Cartographie de la splendeur - Hélène Vuillet - ebook

Cartographie de la splendeur ebook

Hélène Vuillet

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Opis

À la recherche de la beauté de l'existence.Milieu de la vie. Prise de conscience que le sablier se vide. Tout quitter pour tenter de réaliser son rêve ? Ce saut dans l’inconnu, une femme va le faire et oser enfin la vie de création qui l’appelle depuis toujours.Roman initiatique, quête existentielle, aventure intérieure, le livre nous entraîne au cœur du processus de création et de son mystère – à la recherche d’une possible splendeur à être.Un roman intérieur qui pose des questions existentielles et montre qu'il est toujours possible de prendre un nouveau départ !À PROPOS DE L'AUTEUR Agrégée et docteur en littérature allemande, Hélène Vuillet est l’auteur de Thomas Mann ou les métamorphoses d’Hermès (paru aux PUPS) ainsi que d’une douzaine de biographies (pour les Éditions PlayBac). Cartographie de la splendeur est son premier roman.

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Hélène Vuillet

Cartographie de la splendeur

PRÉLUDE

Elle s’appelait Lou G.H.

Elle avait 38 ans.

Son prénom était le prénom d’une femme libre, belle et intelligente, un prénom qui s’était posé sur elle comme se pose un idéal et qui l’écrasait en même temps qu’il la soulevait sans relâche au-dessus d’elle-même. C’était le prénom d’une grande compreneuse, d’une exploratrice d’âme et d’une solitaire. Un prénom comme une eau vive qui coule, limpide et insaisissable – une eau qui doucement vient à bout de la pierre, la sculpte, dissout sa force d’outre-temps et se l’incorpore.

Que je vous dise encore… Son nom était un secret, un nom comme une intimité radicale, un désir quintessentiel, un rêve fou, tellement fou qu’on n’ose même pas se le dire à soi-même, alors le dire aux autres… C’était un nom comme un chiffre, comme une appréhension majeure, comme une clé du destin. Pouvoir d’ouvrir ou de tenir fermé. Un nom comme un désir profond et paradoxal d’invisibilité.

Elle se sentait la petite sœur de ces certains mandarins de la Chine ancienne, de ces lettrés-fonctionnaires de jadis qui avaient réussi les difficiles concours impériaux dans les trois excellences : calligraphie, peinture et poésie. Leur nom, comme le sien un jour, avait été inscrit sur une stèle fichée dans la carapace d’une épaisse tortue de pierre dans une très honorable institution de l’Empire. Ce nom gravé sur le dos de cet animal-là signifiait l’entrée au service de la longévité de l’État. Bien des lettrés y entrèrent. Et les plus tendres d’entre eux, la tortue les dévora. Elle dévora leur temps, elle consomma leur calligraphie, elle avala leur peinture, elle engloutit leur poésie. Ils avaient vendu leur âme de lettré à la tortue de pierre et ils crevaient lentement au service de cette longévité-là.

À quel moment la tristesse s’est-elle installée ? À quel moment a commencé de s’insinuer le besoin lancinant d’un silence épais ? Et le désir de vide ? Et la tentation du retrait ? À quel moment a commencé de se faire sentir la sensation du déchirement de l’être ? Déchirés, les lettrés, entre l’écrasante fonction mandarinale et le désir d’une existence autre qui les taraudait en souterrain. À quel moment le pinceau a-t-il commencé de s’intimider ? La fonction dévore, son absence de sens surtout. Commence alors une sourde lutte contre le réel. Endurer. Apprendre à endurer. On ne quitte pas une si honorable fonction, si difficile à obtenir. Si enviable, dit-on.

Quelques semaines à peine après leur prise de fonction, ces certains lettrés dont je parle sont déjà presque morts.

Il souffre, le lettré, il souffre d’une douleur animale. Il passe ses journées avalé par des tâches qui ne lui sont rien, le temps file, il s’étiole, il s’épuise. La morsure est là, au ventre, l’appel du pinceau. Et le sentiment est là partout de s’être perdu loin de sa vie. Perdre sa vie à la gagner. Il dépérit, le lettré. Il meurt. Il n’y a plus de joie. Il n’y a plus d’énergie. Il se recroqueville. Il s’engonce. Il s’efface. À l’intérieur, ça hurle au silence et à la solitude. À l’intérieur, c’est comme une bête affolée dans un piège. Automne.

Il rêve, le lettré, il rêve de s’abstraire hors de la vie, pour toujours, de se réfugier hors monde, de quelque façon que ce soit. Il invoque de toutes ses forces l’assistance du destin, un heureux accident. Il espère de toutes ses forces la maladie, une très grave maladie, de celles qui vous dispensent de tout, de la fonction, du courage d’oser la quitter. Et de tout reproche aussi.

En souterrain, le trait de pinceau oublié lancine. Il laboure l’être. Une encre invisible voudrait saigner, et ne saigne pas.

Il n’est plus qu’une sensation d’étrangèreté, le lettré. Il s’entend parler de lui, de ses fonctions auprès de l’Empire. Il a l’impression qu’on parle de quelqu’un d’autre. La tristesse et la douleur tournent à la nausée. À l’intérieur, c’est une lutte à mort. Ne pas se laisser chuter. Ne pas sombrer. Ne pas laisser la fonction l’emporter sur moi, ne pas laisser la fonction l’emporter sur moi... Il sombre dans le gouffre. Il regarde les autres autour de lui. Ils ne voient pas, les autres ? Ils ne voient pas qu’ils vivent emmurés ? L’absurdité de la fonction est une prison, une béance qui aspire le temps et vole la vie.

Il se noie, le lettré, il cherche l’air comme un forcené, il cherche la beauté partout, sous les grands pins secoués par le vent, au clair de lune, dans la beauté insolente et douloureuse de l’automne, au bord du lac gelé dans la splendeur ténue de l’hiver, sous la grâce suffocante des prunus en fleur… Ou encore dans les tracés d’encre sublimes d’autres lettrés poètes, ou dans les dits calligraphiés de sages anciens… Ou encore auprès de certaines âmes vivantes qu’il connaît, des âmes plus libres et qui brillent un peu plus ardemment que les autres. Il tâche d’ouvrir en grand l’œil poétique, le lettré. Pour tâcher de se réparer.

