Terminus mortel - Serge Gueguen - ebook

Terminus mortel ebook

Serge Gueguen

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Opis

Les arcanes ferroviaires et l’univers carcéral, comme si vous y étiez

L’assassinat d’un proche dans des conditions atroces peut conduire n’importe quelle personne normalement constituée aux pires exactions.
Stéphane, jeune contrôleur à la SNCF fait partie de cette catégorie d’individu qui décide de sauter le pas pour venger la mort de sa mère. À la centrale de Poissy, Daniel un truand chevronné attend la visite de sa femme Magalie. Interné pour plusieurs années, la jeune femme est son seul contact avec le monde extérieur.
Quel lien unit ces hommes ?

Deux histoires parallèles qui ne feront plus qu’une au fil des lignes.

Un polar sur fond de vie quotidienne

EXTRAIT

― Vous avez été très bien ce soir, je pense que nous sommes prêts, je vous rappelle que nous avons rendez-vous mardi à dix-neuf heures pour la générale à Saint-Roch, merci. Bonne fin de soirée.
La chef de chœur rangea ses affaires, tandis que la chorale s’ébrouait lentement vers la sortie. Françoise, toujours élégante, s’approcha de Chantal, sa partenaire de chant dans le pupitre des altos.

A PROPOS DE L’AUTEUR

Après une carrière professionnelle riche au sein d’une entreprise nationale, Serge Gueguen décide, après avoir écrit des scénarios et des pièces de théâtres, de raconter des histoires qui le passionnent c'est à dire : des romans policiers. Quatre sont parus, dont un a été finaliste du Prix du quai des Orfèvres 2014, un cinquième sortira en fin d’année.

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Toute ressemblance avec des personnages ou des événements ayant réellement existé ne serait que pure coïncidence.

Chapitre 1

— Vous avez été très bien ce soir, je pense que nous sommes prêts, je vous rappelle que nous avons rendez-vous mardi à dix-neuf heures pour la générale à Saint-Roch, merci. Bonne fin de soirée.

La chef de chœur rangea ses affaires, tandis que la chorale s’ébrouait lentement vers la sortie. Françoise, toujours élégante, s’approcha de Chantal, sa partenaire de chant dans le pupitre des altos.

— Mon fils m’a amenée, mais il est maintenant au boulot, tu peux me déposer au tramway à la gare d’Aulnay ?

— Mais bien sûr, mais tu ne veux pas que je te ramène ?

— Non, tu sais, il me faut moins de dix minutes pour rentrer à la maison, ça va aller.

Les deux femmes se dirigèrent vers le parking du conservatoire et montèrent dans la Peugeot 207 de Chantal.

— C’était bien, ce soir, dit Françoise.

— Super, je crois que cette passion, on la maîtrise bien et que mardi nous allons être bons.

— Je crois aussi, il me reste quelques détails à apprendre et ça devrait le faire.

— C’est quand même bien la retraite, non ? ironisa Chantal.

— Tu as raison, cela fait maintenant un an que je profite de plus de quarante ans de boulot. Et toi, il te reste combien de temps à faire ?

— Tu sais, comme j’ai gardé mes enfants, je dois aller jusqu’à soixante-deux ans minimum.

— Alors que moi, je ne me suis jamais arrêtée grâce à ma belle-mère, qui a gardé Stéphane quand il était petit.

— À ce propos, comment va-t-il ?

— Il vient de fêter ses trente-cinq ans !

— Toujours pas marié ?

— Depuis que Sandrine est partie et qu’il est revenu à la maison, il n’est plus tout à fait le même.

— Ce n’est pas évident de revenir chez ses parents après avoir vécu en couple.

— Surtout que, sur la vente de l’appartement, ils y ont laissé beaucoup de plumes.

— Il a réintégré son studio au fond du jardin ? demanda Chantal.

— Oui, comme cela, il est autonome, surtout qu’avec son boulot il rentre à n’importe quelle heure.

— Il est toujours contrôleur ?

— Oui, mais maintenant il est passé au TGV, il en avait marre de la banlieue.

— Ça doit lui changer la vie ?

— Ce n’est pas la même clientèle.

Chantal gara sa voiture devant la gare.

— À mardi, dit Françoise en sortant de la petite voiture, et merci.

— Je t’en prie et fais attention à toi.

— Ne t’inquiète pas, répondit Françoise en faisant un signe de la main à son amie, qui s’éloignait en direction de Bondy.

La sexagénaire se dirigea vers le petit portail qui permettait d’accéder directement au quai du tram train. À soixante et un ans, Françoise continuait à entretenir son physique, la piscine deux fois par semaine et marche avec le club de randonnée. La seule ombre au tableau était le décès de son mari, cinq ans auparavant.

