Tripoli d'Occident et Tunis - Paul Radiot - ebook

Tripoli d'Occident et Tunis ebook

Paul Radiot

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Opis

Extrait : "Sur une côte basse où la mer d'entre les Syrtes jette en tumulte ses vagues prolongées, –difficilement blanche au-dessus du sable rouge, par-devant un fond de palmiers drus qui ne paraissent verts que de plus près, Trâbles-el-Gharb, élégante par ses huit minarets à chapeau vert, massive par son château turc et ses murailles vieilles bâties dans l'eau, à la fois engageante par les eaux calmées de sa petite rade, et redoutable par ses forts neufs..."

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Liczba stron: 290




EAN : 9782335043051

©Ligaran 2015

Visite de l’auteur à Bouvard et Pécuchet sur les ruines de Carthage
Scène Première

À Paris. Chez M. Papa-Frisquette, étalagiste, au passage des mieux choisis.

L’AUTEUR, saluant avec grâce.

J’ai l’honneur, M. Papa-Frisquette, de vous présenter ce livre que je viens d’achever, comme au plus aimable des Parisiens…

PAPA-FRISQUETTE, ne saluant pas.

Vous avez raison. Le critique attaché à mon casier est unique au monde. Il possède une méthode infaillible pour juger, par la touche de l’Assyriologie, le roman, la poésie, les voyages, en un mot tout ce qui s’imprime. Par malheur, il est absent ; et sans lui, je ne sais plus…, je suis comme une tête sans oreilles. Mais si vous alliez le consulter vous-même ? il n’est pas loin…, à Carthage, près de cette Tunis qui fait le sujet de votre livre. Il dirige les recherches de Bouvard et Pécuchet, petits-cousins de Flaubert.

L’AUTEUR

Comment ? ils ne sont pas morts ?

PAPA-FRISQUETTE

Pas du tout ! Ils vivent… pour l’Africanologie !

L’AUTEUR

Oh ! alors, j’y cours… Dès ce soir je m’embarque. J’obtiendrai l’avis de votre collaborateur insigne. Ne me donnez-vous pas une lettre d’introduction ?

PAPA-FRISQUETTE

Inutile, mon cher auteur, inutile. Mon collaborateur est comme moi : plus on met de formes pour se présenter, moins nous sommes cléments pour éconduire. Mon casier n’admet pas la courtoisie : des bases savantes le soutiennent.

L’AUTEUR

Cependant, je connais des savants qui… Enfin je n’insiste pas, je pars… Ce critique de génie… son adresse ? à Carthage n’est-ce pas ? sur les ruines ?… Je brûle d’envie de lui serrer la main.

PAPA-FRISQUETTE

Vous pourrez même lui en serrer quatre. Ce ne sont pas les moyens qui lui manquent : s’il n’a pas le bras long, il l’a multiple.

L’AUTEUR

Quatre mains ? mais alors il est pianiste – ou phénoménal… au physique aussi ? Adieu, M. Frisquette ; je n’y tiens plus !…

PAPA-FRISQUETTE

Adieu, cher auteur, je ne vous salue pas ; vous savez ; ce n’est pas l’habitude de mon casier.

Scène II

À la Goulette. Deux jours après.

L’AUTEUR, débarquant.

Je n’irai même pas à Tunis. Courons aux collines de Carthage directement.

Il prend le pas gymnastique.

J’aperçois les citernes… Ah ! voici une tente d’explorateurs… deux vieillards respectables…; c’est là, sans doute… Mais quel singulier accoutrement…!

Les deux vieillards s’avancent à sa rencontre, Bouvard est coiffé d’un casque de bronzé vert et Pécuchet porte en sautoir la peau d’un serpent tanné.

L’AUTEUR, saluant.

Messieurs, je viens vous trouver, sur le conseil de M. Papa-Frisquette, du Passage des Mieux Choisis. Puisque vous détenez son collaborateur, veuillez permettre au moins qu’il use, en ma faveur, d’un peu de sa science. Voici un livre que je voudrais lui soumettre…

BOUVARD

Comment donc ! Mais bien volontiers. Donnez votre manuscrit à Pécuchet, il va le lui porter, et le prévenir qu’un auteur implore son jugement.

L’AUTEUR

« Implore, » c’est beaucoup dire peut être.

PÉCUCHET

Monsieur, aucun mot n’est trop respectueux pour lui. C’est faire preuve d’esprit que de s’humilier devant notre confrère.

L’AUTEUR, remettant une liasse de papiers à Pécuchet, qui les emporte.

Mais… ne le verrai-je pas, de près ?

BOUVARD

À l’instant, il va paraître. Quelques bruits se font entendre derrière un monticule où se dressent un pan de ruines et une colonne. Tenez, le voyez-vous !… serrant le bras de l’auteur. il gravit les marches du temple de Cérès ; il va siéger à son tribunal. Découvrez-vous au moment de la sentence…

L’AUTEUR, tombant à la renverse, Bouvard le retient.

