Tatanka - Patrice Sopel - ebook

Tatanka ebook

Patrice Sopel

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Opis

Entrez dans un monde de légendes amérindiennes et prenez part à un grand voyage...

Le peuple des grandes plaines est en danger de disparition : les bisons meurent d'un mal mystérieux. Trois jeunes braves, Petit Mocassin, Lance Hardie et Pieds Rapides sont désignés par les esprits du vent. Accompagnés d'un chien-loup, Hurle Dans Le Vent et un chaman, Aigle Debout, ils partent en quête de leur déesse Tatanka pour tenter de résoudre cette énigme. De nombreux obstacles se dresseront sur leur route. Réussiront-ils à enrayer cette effrayante hécatombe ? Le peuple des grandes plaines survivra-t-il à la famine ? Petit Mocassin retrouvera-t-il sa bien-aimée, Lune Écarlate ? Découvrez de fabuleux animaux légendaires : l'oiseau-tonnerre, Corbeau et Coyote, dans un monde où les esprits des ancêtres et les vivants se côtoient.

Un roman richement documenté qui saura vous envoûter et vous transporter vers des temps mystérieux et reculés

EXTRAIT

Alors que Nuage Dansant sortait enfin des bois touffus, une vision apocalyptique l'assaillit : d'épaisses fumées noires s'élevaient dans le ciel, colonnes tourbillonnantes et chancelantes. Une odeur de brûlé oppressante et acre envahit ses poumons. Le temps semblait soudain suspendu à cette scène incompréhensible qui se dévoilait à son être effaré. Une sorte d'éclair émotionnel incontrôlé traversa son esprit. L'interrogation fit place à la détresse de son âme. Le cœur battant la chamade, le sorcier pressa le pas, dans l'espoir indicible que sa famille surgirait du rideau de fumée.

A PROPOS DE L’AUTEUR

Patrice Sopel, né en 1970 à Agen commence à écrire des histoires dès l’âge de huit ans. À 20 ans il gagne deux concours de nouvelles (une deuxième place, et une première place). Il a un parcours erratique. Engagé en tant que sous-officier à 20 ans, il démissionne après 7 ans de services. Sans emploi, il passe ensuite à l’informatique. Il touche un peu à tout, rien ne le rebute.

En 2011, il se remet vraiment à écrire. Le genre est d’abord axé fantastique, paranormal et science-fiction. Mais ces dernières années, à sa plus grande surprise, de nouveaux thèmes totalement différents lui sont apparus. Tatanka, l’esprit des Grandes Plaines marque le mûrissement tardif de cet auteur, ainsi que l’aboutissement d’un cheminement intérieur.

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Cet ouvrage a été composé par les Editions Encre Rouge

®

7, rue du 11 novembre – 66 680 Canohes

Mail : [email protected]om

ISBN papier : 979-10-96-004-03-4

ISBN numérique : 979-10-96004-04-1

www.encrerouge.fr

Tatanka, l'esprit des grandes plaines

Patrice Sopel

à Anouk, ma première supportrice,

Rémi, sans qui la fin du roman serait tout autre.

Remerciements à Jérôme Marquès

pour ses précieux conseils

et du temps qu'il a consacré

durant la relecture de mon livre.

Quand tu te lèves le matin,

remercies pour la lumière du jour,

pour ta vie et ta force,

remercies pour la nourriture

et le bonheur de vivre.

Si tu ne vois pas de raison de remercier,

la faute repose en toi-même.

Tecumseh,

chef Shawnee

(1768-1813)

TATANKA,

L’esprit des grandes plaines

Chapitre 1

Alors que Nuage Dansant sortait enfin des bois touffus, une vision apocalyptique l'assaillit : d'épaisses fumées noires s'élevaient dans le ciel, colonnes tourbillonnantes et chancelantes. Une odeur de brûlé oppressante et acre envahit ses poumons. Le temps semblait soudain suspendu à cette scène incompréhensible qui se dévoilait à son être effaré. Une sorte d'éclair émotionnel incontrôlé traversa son esprit. L'interrogation fit place à la détresse de son âme. Le cœur battant la chamade, le sorcier pressa le pas, dans l'espoir indicible que sa famille surgirait du rideau de fumée.

Le village détruit était méconnaissable. Les fragiles habitations en bois n'avaient pas résisté à l'incendie dévastateur. Il ne restait plus que des poutres noircies couchées sur un lit de braises incandescentes. Le chaman trébucha sur des corps inertes. Certains étaient criblés de flèches, d'autres, ensanglantés, présentaient de larges plaies mortelles. Plus aucun doute n'était possible, la tribu venait de subir une attaque sauvage et meurtrière. Inutile de se demander qui en étaient les auteurs : les renégats. La voix chevrotante et à demi étranglée par l'émotion, Nuage Dansant appela les siens à plusieurs reprises :

— Petite Herbe, Fleur Sauvage !

Il ne reçut, en réponse, que l’écho du cri des animaux domestiques effrayés par le chaos. La gorge serrée par l'angoisse, il réitéra son appel. En vain.

Titubant, tétanisé par le décor de désolation, il se dirigea où s'érigeait auparavant sa maison. Les pillards ne l'avaient pas épargnée. Elle n'était plus qu'un tas de cendres fumantes, sous lequel l'on devinait de vagues formes d'objets, sûrement des poteries. Pris de nausée, il détourna le regard. Après ce rapide examen des lieux, sa femme et son enfant ne semblaient pas avoir péri dans la hutte. Bien que tout espoir soit encore permis, il se déplaçait tel un automate au mécanisme rouillé, à la recherche des siens disparus. Ses membres désynchronisés semblaient refuser d'obéir à sa propre volonté. Il buta sur quelque chose, chuta et se retrouva allongé de tout son long sur le sol. Il venait de s'affaler sur un corps inanimé. Il mit de longues secondes avant de réaliser qu'il se trouvait à terre. Les idées se rassemblèrent dans son esprit confus. Lorsqu'elles lui parurent plus claires, il regarda l'objet de sa chute. Il laissa soudain échapper, inconsciemment, un interminable râle de détresse qui mourut en hoquetant, une fois ses poumons vidés. Le chaman inspira l'air vicié par les fumées pour reprendre son souffle. Ce n'était plus un gémissement qu'il lâcha cette fois-ci, mais un cri, celui du désespoir qui s'éleva et se mêla aux hurlements à la mort des chiens rescapés. Il avait chuté sur Fleur Sauvage, sa tendre épouse. Elle semblait endormie, apaisée. Elle serrait Petite Herbe contre sa poitrine, dernière étreinte avant de s'en aller toutes deux rejoindre le Grand Mystère. Tout en éclatant en sanglots, Nuage Dansant serra de toutes ses forces les êtres chers qui jamais plus ne l'embrasseraient. Comme il l'avait craint quelque temps plus tôt, les renégats venaient de frapper. Mais ce n'était pas encore l'heure de maudire, ni de vomir sa haine à l'encontre de ces criminels. Le temps en était au chagrin.

