Contes et histoires pygmées - Aux origines du monde - ebook

Contes et histoires pygmées ebook

Aux origines du monde

0,0
55,43 zł

Opis

Un florilège de mythes, de contes et de légendes permet de pénétrer dans l'imaginaire des pygmées

Kokélé, le crocodile, et Ngouma, le python, voulaient se marier. Alors, comme tous les jeunes gens de leur âge, ils allèrent se faire tailler les dents. S’ils ne le faisaient pas, aucune fille ne voudrait d’eux.
Après de longues et terribles heures passées à souffrir sans bouger, Ngouma sourit. Quel sourire magnifique ! Ses dents étaient remarquablement régulières et effilées. Tout le monde le félicita. Kokélé, lui, avait passé son temps à gigoter et à gémir de douleur, tant et si bien que la taille n’avait pas été bien faite. Le résultat était un échec. Ses dents étaient pointues mais massives, sans élégance.
Quand les deux amis se rendirent au campement voisin, les filles n’avaient d’yeux que pour Ngouma. Les cinq plus belles acceptèrent aussitôt de se marier avec lui. Il était si séduisant ! Il avait été si courageux ! Quant à Kokélé, le crocodile, aucune n’en voulut. Horriblement vexé, il alla se cacher dans le marécage et plus jamais n’en sortit.


À PROPOS DE LA COLLECTION

« Aux origines du monde » (à partir de 12 ans) permet de découvrir des contes et légendes variés qui permettent de comprendre comment chaque culture explique la création du monde et les phénomènes les plus quotidiens. L’objectif de cette collection est de faire découvrir au plus grand nombre des contes traditionnels du monde entier, inédits ou peu connus en France. Et par le biais du conte, s’amuser, frissonner, s’évader… mais aussi apprendre, approcher de nouvelles cultures, s’émerveiller de la sagesse (ou de la malice !) populaire.

DANS LA MÊME COLLECTION

•  Contes et légendes de France
•  Contes et légendes de la Chine
•  Contes et légendes du Burkina-Faso
•  Contes et légendes d'Allemagne, de Suisse et d'Autriche
•  Contes et récits des Mayas

Ebooka przeczytasz w aplikacjach Legimi lub dowolnej aplikacji obsługującej format:

EPUB

Liczba stron: 246

Oceny
0,0
0
0
0
0
0



À Jacqueline M. C. Thomas

Avant-propos

Cet ouvrage présente des contes recueillis chez les Aka, groupe de Pygmées d'Afrique Centrale qui vit sur la rive droite de l’Oubangui, dans une zone frontalière entre la République Centrafricaine, la République du Congo Brazzaville et la République démocratique du Congo. En donnnant à connaître ces textes de tradition orale, ce recueil se veut un témoignage de gratitude et souhaite rendre hommage aux Pygmées Aka dont le mode de vie, en étroite symbiose avec leur environnement, suscite le plus profond respect. Ces histoires, même dépouillées de cette atmosphère magique, de rires et de chants mêlés, que le conteur fait naître, sont riches de cette relation intime avec la grande forêt. Tous mes remerciements à Jacqueline Thomas pour sa révision des textes.

Les Pygmées sont souvent appelés les Maîtres de la forêt. Cette dénomination traduit l’admiration que provoque leur remarquable adaptation aux conditions écologiques de cette grande forêt équatoriale dont ils ne sortent que rarement. Semi-nomades, ils se déplacent après un décès ou dès que les ressources de gibier ou de produits de collecte d’une parcelle sont épuisées. C’est ce même souci de subsistance qui limite la population d’un campement. Trop petit, le groupe serait à la merci d’un accident ou d’une défaillance d’un chasseur ; trop grand, il viendrait trop rapidement à bout des ressources.

Les campements, constitués de huttes hémisphériques, sont établis en quelques heures par les femmes. Pour construire une hutte, elles enfoncent dans le sol des branches flexibles qu’elles entrecroisent pour former une charpente qu’elles recouvrent ensuite de feuilles de grande taille, résistantes et imperméables. Des campements plus provisoires peuvent être construits, parfois pour une seule nuit, lorsque la recherche de nourriture nécessite des déplacements de plusieurs jours.

