Libres comme l'air - Bernadette McDonald - ebook

Libres comme l'air ebook

Bernadette McDonald

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Opis

Dans les années 1970 et 1980, aux heures les plus sombres du communisme, la Pologne a vu éclore une génération d’alpinistes exceptionnels.Sans espoir d’un avenir décent et assoiffés de liberté, ces grimpeurs téméraires ont réussi, à force d’obstination et d’ingéniosité, à parcourir le monde à la recherche des ascensions les plus extrêmes. Mais c’est surtout en Asie et en Himalaya qu’ils marquèrent l’histoire de l’alpinisme en réalisant des exploits auparavant inimaginables.Des villes grises de la Pologne communiste aux cimes étincelantes de l’Himalaya, voici l’histoire magnifique et dramatique de ces hommes partis en quête de leur liberté dans les plus hautes altitudes.Un formidable récit d'aventures à ranger parmi les classiques de la littérature de montagne. Ce livre a remporté quatre prix :- Grand Prix 2014 du Salon du Livre de Montagne de Passy- Prix Boardman Tasker 2011 (Royaume-Uni)- Prix Banff Mountain Festival 2011 (Canada)- Prix American Alpine Club 2012 (USA)CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE Voici le livre qu'on attendait depuis un quart de siècle sur les himalayistes polonais au temps des Soviets. Un livre majeur ! - Montagnes Magazine À PROPOS DE L'AUTEUR Bernadette McDonald est la fondatrice du Festival du film de montagne de Banff (Canada) et l’auteur de nombreux livres de montagne, dont une biographie de la célèbre Elizabeth Hawley (2005) et de Tomaz Humar (2008).

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Préface

Ce récit de l’âge d’or de l’alpinisme polonais manquait à la littérature de montagne. Notre patience est récompensée car voici une histoire brillamment racontée et très stimulante, qui nous offre une biographie détaillée des principaux alpinistes impliqués. L’auteur, Bernadette McDonald, plonge au plus profond des vies, des motivations et des réalisations de ces grimpeurs qui ont constitué l’élite de l’alpinisme polonais et repoussé les limites de ce que l’on croyait alors possible. En décrivant avec bienveillance et autorité comment ces pionniers ont géré leurs succès, leurs échecs, la fierté nationale et la pression de leurs pairs, l’auteur transporte le lecteur au cœur de chaque action de ces héros sur les plus hautes montagnes du monde.

Les alpinistes polonais arrivèrent en Himalaya relativement tard, alors que tous les sommets de plus de 8000 mètres étaient gravis. Ils firent leur apprentissage dans les Tatras, les Alpes, le Caucase et l’Hindou Kouch avant d’ouvrir un créneau dans le jeu de l’alpinisme : gravir les hautes montagnes d’Asie en plein hiver. La première réalisation hors normes fut l’Everest en 1980, suivie par six ascensions hivernales de sommets de 8000 mètres. Ce n’est que vingt-cinq ans plus tard qu’un alpiniste non polonais, l’Italien Simone Moro, fit la première ascension hivernale d’un 8000, le Shishapangma, avec Piotr Morawski, un Polonais !

Gravir huit des plus hauts sommets du monde au cœur de l’hiver, avec des températures au-dessous de -50°C et des vents quasiment permanents qui rendent la glace dure comme du verre, était une réussite phénoménale.

Simultanément, les Polonaises repoussèrent les limites de l’alpinisme féminin en haute altitude, réalisant des voies techniques difficiles en pur style alpin.

Wanda Rutkiewicz est le personnage central de ce livre, le plus ambigu et le plus tragique. Bernadette l’avait rencontrée alors qu’elle comptait déjà huit 8000 mètres à son actif. Wanda lui dévoila son projet de « Caravane des Rêves » : réussir les six 8000 mètres qui lui manquaient au cours des dix-huit mois suivants. Cette déclaration d’intention surprenante et déconcertante n’ira pas au-delà d’une tentative sur le Kangchenjunga. Le lecteur ne sera pas totalement surpris que Wanda, grimpant en solitaire, disparaisse dans le brouillard et la neige, accrochée aux flancs de la troisième plus haute montagne du monde.

Deux ans avant la disparition de Wanda, Jerzy Kukuczka décédait en chutant dans la face sud du Lhotse. Comme tous les alpinistes polonais, il avait débuté dans les Tatras avant de grimper dans les Alpes puis l’Hindou Kouch, le Karakorum et l’Himalaya. Lors d’une de ses premières ascensions dans les Tatras – une voie nouvelle en plein hiver – son compagnon de cordée fit une chute mortelle. Trois semaines plus tard, Jerzy repartait dans les Tatras pour y réaliser plusieurs premières. Par la suite, dans sa quête de gravir tous les 8000 mètres avant Reinhold Messner, quatre autres de ses compagnons de cordée trouvèrent la mort, dont le grand Tadek Piotrowski en 1986 alors qu’ils descendaient du K2 après avoir brillamment ouvert une voie sur la face sud. Jerzy fut le deuxième après Reinhold à gravir les quatorze 8000 mètres. Mais lui, il les réussit tous, sauf un, par de nouvelles voies ou des premières ascensions hivernales, à part le Lhotse qu’il gravit par sa voie classique et en été. On ne saura jamais si Jerzy tenta la face sud du Lhotse pour sceller son « succès » sur Messner, ou simplement pour assouvir son envie d’y ouvrir une voie nouvelle. Quelle que fût sa motivation, en octobre 1989, il fit une chute sur sa corde de 7 mm qui se rompit et il dévala les trois mille mètres de la face. Ainsi disparut l’un des plus grands alpinistes au monde, un homme remarquable, courageux et chaleureux, un homme qui trouva la force de continuer à grimper malgré le chagrin d’avoir perdu tant de compagnons.

Ceux qui tentaient de gravir les quatorze 8000 participaient à une course à nulle autre pareille, où les enjeux étaient incroyablement élevés. Marcel Rüedi, un boucher suisse qui avait déjà gravi neuf des quatorze 8000, succomba d’épuisement sur la voie classique du Makalu, à 8200 mètres. Il grimpait avec Krzysztof Wielicki qui, plus rapide, avait déjà atteint le sommet et était descendu avant lui. Deux années plus tard, également sur la voie des Français au Makalu, deux alpinistes polonais partirent vers le sommet. Tomasz Korys revint seul sans savoir où se trouvait son compagnon Ryszard Kalakowski, que l’on ne revit jamais. La même saison, sur la même voie, le jeune alpiniste mexicain Carlos Carsolio, dans sa quête des 8000, fut pris d’hallucinations et se mit à tourner en rond dans la neige. Plusieurs alpinistes passèrent près de lui sans s’arrêter. Il fut sauvé par l’Espagnol Zamora Zapater et ses deux sherpas qui, abandonnant leur tentative sur le Makalu, aidèrent Carlos à redescendre. Par la suite, Carlos devint le quatrième à gravir les quatorze 8000. L’un des alpinistes les plus audacieux et les plus accomplis, Jean-Christophe Lafaille, auquel il ne restait que le Makalu à gravir, n’eut pas sa chance : il disparut le 26 janvier 2006 en tentant la première ascension en solitaire et en hiver du Makalu. On pense qu’il est tombé dans l’une des nombreuses crevasses près du sommet.

Mais tous les alpinistes ne participaient pas à cette course effrénée aux 8000.

Voytek Kurtyka est renommé dans le monde de l’alpinisme pour privilégier les itinéraires de qualité plutôt que leur quantité et considérait la course aux 8000 comme un passe-temps indigne d’un véritable alpiniste. Cela se termina par un clash de titans après que Jerzy et lui eurent traversé pour la première fois les trois sommets du Broad Peak d’une traite en style alpin. Après le Broad Peak, les priorités de Voy étaient le Gasherbrum 4 et la tour de Trango. Jerzy écarta ces objectifs car ils ne faisaient pas partie des quatorze 8000 qu’il voulait à tout prix gravir avant Reinhold Messner. La tension entre eux explosa, Jerzy clamant que l’alpinisme était un sport qui nécessitait de ses participants d’entrer en concurrence pour déterminer qui était le meilleur. Pour Voy, les « collectionneurs de sommets » étaient des « victimes pathologiques d’une consommation émotionnelle ». Ils restèrent amis, mais cette merveilleuse cordée prit fin avec cette traversée du Broad Peak.