Combien de temps resta-t-il ainsi, couché sur les cadavres dont l'étincelle de vie leur fut violemment confisquée ? Il demeura là, à veiller sur les dépouilles mortelles, jusqu'à ce qu'une voix grave trouble son recueillement :

— Nuage Dansant, tout est fini maintenant.

Le chaman s'arracha malgré lui et à regret de celles qu'il aimait, se releva, hébété et engourdi par une longue léthargie. Un groupe d'hommes et de femmes, ainsi que des enfants terrorisés se tenaient devant lui, l'air solennel. Plongé dans la douleur, il ne les avait pas entendus approcher. Papillon Du Soir reprit :

— Je suis désolé et je partage ta peine, Nuage Dansant. Mais ressaisissons-nous ! Il y a tellement de choses à faire et en premier lieu enterrer nos morts.

Nuage Dansant acquiesça. La raison lui revenait enfin. Il était temps de les honorer, les accompagner vers l'autre vie grâce aux rituels ancestraux afin que les âmes partent en paix. Dans le cas contraire, elles resteraient piégées entre le monde des ombres et celui des vivants. Ne trouvant jamais le repos, elles hanteraient alors les lieux.

Pendant que les hommes creusaient les tombes, les femmes préparaient les corps pour les rendre présentables auprès des esprits qui viendraient les accueillir. Elles les enveloppaient ensuite dans des couvertures, linceuls improvisés. La coutume voulait que l'on inhume les disparus avec leurs objets personnels. Les sacs médecines, calumets, poteries diverses, les suivaient dans la tombe pour faciliter l'après-vie. Mais les ravages du feu, ainsi que le nombre élevé de victimes, rendaient l'opération impossible à accomplir. Avec regrets et tristesse, les survivants enterraient les cadavres tels quels. D'un commun accord, on ensevelit les victimes dans les ruines du village, transformé en cimetière. Personne ne reconstruirait sa maison à cet endroit, désormais considéré impropre à accueillir des habitations humaines, suite à l'épouvantable drame.

La mise en terre dura trois jours et trois nuits consécutifs, entrecoupée de quelques heures de repos dédiées à l'alimentation et au sommeil des travailleurs. Pendant ce temps, un volontaire surveillait les dépouilles, regroupées au même endroit, pour les protéger des animaux sauvages en quête d'un repas facile. Le village disparu céda bientôt la place à plusieurs dizaines de tombes recouvertes de tumulus.

On prépara ensuite la cérémonie. Les fossoyeurs se transformèrent alors en chasseurs pour offrir de la nourriture aux défunts. Nuage Dansant, le chaman du village, bien que la deuxième autorité importante de la tribu après le chef décédé, n'eut aucun besoin de diriger quoi que ce soit. Les villageois savaient ce qu'ils avaient à faire.

Le quatrième jour, les rescapés se reposèrent durant la matinée. Ils reprirent ensuite le travail en début d'après-midi pour la mise en place de la cérémonie du soir. Certains allèrent chasser dans la forêt, d'autres récupérèrent tambours, sifflets en os et râpes en bois rescapés des flammes, tandis que Nuage Dansant appliquait sur son corps les peintures rituelles magiques et confectionnait diverses potions.

Un peu plus tard, à la tombée de la nuit, un grand feu illuminait l'obscurité naissante. Les villageois formaient un large cercle autour de celui-ci. Les tambours résonnaient, accompagnés des cris stridents des sifflets. Nuage Dansant, l'acteur principal de la cérémonie, dansait afin que les esprits aident les nouvelles âmes à quitter le monde des vivants pour devenir à leur tour les ancêtres de leur peuple. Le chaman psalmodiait des prières. Il s'arrêtait parfois le temps d'ingurgiter une potion qui lui redonnait alors un bon coup de fouet, puis repartait danser et chanter autour du brasier. La substance possédait également la vertu d'amoindrir sa peine.

La fatigue surgit et tomba subitement sur les villageois. Harassés par tous ces jours de travail, ils se couchèrent, à même le sol, sur la terre battue. Le feu s'assoupit également, rendant à l'obscurité l'ancien village devenu le fantôme de lui-même.

Plongé dans le monde des rêves, Nuage Dansant se revoyait quelques jours plus tôt, avant la terrible tragédie, scrutant la vallée verdoyante. En bas, aux pieds de la colline, serpentait le fleuve Aquene, contre lequel son village natal se lovait dans l'une de ses courbes. Un peu plus loin, des formes humaines s'affairaient au défrichage des champs. La saison des semailles approchait : les paysans préparaient la terre nourricière qu'ils ensemenceraient bientôt. Sur la gauche, la forêt giboyeuse s'étendait à perte de vue et grâce à la bonté du Grand Esprit, les chasseurs en revenaient rarement bredouilles. Contrairement à certaines tribus, jamais aucun enfant ne se réveillait la nuit en pleurs, le ventre creux. Ce coin de paradis partait jusqu'à l'horizon, vers d'autres territoires que son peuple fréquentait peu. Nuage Dansant était fier d'admirer ainsi la terre de ses ancêtres, celle du père de ses pères, depuis la naissance du monde. Il se sentait faire partie d'un tout. Et comme la nature environnante, son être appartenait au grand mystère, dont le Grand Manitou en était l'ordonnateur. Chaman, il était d'autant plus sensible à ce spectacle, son être s'ouvrait aux multiples perceptions que le commun des mortels ne pouvait appréhender.

Nuage Dansant aimait venir méditer ici, au sommet de la colline dominant la vallée. Ses idées semblaient s'éclaircir à mesure qu'il se rapprochait du ciel azuré et des nuages vaporeux. Après s'être avidement gorgé de la scène féerique, le jeune sorcier descendit vers le village. Emporté par son élan il dévala le flanc verdoyant, foulant de ses pieds agiles et nus l'herbe grasse rafraîchissante. Chacun de ses pas l'entraînait toujours plus bas. Le paysage donnait l'illusion de l'écraser, l'avaler. Il l'attirait à lui encore et encore tandis que le village grossissait à vue d’œil. À peine arrivée, Feuille Printanière, l'épouse du chef, l'intercepta. Elle était grande, fine, à la démarche distinguée. Un trait noir soulignait ses yeux.

— Bonjour Nuage Dansant. Je crains que tu sois pris pour la matinée.

— Que se passe-t-il ?

— Rapace Des Hautes Cimes désire te voir et Louve Apaisée est fiévreuse depuis hier soir.

— Bien, allons-y...

Feuille Printanière l'accompagna jusqu'à sa demeure, une hutte reconnaissable à sa grande taille, car c'était également l'endroit où se tenait le conseil. Arrivé devant l'entrée occultée par une peau, Nuage Dansant appela :

— Rapace Des Hautes Cimes, tu es là ?

— Nuage Dansant ? Répondit une voix étouffée. Entre mon ami !

Le chaman repoussa la tenture sur le côté, entra dans l'habitation, suivi de l'épouse du chef. Subitement plongé dans l'obscurité, il n'y voyait plus rien, ses yeux devaient d'abord s'habituer à la pénombre de la pièce avant de distinguer quoi que ce soit. Il y faisait plus clair l'hiver, lorsque le feu central était allumé, mais avec l'arrivée du printemps il était situé dehors.