La mobilité des Pygmées est malgré tout limitée. Les campements gravitent généralement autour d’un même village d’agriculteurs. En effet, les Pygmées entretiennent depuis très longtemps des relations étroites avec des populations de grande taille (comme les Bantous) arrivées dans la région à des époques plus ou moins récentes. Ces « Grands Noirs », contrairement aux Pygmées, sont sédentaires et ont établi leurs villages le long des voies de communication. Cultivateurs, ils perçoivent la forêt comme un milieu hostile, aussi leurs relations avec les Pygmées ont-elles été fondées sur l’échange (des objets en fer – pointes de lance, lames de hache –, du sel, des produits de culture, etc., contre des produits de la forêt – viande, chenilles comestibles, plantes médicinales…).

Le milieu naturel

Les Pygmées possèdent une connaissance intime et remarquable des différents écosystèmes de la forêt équatoriale, les végétaux qui les composent, les animaux qui les fréquentent. Dans la grande forêt primaire, dense et humide, ils maîtrisent et parcourent aussi bien les sentiers terrestres que la verticale des étages de végétation – la voûte supérieure (celle qui, inapparente à celui qui circule au sol, est constituée par la cime des géants de la forêt – comme nzondo, « l’arbre qui voulait toucher le ciel » – pouvant atteindre 40 à 50 m de hauteur) ; – la voûte moyenne qui forme un écran végétal si dense qu’il maintient une humidité intense et empêche la lumière de pénétrer jusqu’au sol , – et enfin, le sous-bois où poussent petits arbres et arbustes et où les herbes sont rares en raison du manque de lumière. Les Pygmées savent découvrir les nombreux animaux qui séjournent dans ces zones ou ne font que les traverser : singes, pottos, pangolins, rongeurs et oiseaux divers, potamochères, damans, etc.

Ils connaissent tout aussi bien les autres environnements : les trouées à la végétation exubérante, riches en lianes et en plantes épiphytes (qui poussent sur les arbres) ; les recrûs forestiers où la forêt, après avoir été défrichée pour les cultures des villageois, commence à reprendre ses droits ; les forêts secondaires régénérées après des déboisements plus anciens ; les forêts marécageuses, inondées pendant des périodes plus ou moins longues, et les marigots au sol vaseux où poussent de grandes herbes, des milieux qu’affectionnent particulièrement l’éléphant, le sitatunga, le héron pourpre ; les jachères, lorsque les cultures ont été abandonnées…

Les activités

Chasseurs-collecteurs, les Pygmées savent trouver dans leur environnement tout ce dont ils ont besoin pour vivre, de la liane dont on boit la sève aux délicieuses chenilles, du bois de chauffage de bonne qualité aux lianes résistantes dont on fait des liens, des tubercules à la chair savoureuse aux feuilles à tout faire (emballage, récipient, couvercle, tuile…), de l’herbe qui soigne au poison de chasse, etc. Des animaux ils connaissent les habitudes, les cris et les bruits, les déplacements saisonniers, mais aussi la qualité de la chair et celle de la peau, des poils et plumes, qui permettra de réaliser toutes sortes d’objets plus ou moins éphémères.

La collecte

Pratiquée selon une certaine périodicité imposée par les saisons, la collecte est la source d’alimentation principale. C’est une tâche qui incombe aux femmes et aux enfants (surtout les filles), mais les activités ne sont jamais réparties de façon très stricte et les hommes y contribuent, par exemple, lors des expéditions de chasse.

Nombre de produits végétaux sont récoltés : racines, moelles, feuilles, fruits, champignons, mais aussi de petits animaux (mulots, reptiles…), des crabes, des coquillages, des insectes, etc. Lorsque la saison favorise l’abondance de certains d’entre eux (champignons, chenilles…), leur récolte fait l’objet de grandes expéditions auxquelles participent hommes, femmes et enfants.

La récolte du miel – apport alimentaire non négligeable et très apprécié –, est réservée aux hommes qui doivent grimper dans les arbres et atteindre, souvent à des hauteurs considérables, les ruches des abeilles sauvages. Il s’agit d’ailleurs d’une activité souvent mentionnée lors du service de mariage, période probatoire que le jeune homme doit passer chez ses beaux-parents et au cours de laquelle il doit prouver ses capacités physiques, son habileté, ses talents de fin observateur de la nature, qualités qui lui seront nécessaires pour pouvoir subvenir aux besoins de sa famille.