Ah !…

Il vient d’apercevoir un âne conformé comme tous les ânes, un âne à deux longues oreilles et quatre sabots, de taille médiocre et de museau entre deux âges y avec une denture de très vieille anglaise, un baudet qui s’avance quadrupédantement vers la pierre de Cérès, comme un universitaire balançant son épitoge dans un cortège de distribution de prix.

L’AUTEUR, un peu remis.

Comment ! messieurs les archéologues, qui est celui-là ? Voulez-vous rire ? Si ce confrère était un rustre, passe encore, mais un âne véritable ?…

BOUVARD, sérieusement.

Vous ne savez donc rien ? Ce collaborateur ? M. Papa-Frisquette ne vous a donc pas dit de quelle nature ?.,. Justement, monsieur, en cela gît le prodige : étant de la race asine, Il nous surpasse tous par le sens critique, l’érudition et le goût excellent. Avez-vous un rouleau ?

L’AUTEUR

Un rouleau ?

BOUVARD

Oui, un rouleau, un papyrus enfin, quelque chose à déchiffrer ?

L’AUTEUR

Je vous prie de m’excuser, mais je n’en porte pas habituellement sur moi.

BOUVARD

Tant pis !

PÉCUCHET, qui est revenu.

Ça ne fait rien. Vous apprécierez autrement la sûreté merveilleuse de son jugement. Je lui ai donné votre livre…

L’AUTEUR, Les bras lui tombent une seconde fois. Il en profite pour serrer la main de Bouvard et de Pécuchet, dans une effusion vague.

Mais enfin, qui est-il ? Dites-moi. A-t-il un nom ? Voulez-vous me faire souffrir les douleurs d’Elsa ignorant son Lohengrin ?

L’âne s’est assis sur son séante et d’un sabot dédaigneux il vanne les feuilles du manuscrit étalé sur une pierre.

PÉCUCHET, avec feu.

Vous serez satisfait… Nous avons quelques minutes avant la sentence… Son nom ?… Il · s’appelle Le Drinn, c’est-à-dire fourrage, le fourrage, avenir de l’Algérie !…

L’AUTEUR, réfléchissant.

Le Drinn, fourrage ? vous êtes bien sûr ? Il me semble que ce nom provoque des interprétations plus profondes… Que penseriez-vous, par exemple, du verbe trilitère dren, être sale et répugnant ? – ou encore drah, ruer, injurier par habitude ? Cela me paraît une glose plus jolie pour un nom de quadrupède asinaire…

PÉCUCHET, sèchement.

Monsieur l’auteur moderne, apprenez qu’un archéologue se fait gloire d’ignorer les langues vivantes. Nous ne savons pas un mot d’arabe… Un idiome qui a des journaux et qui se parle ! Fi donc ! Les langues perdues, à la bonne heure ! celles dont les lettres s’assemblent à force d’années, qui s’épèlent sans donner de sens, l’araméen, le cananéen, l’éthiopien, surtout l’aramaïque, plus rude encore. C’est la vertu des plus belles langues qu’on ne puisse les parler ni les comprendre… Mais chut ! il va juger.

Le Salomon à grandes oreilles s’est remis sur ses jambes et pousse des HI HON, HI HON, joyeux en promenant alentour un œil égrillard. Tout à coup il bondit, rue, caracole, disparait derrière le temple de Cérès, Bouvard et Pécuchet s’élancent… – puis reviennent aussitôt, les yeux humides de larmes.

PÉCUCHET

Pauvre Le Drinn ! C’est le printemps, c’est l’ardeur… on ne peut pas le retenir… il en mourra !

BOUVARD

Non, Pécuchet, on n’en meurt pas, mais on en souffre… Rappelle-toi, Mélie… C’est de ta faute ; tu aurais dû voir et chasser cette ânesse.

PÉCUCHET, humble et pensif.

C’est ainsi qu’Alexandre le Grand épuisa son génie. Ah ! la volupté pour un archéologue, ça ne vaut rien.

L’âne revient. On peut être triste, a dit Lucrèce…, en revenant : il est même sévère ; la tête basse, l’œil dilaté, l’oreille flasque. Après plusieurs HI HON, HON, il regarde le manuscrit et prononce enfin ces mots :

LE DRINN

Qu’est-ce que c’est que ça, Tunis ? Je connais vaguement ce nom-là. Encore une ville moderne ? Un ramassis de choses vivantes et actuelles. On ne peut écrire là-dessus qu’un livre-déplorable. C’est effrayant de laisser-aller. Autant faire un traité sur le Bas-Meudon.

L’AUTEUR, faisant la grimace, puis se rappelant que c’est la règle au casier de Papa-Frisquette de n’être pas courtois.

Mais enfin, messieurs, je vous en supplie, renseignez-moi. Je deviens sombre au milieu de tant de prodiges. Qui est-il ce grand juge ? D’où ?

BOUVARD, clignant de l’œil à l’auteur, en souriant.

Avouez d’abord que c’est très fin cette allusion au Bas-Meudon.

Il fait quelques pas et se recueille.