Jerzy gravit les quatorze 8000 et Voy réalisa des premières spectaculaires telles que l’arête ouest du Gasherbrum 4 avec Robert Schauer, considérée par beaucoup comme la voie la plus difficile jamais gravie à cette altitude en style alpin. Mais pour Voy, l’alpinisme ne se limite pas à gravir des sommets, il contribue aussi au développement spirituel, à une meilleure connaissance de soi et à la paix intérieure.

L’alpinisme polonais est indissociable de l’histoire de ce pays. Georg Hegel déclarait qu’« aucun homme ne peut excéder son temps, car l’esprit de son temps est aussi son propre esprit ». Bernadette McDonald a réussi à mettre en perspective cette période de l’alpinisme polonais avec le contexte d’une vie « entre l’enclume et le marteau » de l’Allemagne et de la Russie. Elle parvient aux mêmes conclusions que Wade Davis qui, dans son livre Into the Silence, décrit comment la Première Guerre mondiale a façonné les alpinistes des expéditions à l’Everest entre 1921 et 1924. Ainsi, Davis explique que les dangers que l’on rencontre dans les parties les plus exposées en très haute altitude étaient familiers à ceux qui avaient fait face aux dangers aléatoires de la guerre. Pour les Polonais, après avoir subi le joug nazi puis le communisme stalinien, « la mort n’était qu’une frêle barrière ».

Après la défaite de la Pologne et les tentatives de destruction de l’identité polonaise, d’abord par les nazis, puis par les Soviétiques, brusquement la nation apprit que des alpinistes polonais étaient reconnus au niveau mondial : Wanda comme la plus grande alpiniste féminine, Jerzy pour avoir gravi tous les 8000 d’une manière plus audacieuse que Reinhold Messner, et Voytek pour l’extrême élégance et difficulté de ses voies. Ils devinrent des héros nationaux, ainsi que tous ceux associés à leurs succès, et en particulier Andrzej Zawada, l’inspirateur, organisateur et leader de la plupart des expéditions hivernales polonaises.

En 1996, six ans après la fin de l’empire soviétique, lorsque quinze alpinistes périrent sur les flancs du mont Everest, la plupart faisant partie d’expéditions commerciales, un événement se produisit qui nous ramena à l’âge d’or de l’alpinisme polonais. Krzysztof Wielicki termina sa quête des quatorze 8000 par un exploit : le Nanga Parbat en solo, sans personne sur la montagne et seulement vingt jours après avoir gravi le K2.

La Pologne s’était débarrassée des chaînes du communisme et ressemblait aux autres nations européennes. Désormais, les Polonais avaient moins de raisons de rechercher la liberté en montagne et ils menaient une vie trépidante qui leur laissait moins de temps à consacrer aux loisirs. De plus, l’État ne subventionnait plus les expéditions. Les profits que les Polonais réalisaient avec le change et la contrebande s’étaient taris, l’inflation était telle que les prix en Pologne étaient beaucoup plus élevés que dans les pays de l’Himalaya.

Comme le résume si bien Bernadette McDonald : « L’adversité forme les meilleurs grimpeurs, la prospérité n’est pas aussi exaltante. » C’est le thème central de Libres comme l’air. La bataille que livrèrent les alpinistes polonais contre une situation politique et économique désastreuse, une bataille qu’ils gagnèrent en donnant le meilleur d’eux-mêmes.

Et est-ce vraiment un hasard si, le même jour de 1978, le cardinal polonais Karol Wojtyla devint le pape Jean-Paul II et Wanda Rutkiewicz le premier alpiniste polonais à gravir l’Everest ?

Ce livre, passionnant et source de réflexion, nous offre enfin l’histoire définitive de l’alpinisme polonais en Himalaya à travers la vie et la personnalité des plus grands grimpeurs de ce pays. Et Wanda y tient le premier rôle.

Doug ScottCumbria, janvier 2014

Prologue

« J’ai toujours dit que les Polonais sont doués, peut-être trop doués. Mais doués pour quoi ? »

Günter Grass

Elle était debout, accoudée au comptoir, une bière à la main. La chaleur humaine qui émanait d’elle me frappa immédiatement. Entourée d’admirateurs, elle devait certainement raconter une histoire… d’escalade. Elle ponctuait son récit de gestes de ses mains tannées par les intempéries, mais la force de son éloquence provenait de l’expression de son visage. Des yeux noirs, profonds, ridés par le rire et les vents de la haute altitude. Un grand front, caché par une frange rebelle de cheveux châtains, ondulés. Et un sourire si large qu’il faisait oublier cette mâchoire, carrée, polonaise.

Alors que je m’approchais du bar, elle regarda dans ma direction.

« Salut. Allez, prends une bière. Je m’appelle Wanda. »

Ça, je le savais. Rencontrer Wanda Rutkiewicz à ce festival du film de montagne était l’une des raisons pour lesquelles j’avais traversé la moitié du globe jusqu’à la Côte d’Azur. Antibes est un endroit ravissant, mais pas en décembre.

Plutôt que de nous rendre à la projection programmée ce soir-là, nous restâmes au bar du cinéma, à parler, à rire, échangeant des histoires sur des connaissances communes. Elle me parla de Jerzy Kukuczka, la figure de proue de l’alpinisme polonais, mort deux ans plus tôt dans la face sud du Lhotse. Ce gentil géant avait été l’un de ses plus chers amis. Je l’avais rencontré deux fois, d’abord à Katmandou, au retour de sa première ascension hivernale du Kangchenjunga, puis dans le Nord de l’Italie, où nous avions partagé un repas qui dura trois heures. D’autres alpinistes furent évoqués : Kurtyka, Diemberger, Curran. Beaucoup d’histoires… Beaucoup de rires… Beaucoup de bière.

Me tenant à côté de Wanda, je fus étonnée de voir à quel point elle était frêle. Difficile de l’imaginer portant une lourde charge en montagne. Elle était svelte, presque délicate. Excepté sa mâchoire. Et bien sûr ses mains, musclées et rugueuses.

Je fus également surprise par sa tenue vestimentaire. Je m’attendais à un style très affirmé de la part de cette star polonaise : rétro, sport, élégant, je ne savais pas quoi, mais quelque chose. Au lieu de cela, elle portait un ensemble classique, mal assorti, en laine et coton. Bien sûr, elle venait tout juste de rentrer d’une expédition au Dhaulagiri et n’avait guère eu le temps de reprendre son souffle, encore moins de s’habiller pour une fête.

Au cours de la soirée, je lui révélai la véritable raison de ma venue, qui était de la persuader de donner la conférence d’ouverture du prochain festival du film de montagne de Banff. Cela faisait partie de mon travail en tant que directrice du festival. Elle accepta avec enthousiasme. Puis nous jetâmes un coup d’œil en direction de Marion Feik, son manager quelque peu protecteur, qui rôdait non loin. Nous en discutâmes toutes les trois, pour nous accorder sur la venue de Wanda au Canada en novembre 1992.

Deux heures plus tard, alors que les spectateurs sortaient de la salle, nous étions encore accoudées au bar. Nous remplîmes à nouveau nos verres et nous nous dirigeâmes vers des fauteuils en cuir élimé, dans le hall désormais vide.

« Et maintenant, Bernadette, je veux te parler de mon projet, me dit Wanda. Je l’appelle la Caravane des Rêves.

— Ça semble intéressant.

— J’ai l’intention de devenir la première femme à gravir les quatorze sommets de plus de 8000 mètres. Tu sais que j’en ai fait huit. Je veux faire le reste…

— Eh bien, si quelqu’un peut le faire, c’est bien toi.

— … en dix-huit mois.