— Par ici...

Guidé par la voix, il s'approcha de son interlocuteur et devina les contours d'une forme assise sur le sol. Un frôlement de tissu attira instinctivement son regard vers la droite. Feuille Printanière venait de se glisser derrière lui tel un léger courant d'air.

— Bonjour Rapace Des Hautes Cimes. Tu voulais me voir ?

— Bonjour Nuage Dansant. Prends un dossier et assieds-toi.

Les yeux enfin accommodés à la pénombre, l'homme médecine prit l'ustensile en osier destiné à soutenir le dos et s’installa sur les peaux, en face du chef. Rapace Des Hautes Cimes poursuivit :

— Il y a quelques jours de cela, des chasseurs ont aperçu un groupe isolé de renégats, au nord du village. Je suis inquiet, jamais personne ne s'est aventuré jusqu'ici. Cela nous arrange bien de vivre en ce lieu reculé, mais d'un autre côté, en cas d'agression, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Nous sommes de modestes paysans, pas des guerriers expérimentés. S'ils nous attaquaient, cela serait catastrophique.

Rapace Des Hautes Cimes s'interrogeait visiblement quant à leurs moyens de défense.

— Je prierai pour que les esprits éloignent les intrus de notre village.

Nuage Dansant peinait à se convaincre lui-même, malgré la phrase qu'il venait de prononcer. Il ne doutait pas de la puissance des esprits, bien au contraire, mais il était persuadé qu'il ne fallait pas toujours se reposer sur leur bon vouloir. Il avait beau tenter l'expliquer aux villageois, durant de nombreux conseils, ces derniers refusaient de l'écouter et laissaient entendre qu'il serait un très mauvais chaman s'il n'avait pas confiance en ses propres pouvoirs. Exaspéré par ces remarques désobligeantes, il avait renoncé. De son côté, il se reprochait de ne pas s'améliorer au tir à l'arc, n'ayant pas la nécessité de chasser pour nourrir sa famille. Il recevait pour tout salaire nourriture et biens divers. Finalement, lui aussi se comportait comme un attentiste, tout comme les autres villageois. Maintenant que se profilait le risque d'un danger imminent, il s'inquiétait tardivement de sa propre nonchalance.

— Es-tu au courant de la fièvre dont souffre Louve Apaisée ? Demanda le chef.

— Ton épouse me l'a déjà dit, j'irai la voir après ma visite.

— Oh, je ne te retiens pas davantage dans ce cas. Cette pauvre femme se trouve mal en point !

Nuage Dansant se leva et sortit. La clarté du jour l'éblouit un instant. La hutte de la malade se trouvait à quelques pas de là. Les abris circulaires, construits en rondins et branchages, possédaient une seule ouverture, l'entrée, dissimulée par une tenture faisant office de porte ; en face de chaque maisonnette, un feu domestiqué, confiné dans un cercle de pierres, servait à la cuisson des repas. Des marmites en terre cuite pendaient au-dessus des foyers.

Les personnes qu'il croisait le saluaient avec dévotion. Elles le respectaient, tant pour sa gentillesse que sa disponibilité, reconnaissaient l'efficacité de ses pouvoirs magiques. Tout le monde lui faisait confiance. Souvent, des patients lui confiaient leurs problèmes ; non content de soigner le corps, il s'occupait également des maux de l'âme.

— Je peux entrer ?

— Nuage Dansant ? Demanda une voix affaiblie. Oui, bien sûr...

Il pénétra dans la hutte de Louve Apaisée. La malade était enfoncée dans sa couche, sous une pile de couvertures. Le sorcier s'agenouilla auprès d'elle. Comme le lui avait appris son maître, il écouta son cœur et posa la main sur son front brûlant.

— As-tu quelque chose pour calmer cette fièvre ? Demanda faiblement la malade.

— Il faudra patienter. J'ai épuisé beaucoup d'herbes cet hiver et je dois en chercher d'autres dans la grande forêt. Tu auras pour l'instant un cataplasme chaud sur la poitrine. Il t'aidera à apaiser la toux en attendant les remèdes.

— Merci Nuage Dansant.

Il prit congé après lui avoir promis de revenir bientôt. L'arrivée récente d'un groupe de renégats dans la région l'inquiétait et occupait ses pensées. Écartelé entre son devoir de chaman, chargé de soigner les villageois, celui du père de famille, responsable de la sécurité des siens, il hésitait à s'éloigner du village. Cette menace, pourtant incertaine, planait sur la tribu et le tourmentait.

Il s'isola dans la hutte de « purification », l'endroit où il se retrouvait seul pour contacter les esprits. Mais lorsqu'il le pouvait, il partait se perdre dans les bois pour méditer. Loin du monde des hommes, il se fondait plus facilement dans ce grand tout qu'est l'univers. Il fusionnait alors avec la nature, prenait conscience de sa propre appartenance à celle-ci, vibrait à son rythme afin d'en extirper des secrets. Mais ici, la méthode était différente. Les encens enflammés, la combustion lente des végétaux séchés inhalés, l'ouvraient à l'éveil par le biais de ces artifices. Les plis de ce que l'on pense être la réalité s'écartaient à peine, lui laissaient entrevoir un filet de vérité cachée et brouillée, avec lequel il usait de talent pour en interpréter les images troubles ainsi que les vagues sensations.

Après avoir invoqué les esprits pour leur demander protection, Nuage Dansant se sentait fatigué. L'exercice de la magie n'était pas de tout repos. La séance terminée, il regagna enfin sa hutte. Avant d'y parvenir, une petite forme familière accourut à sa rencontre, tout en lui tendant ses bras enfantins :

— Papaaa ! Lança la gamine de cinq ans d'une voix aiguë.

Nuage Dansant attrapa sa petite fille et l'embrassa avec entrain.

— Ma douce Petite Herbe, tu m'as bien manqué ! Fit-il mélancolique. Tu as été sage ?

— Vouiii.

Il prit l'enfant dans ses bras, la transporta jusque devant leur maison et la reposa sur le sol. À cet instant, certainement attirée par les exclamations de voix de la petite fille, une jeune femme sortit de la demeure. Son visage s'éclaira dès qu'elle vit l'homme médecine. Nuage Dansant enlaça sa compagne, l'embrassa tendrement tout en caressant le ventre rond abritant la promesse d'un nouvel être.

— Tu t'es levé tôt ce matin, fit-elle avec un léger sourire interrogatif, les yeux plissés de malice.

— Je voulais admirer notre vallée lors du lever de soleil. C'est très joli, c'est un spectacle dont je ne me lasse pas.

Elle hocha la tête, amusée par les rêveries qui emplissaient celle de son homme. Puis son sourire se figea.

— Quelque chose te tracasse ?

Impossible de mentir, Fleur Sauvage le connaissait si bien... Il lui confia ses craintes et rapporta la discussion qu'il avait eue avec Rapace Des Hautes Cimes.

— Les esprits t'ont alerté à ce sujet ?

— Non, pas encore. Mais je ne suis pas tranquille, j'ai comme une sorte de pressentiment...