Ils avaient été mariés plus de trente ans. Leur idylle avait débuté autour d’un terrain de foot où son frère François la traînait parfois le dimanche ; à l’époque, les sorties étaient réglementées par les parents. Elle avait vingt-trois ans et n’avait connu que quelques flirts. Alain était le gardien de but de l’équipe des cheminots de Vaires et était de trois ans son aîné. Le coup de foudre avait été instantané et c’est naturellement qu’ils avaient convolé en justes noces deux ans plus tard, surtout que son ventre arrondi commençait à pointer de façon très visible. Leur fils était né alors que son père, conducteur de train, se trouvait à trois cents kilomètres du domicile familial. Plus tard, une fille était venue agrandir la famille, mais une méningite foudroyante l’avait emportée dans sa huitième année et c’est d’un commun accord qu’ils avaient décidé de ne plus avoir d’enfant.

Après quelques années passées en appartement, ils avaient acheté un pavillon à Livry-Gargan grâce à Françoise, salariée du Crédit lyonnais, à qui l’entreprise avait accordé un prêt à taux préférentiel, comme c’était la règle dans les années soixante-dix.

Au fil des années, aucun nuage n’était venu obscurcir l’horizon du couple modèle. Malheureusement, la maladie avait frappé Alain. Ancien conducteur de train, il était en retraite depuis trois ans lorsqu’il avait commencé à ressentir des maux de tête inhabituels. Après un examen approfondi, les médecins avaient décelé une tumeur qui avait nécessité une chimiothérapie intensive ; au bout de quelques mois de traitement, son état avait empiré et Alain était décédé à la veille de Noël.

Le tram était à quai, Françoise remonta le long du train ; à l’intérieur, peu de voyageurs, sur un des sièges près d’une vitre, un homme était affalé, les yeux clos, le visage contre la vitre. Visiblement ivre, il avait une barbe de plusieurs mois et des vêtements dépenaillés. Françoise monta comme à son habitude au milieu de la rame, comme cela, elle se trouvait en face de la sortie. Sa station était la quatrième après le départ, ensuite, le temps de parcours entre la gare et son domicile était de cinq minutes ; elle serait chez elle vers vingt-trois heures.

Au fil des années, ils avaient transformé la vieille maison en meulière inconfortable en une demeure agréable à vivre, notamment en transformant les ouvertures pour y faire pénétrer plus de lumière. Dans les combles, Alain avait aménagé son circuit de train miniature, il avait hérité cette passion de son père, conducteur de locomotive à vapeur après la guerre. Le virus toucha naturellement Stéphane, qui perpétua la tradition familiale en entretenant le circuit de son père depuis son décès.

Françoise sortit ses écouteurs et les glissa dans ses oreilles ; sur son lecteur MP3, elle choisit un morceau de la répétition de la semaine passée. Comme de nombreux chanteurs, elle enregistrait le chœur afin de pouvoir travailler sa voix.

Cela faisait presque dix ans qu’elle chantait dans cette chorale. C’était Anne, une amie partie en province depuis, qui l’avait présentée à la chef de chœur. Après une brève audition, elle avait intégré le pupitre des altos, où elle officiait depuis. Le chant était quasiment « génétique » dans la famille de Françoise, sa mère et sa grand-mère chantaient à l’église du village en Bretagne, avant de migrer en banlieue parisienne dans les années vingt. Dans son enfance, on chantait à toutes les occasions, mariages, baptêmes… Puis, après son mariage et les drames qu’elle connut, Françoise arrêta de chanter, une forme de deuil s’ancra dans son for intérieur ; à chaque chant, les images de sa fille apparaissaient et, comme la mémoire est évolutive, elle oublia doucement. Certes, elle eut un peu d’appréhension en entrant dans le chœur, mais le fait d’être en groupe et de n’interpréter que des œuvres liturgiques était comme un hommage aux êtres disparus. Depuis, elle n’avait raté aucun concert et faisait partie des « anciennes ».

