Le Royaume juif de Rouen ressuscité - Jacques-Sylvain Klein - ebook

Le Royaume juif de Rouen ressuscité ebook

Jacques-Sylvain Klein

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Opis

Histoire du plus ancien édifice hébraïque de France, La Maison Sublime, rénovée en 2018.

En 1976, des travaux de pavage dans la cour du Palais de Justice de Rouen mettent à jour les vestiges de deux monuments hébraïques des XIe-XIIe siècles. L’un, aujourd’hui connu comme « la Maison Sublime », aurait abrité une académie rabbinique, l’autre un bain rituel. Deux autres monuments sont découverts dans les années 80, dont l’hôtel particulier du chef de la communauté juive. Ces vestiges, auxquels il faut ajouter une synagogue médiévale détruite à la fin du XIXe siècle, font de Rouen l’un des hauts-lieux de l’archéologie juive en Europe.Ces découvertes sont venues confirmer l’existence d’une communauté médiévale puissante et influente, arrivée en Normandie avec le colonisateur romain et qui a vécu là, mais aussi en Angleterre, jusqu’à l’expulsion des Juifs de France par Philippe le Bel. A partir du XVIe siècle, une communauté se reforme, constituée de « nouveaux chrétiens » chassés d’Espagne et du Portugal, puis de rapatriés d’Alsace-Lorraine et du Maghreb, de persécutés fuyant les dictatures communistes et fascistes. Cette communauté a connu, durant la dernière guerre, le plus terrible des holocaustes. Jacques-Sylvain Klein nous raconte l’histoire foisonnante du judaïsme normand sur près de deux mille ans. Il nous éclaire sur le rôle considérable du « royaume juif de Rouen » au Moyen Âge, sur ses relations avec la chrétienté et avec les grands foyers du judaïsme européen et oriental. Il nous fait découvrir l’exceptionnel rayonnement de l’École de Rouen, dont les maîtres ont nourri les premières éditions imprimées du Talmud. L’auteur nous conte aussi la rude bataille menée, pendant dix ans, par l’association La Maison Sublime de Rouen, dont il est le délégué, pour sauvegarder ce monument historique, le plus ancien édifice hébraïque conservé en France. Une bataille qui se termine, en 2018, avec la restauration de l’édifice et sa réouverture au public.

Partez sur les traces historiques du judaïsme français et découvrez le récit d'une découverte fondamentale pour l'histoire du judaïsme en France.

EXTRAIT

Rouen n’a jamais été identifiée par les historiens comme un foyer de culture juive. Longtemps, la ville est même restée, pour les études juives médiévales, une terra quasi incognita. C’est tout juste si les deux ouvrages de référence, publiés en 1897 par Henri Gross et en 1972 par Bernhard Blumenkranz y consacrent quelques lignes.
Si Rouen est restée si longtemps absente de l’histoire du judaïsme français, cela tient d’abord à l’expulsion des Juifs de France décidée par Philippe le Bel en 1306. Alors que, dans le reste du pays, cette décision fait généralement l’objet d’une application nuancée – selon la vieille pratique des exemptions moyennant finances – puis se trouve partiellement rapportée par ses successeurs, elle s’applique à Rouen d’une manière brutale : la totalité des propriétés possédées par les Juifs, dans la ville et la banlieue, sont, dès l’année suivante, cédées à la municipalité et leurs habitations aussitôt occupées par des résidents chrétiens. 

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jacques-Sylvain Klein est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages. Il a publié en 2006 La Maison Sublime, l’École rabbinique et le royaume juif de Rouen, qualifié par le Nouvel Obs de « Sublime bouquin ». Il a créé en 2010 le Festival Normandie Impressionniste et remporté en 2016 le prix Lévarey-Lévêque pour L’impressionnisme se lève en Normandie 1820-1886. Il est directeur honoraire de l’Assemblée nationale et ancien adjoint au maire de Rouen.

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Couverture

Page de titre

« Il s’agit aussi de décloisonner l’histoire juive de l’histoire générale et de contribuer à réinscrire le judaïsme médiéval dans l’histoire de France1 »

Paul Salmona,

Directeur du Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme

A mon ami Norman, Avec ma reconnaissance et toute mon admiration

1Saint Louis et les juifs, Paul Salmona et Juliette Sibon (dir.), Editions du Patrimoine / Mahj, 2015, p. 11.

La Fondation du Patrimoine et la Maison Sublime

En apportant son concours à la publication de ce livre, la Fondation du Patrimoine poursuit une aventure qui a débuté il y a plus de quarante ans. Raymond Bosquain, conseiller technique de la Fondation, a pris une part déterminante à la découverte, en 1976, de la Maison Sublime, le plus ancien monument juif conservé en France. Dominique Rousselet, déléguée de la Fondation pour la Seine-Maritime, a œuvré, au sein de l’association « La Maison Sublime de Rouen » et avec le soutien d’Edouard Labelle, délégué régional, pour que ce monument historique soit réouvert au public et pour que l’État engage un projet de sauvegarde et de mise en valeur. A ce projet, la Fondation a apporté une contribution directe, en lançant en 2016 une souscription nationale, qui a recueilli des fonds importants, et en abondant la contribution des donateurs. Ainsi, par des voies multiples, la Fondation est restée fidèle, durant toutes ces années, à sa vocation : protéger ce bien précieux qu’est notre patrimoine.

Le Club des Mécènes du Patrimoine de Haute-Normandie, réunissant quatorze entreprises régionales, a également souhaité s’associer à la publication de cet ouvrage.

Pierre Loue

Délégué de la Fondation du Patrimoine pour la Seine-Maritime

Christophe Benard

Président du Club des Mécènes de Haute-Normandie

Préface

Voltaire disait qu’une préface doit être « très courte et un peu salée » pour éviter que les lecteurs ne fassent des « papillotes » des pages qui suivent. Je me contenterai de respecter son premier conseil, le texte de Jacques-Sylvain Klein étant suffisamment savoureux pour que je ne rajoute aucun condiment. Jacques Klein s’est attaché depuis bientôt vingt ans, comme il le rappelle dans ces pages, à sauver du naufrage un monument du judaïsme médiéval à Rouen et devenu dès sa découverte en 1976 sous la cour du Palais de Justice l’objet de luttes violentes impliquant savants et archéologues. Le grand mérite de Jacques Klein que je tiens à souligner ici est sa volonté de reconstruire sur les ruines, au sens propre comme au figuré, du désastre archéologique du Clos aux Juifs. L’intérêt historique du monument étant pour lui plus important que les querelles assassines, il a permis que s’établisse un dialogue autour du devenir du monument. Même s’il n’a jamais caché ses préférences pour les thèses de Norman Golb, il accepte volontiers que je ne partage pas toutes ses interprétations et cela ne l’a pas découragé de me demander de rédiger cette préface. Le combat de Jacques Klein est celui de la diffusion du savoir, c’est-à-dire mettre en toutes les mains les éléments du débat afin que la riche histoire du judaïsme normand soit réévaluée à l’aune de son importance que le temps et les hommes ont effacée dès le moyen âge.

C’est donc autour de la Maison Sublime, dont il nous dit que cette belle appellation poétique est due à François Zimeray, que l’auteur axe un récit qui s’apparente à un véritable roman. Il retrace d’abord avec précision la genèse de la découverte. Il met en scène l’ensemble des protagonistes et analyse les causes des conditions désastreuses dans lesquelles les différents épisodes se sont succédés pendant quarante ans, notamment l’antagonisme entre Norman Golb et Bernhard Blumenkranz dont le résultat fut « pendant plus de trois décennies de pourrir l’atmosphère autour de ce monument ». Les antagonismes ne se bornèrent pas à la sphère scientifique, mais aussi au sein des archéologues impliqués dans les campagnes de fouilles, une haine féroce prévalut, l’un d’eux accusant l’autre d’avoir prévenu sa femme qu’il la trompait, entraînant le suicide de cette dernière.

Trop longtemps les archéologues furent obsédés par le dégagement des maçonneries, pensant que seule l’architecture permettait de comprendre les civilisations. Grâce aux fouilles urbaines lancées à Tours, à Paris, à Saint-Denis dans les années 1980, les techniques modernes ont fait progressivement et lentement leur apparition, privilégiant le contexte archéologique, riche source de connaissance sur la vie quotidienne, l’alimentation, l’activité sociale et professionnelle d’une population sur une longue période de temps.