Elle haussa les épaules :

— Je n'ai jamais entendu parler de l'attaque de notre village par le passé. À l'écart des autres tribus, nous devons parcourir de longues distances pour faire du troc.

— Je sais, mais pourtant...

— Allons, cesse de te torturer et viens goûter mon ragoût !

Elle n'eut pas besoin d'insister, la fragrance alléchante du repas s'avérait la meilleure des persuasions. Il s'installa à sa place habituelle. Petite Herbe s'assit à côté de lui.

— Je pars dès demain matin chercher des remèdes dans la forêt. Vous pourriez peut-être m'accompagner...

— C'est bien la première fois que tu le proposes. Cela n'aurait-il pas un rapport avec tes inquiétudes ?

Nuage Dansant soupira. Il ne pouvait décidément rien lui cacher, elle lisait en lui à livre ouvert. Elle poursuivit :

— De toute manière, je ne peux pas. C'est bientôt le mariage de ma sœur et je n'ai toujours pas terminé les couvertures que je veux lui offrir. Je dois rattraper mon retard.

Nuage Dansant essaya de se raisonner. Fleur Sauvage ne se trompait pas, jamais personne n'avait encore attaqué le village. Et leur méconnaissance de l'art de la guerre en était bien la preuve !

— C'est vrai ma chérie, je m'alarme pour rien.

Elle lui adressa un sourire complice, tout en s'arrangeant une mèche de cheveux derrière l'oreille.

— Je partirai demain matin... Soupira-t-il.

— Combien de temps seras-tu absent cette fois-ci ?

— Pas plus de trois jours. Je retournerai tout à l'heure au chevet de Louve Apaisée et préparerai ensuite mes affaires.

Après une courte nuit de repos, Nuage Dansant se leva comme prévu aux aurores. L'habitation était silencieuse, tout comme le village encore endormi. Avant de sortir, il jeta un dernier coup d'œil sur la couche des siens. Les formes blafardes, à peine éclairées par les flammèches agonisantes de la lampe à graisse, reposaient dans la mi-obscurité. Ses deux petites femmes lui manquaient déjà, alors qu'il n'était pas encore parti…

L'humidité et la froidure matinale réveillèrent la plupart des habitants. Nuage Dansant quitta le rêve qui lui avait permis de revoir une dernière fois sa famille. Transi de froid, il chercha sa couverture, mais en vain. Il se souvint que la veille, lors de la cérémonie enfiévrée, épuisé, il s'était laissé tomber lourdement sur le sol. Sans aucune autre forme de procès, la torpeur avait submergé son être malgré lui.

Un léger mal de crâne lui rappela son retour parmi les vivants. Et l'absence des siens. Son estomac vide le tiraillait. Conscient qu'il se trouvait désormais seul, la nausée l'envahit. Sa famille était détruite, le village n'existait plus et son peuple avait presque disparu. Il se précipita les idées encore embrouillées, vers les siens recouverts par des monticules. De nouveau assailli par la douleur de la cruelle séparation, Nuage Dansant, les membres tremblants, s'agenouilla et s'effondra sur les sépultures. Pour les retrouver facilement, il avait déposé des objets retrouvés miraculeusement intacts. Sur la tombe de la fillette, une poupée habillée de tissus colorés, la tête en terre cuite, les bras et jambes en bois, l'attendait sagement. Dernier souvenir de Petite Herbe. Sur celle de Fleur Sauvage, un châle marron zébré de lignes rouges et noires, symétriques les unes aux autres, désignait son emplacement. Nuage Dansant prit le vêtement, le porta à ses narines dans l'espoir de retrouver l'odeur de sa compagne. En vain. Les émanations des fumées épaisses de l'incendie imprégnaient la peau, effaçant à jamais les exhalaisons de sa bien-aimée.

Une peur soudaine l'envahit. Et s'il finissait au cours du temps par oublier leur visage ? Se souviendrait-il de la peau de pêche de son enfant ? Pourrait-il se remémorer le timbre de sa voix enfantine ? Garderait-il en mémoire le doux sourire complice que Fleur Sauvage lui tendait, la rondeur délicate de ses épaules lisses ?

Nuage Dansant se releva subitement. Son torse ruisselait de transpiration, malgré la fraîcheur matinale. Une seule idée l'obsédait sans cesse : ne pas oublier, car le temps est traître. Peu à peu, à mesure que les mois s'écoulent, les visages deviennent flous jusqu'à ce qu'un voile finisse par les faire disparaître à jamais. L'oubli, dans certains cas, permet d'alléger le fardeau des regrets, humiliations et traumatismes. Il peut aussi rayer de la mémoire ceux que l'on méprise. Il est également l'ennemi qui transforme au fil du temps les êtres chers en vagues silhouettes sombres et impersonnelles, des formes fantomatiques, vaporeuses, aux contours indéfinis. C'est en quelque sorte une deuxième mort.

Le recueillement terminé, il se dirigea à pas lourds vers les villageois qui venaient de se lever. Les enfants dormaient encore, fatigués par les épreuves de ces derniers jours. Assis auprès d'un feu de camp, Papillon du Soir se leva et lui adressa la parole :

— Nuage Dansant, qu'allons-nous faire maintenant ?

Le chaman resta muet un long moment. Il était las, dépourvu de toute envie, ne désirant plus vivre. Car à quoi bon ? Jamais il ne s'était préparé à cette éventualité. Son univers était réduit en cendres.

Nuage Dansant scruta l'assemblée. Son peuple n'existait presque plus, se mourrait. Les rescapés se composaient de quelques femmes, pas très jeunes pour la plupart, des hommes de tout âge et des enfants. Il serait difficile de repartir de zéro, mais pas impossible. Bien que cela ne lui ressemblât pas, Nuage Dansant haussa les épaules :

— Faites comme vous voulez, vous êtes libres après tout.

Papillon du Soir, choqué par l'attitude du chaman et de sa réponse désinvolte, se fâcha :

— Tu es quand même le deuxième notable du village après le chef, tu as des responsabilités !

Le sorcier émit un ricanement nerveux :

— Tu le vois où ton village, hein ? Ce n'est plus qu'un cimetière ! C'était avant que cela n'arrive qu'il fallait s'inquiéter de savoir quoi faire. Aujourd'hui, plus rien n'a d'importance !

La discussion monta d'un ton :

— Et toi, où étais-tu au lieu de veiller sur les tiens ?

La réponse de Papillon du Soir fut aussi douloureuse et cinglante qu'une flèche enfoncée en plein cœur. Nuage Dansant resta silencieux, scrutant les regards braqués sur lui, curieux de connaître sa réplique. Humilié, il ne répondit pas. Il tourna les talons et pressa le pas ; il lui fallait quitter au plus vite le campement. Il se sentait nauséeux. Ce décor l’indisposait, l'ambiance lourde pesait sur son estomac. Puis il courut vers la forêt. Un flot d'émotions demandait à jaillir, hors de lui, bien qu'une boule suffocante semblait obstruer sa gorge. Brailler, crier, hurler, vomir toute cette souffrance le soulagerait enfin. Mais aucun son ne daignait sortir, cette boule coincée refusait obstinément de s'extirper. Alors comme pour se punir, Nuage Dansant s'enfonça davantage dans les bois épais. Devenu insensible à la douleur, il ne sentait plus les ronces cingler son visage ni ses membres dénudés. Courir jusqu'à perdre connaissance, courir encore et toujours avec le mince espoir que son cœur, las de vivre, cesserait enfin de battre. Comme si la mort pouvait se programmer !