Son histoire ? Ah ! ah ! elle est miraculeuse, son histoire ! Écoutez bien… Un mystère profond entoure sa naissance. De quel pays ? on l’ignore. Mais à l’âge de quatre ans, on le retrouve parcourant les plaines de Mésopotamie et déjà doué, de l’élocution humaine. Les Révérends Pères de Mésopotamie, frappés d’un don si rare, voulurent faire de Le Drinn un âne ecclésiastique, en un met un saint âne. Il croissait en sagesse et en Assyriologie, broutait l’herbage, absorbait par le flanc les inscriptions des cippes et des stèles, car il s’y frottait sans cesse, et il évoquait le temps où les Himyarites écrivaient avec des têtes de clous… Dans ce séminaire il resta une année… Mais le second printemps… – Que vous dirai-je ? Vous n’êtes pas de ceux, je suppose, qui confondent encore les béliers et les moutons ?… Bref, il scandalisa les Révérends Pères de Mésopotamie par la violence de ses mœurs prolifiques… On le rencontrait çà et là dans une posture…, monsieur. Mais je n’insiste pas.

L’AUTEUR

Oui, je comprends. C’est le proverbe antique, tout à l’heure mis en action : asinus asinam africat.

BOUVARD

N’oubliez pas que c’était en Asie. Défiez-vous du latin : ce n’est qu’un moderne honteux. En un mot, la voix de la nature parla plus haut que le bréviaire des Révérends.

L’AUTEUR

Dévergondé à Babylone en ruine, quel retard ! mais c’est un âne…

BOUVARD

Parlons plus bas encore, nous pourrions le troubler. Il lit ; l’entendez-vous ?… Donc…, obligé de quitter ce couvent de Mésopotamie, le dégoût lui vint de l’herbage monacal et il voulut entrer dans la vie civile. D’âne ras, je veux dire tonsuré qu’il était, il laissa pousser tout son poil afin d’être plus cligne d’apparence. Il se rendit à Paris pour s’enrichir avec sa science assyriologique. Il se faisait fort de réfuter d’un coup de sabot quiconque ouvrirait la bouche sur l’Orient. Pour vous donner une idée de sa puissance, sachez que, pendant le trajet de Bassora à Marseille, sur le paquebot, il ne découvrit pas moins de 333 contresens dans la traduction, jusque-là reçue, de l’Ecclésiaste, prouva que la sagesse de Salomon avait une signification tout autre, et ajouta de son propre style, en cananéen, une suite naturaliste au Cantique des Cantiques, pur chef-d’œuvre dont la lecture faillit affoler Zola et, de dépit, l’obliger à changer de genre.

L’AUTEUR, apercevant l’âne prodigieux qui pile son manuscrit à coups de sabots.

Dites-moi, M. Bouvard, est-ce qu’il est ferré, votre ami ?

BOUVARD

Sur l’Assyriologie, monsieur ? Oh ! durablement !

L’AUTEUR

Non, mais ferré, ferré au fer ?

BOUVARD

Ce serait une injure, pour lui ! Autant vaudrait le crucifier ! Sous ses pieds délicats il porte des rosettes et des rubans d’honneur que lui ont décernés les principaux gouvernements.

L’AUTEUR, poussant un soupir.

Allons, continuez, M. Bouvard, je veux tout savoir.

BOUVARD

Or, présenté à différents personnages du Tout-Paris, cet âne phénoménal se fit bien vite une situation hors ligne et haut la patte par la franchise convaincue de son langage. Le Faubourg Saint-Germain se plut à entendre frapper sur ses parquets les quatre sabots de cette bête si humaine ; ils rendaient un son de bottes de gendarmes et faisaient des enjambées d’huissier, parodie marchante de la justice qu’il infusait à ses jugements. Les hommes les plus spirituels, fatigués de causer, adoraient l’entendre braire. On délaissait Dumas fils et Pailleron. Jadis il eût éclipsé Rivarol. Il ruait dans les tasses de thé qu’on lui offrait, d’un coup de tête enfonçait la poitrine, des plus authentiques douairières, répondait aux compliments par de vastes pétarades, et à certains rendez-vous par des crottins de forme araméenne. Les salons de la haute bourgeoisie voulurent, par imitation, le posséder à leur tour. Les jeunes femmes l’appelaient, à cause de la rusticité charmante de ses épaules, « mon petit bœuf, mon ours tout, en pattes »… Le sémitisme de sa science et son passage rapide dans un séminaire, vite quitté pour ‘ briller dans le siècle, lui attirèrent la protection du seul joueur de harpe que nous possédions sur les mélodies de l’Ecclésiaste. Oui, Le Drinn a eu l’honneur de concerter avec ce grand évangéliste ; ils ont pincé la harpe de David, à deux mains et quatre sabots.

L’AUTEUR

C’est étrange, tout de même, que la main de M. Renan l’ait choisi pour faire la basse dans ces duos bibliques.

BOUVARD

Mon Dieu, la main… je ne le jurerais pas… Il l’a peut-être choisi avec son pied. Vous savez que M. Renan monte beaucoup à cheval pour le moment.