Jacques-Sylvain Klein étend son récit sur deux mille ans de présence juive jusqu’à nos jours, mais c’est surtout la renommée de l’école talmudique de Rouen qu’il évoque en détaillant les indices qui lui permettent de mettre cette cité au premier plan du judaïsme médiéval. Il nous entraîne dans les périodes les plus obscures de l’histoire, depuis le Bas-Empire jusqu’au début de l’ère carolingienne. Si l’archéologie juive pour cette longue période est pratiquement muette, l’auteur tente de rassembler toutes les données textuelles permettant de remplir un vide qui laisse la place à toutes les hypothèses, des plus solides aux plus fantaisistes. La tentation est toujours grande, en l’absence de texte ou de données tangibles de s’appuyer sur des théories hasardeuses ou de créer des mythes sur les origines de la présence juive en Normandie, et au-delà, dans le royaume de France. Il est temps de les confronter à des recherches archéologiques sérieuses afin de déterminer comment se sont formées, non seulement les implantations juives en zones rurales et urbaines à l’époque romaine ou au haut moyen âge, mais aussi quelles ont été les étapes de la constitution d’un judaïsme médiéval tant sur le plan religieux que social.

Ce livre, en montrant le potentiel d’une histoire si riche, peut être le déclencheur d’une prise de conscience que le Clos aux Juifs est une chance pour la ville et la région et qu’il n’a pas encore livré tous ses secrets. L’enjeu n’est pas seulement l’autre bâtiment en pierres toujours enfoui sous le pavement de la cour du Palais de Justice, appelé bain rituel contre toute vraisemblance, mais ce sont les traces du tissu urbain en lien avec la rue aux Juifs et tout ce qui pourrait éclairer la connaissance de la vie quotidienne du quartier au moyen âge : fosses détritiques, restes alimentaires, organisation de l’habitat. Au-delà des discussions un peu stériles sur la fonctionnalité de la Maison Sublime, des campagnes de fouilles programmées donneraient l’occasion de vérifier si l’origine de la présence juive à Rouen est une conséquence de la politique du roi Eudes, comme le suggère Jacques Le Maho, ou si elle est plus ancienne, comme semble le souhaiter Jacques Klein.

Les découvertes de telles recherches archéologiques seraient de nature à nourrir des salles du Musée des Antiquités de Rouen et enrichiraient le potentiel touristique de la cité. L’inertie ou la mauvaise volonté de la ville, que j’ai pu mesurer lors de l’opération avortée de l’école Pouchet, montre qu’elle n’a pas pris encore la mesure de l’intérêt du public pour l’archéologie. La municipalité, qui ne possède pas de service archéologique propre, en dépit de la richesse du sous-sol, trouvera dans les pages que Jacques-Sylvain Klein consacre à cette partie de l’histoire de la ville, longtemps mésestimée, un encouragement à renouveler les moyens de nourrir l’attraction touristique en construisant, autour de la Maison Sublime, un projet culturel digne de son passé.

Max Polonovski

Conservateur général honoraire du Patrimoine

Prologue

Il y a vingt ans de cela, feuilletant le journal Le Monde2, je tombe sur une pleine page mystérieusement intitulée : « Le monde selon Golb : Rouen et Jérusalem ». Quel rapport peut-il bien y avoir entre ces deux villes, que cinq mille kilomètres séparent et que rien, a priori, ne rapproche ? Natif de la capitale normande et très attaché à une commune dont je suis alors adjoint au maire, je n’en vois aucun. C’est donc tout ébahi que je prends connaissance de l’article que le journaliste Nicolas Weill consacre aux travaux d’un historien américain, le professeur Norman Golb, de l’université de Chicago. Exploitant des manuscrits hébreux provenant de la guenizah du Caire3, ce paléographe de réputation internationale4 a fait resurgir de l’oubli une très importante communauté juive vivant à Rouen au Moyen Âge. Ayant quitté ma ville natale à l’âge de dix-sept ans, d’abord pour des études de sciences politiques à Paris, puis pour une carrière administrative à l’Assemblée nationale, je n’ai pas davantage entendu parler de la découverte archéologique qui, quatre mois plus tard, est venu apporter de l’eau au moulin du professeur, au-delà même de ses espérances.

C’est alors que je me souviens avoir reçu, quelque temps auparavant, une lettre d’un professeur américain, m’alertant sur l’importance d’un édifice hébraïque découvert à Rouen en 1976, sous la cour du Palais de justice, et qui s’avère être, selon lui, le plus ancien monument juif conservé en France. Mais, je suis alors en charge des finances de la ville, qui se trouve au bord de la faillite, après trois années de gestion calamiteuse, et je suis complètement absorbé par le redressement des comptes municipaux. De plus, je ne me sens pas concerné par cette histoire de patrimoine, qui relève des attributions de mon collègue Jean-Robert Ragache, adjoint à la Culture. Aussi, je laisse de côté le courrier, différant sans cesse le moment d’y répondre. Et voilà que l’article du Monde vient asticoter ma coupable négligence. Même si j’ai quelques excuses à faire valoir, j’ai bien conscience d’avoir manqué de rigueur et, tout simplement, de politesse.

Histoire de me rattraper, je m’empresse d’acheter l’ouvrage publié en 1985 par Norman Golb, aux Presses Universitaires de Rouen, après celui qu’il a publié à Tel-Aviv, en hébreu, neuf ans plus tôt. Je tombe sur un énorme pavé de près de cinq cents pages, bourré de notes et de citations en latin et en hébreu, dont je mets des mois à prendre connaissance, tant mes activités municipales et surtout professionnelles m’absorbent – je suis alors conseiller économique de Laurent Fabius, président de l’Assemblée nationale – et tant la complexité du livre se heurte à la pauvreté de mon bagage intellectuel. Etant né dans l’immédiat après-guerre, mes parents ont jugé prudent, pour me protéger d’un antisémitisme récurrent, de m’élever hors de la religion juive. Ni circoncision, ni bar-mitsvah ! D’où ma totale ignorance de la culture juive.

Quelques années plus tard, dégagé de tout mandat local, je prends le temps de relire l’ouvrage du professeur Golb. Je suis tellement subjugué par cette deuxième lecture que j’entreprends d’en faire un résumé, à l’intention de quelques amis. Je suis, en effet, convaincu que le volume de l’ouvrage autant que son aridité ont dû en limiter le lectorat, en dehors peut-être des sphères universitaires. C’est ainsi qu’en juin 2004, à l’occasion d’une visite à Laurent Fabius, je lui remets ce résumé, pensant qu’il pourrait être intéressé en tant qu’élu de la région. Quelle n’est pas ma surprise en voyant sa réaction ! Il m’apprend que, quelques semaines plus tôt, donnant des cours à l’université de Chicago, il a déjeuné à côté du professeur Golb et que celui-ci, apprenant ses attaches rouennaises, s’est étonné qu’il ignorât l’existence du monument hébraïque et l’ancienneté de la présence juive à Rouen. Sachant que mon ami Laurent déteste être pris en défaut, surtout quand l’événement concerne son territoire, je lui suggère d’écrire au professeur Golb et de lui proposer l’édition d’une plaquette qui vulgariserait ses travaux.

La lettre que je lui prépare et à laquelle Norman Golb répond presque sur-le-champ est le point de départ d’une merveilleuse aventure, qui se poursuit encore aujourd’hui. Elle me permet d’abord de faire la connaissance de ce grand chercheur, quand il vient, quelques mois plus tard, d’abord à Paris pour rencontrer Laurent Fabius, puis à Rouen pour participer à un déjeuner que j’organise avec Pierre Albertini, le maire de la ville, et François Zimeray, le président de l’agglomération. Puis, avec son concours, je m’attelle à la rédaction d’un ouvrage, La Maison Sublime, l’école rabbinique et le royaume juif de Rouen, destiné à populariser ses recherches et à faire connaître le joyau archéologique aujourd’hui connu comme la Maison Sublime. Ces deux années d’une intense collaboration me permettent de découvrir l’érudition exceptionnelle de ce spécialiste du judaïsme antique et médiéval – surtout connu pour ses travaux sur les manuscrits de la mer Morte5, qui ont contribué à ruiner la thèse essénienne –, mais surtout l’homme qui se cache derrière une façade un peu hautaine, pouvant le faire passer pour méprisant. Ce qui m’amène à me lier d’amitié avec lui, puis avec son épouse Ruth et avec son fils Raphael, qui sont de tous ses combats universitaires. Ces deux années de labeur enthousiasmant m’amènent à approfondir mes connaissances de la culture hébraïque et à renouer peu à peu avec mes racines juives.