Il déboucha dans un grand espace herbeux hors de la forêt, où quelques frêles arbustes semblaient y pousser par accident. Le cœur prêt à rompre et les poumons brûlants, ses jambes flageolantes se dérobèrent sous lui. Il chuta lourdement sur le sol. Les hautes herbes amortirent le choc. Il ferma les paupières. Le sang bouillonnait au rythme de son muscle cardiaque cognant dans sa poitrine, comme sur un tambour bien tendu. Bong ! Bong ! Il n'entendait plus que le bruit de la machinerie humaine saturer ses tympans. Autour de lui, plus rien n'existait. Les yeux clos, Nuage dansant écoutait et sentait les battements rapides frapper son thorax. Puis, le bruissement des herbes, les déplacements vifs ou prudents de petits animaux ainsi que le chant des oiseaux se firent davantage audibles.

Le croassement d'un corbeau attira son attention. Il redressa la tête, cherchant tout autour de lui l'auteur, mais ne trouva pas l'oiseau.

— Croâ, croâ ! Regarde en haut, idiot ! Croâââ...

Nuage Dansant leva les yeux. Une branche d'arbre passait juste au-dessus de lui, sur laquelle était posé un corbeau dont les plumes irisaient des reflets d'un bleu profond. Il campait sur des pattes solides et noueuses, dont les extrémités se terminaient par des griffes acérées. Son bec imposant, robuste et pointu, laissa encore une fois échapper des paroles improbables :

— Tu es dans un bien triste état, sorcier, croâ... Que t'arrive-t-il ?

Nuage Dansant savait qu'il devait se méfier de Corbeau. Il ne s'agissait pas d'un animal très méchant, mais il était souvent impliqué dans de mauvais coups. Sa présence rendait l'existence chaotique, mais tout le monde s'accordait que si Corbeau n'existait pas, la vie serait bien fade et triste, dépourvue de tout imprévu. La prudence était donc de mise...

— Tu es trop curieux, répondit le chaman. Cela ne te regarde pas...

— Croâ... Allons mon ami, je t'ai vu débarquer ici d'une manière plutôt singulière... Croâ ! Tu ne semblais pas être dans ton état normal...

— Tu devrais plutôt t'occuper de tes affaires, je viens de te dire que cela ne te concerne pas !

Nuage Dansant se releva. Ayant retrouvé ses esprits, il se dressait à présent presque aussi droit qu'un I, comme il ne l'avait plus fait depuis la tragédie. Il désirait dissimuler la détresse qui l'habitait, sachant qu'il était imprudent de se montrer amoindri auprès d'un inconnu dont il ignorait les intentions. Il se remit en route.

— Croâ ! Mais où vas-tu ? Nous n'avons même pas terminé notre conversation !

— En ce qui me concerne, si !

— Mais attends croâ ! Fit Corbeau en s'envolant lourdement pour le rejoindre. J'ai un service à te demander, croâ !

Le chaman s'arrêta, intrigué par la proposition.

— Un service ? Pourquoi t'aiderais-je ? Qu'aurai-je à y gagner ?

— Je t'offrirai tout ce que tu désires, croâ !

Nuage Dansant haussa les épaules tout en prenant une expression méprisante.

— Comment oses-tu prétendre m'apporter ce que personne au monde ne peut faire ? Allons, Corbeau, je ne suis pas dupe avec tes histoires à dormir debout !

— Croâââ ! Rétorqua le volatile vexé, battant nerveusement les airs de ses ailes noires. Tu es bien un humain ! Tu crois tout connaître. Sache pour ta gouverne que les miens étaient déjà là bien avant que la Terre vous ait enfantés ! Croâââ !

— Peux-tu alors faire revenir les êtres disparus ? J'en doute, tout le monde serait au courant si c'était bien le cas... Répliqua dédaigneusement Nuage Dansant.

— Croâ ! Il est évident que physiquement non. Mais je connais la formule d'une potion permettant de rendre visite aux défunts dans l'au-delà. Ses effets ne durent que deux heures, mais il suffit d'en reprendre pour repartir, croâ !

Même s'il devait rester sur ses gardes, Nuage Dansant se dit qu'il ne risquait pas grand-chose de tenter l'expérience. Il se rendrait vite compte si Corbeau lui racontait une histoire à dormir debout. Et s'il disait vrai, Nuage Dansant pourrait alors rejoindre sa bien-aimée et sa chère enfant.

— Fais-moi essayer ce produit. S'il marche, je t'aiderai.

— Bravo, croâ ! Marché conclu, croâ ! Ne bouge pas d'ici, je reviens avec ce qu'il te faut, croâ !

Corbeau s'éclipsa rapidement à tire d'ailes. Nuage Dansant demeurait cependant dubitatif. Il voulait croire aux vertus inespérées de la potion magique, mais c'était la première fois qu'il en entendait parler. Guidé par le trou béant qui brisait son cœur, il espérait revoir sa famille qui lui manquait tant, mettre enfin un terme à cette souffrance intérieure, douleur dont nul remède habituel, nul onguent, ne pouvait malheureusement soulager.

Le jeune chaman s'assit, les jambes croisées, déterminé à vérifier si Corbeau ne fabulait pas, comme il le soupçonnait. Ça ne serait pas la première fois que cela arriverait, nombre de légendes relataient ce genre de chose.

Au bout d'un certain temps, la voix familière de Corbeau lui parvint :

— Croâ, c'est moi !

Le noir volatile se posa à ses côtés. Il tenait en son bec une fiole en terre cuite, hermétiquement fermée par un bouchon en bois. Nuage Dansant saisit l'objet nacré. C'était la première fois qu'il tenait dans ses mains un flacon aussi bien façonné. L'artisan l'ayant réalisé possédait un talent hors pair.

— Avale ça, croâ. Et tu rejoindras les tiens !

Le sorcier, hésitant et méfiant, déboucha la flasque. Mais il se dit finalement que si le contenu s'avérait mortel, il le libérerait alors du poids de la souffrance devenu un bien trop lourd fardeau à porter. Désormais, plus grand-chose ne possédait guère d'importance ni de valeur à ses yeux, encore moins sa vie.

Il avala d'un trait le liquide tiède et sirupeux. Il n'avait ni bon ni mauvais goût, son arôme ne lui rappelait rien de connu. Il ne se passa rien pendant quelques secondes. Puis il fut soudain pris de vertige, avec l'impression qu'un trou, noir et profond, l'entraînait et l'aspirait violemment, jusqu'à ce que toute sensation inhérente à la condition humaine disparaisse. Une lumière rayonnante et douceâtre remplaça l'obscurité. Son être s’emplit de plénitude. Ici, dans cet étrange monde, le temps, mais également les tracas de la vie de tous les jours n'y avaient pas leur place. Il lui semblait ne jamais avoir goûté à une telle sérénité.