— Quoi ? Tu es sérieuse ? Je ne crois pas que cela soit possible.

— Si, si, c’est possible, car de cette manière je reste acclimatée, tu comprends ? C’est mieux de passer rapidement de l’un à l’autre.

Je pose mon verre et me penche en avant.

— Wanda, sérieusement, tu ne peux pas le faire, c’est un projet trop dangereux. En as-tu parlé avec quelqu’un ? D’autres alpinistes ? Qu’en disent-ils ? »

Je protestai autant que je le pus. Je n’avais jamais gravi un sommet de plus de 8000 mètres, mais j’étais certaine que son projet n’était pas raisonnable. Personne n’avait réalisé un tel exploit. Il fallait des années aux alpinistes pour gravir les plus de 8000, et seuls Reinhold Messner et Jerzy Kukuczka avaient réussi les quatorze sommets. Je lui demandai pourquoi une telle précipitation. Et que faisait-elle du facteur fatigue ?

Marion me lança un regard compatissant. Elle avait déjà entendu ces objections maintes fois. Je voyais bien qu’elle était de mon avis. Mais ce n’était pas Marion qui décidait du programme. C’était le projet de Wanda, et Wanda était pressée.

« J’ai presque cinquante ans, dit-elle en dégageant les cheveux de son front. Je ralentis. Je ne m’acclimate plus aussi rapidement qu’avant. Aussi je dois adopter cette stratégie et les grouper. Je peux le faire, je le sais. J’ai seulement besoin d’avoir de la chance avec le temps. »

J’arrêtai là cette discussion. De toute évidence, cela ne servait à rien de contredire Wanda.

Nous décidâmes de rester en contact au cours des prochains mois, entre ses expéditions. Elle me tiendrait au courant et je pourrais déclencher la mécanique publicitaire pour promouvoir sa prestation canadienne.

Le printemps suivant, en 1992, elle m’envoya une lettre de Katmandou, juste avant de partir gravir le Kangchenjunga. Ce devait être son neuvième 8000. Elle était confiante, déterminée et impatiente d’en finir. Je lui souhaitai bonne chance.

Wanda ne revint jamais.

Deux ans plus tard, j’étais à Katowice, le poumon industriel de la Pologne, où j’aidais à organiser un festival de cinéma. Ce fut un fantastique succès, des centaines de personnes enthousiastes se précipitèrent pour voir les films et se retrouver entre amis. L’atmosphère dans l’auditorium était joyeuse, malgré le triste hiver polonais. L’ampleur de la communauté des alpinistes dans cette immense friche industrielle m’étonna. Les protagonistes semblaient endurcis, rugueux, intenses. J’étais intriguée.

À la fin du festival, un groupe de grimpeurs m’invita au club local de la Fédération polonaise de la montagne. Un bâtiment froid et humide, minable, les fenêtres noircies par les résidus des terrils proches. Mais à l’intérieur, ce n’était que chaleur, lumière, vodka et une énergie digne d’un concert de rock.

Beaucoup des plus grands himalayistes polonais survivants étaient présents : Zawada, Wielicki, Hajzer, Lwow, Majer, Pawlowski et d’autres. Je connaissais leurs parcours et ces alpinistes me donnaient l’impression d’êtres à part, visionnaires même. Je le voyais dans leurs yeux. Ils n’avaient aucune appréhension à entreprendre de nouvelles voies dans les plus hautes chaînes de montagnes et semblaient imperméables aux souffrances endurées lors d’ascensions extrêmes (les réussissant souvent), en hiver, sur les plus hautes montagnes du monde.

Mais il y avait une tristesse palpable dans la pièce. Je ne pouvais ignorer les évocations répétées de ceux qui avaient sacrifié leur vie pour les montagnes qu’ils avaient aimées. Jerzy Kukuczka était l’un d’eux. Wanda en était une autre. J’exprimai mon admiration pour eux et la chance que j’avais eue de les avoir connus, même brièvement. Il y eut des signes d’approbation, mais aussi des histoires dérangeantes, en particulier sur Wanda.

« Elle t’a charmée, me dit l’un des grimpeurs. Elle avait un autre côté. Très dur. Calculateur. Elle pouvait être dure comme un roc. »

Je protestai. Elle était bien obligée d’être dure pour survivre à son style de vie.

« Oui, c’est vrai, admit un autre grimpeur, tout en tirant sur son impressionnante moustache. Mais elle en faisait trop. Toujours à se battre. Toujours plus difficile. Toujours en compétition. Nous l’aimions, mais elle semblait l’ignorer. Elle pensait être seule. Elle nous a repoussés. Mais nous aimions Wanda.

— Et Kukuczka ? demandai-je. Était-ce aussi un combattant ?

— Non, pas du tout, Jerzy n’avait pas le temps de se battre. Il était trop occupé à grimper. Sauf une fois, tu sais, la course avec Reinhold Messner. Tous deux voulaient être le premier à gravir les quatorze plus de 8000. Mais une fois qu’il en eut terminé, il revint au vrai alpinisme, les grandes parois.

— Mais c’est ce qui l’a tué, objectai-je.

— Oui, c’est vrai. Mais c’était un vrai alpiniste, le meilleur des Polonais. »

Ils parlèrent des temps qui changent, des jours fous et pourtant mémorables du communisme, quand le gouvernement central comprenait et aidait les alpinistes – tout au moins les meilleurs d’entre eux. Ils parlèrent avec fierté des talents d’entrepreneurs qu’ils avaient développés pour pouvoir assouvir leur passion himalayenne. Ces alpinistes avaient risqué leurs vies non seulement en montagne, mais également en travaillant dur, nettoyant et repeignant des cheminées d’usines, grimpant sur les terrils instables et glissants qui ponctuaient le paysage de Katowice. C’était un travail dangereux, non seulement à cause des risques de chutes, mais aussi de la toxicité de l’environnement. Ils parlèrent à demi-mot de contrebande, et à quel point cela avait été lucratif. Mais les temps avaient changé et ils se sentaient désormais rejetés par l’économie de marché polonaise.

Il était 3 heures du matin lorsque je quittai finalement le club. En traversant les rues humides, sans lumière, je conservai par-devers moi la chaleur humaine de cette soirée, malgré l’obscurité glaciale.

De retour au Canada, je repensai souvent à cette nuit à Katowice. Je gardais précieusement en mémoire les histoires de ces grandes ascensions, les projets pour le futur et les amis chers disparus. Je m’interrogeais sur les opinions contradictoires émises au sujet de Wanda et d’autres. Certains de ces héros de l’alpinisme semblaient plus ambigus que je les avais imaginés. En particulier Wanda. J’avais du mal à faire la part des choses entre la chaleur de notre rencontre et le portrait sévère que l’on m’avait dressé d’elle. Avec le temps, je ne pus me débarrasser du sentiment que j’avais été témoin d’une veillée funèbre, une célébration nostalgique, aigre-douce, de quelque chose d’unique : l’âge d’or de l’himalayisme polonais, une ère qui prenait fin.

Je réfléchis à la gravité de l’histoire récente de la Pologne. Soixante années dominées par la violence et l’oppression, un bouleversement et une renaissance miraculeuse. La capacité de cette petite communauté très unie de grimpeurs à coexister avec une réalité politique désespérante et à produire les plus grands himalayistes du monde était déconcertante. Ces temps difficiles avaient-ils forgé leurs ambitions, ou les avaient-ils endurcis, entraînés au stoïcisme ?

Et maintenant, la vie en Pologne connaissait de nouveau des transformations majeures dans, semblait-il, une direction positive. Je me demandais comment les alpinistes polonais allaient réagir. Une vie meilleure consoliderait-elle leur force en montagne, ou les en détournerait-elle tout simplement ?

Ces questions continuèrent à me tracasser longtemps après cette nuit à Katowice. Finalement, je décidai de creuser plus profondément dans l’histoire de ce pays qui avait dominé l’himalayisme et dans les contradictions humaines des grands alpinistes de cette époque. Qui fut réellement Wanda ? Pouvait-elle m’aider à pénétrer les cœurs et les esprits de cet incroyable groupe d’alpinistes qui, bien qu’ils aient été façonnés par leur pays, avaient échappé à son contrôle ?

