Contes et légendes d'Allemagne, de Suisse et d'Autriche - Elena Balzamo - ebook

Contes et légendes d'Allemagne, de Suisse et d'Autriche ebook

Elena Balzamo

0,0
55,01 zł

Opis

Un florilège de mythes, de contes et de légendes permet de pénétrer dans l'imaginaire d'Allemagne, de Suisse et d'AutricheUn géant, que l'âge avait rendu paresseux, ne voulut plus se déplacer à pied. Il monta au sommet d'une haute montagne, et au moment où la lune passait au-dessus de la crête, il l'enfourcha et se mit en route en direction de l'ouest, là où le soleil se couche. Ce géant était si lourd qu'après chaque chevauchée le disque lunaire se déformait un peu et qu'il lui fallait du temps pour retrouver sa rondeur et redevenir plein. La lune avait une telle peur du géant qu'elle se cachait parfois pendant de longues périodes. Telle est l'origine des phases lunaires et l'explication des phénomènes de la lune pleine et du croissant naissant. De nos jours encore, on peut voir sur sa surface des rayures et des cicatrices, traces des sévices infligés par le méchant géant.À PROPOS DE LA COLLECTION« Aux origines du monde » (à partir de 12 ans) permet de découvrir des contes et légendes variés qui permettent de comprendre comment chaque culture explique la création du monde et les phénomènes les plus quotidiens. L’objectif de cette collection est de faire découvrir au plus grand nombre des contes traditionnels du monde entier, inédits ou peu connus en France. Et par le biais du conte, s’amuser, frissonner, s’évader… mais aussi apprendre, approcher de nouvelles cultures, s’émerveiller de la sagesse (ou de la malice !) populaire.DANS LA MÊME COLLECTION• Contes et légendes de France• Contes et légendes de la Chine• Contes et légendes du Burkina-Faso• Contes et légendes de Suède-Contes et récits des Mayas

Ebooka przeczytasz w aplikacjach Legimi lub dowolnej aplikacji obsługującej format:

EPUB

Liczba stron: 197




Préface

« … le nom des Germains a … sa racine dans le mot germinare(croître, pousser), car les Allemands seraient des gens qui poussent sur les arbres… »

Depuis bientôt deux cents ans qui dit « conte populaire allemand » dit « frères Grimm ». Les deux savants (en réalité, deux écrivains de génie, dissimulés derrière l’apparence d’universitaires érudits) ont donné au conte populaire de leur pays – et, à partir de là, au conte populaire tout court – ses lettres de noblesse, en le sortant de l’anonymat de la tradition orale, en le façonnant, le refaçonnant, le commentant, l’expliquant, l’éditant, de sorte qu’il est devenu un best-seller et un classique aussi bien qu’une source d’inspiration et un modèle incontournable pour tous ceux qui ont collecté et édité les contes populaires après l’apparition des Kinder- und Hausmärchen en 1812.

Or, on se doute que, tout allemands qu’ils furent, les frères Grimm n’ont pas poussé sur un arbre et que leur célèbre recueil n’est pas apparu ex nihilo : son avènement a été préparé de longue date – par la sensibilisation du public, par le travail des idéologues du romantisme, qui ont éveillé l’intérêt pour le passé national, et aussi par les collectes antérieures, car les Grimm n’étaient pas seuls à s’aventurer sur le terrain de la tradition orale. Mais on a beau le savoir, on aurait du mal, en évoquant le conte populaire de cette époque, à citer d’autres noms. (En revanche, aucune difficulté pour ce qui est des auteurs de contes littéraires qui, au même moment, connaissent un essor sans précédent : Hauff, Hoffmann, Brentano, etc.) Un lecteur allemand, interrogé sur ce sujet, pourrait à la rigueur citer les recueils de J.K.A. Musäus et de Ludwig Bechstein ; pour le public français, ces noms n’évoqueraient pas grand-chose.

Plus surprenant encore : on aurait tout autant de mal à énumérer les auteurs de recueils postérieurs aux Grimm, alors qu’il semble aller de soi qu’une fois en possession d’un pareil modèle, les folkloristes seraient en état de produire des ouvrages tout aussi remarquables. Il n’en fut rien. Les contes des frères Grimm à la fois incarnent le conte populaire allemand et se substituent à lui : nous avons là un arbre qui, pendant plus de deux siècles, a réussi à cacher la forêt.