La chasse

La chasse est une activité essentiellement masculine. Individuelle, elle se pratique au piège, à la sagaie, à l’arc, à l’arbalète, parfois au fusil (qui appartient généralement aux « Grands Noirs »). Les flèches empoisonnées sont utilisées pour certains gibiers agiles et rapides (singes, oiseaux) qu’il faut arrêter dans leur fuite.

Des chasses collectives à la sagaie sont organisées pour le gros gibier (grandes antilopes, potamochères, etc.). Lors de ces chasses, l’abondance de viande ne permet pas sa consommation immédiate. L’excédent est mis en réserve après boucanage. Ce séchage sur des claies est le meilleur moyen de conservation autorisé par un climat, chaud et humide, compte tenu de l’absence de sel.

Pour le gibier plus petit comme les petites antilopes, de grandes chasses collectives au filet sont entreprises. Participent à ces battues les femmes et les enfants qui, par ailleurs, chassent aussi les petits animaux. Les petits garçons passent beaucoup de temps à ces petites chasses, s’exerçant ainsi à leur vie d’adulte.

La pêche

La pêche est pratiquée à l’aide de substances ichtyotoxiques (qui paralysent ou asphyxient momentanément les poissons) qui sont versées dans des bras de rivière ou de marigot, au préalable isolées par un barrage de branchages et feuillages. Ce sont les femmes et les enfants qui se chargent de cette pêche, mais les hommes y contribuent aussi parfois.

Le travail aux champs

Sous la pression des changements économiques et sociaux survenus depuis plusieurs décennies, les relations d’échange avec les « Grands Noirs » ont évolué au désavantage des Pygmées. Aussi, c’est surtout pour leurs partenaires villageois que les Pygmées pratiquent les travaux des champs. Les hommes participent à l’abattage des grands arbres et au nettoyage des terrains pour l’installation des cultures. Les femmes participent à la plantation des cultures vivrières (bananiers, maniocs, taros, ignames), aux travaux d’entretien et à la récolte.

Hommes, femmes et enfants aident au travail dans les plantations de caféiers et à la récolte du café. En échange de leurs prestations de service, les Pygmées reçoivent généralement des produits cultivés et de ce fait ne pratiquent pas souvent ces cultures pour eux-mêmes.

La musique

Comme on peut le voir dans tous les contes, la musique est omniprésente dans la vie des Pygmées Aka. La musique vocale (une polyphonie très particulière) ou instrumentale est présente au quotidien, accompagnant les différents temps de la vie du groupe. En raison de leur semi-nomadisme, les instruments de musi-que sont, comme tous les objets de la vie quotidienne, peu nombreux (tambour en bois à une membrane, harpe-cithare, etc.).

Un avenir incertain

La grande forêt équatoriale constitue un milieu naturel que les Pygmées ont utilisé tel quel pendant plusieurs millénaires, sans y apporter de modification profonde. De nos jours, cette forêt est en voie de transformation, voire de disparition. Son exploitation immodérée, mais aussi l’ouverture de routes (pour la recherche de bois précieux ou les chantiers d’extraction de diamants), l’extension des territoires agricoles sous la poussée de l’augmentation de la population, et le tourisme, ont contribué à bouleverser profondément les habitats forestiers. Que peut-il advenir des Pygmées lorsque le gibier s’appauvrit ? Quel devenir pour un mode de vie ancestral lorsque les zones possibles de nomadisme se réduisent ? Quel avenir peut espérer une population semi-nomade que les gouvernements souhaitent sédentariser ?

La sédentarisation des Pygmées en lisière de la forêt et à proximité des routes et des villages a comme conséquence des changements importants que les contes rendent perceptibles : nouveaux repères de temps (jours, heures) et de lieux, façon de compter, références à l’argent, à un chef, etc.

Création et créatures

1. L’œil transformé en aide

Tônzanga était parti en brousse. Il avait découvert un arbre qui était au bord de l’eau, et dans cet arbre il y avait des nids d’abeilles avec du miel.

Tout le miel du monde était là, sur cet arbre.