La haine bat à l’intérieur. C’est devenu le rythme même du cœur. Je-hais, je-hais, je-hais... Comment poursuivre sans sombrer dans le désespoir ou la folie ? Voilà des jours, des semaines, des mois, plus d’une année, deux peut-être, qu’il vit en dehors de lui-même. Saisons de gouffre. À en crever. C’est comme une longue maladie. Le corps s’affaiblit. La peau s’irrite, se tend, tire, brûle. L’âme s’abîme. De vivre en exil loin de soi, l’être se mine. Le sommeil devient fou. Il s’épanouit le jour en heures de mauvaise léthargie, qui ne réparent rien du tout aux heures sans sommeil de la nuit, à la privation de ce bain lustral de l’oubli, nécessaire comme le souffle. Les songes ne sont plus que des cauchemars, cauchemars d’exil, cauchemars d’écartèlement, de chute, de noyade, de geôle. Lentement, tout le corps glisse vers la folie. La tristesse s’installe dans tous les membres, les rend ronds, pesants. La tristesse s’installe dans le visage, l’amertume efface d’abord le sourire, puis fait tomber le coin des lèvres. Le visage se ramasse en un tas de cire molle, la peau s’affaisse en coulées épaisses sous les yeux. Le regard se bat, s’éteint. Une fraîcheur se perd – qui ne reviendra plus. La tristesse a pressé trop longtemps le coin des yeux dans sa poigne. La peau se froisse comme un parchemin épais qu’une tentative de sourire ne fait que froisser au reste. Le visage n’est plus qu’un masque de papier mâché, où la mort s’est mise à affleurer en transparence. Lentement il s’effondre. À l’extérieur, le dessèchement est à l’œuvre, l’œuvre abrasante de l’écœurement et du désespoir. À l’intérieur, les flux s’entravent. La viscéralité a été oubliée, ce naturel de vivre comme l’être va. La sombre matière se fige. L’encre se retient. Plus rien ne circule. L’être n’est plus qu’une seule crispation. Il est prisonnier, le lettré. C’est sa faute. C’est lui qui laisse faire. C’est lui qui ne trouve pas la force de partir, qui n’a pas le courage de se soustraire à l’injonction tacite de conformité.

Il connaît pourtant l’histoire de ces certains lettrés qui ont eu le courage, qui ont tout quitté, qui sont partis seuls, conspués de tous, sans une sapèque en poche, vers aucun avenir, vers rien d’autre que l’urgence d’être plus pleinement au monde et d’exister au gré du ciel et du vent. Ils ont quitté le monde de poussière – vie convenue et vaines brillances – et se sont repliés loin des hommes, au creux de la beauté du monde et de la solitude la plus radicale et la plus sublime. Chaînes rompues. Ils sont devenus plume au vent, feuille à la surface du fleuve. Il connaît ces histoires pourtant. Mais il n’y arrive pas. Il n’y arrive pas. Il n’ose pas. On ne quitte pas une vie que l’on a, pour une vie qui n’existe pas.

Saurait-il encore tracer un seul trait de pinceau, un trait empreint d’un peu de vie ? Ça gesticule d’inquiétude à l’intérieur. Il n’ose plus déplier la feuille. Il n’ose plus broyer l’encre. Il sait que le trait serait mort-né. Il sait qu’il ne sert à rien de vouloir peindre quand la main ne démange plus. L’encre sans issue crie à l’intérieur. Alors, pour faire taire l’encre, pour endormir le désespoir, il plonge une centième fois dans les œuvres des anciens. Et pendant quelques heures, il flotte à nouveau dans un monde plein de sens.

Le temps le traverse. Le temps le travaille. Pour la première fois, il se sent vieillir, le lettré, il se sent vieillir à toute allure. Angoisse du temps qui passe, que la vie ne retrouve plus jamais de sens, qu’elle s’abolisse dans l’insignifiance, dans l’informe, que rien ne soit capable de s’ouvrir sur l’infini. Conscience suraiguë de la finitude.

La tension à l’intérieur devient phénoménale. Démissionner. Démissionner. Cette fois, l’idée tape sans relâche dans la tête, empêche de dormir des nuits entières. Entrée en guerre de libération. Ça hurle de rage à l’intérieur. Il se cache, évite ses pairs pour ne plus se laisser ligoter par la pensée commune. Et pour ne pas être démasqué comme imposteur aussi. Sa vie est devenue un mensonge. Il vit sous un masque. Démissionner, démissionner. L’idée poursuit son trajet inexorable en souterrain. À l’intérieur, c’est comme un très vieux bâtiment. Il a commencé à pencher voilà bien des lunes. De plus en plus. De plus en plus. Les fissures se sont mises partout. Il s’effondre sur lui-même, lentement, dans un rugissement sourd de poussière, un émiettement colossal, un grondement d’épaisses volutes de sable.

Pavillon où l’on vient écouter la pluie. Clapotis des gouttes sur les feuilles du bananier sous la fenêtre. Intermittence des rais de lumière entre les tiges de bambous. Glissé feutré des nuages, libre et sans entrave, au fil du ciel. Sublime étreinte de la face ombrée par le croissant effilé de la lune. Fou rire ralenti d’une mouette dans la nuit. Caresse d’un souffle sur le visage. Seule la nature le répare.

Le processus est lent, interminable. Mélancolie profonde, chaos, peur, perte de confiance. Sans relâche, il s’alimente à l’exemple de ceux qui ont osé et qu’il admire. Il voudrait l’encouragement d’un père, d’un vieux maître. Il n’y en a pas. Il doit trouver la force, seul. Hiver.

Le conflit s’est précisé. Guerre de la nécessité contre le raisonnable. La nécessité dit : la vie n’aura de sens qu’à tracer des traits de pinceau. Le raisonnable dit : on ne quitte pas une situation stable, sûre et confortable pour une absence de situation, une précarité, un risque. Tout est sous la neige, sans soleil. Il a l’impression de ne plus savoir vivre. Tout semble si simple pourtant dans ce silence du matin. Personne face à lui, rien à affirmer contre. Juste être là dans la tranquillité, dans l’évidence. Être de cette même étoffe que la neige qui couvre le paysage, de l’étoffe du silence, de la légèreté, de l’évanescence. Partir, ça semble tellement simple en cet instant. Sortir de cette vie, justement pour cesser d’être en dehors de lavie. Justement pour ne pas continuer à en sortir chaque jour davantage.

Peut-on bâtir une vie sur un songe sans substance ? Peut-on se jeter dans le vide au nom d’un rêve ? Si l’on est simplement fasciné par le mystère poétique du vent, peut-on construire une existence autour de cette seule fascination-là ? Peut-on bâtir une vie à suivre le vent tout autour du monde, un pinceau à la main, pour en saisir le souffle invisible ? Et si l’on est transporté par la beauté des écorces des arbres, si rien d’autre que ce rien-là ne bouleverse l’être, ne lui fait sentir plus intensément sa joie d’être au monde, peut-on tout quitter, sous les cris alarmés de l’entourage, pour articuler son existence tout entière autour de ce seul émerveillement-là ?