Pourtant, cette forêt existe. Tout au long du XIXe siècle, une armée de folkloristes s’appliquait à consigner la tradition populaire orale sous toutes ses formes : contes, légendes, chansons, proverbes, superstitions. Les résultats de leurs efforts furent publiés parfois sous forme de livres : soit des recueils de textes, soit des ouvrages savants dont ils constituaient la matière. Une part non négligeable des collectes fut rendue accessible grâce aux divers périodiques, plus ou moins spécialisés. Ainsi, en Allemagne comme dans la plupart des pays européens, à la fin du XIXe – début du XXe siècle, une imposante réserve a été constituée, qui demeurait, cependant, largement inconnue du public.

Tout récemment eut lieu une tentative pour regrouper ces sources disparates, les rendant plus accessibles non seulement pour les spécialistes, mais aussi pour le grand public. Un expert allemand, Hans-Jörg Uther, vient de faire paraître un CD regroupant 42 principaux recueils : Deutsche Märchen und Sagen / Contes et légendes allemands (Digitale Bibliothek, vol. 80, Berlin, Directmedia, 2003). L’ensemble, qui compte 24 000 titres (environ 55 000 pages au total), n’a pas, à notre connaissance, d’équivalent dans le monde entier. Le recueil des frères Grimm, qui naturellement en fait partie, n’est responsable que de 220 textes, soit moins d’un pour cent de l’ensemble. Leur collection n’est donc qu’une petite parcelle d’une tradition richissime, authentique et variée. Bien entendu, elle n’est pas épuisée par le CD en question, même s’il couvre plusieurs genres du folklore, plusieurs régions de l’Allemagne : pour des raisons évidentes, l’éditeur ne pouvait ni reproduire tous les recueils existants, ni tenir compte des publications périodiques.

Dans ce trésor de la tradition populaire qui, comme nous venons de le voir, n’est nullement réductible au « conte grimmien », un genre particulier nous intéresse, qui, du reste, n’est représenté chez les Grimm que par quatorze textes : le conte étiologique. Dans l’ensemble bien ordonné des genres folkloriques, ce conte fait figure de Cendrillon : il n’apparaît pas comme une entité dans l’Index d’Aarne-Thompson, il ne fait qu’exceptionnellement l’objet de recueils entiers, il attire rarement l’intérêt des spécialistes et les travaux qui lui sont consacrés sont peu nombreux. Car il s’agit visiblement d’un genre bâtard, d’un phénomène frontalier. Un genre qui ne se définit ni par le schéma événementiel, comme le conte merveilleux (parfois le conte étiologique ne comporte que quelques lignes et est dépourvu de toute action), ni par le type de personnages, comme le conte animalier (on y trouve aussi bien des animaux, que des personnages humains, des objets, des divinités païennes, des personnages bibliques, des phénomènes atmosphériques), ni par son ancrage dans la vie quotidienne, comme le conte facétieux (dans le conte étiologique, l’action peut se dérouler n’importe quand et n’importe où). Finalement, la seule chose que ces textes ont en commun, le seul signe formel de leur appartenance générique est le fait qu’ils sont tous censés répondre à la question « pourquoi ? » et expliquer l’origine du phénomène évoqué.

Notre recherche de textes étiologiques pour le présent volume nous conduisit à consulter des sources aussi hétérogènes et variées que le conte lui-même : des recueils de contes populaires, établis selon le principe thématique ou régional, des ouvrages érudits consacrés à la tradition populaire, des périodiques. Ce travail a été considérablement facilité par le fait qu’une partie non négligeable des textes qui nous intéressent ont déjà été regroupés à l’aube du XXe siècle au sein d’un seul ouvrage.