Tônzanga décida d’aller récolter le miel. Il ramassa du bois mort et fit un grand feu. Puis il alla couper des feuilles et les déposa par terre. Il enleva son œil et le posa sur les feuilles. Après quoi, il se mit à monter à l’arbre pour aller chercher le miel. Il dit à son œil :

– Quand je serai arrivé là-haut, lève-toi, prends des tisons et apporte-les-moi. Tu me donneras le bois allumé pour que je puisse faire de la fumée, chasser les abeilles et récolter le miel.

L’œil lui répondit :

– C’est d’accord.

Lorsque Tônzanga arriva à l’endroit où étaient les nids d’abeilles, il appela son œil :

– Disô* ! (Œil !)

Son œil répondit :

– Oui.

Il lui dit :

– Apporte-moi du feu. Je suis ici, en haut. Aussitôt, son œil lui apporta du feu pour qu’il fasse sortir les abeilles et se protège. Puis Tônzanga commença à creuser le nid pour récolter le miel. Il demanda à son œil de lui faire passer le panier à miel. Son œil fit très bien tout ce qu’il lui commandait. Il était toujours prêt pour lui envoyer le panier et recueillir tout le miel que Tônzanga faisait redescendre. Si le miel tombait à côté, son œil allait le ramasser. Il recueillait tout ce qui était tombé à côté, le rassemblait et le rapportait pour le mettre avec le reste.

L’œil de Tônzanga était très habile. Grâce à lui, Tônzanga réussit à ramasser beaucoup de miel. La récolte était bonne.

Quand il eut récolté le miel de tous les nids de l’arbre, Tônzanga redescendit. Il alla à l’endroit où il avait déposé son œil sur les feuilles, le prit et le remit. Or, tout près de lui, Tôlé s’était caché. Il voyait tout ce qui se passait. Tout à coup, il surgit et dit à Tônzanga :

– Mon Oncle, d’habitude, c’est vous qui m’imitez. C’est vous qui faites tout ce que je fais dans ce monde. Pourquoi, cette fois-ci, faites-vous quelque chose que je ne vous ai pas montré ? Est-ce que vous n’allez plus faire uniquement ce que je vous montre ? Qui vous a montré comment enlever votre œil pour le transformer en aide ?

Et il continua, plus bas, pour lui-même :

– Moi aussi, un jour, je vais essayer de faire la même chose. Je vais enlever mon œil et je le transformerai en aide.

Tônzanga donna une bonne partie de son miel à Tôlé et repartit.

Deux jours après, Tôlé découvrit un arbre dans lequel il y avait aussi beaucoup de nids d’abeilles. Il y avait beaucoup de miel. Cet arbre était au milieu de l’eau. Alors Tôlé repensa à Tônzanga et il voulut imiter sa façon de faire. Il se mit à parler tout seul. Il se dit : « Demain, moi aussi, j’irai recueillir du miel et je me ferai aider par mon œil. »

Le matin, de très bonne heure, il partit. Tônzanga le vit partir et pensa aussitôt : « Ce type-là, il part avec sa hache sur l’épaule. Il m’a vu hier enlever mon œil et il va certainement vouloir m’imiter. »

Tôlé arriva au bord de l’eau, près de l’endroit où il avait vu l’arbre à miel. Il enleva son œil, alla couper des feuilles, les disposa sur le sol et posa son œil dessus. Puis il prépara un grand feu. Tônzanga le suivait de près et voyait tout ce qu’il faisait. Puis Tôlé monta sur l’arbre et, arrivé tout en haut, il appela son œil. Son œil ne répondit pas. Tôlé se mit à chanter une chanson pour son œil :

Disô ! Apporte-moi le feu.

Son œil ne répondit pas. Tôlé l’appela encore. Son œil ne répondit pas. Alors Tôlé continua à chanter :

Disô ! Apporte-moi le feu.

Une fois encore, il appela son œil. Son œil ne répondit pas. Il recommença à chanter :

Disô ! Apporte-moi le feu.

Tôlé avait appelé plusieurs fois son œil pour qu’il lui apporte le feu, mais en vain. Son œil ne pouvait pas lui apporter du feu. Par terre, les fourmis l’avaient trouvé et maintenant, elles le recouvraient et le tiraient pour l’emporter sous les feuilles mortes.