Le ténor acheva son solo quand le chœur attaqua la suite d’Israël en Égypte d’Haendel. Françoise ferma les yeux et répéta mentalement sa partition ; derrière elle, à l’arrière du train, le clochard se leva. Autour de lui, personne n’avait osé s’asseoir tant l’odeur qu’il dégageait était nauséabonde. Ses yeux d’un vert très pâle étaient grands ouverts ; derrière une épaisse barbe, on devinait un visage plutôt jeune. Grand, il marchait courbé d’un pas nonchalant ; outre ses vêtements déchirés, ses pieds dépassaient de ses chaussures rafistolées à l’aide d’une grosse ficelle jaune. Sa peau blanche n’avait pas vu le savon depuis quelque temps et des traînées noires marquaient ses membres. Les bras ballants le long du corps, de temps en temps, il s’accrochait aux sièges pour éviter de tomber lors des arrêts parfois brusques du tramway. Il remonta la rame la tête baissée, comme pour se protéger d’un vent imaginaire, en direction de la tête du train. Arrivé derrière Françoise, il introduisit une main dans sa poche droite, sortit un cutter orange dont il fit avancer la lame dans un léger cliquetis. La sexagénaire hochait la tête au rythme de la musique, l’odeur de l’homme la perturba et elle se retourna. Son regard croisa celui de l’homme ; instantanément, elle sut que quelque chose allait se passer, sans pour autant esquisser le moindre geste de départ ; elle était tétanisée. Dans un geste rapide, le clochard décrivit un mouvement ample et circulaire avec son bras droit, qu’il rabattit à hauteur du visage de Françoise. Son bras partit à l’horizontal, la lame du cutter toucha la gorge blanche de la sexagénaire et lui coupa la carotide. Dans un geste désespéré, Françoise porta ses mains à sa gorge, tandis que le sang giclait par saccades de l’artère tranchée.

— Elle m’a regardé… j’ai des cailloux dans la tête, j’ai mal, dit l’homme en se prenant la tête dans les mains, tandis que Françoise glissait doucement vers le sol, les yeux révulsés.

— Pourquoi, pourquoi ? gargouilla-t-elle avant de s’évanouir.

— C’est de sa faute si j’ai mal à la tête, elle m’a regardé… Elle n’aurait pas dû…

L’homme continua de faire des moulinets avec ses bras. À l’avant, deux jeunes hommes s’approchèrent de lui, tandis qu’une femme placée trois rangées devant Françoise actionnait le signal d’alarme.

— N’approche pas, le nègre ! hurla le clochard. Tu es le diable, je vois tes cheveux crépus danser dans les flammes de l’enfer.

Le jeune Noir s’approcha à la droite du clochard, tandis que son ami se déplaçait sur sa gauche. Dans une synchronisation parfaite, les deux hommes, adeptes de jiu-jitsu de retour de l’entraînement, attaquèrent le SDF après que ce dernier eut esquivé un geste de boxeur avec son bras armé du cutter. Le jeune Noir lui bloqua le bras, alors que son ami fauchait les pieds du meurtrier. Ils tombèrent tous les trois dans le sang de Françoise. Sur le sol, le bras du clochard fut bloqué dans son dos, tandis que ses jambes étaient maintenues pliées. L’homme, immobilisé, se débattit en hurlant :

— Offrez des sacrifices de justice et confiez-vous à l’Éternel !

— Ta gueule ! hurla le jeune Noir en lui assenant un coup de poing à la mâchoire.

— Mon bouclier est en Dieu, continua-t-il de hurler dans un rictus lui déformant le visage. Du sang coulait de son nez et se mélangeait à celui de Françoise.

Les portes de la rame s’ouvrirent et les policiers pénétrèrent dans le tramway. En patrouille pas très loin de la station Abbaye, où Françoise devait descendre pour regagner son domicile, la brigade anti-criminalité avait reçu l’appel moins de cinq minutes après l’agression. Ils menottèrent le clochard et le mirent debout.

— Merci, les gars, dit l’un des policiers en civil.

À côté de lui, un de ses collègues prit le pouls de Françoise.

— C’est fini pour elle.

— Merde, dit le policier en prenant le clochard par le bras. Pour toi, c’est fini, mon pote.

— Si le méchant ne se convertit pas, il aiguise son glaive, Dieu me guide.

— Tu débloques complètement, mon vieux. Allez, on va à la voiture.

Le SDF était redevenu calme.

— Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui ? Et le fils de l’homme, pour que tu prennes garde à lui ?

— Allez, baisse la tête, dit le policier en le faisant monter dans le véhicule de patrouille menottes aux poignets.

À bord du tram train, les policiers arrivés en renfort recueillaient les premiers éléments d’enquête. Une demi-heure plus tard, la police criminelle, accompagnée de l’identité judiciaire, prit le relais des policiers locaux. Le substitut de permanence gara son véhicule sur la petite place devant la station Abbaye. La jeune femme blonde ferma sa DS3 et se dirigea vers le groupe de policiers discutant devant la rame.

— Bonsoir, messieurs.

— Bonsoir, madame le procureur.

— Vous me faites un topo ?

Le plus âgé du groupe prit la parole :

— Alors, la victime, Françoise Giraud, était assise dans le sens de la marche quand Antoine Gestini est venu derrière elle et l’a égorgée.

