Le cartographe - Guillaume Jan - ebook

Le cartographe ebook

Guillaume Jan

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Opis

Périples vagabonds au cœur des BalkansLazare, vingt-cinq ans, accompagne un groupe de rock dans sa tournée européenne. Mais le projet tourne court à Sarajevo et le jeune homme doit se débrouiller seul pour rentrer en France. Le chemin du retour se révèle plus compliqué que prévu : par distraction, par nonchalance, par curiosité aussi, cet Ulysse maladroit va se perdre dans les Balkans. Découvrant les lois du vagabondage, il affronte des tempêtes, croise des âmes perdues et des compagnons providentiels, travaille où il peut, dort dehors, voyage en clandestin, embarque sur un vaisseau fantôme... Au fil de cette errance chaotique, c’est une géographie de l’âme qui commence à se dessiner, sous les pas de Lazare et sur le dos de la carte d’Europe qu’il annote comme un journal intime. La route se fait alors plus sinueuse, les rencontres plus inquiétantes. Le point de non-retour semble inéluctable.L'auteur nous livre ici un somptueux roman d'aventures, teinté d'une touche humoristique.EXTRAIT La roue avant gauche était bien à plat. Lazare tourna autour, les bras ballants, puis rentra se mettre à l’abri dans la camionnette :– Vous savez changer un pneu ?– Non, répondirent ses deux compagnons.Ils n’avaient jamais voyagé aussi loin, aucun des trois garçons ne s’était occupé de ce genre de choses auparavant. Mais le mauvais temps battait la campagne et la plaine était déserte, personne ne viendrait les aider sur ces petites routes du nord de l’Italie. Ils ressortirent sous la pluie et cherchèrent comment s’y prendre – Lazare se tordit le pouce dans la jante, Patrick se blessa la cheville en voulant resserrer un boulon à coups de bottes. Trente minutes plus tard, la roue était enfin changée et ils regagnaient la chaleur du véhicule..CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE - "Avec la vivacité de ses descriptions, de belles qualités de style [...] Un écrivain est né, voyageur de surcroît. On ne demande qu’à le suivre." (Jean-Claude Perrier, Livres Hebdo)- "Le vagabondage réserve des surprises. C’est ce que rappelle le jeune reporter Guillaume Jan dans son premier roman." (Philippe Vallet, France Info)- "Plus qu’un récit de voyage et un très bel objet, une véritable leçon de vie, à la fois réconfortante et très réjouissante !" (Barbara Lambert, Point de vue)- "Un premier roman [...] bien raconté et construit, que l’on suit avec intérêt de bout en bout." (Corinne Abjean, Le Télégramme)- "Guillaume Jan restitue joliment l’étrange sentiment d’ivresse et de plénitude, d’émerveillement euphorique et de curiosité boulimique qui accompagne dans leurs périples les voyageurs solitaires." (Pamela Pianezza, Be)- "Un périple cocasse qui emporte le lecteur, le fait sourire et lui donne l’enivrante sensation du voyage." (Hélène Claudel, Monsieur Magazine)A PROPOS DE L'AUTEUR Guillaume Jan, né en 1973, est reporter dans la presse magazine française. Son métier lui a permis d’être chercheur d’or en Guyane, de partager le quotidien des jeunes Irakiens sous l’empire de Saddam Hussein, de slalomer entre les mines à Kaboul, de séjourner dans le charmant village d’Al-Qaida au Yémen, de suivre les enseignements d’un gourou biterrois dans son ashram en Inde, d’infiltrer une filière de concubines en Chine, de jouer au ballon avec l’équipe de foot de Grozny ou au billard avec des gangsters anglais. Il vit à Paris. En 2009, il a publié Le Baobab de Stanley, ballade douce-amère au cœur de l’Afrique.

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1

La roue avant gauche était bien à plat. Lazare tourna autour, les bras ballants, puis rentra se mettre à l’abri dans la camionnette :

– Vous savez changer un pneu ?

– Non, répondirent ses deux compagnons.