L’AUTEUR

Oui, je sais, il a fait partie des dernières mutations attrayantes. On l’a nommé professeur d’équitation religieuse à l’École de Saumur, en même temps que Mlle Rosita Mauri, de l’Opéra, commandante du Transatlantique La Touraine, – 99 000 chevaux-vapeur sans compter les petits chevaux…

BOUVARD

Et j’apprenais hier matin, par le journal, que ce système des échanges de compétence a paru si excellent, que dans toutes les sphères, on l’imite. Plusieurs jeunes aveugles viennent d’être officiellement promus capitaines de bateaux-mouches, quatre sourds-muets, professeurs d’éloquence sacrée au conseil municipal, et demain les anarchistes doivent s’assembler pour offrir la présidence de leur comité exécutif… à Mathieu de la Drôme, le père de l’Almanach ! Mais ce que vous ignorez sans doute, c’est que M. Renan fut le conseiller, et Le Drinn la cause occasionnelle de ces transformations. Sa voix d’âne était si pure et si magnifique en interprétant les psaumes, que le célèbre académicien obtint pour lui une place de maître de chapelle au Louvre. Le même jour, un étalagiste de Paris que vous connaissez bien, M. Papa-Frisquette, jaloux de s’illustrer dans cette révolution nouvelle en s’élançant sur la voie de l’ironie… fructueuse, résolut de prendre Le Drinn pour son lecteur ordinaire… De ce moment, les jeunes auteurs et les dames sentimentales qui se font imprimer, défilèrent humblement devant ses quatre pieds. Pour accepter un roman parisien, il exigeait qu’il fût conforme au Livre de Job, un voyage, dédié à Balkis, reine de Saba, toute ballade terminée par un envoi à Michée, le prophète, et les pièces de théâtre, se dénouant par l’arrivée de Jonas et d’Habacuc. De ces rapprochements ingénieux, quelle critique spirituelle, révélatrice, je vous le donne à penser ! Nul poète n’osait en appeler de ses sentences, car le mystère des mètres, le charme des cadences, il a lame bien préparée à les sentir : n’a-t-il pas composé une « Notice sur quelques noms Palmyréniens ? » Quel auteur a de pareils titres au respect ? On peut dire qu’un âne a feuilleté le Tout Paris pensant. Tenez, voyez là-bas, comme il est gentil, quand il feuillette !……

Jusque-là il n’était qu’âne prodigieux, mais, un beau jour, il se révéla âne génial… Oui, monsieur, quand il avait gratté la terre de son pied, on découvrait là, aussitôt, un fragment d’inscription gallo-romaine ; l’endroit qu’il choisissait pour… ses besoins, recouvrait les débris d’un temple pélasgique. C’est à la suite de ces triomphes que les rosettes étrangères et françaises tombèrent comme fleurs sur sa personne. Mais il a compris, dans les ruines de Palmyre, la vanité des distinctions : il les porte donc seulement à ses sabots, en guise de mitaines. Il a fallu, monsieur, que nous payassions, Pécuchet et moi, notre pesant d’or à M. Papa-Frisquette, pour arracher Le Drinn, quelques semaines, à son admiration jalouse. Et encore il nous le réclame journellement : son casier croule, la littérature jaunit ; sans Le Drinn, plus de lettres !… Nous allons repartir… non sans conquêtes immortelles, Dieu merci ! Voyez ce serpent tanné que porte en sautoir Pécuchet ; c’est le grand python de Salammbô. Le Drinn l’a découvert en binant la terre avec sa mâchoire. Ce casque de bronze, sur ma tête, servit à Enée. Enfin, là, ce bois à demi consumé provient relique admirable, du bûcher où Didon se donna la mort… une seconde fois, pour larbas. Chut, chut ! il reparle…

L’âne le Drinn pose ses pieds de devant sur le manuscrit et prononce textuellement.

LE DRINN

Tunis a un paysage historique. Quand on n’est pas pénétré de la pensée de Carthage, qu’on ne peut ressusciter dans son imagination, le vieux peuple de Hanni-baâl, on ne doit pas prendre le cadre dans lequel les puniques ont vécu.

L’AUTEUR

Écoutez, messieurs, je me réconcilie, je me prosterne… Salomon n’était qu’un roi de sagesse. Le Drinn en sera fétiche.

Se tournant vers l’âne.

Vous prétendez donc, monsieur l’Assyriologue, que les Carthaginois vivaient dans un cadre.

Soit. Cela prouve qu’ils aimaient encore plus que nous à s’exhiber. Mais alors je vous propose une énigme… Savez-vous si, près du cadre, il ne reste pas trace du tableau ? Ah ! ah ! voyons !… Eh bien. La Goulette, monsieur, n’est qu’un vestige de margoulette, c’est-à-dire face, figure, parce que Carthage, enfermée dans son cadre, se mirait dans la mer. La barbarie du Moyen Âge n’a pas compris ce mot punique ; elle a traduit par mer du goulot ce qui est une inconvenance en parlant d’un visage historique.

LE DRINN

Cette étymologie est presque parfaite : je l’adopte. À mon avis, c’est ce qu’il y avait de mieux à mettre dans votre méchant livre. Mais, à votre tour, maintenant, devinez… Savez-vous d’où dérivent Bouvard et Pécuchet ?

