Histoire de Montreuil-sur-Mer et de son château - Ligaran - ebook

Histoire de Montreuil-sur-Mer et de son château ebook

Ligaran

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Extrait : "J'ai déjà dit quelque part qu'en écrivant l'histoire de nos anciennes ville de Picardie, je n'avais point la prétention de faire une œuvre parfaite, mais seulement de rassembler dans un seul cadre les documents disséminés dans cent recueils divers. Le volume que je publie aujourd'hui ne doit être considéré que comme un premier jalon autour duquel viendront se grouper tous les faits qui ne sont points parvenus à ma connaissance".À PROPOS DES ÉDITIONS Ligaran : Les éditions Ligaran proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants : • Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin. • Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

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Préface

J’ai déjà dit quelque part qu’en écrivant l’histoire de nos anciennes villes de la Picardie, je n’avais point eu la prétention de faire une œuvre parfaite, mais seulement de rassembler dans un seul cadre les documents disséminés dans cent recueils divers. Le volume que je publie aujourd’hui ne doit être considéré que comme un premier jalon autour duquel viendront se grouper tous les faits qui ne sont point parvenus à ma connaissance et dont la réunion pourra plus tard servir à écrire une véritable histoire du Montreuillois. Le territoire de Montreuil formait autrefois une petite province démantelée de l’antique Ponthieu qui comprenait les pays littoraux compris entre la Bresle et l’Escaut. Beaucoup des faits dont ce pays fut le théâtre sont égarés ou ignorés, et il n’y a point de doute que nos bibliothèques, et surtout les manuscrits, contiennent sur cette province, si féconde en évènements, des détails qui viendront un jour grossir ces curieuses annales.

J’invoque donc l’indulgence de mes lecteurs pour une œuvre qui devait inévitablement présenter beaucoup de lacunes, à cause de l’absence de faits particuliers suffisants pour établir une continuité d’évènements dans le récit.

Chaque ville un peu importante devrait avoir son historiographe. On dit qu’il en est ainsi chez les Chinois, le peuple de la terre le plus constant dans ses mœurs et ses usages, et que l’histoire locale y est, de tous les genres de littérature, colle qui fixe le plus son attention et lui en paraît aussi le plus digne. Quoi qu’il faille en penser, nous ne ressemblons guère, sous ce rapport, aux habitants du Céleste-Empire : l’histoire d’une ville particulière de France ou de l’une de ses provinces peut bien orner parfois une collection historique ou intéresser quelques bons citoyens nés sur les lieux, qui aiment leur patrie d’un amour ardent et de prédilection :

Nescio qua natale solum dulcedine cunctos
Ducit, et immemores non sinit esse sui.

mais combien cet attachement honorable pour les lieux qui nous ont vu naître, dont s’occupait Ovide fugitif exilé sur une terre étrangère, n’est-il pas aujourd’hui malheureusement affaibli ? Ubi bene, ibi patria ; c’est-à-dire où l’on est bien est la patrie. Ce sont là de ces maximes, de nos jours, que l’on entend répéter trop communément.

La connaissance de l’histoire locale ne peut qu’aider à faire aimer le pays où l’on est né : ce livre devient en quelque sorte le livre de la famille ; on croit y reconnaître les ancêtres et l’exemple de leurs vertus engage à ne point y déroger. Il peut résulter un autre avantage de ce travail ingrat, c’est que des histoires particulières de nos anciennes cités peuvent naître des ressources pour mieux connaître, mieux fixer l’histoire générale de la province, sa statistique et surtout sa topographie ancienne et moderne ; nous ravivons des faits isolés, oubliés, dédaignés quelquefois, mais qui, un jour, seront recueillis pour faire un ensemble plus parfait que ce que nous avons possédé jusqu’à ce jour.

Les documents historiques relatifs au château et à la ville de Montreuil sont très peu communs ; Monstrolet, Froissart et nos autres grands chroniqueurs, qui sont très prolixes à l’égard de quelques cités, sont très réservés et très laconiques pour la première et la plus ancienne capitale du Ponthieu. Nous avons dû à quelques personnes obligeantes des communications importantes dont nous avons tiré parti. Nous devons à ce sujet, des remerciements à M. Henri Papegay et à M. Eugène Duval, de Montreuil, qui se sont empressés de mettre à notre disposition tout ce qu’ils ont pu recueillir de faits dignes de mémoire. M. Dusevel, notre savant historiographe de la Picardie, nous a été, comme toujours, d’un puissant secours en mettant à notre disposition ce que lui ont fourni les bibliothèques de Paris qui sont ouvertes à ses incessantes recherches sur ce qui peut concerner le passé de notre belle Picardie.

Ce qui nous a encouragé à entreprendre cette histoire, c’est que notre exemple exercera un jour la verve de quelque savant Montreuillois qui, reconnaissant ce que notre travail peut avoir d’imparfait, se mettra à l’œuvre pour découvrir d’autres documents et pour produire une histoire digne de la ville de Montreuil et de ses habitants.