Ils n’avaient jamais voyagé aussi loin, aucun des trois garçons ne s’était occupé de ce genre de choses auparavant. Mais le mauvais temps battait la campagne et la plaine était déserte, personne ne viendrait les aider sur ces petites routes du nord de l’Italie. Ils ressortirent sous la pluie et cherchèrent comment s’y prendre – Lazare se tordit le pouce dans la jante, Patrick se blessa la cheville en voulant resserrer un boulon à coups de bottes. Trente minutes plus tard, la roue était enfin changée et ils regagnaient la chaleur du véhicule. Ils évaluèrent la suite de l’itinéraire sur la carte d’Europe de Lazare : Turin était derrière eux, il restait encore trois frontières à passer avant d’arriver à Sarajevo.

– On y sera pour demain soir ? s’inquiéta Alan.

Lazare hocha la tête, la carte annonçait encore mille kilomètres. Avant de redémarrer, les garçons avalèrent les restes des sandwichs achetés à Paris, mais le pain avait durci, il sonnait creux.

Hier, ils avaient chargé en vitesse les instruments de musique et les bagages dans la camionnette de location – trois couvertures et trois tee-shirts de rechange, ce n’était pas la peine de trop s’encombrer pour ces dix jours de tournée. Après avoir traversé la France, ils avaient grimpé à l’assaut des Alpes, franchi des cols enneigés, affronté une tempête et étaient descendus en zigzag du côté italien. Durant les premières heures du trajet, l’équipée débordait d’enthousiasme. C’était la première fois que les Brutes de Luxe jouaient à l’étranger. Ils ne savaient pas bien pourquoi le festival de Sarajevo les avait invités, peut-être parce que leur nom ressemblait à celui d’un autre groupe de rock plus réputé, mais la ville leur demandait d’assurer trois concerts et ils ne pouvaient pas se permettre de refuser. Pour la suite, ils allaient tenter de trouver de nouvelles dates, à Zagreb, à Belgrade, peut-être à Budapest, peut-être à Prague. Des petites scènes, l’arrière-salle d’un bistrot, rien de spectaculaire, mais de l’international tout de même ; une virée à travers l’Europe centrale, un beau voyage.

Le groupe existait depuis cinq ans. Alan et Patrick l’avaient monté en Bretagne, à Brest, avant de s’exiler à Paris – mais ils n’avaient jamais produit leur musique énervée au-delà de la banlieue est. Le duo donnait quelques concerts dans les bars de l’arrondissement, c’était déjà pas mal. Patrick, un anneau à chaque oreille et le crâne rasé, chantait faux mais savait faire hurler sa guitare. Alan, qui avait une tête ronde comme une citrouille et des cheveux frisés de mouton noir, cognait ses fûts de batterie à la manière d’un ferronnier – il était sourd d’une oreille, à force. Aucun des deux n’ayant le permis de conduire, ils avaient proposé à Lazare d’être leur chauffeur sur les routes des Balkans : ça tombait bien, leur ami n’avait pas grand-chose à faire de ses journées.

Le pare-brise était couvert de buée, les villages semblaient tous identiques ; des maisons ocres, entourées de cyprès dorés, des clochers de tuiles, des terrains de foot et des supermarchés. Plus loin, un panneau indiqua la direction de Venise. Mais l’après-midi était déjà avancé et le premier concert commençait dans trente heures : on ne s’arrêterait donc pas pour faire de la gondole sur le Grand Canal, il ne fallait pas rêver. Lazare soupira ; sa silhouette était fine, presque frêle, il avait de longues joues pâles et un nez en trompette. Ses yeux se perdaient dans l’horizon, ça le changeait du panorama vertical de la ville.

Car il avait marché tout l’hiver au pied des immeubles parisiens, à chercher du travail dans les boutiques, dans les agences d’intérim ou dans les restaurants. Partout, on le dévisageait de la tête aux pieds – ses cheveux trop longs, ses yeux cernés, ses habits sales, ses chaussures râpées. On n’avait pas de place pour lui.

– Même pour la plonge ?

– Même pour la plonge.