— On sait pourquoi ?

— Non, il tient des propos incohérents relatifs à Dieu, je pense qu’il faut l’interner. D’ailleurs, on a retrouvé sur lui un document de Maison-Blanche, il en est sorti il y a un mois et demi.

— Merde ! répondit la jeune femme. Vous avez joint la famille de la victime ?

— Pour l’instant, on a juste trouvé un numéro de portable au même nom mais avec un prénom, Stéphane. Nous pensons que c’est son fils, mais il ne répond pas.

— Vous êtes allés voir chez elle ?

— Oui, il n’y a personne, on a demandé aux voisins, ils nous ont appris que son fils unique était contrôleur de train.

— Je vais appeler la permanence SNCF, ils sauront trouver le fils.

— Ce n’est pas la peine, il y a le responsable de la communication SNCF qui est là-bas, dit le policier en désignant un quadragénaire en jeans.

— Je vais le voir, merci.

La jeune femme s’approcha de l’homme un peu rondouillard de l’entreprise nationale.

— Bonsoir, je suis le substitut Adeline Vergne et nous avons un souci.

— Je vous écoute, répondit Jean-Louis Priot.

— Le fils de la victime est de votre boîte et on n’arrive pas à le joindre, vous pouvez nous aider ?

— Vous savez ce qu’il fait ?

— Contrôleur.

— Sur quelle région ?

— Mais je n’en sais rien ! s’énerva la magistrate, faites votre boulot, merde !

— Vous avez son nom ? demanda calmement le cheminot.

— Stéphane Giraud. Bougez-vous le cul !

— On va faire de notre mieux, madame, répondit Jean-Louis, tandis que la jeune femme lui tournait le dos et se dirigeait vers le groupe de policiers.

Jean-Louis sortit son téléphone d’astreinte, lista les noms et composa le numéro du dirigeant d’astreinte.

— Bonsoir, monsieur.

— Bonsoir, Jean-Louis. Je suppose qu’il y a un problème pour que vous m’appeliez.

— Effectivement, monsieur. Une femme s’est fait assassiner dans une rame du tram train à hauteur de la station Abbaye, sur le T4.

— Que vous ont dit les policiers ?

Jean-Louis raconta dans le détail ce que la police avait bien voulu lui dire.

— Et le conducteur ?

— Je l’ai entendu, il n’a rien vu, il a juste entendu le signal d’alarme et des cris, ensuite la police est arrivée. Mais il y a un problème, c’est que le fils de la victime est de la maison.

— Merde ! Et vous l’avez vu ?

— Non, ils n’ont pas réussi à le joindre et ils nous demandent de le trouver. Il fait partie d’un établissement train, mais ils ne savent pas lequel. Comme il habite sur la région, je vais commencer par Paris-Est et ensuite Paris-Nord.

— Très bien, j’informe l’astreinte nationale, vous me tenez au courant ?

— Oui, monsieur.

Après avoir raccroché, Jean-Louis consulta la liste des permanences de son téléphone et appuya sur le numéro de la « commande ECT de Paris-Est ».

— Bonsoir, c’est l’astreinte com’ et j’ai besoin de joindre un agent qui est peut-être chez vous.

— Pourquoi ? demanda une voix féminine.

— Sa mère a eu un accident grave et on n’arrive pas à le joindre sur son téléphone.

— Donnez-moi son nom.

— Stéphane Giraud, répondit Jean-Louis.

— De mémoire, il n’est pas chez nous, mais je vérifie.

— Merci.

Après quelques minutes d’attente, son interlocutrice reprit la parole :

— Effectivement, il n’est pas de chez nous, mais si vous me laissez cinq minutes, j’appelle les autres ECT d’Île-de-France.

— Pas de problème, j’attends.

Dans le bureau de la commande des contrôleurs, Stéphanie Drouette composa le numéro de ses collègues de la gare du Nord.

— Salut, c’est la commande Paris-Est. On recherche un agent du nom de Stéphane Giraud, un de ses parents a eu un grave accident, est-ce qu’il est chez vous ?

— Un instant, s’il te plaît, répondit l’homme. Stéphanie entendait le bruit du clavier de l’ordinateur de consultation des effectifs. Désolé, il n’est pas chez nous.

— Merci, je vais essayer ailleurs.

Stéphanie reprit l’autre téléphone, au bout duquel se trouvait Jean-Louis.

— Vous êtes toujours là ?

— Oui, je vous écoute.

— Il n’est pas à Paris-Nord, je vais essayer Paris Sud-Est et Saint-Lazare.