Chapitre I

Origine de Montreuil. – Braium. – Diverses étymologies. – Les Morins. – Arrivée des Romains. – Aspect des villes celtiques.

Bien longtemps avant l’arrivée des Romains dans les Gaules, les Celtes qui habitaient les côtes de la Morinie, s’étaient établis au fond d’un golfe où se déchargeait un petit fleuve qu’ils avaient nommé Quentch (la Canche). La position était admirablement choisie pour une tribu de pêcheurs : d’un côté, une vallée où abondaient les poissons d’eau douce ; de l’autre, la mer avec ses produits variés ; sur les hauteurs du voisinage, d’épaisses forêts comme les aimaient ces peuples antiques. Mais la mer, dans son travail incessant de destruction et de reconstruction de ses rivages, apportait dans l’embouchure de la Canche les débris des terres arrachées aux falaises des côtes neustriennes, large section de l’isthme britannique emporté par l’irruption de l’Atlantique ; les terres alluviales s’accumulèrent dans le fond de la vallée et obligèrent la mer à reculer devant leur surélévation. Le fond du golfe était déjà couvert d’alluvions marécageuses, c’était le Sinus quentavicensis des anciens, à l’extrémité duquel, sans doute, s’était formée une bourgade du nom de Bray, Brayum, bray en langue celtique signifiant boue, marais.

Un monticule se dressait du milieu des marécages, et, de ses hauteurs, l’œil plongeait sur toute la baie et très au-delà sur la haute-mer ; nous verrons que plus tard on y éleva un phare. Une tradition rapporte à ce sujet une espèce de légende d’après laquelle un monstre, espèce de cyclope, aurait, antérieurement à l’arrivée des Romains, habité cette contrée qu’il désolait de ses brigandages ; Jules-César après l’avoir vaincu, l’aurait forcé à quitter le pays. M. d’Harbaville dit que la légende de ce monstre n’a d’autre origine que le phare même : la lumière qu’il projetait au loin aurait donné lieu à la supposition que lorsque les flots de la mer venaient battre le pied du promontoire, le cyclope se réveillait et dardait au loin son œil de feu. On disait Monstrat oculum dont on aurait fait Montreuil.

D’après Dom Grenier, le nom primitif de cette ville aurait été Bray, fait de bracum ou bragum, signifiant boue, vase, parce que le pied du promontoire s’élevait d’un terrain d’alluvion que la mer submergeait dans les fortes marées, et qui était presque toujours boueux et impraticable. Cette étymologie nous paraît préférable à celle de quelques savants qui prétendent que bragum est un mot celtique signifiant chien de chasse, de l’espèce de ceux que nous appelons encore bracqs, parce que ce territoire aurait été un endroit uniquement destiné à la chasse, à cause des bois giboyeux dont il était environné. Une autre supposition fait venir ce nom d’un pont qui aurait été construit sur ce point, pour aller d’une rive à l’autre de l’embouchure de la Canche. Brugge, bruche, bridge, dit un auteur, signifiaient un pont, en flamand, en anglais, en saxon ; les Romains ayant donné à la plupart des noms de lieux la terminaison latine acum qui signifie eau, Bracum ou Brayum aurait signifié pont ou eau. Nous préférons la première supposition, comme plus vraisemblable et comme dépeignant mieux la situation d’une bourgade de gens se livrant à la pêche et à la chasse. À l’époque celtique il ne pouvait encore y avoir de pont sur ce point très ouvert de l’embouchure de la Canche, exposé aux vents de la mer et à la violence des vents. Quant au mot bracq, chien de chasse, il est allemand et d’origine trop récente pour avoir été appliqué à la première bourgade de la Canche ; le mot braye ou bracum vient donc de boue, limon, et de l’espèce de terrain que nous avons depuis appelé mollière.

Dans cette position, il est vraisemblable que braium dut être un lieu important dont le chef exerça une certaine autorité sur les contrées environnantes. Peut-être même appela-t-on cette contrée Pontium, Ponticus, signifiant petite mer, parce que l’embouchure de la Canche formait la partie avancée d’un golfe assez enfoncé dans les terres, qui s’étendait jusqu’à la pointe d’Ault, sur la rive gauche de la Somme. De là viendrait la dénomination de Provincia pontiva qui resta à la contrée dont Montreuil fut pendant assez longtemps le chef-lieu.

D’après les auteurs de l’antiquité les plus accrédités, Tacite, Virgile, Strabon, Pline, etc., ce pays, avant l’apparition des Romains, était habité par les Morins, tribu de la grande famille celtique qui paraît avoir tiré son nom des marais qui se formaient sur le littoral, depuis les falaises neustriennes jusque près du rivage de Gessoriacum qui, plus tard, changea son nom en celui de Boulogne. Les Morins furent donc les premiers habitants connus de la bourgade de Braium, et Braium fut la capitale d’un petit pays qui tirait son nom du golfe ou pontus formé entre les pointes d’Ault et d’Alprecht.