En 1907 paraît en Allemagne un volume intitulé Natursagen. Eine Sammlung naturdeutender Sagen, Märchen, Fabeln und Legenden, autrement dit Contes de la nature. Un recueil de légendes, contes et fables explicatifs. Au cours des années suivantes, trois autres volumes virent le jour, le dernier en 1912. L’auteur de l’ouvrage, comprenant plus de mille cinq cents pages, s’appelle Oskar Dähnhardt. Né en 1870 à Kiel, il étudia à Leipzig, Göttingen et Berlin, enseigna à Leipzig, édita quelques recueils de contes et légendes, aussi bien allemands que provenant d’autres pays, avant de mourir en 1915 en Flandre, sur le champ de bataille, à l’âge de quarante-cinq ans, laissant inachevée son œuvre maîtresse, Contes de la nature, qui, outre les contes eux-mêmes, devait contenir une partie exégétique, consacrée à ce type de récits, qui le placerait dans le contexte de l’« histoire de l’esprit » (Geistesgeschichte) de l’humanité. Mais même incomplets, ces Contes de la nature sont bien plus qu’un simple recueil : la richesse du matériel, la clarté de la disposition, la rigueur, la solidité de l’appareil critique en font une œuvre unique et inestimable, un corpus où des générations de folkloristes ont puisé, sans toujours payer leur dette de reconnaissance à ce professeur de Leipzig. Comme tout le monde, nous avons largement mis à contribution le contenu de ces quatre volumes, et nous profitons de l’occasion pour rendre hommage à l’auteur de ce travail exemplaire.

Nous souhaitons également remercier pour leur aide et conseils Hannelore Marzi, traductrice et conteuse de Francfort-sur-le-Main, Bettina Twrsnick, qui dirige la « Phantastische Bibliothek » de Wetzlar, le Centre National du Livre dont le soutien permit de financer une partie du travail de recherche ainsi que Galina Kabakova, directrice engagée et compétente de la collection « Aux origines du monde ».

Le corpus de textes présenté dans ce volume n’est pas exhaustif, pour des raisons évidentes ; néanmoins, il semble être assez représentatif de la tradition en question. En témoigne la comparaison avec d’autres collectes dans le domaine germanique (voir dans la même collection : Contes et légendes de Flandre, Contes et légendes de Suède). Elle laisse entrevoir aussi bien les similitudes que les différences entre ces patrimoines : on reconnaît le noyau commun, mais on relève aussi des particularités, à la fois dans le choix de thèmes, leur fréquence et le traitement qu’ils reçoivent. En examinant de plus près ces collectes, on découvre, par exemple, que la composante évangélique – au niveau des sujets et des personnages – est beaucoup plus importante en Allemagne (et plus généralement dans les pays germanophones) que dans le monde scandinave ou chez les Flamands. D’autres différences se font également remarquer : tandis que les Suédois réservent une part belle aux histoires d’oiseaux, que les Flamands se passionnent pour les « questions sociales » (l’origine des classes, les rapports entre les différents métiers, etc.), l’imagination populaire allemande fait preuve d’une ingéniosité particulière dans le domaine de la botanique : les histoires de plantes y foisonnent – la primevère et l’églantier, la pervenche et la soldanelle, mais aussi le sureau, le sapin, le tremble, sans oublier l’airelle et les fraises des bois… Cependant, d’autres thèmes ne lui font pas défaut : le ciel et la terre, le monde humain, les anges et le diable, les oiseaux et les animaux – encore une belle facette de ce phénomène multiforme qu’est le conte étiologique.

I. Terre, ciel, corps célestes

1. D’où viennent les étoiles

Il y avait un temps où la voûte céleste n’était pas étoilée : seuls le soleil et la lune brillaient au firmament. Les géants, qui s’amusaient à lancer des cailloux contre le disque solaire, finirent par le perforer à plusieurs endroits. Les trous par lesquels la lumière du ciel supérieur nous parvient portent le nom d’étoiles.

2. L’origine des étoiles filantes et des tempêtes

Pour démêler leur magnifique chevelure, les géantes se servaient de squelettes chevalins en guise de peigne. L’une d’entre elles, assise sur un siège qui atteignait le ciel, peignait ses cheveux à l’aide du croissant de lune ; les grains de poussière qui s’en détachaient scintillaient dans l’air : ce sont les étoiles filantes.

Une de ces géantes avait des yeux bleus d’une beauté telle que la mer et le ciel se battaient pour eux – ce combat est à l’origine des tempêtes.

3. L’origine des montagnes et des vallons

A l’époque où la terre venait d’être créée et était encore molle, les géants qui la parcouraient laissaient, ici et là, des empreintes de leurs pieds, qui devenaient des montagnes et des vallons, tellement ces créatures étaient grandes et lourdes.