— J’attends, répondit Jean-Louis en s’adossant au mur de la petite gare. Un peu plus loin, les lumières bleues des véhicules de police se mélangeaient à celles des pompiers d’Aulnay.

La jeune femme de la gare de l’Est essaya toutes les gares parisiennes et c’est à la gare de Lyon qu’elle obtint une réponse favorable.

— Monsieur ?

— Oui ? répondit Jean-Louis.

— Il est à Paris Sud-Est. Je leur ai dit que vous les rappelleriez, voici leurs coordonnées.

— Merci, vous avez fait du bon boulot.

— Il n’y a pas de quoi, c’est normal entre collègues.

Après avoir noté le numéro de la gare de Lyon, Jean-Louis appela le responsable des contrôleurs et expliqua pourquoi il souhaitait joindre l’un de ses agents.

— Il est en découché à Marseille Saint-Charles, vous voulez l’adresse ?

— S’il vous plaît.

Jean-Louis nota le nom de l’hôtel et la rue avant de raccrocher. Il s’approcha du substitut.

— Madame, j’ai votre info. Le fils de la victime est à Marseille en déplacement, voici l’adresse.

— Merci, nous allons envoyer des policiers du commissariat local le prévenir.

Le cheminot referma son carnet, la nuit allait être longue et la presse ne devrait pas tarder à l’appeler, à moins que la com’ nationale ne reprenne la main. Une légère pluie commença à tomber, Jean-Louis remonta le col de son blouson et se dirigea vers le petit bâtiment, maintenant fermé, de l’ancienne ligne des Coquetiers, devenue depuis la T4 Bondy-Aulnay. Il sortit une cigarette et l’alluma. « Pauvre gamin, perdre sa mère dans de telles circonstances, c’est dramatique », pensa l’homme aux vingt-cinq ans de chemin de fer avant de tirer une large bouffée sur sa Gitane sans filtre. La fumée bleue s’évanouit dans la nuit d’automne, au milieu des gouttes de pluie.

Chapitre 2

La porte de la cellule 21 s’ouvrit, située au milieu du couloir au deuxième étage du quartier B de la centrale de Poissy, on n’y trouvait que des détenus condamnés à de longues peines, parmi ceux-ci une « star » des médias condamnée pour terrorisme et quelques autres assassins condamnés à des peines à perpétuité, autant dire la « crème » des assises. À l’inverse des maisons d’arrêt, la circulation y était plus libre et les relations avec les surveillants « différentes ».

— Allez, Dan, on y va.

— Un instant, surveillant.

— C’est comme tu veux, c’est ton parloir, pas le mien.

— Je veux juste écouter la fin du reportage sur BFM.

— C’est quoi le sujet ?

— Hier, dans un tramway pas très loin de chez moi, un type a égorgé une femme, comme ça, sans raison, un illuminé.

— J’ai entendu ça ce matin aux infos en venant au boulot.

— Encore un qui va finir à Cadillac.

— Les fous en prison, ce n’est pas leur place, répondit le surveillant.

— Vous avez raison, surveillant. Au fait, quelle est votre opinion sur ce genre d’individus ? demanda Dan.

— Il y a un endroit pour tous et je pense qu’en prison il y a trop de malades.

— Donc ce type doit aller chez les fous ?

— Oui.

— On dirait que vous connaissez le sujet.

— Un peu. Il y a quelques années, dans le village de mes parents, un jeune type a massacré sa famille, le père, la mère et sa sœur, avec un fusil de chasse.

— Et alors ?

— Je le connaissais bien, il était normal, mais il a perdu les pédales et je l’ai retrouvé quelques années plus tard alors que je faisais un stage à l’hôpital psychiatrique de Cadillac.

— Il avait changé ?

— Non, toujours aussi sympa.

— Ça fait flipper.

— Oui, allez, on y va

Daniel Nardi éteignit la télé posée sur le petit frigo et suivit l’homme en bleu. Incarcéré depuis plus de trois ans, il lui restait à peu près autant de temps à exécuter malgré le jeu des remises de peine.

À presque quarante ans, il était connu défavorablement des services de police, selon l’expression consacrée. Malgré son nom à consonance méditerranéenne, il était né à Aubervilliers. Sa mère, marseillaise de naissance, avait quitté la capitale phocéenne alors qu’elle était enceinte et n’y était jamais retournée. Né de père inconnu, comme le stipulait son acte de naissance, Dan avait de nombreuses fois demandé à sa mère de lever le mystère de sa conception, mais à chaque fois elle se plongeait dans le même mutisme profond.