Sur ces temps éloignés, l’obscurité est complète : nous ne rechercherons point ici si Braium put être la Britannia des Morins, autrement nommée Oppidum ponticum, ou Civitas morinorum, dont Scipion l’Africain aurait demandé des nouvelles aux députés de Massilia. Nous avons démontré ailleurs que cette ville celtique dut être sur la rive gauche de l’Authie, à l’un des hameaux de Villers qui porte encore le nom de Bretagne, où des indices d’antiquités ont été reconnus ; il nous suffit de constater ici que Montreuil existait sous un autre nom, avant l’arrivée des Romains ; que cette ville primitive était au pied du promontoire, sur les accrues maritimes, et que sur la hauteur il y avait déjà un château ou une espèce de forteresse et peut-être un phare pour éclairer la navigation des pêcheurs.

Il est assez probable qu’antérieurement à l’arrivée des Romains, les Phéniciens avaient dû s’établir dans cette baie pour les facilités de leur commerce avec la Grande-Bretagne, et qu’ils avaient une colonie à Braium ou sur un autre point de la même embouchure.

Les historiens ne nous donnent cependant qu’une triste idée des villes celtiques. Elles étaient formées de mauvaises huttes en terre recouvertes de paille ou de roseaux ; ceux qui les habitaient étaient des hommes grossiers que les fiers Romains considéraient avec quelque raison comme des sauvages. Leur nourriture se composait de laitage et de la chair des troupeaux dont la peau servait à leurs vêtements. La plupart ne semaient pas de blé, et cependant la population y était considérable. Hominum est infinita multitude, a dit César. Seraient-ce parce que les femmes auraient été communes aux familles, de frères à frères, de parents à parents ? Peut-être : notre auteur contemporain ajoute que les enfants qui en naissaient appartenaient à ceux qui les avaient épousées les premiers. Un mari avait puissance de vie et de mort sur sa femme et ses enfants. Il y avait plus, si un noble mourrait (car il y avait aussi des nobles), s’il y avait quelque soupçon de sa mort contre sa femme, on mettait celle-ci à la torture comme une esclave et on la brûlait ensuite lorsqu’elle était trouvée coupable, après lui avoir fait souffrir de très cruels supplices. Les funérailles de ces nobles étaient très magnifiques : on brûlait avec le corps du défunt ce qu’il avait eu de plus cher, jusqu’à ses esclaves et ses animaux, ses affranchis même quelquefois ; d’où il résulte que pendant leur vie, la société de ces nobles, leur amitié, leur liaison, avait les plus grands dangers pour la suite. Les Morins se teignaient le corps et la figure avec le pastel, ce qui dans les combats les rendait des plus horribles à la vue ; ils se rasaient tout le poil, hormis les cheveux et la lèvre supérieure.

Tel est le portrait peu flatté que nous fait le conquérant romain de ces hommes qui habitaient, entre autres rivages, le pays d’entre la Canche et la Somme.

Avant l’arrivée des Romains, deux chefs de ces sauvages régnaient sur le pays des Morins. L’un était Divitiac, l’autre Galba dont les États furent investis par Arioviste, roi des Huns ou Germains, qui avait des prétentions à s’emparer de toute la Gaule. Mais ces projets ambitieux furent déjoués par la fortune de César qui songeait déjà à étendre de ce côté sa domination puissante. En triomphant des Germains, l’habile général romain se rendait maître de la Gaule : c’est ainsi qu’il arriva sur les bords de la Canche, où l’apparition de ces étrangers, que la renommée avait rendus plus redoutables encore, jeta l’effroi dans les populations. Les guerriers, aussi bien que les vieillards et les femmes, se réfugièrent à la hâte dans les marais ou dans les épaisses forêts de la contrée, emportant avec eux ce qu’ils avaient de plus précieux pour le cacher.

Néanmoins, Jules-César avoue dans ses commentaires qu’il eut beaucoup de mal à les dompter. Les plus audacieux, un peu revenus de leur frayeur, s’étaient réunis dans leurs forêts et avaient juré de se défendre et de périr plutôt que de se soumettre. Ils commencèrent alors à se fortifier dans des lieux de difficile accès ; ils entouraient leur camp de remparts fortifiés par des clayonnages élevés, plantés d’arbrisseaux impénétrables et augmentés de fossés profonds que l’ennemi ne pouvait franchir qu’avec difficulté. De ces retraites, ils fondirent sur les Romains et vinrent s’y retrancher lorsqu’ils ne se crurent plus en forces pour attaquer en pleine campagne. Les Romains, inquiétés par ces sorties incessantes, investirent ces forteresses d’un nouveau genre, mais ne purent en venir à bout. Aussitôt qu’ils s’éloignaient, les Morins reparaissaient et leur causaient beaucoup d’embarras. César, qui raconte ces revers, détaille les dispositions qu’il prit pour en triompher : il voulait investir les forteresses, affaiblir l’ennemi par le manque de subsistances, le forcer à se rendre ou le détruire. La saison des pluies vint le trouver avant qu’il eût accompli son œuvre ; les maladies se mirent dans son armée, ses soldats murmurèrent. Ne pouvant triompher des Morins, il mit le feu à leurs villes, à leurs villages, à leurs forêts, et se retira en Neustrie, au-delà de la Seine.