Tôlé qui avait appelé plusieurs fois son œil et avait attendu en vain, commença à souffrir. Son orbite vide lui faisait mal. Il se mit à gémir et, finalement, se décida à redescendre de l’arbre.

Lorsqu’il toucha le sol, il voulut ouvrir son autre œil pour aller chercher son œil par terre, mais il n’y réussit pas. Il appela son œil, mais son œil ne répondit pas. Les fourmis l’avaient ti-ré et l’avaient emporté sous les feuilles mortes. Tôlé cherchait partout, en vain. Il n’y voyait pas. Il ne pouvait pas ouvrir son autre œil. Il appelait, mais son œil ne lui répondait pas. Il recommença alors à lui chanter une chanson :

Disô ! Viens !

Alors qu’il était encore occupé à chercher son œil, Tônzanga apparut. Il vit Tôlé et lui demanda:

– Mon Oncle, pourquoi as-tu fait comme moi ? Les choses que tu ne connais pas, il ne faut pas les imiter bêtement. Si je n’étais pas ve-nu, si je n’étais pas là maintenant, qu’est-ce que tu serais devenu ?

Tônzanga partit à la recherche de l’œil de Tôlé et finit par le trouver. Il le prit, enleva les fourmis qui étaient dessus, alla le laver et le reposa sur les feuilles. Puis il enleva les fourmis qui commençaient à rentrer dans l’orbite. Il nettoya bien, partout. Enfin, il remit l’œil à sa place.

Chaque fois qu’on entend le nom de Tôlé dans une histoire, on sait qu’il veut toujours imiter les autres. Dès que quelqu’un fait quelque chose, il veut l’imiter, mais il ne réussit jamais.

2. Tôlé pris par les eaux

Autrefois, il y avait un arbre qui poussait de l’autre côté de la rivière. Cet arbre donnait des fruits qui étaient très appréciés par les oiseaux. Chaque matin les oiseaux partaient pour aller manger ses fruits puis revenaient.

Un jour Tôlé vint leur demander de partir avec eux. Tous les oiseaux furent d’accord pour qu’il les accompagne.

Tôlé demanda aux oiseaux de le transporter là-bas, mais Dikouba*, le grand calao, le chef des oiseaux lui répondit :

– Toi, Tôlé, tu es trop lourd. On ne peut pas te transporter sinon on va tomber dans l’eau.

Puis il s’adressa à tous les oiseaux :

– Prenez chacun une de vos plumes et donnez-la à Tôlé pour qu’il puisse se faire des ailes et voler avec nous.

Les oiseaux acceptèrent. Chacun enleva une de ses plumes. Puis ils mirent toutes les plumes ensemble et les donnèrent à Tôlé pour qu’il se fabrique des ailes.

Tôlé et les oiseaux partirent en faisant un grand bruit d’ailes. Arrivés sur l’arbre, de l’autre côté de la rivière ils mangèrent. Puis Dikouba, qui était le chef des oiseaux, dit :

– Aujourd’hui, c’est dimanche. Selon nos habitudes, la nourriture du dimanche ne doit pas être trop copieuse. Il ne faut pas trop manger. Ce qu’on a mangé est suffisant. Rentrons.

Les oiseaux dirent à Tôlé qu’il devait partir avec eux, mais Tôlé refusa. Il dit :

– Moi, j’ai apporté ma hotte, mais je ne l’ai pas encore remplie. Vous voulez que je rentre avec ma hotte vide !

Dikouba, le chef des oiseaux dit alors à Tôlé :

– Vraiment, ce n’est pas bien d’agir ainsi. Aujourd’hui, c’est la première fois que tu viens avec nous et tu n’en fais déjà qu’à ta tête. Puisque c’est comme ça, nous autres, nous rentrons. Nous te laissons ici. Débrouille-toi. Ça te regarde.

Tôlé promit qu’il partirait rapidement après eux.

Après leur départ, Tôlé cueillit beaucoup de fruits et finit par remplir sa hotte. Quand il voulut partir, au moment de s’envoler, il s’aperçut qu’il n’avait plus d’ailes. Toutes les plumes avaient disparu. Tôlé resta sur l’arbre, à regarder la surface de l’eau.

