins, et encore au bas prix : car ce drôle-la doit manger au moins une livre de pain par jour.

Pitou fit la grimace : il en mangeait d’habitude une livre et demie rien qu’a son déjeuner.

– Sans compter le savon pour son blanchissage, reprit mademoiselle Angélique, et je me souviens qu’il salit horriblement.

En effet, Pitou salissait beaucoup, et c’est concevable si l’on veut bien se rappeler la vie qu’il menait ; mais, il faut lui rendre cette justice, il déchirait encore plus qu’il ne salissait.

– Ah ! dit le docteur, fi ! mademoiselle Angélique, vous qui pratiquez si bien la charité chrétienne, faire de pareils calculs a l’endroit d’un neveu et d’un filleul !

– Sans compter l’entretien des habits, s’écria avec explosion la vieille dévote, qui se rappelait avoir vu sa sour Madeleine coudre bon nombre de parements aux vestes et de genouilleres aux culottes de son neveu.

– Ainsi, fit le docteur, vous refusez de prendre votre neveu chez vous… L’orphelin, repoussé du seuil de sa tante, sera forcé d’aller demander l’aumône au seuil des maisons étrangeres.

Mademoiselle Angélique, toute cupide qu’elle était, sentit l’odieux qui rejaillirait tout naturellement sur elle, si, par son refus de le recevoir, son neveu était forcé de recourir a une pareille extrémité.

– Non, dit-elle, je m’en charge.

– Ah ! fit le docteur, heureux de trouver un bon sentiment dans ce cour qu’il croyait desséché.

– Oui, continua la vieille fille, je le recommanderai aux Augustins de Bourg-Fontaine, et il entrera chez eux comme frere servant.

Le docteur, nous l’avons déja dit, était philosophe. On sait la valeur du mot philosophe a cette époque.

Il résolut donc, a l’instant meme, d’arracher un néophyte aux Augustins, et cela avec tout le zele que les Augustins, de leur côté, eussent pu mettre a enlever un adepte aux philosophes.

– Eh bien ! reprit-il en portant la main a sa poche profonde, puisque vous etes dans une position si difficile, ma chere demoiselle Angélique, que vous soyez obligée, faute de ressources personnelles, de recommander votre neveu a la charité d’autrui, je chercherai quelqu’un qui puisse plus efficacement que vous appliquer a l’entretien du pauvre orphelin la somme que je lui destinais. Il faut que je retourne en Amérique. Je mettrai avant mon départ votre neveu Pitou en apprentissage chez quelque menuisier ou quelque charron. Lui-meme, d’ailleurs, choisira sa vocation. Pendant mon absence, il grandira, et, a mon retour, eh bien ! il sera déja savant dans le métier, et je verrai ce que l’on peut pour lui. Allons, mon pauvre enfant, embrasse ta tante, continua le docteur, et allons-nous-en.

Le docteur n’avait point achevé, que Pitou se précipitait vers la vénérable demoiselle, ses deux longs bras étendus ; il était fort pressé, en effet, d’embrasser sa tante, a la condition que le baiser serait, entre elle et lui, le signal d’une séparation éternelle.

Mais a ce mot la somme, au geste du docteur introduisant sa main dans sa poche, au son argentin que cette main avait incontinent fait rendre a une masse de gros écus dont on pouvait calculer la quotité a la tension de l’habit, la vieille fille avait senti remonter jusqu’a son cour la chaleur de la cupidité.

– Ah ! dit-elle, mon cher monsieur Gilbert, vous savez bien une chose.

– Laquelle ? demanda le docteur.

– Eh ! bon Dieu ! c’est que personne au monde ne l’aimera autant que moi, ce pauvre enfant !

Et, entrelaçant ses bras maigres aux bras étendus de Pitou, elle déposa sur chacune de ses joues un aigre baiser qui fit frissonner celui-ci de la pointe des pieds a la racine des cheveux.