Les Morins, délivrés des Romains dont ils ne comprenaient point les intentions, réédifièrent leurs cabanes et rendirent des actions de grâces à leurs dieux de les avoir délivrés de ces envahisseurs. Mais, à la saison suivante, ils les virent reparaître, et, cette fois, bloqués dans leurs retraites, ils se trouvèrent dans l’obligation de se soumettre et d’accepter les lois des vainqueurs.

C’est sans doute vers cette époque que Jules-César arriva sur les bords de la Canche et qu’il assiégea, sur le promontoire de Braium, un château nommé Wimaw, que les indigènes y avaient élevé, et qui n’était vraisemblablement qu’une de ces forteresses improvisées, entourées de remparts et de plantations de clayonnages de terre renforcées de wimen ou osiers. Une fois maîtres de cette position qui leur offrait des ports pour leurs flottes et des forêts voisines et considérables pour les réparer ou en construire de nouvelles, les Romains s’appliquèrent à y affermir leur domination et ils y parvinrent.

L’historien Malbranq, dans son livre de Morinis, constate ce séjour du conquérant romain sur le Quentiam, et ajoute que des forêts nombreuses couvraient alors tout ce pays, depuis le Ponticum portum jusqu’à Picquigny, ad Pinchonium, lieu désigné aussi avec un castel, cum Castello, dans la notice de l’itinéraire d’Antonin. Il est présumable que ce Ponticum portum n’était autre que Braium ; puisque Montreuil, la ville qui lui succéda, continua d’être, pendant assez longtemps, la capitale du pays ; Abbeville n’existant pas alors, non plus que Rue et le Crotoy, et la Britannia de Scipion paraissant avoir disparu sous l’invasion des sables de la mer.

On a objecté contre l’antiquité de Montreuil, qu’aucune voie romaine n’y conduisait. En effet, la grande route d’Italie à Gessoriac ou plutôt Bononia, passait d’Amiens au-dessus de Centule, par Noyelles-en-Chaussée, Maizerolles, pour traverser la Canche à Hesdin, bourg avec temple, cum templo, et de là gagner Thérouanne et Boulogne ; mais à cette époque où, comme je viens de le dire d’après Malbranq, les hauteurs du Ponthieu étaient couvertes de forêts où il était difficile de tracer des routes, la rivière de Canche était sans doute une voie suffisante de communication assez commode et très convenable entre Hesdin, où passait la chaussée, et l’oppidum ponticum. J’ai d’ailleurs déjà dit qu’il était impossible qu’un pont fût établi à Braium où la mer était dans toute sa force, et tout concourt à nous faire supposer que les marées s’étendaient alors jusque près de Hesdin.

Néanmoins, ce qui prouverait que Braium était une ville romaine de quelque importance, c’est que la tradition parle d’un arc de triomphe qui se vit pendant longtemps dans la partie haute à Montreuil et qui était attribué à l’empereur Claude lorsqu’il vint avec son armée voir les bords de la Manche et y ramasser des coquillages. Les restes de cet arc de triomphe existaient encore avant la révolution de 1789, sur la place Saint-Saulve, dans une petite chapelle du nom de Jésus flagellé. Des personnes dignes de foi nous ont assuré les avoir vus avec leurs bas-reliefs mutilés et incomplets. On disait aussi qu’une des tours de l’église Notre-Dame, de forme octogone et de construction très ancienne, était d’origine romaine et qu’elle avait servi de phare. Les environs de cette ville ont d’ailleurs fourni aux antiquaires plus d’un fragment de débris de l’art romain ainsi que des médailles de plusieurs empereurs. Il est donc incontestable que la civilisation romaine vint, dans ces contrées, se substituer à la barbarie des anciens Celtes.

Chapitre II

Les Druides. – Apôtres chrétiens. – Persécutions. – Ravages des Huns. – Invasions franques. – Chute de l’empire romain. – Saint-Josse.

Les Morins ne se façonnèrent cependant que difficilement aux lois et aux mœurs de ceux qui les avaient subjugués. Hennebert, dans son Histoire générale d’Artois, dit qu’ils restèrent pendant longtemps grossiers, indisciplinés, errants dans les bois et les marais pour échapper à la domination de leurs vainqueurs et pour y chercher de quoi se sustenter et se vêtir ; lorsqu’ils pouvaient se réunir en nombre suffisant, ils exerçaient la piraterie avec des barques légères et peu solides. « En un mot, ajoute-t-il, on nous a dépeint les Morins comme des sauvages ne respirant que l’indépendance, livrés à leurs penchants criminels et ne professant d’autre religion que l’idolâtrie. » Dom Grenier dit que, bien longtemps après leur soumission, ils adoraient encore les arbres et les fontaines, et qu’ils se livraient à des pratiques cruelles envers leurs proches et même leurs propres enfants.