L’AUTEUR

D’où ? mais… de France, je crois, de Rouen en passant par Flaubert…

LE DRINN

Pas du tout !… Ils plongent par la racine dans le sémitique. Pécuchet doit se lire Bicoucha, ou « avec le four », parce que sans moi toutes ses fouilles rataient, – et Bouvard signifie Bou-fard, « l’homme seul », parce qu’il n’est pas marié…

BOUVARD et PÉCUCHET, ensemble.

Hein ?! On en reste ébloui ! Mais puisque vous appréciez la science des noms, attendez, il va vous en dire de palmyréniens À l’âne. Approchez, vieil ami, venez qu’on vous félicite. Comme on vous aime, mon petit Drinn ! Récitez-nous vos noms palmyréniens.

L’AUTEUR

C’est un monologue ?

PÉCUCHET

Si Coquelin l’entendait, il n’en voudrait plus d’autres. Une évocation des temps Séleucidiens, un lamento d’Assyrie !

Le Drinn a quitté la pierre du temple de Gérés. Après quelques gambades, il s’assied sur son derrière et fait le beau.

LE DRINN

… Lischmasch, fils de Lischmasch, fils de Thibol, c’est-à-dire Héliodore…

BOUVARD

Ah ! je les connais ceux-là. Pendant qu’il vous les dira, je vais faire une fouille à l’endroit où il était assis. Je soupçonne quelque chose dessous…

L’AUTEUR

Il a donc le fondement enchanté ?

BOUVARD

Mieux que cela, il l’a perspicace, divinatoire ! Je fouille et je reviens……

LE DRINN, continuant.

Fils de Zabdibol et père de Zaribola, Refabol, Abdiço, Odaïnath. Annubath, fille de Diçiç… Il est infiniment probable que dans la cassure de la pierre se trouvait un guimel.

LES AUDITEURS

Ça ne fait rien, Le Drinn, continuez…

LE DRINN

Péphélus qui joua le rôle illustre de Prostate, fils d’Arçou et père de Belschour, qui veut dire « Bel est mon mur », Demê-rabbuthi ou « prix de ma souveraineté », fils d’Aglibol, divinité lunaire, et père de Spasinou-Kharax qui épousa Zénobie et régna dans Palmyre…

PÉCUCHET, prenant à témoin sur sa poitrine la peau de serpent.

Ah ! c’est beau et profondément séculaire !… Quel est l’orgueilleux qui se flatterait d’en trouver le sens ? Moi-même, je ne parviens encore à les répéter qu’en m’aidant d’un vil moyen mnémotechnique… Lèche-miche, fils de Lèche-mèche, fils de Guibolle et de Faribole, Rêve-à-Paul, A-p’tits-sous, Demi-rabruti, qui avait un guimel probablement dans la cassure, fils d’Un-peu-Phélus, et père de Bassine-ou-Carcasse, divinité lunaire qui épousa Palmyre et régna dans Zénobie…

LE DRINN, soupirant et brayant.

Comme la mnémotechnie déforme et met un sens aux plus belles inscriptions ! Hélas, l’ignorance des élémentaires !

PÉCUCHET, au loin, tirant sur quelque chose.

Victoire ! Je l’ai.

Il amène au jour une sorte de marmite.

C’est la cuve des libations à Cérès !

LE DRINN, accourant. Il examine et prononce gravement.

C’est le chaudron dans lequel Hanni-baâl faisait des essais de vinaigre, je le jure !

PÉCUCHET

Essais de vinaigre ?…

BOUVARD

Oui, pour faire fondre les Alpes et y déterminer des passages

BOUVARD et PÉCUCHET, ensemble, exaltés.

À présent nous pouvons revenir à Paris. Nous sommes à jamais illustres. Le Louvre devra nous recevoir triomphalement.

L’AUTEUR, cherchant.

Et mon manuscrit ? Ne l’auriez-vous pas, monsieur Bouvard, fait tomber dans la fosse en exhumant ce célèbre ustensile !

LE DRINN, d’un coup de pied.

Le v’là votre manuscrit, il se met à valser dessus en chantant : HI HON, HI HON, HRON. Soyons brutaux, soyons brutaux, mais non sans élégance… ganance.

PÉCUCHET, soulevant la marmite.

Ouf! elle est lourde.

BOUVARD

Attends, je vais t’aider… regardant au loin. mais… j’aperçois là-bas… n’est-ce pas encore ce maudit espion du Bey qui nous a cherché noise pour avoir déterré le serpent de Salammbô ? il nous surveille…

L’AUTEUR et PÉCUCHET, regardant à leur tour.

Mais non, c’est… parbleu, oui ! Mgr Lavigerie !