Ce lent cheminement, où le travail intellectuel aura servi d’amorce à une quête spirituelle, me conduit à m’engager avec détermination dans la sauvegarde et la mise en valeur de la Maison Sublime. Tant cet édifice m’apparaît révélateur, à la fois de la place considérable occupée par les communautés juives dans la France médiévale et de la place dérisoire que les historiens accordent à cette présence. Pour ne prendre qu’un exemple, l’exposition, au demeurant remarquable, consacrée en 2005 par le musée du Louvre à La France romane au temps des premiers Capétiens (987-1152) ne contenait pas le moindre manuscrit ni le moindre mobilier illustrant la très riche culture juive de l’époque. Comme si Rashi de Troyes (1040-1105), le « prince des commentateurs » de la Bible, n’existait pas ! Pas étonnant, après cela, que le silence des médias fasse écho à celui des historiens et que la pourtant sérieuse encyclopédie Wikipedia puisse écrire que « La société médiévale se définit et se confond avec l’Église et la chrétienté »6.

2Le Monde, 10 juillet 1998.

3 Une guenizah est un dépôt de manuscrits hors d’usage, mais qu’on ne détruit pas parce qu’ils contiennent le nom de Dieu ; on parle familièrement de « poubelle sacrée ». La guenizah du Caire, située dans l’ancienne synagogue Ben Ezra du Vieux Caire (Fostat) renfermait environ 200 000 manuscrits hébreux, arabes ou araméens, écrits entre 870 et 1880. Ils sont aujourd’hui dispersés entre les bibliothèques de Cambridge (environ 140 000), Oxford, Londres, Paris, New York et Saint-Pétersbourg.

4 Voir sa biographie sue le site de l’Oriental Institute de Chicago. Pour son 80e anniversaire, ses collègues de l’Université lui ont offert des Mélanges, honneur réservé à un nombre très restreint de chercheurs.

5 N. Golb, Qui a écrit les manuscrits de la mer Morte ? A la recherche du secret de Qumran, Plon, 1998.

6 Article Histoire de la France médiévale / La France chrétienne.

Chapitre 1 La révélation d’un judaïsme normand médiéval

Rouen n’a jamais été identifiée par les historiens comme un foyer de culture juive. Longtemps, la ville est même restée, pour les études juives médiévales, une terra quasi incognita. C’est tout juste si les deux ouvrages de référence, publiés en 1897 par Henri Gross7 et en 1972 par Bernhard Blumenkranz8 y consacrent quelques lignes.

Si Rouen est restée si longtemps absente de l’histoire du judaïsme français, cela tient d’abord à l’expulsion des Juifs de France décidée par Philippe le Bel en 1306. Alors que, dans le reste du pays, cette décision fait généralement l’objet d’une application nuancée – selon la vieille pratique des exemptions moyennant finances – puis se trouve partiellement rapportée par ses successeurs, elle s’applique à Rouen d’une manière brutale : la totalité des propriétés possédées par les Juifs, dans la ville et la banlieue, sont, dès l’année suivante, cédées à la municipalité et leurs habitations aussitôt occupées par des résidents chrétiens. Quant au « clos aux Juifs », où a été découverte la Maison Sublime et qui était la place centrale du quartier juif, il est resté longtemps inoccupé, jusqu’à ce qu’on y transfère en 1429 le marché aux herbes et aux volailles, qui se tenait jusque là sur le parvis de la cathédrale, puis qu’on commence à construire, à la toute fin du XVe siècle, le palais du Parlement de Normandie, devenu aujourd’hui Palais de justice.

Mais, l’oubli où est tombé le judaïsme rouennais médiéval tient aussi à une autre cause, plus décisive, découlant indirectement de l’expulsion de 1306. En travaillant sur les manuscrits de la guenizah du Caire, Norman Golb s’est aperçu que, dans de nombreuses copies, le nom hébreu de Rouen (RDWM) a, au fil du temps, subi des erreurs de transcription, aboutissant à attribuer à Dreux (DRWS), à Rodez (RDWS) ou à Troyes (DRWYS) des événements qui, en réalité, se sont déroulés à Rouen9. Ce qui a eu pour effet de réduire à la portion congrue la place occupée par le judaïsme rouennais dans l’histoire médiévale.

Après dix années de recherches, consacrées à corriger ces erreurs scripturales, à étudier d’un œil neuf toute la documentation disponible – plus de 150 manuscrits, en hébreu et en latin, dispersés entre Londres, Oxford, Cambridge, Paris, Amsterdam, New York, Jérusalem, Budapest, le Vatican… – et à en tirer une histoire d’une prodigieuse richesse, Norman Golb publie, en avril 1976, un premier ouvrage sur le sujet.

Un coup de tonnerre dans l’historiographie médiévale…

L’ouvrage en hébreu, intitulé Histoire et culture des Juifs de Rouen au Moyen Âge10, que Norman Golb publie à Tel-Aviv au printemps 1976 constitue un véritable pavé dans la mare.

On pourrait s’étonner qu’un tel ouvrage, écrit par un historien américain, soit publié en Israël, et non en France ou aux États-Unis. Pour comprendre cette bizarrerie, il faut se rappeler l’imperium alors exercé par Bernhard Blumenkranz sur les études juives françaises : maître de recherche au CNRS, professeur à l’Ecole pratique des hautes études, créateur de la Nouvelle Gallia judaica et de la collection Franco-Judaïca, il ne peut supporter que quelqu’un vienne marcher sur ses plates-bandes et encore moins lui damer le pion. Bernhard Blumenkranz n’a-t-il pas publié, quatre ans plus tôt, une Histoire des juifs en France, devenu l’ouvrage de référence ? Or, il se trouve que son livre n’accorde qu’une place dérisoire au judaïsme rouennais médiéval, n’évoquant que les persécutions de 1007 et de 1096 et avouant, à propos d’un possible « roi juif » à Rouen : « nous ne saurions dire ce qu’a été en vérité ce personnage ». Il ne peut être question pour ce professeur, à juste titre admiré par ses élèves11, d’accepter la publication d’un ouvrage qui vienne battre en brêche son autorité en révélant un trou dans son enseignement. Aux dires de Norman Golb, c’est l’opposition résolue de Bernhard Blumenkranz à la publication de son livre en France qui l’aurait amené à se tourner vers un éditeur israélien.

Aussitôt le livre publié, Norman Golb en envoie deux exemplaires à Rouen, l’un destiné au rabbin de la communauté, Elie Martiano, l’autre à la bibliothèque municipale.

Parmi les nombreuses révélations du livre, on peut lire que, de part et d’autre de la rue aux Juifs, s’élevaient autrefois la synagogue, au sud de la rue, et l’école rabbinique, au nord12. Affirmation qui ne va pas tarder à recevoir un spectaculaire début de confirmation.

… suivi d’un coup de tonnerre archéologique

Quatre mois plus tard, la ville de Rouen entreprend des travaux dans la cour du Palais de justice. Il s’agit de remplacer le bitume par un pavage et de réouvrir le passage piéton entre la rue Saint-Lô et la rue aux Juifs. La ville fait donc appel à l’entreprise Lanfry, spécialisée dans la restauration des monuments historiques13. Depuis deux siècles, cette entreprise veille avec un soin jaloux à la sauvegarde du patrimoine rouennais : c’est notamment grâce à Georges Lanfry et à ses équipes qu’en avril 1944 la cathédrale, gravement endommagée par les bombardements alliés et par un début d’incendie, ne s’est pas effondrée14.

C’est ainsi que, le 11 août 1976, Serge Brard, patron d’une entreprise de terrassement travaillant en sous-traitance pour l’entreprise Lanfry, devine, du haut de sa pelleteuse, des marques au sol qui lui font deviner l’existence de murs. Ce que lui confirme bientôt l’apparition d’une ouverture. « Avec le chef de chantier, Raymond Bosquain, on a commencé à jeter un œil avec une pile électrique », se souvient Serge Brard15.

La chance a voulu que Raymond Bosquain16, « meilleur ouvrier de France », ait travaillé comme tailleur de pierre sur d’autres chantiers de la région, mais aussi au monastère d’Abou Gosh, près de Jérusalem, et qu’il y ait acquis une double connaissance, de l’architecture romane et de la culture juive. Il identifie aussitôt le bâtiment comme une cave voûtée de style roman. On apprendra plus tard, grâce à deux graffiti hébraïques décryptés par le rabbin Martiano, que cette « cave » a appartenu, au Moyen Âge, à la communauté juive.

Alerté, l’architecte en chef des monuments historiques, Georges Duval17, demande à Raymond Bosquain et à Serge Brard d’effectuer des sondages systématiques dans la cour, à intervalles réguliers de cinq mètres. Deux jours plus tard, le vendredi 13 août à 17 heures, une pierre de 30 à 40 kg est mise au jour dans l’angle nord-est de la cour : « C’était le haut d’une colonnade qui d’ailleurs manque toujours au monument » se souvient Serge Brard.