Maria était une croyante et consacrait une grande partie de son temps libre aux œuvres caritatives rattachées à la paroisse Saint-Paul. Enfant, Dan, passionné de foot, était un élève moyen, il alternait la frappe dans le ballon et le catéchisme avec le père Dominique, un ancien prêtre-ouvrier à l’usine Babcock et son immense château d’eau.

Le curé, ancien joueur de foot, n’avait connu qu’un seul club, les Sangliers des Ardennes, surnom donné au club de Sedan, sa ville d’origine. Excellent avant-centre, il avait joué la finale de la coupe de France 1965, perdue face aux Bretons de Rennes. Après cette heure de gloire, il était retourné, comme beaucoup à l’époque, à l’usine de réparation de pompes à eau comme tourneur. Adhérent à la jeunesse ouvrière chrétienne, il avait milité régulièrement aux côtés des syndicalistes avant d’intégrer le séminaire en 1967. À l’issue de sa formation, il avait souhaité retourner au plus près des plus pauvres et, sous l’égide de la Mission ouvrière, il avait été nommé en région parisienne dans l’usine au château d’eau. Adepte de la théologie de la libération prônée par certains évêques d’Amérique latine, il s’était rapproché spontanément des élus locaux et était devenu presque naturellement le curé de la paroisse Saint-Paul quand celle-ci avait vu le départ du père Armand, atteint par la limite d’âge. Dominique allait officier dans un état « blanc » au milieu d’un territoire « rouge », comme s’amusait à plaisanter le maire communiste de l’époque.

C’est au contact du prélat que Dan progressa le plus ; en effet, celui-ci prit sous sa coupe ce gamin orphelin de père et collectionneur de vignettes Panini. Il devint son coach particulier avant l’heure. Après les cours à l’école républicaine, Dan se précipitait à l’église, où le prêtre l’attendait avec un chocolat fumant et quelques viennoiseries. Ensuite, c’était les devoirs obligatoires. Le cérémonial durait une heure et ensuite Dan avait le droit de taper dans le ballon. Son coach lui avait concocté un programme sur mesure, fait de dribbles, jonglages et tirs de précision.

Après une année de ce régime sportif, le prêtre convainquit Maria d’inscrire le jeune garçon au club municipal et c’est Dominique qui lui offrit ses premières chaussures à crampons. Opération qu’il renouvela tout au long de la carrière du jeune footballeur. Rapidement, Dan devint la coqueluche du club, il était un surdoué du football et rapidement il fit partie des différentes sélections. À quinze ans, le football club de Nantes l’approcha pour lui faire signer un contrat. Maria, dépassée par la rapidité des événements, demanda au curé de veiller aux intérêts de son gamin. Dominique passa du statut de coach à celui d’agent et négocia avec âpreté le contrat de Dan avec le club pro.

La première saison se passa au mieux pour Dan ; confronté à d’autres talents, il batailla pour garder son statut de leader naturel. La contrepartie de cette posture est la rudesse que les adversaires mettent à empêcher le buteur de pousser le ballon au fond des filets. Habitué aux coups, Dan n’était pas un joueur qui faisait du « cinéma » et quand il faisait la grimace, c’est que la douleur n’était pas feinte. C’est ce qui arriva un soir d’hiver, lors de la deuxième saison dans le club jaune et vert. Un tacle latéral plia sa jambe droite en deux, fracture tibia péroné et rideau sur la carrière du jeune joueur.

Les mois qui suivirent plongèrent Dan dans une longue dépression, après l’hôpital, la rééducation et le retour à Aubervilliers dans l’appartement familial, qu’il fallait maintenant partager à trois. Cette modification de la cellule familiale avait eu lieu quelques mois auparavant, quand Dan était en pleine ascension. Le prêtre avait fait signer à Maria un contrat au nom de son fils pour qu’il ait des revenus corrects lui assurant un avenir sans soucis financiers. Dans ces conditions, Maria avait accepté d’accueillir une petite Haïtienne de trois ans, dont les parents avaient demandé de l’aide à l’un des membres de la chorale de l’église, d’origine antillaise. Trois ans après le passage de l’ouragan Gilbert en 1988, les parents de la petite fille n’avaient pas réussi à reconstruire leur habitat et avaient demandé de l’aide via Caritas.

Tahina était arrivée depuis quelques mois quand Dan revint de rééducation. Elle avait accueilli ce gaillard d’un mètre quatre-vingt en lui sautant dans les bras. Dan avait trouvé l’idée excellente et c’est avec plaisir qu’ils avaient, à l’époque, accueilli la petite fille à l’aéroport d’Orly. Un peu sauvage au début, elle prit rapidement ses marques dans la famille Nardi. Le jeune footballeur la considéra rapidement comme une petite sœur et la couvrit de jouets jusqu’à ce soir fatal qui mit fin à sa carrière de footballeur professionnel.