Scène III
MGR LAVIGERIE

Messieurs, je suis averti par un de nos serviteurs qu’entre autres découvertes intéressantes, vous venez de retrouver la marmite de mes Frères armés du Sahara. Un furieux coup de simoun l’avait transportée ici. Des habitants l’ont vue passer, mais depuis on avait perdu sa trace. Dieu soit loué! Ils sont si pauvres nos Frères armés ! À la suite de cet accident, messieurs, ils en étaient réduits à faire la soupe dans leurs canons de fusils, ce qui est bien gênant même pour les gens sobres.

PÉCUCHET

Permettez-moi de vous faire observer respectueusement, monseigneur, que cette marmite provient de la maison d’Hanni-baâl.

LE DRINN, interrompant.

De quoi ? Vous n’allez pas lui parler sur ce ton là, je suppose. Un archevêque ? n’en faut plus ! J’ai dit ça autrefois dans le Voltaire. Des calotins ? n’en faut plus ! Des séminaristes en Mésopotamie ? N’en faut plus ! Allez, l’évêque, demi-tour et rompez… Cette marmite appartenait à Hanni-baâl… Le bien de l’archéologie vous ne prendrez ! C’est moi qui me suis assis dessus : je la flairais…

L’AUTEUR

Pour le coup on peut dire qu’il a le sens devant derrière.

Mgr Lavigerie, pleurant.

Nos pauvres Frères ! Dans quoi mangeront-ils maintenant ?

Il s’éloigne.

Il va falloir qu’ils attaquent des caravanes pour en avoir une autre !

L’AUTEUR, se rapprochant. Il porte sous le bras son manuscrit maculé, bouchonné.

– Messieurs, je vous quitte ; adieu. J’aperçois le paquebot qui va entrer en rade, sur les flots de la Mar-Goulette. Utile m’a été ce voyage, puisque je vous ai vus entourés de tant de souvenirs puniques. J’arrivais en prévenu de lettres, je m’en vais condamné par l’impitoyable collaborateur de M. Frisquette. Il reconnaîtra sans doute sur ce bouchon de papier les traces signées de son critique.

LE DRINN, se précipitant.

Il n’est pas encore en état, le manuscrit ! Donnez-le-moi, que je bave dessus. Monsieur Papa-Frisquette croirait que mon mépris du moderne a faibli. Sans rudesse, voyez-vous, pas de bonne bouquinerie.

L’auteur s’enfuit à l’écart, Pécuchet regarde avec sa longue vue.

PÉCUCHET, criant.

Mais oui, c’est elle, la diva ! pour la première fois à Tunis ! Tout concourt donc à célébrer nos triomphes ! Vive la TOURAINE ! Vive Rosita Mauri !…

Scène IV

Toute à son devoir, sur la passerelle, en cotillon de mousseline, la Commandante ne paraît pas comprendre ces vivats. On l’entend distinctement donner des ordres.

ROSITA MAURI – Mouille !

L’ancre tombe.

Bouvard saisissant un porte-voix, la salue et parlemente avec elle, tandis que Pécuchet dressant sur un monticule une perche, signale à l’équipage, avec des mouchoirs de couleur, qu’on lui envoie une barque pour prendre les trésors exhumés des fouilles.

LE DRINN, sur l’emplacement des bains de Didon. Il tire avec acharnement un morceau de cuir.

Par Aglibol, par Péphélus, Je l’aurai !… Bouvard et Pécuchet essaient de le raisonner pour qu’il embarque avec eux. Le Drinn résiste. Ils le prennent dans leurs bras et le portent jusqu’au canot, mais sa mâchoire tient toujours le ruban de cuir qui sort de terre, s’allonge indéfiniment.

BOUVARD, PÉCUCHET, L’AUTEUR

Qu’est-ce que cela peut être ? On rame. On accoste La Touraine. La chose tenue en mâchoires ne cesse de s’allonger.

LE DRINN, hissé sur le pont.

Parbleu, c’est la peau de bœuf historique au moyen de laquelle Didon détermina l’enceinte de Carthage. Fameuse trouvaille ! Et quelle conservation !

PÉCUCHET, BOUVARD

Ah ! ah !

L’AUTEUR, Il jette à l’eau son manuscrit.

Malheur sur moi ! J’aime mieux que Tunis ne soit plus, puisque Carthage revit tout entière.

LE DRINN, sur le pont. Faisant des voltes.

Il s’approche des tableaux de la proue et y lit Touraine.

Qu’est-ce que Touraine ? C’est vulgaire. Effaçons. Il racle avec ses dents, puis prenant une brosse à un pot de couleur qui se trouve là, il la met dans le pli de son jarret droit et trace : Tour-ahana.

– À la bonne heure ! Il y a un sens sémitique maintenant : Tour-ahana. Comme qui dirait « taureau de la dégradation. »

ROSITA MAURI, Elle l’aperçoit de la passerelle.

Comment ? Que fait cette bête ? Je ne veux pas qu’on dégrade mon paquebot, moi, na. Qu’on le réduise à l’impuissance !

L’AUTEUR

Ce ne sera pas commode, mademoiselle. On a déjà essayé en Mésopotamie.

Les matelots se précipitent sur l’âne délinquant, et l’attachent avec la lanière de Didon, au pied du mal de misaine.

LE DRINN, pleurant.

Hi hon hi hi hon.