Suite à une première intervention du professeur Henri Dubois et de l’architecte Jean Gosselin, appelés à « dater et interpréter correctement ces structures »18, le conservateur régional des Bâtiments de France, François Bourguignon, demande à Michel Mangard, directeur des Antiquités historiques de Haute-Normandie, d’entreprendre une fouille de sauvetage.

Commencée le 23 août, la fouille est conduite par Dominique Bertin, docteure en archéologie et agent technique de la circonscription19, assistée de fouilleurs bénévoles20. Elle permet de dégager entièrement le mur nord, dont l’épaisseur (1,60 m en fondation, 1,30 m en élévation) annonce un bâtiment de belle hauteur, puis deux autres murs. Seul le mur oriental reste hors de portée, encastré qu’il est sous l’escalier monumental de la Cour d’appel. Dans l’escalier à vis, situé à l’angle nord-ouest du bâtiment, le rabbin Martiano découvre un graffiti en hébreu, où il croit déchiffrer le nom de Jérusalem (Yerushalayim)21. Selon lui, la graphie du mot comporte même deux fois la lettre yod ; or, dans toute la Bible, une telle occurrence ne se rencontre qu’une seule fois. Il s’agit d’une singularité (un hapax) à laquelle les exégètes attachent une particulière importance !

Le dégagement de ce second édifice suscite aussitôt l’engouement des archéologues22 et des spécialistes des études juives, mais aussi de la presse23. Le dimanche 29 août au matin, Michel de Boüard, membre de l’Institut, directeur du centre de recherches archéologiques du CNRS et directeur des Antiquités historiques de Basse-Normandie, vient visiter le chantier. Après plus d’une heure d’examen, celui que le journaliste Jean Vavasseur qualifie d’ « animateur n° 1 du mouvement en faveur de la recherche archéologique médiévale en France » commence par confirmer la datation probable du monument, qu’il situe, au vu des colonnes flanquant les murs nord et sud, à la fin du XIe siècle : « des pilastres cantonnés de colonnes se retrouvent encore au XIIe siècle, déclare-t-il, mais dont la décoration des bases de ces colonnes est antérieure, peut-être à la charnière du pré-roman et du roman ». Écartant l’hypothèse d’une église, il évoque celle d’une synagogue. Pour que cette hypothèse prenne consistance, il suggère de prendre contact avec les deux spécialistes du judaïsme médiéval que sont Bernhard Blumenkranz et Gérard Nahon, ajoutant que : « S’il s’agissait des vestiges d’une synagogue médiévale, ce serait alors une découverte sensationnelle »24.

Deux jours plus tard, le professeur Louis Grodecki, spécialiste de l’art médiéval25, se rend à Rouen, à la demande de François Bourguignon. Il confirme la datation proposée par Michel de Boüard, en indiquant une fourchette comprise entre 1075 et 1115, « en raison des analogies avec la crypte de la cathédrale de Rouen et de l’église Saint-Paul »26. Il n’écarte pas, a priori, l’hypothèse d’une synagogue avancée par Georges Duval, mais considère qu’« une telle hypothèse demanderait à être solidement étayée par l’archéologie et l’histoire ». « De toute manière, conclut-il, la découverte est très importante ; la qualité des vestiges qui subsistent impose leur conservation en sous-sol de la cour du Palais de justice, en tant qu’un des plus importants et des plus caractéristiques vestiges romans de la ville de Rouen ».

De son côté, le rabbin de Rouen Elie Martiano, qui participe aux fouilles, fait le rapprochement avec le livre que Norman Golb lui a adressé. Il en informe Georges Duval qui, le 7 septembre, envoie un télégramme à Chicago pour avertir de la découverte le professeur. François Bourguignon précise qu’on a trouvé dans la cour du Palais, « anciennement clos aux juifs », des vestiges romans du XIe siècle et des inscriptions hébraïques, que l’hypothèse avancée est celle d’une synagogue et que des fouilles sont en cours. Le lendemain, autre télégramme, envoyé cette fois par Paul Rollin, président de l’Université de Rouen, à l’Institut d’études orientales de Chicago : l’Université de Rouen souhaite rencontrer le professeur Golb les 20 et 21 septembre au sujet de l’excavation projetée dans le clos aux juifs. Mais ces télégrammes restent sans réponse, pour la bonne raison que le professeur Golb se trouve alors… à Paris, où il poursuit ses recherches en bibliothèque.

C’est en lisant le journal Paris-Normandie que Norman Golb apprend la nouvelle et décide de se rendre à Rouen. Le mercredi 15 septembre, une grande réunion se tient au Palais de justice, dans la fameuse salle des Pas perdus, dite aussi des Procureurs, où Pierre Corneille officiait en qualité d’avocat du roi, et qui a servi de décor à Eugène Delacroix pour L’Amende honorable27. Devant un trentaine de privilégiés28, le professeur Golb commente ses découvertes dans les archives du Caire, de Londres et de Cambridge et révèle à un auditoire stupéfait29 que « Rouen fut un haut-lieu de la culture juive aux XIIe et XIIIe siècles », titre de l’article publié dans Paris-Normandie le 17 septembre par Jean Vavasseur. Il indique que la communauté juive était établie « dans le quartier actuellement occupé par le Palais de Justice et les rues avoisinantes, non pas en ghetto, qui est une invention italienne du XVIe siècle, mais rassemblée pour des raisons culturelles », qu’elle connut, « au moins à partir du XIe siècle et presque jusqu’au XIVe siècle, une grande prospérité » et surtout qu’elle « vit se développer un centre culturel de toute première importance, au rayonnement européen, grâce à une pléiade de rabbins savants dont les études et l’enseignement de caractère cosmopolite et œcuménique – puisqu’en contact avec les lettrés chrétiens – ont largement contribué à la culture générale en Normandie à l’époque médiévale ».

Le lendemain, une visite du chantier est organisée par les archéologues. Norman Golb est accueilli par leur patron, Michel Mangard, et par la responsable de la fouille, Dominique Bertin. A l’issue d’une journée passée « casque en tête et les pieds dans la boue du chantier », il déclare : « Il est raisonnable de penser que nous nous trouvons en présence des vestiges de la Haute Académie juive du moyen-âge, dont le rayonnement fut considérable jusqu’au décret d’expulsion de 1307 »30. Jean Vavasseur précise que Norman Golb appuie son propos sur un document du XVe siècle, connu de l’archiviste Charles de Beaurepaire31, évoquant, au milieu du clos-aux-Juifs, « une maison ayant servi d’école aux Juifs ». Le journaliste rappelle aussi que les historiens rouennais des XIXe et XXe siècles s’accordent à identifier une synagogue au sud de la rue aux Juifs, à l’angle de la rue Massacre. Le 17 septembre, François Bourguignon rend compte à Françoise Giroud, secrétaire d’État à la Culture, de la visite du professeur Golb, présenté comme un spécialiste des civilisations hébraïques et judéo-arabes.

A ce moment, l’hypothèse d’une académie talmudique (yeshivah), avancée par Norman Golb, ne contredit en rien les observations faites la veille par Gérard Nahon, chargé de recherches au CNRS, venu le 14 septembre visiter le chantier à la demande de Georges Duval et de François Bourguignon32. S’appuyant sur un article qu’il a publié l’année précédente dans Archéologie médiévale33, Gérard Nahon confie à Jean Vavasseur que « si ce bâtiment se révélait par la suite être une synagogue, ce serait la seule existant en Europe présentant un tel aspect extérieur. En effet, les synagogues médiévales connues sont toujours des bâtiments à l’aspect extérieur fort sobre, l’ornementation étant réservée à l’intérieur »34. Or, à Rouen, c’est l’inverse : le décor extérieur est très riche, et l’intérieur d’une totale sobriété.

De même, note Jean Vavasseur dans son article, les deux chercheurs s’accordent sur un autre point : « M. Nahon, en accord sur ce point avec M. Golb, explique que les règlements aux XIe et XIIe siècles limitaient (déjà) la hauteur des immeubles. Aussi, pour compenser, les Juifs construisaient-ils leurs synagogues et leurs écoles (?) avec un premier niveau demi-enterré : disposition qui se retrouve dans le bâtiment découvert au Palais, avec une différence d’un mètre et demi entre les niveaux extérieur et intérieur d’origine, comme il se présentait également à l’ancienne synagogue de la rue Massacre, au XIXe siècle ».