Ils sont rares ceux qui sont vraiment soutenants dans cette période d’avant, ceux qui savent, ceux qui ont connu le vide, ceux qui ont eu, un jour, le courage de leur singularité, de leur liberté. Ceux qui savent qu’à un moment il faut arrêter de regarder le gouffre, qu’il faut museler la pensée, se boucher les oreilles, cesser d’écouter les autres, cesser d’écouter la peur. Ceux qui savent qu’à un moment il faut sauter dans la foi, se jeter dans le vide pour qu’apparaisse le pont invisible, recouvrer la croyance enfantine en la magie de l’existence. Ils sont rares ceux avec qui parler fait du bien.

Temps du retrait et du mûrissement ultime. Il écoute son cœur parfois affolé, parfois gonflé d’espérance, parfois tétanisé, effaré par ce qu’il laisse derrière lui, parfois fasciné par le rêve qu’il aperçoit devant. Est-ce raison ou folie de partir ? Ne pourrait-il encore tenir, se forcer ? La peur le travaille, la hantise du naufrage. Saurai-je reconstruire une vie meilleure que celle-ci ? Oserai-je un jour me dire artiste ? Qui me donnera cette légitimité-là ? L’identité, est-ce ce que nous disons de nous-même ou bien ce que les autres nous reconnaissent ? Le fou qui se dit empereur est un fou, si fort se crie-t-il empereur.

La lettre de démission vient de s’écrire toute seule, d’un trait sans repentir. Il la remet. Il explique qu’il part. On le regarde comme un fou. Ça n’a plus aucune importance.

Le lendemain, l’angoisse est là, très forte. C’est une angoisse de vide. Qui suis-je ? Il n’est plus personne. Est-ce que je regrette ? Non. La comédie mandarine était terminée. C’est juste une angoisse de déboussolement, de sol dérobé. Il est entré dans le vide, et le vide, même pour un lettré chinois, c’est inquiétant. C’est un certain silence intérieur qui a parfois des airs de danger tapi dans l’ombre. Faire taire l’angoisse. Faire taire l’angoisse. Comment ? En faisant. Tous les jours, à chaque instant, ébaucher les gestes de la vie rêvée, la vie d’un faiseur de traits de pinceau, travailler chaque jour à cette hypothèse-là. Mais que cette tenaille au ventre se desserre, vite ! Il n’est plus rien d’autre qu’une impatience, le lettré. Pourtant, par la fenêtre, la sagesse du ciel. Les nuages qui flottent mollement vers le sud, lavis d’encre nonchalante dans le bleu très pâle du petit jour. Les nuages qui se laissent paisiblement pousser par les vents, déformer par eux, sans impatience, aucune.

Qu’importe la sagesse du ciel. Lui ne sait pas encore être eau et nuage, alors il se plonge dans le travail. Un travail forcené. Il lit, il réfléchit, il trace, il ébauche. Le travail fait taire l’angoisse, fait marcher le rêve, fait jaillir des idées, crée cette idée que, oui, ça pourrait exister, ça pourrait exister ce désir si fort d’une réalité si ténue. Dès que le travail s’arrête, l’angoisse est là, dans le réel où le rêve n’existe pas, où il est moins qu’une promesse incertaine, où il est une chimère, rien d’autre.

Le lieu de sa plus grande fragilité, c’est ça, c’est de ne plus arriver à dire qui il est. Il est un moment d’effondrement, une désagrégation. Impossible de faire cette réponse-là. Alors il élude les questions, il évite les autres. Qui est-il ? Il est un chaos, quelqu’un qui n’est pas encore. Il n’est que l’inconfort d’un advenir.

L’angoisse n’aura duré qu’une semaine. Brève au fond, mais intense. Jusqu’au vertige. Au point de vouloir courir en arrière. Jusqu’à ce certain petit matin où, soudain, elle n’est plus là. C’est un petit matin de brume basse qui ouate le réel, à peine troué par un minuscule soleil froid. Le temps, soudain, semble être redevenu aussi immense que le ciel. Le vide azuré, lentement, s’installe à l’intérieur du corps. Le souffle et le sang ralentissent. Pendant toute la journée, la brume et le vent effacent l’être. L’évidence est là. Premiers pas dans la vie nouvelle. Soudain il n’y a plus l’angoisse, l’angoisse de ne plus savoir dire qui il est. Sensation profonde de liberté. Je suis ce que je vais devenir. Personne ne m’empêchera d’être. Printemps.

Cette vie qu’il laisse derrière lui comme une mue sèche, diaphane, à jamais désertée, pour toujours désertée, c’est comme un soleil qui se lève doucement à l’intérieur, un soleil pâle et frais, et orangé aussi. Ce ne sont que les toutes premières lueurs. À l’intérieur, c’est comme si ça se retenait de hurler de bonheur. Ça n’ose pas. Ça a désappris. Mais c’est là, ça frémit sous la ligne du cœur, en haut du ventre. Ça crèverait de bonheur si des fils invisibles ne retenaient encore tout ça. Il reconnaît ce calme. Il l’avait oublié. Il reconnaît ces matinées humides d’été à tracer des traits devant la fenêtre. Il reconnaît ce bonheur.

Lou G. H. reconnaissait ce bonheur.

C’était un bonheur ténu, fragile, un bonheur d’échappée belle, de goulée d’air reprise, la libération qui vient en bouffée. Un été de convalescence. Juste avant la chute dans le chaos, la traversée du vide. Inexorable.

PREMIER MOUVEMENT

Elle s’appelait Lou G.H.

Elle avait 38 ans.

Elle n’était plus personne.

Elle avait quitté le métier que l’on fait parce qu’il donne le salaire, parce qu’il faut, parce que c’est comme ça, parce qu’il faut avoir une bonne situation. Parce qu’il faut être quelqu’un.

Elle avait quitté le métier.

Elle n’était plus personne.

Elle n’était plus rien d’autre qu’un rêve.

Assise, seule, une toute petite fille.

Elle est là, avec sur ses genoux ce grand cahier que le père lui a rapporté.

Ce grand cahier noir à couverture cartonnée, presque plus grand qu’elle.

Elle recouvre toutes les lignes de vaguelettes d’encre régulières.

Elle couvre toutes les lignes.

Elle couvre toutes les pages.

Elle couvre tous les cahiers que le père apporte.

Elle ne sait pas encore écrire, c’est une toute petite fille.

C’est juste le premier scintillement du rêve.

Les rêves s’oublient. C’est le destin même du rêve. Presque tous ils s’effacent. Ils se dissipent avec le petit jour, avec la cloche de l’école qui sonne, avec l’âge de raison, avec la journée de travail qui commence. Une timide lueur d’aube qui filtre dans la chambre, et déjà le rêve s’estompe, se soustrait, se dérobe, ça y est, est oublié. Rendu à la nuit noire et à l’ombre. À l’inexistence. Rendu pour toujours. Croit-on.