4. Comment les pierres eurent la taille qu’on leur connaît

Il y avait une époque où les pierres étaient toutes petites, mais elles grandissaient continuellement, jusqu’au jour où naquit le Sauveur. A cet instant, elles s’arrêtèrent dans leur croissance, et nous les voyons à présent telles qu’elles avaient été le jour de la naissance du Christ.

5. Les phases de la lune A

Un géant, que l’âge avait rendu paresseux, ne voulut plus se déplacer à pied. Il monta au sommet d’une haute montagne, et au moment où la lune passait au-dessus de la crête, il l’enfourcha et se mit en route en direction de l’ouest, là où le soleil se couche. Ce géant était si lourd qu’après chaque chevauchée le disque lunaire se déformait un peu et qu’il lui fallait du temps pour retrouver sa rondeur et redevenir plein. La lune avait une telle peur du géant qu’elle se cachait parfois pendant de longues périodes. Telle est l’origine des phases lunaires et l’explication des phénomènes de la lune pleine et du croissant naissant. De nos jours encore, on peut voir sur sa surface des rayures et des cicatrices, traces des sévices infligés par le méchant géant.

6. Les phases de la lune B

Après avoir éconduit Adam et Eve du paradis, l’archange Michel retourna au ciel.

– Alors, tu les as chassés, ces mécréants ? lui demanda Dieu le Père.

– Une sale besogne ! grommela saint Michel dans sa barbe (oh, pardon, de barbe il n’en avait point !). Je me suis foulé le genou, car il y fait noir comme dans un puits, poursuivit-il. Pendant la journée, ça peut encore aller, puisque les anges font rouler le disque solaire à travers le ciel, mais la nuit, la terre est plongée dans une obscurité totale. On ne peut pas trop en vouloir à Eve de s’être trompée de pomme à croquer – dans des ténèbres pareilles ! Et cela risque de se reproduire. Il faudrait que les hommes aient une lune !

– Tu trouves ? fit le Bon Dieu. Alors, écarte-toi un peu, saint Michel, je vais créer la lune !

Aussitôt dit, aussitôt fait : en un instant la lune fut là.

– Mais, poursuivit le Seigneur, afin que les gens sachent que je l’ai faite par pure bonté, sans y être obligé le moins du monde, je ne la laisserai briller que pendant quatorze nuits, et pendant la seconde moitié du mois la terre restera dans le noir.

C’est pourquoi on voit la lune croître et décroître à tour de rôle.

7. D’où viennent les taches sur la lune A

Un soir, la sainte Vierge envoya le petit Jésus porter à Joseph, son père nourricier, un panier de pommes. Le panier était lourd, et bientôt l’Enfant dut faire halte. A cet instant, il vit arriver un Juif et lui demanda de prendre son panier et de l’accompagner un bout de chemin. Mais le Juif se montra un homme sans cœur :

– Il ne manquerait que ça ! Tu n’as qu’à porter tes affaires toi-même ! lui lança-t-il.

– Aide-moi un peu, portons le panier ensemble, proposa le petit Jésus.

Le Juif refusa.

– Dans ce cas, reste ici et garde le panier, pendant que je cours chercher ma mère – elle va m’aider.

– Quoi ? ! hurla le Juif. Faut-il que je garde tes pommes ? Autant me trouver sur la lune !

Depuis lors, le Juif est assis sur la lune, pour avoir refusé son aide au petit Jésus.

8. D’où viennent les taches sur la lune B

A l’époque où les souhaits avaient une force réelle, un homme vola quelques têtes de chou dans le potager de son voisin la veille de Noël. Le voleur s’apprêtait à s’enfuir avec le panier qui contenait son butin, lorsque les habitants de la maison l’aperçurent et souhaitèrent le voir disparaître sur la lune. Ainsi fut-il, et aujourd’hui encore on peut le voir, très clairement, tenant le panier dans ses bras.

9. D’où viennent les taches sur la lune C

Un homme s’apprêtait à voler une tête de chou. Cela se passait la nuit, la lune brillait dans le ciel, et il craignait d’être découvert. C’est pourquoi il prit un seau d’eau et essaya d’éteindre la lune. Mais il avait beau l’arroser, elle continuait à répandre sa lumière. De nos jours encore, on le voit, debout sur la lune, le seau à la main.