François Bourguignon demande alors à Norman Golb un rapport sur « la signification et une interprétation dans une perspective historique du bâtiment roman récemment découvert », de manière à étayer sa demande de crédits pour engager des fouilles sur l’ensemble de la cour du Palais de justice, comme Michel de Boüard l’a préconisé. Un mois plus tard, le rapport est prêt (il a fallu le traduire de l’anglais) et le conservateur régional peut écrire, le 26 octobre, à Françoise Giroud : « L’importance de ce rapport dont l’auteur a assuré lui-même une certaine diffusion me conduit à insister pour obtenir l’autorisation d’entreprendre une fouille complète et les crédits nécessaires à une présentation de cet édifice unique en son genre ».

Un large écho médiatique

L’intérêt porté à cette découverte archéologique exceptionnelle ne se cantonne pas à la presse régionale35, ni même nationale36. Le quotidien israélien Ma’ariv publie le 22 septembre un article en hébreu qui reprend la thèse de Norman Golb. Le même jour, l’International Herald Tribune publie sous la plume de sa correspondante à Paris, Betty Freudenheim, un reportage intitulé Digging Up Rouen’s Jewish History (Creuser l’histoire juive de Rouen).

La journaliste explique d’abord comment le professeur Golb en est venu à s’intéresser au monument qui vient d’être découvert : après avoir étudié quelque 150 manuscrits conservés dans des bibliothèques à travers le monde, il est arrivé à la conclusion que Rouen était en France, au Moyen Âge, le principal centre d’études juives, éclipsant même Paris ; or, s’est-il étonné, il n’en est plus fait mention à partir du XVIe siècle, précisément au moment où on construisait le Palais de justice. « J’en ai déduit, explique-t-il, qu’il a alors été arasé pour laisser place au nouvel édifice ».

Betty Freudenheim établit un rapprochement entre les premiers résulats de la fouille et les travaux du professeur Golb : ainsi les traces de charbon de bois repérées sur le monument sont-elles à mettre en rapport avec un incendie qui s’est produit à Rouen au XIIe siècle et qui est parti de la rue aux Juifs ; de même les deux lions à une seule tête, représentés sur une base de colonne, sont-ils à mettre en rapport avec un manuscrit qu’il a trouvé à la BNF. La journaliste évoque, par ailleurs, des discussions en cours concernant un possible démontage du grand escalier de la Cour d’appel, afin de dégager le mur oriental.

Betty Freudenheim termine son article par une analyse des méthodes du professeur Golb, dont la chance et l’intuition ne sont pas absentes. Elle en veut pour preuve le Grand Mahzor d’Amsterdam, un ouvrage liturgique du XIIIe siècle, qu’on croyait d’origine allemande et que Norman Golb a pu réattribuer à un maître rouennais, Cresbia le Ponctuateur, grâce à un manuscrit signé de son nom et trouvé au British Museum.

Débuts d’une longue controverse

Le 28 septembre, Bernhard Blumenkranz, grand patron des études juives en France, vient à son tour visiter le chantier. A la suite de quoi, il fait un exposé37, où il commence, en abondant dans le sens de Louis Grodecki, par dater le monument de la fin du XIe siècle-début XIIe, car, indique-t-il, « à partir de cette date, les meurtrières [sur le mur nord] se justifient », allusion au pogrom de 1096 qui a accompagné la 1re croisade.

Puis, le directeur des Archives juives poursuit, sur un ton qui surprend par sa véhémence : « Le Professeur Golb se fout dedans, c’était pour justifier un parallélisme avec son livre, qu’il a parlé d’école. La synagogue sert à tout sur le plan communautaire, elle sert même de maison d’accueil pour les pauvres en cas de besoin. L’école se place à la synagogue, parce que tout moment réservé à l’étude se place dans le cadre de la liturgie communautaire, donc la synagogue. « Scola » ce n’est pas la synagogue ou l’école, c’est tout simplement la Communauté ; synagogue veut dire communauté dans son idéologie première. Golb va trop loin, rien ne nous autorise pour le moment à y voir une école ».

Bernhard Blumenkranz avance alors une autre hypothèse : « Je ne peux exclure la possibilité d’une synagogue » et fournit un certain nombre d’arguments en ce sens, notamment l’orientation ouest-est du bâtiment et la construction semi-enterrée de la salle basse. Exprimant le souhait que le mur oriental soit prochainement dégagé, il formule un vœu : « Si vous trouvez à l’Est une absidiole ou l’armoire ou même un creux quelconque permettant de loger l’armoire des rouleaux de la thora, ce serait une bénédiction qui permettrait d’être affirmatif ».

Un mois plus tard, le 29 novembre, Gérard Nahon présente une communication devant la Société des Études juives38. Il déclare que, lors de sa visite du monument le 14 septembre, « j’ai cru devoir indiquer les raisons pour lesquelles il était permis de le considérer comme une synagogue ». Propos qui s’avère en totale contradiction avec ses déclarations publiques rapportées par la presse (voir ci-dessus), mais en cohérence avec une note interne au CNRS39 qu’il a rédigée le 19 septembre et où il relève « des analogies avec des caractères de l’architecture synagogale du Moyen Âge », en évoquant trois arguments à l’appui de cette hypothèse : le rapport 2 sur 3 entre la largeur et la longueur du bâtiment, la situation souterraine de la salle basse et la décoration géométrique de la plupart des bases de colonnes (pas toutes, prend-il soin de préciser).

Qu’a-t-il bien pu se passer entre le 14 et le 19 septembre, qui expliquerait ce revirement, cette contradiction manifeste entre des déclarations publiques et une note interne au CNRS ? Dans sa communication du 29 novembre, Gérard Nahon apporte lui-même la réponse : « Le soir même, après mon départ de Rouen, M. N. Golb, en présence des vestiges, formulait une hypothèse qu’il devait communiquer à un correspondant de l’International Herald Tribune […]. Pour M. N. Golb, nous serions en présence d’une école juive dont l’importance s’expliquerait par l’intense vie intellectuelle de la communauté juive médiévale de Rouen, vie intellectuelle que met en valeur son livre cité plus haut »40.

Toute la polémique qui, pendant des années, va polluer le débat archéologique est contenue dans ces deux phrases. Gérard Nahon se pose en disciple de Bernhard Blumenkranz, lequel n’admet pas l’existence, dans la communauté juive de Rouen, de cette « intense vie intellectuelle ».

Une semaine plus tard, le 6 décembre, Bernhard Blumenkranz monte au créneau. Il présente, devant l’Académie des inscriptions et belles-lettres, une communication dont le titre, Un ensemble synagogal à Rouen : 1096-111641, affiche d’emblée la couleur, en attaquant de front les thèses de Norman Golb. Il commence par consacrer de longs développements à l’histoire des Juifs de Rouen (communauté pourtant largement absente de son livre de 1972), puis, en s’appuyant sur divers arguments tirés de l’architecture médiévale, de l’exégèse biblique et des prescriptions rabbiniques, il se prononce, s’agissant du bâtiment principal, pour une « synagogue fortifiée », construite vers 1100 pour protéger les Juifs rouennais contre le renouvellement des exactions commises en 1096, au départ de la 1re croisade. Il pronostique, de manière peut-être hasardeuse, que le dégagement du mur oriental, encastré sous l’escalier de la Cour d’appel, viendra confirmer sa thèse.

Thèse qu’il complète en avançant, avec de solides arguments à l’appui, que l’autre bâtiment découvert est un bain rituel (mikvé). Or, dit-il, « l’importance du bain rituel dans la vie religieuse juive est telle que des rabbins n’ont pas hésité à affirmer qu’il valait mieux renoncer à une synagogue qu’à un bain rituel ». D’où sa conclusion que les deux bâtiments forment un « ensemble synagogal ».

En défendant cette thèse, Bernhard Blumenkranz entend aussi – peut-être, surtout ! – s’opposer à son confrère américain. A aucun moment, dans sa communication à l’Académie, il ne mentionne les travaux de Norman Golb, notamment dans la partie historique de son exposé. Il fait même mine de les ignorer quand il précise, dans une note de bas de page : « Nous avons, très aisément, réuni notre documentation en puisant dans les fichiers de notre R.C.P. 299, “Nouvelle Gallia Judaica”, formation de recherche du CNRS que nous dirigeons »42.

Or, Bernhard Blumenkranz connait parfaitement les travaux de son confrère, comme le prouve la fin de la note susvisée : « Le livre de Norman Golb n’est pas à proprement parler une histoire des Juifs de Rouen, ou pas seulement ; c’est également ou avant tout un livre à thèse : toute la science juive du territoire compris dans les limites actuelles de la France (et bien au-delà !) se serait donné rendez-vous à Rouen ». Sur le même ton persifleur, il écrit un peu plus loin que : « grâce à des constructions extrêmement téméraires, on a voulu affirmer une forte concentration de savants remarquables à Rouen »43.