Ce lieu, indéfini, pouvait très bien se trouver là ou ailleurs, voire ne pas du tout exister. Mais cela n'avait au fond que peu d'importance, car la douce voix de sa petite fille qui lui manquait depuis si longtemps, déjà, balaya rapidement toutes ces questions. Elle résonna voluptueusement à ses oreilles :

— Papaaa !

Le bout de choux sauta dans les bras tendus du jeune père. Nuage Dansant serra fortement Petite Herbe contre lui. Il ne pouvait retenir les larmes qui humectaient ses yeux rougis par l'émotion.

— Pourquoi tu pleures, tu n'es pas content de me voir ?

— Oh que si mon cœur, bien sûr que oui !

— Et moi alors ? Fit la douce voix féminine d'Herbe Sauvage, sur un ton frondeur.

Le couple s'embrassa, tendrement, devant la fillette amusée par la scène émouvante. Nuage Dansant aurait remarqué, en temps normal, bon nombre de choses inhabituelles concernant sa petite famille. Les traits de leur visage étaient beaucoup plus fins, comme l'on embellit, parfois, les personnes perdues de vue depuis de très longues années. Leurs cheveux, d'un noir profond, sentaient les fleurs printanières. Elles portaient une robe fabriquée dans une matière volatile colorée, faisant penser à une fumée épaisse, mais légère. Les motifs géométriques de leurs habits changeaient constamment de forme et de couleur. Tout cela aurait dû normalement l'interpeller, l'émerveiller, mais, en ce lieu inconnu, rien ne lui paraissait insolite. Tout était naturel, normal, comme s'il avait toujours connu cela.

Les changements de scène instantanés ne l'étonnèrent pas davantage. D'un pré fleuri, ils pouvaient aussitôt se retrouver dans la hutte familiale. Là, un bon ragoût mijotait alors à son rythme au-dessus d'un feu paisible. Petite Herbe jouait à la poupée sur de délicates peaux d'antilopes, pendant que Fleur Sauvage et Nuage Dansant, blottis l'un contre l'autre, échangeaient des baisers furtifs. Puis toujours sans transition aucune, la famille changeait de saison, passant allègrement du printemps à l'hiver. Elles défilaient même parfois à rebours. Plus rien ne comptait, finis les tracas de la vie quotidienne, les vicissitudes d'une existence pénible et sans but apparent. Ces instants volés à l'éternité étaient un pur bonheur, comme jamais personne ne pouvait, normalement, le vivre dans la réalité. Mais tout ayant malheureusement une fin, le monde de rêve s'estompa et céda la place à l'obscurité. Nuage Dansant savait que le puissant narcotique ne faisait plus effet et son réveil imminent. À regret et contre sa volonté, il rouvrit les yeux. La lumière éclatante du jour l'éblouit un court instant. Lorsque sa vision redevint nette, le paysage, pourtant réel, ne lui avait jamais paru aussi fade et étranger.

Une forte angoisse l'envahit. La réalité implacable était de retour. Son corps semblait peser des tonnes, ses gestes imprécis et grossiers, comme ceux d'un nouveau-né. Une seule et unique chose l'intéressait désormais : retourner là-bas auprès des siens, même s'il ignorait s'il s'agissait d'un lieu imaginaire, ou bien effectivement l'endroit où reposaient les morts. Qu'importe, après tout, du moment qu'il s'y trouvât bien !

— Alors, qu'en penses-tu, croâ ? Demanda Corbeau. Es-tu satisfait ?

— Encore... Souffla Nuage Dansant la voix cassée par la fatigue. Donnes-m’en d'autres !

— En son temps, croâ... En échange d'un petit service, comme je te l'ai déjà dit. Après cela, tu en auras autant que tu voudras, je te céderai également la formule, afin que tu n'en manques jamais, croâ...

Le sorcier était prêt à accepter n'importe quoi, du moment que cela lui permettrait de retrouver le bonheur, même artificiel. Il se remit debout, les membres ankylosés.

— Je suis tout à toi, dis-moi ce que je dois faire...

Corbeau gloussa de plaisir :

— Croâ, excellent ! Suis-moi, croâ ! J'espère que ça sera bon pour aujourd'hui, sinon on reviendra demain, croâ.

Ils quittèrent la prairie fleurie pour s'engouffrer dans les bois. Nuage Dansant connaissait bien les lieux. Il trouvait ici certaines herbes aux vertus intéressantes. Les chasseurs aussi y venaient parfois pour traquer le gros gibier, comme les antilopes.

— Nous arrivons, croâ. Chut, pas de bruit, faisons-nous discrets...

Le sorcier se tassa et se fit aussi petit que possible. Ils abordèrent le rivage d'un lac, cerclé d'une forêt. Prudents, ils restèrent cachés derrière une barrière de roseaux. Corbeau cherchait quelque chose. Ses yeux noirs scrutaient le grand espace liquide.

— Ah ! S'exclama Corbeau. Regarde là-bas, de l'autre côté.

Le chaman écarquilla les yeux. Il repéra une silhouette féminine qui s'ébattait dans l'eau calme et docile.

— Que dois-je faire ?

— Plonge dans le lac, croâ, vas la voir, je me charge du reste !

Obsédé par les pouvoirs magiques du filtre, Nuage Dansant s'enfonça dans l'onde froide, sans se poser la moindre question. Malgré son aversion pour la natation, il nagea en direction de la fille. Nuage Dansant n'était pas très bon nageur, si bien qu'il se déplaçait lentement et bruyamment. Bien que très vite fatigué par ses mouvements désordonnés, la récompense promise lui donnait l'énergie nécessaire, puisée dans les ressources insoupçonnées de son organisme. Il se présenta, ainsi pataud, devant l'inconnue. Contrairement à Nuage Dansant, la jolie jeune fille évoluait avec grâce, comme si l'élément liquide constituait son environnement naturel. Quand elle remarqua Nuage Dansant approcher avec difficulté, elle ne put s'empêcher de rire aux éclats, tant il lui rappelait un chien maladroit en train de patauger. Il haletait, la bouche grande ouverte, tenant difficilement le menton hors de l'eau. La belle avait un visage ovale, les traits réguliers et fins. Sa peau mate faisait ressortir le bleu profond de ses yeux clairs, surmontés de sourcils arrondis noirs et discrets. Cette fille était la plus jolie qu'il ait eu l'occasion d'admirer jusqu'à présent. Ses lèvres, délicates, invitaient à y déposer un baiser afin d'en apprécier le goût fruité.

Nuage Dansant maîtrisait mal ses mouvements désordonnés. Ses jambes frôlèrent involontairement celles de la belle créature. Il sentit un frisson remonter le long de son corps. Comme hypnotisés, ses yeux ne pouvaient quitter la gracile naïade.

— Qui es-tu ? Tu es muet ? Lui demanda-t-elle amusée, le soleil dans la voix.

Intimidé, Nuage Dansant bredouilla quelques mots incompréhensibles. En la touchant accidentellement il s'était rendu compte qu'elle se baignait entièrement dévêtue.

— Nu... Nu...

— Yiiiiii ! Tu as donc peur des femmes nues ? Lança-t-elle moqueuse.