Voici l’histoire de leur extraordinaire voyage, au cours duquel ils gravirent le chemin de leur liberté.

Chapitre 1

Des béquilles aux crampons

« Que vos chemins soient tortueux, sinueux, solitaires, dangereux et vous conduisent aux paysages les plus stupéfiants. Que vos montagnes s’élèvent jusque et au-dessus des nuages. »

Edward Abbey, Désert solitaire

Le chemin était rude. Des blocs de toutes tailles roulaient sous les pas et des plaques de glace se cachaient insidieusement sous une fine couche de sable instable. Le sol tremblait sous le rugissement de la boueuse rivière Braldu, loin en contrebas. Une femme squelettique, aux joues creuses, avançait en clopinant. La douleur voilait ses yeux sombres. Elle s’arrêta et s’appuya contre un mur rocheux délité. Fouillant dans sa poche, elle en sortit deux antalgiques et les lança dans sa bouche desséchée.

Nous étions en 1982. Wanda Rutkiewicz était l’himalayiste féminine la plus célèbre au monde. Sa spécialité était les équipes exclusivement féminines. Ce devait être son été : elle avait rassemblé un groupe de douze femmes – toutes des alpinistes confirmées, dont la plupart étaient d’anciennes compagnes de cordée – pour tenter de gravir le K2, le deuxième sommet le plus haut du monde. Il n’y avait qu’un problème : Wanda se déplaçait avec des béquilles. Elle s’était brisé le fémur dans les montagnes du Caucase une année auparavant et avait eu des complications.

La plupart des alpinistes auraient abandonné à l’idée de se déplacer avec des béquilles, mais la ténacité et la détermination de Wanda, comme celles de tant d’alpinistes polonais, étaient exceptionnelles. Le K2 était son rêve, et elle voulait le voir se réaliser, au moins jusqu’au camp de base.

Le visage sombre et tendu, elle fit en boitant les cent cinquante kilomètres de la marche d’approche, essayant de ne pas se laisser distancer par les autres. Ses béquilles vacillaient sur les falaises surplombantes, alors qu’elle avançait en équilibre sur le sentier exigu. Heure après heure. Jour après jour. Les villageois étaient stupéfaits en voyant cette femme, exceptionnellement belle et plutôt petite, remonter avec ses béquilles la vallée de la Braldu. Les porteurs, qui la connaissaient de ses précédentes expéditions, étaient si admiratifs devant son courage qu’ils gravaient des messages sur les rochers : « Longue vie à Wanda. Vive Wanda. »

Elle arriva sur le glacier du Baltoro plusieurs jours après. Le sentier devint plus difficile. Les cailloux et blocs firent place à un grand talus morainique. Chaque fois que ses béquilles se désintégraient sur ce sentier sans merci, elle en sortait une nouvelle paire. De ses mains pleines d’ampoules pendaient des lambeaux de peau, et ses aisselles étaient à vif.

Wanda était encore à quelques heures du camp de base quand elle tomba d’épuisement. Ignorant les magnifiques parois de granite autour d’elle, elle s’effondra sur un rocher, massa sa jambe douloureuse et silencieusement se mit à pleurer. C’est ainsi que ses compagnons polonais Jerzy Kukuczka et Voytek Kurtyka, en chemin pour le camp de base, la trouvèrent. Kukuczka, l’ours indestructible, que tous surnommaient « Jurek », ne put s’empêcher d’intervenir : il la prit dans ses bras et commença à la porter. Voytek, plus mince et sec, prit ses béquilles. Alternant leurs charges, ils la portèrent sur la distance qui restait à parcourir.

En vérité, « Jurek » n’avait pas une bonne opinion des expéditions féminines, malgré son admiration pour Wanda. À son avis, Wanda voyait en l’escalade un sport de compétition. C’est pour cette raison qu’elle insistait pour grimper avec des femmes et se mesurer à elles. En ce qui le concernait, seule l’escalade comptait. La plupart de ses homologues masculins pensaient de même. Il n’empêche que Wanda avait des relations et avait réussi à obtenir un permis pour le K2. Si lui et Voytek avaient pu se joindre à son expédition, ils n’en étaient pas très fiers.

Comme Voytek la connaissait mieux que Jurek, c’est lui qui négocia leur participation sur son permis. Il promit qu’ils ne la gêneraient pas et graviraient une autre voie que la sienne. Il savait que Wanda tenait absolument à ce que ses expéditions 100% féminines soient perçues comme ne recevant aucun appui de la part d’alpinistes masculins. Pour les autorités pakistanaises, Jurek et lui accompagnaient l’expédition en tant que reporters et photographes, et comme protecteurs de ces dames en territoire islamique. Voytek comprenait les désirs de Wanda et les respectait.

C’était un trait caractéristique de la personnalité de Voytek. Contrairement à ses camarades alpinistes, connus pour leur franc-parler, il réfléchissait et faisait attention à ce qu’il disait. Son sens de l’observation était impressionnant, pas seulement en ce qui concerne les faits, mais également les nuances, attitudes et sentiments. Connu pour être un alpiniste « qui pense », il était cultivé et était capable de manifester sa remarquable curiosité dans de nombreuses langues.

Voytek avait la trentaine. Il venait de Skrzynka, un petit village de l’Ouest de la Pologne, ancienne terre allemande. Il y avait passé ses jeunes années, en pleine nature. À dix ans, un déménagement dans la ville de Wrocław, ravagée par la guerre, le plongea dans une dépression infantile. Malgré des études en génie électrique à l’université, son état ne s’améliora pas. Puis il se mit à grimper. Son aptitude naturelle pour l’escalade lui valut le surnom de zwierz, « l’animal ». Il comprit immédiatement que pour lui, l’escalade était comme une drogue. Il ne savait pas encore à quel point cette addiction allait le piéger.

Un an plus jeune que son grand ami, svelte et toujours droit comme un I, « Jurek » Kukuczka avait lui une stature solide et trapue. Il était un homme de peu de mots. Ce que l’on remarquait de prime abord, c’étaient ses yeux. Son regard était chaleureux et amical, mais aussi rieur. Né en 1948, Jurek, comme beaucoup des meilleurs alpinistes polonais, étudia le génie électrique à l’université. Une formation idéale pour travailler dans l’industrie minière qui dominait la région de Katowice, au sud-ouest de la Pologne. Mais sa vie, c’était l’alpinisme. La première fois qu’il mit le pied sur un rocher, à l’âge de dix-sept ans, il ressentit ce besoin vital qui allait l’amener sur les plus hauts sommets du monde. Et en montagne, rien ne pouvait l’arrêter.

Jurek, Voytek et Wanda. Trois alpinistes de légende, au Pakistan, poursuivant le même but : gravir le sommet considéré comme le plus difficile des quatorze dont l’altitude dépasse la limite magique des 8000 mètres. Grâce à leur résolution sans faille et à leur motivation inébranlable, ils faisaient partie des alpinistes les plus renommés au monde. Pourtant, la place qu’ils tenaient dans le monde de l’alpinisme n’était pas le fruit du hasard. Leurs brillantes carrières alpines avaient commencé humblement, mais comme beaucoup, ils avaient été façonnés par l’environnement de dévastation dans lequel ils étaient nés. Un pays anéanti par les guerres, puis morcelé et dominé par deux maîtres inflexibles : l’Allemagne et la Russie. Et bien que Wanda, Jurek et Voytek aient fait partie des chanceux qui survécurent, les terreurs de la guerre contribuèrent à forger leur ténacité et leur endurance. Tous ces alpinistes d’élite avaient un point en commun : l’histoire les avait endurcis, corps et âme. Ce n’étaient pas des alpinistes ordinaires. C’étaient des alpinistes polonais.