Cette religion était le druidisme, qui était pratiqué dans toutes les Gaules et dont le culte avait pour temple les forêts les plus sombres. Le territoire de Braium, couvert de bois qui s’étendaient le long du littoral, depuis la Canche jusqu’à la Somme, convenait admirablement à ces pratiques mystérieuses, et les habitudes des Morins avant l’arrivée des apôtres chrétiens doivent nous faire supposer que les druides régnaient sur ces contrées. César dit quelque part dans ses commentaires, que les peuples de la Morinie étaient comme esclaves courbés sous le joug et l’orgueil de leurs prêtres, et chargés de dettes et d’impôts par la violence des grands.

César les délivra-t-il de cette oppression dont il parle, par la conquête qu’il en fit ? Rendit-il leur condition meilleure ? Ce n’est point là ordinairement l’objet du conquérant, dans aucun des siècles connus. Si César défendit les pratiques du druidisme, ce fut par mesure politique plutôt que par humanité, et la conquête ne changea ces habitudes barbares qu’avec le temps.

Les druides, ou prêtres gaulois, quoique plus philosophes que bien d’autres, avaient des mystères et des initiés. Ils admettaient la métempsycose et sacrifiaient froidement des victimes humaines. Le peuple ne pensait pas qu’il pût, en conscience, manger le lièvre, l’oison, ni la poule, quoiqu’il fût dans l’usage de les élever, mais pour son plaisir seulement. Point de temples pour le souverain être. Les druides, espèce de déistes dans leur particulier, sans doute, ne voulaient pas circonscrire dans un espace limité, disaient-ils, l’être infini qui est perpétuellement au-delà de tout espace et de toutes limites et qui contenant tout ne peut être contenu. Leur religion ne se conservait que par les traditions. Il était défendu d’en rien écrire, et, pour s’initier, les jeunes druides l’étudiaient assidûment pendant vingt ans ; mais ils n’en gardaient que ce que leur mémoire pouvait en retenir. Leurs autels étaient dans les bois, dans les lieux écartés ; ils y égorgeaient des taureaux, ils y offraient quelquefois simplement le pain et le vin, dont on avait brûlé quelque portion, ou versé quelques gouttes sur l’autel. Ils recueillaient mystérieusement le guy de chêne et une espèce de tamarin, appelé le félago, avec des précautions et des momeries qui n’avaient pour but que de persuader au peuple toute l’importance du remède qu’ils voulaient lui administrer ou lui vendre ; car ils se mêlaient aussi des maladies, et n’étaient pas moins médecins ou charlatans que prêtres imposteurs.

Ces druides étaient également chargés de l’instruction de la jeunesse, qu’ils élevaient, comme on peut le croire, dans le plus profond respect pour la religion populaire ; c’est-à-dire, pour toutes ces pieuses et futiles cérémonies, avec lesquelles on arrachait les plantes à jeun, après s’être purifié par les jeûnes et le bain, etc.

À ces fonctions sacerdotales, les druides ajoutaient l’un des divinations, l’autre des prédictions ; on n’eût jamais osé donner une bataille dans les Gaules, ou prendre une délibération de quelque importance, sans avoir eu recours aux druides, à leurs sacrifices ; ils étaient ainsi devenus les arbitres de la paix et de la guerre. On voit par là qu’elle était leur immense influence. D’autres druides étaient commis pour chanter seulement des vers à la louange de la divinité et pour célébrer la valeur des soldats, animer les faibles aux combats ou flétrir les lâches, on appelait cette division de druides les Bardes. C’était l’espèce la plus honnête, et comme qui dirait, si ces choses peuvent se comparer, nos anciens chanoines de cathédrale psalmodiants seulement. Un chef suprême, sorte de souverain, qui demeurait à Chartres, en Beauce, gouvernait tous les druides des Gaules généralement ; il était entouré d’une cour nombreuse de druides, qui lui étaient subordonnés et qui avaient inspection sur les provinces, au Nord comme au Midi.

Les femmes des druides participaient au crédit, à l’influence de leurs maris ; elles avaient une fonction commune avec leur sacerdoce, celle des divinations : toutes ces femmes, en général, dans les Gaules, jugeaient les affaires particulières pour fait d’injures, et leurs jugements, qu’on peut appeler de simple police, ou de police correctionnelle, dans notre langage actuel, étaient sans appel. C’était une sorte de respect et de galanterie, digne de nos anciennes cours d’amour, qu’on ne s’attendrait pas à trouver dans des contrées où les druidesses plongeaient aussi quelquefois leurs couteaux dans le cœur des prisonniers, pour en consulter les palpitations ; en même temps que leurs époux, aux jours de grandes cérémonies et de fêtes solennelles, brûlaient ailleurs des victimes humaines dans de vastes et hideuses statues d’osier.