Longtemps nous sommes conduits par un rêve enfoui, même si nous ne le savons pas. Longtemps nous avançons dans la vie en aveugles. Emporté par la route, on marche, on trace, on met sa plus belle énergie à des tâches qui nous tiennent dans l’oubli de « la tâche ». On avance. On s’acharne. On s’enferre. On se perd. À l’intérieur pourtant, une obscure boussole qui nous guide en secret. Tout doucement, elle nous attire hors des impasses où nous nous entêtons. Tout doucement, elle nous ramène sur notre route. Jusqu’à ce jour où, à la faveur d’une lézarde survenue à la surface de l’existence, il nous est soudain donné d’éprouver une sensation inconnue. Une sensation de vivre comme jamais. Un supplément d’être qui nous bouleverse et nous laisse une brûlure dans la peau. Dont on ne guérit plus.

C’était il y a quelques années de cela. Dans un temps de trouble, soudain au creux d’une nuit, du vide, du silence, de la solitude, Lou s’était mise à écrire. Pas à écrire quelques pages dans le journal comme souvent. Non. Des pages et des pages s’étaient mises à couler comme ça, jusqu’à l’aube, jusqu’aux premiers chants des oiseaux du matin. Et la nuit suivante, même chose. Et la nuit d’après, même chose. Et encore d’innombrables nuits après. Un livre s’était mis à s’écrire, et s’était achevé, comme ça. Puis s’était rendormi, caché entre d’autres livres.

Quelques mois s’étaient écoulés, et ça avait recommencé. À nouveau une nuit, des pages et des pages soudain avaient surgi. Et puis d’autres nuits encore, nombreuses. Et un autre livre, plus petit, immontrable lui aussi, avait jailli d’une traite. Et avait été rangé à côté de l’autre.

Encore un peu de temps avait passé. Une année. Peut-être plus. Et puis ça avait recommencé.

Le troisième livre n’avait pas été un livre de la nuit. C’était un livre d’avant l’aube, un livre qui réveillait avant le lever du jour et faisait écrire dans la torpeur du demi-sommeil. L’histoire se terminait sur l’évocation de cette subjugation qui s’était soudain imposée à Lou, de tout le corps. C’était l’expérience d’une intensité inconnue, qui avait grandi à l’intérieur, l’avait submergée, l’avait bouleversée, l’avait faite autre, l’avait faite mieux. C’était l’expérience d’un exhaussement de l’être. De ces états qui vous font soudain au-delà de vous-même.

La brûlure inguérissable.

Soudain Lou avait découvert une manière d’être au monde qui valait la peine. Écrire. C’était la jouissance pure, quintessentielle, parce que faiseuse de sens. C’était le lieu où l’existence, soudain, devenait solaire.

Et un rêve fou s’était mis à enfler à l’intérieur. Un rêve d’outretemps. Celui d’une vie passée à écrire, où elle ne ferait que ça, écrire. Nichée dans un recoin du monde, dans une retraite paisible. Le rêve d’une vie comme un jardin. Comme une maison calme dans un jardin. Une vie de solitude heureuse. Une vie de solitude avec ? Retirée dans le délice tranquille d’un temps feutré, large et dense. Dans un lieu à la beauté sur mesure, et évolutive. Avec l’idée de vivre au gré des flux : de sortir et d’aller voir le monde quand il l’attirerait dehors, de s’ouvrir, de regarder, de se remplir de vie, de se nourrir d’ailleurs – jusqu’à ce que le flux s’inverse, et là alors se replier dans la solitude. Le rêve. Vivre dans cette seule respiration de l’être, dans ce rythme singulier et essentiel. Elle s’était prise à rêver d’une vie qui parviendrait à s’offrir cette liberté-là, la plus grande dont elle puisse rêver.

Elle avait eu l’intuition foudroyante d’un bonheur, d’une merveille…

Et puis elle était retournée à la vie normale.

Parce que le petit jour,

parce que l’âge de raison,

parce que la cloche qui sonne,

et la journée de travail qui doit commencer.

Sauf qu’on n’enterre pas impunément le rêve.

Deux années de gouffre.

À en crever.

Pendant deux ans, elle avait erré hors du temps. À avoir laissé advenir trop longtemps dans sa vie un quotidien de travail sans sens, elle était sortie du temps. Mais c’était fini. Lentement les forces avaient été rassemblées. Elle avait réussi à dire qu’elle partait, qu’elle quittait la fonction. Ainsi elle était revenue dans le temps. Mais elle n’était plus personne.

Il y avait de la fragilité. Elle se sentait faible, tremblante, rétive, comme celui qui se lève pour la première fois après une longue maladie. Il n’aurait pas cru qu’il aurait à réapprendre le naturel de la marche, cette évidence-là. Il fallait réapprendre à vivre. À être. À 38 ans, devoir réapprendre ça.

L’échappée, elle y était forcée. Elle n’arrivait pas à vivre comme les autres. Elle n’arrivait pas à se résigner à cette vie écrite d’avance, tracée jusqu’à la tombe : métier, carrière, retraite. Et pourquoi pas aussi fiançailles, mariage, enfants, petits-enfants – tout ça bien dans l’ordre et sans omission. Pour elle, c’était juste un prêt-à-vivre morne, un chapelet monotone à égrener jour après jour. Jusqu’à ce que mort s’ensuive. C’était juste l’assurance d’une vie de calme désespoir. Quelque chose en elle aspirait douloureusement à autre chose. Elle était labourée par un désir de sens, une soif d’être, d’exhaussement, de plénitude, de complétude. Et de légèreté aussi. Elle avait le pressentiment que pouvait se découvrir une splendeur à être, comme celle qu’il lui avait été donné d’éprouver fugitivement quand le rêve oublié s’était emparé d’elle, dans ces nuits où l’écriture soudain s’était mise à couler. Une splendeur qui pourrait s’installer au long cours ? Devenir la vie même ? Elle n’avait plus d’autre recours que de se lancer dans l’inconnu, avec rien d’autre que son rêve, un espoir vague.

Dans quelques jours, elle partait.

Derniers jours dans son appartement. Elle avait nettoyé de fond en comble. Deux ans qu’elle n’avait plus eu le temps d’une mise en ordre en profondeur, dans les moindres recoins. Et de faire du vide aussi. Simplifier. Ordonner. Alléger. Une poussière noire et sauvage s’était accumulée partout. Elle l’avait vue s’installer, inexorablement. Elle l’avait haïe. Elle avait haï cette décrépitude qu’elle avait vu gagner l’intérieur sans avoir le temps de la combattre.

Cinq heures du matin. Elle ne dormait plus. Elle leva le volet pour le plaisir de regarder une fois encore le jour se lever par cette fenêtre-là. Elle leva le volet lentement pour ne pas réveiller les voisins endormis…

Et là, soudain, la beauté de la lune.