L’eau se mit à monter, monter. Au fur et à mesure, Tôlé montait lui aussi. Il grimpait toujours plus haut dans l’arbre. Mais l’eau continuait à monter. Tôlé monta jusqu’au moment où il se trouva au sommet de l’arbre. Il ne pouvait pas aller plus haut. Il ne savait plus que faire ni par où partir. Il se posa alors sur une feuille, la dernière feuille, la plus haute. Mais l’eau continuait à monter. La feuille finit par être emportée. Tôlé partit à la dérive. Il heurta un kala* (un barrage) et y resta accroché. Il se dit : « Je vais rester ici et j’attendrai que le propriétaire de ces nasses vienne les relever. »

Alors qu’il était toujours là, à attendre que quelqu’un vienne, Tôlé vit un homme dans sa pirogue. Il relevait ses nasses, au loin. Il soulevait une nasse, prélevait les poissons qui étaient dedans, remettait la nasse en place, puis allait un peu plus loin et recommençait. Il se rapprochait ainsi, peu à peu, de Tôlé. Tôlé était toujours là, dans l’eau, en train de l’observer. Tout à coup, il vit que le pêcheur avait attrapé un poisson appelé gbaba*. Au moment où Esombè, le pêcheur, allait taper sur la tête du poisson pour l’assommer, le poisson cria :

– Il ne faut pas me tuer. J’ai des choses à te dire. Il ne faut pas me tuer. Ne me tue pas ! Ne me tue pas !

Le pêcheur lui laissa la vie sauve et l’amena aussitôt au campement. Arrivé au campement, il prit les autres poissons et les mit à sécher sur le feu. Puis il alla puiser de l’eau dans une bassine et y plaça le poisson gbaba. Le poisson recommença à bouger et à s’amuser dans l’eau.

Lorsque le pêcheur repartit pour aller relever les autres nasses, le poisson gbaba se transforma en une jeune femme. Elle sortit de la cuvette et balaya le campement. Elle prit les autres poissons que le pêcheur avait laissés sur le feu pour les faire sécher, et les prépara avec soin. Elle guettait attentivement l’arrivée du pêcheur. Dès qu’elle vit celui-ci arriver, elle se métamorphosa à nouveau en poisson et regagna la bassine d’eau.

Lorsque le pêcheur arriva au campement, il fut très étonné et se demanda : « Je suis pourtant seul ici. Il n’y a personne. Qui donc est venu balayer la cour ? Qui est venu préparer la cuisine et puiser de l’eau ? Qui est allé chercher du bois mort pour le feu ? » Le pêcheur était vraiment très étonné parce qu’il n’avait pas de femme.

Le matin suivant, l’homme descendit à nouveau pour aller relever ses nasses. Alors, le poisson gbaba sortit à nouveau de sa bassine et se comporta comme la veille. À son retour, le pêcheur était très content. La pêche avait été fructueuse. Mais en voyant ce qui s’était passé en son absence, il décida d’aller consulter un devin-guérisseur. Celui-ci l’interrogea :

– N’as-tu pas attrapé un poisson ?

Le pêcheur répondit :

– Si. J’ai attrapé un poisson et je voulais le tuer, mais le poisson m’a dit de ne pas le tuer et depuis, je le garde toujours dans une bassine pleine d’eau.

Le devin-guérisseur lui dit :

– Justement, ce poisson n’en est pas un, c’est une femme.

Et le devin-guérisseur lui dit comment il allait devoir faire :

– À ton retour, tu n’auras qu’à t’approcher tout doucement, sans faire de bruit. Une fois que tu seras arrivé tout près du campement, tu n’auras qu’à te cacher pour voir ce qui se passe. Quand tu verras la femme en train de balayer et de faire la cuisine, tu sortiras brusquement en disant : « Aujourd’hui tu es devenue ma femme. » Elle n’aura pas le temps de retourner dans l’eau.

Le pêcheur fit ce que lui avait dit le devin-guérisseur.