– Oh ! certainement, dit le docteur, je sais bien cela. Et je doutais si peu de votre amitié pour lui, que je vous l’amenais directement comme a son soutien naturel. Mais ce que vous venez de me dire, chere demoiselle, m’a convaincu a la fois de votre bonne volonté et de votre impuissance, et vous etes trop pauvre vous-meme, je le vois bien, pour aider plus pauvre que vous.

– Eh ! mon bon monsieur Gilbert, dit la vieille dévote, le bon Dieu n’est-il pas au ciel, et du ciel ne nourrit-il pas toutes ses créatures ?

– C’est vrai, dit Gilbert, mais s’il donne la pâture aux oiseaux, il ne met pas les orphelins en apprentissage. Or, voila ce qu’il faut faire pour Ange Pitou, et ce qui, vu vos faibles moyens, vous coutera trop cher, sans doute.

– Mais cependant, si vous donnez cette somme, monsieur le docteur ?

– Quelle somme ?

– La somme dont vous avez parlé, la somme qui est la dans votre poche, ajouta la dévote en allongeant son doigt crochu vers la basque de l’habit marron.

– Je la donnerai assurément, chere demoiselle Angélique, dit le docteur ; mais je vous préviens que ce sera a une condition.

– Laquelle ?

– Celle que l’enfant aura un état.

– Il en aura un, je vous le promets, foi d’Angélique Pitou ! monsieur le docteur, dit la dévote les yeux rivés sur la poche dont elle suivait le balancement.

– Vous me le promettez ?

– Je vous le promets.

– Sérieusement, n’est-ce pas ?

– En vérité du bon Dieu ! mon cher monsieur Gilbert, j’en fais serment.

Et demoiselle Angélique étendit horizontalement sa main décharnée.

– Eh bien ! soit, dit le docteur en tirant de sa poche un sac a la panse tout a fait rebondie ; je suis pret a donner l’argent, comme vous voyez ; de votre côté etes-vous prete a me répondre de l’enfant ?

– Sur la vraie croix ! monsieur Gilbert.

– Ne jurons pas tant, chere demoiselle, et signons un peu plus.

– Je signerai, monsieur Gilbert, je signerai.

– Devant notaire ?

– Devant notaire.

– Alors, allons chez le papa Niguet.

Le papa Niguet, auquel, grâce a une longue connaissance, le docteur donnait ce titre amical, était, comme le savent déja ceux de nos lecteurs qui sont familiers avec notre livre de Joseph Balsamo, le notaire le plus en réputation de l’endroit.

Mademoiselle Angélique, dont maître Niguet était aussi le notaire, n’eut rien a dire contre le choix fait par le docteur. Elle le suivit donc dans l’étude annoncée. La, le tabellion enregistra la promesse faite par demoiselle Rose-Angélique Pitou, de prendre a sa charge et de faire arriver a l’exercice d’une profession honorable Louis-Ange Pitou, son neveu, moyennant quoi elle toucherait annuellement la somme de deux cents livres. Le marché était passé pour cinq ans. Le docteur déposa huit cents livres chez le notaire, deux cents livres devant etre payées d’avance.

Le lendemain, le docteur quitta Villers-Cotterets, apres avoir réglé quelques comptes avec un de ses fermiers sur lequel nous reviendrons plus tard. Et mademoiselle Pitou fondant comme un vautour sur les susdites deux cents livres payables d’avance, enfermait huit beaux louis d’or dans son fauteuil.

Quant aux huit livres restant, elles attendirent, dans une petite soucoupe de faience qui avait, depuis trente ou quarante ans, vu passer des nuées de monnaies de bien des especes, que la récolte de deux ou trois dimanches complétât la somme de vingt-quatre livres, chiffre auquel, ainsi que nous l’avons expliqué, la susdite somme subissait la métamorphose dorée, et passait de l’assiette dans le fauteuil.