Malheureusement pour Bernhard Blumenkranz, la fouille entreprise au printemps 1977 ne va pas apporter la confirmation qu’il attendait. Elle ne fait apparaître aucun renflement sur le mur oriental, qui s’avère rectiligne à l’intérieur et vierge de toute décoration à l’extérieur. Tout au plus, révèle-t-elle, dans la salle basse, à 60 cm du sol, un certain nombre de trous, rigoureusement alignés, dans lesquels des pièces de fer ont pu être fichées pour soutenir des étagères.

Cette absence de niche aurait dû, en principe, porter un coup fatal à la thèse de la synagogue. « En fait, écrira quelques années plus tard Michel de Boüard, lorsque ledit mur, après démontage de l’escalier monumental qui le recouvrait, apparut parfaitement plat, les partisans de l’“hypothèse synagogue” ne se tinrent pas battus. Qui plus est, la controverse se fit de plus en plus passionnée, prenant parfois l’allure d’attaques personnelles dont les observateurs impartiaux furent souvent choqués »44.

Ce que Bernhard Blumenkranz ne peut admettre, c’est qu’un rival pénètre sa chasse gardée et piétine ses plate-bandes. D’autant que son jeune confrère (quinze ans les séparent) multiplie les déclarations, les conférences et les écrits à l’appui de sa thèse45. Il publie notamment, en réponse à la communication de Gérard Nahon, une étude intitulée Localisation de l’ancienne académie juive de Rouen et de la synagogue monumentale46, où il développe toute une série d’arguments montrant que la première se situait au nord de la rue aux Juifs, dans la cour du Palais de justice, et la seconde au sud, à l’angle de la rue Massacre.

Mépris des règles de l’art

Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à reconnaître que les fouilles réalisées en 1976-77 n’ont pas été menées dans des conditions satisfaisantes47. Karim Gernigon, actuel directeur du service régional de l’Archéologie, relève ainsi que : « La notion d’archéologie préventive n’existait pas (on parlait d’archéologie de sauvetage) » et que « les méthodes de fouille en contexte urbain n’existaient pas »48. Précisons que le service des Antiquités historiques ne compte alors, pour toute la Haute-Normandie, qu’un seul emploi à temps plein, occupé par Dominique Bertin, et que tous les autres fouilleurs sont des vacataires ou des bénévoles. Selon Raymond Bosquain, les ouvriers de l’entreprise Lanfry auraient même été remplacés, lors du dégagement du mur est, par des enfants de 10-12 ans49.

Michel de Boüard exprimera son vif regret que les fouilleurs aient dégagé les murs sur toute leur longueur. Or, « l’étude, et en particulier la datation d’une construction ne peuvent être faites qu’en examinant la position de celle-ci dans la stratification du sol où elle a été implantée. Il eût donc fallu laisser en place, au moins par endroits, le sol adhérent aux murs. Lorsque la Direction régionale des Antiquités historiques, de qui relèvent les fouilles archéologiques, fut saisie, quelques jours plus tard, les fouilleurs qu’elle désigna pour intervenir sur le terrain se trouvèrent donc, d’entrée de jeu, partiellement handicapés par une erreur qui ne leur était pas imputable ; ils surent d’ailleurs, avec beaucoup d’expérience et de sagacité, en réduire au minimum les effets fâcheux »50.

Conservateur en chef du Patrimoine et chargé de mission pour la protection du Patrimoine juif au ministère de la Culture, Max Polonovski se montre encore plus critique. Dans une note interne à son ministère, il écrit que : « Tout, dans cette affaire, a été conduit à l’envers et les difficultés administratives se sont ajoutées aux conflits de personnes »51.

Cet amateurisme aura de graves conséquences, en faisant disparaître des renseignements qui auraient été précieux pour préciser la destination du monument et, plus largement, pour appréhender la vie quotidienne des Juifs de Rouen au Moyen Âge52. D’autant que le mobilier découvert lors des fouilles n’a pas bénéficié de plus d’égards. Ainsi la clé du coffre contenant des objets a-t-elle été disparu, comme Stéphane Rioland s’en est aperçu en 2006 lors de la préparation d’une exposition à l’Hôtel de Bourgtheroulde. Retrouver cette clé permettrait, peut-être, de répondre à la question de Raymond Bosquain : « Où se trouvent les mobiliers découverts lors des fouilles, par exemple, remise par moi-même, une bague avec pierre rouge (rubis ou grenat) ? »53.

Monument historique

Le hasard – toujours lui ! – a voulu que le maire de Rouen, Jean Lecanuet, exerce, au moment de la découverte, les fonctions de garde des Sceaux, ministre de la Justice dans le gouvernement de Jacques Chirac, avec le rang de ministre d’État. Or, les vestiges découverts à Rouen se trouvent sur une propriété dépendant de son ministère. A l’époque, Jean Lecanuet est également président du Centre démocrate, un parti charnière de la majorité (c’est lui qui, en se présentant à l’élection présidentielle de 1965, a contribué à mettre le général de Gaulle en ballotage), et président du Conseil général de la Seine-Maritime. A l’intérêt qu’il porte au monument en tant que maire de Rouen – fonction qu’il exercera pendant un quart de siècle, de 1968 jusqu’à sa mort en 1993 – s’ajoute une passion pour les questions de patrimoine : il est le premier maire de France à avoir classé une rue, la rue du Gros-Horloge, en voie piétonne et il conduit un important programme de restauration des monuments historiques et de réhabilitation des quartiers anciens. A quoi, il faut ajouter des convictions ouvertement philosémites, que ce catholique fervent exprime depuis toujours. Il a participé dans la Résistance à des réseaux clandestins de sauvetage de Juifs pourchassés, ce qui lui a valu d’être reconnu en 1975 par le comité Yad Vashem « Juste parmi les nations ». Il a toujours soutenu l’État d’Israël, organisant notamment à Rouen, en 1967, une manifestation (à laquelle j’ai participé) au moment de la Guerre des Six jours. Ajoutons qu’il est marié à une catholique, Denise Paillard, dont la mère est juive, ce qui ne peut qu’aiguiser sa sensibilité à la question.

Le poids politique de Jean Lecanuet – champion, toutes catégories, du cumul des mandats ! –, allié à d’aussi fortes convictions philosémites, s’avère déterminant pour obtenir de la secrétaire d’État à la Culture, Françoise Giroud, les crédits nécessaires à la fouille complète du monument puis, le 1er juillet 1977 – soit, moins d’un an après la découverte –, son inscription à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques.

Une crypte pour protéger et visiter

Après avoir supervisé les fouilles de 1976-77, Georges Duval est maintenant chargé de concevoir une crypte, destinée à préserver les précieux vestiges et à permettre la visite du monument. Ce qui n’est pas une mince affaire, tant les contraintes techniques pesant sur le site sont lourdes, sans compter celles découlant de la mission proprement judiciaire du Palais. L’espace disponible entre le haut des murs et le niveau de la cour ne dépasse pas 50 cm : or, dans cet espace dérisoire, l’architecte doit loger le pavage de la cour, la dalle de béton couvrant le monument et le système d’étanchéité, tout en prenant en compte la surcharge imposée par le stationnement des véhicules de pompiers. De plus, la géologie du sous-sol lui impose d’enfoncer des pieux jusqu’à 13 mètres de profondeur, avec des charges variant de 20 à 75 tonnes par point d’appui.

Pour surmonter ces difficultés considérables, Georges Duval imagine un système assez révolutionnaire : la création d’un sarcophage, dont les murs périphériques en béton banché supportent une couverture de dalles en béton armé, reposant elles-mêmes sur un quadrillage de poutres en béton armé précontraint54. Mais surtout, pour éviter la présence de poteaux à l’intérieur de la crypte, il décide de perforer la muraille ancienne, pour y introduire les points d’appui qui lui manquent : à l’aide d’un carottier au diamant, l’entreprise Solétanche va ainsi percer les maçonneries anciennes et y introduire des pieux métalliques, isolés des maçonneries par une gaine protectrice, puis poursuivre le forage jusqu’aux fondations en béton, coulées à 13 m de profondeur.

Sans doute, peut-on a posteriori regretter, avec Karim Gernigon, que : « La construction du sarcophage constituant la crypte archéologique abritant le monument a entraîné la destruction, sans observations, de niveaux archéologiques »55. Du moins, les innovations expérimentées à Rouen par Georges Duval ont-elles eu le grand mérite de permettre, comme il l’a écrit, que « le plus ancien monument juif de France et sans doute d’Europe [puisse] maintenant être visité non seulement par les archéologues et les historiens mais par les hommes de bonne volonté soucieux de retrouver en ce lieu la spiritualité d’un peuple dont l’histoire fertile en souffrances et en événements connut à Rouen une de ses plus importantes éclosions »56.