— Nuage Dansant ! Je m'appelle Nuage Dansant ! Lâcha-t-il d'un souffle pressé.

Amusée, elle se rapprocha de lui, le frôla de nouveau avec sa jambe douce pour voir si cela avait le même effet. Elle frotta son genou contre la cuisse du chaman, le faisant remonter jusqu'à la fesse, agréable caresse féminine. Nuage Dansant devina sans peine que son visage s'empourprait, à la fois par gêne, mais aussi par le désir naissant. Elle le repoussa ensuite dédaigneusement, regagna la rive bordée de galets où l'attendaient ses habits, pliés avec soin. En sortant de l'eau, elle dévoila ses formes parfaitement ciselées. Ses longs cheveux mouillés cachaient ses fesses, ce que déplora malgré lui Nuage Dansant. Cette fille possédait quelque chose d'assurément surnaturel, car aucune personne mortelle, aussi envoûtante soit-elle, ne détenait un tel pouvoir d'attraction, au point de faire oublier les êtres que l'on chérit le plus. Elle se retourna, révélant ainsi les fruits de son anatomie. Nuage Dansant se rapprocha du rivage. Il avait enfin pied. Fini de barboter. Il aurait tant aimé savoir nager avec l'aisance du castor, glisser sur l'eau sans effort.

— Je sens une grande détresse en toi, Nuage Dansant, ton cœur souffre. Tu te demandes pourquoi, si la vie a un sens, une finalité, une morale universelle à comprendre, ou bien, si les choses sont telles que finalement, ni le bien, ni le mal, n'existent. Laisse-moi prendre conscience de la souffrance qui accable les humains...

La jeune fille ôta de son cou un talisman que Nuage Dansant n'avait pas remarqué jusqu'alors, ébloui par l'étrange beauté féminine. Elle déposa soigneusement le médaillon sur ses habits afin de le retrouver plus facilement. Puis elle entra dans l'eau, rejoint l'homme médecine et posa les mains sur la poitrine de celui-ci. Elle ferma les yeux. Toutes les vicissitudes inhérentes à la condition humaine furent instantanément transmises à la belle. Elle soupira, troublée par des sentiments qui lui étaient jusqu'alors inconnus. Elle rouvrit subitement les paupières et changea d'attitude à son égard. À la fois effrayée et fâchée, elle repoussa violemment le sorcier en arrière qui manqua de boire la tasse :

— Qu'as-tu fait, mais qu'as-tu fait ?

Il comprit la raison de ce subit changement d'humeur lorsqu'il vit Corbeau s'envoler sans demander son reste, emportant le médaillon dans son bec.

— Croâ ! Croâ ! Déguerpis vite, je l'ai !

Sans se poser davantage de questions, Nuage Dansant sortit de l'eau en catastrophe, bien que celle-ci semblât vouloir le retenir. Aussi lourd qu'un bison, il s'enfuit le plus rapidement qu'il put, poursuivi par un flot de paroles féminines :

— Rends-moi le médaillon, il causera votre perte !

Mais il feint de ne pas l'entendre. Seule comptait la récompense promise par Corbeau. Il accéléra afin de rattraper son complice. Au bout d'un moment, ils déboulèrent dans la prairie. Corbeau se posa sur la branche d'un arbuste. Nuage Dansant arriva à son tour. Exténué, il reprit son souffle avant d'interroger le volatile :

— Qui est donc cette jeune fille ? Pourquoi lui as-tu volé son talisman ?

— Croâ ! Moins tu en sauras et mieux ça sera Croâ. Comme promis, tu auras ta potion !

Cette réponse ne satisfaisait par pour autant Nuage Dansant, mais dans l'immédiat seule comptait la récompense. Il avait tellement hâte de retrouver les siens !

— Attends-moi là, Sorcier, croâ ! Je récupère ton dû et je reviens, croâ !

— Je préfère t'accompagner, Corbeau...

— Croâ ! Comment ? Tu ne me fais pas confiance ?

C'était bien le cas. Nuage Dansant évita de l'avouer pour ne pas le vexer.

— Si, si, mais comme tu me dois une grosse quantité de potion, ça sera moins fatiguant pour toi si je viens chercher les fioles moi-même... Tu as également promis de me transmettre la formule...

— Hum, croâ. Si tu insistes... Croâ, répondit Corbeau devenu à son tour méfiant. Mais ne traîne pas !

Nuage Dansant suivit au pas de course la robe noire, qui fort heureusement n'habitait pas très loin. L'oiseau nichait dans un grand arbre, surmonté d'une cabane en bois. Elle était spacieuse et démesurée par rapport à la petite taille de Corbeau. Aucun autre point d'accès que celui par les airs n'était prévu, à moins de savoir grimper. Le sorcier se contenta de rester en bas, en espérant que l'animal tint parole.

— Croâ ! Tiens, attrape-les !

Corbeau réapparut. Il laissa tomber les fioles au pied de l'arbre. Heureusement, les flacons étaient solides et aucun d'eux ne se brisa.

— Donne-moi quelque chose, Corbeau, je ne pourrai jamais emporter tout ça !

Un panier en osier s'écrasa à ses pieds.

— Croâ ! Voilà, nous sommes quittes maintenant, croâ ! Adieu, et amuse-toi bien avec les potions !

— Attends Corbeau ! Et la formule ?

— Crois-moi, avec tout ce que je t'ai fourni, tu en as bien plus que tu ne pourras en utiliser, croâ !

Il disparut dans sa cabane et demeura sourd aux appels de Nuage Dansant.

— Corbeau ! Corboooooooo !...

Furieux, le chaman ramassa la trentaine de flacons qu'il fourra dans le panier. Comment cette quantité pouvait-elle s'avérer suffisante alors que les effets de chaque fiole ne durait que deux heures ? Il mémorisa les lieux, afin de retrouver le chemin lorsqu'il reviendrait plus tard. Il se promit qu'il obtiendrait cette formule d'une manière ou d'une autre, quitte à l'arracher de force à Corbeau qui n'avait pas tenu tous ses engagements. Mais pour le moment, le plus important était de mettre les filtres à l'abri afin de les utiliser le plus tôt possible. Il avait hâte de retrouver sa famille, même s'il n'était pas sûr de réellement la rejoindre. Peut-être ne s'agissait-il que d'une illusion ? Peu importe, il se sentait tellement bien durant ces deux heures, les scènes lui semblaient à ce moment-là plus vraies que la réalité... Il ne pensait plus qu'à renouveler cette expérience, encore et encore, du moins tant qu'il posséderait suffisamment de produit. Il aviserait ensuite, dès qu'il en manquerait.

Il ne pouvait rester seul en pleine nature, trop vulnérable aux intempéries et aux bêtes sauvages. Il ne possédait pas d'arme et s’avérait de toute manière piètre chasseur. Il ne connaissait que l'art de l'utilisation des plantes médicinales, utilisées lors des rituels magiques. Il n'avait pas d'autre choix que de rejoindre les autres villageois, même si les côtoyer à nouveau ne l'enchantait guère.