10. D’où viennent les taches sur la lune D

Au lieu d’assister à la messe dominicale, un paysan préféra chercher des fagots dans la forêt, pour fabriquer des balais. Tandis qu’en sifflotant il s’adonnait à sa besogne, un ange lui apparut :

– C’est ainsi que tu respectes le jour du Seigneur ! Eh bien, tu vas toi-même choisir ton châtiment : préfères-tu brûler sur le soleil ou geler sur la lune jusqu’à la fin des temps ?

– Je me passerais bien de l’un comme de l’autre, répondit l’homme, la mine morose.

Mais l’ange n’était pas d’humeur à plaisanter.

– Bon, puisqu’il n’y a rien à faire, dit le paysan, je préfère geler sur la lune.

L’ange le saisit, avec son balai sous le bras, et le transporta sur la lune.

11. Le soleil et la lune

Lune et Soleil formaient un couple. La nuit de leurs noces, Lune, le jeune marié, qui était d’un tempérament froid et mélancolique, repoussa les caresses de son ardente épouse : il préférait dormir. Soleil se fâcha et lui proposa un pari : celui des deux qui se réveillerait le premier aurait le droit de briller pendant la journée ; le perdant aurait pour lui la nuit. Si tous les deux se réveillaient en même temps, ils monteraient au firmament ensemble. Lune sourit d’un sourire béat, accepta le pari – il n’imaginait pas une seconde qu’il pût perdre – et s’endormit. Depuis, ce sourire lui resta. Soleil, cependant, ne dormit pas longtemps, tellement sa colère était grande : il n’était pas encore deux heures quand elle se leva, éclaira le monde et réveilla son glacial époux. Elle lui annonça sa victoire, en ajoutant qu’elle ne passerait plus une seule nuit avec lui.

Le résultat du pari fut scellé par un vœu solennel qu’aucun des deux n’avait le droit de rompre. Depuis lors, la lune brille la nuit, et le soleil, le jour.

Soleil ne tarda pas à regretter le vœu qu’elle avait fait emportée par sa colère, car elle aimait Lune son époux. Celui-ci également se sentait attiré vers elle : pour lui, le pari n’était qu’un jeu, une plaisanterie, et s’il s’était montré froid avec elle, c’était uniquement pour la taquiner. Tous les deux désirent se réunir, et il leur arrive parfois de s’approcher l’un de l’autre et de rester un moment ensemble : ce sont les éclipses du soleil. Mais à peine réunis, ils commencent aussitôt à se disputer, car aucun ne veut porter la responsabilité de la séparation. Ils rejettent la faute l’un sur l’autre, mais nul n’obtient gain de cause. Le temps qui leur est imparti s’achève, vient l’instant où Soleil doit s’en aller, conformément à son vœu. Rouge de colère, elle s’éloigne : s’ils ne s’étaient pas querellés, ils seraient enfin unis l’un à l’autre ! Il lui faut du temps pour se calmer, et ce n’est pas de sitôt qu’une nouvelle éclipse laisse deviner qu’ils se sont rencontrés une nouvelle fois. Mais là non plus ils ne profitent pas du temps qui leur est imparti.

C’est pourquoi le soleil est toujours rouge d’ardeur amoureuse et de colère. Au cours de ses trajets solitaires, il lui arrive cependant de reconnaître sa faute – devenu pourpre, il s’en va se coucher, en versant des larmes de sang.

Lune aussi souffre et se désole de ne pas pouvoir s’unir avec Soleil ; il s’étiole de chagrin, jusqu’à devenir un mince croissant. Puis, l’espoir le fait grandir, il acquiert une forme arrondie, mais la déception ne se fait pas attendre, et il décroît à nouveau, comme par le passé.

Son amour malheureux le rend triste ; c’est pourquoi la lumière de la lune est si douce et si pleine de mélancolie. C’est aussi la raison pour laquelle ceux qui sont malheureux en amour lui confient leur chagrin.

12. Les Pléiades

Il était autrefois un homme qui vivait avec sa femme et leurs sept enfants. Il était méchant et maltraitait aussi bien son épouse que sa progéniture. Dans sa détresse, la femme s’enfuit chez le Bon Dieu et implora sa protection, pour elle-même et pour ses enfants. Indigné par la cruauté du mari, le Seigneur décida de le punir. Cependant, arrivé dans sa maison, il ne le trouva point. Il l’appela par son nom. Une voix lui répondit venant du four à pain :

– Cou-cou !