Quatre ans avant la naissance de Wanda, le sort de la Pologne fut scellé. En 1939, quelques jours avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, les Nazis et les Soviétiques signèrent un pacte de non-agression, dit « pacte Molotov-Ribbentrop ». L’accord stipulait que les deux pays renonçaient à tout conflit entre eux et qu’ils régleraient tout « problème » à l’amiable. Pour les Allemands, à l’initiative de l’accord, l’objectif était de minimiser la menace d’avoir à mener une guerre sur deux fronts, ce qu’ils voulaient éviter à tout prix, particulièrement après leur expérience de la Première Guerre mondiale.

Le terme de « non-agression » est incongru, car, en même temps, les deux États signèrent un protocole secret partageant la Pologne et les États baltes entre eux, fournissant ainsi aux Soviétiques une zone tampon dans le cas d’une attaque venant de l’Ouest. Cet accord secret allait entraîner des années de sang et d’horreurs.

Moins de deux semaines après la signature de ce pacte secret, l’Allemagne dévoilait sa perfide stratégie par un plan ingénieux. Le 31 août 1939, des soldats allemands attaquèrent la station d’émission en langue allemande de Gliwice, dans la région polonaise de Haute-Silésie. L’attaque n’était qu’un simulacre, car l’un de ses instigateurs n’était pas du tout un soldat allemand, mais un criminel condamné à qui on avait promis la grâce pour son action. Sa mission accomplie, il fut abattu par de véritables soldats allemands, des SS. Ces derniers remplacèrent son uniforme taché de sang par un uniforme polonais et laissèrent le cadavre sur place pour qu’il fût découvert par la police. Le lendemain matin, le monde prit connaissance de l’horrible nouvelle : les Polonais avaient lancé une attaque injustifiée contre le Troisième Reich.

Cet événement déclencha l’agression militaire de l’Allemagne contre la Pologne, exactement comme prévu : raids aériens, bombardements en piqué, destructions des villes et mitraillages. En moins d’une semaine, la Pologne fut incapable de défendre ses frontières. À la fin de la deuxième semaine, Varsovie était encerclée. Les Polonais étaient dépassés en nombre : 2600 chars allemands contre 150 polonais, 2000 avions de combat allemands contre 400 polonais. Mais les Polonais ne paniquèrent pas. Ils savaient que s’ils contenaient les envahisseurs pendant encore deux semaines, leurs alliés occidentaux, qui avaient récemment déclaré la guerre aux Allemands, lanceraient une grande offensive.

Elle n’arriva jamais.

Puis, le 17 septembre 1939, à la surprise totale des Polonais et du reste du monde, mais exactement comme le prévoyait le pacte secret, les Soviétiques franchirent la frontière orientale. Le gouvernement polonais s’enfuit de Varsovie, laissant les habitants défendre seuls la ville, ce qu’ils réussirent à faire pendant encore dix jours. Mais ce qui se tramait apparut alors au grand jour : les Allemands et les Soviétiques étaient de connivence, prenant la ville en tenaille. Il n’y eut nulle part où se cacher. Les armées polonaises perdirent plus de 60 000 hommes et comptèrent 140 000 blessés. Les Alliés ne vinrent jamais. Il était impensable de mettre en danger l’alliance avec l’Union soviétique pour défendre la Pologne.

L’Allemagne et les Soviétiques se partagèrent alors le butin. Alors que les Soviétiques prenaient le Nord-Est, le Reich, lui, s’empara de tout l’Ouest du pays et, sans délai, y instaura la loi martiale. Ils nommèrent leurs nouveaux territoires occupés « zones de travail » et appliquèrent deux types de sanctions, quelle que fût l’infraction : les camps de concentration ou la peine de mort.

Les deux parties détestaient les Polonais, au moins autant qu’ils haïssaient les juifs. Le commandant militaire nazi Heinrich Himmler quadrilla le pays pour classifier, dissocier et assujettir la population. Village après village, il obligea chaque citoyen à s’enregistrer auprès des autorités d’occupation. Ces dernières accordaient au compte-gouttes des cartes d’identité et des permis de travail et, finalement, des tickets de ravitaillement en fonction de la classification de chaque individu. Une personne de « première classe » – de descendance allemande – recevait des tickets pour 4000 calories par jour ; un travailleur polonais pour 900 ; et un juif, la plupart du temps, rien du tout.

Les troupes expulsèrent les citoyens polonais de leurs maisons pour y loger des fonctionnaires allemands. À cette époque, le père de Wanda, Zbigniew Blaszkiewicz, vivait à Radom, au sud-est de la Pologne. Il travaillait comme ingénieur dans une usine d’armement et il dut fuir pour éviter d’être emprisonné. Les soldats lui accordèrent juste quelques heures pour prendre ses maigres biens et partir. Voulant aller le plus loin possible, il rejoignit Plungiany au nord-est de la Pologne (aujourd’hui en Lituanie). Là, il rencontra et épousa une jeune fille de bonne éducation, Maria Pietkun, dont la passion était de traduire les hiéroglyphes.

Pratiquement dès le début, leur relation fut tendue. Zbigniew, qui était obsédé par la frugalité et se faisait du souci pour l’avenir, confiait dans ses carnets de notes qu’il n’appréciait pas vraiment l’esprit libre de sa femme. Wanda, le deuxième de leurs quatre enfants, naquit le 4 février 1943, dans une famille et un pays divisés.

Les Allemands ne furent pas les seuls à terroriser les Polonais. Dans le Nord-Est, où vivait la famille de Wanda, les Soviétiques déportaient des habitants vers des camps de concentration où ils les soumettaient aux travaux forcés. Tout au long de 1940 et 1941, des centaines de trains de marchandises partirent vers l’est, remplis de Polonais injustement condamnés. Entassés debout dans des wagons à bestiaux, ils étaient transportés sur des milliers de kilomètres sans discontinuer. Affamés, certains devinrent fous. D’autres eurent recours au cannibalisme. Tous souffraient du grand froid. Ceux qui mouraient en route étaient jetés dehors par des ouvertures sur le toit des wagons. Au total, 1,5 million de Polonais furent déportés et près de la moitié ne revinrent jamais. La brutalité faisait partie intégrante de l’histoire sombre de la partition de la Pologne.

Entre les Nazis et les Soviétiques, la Pologne fut réduite à une nation d’esclaves. Privée de toute aide extérieure, elle n’eut aucun moyen de se défendre par elle-même. Puis la guerre prit une autre tournure quand l’Allemagne attaqua la Russie le 22 juin 1941. Contre toute logique, les Soviétiques sollicitèrent l’aide des Polonais. Aussi scandaleuse que cette demande pût paraître, la réponse favorable sauva la Pologne d’un anéantissement total, mais il s’en fallut de peu car c’est sur le sol polonais que les principales batailles eurent lieu.

Les dirigeants allemands avaient un plan pour la Pologne et son peuple, malgré le conflit avec la Russie. Ils estimaient qu’environ 20 millions de Polonais « moins aptes » devaient être réinstallés en Sibérie occidentale ; qu’environ 4 millions étaient aptes à une « regermanisation » du fait de leurs racines allemandes ; et que les autres devaient être tout simplement éliminés.

Les troupes allemandes confisquèrent les terrains privés, les usines, les maisons, sans aucune indemnité. Pour l’Allemagne, la Pologne était le lieu idéal pour établir de nombreux types de camps : pour des « criminels », pour les déportés, pour les ennemis politiques et raciaux, pour le travail forcé, et finalement des camps d’extermination. Lublin, Chelmno, Treblinka, Sobibor, Belzec et Auschwitz : des noms qui sont à jamais associés à la plus effrayante inhumanité. Mais ce programme d’extermination ne se limita pas aux camps. De 1940 à 1943, le ghetto de Varsovie et la quasi-totalité de ses occupants juifs furent soigneusement et méthodiquement éliminés.