Rapidement, Dan tourna en rond dans l’appartement de sa mère. Même si, régulièrement, il allait voir le père Dominique, le moral n’y était pas ; le prêtre l’incitait à reprendre des études, mais Dan n’y croyait plus et il commença à retrouver ses copains d’enfance qui tenaient les murs de la cité des Courtilières, l’autre côté du fort d’Aubervilliers.

Les remontrances de sa mère sur son manque d’activité lui pesaient de plus en plus et les altercations devenaient récurrentes et violentes. Un soir où Dan, plus énervé que d’habitude, quittait l’appartement, il croisa Yvonne, la femme qui s’occupait du père Dominique.

— Il faut que je te parle, dit la vieille femme au moment où Dan fermait la porte de l’immeuble.

— Je n’ai pas le temps, répondit le jeune homme.

La vieille dame le retint par la manche.

— Lâchez-moi, je vous dis ! s’énerva Dan.

— C’est à propos du père Dominique.

— Quoi, le père Dominique ? s’énerva Dan.

— Il est à l’hôpital Delafontaine.

— Qu’est-ce que vous racontez ?

— Il a fait un arrêt cardiaque tout à l’heure, répondit Yvonne, en larmes.

— Comment ça s’est passé ? demanda Dan en prenant Yvonne par les épaules.

— J’étais en train de préparer le dîner, tandis que le père Dominique fermait les portes de l’église.

— Et alors ?

— Comme je ne le voyais pas revenir, je suis allée à sa rencontre et je l’ai trouvé étendu au pied de l’autel, il était inconscient, j’ai de suite fait le 15 et ils ont diagnostiqué un infarctus et l’ont emmené à l’hôpital…

Mais Dan n’écoutait plus, il était parti en courant malgré sa claudication, résultat de ses fractures. La vieille dame le regarda partir et monta prévenir Maria de l’hospitalisation du prêtre.

Essoufflé, Dan se présenta à l’accueil de l’hôpital.

— Bonsoir, je voudrais voir le père Dominique.

— Qui êtes-vous ? demanda la femme en blanc derrière le comptoir.

— Un ami intime.

— Il est en salle de réanimation pour l’instant, on ne peut pas le voir. Laissez un numéro de téléphone, on vous appellera.

— Non, je vais attendre.

— Comme vous voulez, répondit l’infirmière.

Le jeune garçon s’installa dans la salle d’attente ; vingt minutes plus tard, sa mère et Tahina, accompagnées d’Yvonne, le rejoignirent.

— Alors ? demanda Maria.

— Rien, il est en réanimation, répondit Dan, en larmes.

Maria joignit ses mains et commença une prière ; à ses côtés, ses enfants et Yvonne l’imitèrent. C’est au milieu de la nuit que le médecin de garde vint leur annoncer le décès du père Dominique par arrêt cardiaque.

La mort de son mentor fit basculer Dan du mauvais côté de la barrière, il commença à s’intéresser aux accessoires auto comme les autoradios. Il travailla aussi sur commande pour des garagistes peu scrupuleux sur la provenance de ce type d’appareils. De temps en temps, un de ses amis se faisait arrêter, mais il réussissait à passer au travers des filets de la justice. Jusqu’à ce jour d’avril 1994 où un de ses amis fut contrôlé pour la troisième fois de la journée par la police. Dan s’énerva et fut arrêté pour « rébellion et outrage à agent ». Cette incartade lui valut d’être convoqué devant le juge un mois plus tard. Le tribunal correctionnel lui infligea la peine la plus basse pour les petits délinquants, quatre-vingts heures de « travail d’intérêt général » qu’il effectua à l’entretien des espaces verts de la ville. Quelques mois plus tard, il récidiva, mais cette fois il écopa d’un mois de prison à Villepinte.

Après ce bref séjour en détention, il ne passa plus que de temps en temps à Aubervilliers pour embrasser sa mère et sa sœur, jusqu’à ce qu’il soit appelé sous les drapeaux pour effectuer son service national. Il essaya bien de se faire réformer à cause de ses fractures à la jambe, mais le médecin militaire le considéra comme apte. Il fut envoyé au 17e régiment de génie parachutiste à Montauban. Il fut affecté à la compagnie chargée du déminage et, rapidement, il se retrouva au sein de la Finul au Sud Liban puis à Beyrouth.