– Non seulement tu t’es mal comporté avec ta femme et tes enfants, tu te permets en plus de te moquer de moi ! Pour te punir, je vais te transformer en un oiseau. Désormais tu répéteras « coucou » et rien d’autre – et tu serviras d’exemple édifiant au monde entier. Quant à ton épouse et aux petits, je les garderai chez moi et en ferai des étoiles. Et méfie-toi : si tes enfants te voient, ils vont se venger !

Il en fut comme le Bon Dieu l’avait dit : aujourd’hui encore le coucou ne fait que répéter son nom ; sa femme, devenue l’étoile du Berger, brille dans le ciel aux côtés de ses enfants qui forment la constellation de la Pléiade. Dès qu’ils apparaissent dans le ciel, le coucou se cache, se gardant bien de laisser retentir son nom.

13. La lune

Il y avait jadis un pays où la nuit était toujours sombre. Le ciel s’étalait comme une étoffe noire, et ni la lune ni les étoiles n’éclairaient le firmament, car tout au début, quand le monde avait été créé, il y avait assez de lumière, même la nuit. Un jour, quatre jeunes gens, originaires de ces contrées, arrivèrent dans un royaume où, le soir, lorsque le soleil se couchait derrière les montagnes, une boule lumineuse apparaissait au sommet d’un chêne, en répandant une douce lueur. Et même si cette lueur n’était pas aussi forte que celle du soleil, elle permettait de tout voir et de distinguer les objets. En l’apercevant, les voyageurs s’arrêtèrent et demandèrent à un paysan, qui passait par là avec sa charrette, quelle était cette lumière.

– C’est la lune, répondit-il. Le maire de notre village l’a achetée pour trois thalers et l’a fixée en haut de ce chêne. Tous les jours, il y met de l’huile et la nettoie, afin qu’elle brille comme il faut. Pour cela nous lui payons une redevance hebdomadaire d’un thaler.

Le paysan parti, un des voyageurs dit à ses camarades :

– Il serait bien de posséder une telle lampe. Il y a chez nous un chêne aussi haut que celui-ci ; nous pourrions l’y accrocher. Quelle joie ce serait de ne plus avoir à errer dans le noir pendant la nuit !

– Écoutez ! fit un autre. Et si nous faisions venir une charrette avec des chevaux et emportions cette lune ? Quant à eux, ici, ils s’en achèteront une autre.

– Je suis un bon grimpeur, dit le troisième, je vais la décrocher !

Le quatrième se chargea d’amener une charrette et des chevaux. Le numéro trois monta jusqu’au sommet de l’arbre, perça la lune, passa une corde par le trou, et la fit descendre. La boule étincelante fut placée sur la charrette et recouverte d’un morceau de tissu, afin que personne ne découvrît le vol. Les jeunes gens la transportèrent sans anicroches dans leur propre pays et la hissèrent en haut d’un grand chêne. Tout le monde, les jeunes et les vieux, se réjouit en voyant la nouvelle lanterne répandre sa lumière partout dans les campagnes, éclairer les maisons et les chaumières. Les gnomes quittèrent leurs habitations dans les rochers et les petits lutins vêtus de leurs vestes rouges dansèrent en rond dans les prés.

Les quatre amis veillaient à huiler la lune et à nettoyer la mèche et recevaient leur thaler hebdomadaire. Plus tard, lorsqu’ils vieillirent et que le premier d’entre eux tomba malade et fut à l’article de la mort, il exigea qu’un quart de la lune – qu’il considérait comme sa propriété – fût enterré avec lui. Quand il rendit l’âme, le maire monta sur l’arbre et coupa à l’aide d’une cisaille un quartier qui fut placé dans le cercueil. La lumière de la lune diminua, mais d’une façon à peine perceptible. Cependant, à la mort du second vieillard, un second quart le suivit dans la tombe, et la lumière s’affaiblit un peu plus. Elle le fit encore davantage après le décès du troisième qui, à l’instar des précédents, voulut emporter son quart. Après la mort du quatrième, la terre se trouva à nouveau plongée dans l’obscurité. En sortant le soir, les gens se cognaient les uns contre les autres.