Rosita Mauri, Elle aperçoit parmi les bagages le chaudron d’essai d’Hanni-baâl.

Qu’on lui couvre la tête de cette marmite

Il continue à braire. Le jeu des treuils à vapeur en est troublé.

Bouvard et Pécuchet protestent. – Mais on leur montre le règlement à bord des transatlantiques.

Scène V
ROSITA MAURI

Qu’on se dépêche ! Je m’ennuie dans cette rade, je veux repartir.

Εlle bâille. Les passagers, amenés par la chaloupe, se hâtent d’embarquer. Ils s’approchent de Le Drinn, immobile et ficelé.

PLUSIEURS PASSAGERS

Tiens ? Qu’est-ce que c’est ? On dirait une bête, c’est chaud.

Le 72e FILS DU BEY, il vient en France, passer son baccalauréat, restreint.

Elle doit bien souffrir d’avoir cette forme-là !

LE DIRECTEUR DU MUSÉE DU BARDO

J’ai vu autrefois, dans les Montagnes Rocheuses, l’ossature d’un animal antédiluvien peu différent, l’Atlantisaurus, long de 24 mètres, et qu’on était obligé d’enchaîner, parce que, étant squelette, il se défendait encore.

L’AUTEUR, saluant.

Ne serait-ce pas plutôt, monsieur, le pou gigantesque à trompe-que-veux-tu, Pedis insatiabilis ? Voyez celle couleur grisâtre…

LE SAVANT DIRECTEUR

Dans ce cas, j’inclinerais plutôt à croire que c’est un oiseau, le cuistre à plume serpigineuse… Mais il vaut mieux que la science doute sans se prononcer… Eh, on dirait qu’il a le pied décoré, pes decoratus ?

L’AUTEUR

C’est qu’il a su se faire au pied de grue, pes ornatissimus.

ROSITA MAURI, d’une voix claire, sur la passerelle.

Vous y êtes, les Tribordais, les Bàbordais ? Nos 99 000 chevaux sont-ils sous pression ? Tout le monde au guindeau ! Virez… ez !

L’ancre remonte. La Touraine se met en marche. À ce moment un coup de sifflet retentit. Stoppez !

LE SECOND DU PAQUEBOT

Mademoiselle, la chaloupe revient à toute vapeur. Nous avons oublié quelque passager.

Des matelots rejettent par-dessus bord l’échelle ballante, et l’un descend pour soutenir :

SA SAINTETÉ LE PAPE, noirci par le soleil, essoufflé, suant, les coudes percés, en tenue d’explorateur.

Ah ! Messieurs, quel voyage ! quelle chaleur ! J’arrive du lac Tchad. J’ai visité soixante-neuf tribus de Touareg, cherchant l’encyclique à faire… Rien ! Stérilité. Que de fatigues, Seigneur ! Apercevant Rosita. Tiens, une charmante étoile… Et elle est capitaine ? Par exemple ! Mais je vais encycliquer un peu là-dessus !…

ROSITA MAURI, sévère. – Très saint Père, veuillez monter, pour m’être agréable, dans la hune de misaine. Aucun fait anormal ne doit se passer à mon bord ; je ne le souffrirais pas. Depuis que je suis dans la marine, je sais faire respecter les traditions.

Sa Sainteté monte dans les haubans et s’installe sur la hune.

Maintenant, Très saint Père, prenez votre oculaire nautique et observez l’horizon, comme si c’était l’avenir. La sécurité du bateau va reposer sur la vigilance de votre œil… Ambroise Thomas m’a promis qu’il s’embarquerait avec tous les élèves du Conservatoire sur son vaisseau de La Tempête, afin de prouver aux bourgeois réalistes et malintentionnés que ce bateau tenait la mer tout comme un autre.

LES PASSAGERS ET L’ÉQUIPAGE

Hurrah !

ROSITA MAURI, au second.

À l’horizon, là-bas… quelque chose… Oui, je reconnais sa voilure… C’est M. Thomas.

LES PASSAGERS, L’ÉQUIPAGE

Hurrah ! Hurrah !

SA SAINTETÉ, braquant avec des efforts inouïs son oculaire nautique.

Oh donc ? On ne voit rien… Ah ! de mon temps, les bateaux se présentaient mieux que cela ! Aujourd’hui… Du reste tout ce qui se fait de nouveau est incompréhensible.

ROSITA MAURI

Descendez, Très saint Père, inutile maintenant ; nous le suivons à l’œil. Je distingue les traits de Caliban…

SA SAINTETÉ, vivement.

Attendez ! Je le tiens aussi.

Le pape vise, de son oculaire nautique, un marsouin qui fait des évolutions diverses. Attention ! il vient sur nous… gare la collision ! Cruel Ambroise Thomas ! Nous sommes perdus… sauve qui peut !

Il s’évanouit. Les matelots le reçoivent dans leurs bras et lui expliquent que c’était un marsouin, qui a plongé sous la Touraine.

SA SAINTETÉ, revenant à elle peu à peu.