Il repartait dans le froid, les poings serrés. Il devait gagner suffisamment d’argent pour payer son loyer, la même inquiétude revenait tous les mois. Il trouvait parfois des emplois de quelques jours – retourner les steaks dans un fast-food, vendre des épis de maïs à la sortie du métro, décharger des caisses de légumes – et payait avec toujours un peu plus de retard. Chaque mois, son propriétaire menaçait de le jeter dehors. Ce n’étaient pas les lois qui l’en empêcheraient : les deux parties n’avaient pas établi de contrat de bail ni d’assurance, la chambre était en trop mauvais état pour ça. Lazare l’occupait en clandestin. En échange, le prix de la location était divisé par deux, mais c’était encore trop cher.

Le jeune homme n’avait pas le courage de faire la manche, d’affronter les regards – pas encore. Quand il avait trop froid, il s’arrêtait quelques minutes devant l’entrée d’une boutique pour profiter du chauffage, jusqu’à ce que les vigiles le fassent déguerpir. Ah ? On le remarquait quand même ? Est-ce qu’ils savaient qu’il pouvait se jeter dans le fleuve ? Un soir, il était descendu sous l’ombre d’un pont, hypnotisé par le courant violent, bruyant, terrifiant, glacé – non, finalement, il ne leur ferait pas cet honneur. Mais s’il croisait un groupe de clochards réunis autour d’un feu, il redoutait de les rejoindre bientôt. Il se sentait au bord du monde, à sa lisière, il s’en faudrait de peu pour que les hommes le bannissent de leur société.

Quand Patrick et Alan lui avaient proposé de faire ce bout de chemin avec eux, conduire la camionnette, porter les amplis, faire le roadie, il avait tout de suite accepté. D’autant que les Brutes lui avaient fait miroiter une bonne rémunération si les concerts marchaient bien. En dix jours de tournée, il pouvait gagner suffisamment d’argent pour payer à temps son loyer du mois prochain. Une aubaine.

Peu avant Trieste, Lazare s’emmêla dans les embranchements et engagea la camionnette dans la direction du port. Les trois voyageurs en profitèrent pour se dégourdir les jambes au bord de la mer, puisqu’on y était. Les eaux silencieuses avaient la couleur de l’acier, c’était l’heure des sorties de bureaux, Patrick et Alan reluquèrent goulûment le cul des employées ; Lazare aussi, du reste. Seulement, ce n’étaient pas ces femmes aux yeux flétris qui lui feraient oublier Elena. Bon, elle ne lui avait pas laissé beaucoup d’espoir l’autre jour, mais ça lui suffisait. Elle revint se lover dans ses pensées, à sa place habituelle, et Lazare ferma les yeux quelques secondes.

Maintenant, ses compagnons se passionnaient pour le sourire de la serveuse du café d’en face. Un joli sourire, délicat, discret, léger. Si léger qu’elle ne leur avait peut-être pas du tout souri. Mais ils aimaient à le croire ; ils avaient besoin de cette douceur et ils l’admiraient dresser les tables de la terrasse, avec ses longs cheveux noirs et sa poitrine généreuse.

– On va y boire un verre ? proposa Patrick.

Alan, qui tenait les comptes, secoua la tête. Il valait mieux réserver la cagnotte pour les coups durs. Patrick objecta que c’en était un, mais non ; ils reprirent la route et tracèrent jusqu’à la frontière slovène. Un douanier sortit de sa guérite, avec ses grosses moustaches et sa haute casquette. Derrière lui, la route sinueuse se perdait dans la petite montagne, le paysage n’était déjà plus le même.

2

Leurs passeports étaient tout neufs, les garçons purent franchir la frontière sans tracasserie. Une heure plus tard, ils arrivaient à la douane croate. Même genre de guérite en tôle et même factionnaire à moustaches. Seulement, ici, on leur demanda d’ouvrir la portière arrière. Qu’est-ce qu’ils transportaient ?

– Musique, dit Lazare. Muzica.

Le douanier n’était pas convaincu par cette réponse. Il se méfiait. Les pouces dans son ceinturon, il demanda aux garçons de décharger le matériel, la batterie, la guitare, les pédales d’effets, les micros, les amplis… Tout fut inspecté à la lampe de poche, sous les sièges, au fond de la boîte à gants, dans le moteur. Au bout de quarante minutes, le douanier soupçonneux jeta l’éponge et les autorisa à passer.

Ils n’avaient plus qu’à recharger le matériel.