Encore, était-ce une obligation légale pour les Gaulois, nos aïeux, que d’assister dévotement aux abominables sacrifices de ces druides, comme à leurs instructions. Dénonciateurs et juges, la peine de ceux qui n’obéissaient pas à la loi qu’ils invoquaient, dont ils étaient les interprètes ; la peine de ceux qui s’absentaient de leurs infâmes cérémonies, était l’excommunication ; c’est-à-dire l’interdiction à jamais de leurs autels, de leurs mystères. Les impies que frappait cette terrible excommunication, étaient écartés de toutes les places, de tous les honneurs, de tous les emplois, comme des hommes sans religion, indignes de vivre et sans morale, comme des scélérats flétris pour les plus grands crimes. Procul estotè profani !

Un autre devoir rigoureux de nos aïeux abrutis sous l’empire sacerdotal des druides, était de s’abstenir de tout entretien sur les matières de politique et de religion. C’étaient là des républiques fédératives gauloises, où il n’y avait guère de liberté. Tout le bonheur de la société paraissait être pour ces prêtres, qui, exempts de toutes charges publiques, tant civiles que militaires, vivaient riches et heureux autant que possible, au milieu des forêts, gouvernant des peuples écrasés par la superstition et des impôts exorbitants que leur imposaient les grands, comme a dit César.

S’il est vrai que, dans la Gaule-Belgique, sur nos rivages moriniens comme sur ceux des Bretons, on se soit servi, comme l’écrit aussi César, de monnaie de métal, de cuivre importé et d’anneaux ou biles de fer au poids pour en tenir lieu, voilà pour les amateurs de l’antiquité, qui recherchent avidement des médailles gauloises avant la conquête des Romains, un grand obstacle à en trouver, ce me semble. Mais ce qu’on découvre, ce sont des colonnes carrées de la pierre la plus dure, quelques figures grossièrement sculptées sur les pierres de cette sorte ; des pierres aiguisées en forme de coins ou de pointes et nommées haches celtiques ; ce sont des tombeaux de pierre ou de plomb, capables de contenir des corps de six à sept pieds de long (espèce de patagons) couverts de peaux de bêtes jusqu’à mi-corps, tenant une pique ou une épée rouillée ; ce sont là les monuments des Gaulois qu’on a quelquefois trouvés dans les vieux murs d’anciens temples, dans ceux des pays chartrains surtout, et même dans nos hautes régions de la Picardie.

Avec des hommes de la taille la plus haute, se trouvaient aussi des animaux d’une force et de grandeur que nous ne trouvons plus, tels l’Élan, dont parle César, le Bizon, l’Uroch ou l’Urus, ce bœuf énorme et farouche dont la chasse était aussi redoutable que glorieuse. Aussi, Pausanias nous dit-il que, de son temps, la Gaule était devenue si froide, qu’on y voyait des ours et des sangliers blancs, ce qui est très probable, puis qu’il y avait des élans. Pline et Strabon nous parlent de nombreux troupeaux de chevaux et d’ânes sauvages qui l’habitaient. Diodore de Sicile dit que les fleuves y gelaient régulièrement pendant les hivers, au point que les armées et les chariots passaient sur la glace, comme sur des ponts. Vitruve, contemporain de Jules-César, et Strabon, contemporain aussi de Tibère, nous apprennent que les Gaulois et les Espagnols ne bâtissaient encore leurs maisons qu’avec de la terre grasse, et que les toits n’étaient couverts que de chaume ou de joncs. Faut-il s’étonner si César dit, de la Morinie expressément, que ce qu’on y appelait une ville, oppidum autem vocant, n’était souvent qu’un bois, un marais, lequel servait de retraite contre les courses de l’ennemi ? Tels étaient probablement Braium dans les mollières de la Canche et sa retraite de Wimaw sur le promontoire.

Les Romains ne pouvaient triompher des peuples de la Gaule et les pacifier qu’en combattant le druidisme et en le détruisant. C’est pourquoi ils ne s’opposèrent que faiblement aux progrès du christianisme, dont ils se défiaient moins que des druides tout-puissants et cruels. Ce pays était d’ailleurs extrêmement sauvage : un auteur allemand dit dans des Chroniques germaniques, que sous Charles-le-Chauve, la Flandre, qui s’étendait alors jusqu’à la Somme, était tellement dépourvue de villages, qu’elle semblait plutôt habitée par des bêtes farouches que par des hommes.

Les apôtres vinrent de bonne heure prêcher la foi chrétienne à Braium, à Quentovic lieu voisin, et dans les environs. Belleforest dit que les Morins furent convertis à Notre-Seigneur Jésus-Christ, peu de temps après les premiers apôtres. Selon Malbranq, vers l’an 62 ou 63, c’est-à-dire presqu’en même temps que la conquête des Romains, on vit Joseph d’Arimathie traverser la Morinie pour aller prêcher dans la Grande-Bretagne ; on prétend aussi que saint Pierre, persécuté par les Romains, suivit la même route que Joseph d’Arimathie. Ce qui paraît plus certain, c’est l’apostolat de saint Martial, évêque de Limoges, qui vint, vers l’an 70, convertir les populations maritimes de la Morinie.