Ah ! la voilà l’encyclique à faire : La Tempête personnifiée par Ambroise Thomas émergeant du Calme personnifié par le marsouin… et, comme conclusion allégorique, Rosita, commandante, moralisant Caliban, monstre du Tchad, vaincu par les chœurs du Conservatoire. Ça y est mon encyclique !

LE DRINN, sous la marmite.

Il a l’air suffisamment archaïque… Si je le proposais, quoique pape, à M. Frisquette pour présider au roman moderne ?… Moi, je me réserverais la poésie…

Scène VI

Le brick La Tempête, commandé par M. Ambroise Thomas, accoste La Touraine. Les élèves du conservatoire se jettent aux genoux de sa sainteté et la vénèrent.

SA SAINTETÉ

Ah ! mes chères petites, mes : bons petits, quelle encyclique, je veux dire quel voyage !

LE DRINN, sous la marmite.

J’étouffe, j’ai faim… Eh la patronne, là-haut, sur le balcon, ce n’est pas l’heure du foin ?

LE 72e FILS DU BEY On a parlé là-dessous… Cette marmite a parlé.
LE DRINN, voix sourde.

Ah ! quand je serai rentré au Louvre, je m’en vais les annihiler, les danseuses, les musiciens, le Conservatoire, les hommes de lettres et les journalistes, qui ne reconnaissent pas là un Assyriologue enchaîné. Je vais prouver que le Journal des Débats est écrit en patois canaque, et que M. Renan a copié la Vie de Jésus dans un manuscrit de Tcheng-ki-tong… Que j’y sois au Louvre, ils verront! Si j’y étais seulement, au Louvre!…

LE 72e FILS DU BEY

Louvre, Louvre ?… Je connais ça… C’est dans mon programme… Ah! déclamant.

Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N’en défend point les oies…
LE DRINN, sombre.

À Paris, je vais continuer les fouilles chez Papa-Frisquette. Je veux découvrir dans l’œil des romanciers les poutres du Temple de Salomon !…

La Touraine et la Tempête voguent de concert vers Marseille.

Bien loin déjà « le cadre où les puniques ont vécu ».

Tripoli d’Occident

Sur une côte basse où la mer d’entre les Syrtes jette en tumulte ses vagues prolongées, – difficilement blanche au-dessus du sable rouge, par-devant un fond de palmiers drus qui ne paraissent verts que de plus près, Tràbles-el-Gharb, élégante par ses huit minarets à chapeau vert, massive par son château turc et ses murailles vieilles bâties dans l’eau, à la fois engageante par les eaux calmées de sa petite rade, et redoutable par ses forts neufs, ses cuirasses à l’ancre, surtout par sa garde d’écueils que nul n’ose franchir sans pilote, Tripoli de Barbarie surprend et s’exagère à l’esprit comme une métropole exilée en un pays stérile.

Mais une fois débarqué, on ne trouve plus trace d’élégance ni de majesté. Aussi bien on ne pense même pas à les regretter, devant les fonctionnaires turcs à grandes lunettes et au teint blême qui règnent à la douane, la cohue vociférante des poissonniers italiens, les portefaix de commerce, les nègres déchargeurs de houille qui chantonnent en peinant, et les jeunes Levantins très obséquieux, coiffés du fez, en veston collant, qui se mettent « tout à votre service » et vous fatiguent de leurs grandes salutations commencées au front, finissant par une allusion indécente.

Avant d’avoir franchi l’étroit terre-plein où tout ce monde se coudoie entre la rive et la porte de la ville, on a déjà oublié les promesses que l’orientale cité vous faisait de loin, en mer. La porte est encombrée par des soldats de garde, dont les armes brillent aux râteliers, sous la voûte. Les rues qui s’éparpillent devant les yeux sont laides, et sans caractère, style arabe influencé par les plus vulgaires bâtisseurs italiens, portes en plein cintre, fortement verrouillées, au milieu de murs maigres qui s’élèvent de-ci de-là jusqu’à un deuxième étage, arcades peu utiles jetées en travers des ruelles, – une confusion de plans, de formes et d’aspects d’où ne ressort aucune tradition originale ; un peu de turc dans les mosquées, beaucoup dans les ouvrages militaires ; un peu d’arabe dans les rues hautes habitées par les juifs ; des essais de façades et d’alignements européens, – tout cela serré entre des remparts dont la base, en grand appareil, est antique, le milieu du Moyen Âge et le faîte moderne : Tripoli apparaît peu à peu comme un vaste entrepôt défendu par un camp, une ville de contact où des races diverses se rencontrent, superposent leurs traditions et se tolèrent sans se convenir.

Il n’y a certainement pas pour un Trablésien d’occupation plus honorable que le commerce. Cependant, à parcourir les rues, on ne se douterait pas qu’il y est très actif. Excepté quelques étalages de fruits et quelques petites boutiques où l’on vend des ustensiles de première nécessité, aucun magasin n’expose aux regards ces objets fameux dont les marchands de Tunis vous parlent avec respect, les plumes d’autruche, l’ivoire et la poudre d’or. C’est dans de tristes celliers à porte toujours close que les gros négociants les entassent.