Le croissant brillant – et le reste assombri mais visible : la face ombrée de la sphère.

La lune comme suspendue à un fil invisible étiré entre deux étoiles à l’oblique d’elle – deux étoiles plus brillantes qu’elle.

C’était comme un chiffre dans le beau bleu sombre du ciel,

comme l’idéogramme d’une écriture immense.

La beauté sidérante de cette nuit au-dessus de Paris…

On ne s’attend jamais à trouver cette beauté-là au-dessus de la grande ville.

Ni le cri d’une mouette qui passe dans la nuit.

Déjà une des deux étoiles avait disparu.

La lune et l’autre étoile continuaient de s’élever lentement, comme sur un gigantesque mécanisme d’horloge.

Le temps est rond.

Les mouettes, plus nombreuses maintenant.

Leurs chants, comme un concert de fous rires au ralenti.

Tant d’années elle avait habité le ciel. Elle avait peur de perdre ça en quittant cet appartement haut perché. Elle avait peur de quitter ce grand morceau d’azur, ce peu de nature dans la ville, ce silence, son observatoire des saisons.

Ça y est, le rose apparaissait derrière la ligne des cubes noirs des immeubles.

Toutes les fenêtres étaient encore éteintes, sauf la sienne.

Elle avait peur de ne plus être capable de vivre longtemps dans Paris.

La nature y était trop difficile à trouver.

Elle prenait congé de cet appartement. Il lui manquait déjà. Cette baie ouverte en grand sur l’infini, le silence, l’air, son arbre remué de vent. Plaisir à regarder tomber cette première pluie de septembre. Elle espérait qu’elle allait trouver d’autres arbres, un autre grand morceau de ciel ailleurs dans Paris.

Qu’elle avait aimé vivre là…

Un cycle s’achevait.

Elle partait.

Elle partait vers un inconnu qu’elle ignorait totalement.

Seule attache : la main qu’elle tenait.

Celle de l’homme qui avait su apprivoiser son cœur.

Elle se sentait heureuse et calme.

Se laisser aller totalement à sa nature – elle allait bientôt avoir cette chance-là.

Demain, elle partait.

L’angoisse habite sous notre écorce. Elle dort dessous. Notre angoisse de vivre. Notre angoisse de mourir. Elle dort. On l’ignore, mais elle est là. Et quand la vie bouge un peu trop, quand une tension trop grande se fait à l’intérieur, l’écorce se craquelle et l’angoisse sort. Manière de tectonique. Se projette alors sur la circonstance, sur cette surface de la circonstance, cet épais fond d’angoisse qui est notre marais. Elle se cristallise comme ça, sur la première chose qui passe.

Le quartier.

Dans quel vilain Paris avaient-ils échoué ? Ils avaient fait trop vite, pressés les circonstances. L’appartement était agréable, baigné de soleil, ouvert en grand sur le jardin. Mais le quartier… Elle s’y sentait étrangère, exilée. Des envies de fuir, tout de suite. Une angoisse rampante lui dévorait le ventre, lui battait les yeux, la dérobait à la joie d’être. Malaise dans ce Paris inconnu où erraient çà et là des silhouettes misérables, inquiétantes. Quelques jours après l’installation, c’était un seul cri dans tout le corps : partir, partir tout de suite. Retourner vivre dans cette partie de la ville qui lui ressemblait, où elle ne se sentait pas étrangère, égarée. Pourquoi souffrir ça ? Elle venait juste d’avoir le courage de quitter le métier qui l’abîmait. Le corps venait à peine de retrouver son allant, sa paix, sa légèreté. Le visage commençait à peine à retrouver sa lumière. Et voilà qu’elle avait échoué dans un lieu qui l’atteignait.

Partir.

Changer ça.

Se délester de tout ce qui empêche de bien vivre.

Un jour. Deux jours. Trois jours. Une semaine. L’angoisse.

Tant pis, il fallait tenir. Essayer. Essayer au moins un an. Pour ne pas fuir dans l’instant. Pour affronter le réel. Pour se donner une chance de la dompter, pour qu’elle ne triomphe pas, cette angoisse inconnue qui habite là en contrefond.

Ouvrir les fenêtres.

Peupler l’embrasure de fleurs.

Aller marcher et respirer dans les feuilles de Paris.

Une semaine. Deux semaines. Trois… L’angoisse ne desserrait pas son étau au ventre.

Pour tâcher de l’apaiser, Lou récapitulait les bonheurs atteints :

quittée l’aliénation quotidienne du travail,

gagné le temps si longuement désiré pour oser le rêve,

vécu le bonheur évident de cette vie partagée,

enfin décrochée la chance infiniment rare d’apprendre à être pleinement…

Elle se répétait ça comme on se répète des mantras.

Elle qui se disait depuis longtemps que la vie n’aurait de sens qu’à écrire et à aimer, en était-elle si loin ?

Alors pourquoi l’angoisse ?

Promenade alentour.

Inondée de soleil.

Tiens, elle est jolie cette rue ici.

Et là, comme un recoin de village,

un jardin,

un merle moqueur.

Tiens, mais quel est cet immense cimetière, ce labyrinthe majestueux planté d’arbres,

comme une ville mystérieuse, chaotique et silencieuse en plein cœur de Paris ?

Chaque jour, encore et encore, aller découvrir.

Chaque jour affronter l’angoisse – seule façon de la soumettre.

Chaque jour affronter le quartier inquiétant,

l’affronter comme d’autres, jadis, l’océan inconnu.

Quel autre moyen d’agrandir le monde ?

Il était temps de réapprendre à commencer les journées dans le silence, à écrire.

Se lever, préparer le thé, refermer un peu les persiennes et, dans la pénombre et le silence, brûler un peu d’encens. Comme un rite.

Ouvrir le cahier, prendre le stylo. Comme un rite.

La beauté du silence.

La paix de cette pièce.

La vie était en train de devenir très singulière.

Le temps avait ralenti depuis qu’elle était sortie de la course folle du calendrier ouvré. Il prenait chaque jour davantage d’épaisseur. Elle vivait dans cet intérieur qu’elle aimait, de plus en plus au fur et à mesure des jours qui passaient et de l’empreinte personnelle qui imprimait l’espace. Elle était maîtresse de tout son temps. De presque tout son temps. À l’exception du temps du soir, partagé avec l’homme qu’elle aimait. Elle vivait ces journées accompagnée de l’automne. La vigne vierge s’était mise à flamboyer sous la fenêtre. Et le ciel… Aussi bleu et pur qu’un ciel de toit du monde. Désormais elle vivait retirée à la marge – de Paris. C’était ainsi. Pour l’instant. Au fond, malgré tout, cette vie ressemblait peut-être à celle dont elle avait rêvé.