Le pêcheur vécut avec sa femme et ils eurent trois enfants. Le premier-né devint pêcheur, comme son père. Chaque matin, le pêcheur et son fils aîné descendaient dans l’eau. Son fils l’aidait à soulever les nasses et à prendre les poissons. Un jour, l’enfant attrapa un poisson mais celui-ci lui échappa. Par malchance, le poisson tomba dans l’eau et s’enfuit. Le père, très mécontent, se mit à gronder l’enfant :

– Tu as laissé retomber le poisson dans l’eau. Qu’est-ce que nous allons manger aujourd’hui ?

Et il continua :

– Ta maman était un poisson. Elle n’était pas une personne comme nous. Elle était un poisson. Je suis sûr que tu as fait exprès de laisser le poisson s’échapper dans l’eau parce qu’il était comme ta maman.

L’enfant était très malheureux. Il se mit à pleurer tout en appelant sa maman. À peine avait-il commencé à l’appeler que sa maman arriva et voulut savoir ce qui se passait. Le pêcheur essaya d’empêcher son fils de parler en mettant sa main sur sa bouche, mais l’enfant se débattit. Il recommença à pleurer. Sa maman entra dans une grande colère et rentra au campement avec lui. Elle réunit tous ses enfants et regagna l’eau, avec eux, pour toujours. L’homme se retrouva sans femme et sans enfants, et recommença à relever ses nasses tout seul, comme avant. Un jour, alors qu’il passait près de l’endroit où Tôlé attendait, ce dernier lui adressa la parole :

– Oh, Mon Oncle, vraiment, on dirait que tu attrapes beaucoup de poissons par ici. Non ?

Et il ajouta :

– Il me semble que tu es bien fatigué. Ne veux-tu pas que je te remplace un peu ?

Esombè fut tout à fait d’accord. Il confia sa pirogue à Tôlé qui se mit à soulever les nasses et à ramasser les poissons. Mais au lieu d’assommer les poissons qu’il attrapait, Tôlé récitait une formule sur chacun d’eux et, aussitôt, le poisson se transformait en personne. Alors Tôlé lui montrait le chemin de son campement et le poisson, devenu un être humain, s’y rendait.

Tôlé recommença ainsi un grand nombre de fois puis, quand il considéra que son campement était assez peuplé, il salua le pêcheur et regagna son campement. À son arrivée, il décida d’organiser une partie de danse. Tout le monde dansa toute la nuit jusqu’au matin.

Pendant ce temps-là, Esombè était très contrarié. Il se dit : « Me voilà ici, tout seul, alors que là-bas, au loin, j’entends de la musique et du bruit. On dirait qu’il y a des femmes. Il faut que j’aille voir ce qui se passe là-bas. » Et il ajouta : « Demain matin, j’irai voir Tôlé. Il est possible que ce soit Tôlé qui ait réveillé tous les poissons pour les transformer en personnes. »

De très bonne heure, Esombè partit et alla trouver Tôlé. Il lui dit :

– Vraiment, Mon Oncle, tu as mal agi envers moi. Tu as pris tous mes poissons pour les métamorphoser en personnes et tu les as envoyées chez toi, dans ton campement. Ces poissons étaient à moi. Ils étaient dans mes nasses. Tu dois partager et me donner une bonne partie des personnes qui sont ici.

Tôlé refusa en disant :

– Tous ceux que tu vois ici font maintenant partie de mon campement. Je ne veux pas te les donner.

Esombè, en colère, lui dit en partant :

– Demain, nous nous retrouverons, toi et moi, dans ton campement. Il y aura un procès.

Le lendemain matin, Tôlé appela tous ceux de son campement et leur dit :

– Aujourd’hui, il va y avoir un grand procès. Esombè veut ce procès, mais moi, je ne veux pas. Alors, je vais faire semblant de mourir. Vous allez creuser un trou et, dans le trou, vous mettrez des écorces. Je me coucherai au milieu des écorces et, ensuite, vous refermerez le trou pour m’enfermer dedans. Vous ferez bien attention que la terre ne me touche pas pour que je puisse respirer.

Quand Esombè arriva au campement, il vit la tombe. Il demanda à tous ceux qui étaient là, où était parti Tôlé. On lui répondit que Tôlé était mort la veille au soir et qu’on l’avait déjà enterré. Esombè regarda la tombe un long moment puis il dit :

– N’essayez pas de me tromper. C’est inutile. Je sais que Tôlé n’est pas mort. Il doit être vivant, dans ce trou.