Mais la nuit était tombée et le trajet devenait de plus en plus hasardeux. Lazare, qui avait tenu le volant pendant vingt heures, était épuisé. Ses yeux le piquaient, son dos lui faisait mal. Il gara la camionnette à la sortie du premier village et chacun des passagers s’enroula dans sa couverture, entre les amplis et les instruments. Patrick reparla de la serveuse de Trieste, Lazare pensa encore à Elena. La jeune femme l’escortait toujours en pensée, elle était dans sa tête, ou plutôt au-dessus, comme une libellule. Imaginait-elle seulement combien elle comptait pour lui ?

Jusqu’alors, si Lazare tombait amoureux, c’était d’une passante croisée sur un boulevard, d’une cliente au comptoir du bar, d’une créature inatteignable. Il admirait ses cheveux, son sourire, sa peau d’olive ou ses longs cils, il imaginait les mots qu’il pourrait lui dire, mais qu’il ne lui dirait pas puisque tout glissait comme des grains de sable entre les doigts, et son cœur battait dans le vide quelques heures plus tard. Le mirage s’évaporait brusquement, l’amour se résignait. Il s’en accommodait, sans fierté, sans peine, sans rancœur.

Avec Elena, c’était différent. Il l’avait rencontrée sans y prendre garde, quelques semaines plus tôt, au cours d’une soirée chez un ami des Brutes de Luxe. Elle était adossée au carreau cassé d’une des fenêtres, fragile et déterminée, c’était ça qui l’avait d’abord intrigué, et puis sa beauté altière et fière, majestueuse. Elle portait un pull blanc, sans rien en dessous, une jupe trop courte, de longues bottes noires, comme si elle sortait du tournage d’un film anglais. Ses cheveux étaient clairs et ses yeux bleu-vert, ses dents brillaient comme des perles. Lazare l’avait contemplée longtemps et elle avait fini par le remarquer, elle lui avait même souri – il s’était retourné, pour être sûr que c’était bien à lui que ce sourire s’adressait. Comme elle souriait encore, il s’était approché, les bras ballants, les jambes aussi fermes que du yaourt, en se demandant ce qu’on pouvait raconter dans ce genre de circonstances. Elle avait sa nuque à cinq millimètres du verre cassé, c’était dangereux. Mais elle ne s’en inquiétait pas du tout, elle voulait respirer l’air froid de l’hiver.

Ils avaient discuté de photographie, de couteaux de cuisine, de pyramides d’Égypte et de chameaux sauvages, de tout ce qu’on veut bien se dire quand on fait connaissance. Sa voix était mélodieuse, claire, douce, oh oui ! douce même quand elle riait, c’était sa perfection. Et leurs odeurs se mélangeaient quand elle approchait la tête pour mieux l’écouter. À ce stade de la rencontre, Lazare prit l’initiative d’aller chercher deux verres de vin dans l’autre pièce, il se sentait invincible. Seulement, à son retour, Elena parlait déjà avec un autre type, un prédateur qui avait dû la guetter depuis le début de la soirée et qui penchait sa tête tout près de la sienne maintenant. Lazare aurait pu aller la retrouver, mais il n’avait pas réussi à le faire – peut-être était-ce à cause de ce sentiment d’être de trop, partout où il se trouvait ? Il n’avait pas voulu déranger. Il avait vidé les deux verres et quitté la soirée sans rien dire à personne – c’était fini, on n’en parlerait plus, bien des fois le cœur s’emballe trop hâtivement. Il était rentré dans sa chambre misérable, entre ses quatre murs tachés de moisissures. Puis il avait repris ses journées d’errance dans la ville froide, à se creuser la tête pour trouver l’argent du loyer. À se demander si c’était ça, devenir un homme.