La lumière doit être à peu près constante.

Il faut une pièce sombre, belle, solitaire.

Il faut une présence de matin.

Il faut une paix à l’intérieur.

Il faut l’être pur qui sort de la nuit.

L’écriture se terrait.

Depuis deux ans, elle n’avait plus eu de temps pour penser, du temps continu, solitaire, personnel, l’espace qu’il faut à la pensée pour qu’elle ait le temps de se mettre en marche et de se déployer. Plus de temps pour penser, donc plus rien qui ne s’était écrit.

Dans les carnets, les images s’étaient mises à proliférer : photos de brefs instants de répit à aller regarder les saisons, à capter leur passage ; ou bien images empruntées à d’autres, qui çà et là avaient accroché l’attention dans le pas à pas des jours, fait une résonance muette.

Elle remisa ces carnets saturés d’images. Ils lui étaient devenus insupportables. Témoins du temps gâché, perdu, de la pensée affamée, dénutrie, famélique, de l’écriture devenue mièvre.

Nouveau carnet.

Elle l’ouvrait avec inquiétude, se demandant si l’écriture reviendrait. Une écriture dense, substantielle. Un reflet de l’être et de son mouvement. Une écriture qu’elle pourrait à nouveau regarder sans éprouver ce sentiment de médiocrité qu’elle avait en ouvrant les carnets de ces deux dernières années avalées par le travail absurde.

Mais l’écriture se terrait.

Ça se taisait à l’intérieur.

Peur que le rêve soit sans réalité.

Elle rêvait.

Elle rêvait d’une écriture performative, une écriture qui parviendrait à créer et à installer la splendeur dont elle avait besoin pour vivre, au fur et à mesure qu’elle tâcherait de la dire.

Une écriture comme cette certaine mathématique qui s’avise soudain qu’elle a, contre toute attente, mis au jour quelque loi réelle de l’Être et de son mouvement, alors même qu’elle se croyait en train de jouer à un pur jeu de l’esprit, de construire une belle cohérence, purement abstraite, strictement intellectuelle.

Elle cherchait une écriture de la métamorphose. Une écriture du sublimement. C’est ça, une écriture du sublimement. La mise en œuvre d’une transmutation poétique du réel.

Elle voulait essayer d’écrire comme se crée sans cesse le monde. Écrire le devenir invisible, la poussée aveugle de la vie, la transformation muette à l’œuvre en toutes choses, l’immense mouvement unique et silencieux. C’était peut-être un seul et même principe dynamique qui inlassablement faisait jaillir la vie, renouvelait les formes et les êtres, faisait surgir l’écriture. C’était peut-être un seul et même processus, incessant et infini, qui animait le monde, faisait chaque être devenir lui-même, accomplissait toute création minuscule ou majuscule. Elle était tentée par cette hypothèse-là. C’était peut-être la même force architectonique à l’œuvre partout. Alors tâcher de la découvrir.

Tâcher de capter cette quintessence du devenir.

Décidément, elle avait du mal avec ce quartier. Son regard ne s’accrochait qu’aux rebuts entassés à chaque coin de rue, à la saleté des trottoirs, aux façades délabrées, aux silhouettes misérables ou vaguement inquiétantes, aux déclassés, au désœuvré hagard piqué sur le trottoir, qui suivait des yeux celle qui passait. Ce quartier. Elle se sentait tombée bien bas.

Les lieux ont une énergie. Ils nous pénètrent, nous imprègnent, nous travaillent, nous modèlent – nous exaltent ou nous affaissent. Et l’inverse aussi : notre regard colore le monde. Le monde ressemble à la façon que nous avons de le regarder. Reflet de notre état intérieur.

Ils allaient devoir rester posés dans ce quartier quelque temps. Le seul lieu qu’elle pouvait modeler, c’était l’intérieur. Alors, façonner l’intérieur à l’image de la beauté dont elle avait besoin pour vivre. Pour le reste, la laideur alentour, s’abstraire. Aller se gorger de la beauté là où elle se laisse découvrir. Aller se plonger dans la nature là où elle a su se garder dans Paris. Et puisque la grande ville est inexorable pour l’instant, en choisir soigneusement les sentiers.

Trouver comment habiter plus esthétiquement l’espace.

Apprendre à habiter plus densément le temps.

Découvrir comment habiter plus poétiquement chaque jour,

moment après moment.

Pas d’autres horizons que ceux-là.

L’écriture se terrait.

Depuis qu’elle avait décidé de consacrer tous ses jours à écrire, ne surgissaient que des fragments. Rien qui se tienne. Balbutiements sans forme qui surgissaient et s’égrenaient anarchiquement jour après jour. Feuillets sans lien. À peine quelques lignes, dérisoires. Et si rien ne se passait ? Si l’écriture restait enlisée dans le fragment ? Si aucune teneur au long cours ne s’élaborait ? Si elle s’était trompée ? Si elle avait rêvé bien trop haut au-dessus d’elle ?

Les jours passaient. Elle feuilletait les livres qu’elle avait aimés, les mâchait et les remâchait, retournait voir sans cesse telle écriture, le dit de ce peintre, les paroles notées de cet écrivain. Elle brassait tous ces morceaux dans l’espoir qu’un surgissement se fasse, que le corps soudain aille vers le bureau, et que des mots et des mots se mettent à couler, comme jadis, et qu’un livre de lui-même s’enfante. Elle brassait tous ces morceaux avec inquiétude. Avec bonheur aussi. Ainsi se cultivait peut-être une certaine humeur inspirée. Elle espérait. Ça allait revenir. Parfois elle s’impatientait, prenait une feuille et tâchait de forcer l’écriture. Trois mots s’écrivaient, étiques, inertes. Il ne restait plus qu’à froisser la feuille et à endurer l’inquiétude. Elle le savait pourtant. Elle le savait qu’il ne fallait pas forcer l’écriture. Qu’elle venait – ou ne venait pas. Qu’il fallait accepter cette impuissance-là, cette sujétion. Qu’il ne pouvait en aller autrement.

Parfois pourtant, çà et là, dans le journal, quelques lignes, une pensée, une question (sans réponse), le débordement d’une émotion, ou bien une ou deux pages soudain jaillies.

Et parfois ailleurs (Pourquoi ailleurs ? Pourquoi pas au même endroit ? – Non, ailleurs. Pas dans le journal. Plutôt sur le grand bloc vierge à spirale), soudain un poème, ou bien la définition imaginaire d’un mot (cosmos, estampe, nébuleuse, ivresse…) comme tirée d’un dictionnaire personnel et poétique – les mots de la pensine, je vous raconterai.

Parfois c’était un conte qui s’écrivait.

Parfois une fable surgie comme ça (pleine de césures épiques).

Sinon, rien d’autre.

Rien que des broutilles de pensée ou d’imaginaire.