Pendant les six années de guerre, de 1939 à 1945, plus de 6 millions de Polonais perdirent la vie, soit plus de 15% de la population. Seuls 10% moururent directement de faits de guerre. Tous les autres, des civils, furent exécutés ou périrent de maladie ou de faim dans les rues et dans les camps. Ce nombre défie l’entendement, comme les conditions dans lesquelles la population lutta pour rester en vie pendant toutes ces années.

Ceux qui survécurent continuèrent à se battre pour l’indépendance de leur pays, toujours sans aide de l’extérieur. Le soulèvement de Varsovie, lancé par les citoyens en 1944 pour libérer leur capitale, fut voué à l’échec dès son déclenchement. Il ne fallut que soixantetrois jours au Reich pour détruire les trésors historiques de la ville, ses hôpitaux, ses habitations et ses ponts. Les exécutions de masse furent légion. Plus de 150 000 habitants de Varsovie furent tués, et les 500 000 restants furent déportés dans des camps de travail. Après que la cité fut vidée, les artificiers allemands y entrèrent pour brûler et détruire tout ce qui restait debout, et particulièrement les monuments historiques, les églises et les archives. L’armée allemande avait suivi à la lettre les ordres d’Hitler : Varsovie devait « être rasée sans laisser la moindre trace ».

Lorsque les Russes pénétrèrent dans la ville quelques mois plus tard, début 1945, il ne leur fallut pas longtemps pour repousser les Allemands et installer un nouveau responsable, un communiste. Lorsque la « paix » fut déclarée le 9 mai 1945, toute la Pologne était sous le joug des Soviétiques. Le pays était totalement débarrassé des Allemands, mais pas libre pour autant.

Les nouveaux maîtres soviétiques décidaient et déplaçaient les frontières à volonté. Plungiany, où naquit Wanda, était maintenant en Lituanie et avait été rebaptisée Plung. Les citoyens polonais qui avaient survécu étaient traumatisés par ces six années de terreur et de massacre. Ils ne se souvenaient plus de ce que l’on ressentait à marcher dans les rues sans avoir peur de se faire abattre. Leur structure sociale était totalement altérée. Il n’y avait plus d’intelligentsia, et évidemment plus aucun juif. Pour les survivants, le souvenir de la Pologne qu’ils avaient connue s’estompait peu à peu, jour après jour. Vers la fin de la guerre, la maison de la famille de Wanda tomba aux mains des conquérants russes. En 1946, la quasi-totalité de leurs biens personnels avaient été confisqués et il était évident qu’ils allaient devoir fuir. Mais où ? Finalement, ils rejoignirent les parents de Zbigniew à Łacut, dans le Sud, près de la frontière ukrainienne. De nouveau, Zbigniew emballa les quelques habits et meubles de la famille et ils partirent. Ils n’étaient pas seuls. Les routes criblées de trous étaient bondées de chars, motos, camions chargés de bidons d’essence et de convois humains, chaque personne laissant son angoisse derrière elle et espérant une vie nouvelle.

Mais à Łacut, Zbigniew peina à trouver un travail intéressant et après la naissance de deux autres enfants, la maison ancestrale devint trop petite pour loger tout le monde. Ils cherchèrent donc une maison pour eux seuls. Ils la trouvèrent à Wrocław, à des centaines de kilomètres à l’ouest, où les ravages de la guerre étaient toujours visibles. Tous les coins de rue étaient remplis de débris et les murs de nombreux bâtiments étaient balafrés par les tirs d’obus. Des tuiles de toit délogées cliquetaient sous l’effet du vent et les vitres des fenêtres étaient remplacées par des cartons. Certaines maisons étaient totalement détruites, seuls quelques vestiges de murs subsistaient. Les plus touchées n’étaient que formes noircies, carbonisées, gravées sur le ciel. Partout, des décombres.

Les Blaszkiewicz emménagèrent dans une maison de trois étages en partie détruite. Les conduites d’eau avaient éclaté, les fenêtres étaient brisées, le froid avait détrempé les murs, le toit fuyait. Pourtant, les autorités l’estimèrent trop grande pour une famille de six et menacèrent d’y loger d’autres personnes. Le très intelligent mais excentrique Zbigniew ne voulut rien de tout cela. Non seulement il refusa de réparer les dégâts, mais en fit volontairement d’autres afin de décourager tout locataire potentiel.

Le chaos de la maison de Wanda était le reflet de la bataille perpétuelle pour le pouvoir au sein de la famille. Zbigniew était un homme impatient, indifférent aux aspects quotidiens les plus élémentaires, préférant inventer de nouveaux outils, expérimenter toutes sortes de variétés de légumes dans son jardin d’arrière-cour ou passer du temps avec les chèvres qui occupaient le rez-de-chaussée de la maison. Il était avare avec le peu d’argent qu’il avait et en donnait au compte-gouttes à Maria. Lorsqu’il estima que Maria était devenue incapable de gérer les dépenses quotidiennes, il confia cette responsabilité à Wanda. Elle n’avait que quatre ans !

Il était difficile de trouver suffisamment de nourriture dans les magasins et les queues étaient interminables. Les produits de luxe comme le chocolat ou le café n’étaient envoyés qu’à Pâques et à Noël par des parents bienveillants vivant à l’étranger. La pression devint trop forte pour Maria, elle ne pouvait plus faire face. Elle se reposa entièrement sur sa fille aînée. Ainsi Wanda passait une bonne partie de son temps à nettoyer la maison, peler les légumes, faire la queue au magasin de ravitaillement et à s’occuper de ses frères et sœurs. Intelligente, elle comprit rapidement que la meilleure manière d’accomplir toutes ses tâches était de les déléguer à son frère et sa sœur plus jeunes qu’elle, une méthode qu’elle utilisera fréquemment plus tard, dans ses ascensions. « Elle était un très bon chef » dira son frère, Michael Blaszkiewicz. « Elle était un chef dur » corrigera sa sœur Nina Fies.

Dans sa prime enfance, Wanda n’eut pas beaucoup de temps à consacrer à sa vie de petite fille. Un jour, dans une partie de la maison en ruines, elle découvrit une poupée de chiffon aussi grande qu’elle. Il ne lui manquait que la tête. Elle explosa de joie lorsque ses parents réussirent à lui trouver une tête en plastique. Celle-ci était trop petite pour une poupée aussi grande, ce qui lui donnait un air ridicule, voire macabre. Mais Wanda, la petite fille, avait une poupée avec une tête, et pour une fois elle fut heureuse.

Wanda n’avait aucun problème à s’occuper de Michael, son frère, nettement plus jeune, mais c’était une autre affaire avec sa sœur. Nina avait un âge suffisamment proche du sien pour vouloir être constamment avec elle, et Wanda détestait cela. « Pour moi, ça voulait dire que ma liberté était limitée » disait-elle. Des années plus tard, elle avait le plus grand mal à se remémorer des moments agréables de cette époque. « Je ne me souviens pas de moments d’amour et de tolérance entre nous… Seuls des regrets me viennent à l’esprit1. » Ce n’était pas le cas de Nina, qui souriait tristement à la pensée de son impressionnante sœur aînée.

De l’autre côté de leur rue, une grande étendue boisée – l’une des rares parties de la ville à ne pas avoir été bombardée – servait de zone de jeu aux enfants. Mais ils trouvaient plus amusant de jouer dans les maisons détruites par les bombes, tout près, piétinant les débris de vitres, et de construire des cabanes avec des briques et des pierres. Ils aimaient jouer à cache-cache, mais aussi rechercher des grenades non explosées enfouies sous les décombres.