Quand même, il avait recroisé Elena une autre fois, une seule autre fois. C’était deux jours plus tôt, dans le bar où avaient joué Patrick et Alan avant de partir en tournée. Lazare était allé la trouver, aussi naturel et décontracté que la première fois, il s’était émerveillé silencieusement de son cou de cygne et de ses doigts fins, de ses dents, de ses lobes d’oreilles. Elle avait des boucles d’oreilles en forme d’étoiles de mer. Il lui avait parlé de son voyage à Sarajevo, elle connaissait un peu, elle y était allée en vacances avec ses parents. Elle se souvenait de la campagne sauvage, du soleil, et du petit harmonica que son père lui avait acheté – elle l’avait égaré depuis. Lazare l’écoutait, bouche bée. Quand il lui répondait, ses mots trébuchaient les uns sur les autres et il buvait de grandes rasades pour s’humidifier la gorge. Il se rapprochait d’elle si des clients se pressaient au comptoir, frôlait son bras ou son épaule, respirait son corps, puis il reprenait la conversation et les gorgées de bière.

– Tu bois beaucoup, avait-elle remarqué.

– Ah mais… C’est que tu m’impressionnes.

Lazare avait rougi, Elena s’était enfermée dans ses pensées quelques secondes, le bas de son menton avait tremblé et elle avait vidé son verre, cul sec elle aussi. Puis elle avait regardé sa montre, il était déjà l’heure de partir.

– Je te raccompagne ?

– Merci, ce n’est pas la peine.

Ça n’aurait pas été une peine de la raccompagner.

– On va se revoir ? avait-il encore proposé.

Elle lui avait noté son numéro de téléphone sur un dessous de bière et il l’avait rangé précieusement dans sa poche. Elle n’avait pas dit oui, elle n’avait pas dit non.

3

Les douaniers de la frontière bosniaque étaient tous passionnés de rock : lorsqu’ils découvrirent le chargement des Français, ils les pressèrent de questions, curieux de connaître le style de leur musique – un peu plus, ils leur demandaient un concert improvisé. Mais on n’avait pas le temps. Patrick, habitué aux négociations difficiles puisqu’il avait été serveur dans un bar brestois avant de monter à Paris, dut employer des trésors de diplomatie pour s’en défaire. Il leur restait trois cents kilomètres à parcourir.

Et la route serpentait sans raison. Des minarets pointus annonçaient les villages derrière les collines, les façades des maisons étaient encore grêlées d’impacts de balles, bien que la guerre civile soit loin derrière. La vie semblait s’écouler tranquillement aujourd’hui, un paysan revenait du marché sur sa carriole, une vieille menait sa vache au pré. Plus loin, la chaussée s’élargit, des panneaux annoncèrent Sarajevo, les garçons passèrent en trombe devant les premiers immeubles, puis se perdirent dans la circulation confuse du centre-ville. Le concert commençait dans une heure.

Vlado, l’organisateur du festival, les engueula lorsqu’ils arrivèrent. Il fallut décharger le matériel à toute vitesse, Alan se broya la main droite sous un ampli trop lourd. Les musiciens branchèrent leurs instruments, effectuèrent leurs réglages au jugé, et commencèrent tout de suite à jouer. Le son était brouillon, la voix de Patrick ne donnait rien, son micro déraillait. Alan voyait sa main enfler à vue d’œil.

Près de l’entrée, Lazare avait disposé des tee-shirts à vendre et quelques exemplaires du disque que les Brutes de Luxe avaient enregistré avant de partir, au cas où. Mais la salle était presque vide. Les rares spectateurs, de grandes filles mélancoliques aux cheveux cuivrés et des garçons rigolards au regard dur, allaient directement vers le bar. Les Brutes s’arrêtèrent au septième morceau, il n’y eut pas beaucoup d’applaudissements.

Lazare remballa vite sa marchandise pour aider ses compagnons à débarrasser le matériel. Les deux Bretons avaient l’impression de n’avoir jamais joué aussi mal, Alan s’en prit à Patrick, puis tous deux essayèrent de se justifier auprès de Vlado. C’était la fatigue du voyage, c’était le micro, c’était la main blessée d’Alan…

– Vous ferez mieux demain, leur répondit celui-ci.

Ça sonnait comme un ordre.

Le groupe suivant, des anarchistes italiens, mit davantage d’ambiance. Lazare et Patrick restèrent les écouter près de la scène. Il y eut ensuite des punks allemands bidouilleurs d’électronique, puis du turbo folk bosniaque. À la fin de la soirée, ils cherchèrent Alan dans la salle : il n’y était pas. Ni dans les coulisses. Ni du côté de la camionnette. Et ils ne pouvaient pas lui téléphoner, ils étaient partis tous les trois sans téléphone portable, pensant qu’ils n’en auraient pas besoin ici.