Ces innovations ont également permis à Georges Duval d’expérimenter à Rouen des techniques qu’il reprendra à Paris quand, nommé architecte général du Louvre, il sera chargé de préserver les vestiges du château de Philippe-Auguste, ensevelis sous la cour Carrée. Préservation qui ne manque pas de sel quand on on sait qu’en 1182 Philippe Auguste a été le premier à chasser les Juifs du domaine royal…

Contre-offensive

Dans son bras de fer avec Norman Golb, Bernhard Blumenkranz décide d’organiser un colloque consacré à l’art et l’archéologie des Juifs en France médiévale, auquel sont conviés les meilleurs spécialistes de ces disciplines. Le colloque est accueilli, du 9 au 11 septembre 1979, dans un lieu prédestiné : l’illustre abbaye du Bec-Hellouin qui, au XIe siècle, a été le plus important centre culturel de Normandie, et peut-être de France : de l’école du Bec, sont notamment sortis un pape, Alexandre II, un archevêque de Rouen, Guillaume Bonne-Ame, et quatre archevêques de Cantorbéry : Lanfranc, Saint Anselme, Gilbert Crispin et Guillaume de Montfort-sur-Risle.

Dès l’année suivante, les actes du colloque sont publiés dans un livre57 dont la troisième partie est entièrement consacrée aux découvertes rouennaises. Le titre de cette section est, à lui seul, révélateur : « La rencontre de l’art et de l’archéologie : la synagogue de Rouen ». Seule cette thèse y est exposée, par Bernhard Blumenkranz lui-même, et aucune communication de Norman Golb ne vient y faire contrepoint. On apprend seulement que Norman Golb « s’était engagé à défendre ici sa thèse ». « Or, observe Bernhard Blumenkranz sans plus d’explication, sa contribution fait défaut ici… ». Aussi, « pour l’information la plus complète du public », décide-t-il de présenter lui-même les thèses de son confrère, pour ensuite, dans la foulée, les réfuter… Ce qui ne correspond pas vraiment aux canons de l’Université !

Le 30 janvier 1981, Norman Golb envoie de Chicago une note58 pour fustiger de tels procédés : « Je me vois, écrit-il, dans l’obligation de rendre public le fait que mon article, envoyé plus d’un an auparavant au directeur pour inclusion dans ce livre, a été refusé par lui et reste exclu de ce volume ». N. Golb conteste les motifs invoqués par Bernhard Blumenkranz pour justifier ce refus, à savoir « sa longueur et les attaques “ad hominem” qu’il contient selon lui ». Il déplore également que les brochures qu’il a distribuées aux participants du congrès en soient aussi exclues, notamment celle où il analysait « les textes latins et hébreux relatifs aux écoles et synagogues de France et d’Angleterre au Moyen Âge ». Plus généralement, il dénonce le fait que l’organisation du congrès ait relevé du seul Bernhard Blumenkranz, et non d’une instance neutre comme il l’avait demandé, et que le directeur se soit « arrogé le droit exclusif de sélectionner les conférenciers ».

Faute de pouvoir se faire entendre de ses collègues, Norman Golb publie l’année suivante, dans une revue américaine, une étude fouillée (82 pages) intitulée Nature et Destination du Monument hébraïque découvert à Rouen59, où il expose ses thèses, mais procède aussi, dans un long appendice, à une réfutation en règle des écrits de B. Blumenkranz. Et, pour qu’aucun de ses collègues ne puisse ignorer leurs points de désaccord, il publie son étude en langue française.

On voit à quel degré de tension en est arrivé le conflit entre ces deux grands savants, au caractère solidement trempé. Regrettons que leur antagonisme, digne des controverses du Moyen Âge, ait eu pour déplorable résultat, pendant plus de trois décennies, de pourrir l’atmosphère autour de ce monument emblématique, d’empêcher le développement d’une recherche scientifique sereine et, plus grave encore, d’entraver la préservation de vestiges d’une inestimable valeur, comme on le verra, l’année suivante, avec la quasi complète destruction de la résidence du chef de la communauté juive médiévale.

Ouverture au public

La construction de la crypte conçue par Georges Duval pour protéger la Maison Sublime va pendant plus de vingt ans permettre au public de découvrir ce joyau du patrimoine juif, qui s’avère être aussi l’un des plus mystérieux.

Le 13 octobre 1980, le monument est inauguré par Jean-Philippe Lecat, ministre de la Culture et de la Communication, qui formule le souhait qu’ « en 1982, puisse s’ouvrir à Paris un Musée national d’art juif qui portera le témoignage de la contribution de la culture juive à la formation de la culture française »60. Objectif atteint… seize ans plus tard, puisqu’en 2018 on vient seulement de fêter son vingtième anniversaire.

Sont présents à la cérémonie Jacob Kaplan, grand rabbin de France, Méïr Rosen, ambassadeur d’Israël en France, et le sénateur-maire de Rouen, Jean Lecanuet. C’est le professeur Norman Golb qui conduit la visite et fait découvrir à ses hôtes les graffiti, soigneusement restaurés, qui parsèment les murs. Dans son discours, le grand rabbin rappelle les liens historiques qui unissent les Juifs à la France, puis évoque le récent attentat de la rue Copernic, en formulant l’espoir « que les nouvelles mesures gouvernementales seront cette fois efficaces ». On sait ce qu’il en sera : le 9 août 1982, l’attentat de la rue des Rosiers fait six morts et vingt-deux blessés.

A partir de 1980, et pendant plus de vingt ans, le monument sera visité deux fois par semaine, les samedis et dimanches, sous la conduite des guides-conférenciers de l’Office de tourisme. Jusqu’à ce qu’en septembre 2001, la destruction des tours du Wall Trade Center à New York entraîne la mise en place du plan Vigipirate et la fermeture du monument au public.

Nouvelle découverte

En mai 1982, une deuxième découverte archéologique vient, à nouveau, braquer les projecteurs sur le patrimoine juif rouennais. Et, comme en 1976, cette découverte suscite un engouement de la presse régionale61, nationale62 et internationale63.

A l’occasion de travaux entrepris au sud de la rue aux Juifs, à la hauteur du n° 33, dans le but de créer des bureaux pour le tribunal de grande instance et un parking pour les magistrats, des excavations mettent à jour les fondations et les murs d’un vaste bâtiment en pierre, d’une surface comparable à la Maison Sublime et datant exactement de la même époque. Le caractère résidentiel du bâtiment ne fait pas de doute : en atteste l’existence d’un puits creusé dans le mur oriental et de latrines insérées dans le mur sud.

En prévision des travaux, le service régional de l’Archéologie demande l’autorisation d’effectuer des fouilles préventives. Autorisation qui lui est refusée par la préfecture, tout comme lui est refusée l’introduction dans le permis de construire de réserves pour aléas archéologiques, alors même que la localisation du chantier en plein quartier juif les rend quasi-certains.

Le 25 mai, les terrassiers de l’entreprise SOBEA butent sur un mur, presque en face de la Maison Sublime. Le chantier est arrêté et des fouilles d’urgence sont entreprises. Curieusement, le ministère de la Culture désigne comme expert, non pas un médiéviste, mais un spécialiste de la période gallo-romaine. Le 16 juin, le coût d’une éventuelle conservation du site est estimé à plus de trois millions de francs, soit la moitié de l’enveloppe dont dispose le ministère de l’Intérieur pour aider l’ensemble des collectivités locales à conserver leurs vestiges archéologiques ! Un nouveau délai est, cependant, accordé aux archéologues pour poursuivre les fouilles.

C’est alors que Norman Golb, que personne n’a prévenu mais qui a été informé par la presse, arrive à Rouen le 2 juillet. Comme le remarque Max Polonovski, il n’est manifestement pas le bienvenu : « Les archéologues locaux, sans doute mû par un réflexe corporatiste […] s’opposèrent à la venue de Norman Golb. Ils lui interdirent l’accès au chantier et les palissades de protection de la fouille furent couvertes d’inscriptions “Yankee Go Home” »64.