Cependant, d’après différents auteurs, et entre autre Belleforest, les nouveaux convertis n’avaient qu’une foi peu solide, car aussitôt les apôtres éloignés, ils retombaient dans leurs erreurs et dans leurs pratiques païennes.

On lit dans la Chronique des saints, que saint Luce, un des rois de la Grande-Bretagne, quitta sa capitale et son royaume pour venir en Morinie, rappeler les habitants à leurs devoirs et qu’il réussit à les rattacher au culte de sa religion.

Nous ignorons positivement quel fut, parmi tous les apôtres qui parurent dans la Morinie, celui ou ceux qui vinrent prêcher à Braium et y bâtir la première église. Nous savons seulement que la foi n’était guère affermie dans le Ponticum, puisque saint Riquier, qui vint y prêcher vers le milieu du VIe siècle, y trouva encore le culte des arbres établi et toutes les pratiques druidiques en vigueur. Saint Josse, à cette époque, s’était déjà établi dans la contrée, vers Quentovic, où saint Bertin et saint Riquier venaient le visiter. Saint Firmin, premier évêque d’Amiens, y fit aussi beaucoup de prosélytes. Quentovic était situé sur la Canche, mais plus bas que Montreuil, sur la même rive.

Les empereurs romains, débarrassés des druides, songèrent à arrêter les progrès du christianisme qui avait aussi gagné beaucoup de Romains ; ils en défendirent l’exercice, puis, ne pouvant y parvenir, ils firent arrêter les apôtres et les persécutèrent ; plusieurs payèrent par le martyre leur dévouement et leur persévérance. Mais la puissance romaine, après s’être maintenue pendant quatre siècles dans les Gaules, commençait à chanceler. Les côtes de la Morinie étaient livrées aux actes de piraterie les plus cruels. Maximien, qui gouvernait alors, enjoint à un marin boulonnais, du nom de Carause, d’équiper une flotte pour protéger les côtes. Celui-ci rejoint les pirates, les combat, s’empare de leurs richesses et en fait son profit. Maximien veut lui retirer son autorité et envoie contre lui des troupes ; mais Carause, qui s’était méfié de cette récrimination de l’empereur romain, s’était sauvé sur les côtes de la Grande-Bretagne et bientôt après se fit proclamer roi de cette île au détriment des Romains qui la possédaient. On le vit alors piller et dévaster les côtes de la Morinie, enlever Boulogne, Braium, pénétrer plus loin dans les terres et brûler tout le pays jusqu’à Hesdin, Thérouanne et Arras. Cette circonstance fut une calamité à cause des représailles qu’elle amena et qui couvrirent toute la contrée de ruines.

C’est vers cette époque que parut sainte Hélène, femme de l’empereur Constance-Chlore et mère du grand Constantin, qui réédifia la ville de Hesdin et y fit construire une retraite qu’elle fut habiter. La contrée était encore en proie aux ravages des pirates qui arrivaient aussi bien par terre que par mer. L’autorité romaine était désormais impuissante à réprimer ces désordres ; elle faiblissait sur tous les points ; Aétius, général romain qui commandait à Arras, s’oppose bravement au torrent, il surprend les barbares qui s’étaient campés sur la Canche, entre Hesdin et Braium ; il fond sur eux, les taille en pièces et poursuit les fuyards qu’il contraint à évacuer la Gaule-Belgique. Mais ce succès ne fut que passager ; Clodion, chef des Francs, brûlait de venger cet affront, il revient à la tête de bandes considérables et pousse ses conquêtes jusqu’aux rives de la Somme. Aétius espère en vain en triompher encore, il résiste, mais il est obligé de transiger avec Clodion, et de faire cause commune avec lui pour résister à d’autres invasions qui le menacent. L’histoire dit que vers cette époque il se préparait un grand mouvement dans les Gaules et chez tous les peuples barbares. On tremblait sur les côtes de la Morinie de la descente méditée de nouvelles hordes de pillards. Malbranq rapporte que les Huns débarquèrent dans la baie de la Canche vers 641, qu’ils brûlèrent Quentovic et Braium et les détruisirent de fond en comble, et que de là ils poussèrent leurs ravages jusqu’à Thérouanne et Aire.

Aétius ayant été assassiné par les ordres de l’empereur Valentinien, la puissance romaine, qui tenait encore un peu par les talents militaires de ce général, déclina rapidement ; après lui, ce qui restait de Romains sur les côtes de la Morinie, disparut pour faire place aux hommes du Nord qui, encore barbares, replongèrent ce pays dans les désordres les plus terribles. Ces hommes étaient les Francs dont la renommée inspirait une profonde terreur. Leurs mains, suivant Eusèbe, ressemblaient à celles des bêtes féroces. « La nature les a tellement faites pour la guerre, dit le sophiste Libanius, qu’on leur a donné le nom grec de φραϰτοι, qui exprime leur énergique constitution et que le vulgaire ignorant a changé en celui de franc. »

Les Francs étaient durs et cruels pour les vaincus, et cependant, d’après Procope, beaucoup de sujets romains, qui ne purent retourner en Italie, se mirent au service de leurs vainqueurs et obtinrent la faculté de conserver leurs lois, leurs mœurs, leurs insignes particuliers, leur costume.