Ainsi…

Un bossu

Un bossu s’en allait par les rues endormies,

Pesant sac sur sa bosse, claudiquant dans la nuit,

L’air, oh, vaguement rosse dessous la bonhomie.

Il ouvrit un carrosse où était un marquis.

« Bonjour, mon marquis ! Me voilà au rendez-vous.

– Bonsoir, mon bossu ! Vous tardiez. Où étiez-vous ?

– C’est que j’étais allé quérir cette besace

Pour mettre ce sur quoi je viens de faire main basse.

– Diantre ! Mais qu’as-tu là ? Qu’est-ce que tu m’apportes ?

– Un cadeau bien étrange, d’une étonnante sorte :

Une petite fée capturée au marais,

Potelette gracieuse qui prenait là le frais,

Contemplant les lucioles par la nuit déposées

Çà et là dans la mousse sur le dos d’un rocher.

– Que veux-tu que je fasse de pareille babiole ?

Une fée potelée reluquant des lucioles ?

Mon palais est trop beau pour pareille brocante.

File rendre la fée à sa mare gluante !

– Mon marquis se trompe fort, ce n’est point là vétille.

Une fée à lucioles, c’est tout sauf pacotille.

Sortez-la de son sac et vous verrez vous-même

Qu’une fée des marais est un présent suprême. »

Le marquis fronça l’œil, puis du sac se saisit,

Il dénoua la boucle et prudemment l’ouvrit,

Et là de la pénombre des replis de la toile

Il extirpa la fée par un coin de son voile.

À hauteur de ses yeux, de deux doigts il tenait

Le petit bout de fée qui fort gesticulait,

Éclaboussant de rage mille et une lucioles

Qui, d’avant la capture, séjournaient dans son col.

Quel spectacle, une fée... Petit être diaphane.

Des sublimes lueurs elle semblait l’artisane.

Le marquis regardait comme on contemple un songe,

Le bossu souriait, mûrissant son mensonge.

« C’est que, noble marquis, il est une légende,

Que les bossus connaissent car, petits, ils entendent

Leurs bossues de grand-mères leur conter le secret

De ces fées à lucioles que l’on cueille au marais.

Quiconque les attrape, les frotte sur le dos

D’un bossu claudiquant, un peu laid et lourdaud,

Se trouve dans l’instant couvert d’or, de vermeil,

De saphir, de topazes, d’un trésor sans pareil. »

Là, les yeux du marquis luirent étrangement.

On n’eût su dire si ce flou scintillement

N’était que le reflet du ballet des lucioles…

« Que me contes-tu là ? Mais quelle faribole !

Bossu, mon serviteur, tu es laid et lourdaud,

Tu trimballes sans grâce ta bosse sur le dos.

Que serais-tu sans moi qui oublie tes disgrâces

Et t’offre chaque jour sous mon toit bonne place,

Te permets d’être utile, assure ta pitance,

Te permets d’avoir part un peu à ma brillance ?

Approche un peu ici ! Il faut retour des choses.

Présente-moi ta bosse afin que j’y dépose

La rondelette fée, charmante et délicieuse,

Et que je vérifie les dits de vos conteuses.

Je la frotte et la frotte… Mais que m’arrive-t-il ?

Me voilà tout dodu, toi mince comme un fil !

Me voilà tout tordu, toi altier, magnifique !

Tu ne claudiques plus, me voilà arthritique !

Ton visage est si lisse, le mien tout scrofuleux !

Et la fée… oh là là ! je n’en crois pas mes yeux !

S’allonge comme liane en une fée sublime

Et sa beauté diaphane se fait splendeur ultime.

Pauvre de moi ! Bossu, que m’as-tu conté là ?

– Ô pardon, mon marquis. La raison, la voilà :

Moi aussi, tout bossu, jadis je fus marquis.

Il y a bien longtemps, au moins deux décennies.

Comme vous, j’étais jeune et fier et orgueilleux,

Nanti de mes richesses, me prenant pour un dieu.

J’avais à mon service un bossu brave et bon

Que je traitais bien mal, souvent en avorton.

Il me joua, à moi, ce même tour pendable

Que je vous ai joué à l’instant, cette fable

Dont je savais le don de me rendre à la vie,

Celle d’un homme entier, sans disgrâce, et plus sage,

Apte à voir la beauté cachée des marécages.

Ma vie vous soit leçon ; retenez-la, Marquis :

Contemplez bien votre ombre, vaillamment, sans déni.

Le temps de vos souffrances en sera écourté.

Et pendant tout ce temps, apprenez à aimer.

Et tâchez d’inventer de bien belles histoires

De bossus et de fées et lucioles du soir.

Maintenant, ô Marquis, je veux prendre ma route.

Je vous laisse à vos affres, à la triste déroute.

De la splendeur en elle découvrez la recette.

Accomplissez les fées, et contez-leur fleurette.

De la tristesse…

Parce que l’automne,

parce que la pluie par la fenêtre,

parce que l’écriture pas à la hauteur des exigences de l’esprit.

Silence.

Retrait.

Elle travaillait.

Elle travaillait à installer en elle une paix mouvante.

Du moins, elle tâchait.

Et allait chaque jour chercher la nature qui lui manquait tant.

Elle lisait beaucoup. Elle était tellement seule. Car en écriture, pas d’école, pas de maître, juste une solitude qui tâche de se former toute seule et se cherche çà et là les maîtres dont elle a besoin. Parce qu’il y a là aussi le besoin d’une solide formation, quoi qu’ait l’air d’en penser tout le monde.

Alors elle lisait et relisait quelques livres, très peu, mais qui avaient sidéré son âme.

Elle cherchait des livres qui racontent des accomplissements, qui relatent des aventures d’être somptueuses, qui indiquent des voies, qui récitent les hommes ou les femmes qui ont trouvé des chemins de traverse, qui ont su s’inventer une vie autre, sur mesure, infiniment libre et belle, une vie substantielle.

Elle cherchait des livres qui disent le réel. Pas des fictions. Elle avait passé l’âge et l’envie de se laisser raconter des histoires pour s’endormir ou se divertir. Non, elle voulait des livres qui disent l’humain voyage, qui irradient la force du réel, de l’existentiel, des livres qui aient ce sérieux-là.

Elle cherchait des livres qui enthousiasment, qui ébranlent l’être, le mettent en mouvement, l’invitent à se mettre en route, réveillent le courage et l’imagination : « Un jour, lecteur, je me suis confié à ma boussole intérieure, et vois où la vie m’a mené. Je n’aurais jamais cru. »

Elle cherchait des livres qui nourrissent et donnent à penser.

Des livres qui fassent entrer dans le secret d’une âme, dans sa singularité, sa beauté étrange parce qu’étrangère, ses ombres et sa lumière, sa gravité et sa légèreté. Son odyssée.