Puis il partit et alla voir toutes les fourmis pour leur demander de rentrer dans le trou et vérifier si Tôlé était réellement mort. Il alla chercher les ékôlôkôndô* qu’on sent marcher mais qui ne piquent pas. Il alla chercher les disokokodi*, les fourmis-cadavres, celles qui marchent toujours en rang. Il alla chercher les ékédi*, celles qui font très mal parce que leurs mandibules sont comme des ciseaux. Il alla aussi chercher les évombo*, dont la piqûre est vraiment très douloureuse. Puis il alla chercher les fourmis-magnans disilako* dont la morsure est terriblement douloureuse. Enfin, il alla chercher les mboma.kédi*, des fourmis rouges dont les piqûres sont si terribles qu’il est impossible de les supporter). Quand il eut rassemblé toutes les fourmis, il leur dit :

– Mes sentinelles, je vous en prie, allez dans cette tombe pour voir si Tôlé est mort. Quand vous serez là-bas, il faut que l’une de vous aille se placer devant son sexe, une autre dans son anus, un autre dans son nez et une autre dans une de ses oreilles. Au moment où je vous donnerai le signal, chacune mordra très fort la partie qui est devant elle.

Les premières fourmis qui rentrèrent dans la tombe furent les ékôlôkôndô. Elles se placèrent devant le sexe de Tôlé, dans son anus, dans son nez, dans son oreille et le mordirent, mais en vain. Tôlé ne bougea pas. Elles sortirent et dirent à Esombè qu’elles avaient bien mordu Tôlé mais qu’il n’avait pas bougé. Tôlé devait être déjà mort.

Esombè, lui, pensait que Tôlé n’était pas mort. Il envoya les mokpèkpè. Elles rentrèrent dans la tombe et le mordirent, mais en vain. Elles sortirent en disant que Tôlé était mort.

À leur tour, les ékédi entrèrent dans la tombe et prirent place aux différents endroits choisis par Esombè et commencèrent à mordre Tôlé. Tôlé ne bougea pas. Elles sortirent en disant à Esombè qu’elles avaient mordu Tôlé et qu’à un moment elles avaient cru voir bouger son pied gauche, mais qu’elles avaient attendu et avaient finalement constaté qu’il était mort.

Esombè hésitait toujours. Il pensait que Tôlé n’était pas mort. Il envoya les évombo. Quand elles le mordirent, Tôlé supporta la douleur. Il avait failli bouger mais il avait supporté.

Puis, quand les évombo sortirent, les disilako prirent place à leur tour. Elles mordirent Tôlé. Une fois encore, la douleur était tellement forte qu’il remua ses membres très légèrement. Les disilako hésitèrent puis sortirent en disant que Tôlé était bien mort.

Cette fois-ci, c’était le tour des mboma.kédi. Quatre mboma.kédi descendirent dans la tombe et, arrivées là-bas, l’une alla dans l’anus de Tôlé, l’autre se posa sur son sexe, l’autre rentra dans son nez et une dernière rentra dans une de ses oreilles. Au signal, toutes essayèrent de broyer ce qu’elles avaient devant elles. Au début, Tôlé essaya de supporter, mais en vain. Il tremblait de tout son corps. N’y tenant plus, il poussa un grand cri et hurla qu’il n’était pas mort. Les fourmis sortirent et dirent à Esombè que Tôlé n’était pas mort.

Esombè ordonna à la population de déterrer le faux cadavre de Tôlé. On enleva la terre et les écorces, puis on fit sortir Tôlé. Esombè lui dit alors :

– Mon Oncle, tu es vraiment très mauvais. Tout ce qui se passe dans ce monde, toutes les histoires qu’on raconte, il faut que toi, tu y apparaisses. Tu veux toujours imiter tout le monde. Tu as toujours voulu m’imiter. Mais aujourd’hui, c’est moi qui ai été le plus malin. Ce n’est pas toi le plus malin. C’est pourquoi, à partir de maintenant, les gens feront comme moi. Ils feront des nasses. Ils mettront ces nasses dans l’eau et ils attraperont des poissons qu’ils mangeront. Ils ne les garderont pas pour les transformer en personnes.