Une après-midi du printemps 1948, Wanda, quelques amis et son frère aîné trouvèrent une de ces grenades. Ils la placèrent dans un foyer creusé au sol et envisagèrent de l’amorcer. Comme Wanda était la seule fille du groupe, les garçons décidèrent de l’exclure de ce jeu excitant et interdit, et la renvoyèrent chez elle, en pleurs et en colère. Pleurnichant, elle raconta l’histoire à sa mère, qui se précipita dans la rue pour arrêter les garçons. Trop tard ! Dieu merci, la scène macabre était cachée par un épais nuage de poussière. Quelques heures plus tard, il n’y avait plus aucune trace de la terrible tragédie. Tous avaient été tués, dont le frère de Wanda. Les cicatrices émotionnelles et la nature capricieuse de la mort ne la quittèrent plus jamais. « Je ne serais pas ici si des garçons de sept ans avaient accepté de jouer avec des filles de cinq ans2. »

L’enfance de Wanda n’eut rien d’exceptionnel. À cette époque, la vie en Pologne était pour le moins difficile. La première administration du gouvernement d’après-guerre avait pour nom le Comité polonais de libération nationale (PKWN), et bien que le personnel fût polonais, il était nommé par Staline et travaillait pour Staline. Les Soviétiques établirent d’abord un sinistre système de surveillance pour démasquer les espions et les saboteurs. Puis ils « libérèrent » un grand nombre de propriétaires terriens de leurs biens. Ils découpèrent tous les terrains privés supérieurs à cinquante hectares en parcelles de quinze à vingt hectares, qu’ils distribuèrent aux paysans. Même ces derniers n’étaient pas à l’abri. On leur ordonna plus tard de partager leurs vivres avec les escouades de travailleurs, au nom de la « réforme agraire ».

Au cours des trois premières années d’après-guerre, il y eut des programmes massifs de repeuplement. Des millions de personnes se retrouvèrent sur les routes. Certains étaient des survivants des camps de travail, d’autres des réfugiés polonais qui avaient fui leur pays, d’autres encore des résidents à qui l’on avait ordonné de déménager pour peupler les territoires récupérés dans le Nord et l’Ouest.

1947 fut une année particulièrement dure. Les récoltes furent désastreuses, entraînant une nouvelle série de lois et règlements pour gérer la panique. Le contrôle centralisé devint encore plus strict. Les statistiques économiques étaient considérées secrets d’État, et tout débat libre devint impossible. En 1948, les Soviétiques avaient réussi à transformer le gouvernement en un clone du régime soviétique, non seulement en Pologne, mais dans tous les pays d’Europe de l’Est qu’ils contrôlaient. Ils fermèrent les frontières, renforcèrent la sécurité comme en temps de guerre, réintroduisirent la conscription. Ils utilisèrent tous les fonds publics disponibles pour les priorités militaires et instaurèrent même une police secrète sur le modèle soviétique pour neutraliser tout ce qui était perçu comme une transgression.

Wanda essaya d’ignorer toute cette folie pour se concentrer sur ses études. Elle progressa rapidement et choisit les mathématiques comme matière principale, un domaine qui lui paraissait à la fois intéressant et accessible. À l’âge de seize ans, elle intégra l’Université de Wrocław. Quand elle n’était pas en classe, elle filait à toute allure sur sa moto dans la campagne environnante, ses cheveux noirs de jais au vent. Elle vivait toujours avec sa famille et gagnait un peu d’argent en donnant des cours de soutien en mathématiques et physique à des étudiants. De nombreux jeunes hommes dynamiques fréquentaient la maison familiale, mais Wanda s’intéressait plus à ses professeurs qu’à ses camarades de classe. Puis, lorsqu’elle eut dixhuit ans, elle découvrit un tout nouveau monde, un monde que la guerre avait épargné.

Un samedi matin ensoleillé, un ami de classe, Bogdan Jankowski, lui fit découvrir l’escalade sur une falaise dans le Sud-Ouest de la Pologne.

« Attends ici » lui dit Bogdan, lui ordonnant de s’asseoir sur la souche d’un arbre au pied d’une voie et d’observer les grimpeurs en attendant son tour.

Mais alors que Bogdan a gravi la moitié de la voie, il entend un halètement puissant venant de la cheminée à côté de lui. Il regarde en bas et voit Wanda, grimpant sans corde, déjà proche de la sortie de la cheminée, effrayée et luttant pour terminer la voie. Il atteint le sommet de la falaise, fait un nœud au bout de la corde et la lui envoie.

« Wanda, attrape ! »

Wanda saisit la corde de sa main tendue, la rejette avec dédain et termine la voie sans aide.

Son corps était fait pour l’escalade : elle était légère et forte. Elle savait instinctivement comment rester en équilibre sur la roche. Une photo d’elle traversant à grandes enjambées un pré en face de cette falaise, portant encore son baudrier, montre une jeune femme sûre d’elle, les yeux étincelants, les bras fléchis pour montrer ses biceps et arborant un large sourire. Elle écrivit dans son journal qu’elle « adorait l’exercice physique, l’air frais, la camaraderie et l’excitation ».

Le week-end suivant, elle était de retour, se lançant dans des escalades de plus en plus difficiles pendant le jour et dormant la nuit dans des grottes, réchauffée par les flammes d’un feu de camp et des amis habités de la même envie. Dès le premier instant, Wanda fut possédée par l’escalade. « Je savais que d’une manière ou d’une autre, cela allait marquer le reste de ma vie3 ». Pour la plupart des débutants, l’escalade ressemble à la découverte de la liberté. Mais dans l’univers de Wanda, où la libre expression était muselée, ce sentiment a dû être plus intense encore. Elle avait trouvé un environnement dans lequel sa force et son ambition pouvaient s’exprimer et, au milieu d’un pays ravagé par la guerre, elle avait découvert un paysage que les humains n’avaient pas encore détruit.

Dans la partie sud-ouest du pays, le paysage autour et dans la ville de Katowice était particulièrement dévasté. C’est là que Jurek Kukuczka avait grandi, une région qui, après la guerre, changea considérablement avec la mise en œuvre du plan de développement économique de six ans, lancé en 1950. La vedette incontestée de ce plan était l’industrie lourde – du fer et de l’acier sans limitation. Le principal centre de cette production était Katowice. Les Soviétiques construisirent même une ligne de chemin de fer reliant directement la frontière russe à Katowice, de manière à transporter la production massive des aciéries. C’est là qu’une importante communauté de grimpeurs purs et durs vit le jour, tous employés par les aciéries.

Malgré ces initiatives économiques, une majorité écrasante des citoyens polonais étaient mécontents. Leurs salaires étaient fixes, quel que fût le travail fourni. Impuissants à combattre le système, ils faisaient preuve d’une résistance passive qui immobilisait le pays. Leur relâchement volontaire au travail entraînait une faible productivité, une qualité médiocre et un terrible manque d’efficacité. Les travailleurs économisaient leurs forces pour effectuer des travaux au noir et pour faire des queues interminables aux soupes populaires. Leur ressentiment était exacerbé par ce qu’ils avaient dû endurer : la guerre contre l’Allemagne, la guerre contre la Russie, la Pologne champ de bataille dans la guerre entre l’Allemagne et la Russie, le joug soviétique, la partition du pays. Ils avaient peu de respect pour les autorités qui les gouvernaient. Ils se concentraient sur leur propre survie.

Malgré cette atmosphère étouffante, Wanda voyait un nouveau monde s’ouvrir à elle – un monde de nature, de rochers et d’amitié, et un sentiment de liberté, très loin des rues grises et crasseuses. Ses sorties d’escalade dépassèrent rapidement les falaises proches, comme les falaises calcaires des montagnes du Jura au nord-ouest de Cracovie, celles de grès près de la frontière avec l’Allemagne de l’Est et finalement, les Tatras, à la frontière de ce qui constituait alors la Tchécoslovaquie. Les montagnes devinrent ses oasis de paix. Comme à l’école, l’attitude de Wanda vis-à-vis de l’escalade était méthodique et persévérante. « L’escalade était comme une drogue pour elle, dira sa sœur plus tard. Elle n’y fit même pas attention, mais l’escalade coulait dans ses veines et avait pris tout son être. » Sa confiance grandit, sa beauté également. Ses compagnons de cordée, essentiellement des hommes, étaient subjugués par son sourire radieux.