Elle cherchait des livres qui racontent des franchissements, des chutes transmuées en exaltation, des métamorphoses sombres et radieuses.

Des livres qui respirent le grand air, reflètent la beauté du monde et ouvrent sur l’infini.

Mais des livres écrits par une main artiste,

des dits somptueux, étonnants, jamais vus.

Une forme aussi belle que le fond,

Un chef-d’œuvre d’écriture existentielle.

Bien sûr, elle trouvait des livres.

Parfois le livre d’un philosophe ou celui d’un sage ancien.

Parfois un récit de vie, splendide.

Souvent le dit d’un peintre.

Souvent le recueil de poèmes d’un très vieux lettré chinois.

Parfois un conte.

Parfois un journal, bouleversant.

Parfois un roman – un seul en fait, avec une écriture vraiment sublime. Surtout la page 100.

Ces livres avaient tel ou tel de ces ingrédients qu’elle désirait.

Mais elle cherchait un livre qui les aurait tous à la fois.

Le livre d’une splendeur et une splendeur de livre.

Elle ne le trouvait pas.

Lui flottaient dans la tête tous ces poètes d’existence qui la fascinaient.

Telle femme peintre, tel poète, tel voyageur, tel écrivain.

Toujours des créateurs.

Souvent des âmes solitaires.

Ainsi…

Elle avait découvert qu’existait dans le monde une peintre sans pareille. On aurait même pu dire qu’elle était davantage une danseuse cosmique plutôt qu’une peintre. Elle grimpait sur ses toiles et, dans un déplacement lent et soudain – venu d’où ? venu quand ? en tout cas inexorable –, elle foudroyait une forme, le mouvement même de la vie, au bout de son gigantesque pinceau gorgé d’encre sombre et accroché à un point magique du ciel. La peintre allait, dansait, tournait sur ses toiles, sa respiration au diapason de celle de l’Univers-Nature. Quand l’influx se suspendait, la main, tout le corps s’arrêtait.

Sur la toile demeurait alors un gigantesque souffle d’encre, de la vie paradoxalement figée dans son mouvement sur l’inerte support.

De la vie vibrante. Vivante.

La peintre dansante était devenue le temps.

Ces peintures laissaient Lou sans voix, K.-O., chaos de quelque chose qu’elle ne savait pas dire. Elles lui indiquaient la seule voie de création qui vaille à ses yeux. Soudain, à l’école de cette artiste, elle découvrait l’enseignement qu’elle cherchait, les mille et un aspects qui participent de la formation de la main et de l’esprit, de la préparation de l’être au surgissement du trait. Dans la solitude de sa quête, elle mâchait et remâchait ces enseignements. Elle s’y plongeait et s’y replongeait sans cesse. Lentement, ils devenaient partie de son être. Elle tâchait de les transposer à l’écriture. Cultiver l’être, corps et esprit, pour donner une teneur à l’œuvre. Cultiver l’humeur inspirée par la concentration quotidienne. Cultiver le vide, la réceptivité à la phénoménologie particulière de chaque jour, le retrait, le silence, la persévérance, l’observation attentive et émerveillée de la nature, des saisons, du ciel, des œuvres qui la touchaient et de l’étrange météorologie intérieure, la patience, l’abandon humble au surgissement… Tout cela qu’elle apprenait dans les livres de la danseuse d’encre, elle essayait d’imaginer comment le transposer à l’acte d’écrire. C’est la même préparation, se disait-elle. Pour la technique, même si le domaine diffère, ce sont les mêmes principes : l’attente du surgissement pour saisir le stylo, le travail accompli d’un unique trait, c’est-à-dire d’un même jet, d’un même influx spirituel, la captation d’une manifestation fugitive de la vie par le trait d’encre sur le papier, figuration de la perception intérieure d’une dynamique silencieuse. Et puis aussi l’importance de la retenue subtile, d’un certain inachèvement du trait, du ténu de la saveur.

Alors elle travaillait, travaillait, à partir de tout ce que la peintre avait confié de sa vie de création. Sa façon d’être au monde était pour Lou une boussole dans ce voyage solitaire qu’elle avait entrepris pour tâcher d’apprendre à créer et à être pleinement, dans cette exploration des territoires inconnus que la danseuse d’encre avait commencé de cartographier pour elle-même et dont Lou s’inspirait pour apprendre à cartographier l’Être à son tour.

Mais elle lisait trop.

Il fallait arrêter de lire.

Parce qu’à être plongée sans cesse dans l’existence de ceux qu’elle admirait, Lou finissait par avoir l’impression que la vraie vie, la vie idéale, la vie pleinement vécue, c’était celle des autres.

Or la vraie vie, la vie idéale, la vie pleinement vécue, c’était la sienne.

C’était être dans cet appartement, dans cette lumière un peu rosée du matin, dans ce silence, d’être là penchée sur cette page, de n’avoir de comptes à rendre à personne, ni de son activité ni de son temps.

La vraie vie, c’était d’en être là à 38 ans.

La vraie vie, c’était celle qu’elle vivait là, ici, maintenant.

Il fallait se déprendre de ce désir brûlant d’un ailleurs, d’un autrement.

Arrêter de lire les autres.

Ils la décentraient.

Elle n’y arrivait pas. Elle avait du mal à ne pas passer ses journées entières vissée à son bureau à dévorer des livres, à les étudier, à les ruminer, à se laisser graver l’esprit par les runes admirées, à travailler comme une acharnée, comme une enragée. Résidu du formatage scolaire. Image naïve et fautive de cette étrange activité qu’est la création. Signe, également, que la liberté, le temps libre conquis, étaient encore loin d’être pleinement assumés.

Préparer l’acte d’écrire, c’était aussi s’autoriser à se mettre en jachère, à aller flâner. Sortir, aller au contact du monde, des autres, de la ville, de la vie, des saisons, de l’air, des jours, des nuits… S’ouvrir au dehors pour le laisser percuter le dedans. D’où pourrait venir une écriture vivante sinon ? S’autoriser la légèreté, l’oisiveté. Quand pourraient venir les idées sinon ? Faire bouger le corps, l’écouter, enregistrer les sensations, remuer les émotions. Comment la pensée pourrait-elle être en mouvement sinon ? Lire ne faisait que la confiner dans l’intellectuel. Il fallait arrêter de lire. Vomir le savoir.

Être…

Elle cherchait.

Peu à peu, elle apprenait à oublier les horloges.

Elle n’avait pas de rythme, pas de discipline.

Elle ne faisait que ça : écouter le corps,

le laisser piloter.

C’était ça le seul rythme qui vaille, la seule discipline, exigeante.

Écouter le corps.

Le corps sait.

Le corps voulait lire. Elle le laissait faire.