Pendant près d’un siècle, le pays d’entre l’Escaut et la Somme fut le théâtre de luttes terribles entre les Francs, les Suèves, les Vandales et les autres peuples qui se disputaient la dépouille de l’empire romain. Les rois francs qui pourtant avaient adopté, en beaucoup de choses, la police et les lois des Romains, établirent une espèce d’autorité sur les pays soumis à leur domination ; on leur doit l’institution des comtes qui, dans l’origine, n’étaient que des magistrats préposés à l’administration d’une contrée. Après la conquête des Gaules par les Francs, ces officiers continuent de subsister ; leurs prérogatives et leur puissance s’accrurent, et ces comtes devinrent bientôt de petits souverains. Clotaire, l’un des successeurs de Clovis, investit Alcaire, fils de Regnacaire, roi de Cambrai, du gouvernement des côtes maritimes dans lesquelles se trouvait compris Braium et son territoire. Alcaire s’intitula : Dux franciœ maritimœ seu Ponticœ et établit sa demeure à Centule, aujourd’hui Saint-Riquier. Aymeric, qui lui succéda, fixa sa résidence à Boulogne, puis à Port-le-Grand sur la Somme.

Un autre comte ou duc maritime avait sa résidence à Mayoc, près du Crotoy ; c’était Aymon, qui s’étant pris d’une profonde amitié pour saint Josse, lui fit construire, en 625, à Quentovic, ou près de cette ville, un monastère qui, par la suite, donna son nom à la localité. Selon l’auteur de la vie de ce saint, ce lieu était horrible par les forêts dont il était couvert et en grande partie inculte et désert, sur les bords de la mer qui en rendaient l’aspect encore plus sauvage.

Saint Josse édifia, dit-on, tout le pays par la sainteté de sa vie ; il avait choisi, pour se fixer, un bois proche de Quentovic où étaient deux fontaines ; le peuple appelait l’une la fontaine aux chrétiens, et l’autre la fontaine aux chiens. Comme saint Valery et saint Riquier, qui apprivoisaient de petits oiseaux et les apprenaient à venir manger dans leurs mains, saint Josse, « par la saincteté de lui, les bestes, les poissons et les oiseaux venoient privément à lui, et il les repaissoit de doulces paroles. »

Le saint affectionnait particulièrement, sur les bords de la Canche, un endroit sauvage dans un petit vallon où le cours capricieux de la rivière avait formé une petite île. Il passait l’eau sur une planche et s’était bâti une petite chaumière où il passait des heures entières dans la méditation. Plus tard on y construisit une église sous l’invocation de Saint-Josse-au-Val.

Aymon eut pour successeurs Diochtric et Walbert. Comme le bruit courait, environ soixante ans après la mort de saint Josse, que les ongles des mains et des pieds lui croissaient encore « et les coppoit ou cescun samedy, » Diochtric voulut s’assurer de cette vérité, et à cet effet fit ouvrir le tombeau ; y ayant porté ses regards, il s’écria : Ah ! saint Josse ! Aussitôt il devint sourd et muet, et, jusqu’à sa mort, il éprouva une grande faiblesse dans toutes les parties de son corps. La femme de ce duc, effrayée du malheur de son mari, éleva ses gémissements vers Dieu, et, pour le salut de son âme, donna à saint Josse les deux villages de Crespiniac et de Netreville. Crispiniacum, Netrevilla.

En 754, il est question encore dans un titre de fondation de l’abbaye de Blangy, d’un comte de Ponthieu du nom de Sigefroid, qui, dit-on, battit près de Hesdin, les Huns qui étaient débarqués dans le Sinus quentavicus et ravageaient le pays. Plus tard, on voit un comte Walbert qui se fit moine et mourut en odeur de sainteté. On le révéra sous le nom de saint Gaubert ou Vaubert. Ce ne fut guère que sous Charlemagne qu’on vit paraître des comtes de Ponthieu en ayant réellement le titre et les fonctions.

Charlemagne organisa le vaste empire français sur des bases nouvelles, et c’est à lui qu’il faut reporter la création effective du comté de Ponthieu ; il sut, par son intelligence, imposer sa volonté à tout le monde ; il domina, mais il protégea, il assigna à chacun sa place, et sans doute il détermina les véritables limites du comté de Ponthieu.

Le comté de Ponthieu comprenait alors le Boulonnais, le Ternois, Braium ou Montreuil, Guisnes, Ardres et les autres pays maritimes qui en dépendaient.