Le premier voyage de Wanda dans les Alpes coïncida avec l’obtention de son diplôme universitaire en 1964, à l’âge de vingt et un ans. À cause d’un kyste fortement infecté sur un bras, elle ne put que très peu grimper. Mais elle trouva un médecin bienveillant à Innsbruck, le docteur Helmut Scharfetter, qui non seulement soigna son infection, mais organisa pour elle un cours de sauvetage en montagne. Par la suite, il partit grimper avec elle dans les Alpes de Zillertal. La première impression qu’il eut de Wanda fut celle d’une jeune femme intelligente, incroyablement attirante malgré ses vêtements élimés. Le bon docteur allait jouer un rôle important dans sa vie.

Peu de temps après son retour à Wrocław, le téléphone sonna. C’était un homme de la milice qui l’invitait au meilleur café de la ville. Wanda accepta et se présenta à l’heure dite. Deux hommes en uniforme l’accueillirent, se présentèrent à elle d’une manière plutôt formelle, lui montrèrent leurs cartes d’identité et lui demandèrent de s’asseoir. Ils commandèrent un café serré ainsi que de généreuses portions de gâteau aux pommes.

Le plus grand des deux lui sourit tout en la complimentant :

« Tu es une alpiniste, une célèbre alpiniste en Pologne.

— C’est vrai, je grimpe beaucoup. Je suis peut-être un peu connue, mais pas vraiment célèbre, répliqua-t-elle, quelque peu méfiante.

Le plus petit et le plus pâle prit la suite entre deux énormes bouchées de gâteau.

— Grimper, c’est difficile et dangereux, dit-il tout en déglutissant. Tu dois être très forte. Et tu voyages beaucoup.

— Oui, je voyage pour grimper. C’est indispensable si je veux devenir une véritable alpiniste.

Ils se penchèrent pour se rapprocher d’elle, la regardant attentivement avec une concentration redoublée.

— Tu es allée en Autriche récemment. Comment était-ce ? As-tu rencontré des gens intéressants ?

— Oui, bien sûr. Je rencontre toujours des gens intéressants. Des alpinistes évidemment.

— Tu es une femme très privilégiée. Tu voyages hors de Pologne et tu rencontres des étrangers. Souhaites-tu poursuivre cette activité ? »

Wanda finit par comprendre leurs intentions : ils voulaient qu’elle travaille pour les services secrets ! Alors qu’ils développaient leur proposition, elle bouillonnait intérieurement. Finalement elle ne put contenir sa colère plus longtemps. Elle tapa du poing sur la table et hurla :

« Qu’est-ce que vous me demandez ? D’espionner pour la Pologne ? C’est totalement immoral et méprisable ! Comment pouvez-vous me demander une chose pareille ? »

Très facilement, en réalité. La machine de surveillance soviétique reposait sur des « volontaires » comme Wanda et ses homologues alpinistes, des citoyens polonais qui voyageaient régulièrement hors de Pologne.

Les personnes de la table voisine se tournèrent vers Wanda. Ses yeux s’étaient assombris de colère alors qu’elle continuait de hurler et de gesticuler. Les deux hommes jetèrent un coup d’œil furtif aux clients autour d’eux. Ils essayèrent de la calmer en lui assurant que ce n’était qu’une discussion, rien de plus. Le plus grand claqua des doigts pour attirer l’attention du serveur, paya l’addition et les deux hommes escortèrent Wanda hors du café. Là, leur attitude changea. Ils l’avertirent que si elle parlait de leur conversation à quiconque, elle pourrait faire une croix sur ses voyages dans les Alpes et partout ailleurs hors de Pologne.

Elle ne fut plus jamais contactée, mais d’autres alpinistes le furent. Nombre d’entre eux révélèrent que non seulement on leur demandait de faire un rapport aux autorités immédiatement après chaque voyage, mais aussi que de leur « collaboration » dépendait souvent la délivrance de leur passeport pour leur prochaine expédition à l’étranger.

Les alpinistes intéressaient les services secrets pour diverses raisons. Pour eux, ceux qui voyageaient et vivaient à l’étranger pendant des périodes prolongées étaient des candidats de choix à la « pourriture idéaliste occidentale ». Pire, ils pouvaient la ramener en Pologne. Ils devaient être surveillés de près. Mais ils pouvaient aussi être des observateurs utiles et rapporter des informations sur la politique, l’économie et les styles de vie en Occident. Plus important, les alpinistes étaient faciles à convaincre, car ils avaient beaucoup à gagner – la liberté de voyager – et plus encore à perdre – être confinés en Pologne. Les alpinistes étaient des cibles faciles. La plupart des présidents de clubs avaient des contacts avec les services secrets et il était bien connu qu’ils étaient informateurs au sein même de leurs clubs. Certains en parlaient ouvertement, d’autres non. Certains alpinistes étaient autorisés à sortir du pays après avoir rencontré les services secrets, d’autres, mystérieusement, ne l’étaient pas. Il était quasi impossible pour un grimpeur connu ou voyageant beaucoup d’échapper à leur contrôle.

C’est au cours de son quatrième voyage dans les Alpes, en 1967, que Wanda réussit ses premières escalades sérieuses. Sa partenaire était Halina Krüger-Syrokomska, une véritable petite boule de nerfs qui adorait les blagues salées, grimpait bien et fumait la pipe. Leur club alpin les avait sélectionnées et sponsorisées. C’était une opportunité rarissime offerte à des alpinistes féminines polonaises. L’année suivante, elles partirent en Norvège pour faire la première féminine du très raide pilier est du Trollryggen, près de 1800 mètres de haut et l’une des plus longues voies d’Europe. Elles formaient une équipe solide : Halina était la tête, Wanda les jambes.

De retour de Norvège, elles furent reconnues dans leur pays en tant qu’alpinistes féminines ayant réussi à l’étranger, mais étaient bien moins célèbres que leurs homologues masculins qui avaient réalisé des ascensions impressionnantes dans les Alpes. Si leur histoire était une diversion agréable dans la vie spartiate des citoyens polonais, leur célébrité temporaire n’améliora pourtant en rien leur qualité de vie.

De 1961 à 1968, le niveau de vie de la majorité des gens n’était guère meilleur que pendant la guerre. En revanche, les hauts responsables du parti et les industriels baignaient dans un luxe ostentatoire. Les voitures de sport, les villas privées et les voyages à l’étranger rendaient furieux les citoyens ordinaires qui devaient lutter pour survivre avec des revenus dérisoires. Le salaire mensuel moyen était de 3500 zlotys (environ 27 euros). Même s’ils avaient pu voyager à l’étranger, leur monnaie n’avait aucune valeur hors de leur pays, les rendant potentiellement esclaves de l’État.

Après la guerre, plus de 3 millions de logements ont été construits, essentiellement dans les zones urbaines. Ces blocs d’immeubles de mauvaise qualité étaient faits de ciment et de plâtre dans le style soviétique que l’on voit partout dans les pays de l’Est. Le travail était bâclé et peu de logements disposaient de toilettes intérieures et de chauffage central. Ces constructions ne ressemblaient en rien aux riches habitations de l’élite du parti.

Puis, en décembre 1970, le gouvernement surestima la force de son pouvoir et de son influence. Il augmenta le prix des denrées alimentaires de 20 %. Juste avant Noël. La populace déclencha des grèves massives et l’armée intervint. Une trêve fut signée, mais elle était fragile. Les citoyens ordinaires n’étaient plus seulement en colère à cause des hausses de prix. Ils abhorraient désormais ce régime et entre autres le niveau ahurissant de sa censure. Non seulement le gouvernement contrôlait l’information, mais il la fabriquait. Les gigantesques rassemblements du parti, où l’on voyait des milliers de participants proclamer leur adhésion, ne trompaient personne. Cette pantomime était une insulte à l’intelligence des citoyens. Pour les Polonais éduqués en particulier, les prêches du parti étaient une offense.

Les longues files d’attente, l’air pollué, les rationnements de denrées alimentaires, les habitations qui se délabraient, les brimades des fonctionnaires, les mauvaises conditions de vie, tout cela usait les gens. Beaucoup sombrèrent dans l’alcool. La dépression était partout. Les rues étaient remplies de morts vivants.