Il regagna sans grande difficulté le village. Les rescapés construisaient de nouvelles huttes, à proximité du cimetière. Ils allèrent à sa rencontre. Papillon du Soir se tenait à leur tête.

— Tu te sens mieux Nuage Dansant ? Malgré les mots que nous avons échangés, ce matin, tu es toujours notre sorcier. Ne gardons aucune rancœur les uns envers les autres...

— Tu as raison. Ne laissons pas la fatalité nous diviser. Nous avons encore tant de choses à faire...

Les deux hommes, rassérénés par leurs paroles apaisantes, se donnèrent l'accolade en signe de réconciliation, sous les regards bienveillants de leurs amis.

Chapitre 2

L'astre du jour, déjà haut dans l'azur matinal, dardait de ses feux la vaste prairie. Les bisons broutaient paisiblement l'herbe rase et jaunâtre qui s'étendait vers l'infini, là où le ciel et le sol se rencontrent pour former l'horizon, ligne aussi ténue que le fil de soie de l'araignée.

Les trois jeunes rabatteurs, Pieds Rapides, Petit Mocassin et Lance Hardie, revêtus de peaux de buffle, se relevèrent. Aujourd'hui, la chasse s'avérait plus que jamais facile. Les esprits se montraient généreux : de nombreux bisons gisaient à même le sol, inertes, tandis que d'autres traînaient laborieusement leur lourde carcasse et s'effondraient à leur tour, comme atteints par une main invisible. Un peu plus loin derrière eux, les autres chasseurs, intrigués par le spectacle qui se déroulait sous leurs yeux incrédules, se montrèrent à leur tour. N'ayant plus à craindre d'effrayer le troupeau tant convoité, ils dévalèrent avec agilité la pente accidentée pour rejoindre les rabatteurs.

Pieds Rapides fut le premier à crier de joie tout en dansant autour des dépouilles sans vie. Il se débarrassa de la peau encombrante qui tomba au sol. Lance Hardie et Petit Mocassin imitèrent leur ami, heureux d'abandonner enfin l'étouffante fourrure destinée à tromper les énormes mammifères. Une force inconnue leur était venue en aide. Aujourd'hui, il ne s'agissait pas d'un jour de chasse habituel, les jeunes hommes ne mettraient pas leur courage à l'épreuve.

Un sentiment de soulagement assaillit Petit Mocassin. Ils n'auraient pas à se rapprocher furtivement des impressionnants herbivores, à se lever soudain pour les effrayer alors que le signal donné, d'autres braves tapis un peu plus loin se seraient redressés à leur tour en hurlant et vociférant. À ce moment-là, la masse affolée des animaux aurait fui vers son destin tragique en se précipitant malgré elle dans le ravin.

Les trois rabatteurs se trouvaient au milieu de nombreuses dépouilles. Le restant du troupeau de bisons s'échappa dans un panache de poussière, abandonnant aux prédateurs humains les corps sans vie de leurs congénères.

Il fallut chasser les vautours. Mécontents d'être dérangés dans leur macabre besogne, ils s'envolaient en criant pour se poser sur un autre cadavre, quelques mètres plus loin. Les volatiles, de noir et de blanc vêtus, arrivaient toujours plus nombreux, comme si tous ceux de la région s'étaient donné rendez-vous pour participer à ce banquet géant. Certains d'entre eux décrivaient de larges cercles dans le ciel, puis descendaient petit à petit en tournoyant. Une fois la carcasse choisie, les charognards s'abattaient alors sur les dépouilles convoitées. Les becs crochus déchiquetaient des lambeaux de chair sanguinolents, les petites têtes, soutenues par un long cou pelé, plongeaient dans les entrailles pour extirper les viscères.

Lance Hardie examina un premier cadavre de bison, un second, puis un troisième. Ses compagnons de chasse firent de même. Rien n'expliquait la mort subite de ces animaux pourtant si robustes. La vérification rapide du corps des bêtes inanimées ne révélait aucune anomalie. Pas de trace de fièvre, de blessure, leurs yeux étaient encore vifs, le museau humide et le poil soyeux, malgré la présence de divers parasites. Le mystère restait entier.

Il arrivait pourtant que l'on observât de temps en temps quelques bisons malades, à l'agonie, mais jamais en telle quantité. Pieds Rapides compta une soixantaine de dépouilles, alors qu'il ne les avait pas encore toutes dénombrées. D'autres chasseurs arrivèrent à leur tour sur les lieux et examinèrent les cadavres avec curiosité. Ces derniers étaient encore chauds, donc la viande récupérable.

Un des hommes lança un cri de victoire. Tout le monde le rejoint, même Petit Mocassin qui s'interrogeait pourtant sur la signification de cette journée qui ne ressemblait à aucune de celles qu'il avait connues. Dans quelques instants, les femmes viendraient dépecer les bêtes, laissant de maigres restes aux animaux sauvages. Rien ne serait perdu, pratiquement tout dans le bison était utile, de la viande aux os, de la peau aux cornes. Le bœuf représentait à lui seul la survie et l'avenir du peuple des grandes plaines. Il ne s'agissait pas d'un gibier ordinaire ; honoré et respecté, il ordonnançait le quotidien des tribus, de la naissance du petit homme jusqu'à la mort du vieillard.

Un peu plus tard, femmes et enfants arrivèrent sur les lieux, accompagnés de chiens tirant les travois encore vides, des sortes de traîneaux plats composés de deux longs et solides bâtons pour l'armature. Au milieu, des branches entrecroisées constituaient le socle. Les villageois armés de couteaux en silex dépeçaient les cadavres. La tâche était fastidieuse, mais les mains habiles viendraient tout de même à bout des tas de chair qu'il fallait impérativement découper et désarticuler avant la nuit.

La bonne humeur régnait dans la vaste prairie. Il y avait plus de vivres à disposition que de familles à nourrir, de quoi constituer de solides réserves pour l'hiver prochain. Les travois lourdement chargés emportaient ensuite leur précieuse cargaison jusqu'au campement, où la viande séchait sur des claies en bois pour en assurer la conservation. Certains morceaux de choix, mis de côté, seraient consommés le soir même par les villageois pour fêter la fin de la chasse.

Lorsque le soleil déclina, quelques retardataires n'avaient pas encore terminé leur travail. Une fois les dépeceurs partis, les vautours se chargeraient des reliquats, concurrencés par les loups et les coyotes qui ne rateraient pour rien au monde l'aubaine de festoyer à si bon compte.

Après cette journée inhabituelle, la soirée s'annonçait l'être tout autant. Lance Hardie, Petit Mocassin et Pieds Rapides étaient invités pour la première fois dans le tipi du chef du village, Vieux Sage. À la fois fiers et intimidés, les jeunes chasseurs entrèrent dans la demeure du dignitaire. Pour cette occasion, ils avaient revêtu leurs plus beaux habits réservés aux cérémonies importantes. Leurs longs cheveux lisses, soigneusement tressés, descendaient jusqu'au bas du dos. Sur les manches de chemises, ainsi que sur les jambes de pantalon, étaient cousues des lanières de cuir. Les jeunes hommes portaient au cou des bijoux en os colorés et de bois sculpté.