Minuit était passé, les lumières s’éteignaient. Lazare et Patrick fouillèrent du côté du parc, explorèrent le bord de la rivière, continuèrent leurs recherches vers les ruelles pavées – certaines étaient lugubres, une façade avait été éventrée par un obus, des herbes envahissaient le trottoir. Un chien errant les suivait, Lazare et Patrick n’en menaient pas large. Où pouvait être Alan ? C’est lui qui avait l’argent.

La rue suivante était mieux éclairée et le chien cessa de les suivre. Le trottoir avait été refait, quelques cafés étaient ouverts, on entendait des bruits de verres et des rires. Ils entrèrent dans le premier, peut-être qu’Alan y serait ? Patrick avait dix euros dans la poche, ils commandèrent une bière et le barman leur rendit la monnaie en argent bosniaque. Ils étaient ravis d’être là, mais ça ne leur ramenait pas Alan.

Au comptoir, un client s’approcha pour saluer Patrick. Il l’avait vu jouer sur la scène et insista pour payer une tournée d’alcools forts. Il s’appelait Dino et parlait français. Patrick bredouilla des excuses pour le concert raté et jura qu’ils étaient meilleurs, d’habitude. Et puis :

– À tout hasard, tu n’as pas vu Alan, mon batteur ?

– Celui qui a une tête de citrouille ?

– Oui, c’est ça.

– Non.

Dino avait passé deux années en France, pendant la guerre. À son retour, tout était détruit dans le quartier et la municipalité avait érigé un cimetière sous la fenêtre du salon – il avait bien fallu les enterrer, tous ces morts, sous des milliers de petites stèles blanches, des deux côtés de la rivière.

– Mais maintenant, la ville est en pleine movida, assura-t-il. Je vais vous montrer.

Il les emmena dans un club souterrain, décoré de fauteuils en velours rouge et de miroirs rococo : sur la piste de danse, toutes les filles paraissaient jolies. Dino portait une chemise cintrée, une chaîne en argent autour de son cou de buffle, ses cheveux noirs étaient plaqués en arrière et il parlait fort. Il commanda une bouteille de whisky et leur posa des dizaines de questions sur la France sans jamais prendre le temps d’écouter les réponses. Il changeait de conversation toutes les trente secondes. Si jamais ils avaient un problème dans la ville, c’est à lui qu’il faudrait s’adresser, compris ?

– C’est noté.

Dino les entraîna dans un autre bar aux lumières mauves, mais Lazare n’en garda pas de souvenir, Patrick non plus. C’était bien gentil, cette virée dans la movida, mais ils auraient préféré dormir, ils étaient trop fatigués pour continuer.

– Quoi ? Qu’est-ce que vous me dites ?

Dino se fâchait, là. Lui faire ça, à lui ? Alors qu’il allait les emmener rendre visite à une amie qui parlait français ? Elle organisait une petite fête, c’était juste à côté. Ce serait l’insulter que de le lâcher maintenant.

– Bon, bon, d’accord, céda Lazare. Mais pas longtemps.

L’appartement donnait sur la rivière, l’amie de Dino s’appelait Lejla, elle portait un tablier de cuisine et sortait ses petits plats du four. La jeune femme invita les Français à goûter : ils se jetèrent sur la nourriture car ils n’avaient rien avalé depuis la veille. Ensuite, Dino voulu porter des toasts. Il déboucha une bouteille de vodka et trinqua à la santé du festival, à la France, à Patrick, à Lazare, à la movida et même à Alan. Patrick discuta avec un guitariste à lunettes bleues, Lazare resta finir le gâteau au chocolat de Lejla. Elle parlait avec une jolie voix d’oiseau et rêvait de traverser Paris en bateau-mouche. La langue française, elle l’avait apprise toute seule, avec un livre et en écoutant la radio. Elle n’avait jamais quitté la Bosnie, pas même pendant la guerre. Elle continua de parler avec son accent charmant, mais Lazare n’arrivait plus à l’écouter, la fatigue le plombait tout entier – la vodka aussi, sans doute. Il alla réveiller Patrick qui s’était endormi sur le canapé, à côté du guitariste aux lunettes bleues, et les deux garçons s’éclipsèrent en évitant Dino. Lejla les salua sur le palier :

– Je viendrai au concert demain.