Sur place, il se perfectionna dans la neutralisation et la destruction des engins explosifs ; ces missions périlleuses étaient effectuées au profit des forces armées, mais aussi en faveur des populations civiles, rétablissant ainsi une vie normale dans des régions dévastées et insécurisées. Lui et ses camarades étaient qualifiés de sapeurs parachutistes de son régiment comme les « Démineurs de l’espoir ». Dan rempila pour une période de trois ans qui le conduisit entre autres destinations au Cambodge.

À son retour à la vie civile, il commença à faire des petits jobs de gardiennage. Mais l’action lui manquait, jusqu’à ce qu’une opportunité se présente à l’issue d’une rencontre fortuite à la sortie du métro Fort d’Aubervilliers en la personne de Karim, un ancien pote des Courtillières.

— Comment vas-tu, mon ami ? demanda Karim en s’asseyant à une des tables du seul bistrot du quartier.

— Depuis ma sortie de l’armée, je bricole, et toi ?

— Je continue à bosser dans la cité et un peu autour avec les amis de l’Abreuvoir, enfin, je ne vais pas te faire un dessin.

— J’imagine bien, et les autres ?

— De la bande, Lucas et Salim sont au zonzon, ils ont pris chacun huit ans pour braquage. Jojo est de l’autre côté du mur, dit Karim en désignant le mur d’enceinte du cimetière de Pantin.

— Qu’est-ce qu’il a fait ? demanda Dan, étonné.

— Ben, il est monté au braco avec Lucas, Salim et Pape, ça a mal tourné, les deux premiers ont été arrêtés et les deux autres sont morts, Pape a été rapatrié au Sénégal, d’où sont originaires ses parents.

— Putain ! Et toi, tu n’y étais pas ?

— J’étais au trou pour six mois ferme, trafic de stup.

— Il ne reste plus grand monde.

— Comme tu dis, et toi ?

— Dans les paras, j’étais démineur et je suis allé au Liban et au Cambodge, avec quelques « stages » au Tchad.

— Et maintenant ?

— Je suis gardien de nuit dans un entrepôt à la porte d’Auber.

— C’est pas bien ça, pas bien du tout, des mecs comme toi, tout le monde en cherche.

— Explique, demanda Dan.

— Tu te rends pas compte, des types qui savent faire péter des trucs, ça n’a pas de prix.

— Je ne comprends pas !

— T’es con ou quoi ? Lucas et Salim, quand ils ont monté leur attaque de fourgon, ils ont essayé de faire sauter la porte blindée de la tirelire…

— Jusque-là, je comprends.

— Mais comme ils n’avaient pas mis assez d’explosif sur la porte, elle ne s’est pas complètement ouverte.

— Et alors ?

— Ils ont mis une deuxième couche et boum ! Malheureusement, le souffle les a mis au tapis et nos amis ont été K.-O. Pendant ce temps-là, après le premier échec, l’alerte avait été donnée et les flics ont débarqué.

— Et les deux artistes se sont « défendus ».

— Exactly, mon pote, Pape et Jojo ont pris des bastos. Pape a été tué sur le coup, tandis que Jojo est mort le lendemain à l’hosto.

— Un braquage raté…

— Complètement raté, alors qu’avec un mec comme toi il y aurait eu la bonne dose d’explosif et en cinq minutes l’affaire était jouée, alors qu’eux, au bout de dix minutes, il n’avait pas réussi à faire péter la porte, c’est pourquoi tu es un homme de valeur, mon pote. Je connais plein de mecs qui te feraient un pont d’or.

— Tu crois ça ?

— Je le crois pas, j’en suis sûr, mon ami. Si tu es intéressé, laisse-moi ton phone, je te fais rencontrer des amis et dans six mois tu prends plus le métro.

— Je vais y réfléchir, mais voici quand même mon numéro.

— Et ta mère, comment va-t-elle ? Je l’aperçois bien de temps en temps avec ta frangine qui a grandi, ça lui fait quel âge maintenant, demanda Karim en rangeant le petit bout de papier que venait de lui tendre Dan.

— Elle va avoir douze ans et elle est mignonne comme tout, d’ailleurs, il faut que je te laisse car j’ai promis d’aller la chercher au collège.

— Pas de soucis, mon frère, je suis content de t’avoir vu et tu auras bientôt de mes nouvelles, tu peux me croire.

— Salut, Karim, répondit Dan en s’éloignant de la terrasse du bistrot.

Après quelques semaines d’hésitation, Dan accepta de rencontrer des amis de Karim dans un appartement des Courtillières afin de savoir ce qu’ils attendaient de lui, même s’il avait une petite idée de leurs intentions.

Un bref coup de sonnette et la porte s’ouvrit sur Karim.

— Salut, mon frère.

— Salut, Karim.

— Rentre, nos amis t’attendent dans la salle.