Norman Golb finit, néanmoins, par obtenir l’autorisation de visiter le chantier et, très rapidement, se déclare convaincu que les vestiges découverts sont ceux de la demeure habitée, au XIIIe siècle, par le Juif Bonnevie, un des plus grands hommes d’affaires de l’époque65. Il fonde son identification sur des documents trouvés aux Archives départementales de la Seine-Maritime par le professeur Alain Sadourny : la vente, à deux reprises, en 1236 et 1273, d’une propriété mitoyenne de celle de Bonnevie. Rédigés en latin, les actes66 indiquent que la parcelle de terre cédée est délimitée à l’est par la terre de Silvestre d’Orgueil, à l’ouest par le cimetière Notre-Dame-de-la-Ronde, au sud par la rue Courvoiserie (actuelle rue du Gros-Horloge) et au nord par « la terre de Bonnevie le juif ».

Norman Golb avertit aussitôt le préfet de l’importance de la découverte et demande à être reçu au ministère de la Justice, affectataire des lieux et maître d’ouvrage, et au ministère de la Culture, qui vient d’autoriser la reprise des travaux. Bien embarrassé, Robert Badinter confie une mission à Ernest Frank, président de chambre honoraire à la Cour de cassation et membre du jury du prix de la Fondation du Judaïsme français. Le 13 juillet, le ministre rend un arbitrage surprenant, que le roi Salomon n’aurait certainement pas prononcé : l’édifice sera détruit, pour permettre au Palais de justice de mener à bien son projet d’extension, à l’exception toutefois du mur est, qui sera conservé dans une crypte archéologique. Tout en sachant que cette crypte ne sera pas accessible, puisque enclavée au milieu du parking des magistrats !…

Michel de Boüard est consterné par cette décision : « C’était le seul exemple en France de construction de ce type. L’ensemble n’avait rien d’esthétique, ni de spectaculaire pour le public, mais pour les historiens et les archéologues, c’était un site unique et exceptionnel. Trois mois de travail au grand minimum auraient été nécessaires pour déchiffrer et enregistrer tous les renseignements qu’il contenait. J’espère que ce scandale évitera d’autres événements de ce genre »67. Et l’éminent archéologue d’exprimer, sans trop y croire, un espoir : « Cela fait plusieurs dizaines d’années que nous réclamons une législation, comme il en existe en Allemagne, qui permette d’éviter le chantage financier en disposant dans les zones sensibles des vieilles villes d’un temps préalable sérieux pour les fouilles. L’on nous a toujours répondu que c’était là une exigence qui porte atteinte au droit de propriété ».

Du moins, ce scandale rouennais aura-t-il contribué à faire mûrir les esprits et à faire avancer le concept d’archéologie préventive : quatre ans plus tard, un décret vient rendre obligatoire la consultation des conservateurs régionaux de l’Archéologie sur tout permis de construire et l’affouillement de toute zone présentant des risques archéologiques. Ce n’est encore, cependant, qu’une première et bien modeste étape dans la préservation du patrimoine ancien.

La destruction des trois-quarts de l’hôtel particulier qu’habitait le sieur Bonnevie a constitué une perte irréparable pour la connaissance du judaïsme rouennais médiéval, surtout lorsqu’on sait le rôle majeur que cette famille a joué dans la vie économique au XIIIe siècle.

Ajoutons au crime archéologique alors commis (et dénoncé par le journaliste Eric Conan dans un article au vitriol, Souvenir de la maison des juifs, publié par Libération le 13 août 1982), un autre préjudice scientifique, imputable à l’absence de rapport de fouille : « L’archéologue départemental, d’abord désavoué par sa hiérarchie, puis brouillé avec son collègue qui avait effectué la fouille, refusa, par dépit, de remettre un rapport de fouille, parachevant ainsi le nouveau désastre archéologique du quartier juif de Rouen » s’insurge Max Polonovski68. Patrick Halbout n’a, en effet, laissé de son travail qu’un compte-rendu sommaire, publié dans les Annales de Normandie69. Il faudra attendre trente-cinq ans pour qu’en 2017, le nouveau directeur régional de l’Archéologie, Karim Gernigon, demande à Eric Follain, archéologue de la circonscription, de mettre en ordre ces archives et de les exploiter.

Comparaisons anglo-normandes

Grand spécialiste de l’architecture romane anglo-normande, Michel de Boüard publie en 1984 dans Études normandes70 un article où il commence par déplorer que le débat autour de la Maison Sublime se soit, jusque là, focalisé sur la destination du monument – synagogue ou académie talmudique ? –, alors qu’on aurait dû commencer par étudier « l’ensemble des constructions actuellement conservées, particulièrement dans l’espace anglo-normand, et datant des XIe et XIIe siècles ».

Au vu d’un corpus qu’il connaît bien, il s’interroge : « comment n’être pas tenté de rattacher ce monument au type architectural bien connu qu’est, aux XIe-XIIe siècles, le hall à étage ? ».

Il se déclare, en effet, « frappé par les ressemblances existant entre cet édifice et un type de résidence dont subsistent en France et surtout en Angleterre un nombre appréciable d’exemplaires71. Ce peuvent être des résidences princières ou seigneuriales, situées dans l’enceinte d’un château, ou des demeures de riches bourgeois habitant en ville, ou encore des bâtiments monastiques ».

Il observe : « Dans ce type de construction, l’étage bas est manifestement subalterne ; c’est l’étage haut qui est noble, résidentiel ; il est éclairé par de véritables fenêtres dont les piedroits et l’encadrement sont souvent très soignés : la maison du juif Aaron, à Lincoln, en offre un excellent exemple ». Parmi les analogies existant entre ce type d’édifice et le monument rouennais, il relève : « un étage bas, au sol souvent fait de terre battue » et le fait qu’« un seul des murs de l’étage bas est percé de baies, et ces ouvertures sont extrêment exigües ; on parle improprement de meurtrières ».

Il note plus loin : « Il n’est pas tout à fait exclu que l’édifice rouennais ait possédé plusieurs étages au dessus du rez-de-chaussée encavé, comme le suppose Norman Golb. L’épaisseur des murs pourrait être alléguée à l’appui de cette thèse […]. La présence de contreforts raidissant les murs du bâtiment hébraïque de Rouen pourrait aussi être invoquée en faveur de l’hypothèse d’étages multiples ».

Tout en relevant de nombreuses analogies entre le monument rouennais et les halls à étage anglo-normands, Michel de Boüard n’écarte pas la possibilité que le bâtiment ait pu avoir une affectation autre que résidentielle : « La thèse de la yeshibah apparaît tout à fait plausible » écrit-il en conclusion.

Seul point de divergence avec Norman Golb : « Si c’est bien une yeshibah qu’on a découverte à Rouen, il est extrêmement peu probable que l’étage bas ait servi de réserve pour les livres, étant donné que le sol était initialement de terre battue et que l’on y a très vraisemblablement fait du feu et, sans doute même, de la cuisine […]. Les perushim, étudiants de la yeshibah, étaient internes ; ils devaient manger et dormir sur place ; or, dans le type architectural du hall à étage, la cuisine était très généralement installée au rez-de-chaussée ».

En revanche, remarque Michel de Boüard, « l’édifice qui a déjà fait couler tant d’encre, mélangée parfois d’un peu de fiel, n’est, à mon sens, sûrement pas une synagogue ». Motif invoqué : « on ne peut imaginer que la salle de prière commune ait été installée au niveau le plus médiocre ».

Encore une découverte

La même année 1984, Claude Varoqueaux, futur directeur régional des Antiquités de Haute-Normandie, souligne que la présence « dans un cercle de 50 mètres de rayon, de plusieurs bâtiments en pierres à l’intérieur du quartier juif médiéval, fait de Rouen un site majeur en Europe pour l’archéologie juive »72.

Peut-être, connaît-il déjà l’existence d’un quatrième monument, dont les vestiges viennent d’être localisés et identifiés73. De 1983 à 1985, ont en effet été entreprises, à la demande du ministère de la Culture, des investigations systématiques des caves et sous-sols de tout le quartier entourant le Palais de justice. Elles permettent de mettre à jour, sous l’aile orientale du Palais, une nouvelle construction romane, située cette fois le long de la rue Saint-Lô, dans la partie nord-est du quartier juif.

« Un sondage archéologique a permis de préciser l’ampleur de cette construction qui présentait un pignon sur la rue Saint-Lô. Une voûte en plein cintre, renforcée par des arcs doubleaux, couvre une salle partiellement enterrée éclairée par des fenêtres aménagées dans son mur ouest. Une porte, au débouché d’un escalier droit intérieur, reliait la salle et la rue »74.

L’archéologue Dominique Pitte et l’historien Philippe Cailleux datent, en première approximation, cette construction « entre la fin du XIe et le début du XIIIe siècle »75 et ils précisent : « L’édifice se trouve lié au Clos aux Juifs. En effet les textes76 de la fin du XIVe et du début du XVe