Dehors, le parfum du printemps leur donna assez d’énergie pour regagner la camionnette. Alan n’était toujours pas rentré.

4

Le soleil toquait à la vitre depuis longtemps, la petite horloge du tableau de bord indiquait 13 heures. Patrick ronflait, la place d’Alan était toujours vide. Lazare se défit de sa couverture et sortit marcher, ses jambes étaient encore rouillées du voyage. Il traversa le parc et s’aventura sur l’avenue principale – des bâtiments sans grâce, du béton partout, quelques tramways couverts de publicités. Ensuite, ce fut le quartier commerçant, avec ses jolies devantures et, au-dessus, leurs balafres d’obus. Les terrasses des cafés étaient pleines, un homme jouait des notes mélancoliques au piano, Lazare se sentit happé par cette nostalgie. Il ralentit son pas, puis s’arrêta tout à fait et, pour la première fois depuis longtemps, songea à ses parents – il n’aimait pas ces moments fragiles. Leur relation s’était détériorée avec l’université, où Lazare n’avait rien fichu, disait son père. Bon, ce n’était pas faux. Il aurait mieux réussi s’il avait travaillé régulièrement, ajoutait sa mère, pour le consoler mais aussi parce qu’elle était déçue. Ce qu’elle voulait, c’était que son fils se tienne bien, qu’il se fonde dans le monde comme dans un moule, qu’il ait une situation. Son père, qui avait un poste respectable dans les assurances et souffrait d’accès de colère, le traitait de bon à rien. Il n’avait jamais montré beaucoup d’affinités avec son fils, un garçon chétif qui faisait des otites à répétition et qui ne s’intéressait même pas au foot. Et timide, en plus, il rougissait chaque fois qu’il prenait la parole. Est-ce que moi je suis timide ? On n’a pas les enfants qu’on mérite, regrettait le père, et les poils de sa moustache se hérissaient. On les élève comme il faut, on leur donne le meilleur, on leur paie des études et on n’a que de l’ingratitude en retour. Lazare ne voulait pas les faire, ces études qu’on lui imposait, mais il se sentait trop jeune pour résister et rata tous ses examens. Le père ferma peu à peu le robinet. Puis, un jour de grande colère, il mit son fils à la porte. Allez ouste, dehors ! Tu reviendras quand tu seras devenu un homme. C’était il y a cinq ans, presque jour pour jour, ça donnait envie de hurler. Lazare s’en sortait en n’y pensant jamais, en n’en parlant à personne. Il avait dû chercher un toit, il avait trouvé sa chambre misérable, son taudis couvert d’humidité dont le loyer l’obsédait. Il n’avait jamais revu ses parents.

Le pianiste s’arrêta de jouer et Lazare voulut lui donner une pièce mais ses poches étaient vides. Alors il repensa à Alan : il était temps de s’inquiéter sérieusement de son absence.

– Alan !

Le batteur était là, les yeux rouges, à essayer de réveiller Patrick dans la camionnette.

– Vous n’allez jamais croire ce qui m’est arrivé ! leur annonça-t-il.

Il s’était fait embarquer par des Sarajeviens qui voulaient lui faire connaître la movida bosniaque.

– Ce sont des malades, ils ne s’arrêtent jamais. Après la tournée des bars, on a terminé chez l’un d’eux à jouer au poker. Tout le monde misait cash.

– Tu as joué ? demanda Patrick.

– J’ai même gagné. Trois cents euros. À la fin, les types me regardaient bizarrement, je me suis dit qu’il était temps de partir. Mais après tout ce qu’on avait bu, je n’arrivais plus à me souvenir de mon chemin. Alors j’ai trouvé une chambre d’hôtel et j’ai dormi jusqu’à maintenant. J’ai pris une douche et me voilà.

Lazare et Patrick reniflèrent l’intérieur de leurs vêtements, ils n’avaient pas de quoi être fiers. Au même moment, Vlado vint frapper à la portière et esquissa un mouvement de recul en mettant son nez à l’intérieur de la camionnette.