Au  secours, je suis Sioniste! - Timothée Larribau - ebook

Au secours, je suis Sioniste! ebook

Timothée Larribau

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Opis

Le Sionisme est un sujet qui divise à notre époque. Pour beaucoup, synonyme de nazisme, d'apartheid, de brutalité policière et militaire, de colonialisme décomplexé, d'extrémisme religieux de droite, d'ultra-libéralisme capitaliste inhumain et d'organisation d'une stratégie mondiale de domination et de contrôle des masses par la peur et la finance. Pour moi, il représente des valeurs positives et humanistes et qui n'ont rien en commun avec ces terribles accusations. Face à ce décalage de perception, l me fallait me livrer à une introspection: Ai-je glissé vers une affreuse noirceur d'âme ou bien beaucoup de mes contemporains font-ils une abyssale méprise au sujet du Sionisme?

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Sommaire

Introduction

Le parti pris sioniste d'un lecteur de la Bible.

Le Sionisme, une définition

De l'Antisémitisme

Un État Juif

Israël ou Palestine ?

Faire le choix du Sionisme

Conclusion

Références

Introduction

Je me lève, le matin aux aurores, et après la toilette d'usage, j'enfile mon uniforme vert de gris à galons noirs et mes bottes de cavalerie parfaitement cirées par un travailleur forcé qui n'a que la peau sur les os. Je fais partie de la race supérieure, celle qui est appelée à dominer le monde et qui le fait déjà depuis si longtemps, d'abord clandestinement, puis de façon ouverte depuis 1948.

En sortant de mon logement luxueux de dirigeant mondial, construit par l'exploitation cynique et cruelle du labeur des races inférieures que je maintiens dans la pauvreté et le malheur, je vérifie que les pattes de col de ma vareuse, à caractères kabbalistiques en cannetille argentée sur fond noir, qui disent mon grade, sont bien en place et que mon brassard blanc avec liserés et étoile de David bleus est correctement disposé. Je suis prêt à aller diriger sournoisement la finance mondiale dans le grand complot international contre la paix et contre les valeurs traditionnelles des peuples souverains, comme le font tous mes camarades depuis des siècles.

Dans deux semaines, je prendrai des vacances bien méritées, en Palestine, ou je m'exercerai au tir de précision contre des enfants palestiniens que je prendrai plaisir à estropier, après avoir volé la terre de leurs ancêtres et mis leur peuple dans des camps de concentration à ciel ouvert où ils meurent de faim et de soif, dans des taudis d'une densité de population insoutenable que j'aime à faire bombarder quand mes victimes se rebiffent.

Je suis sioniste et c'est comme cela, en uniforme de SS, dirigeant la misère du monde et martyrisant cruellement le courageux peuple palestinien, qu'une grande partie de mes contemporains m'imagine lorsque j'ose affirmer que je le suis. Pour beaucoup, Nazisme et Sionisme sont équivalents. SS et Soldats Israéliens ont les mêmes valeurs et le même humanisme. Ces derniers sont même souvent appelés « Nazisionistes » et comparés à des photos de Nazis allemands de la Seconde Guerre Mondiale. Israël, ou plutôt «l'entité sioniste», n'est finalement qu'un « Yiddish Reich » qui reproduit contre les palestiniens ce que les Nazis ont fait aux Juifs et qui justifie ses crimes en brandissant la mémoire de la Shoah, de l'Holocauste, bref de ce génocide des Juifs dont on n'est d'ailleurs pas très sûrs de l'historicité, puisque le Sionisme a interdit toute remise en cause de la «religion de la Shoah».

Voire, certains n'hésitent pas à le dire, ce génocide a été monté de toutes pièces par les Sionistes pour justifier la création d'Israël. Et si les victimes de la Shoah sont réelles, elles ne peuvent être que victimes d'un complot sioniste, en collaboration avec les Américains et les financiers juifs de la City de Londres, mais aussi avec les Bolchéviques russes qui, on le sait, sont une émanation des Sages de Sion, pour créer Israël et opprimer les palestiniens.

Je ne vous cache pas que, parfois, lorsque je consulte mon compte en banque et que je dois serrer la ceinture jusqu'au mois prochain, j'aimerais en effet que mon sionisme soit un emploi très lucratif qui m'assure un revenu indécent chaque mois et me permette de dominer le monde! Seulement, tout cela est un mythe et j'aimerais déjà parvenir à contrôler ma propre existence, avant de même penser à contrôler quoique ce soit ou qui que ce soit d'autre. Depuis 2014, je professe publiquement de mes opinions sionistes et je n'ai pourtant pas progressé dans l'échelle sociale ou dans l'échelle de mes revenus. A vrai dire, je ne connais personne qui professe ouvertement ses idées sionistes et qui aurait connu une progression fulgurante de sa situation financière, sociale ou professionnelle.

Au contraire, même. En 2014, lorsque j'ai commencé à écrire publiquement en défense d'Israël, j'étais au chômage et il m'a été clairement signifié que prendre parti aussi ouvertement sur un tel sujet, surtout du côté sioniste, s'apparentait à un suicide professionnel. Plusieurs amis, avec lesquels j'ai fondé «Ces Goys qui défendent Israël », devenu en 2016 « Nations pour Israël », ont été obligés de prendre du recul, voire même de se faire oublier parce qu'ils avaient trop à perdre professionnellement. Ils ne pouvaient se permettre d'être connus comme sionistes dans leurs environnements professionnels, que ce soit la fonction publique, les forces armées ou même les transports publics ferroviaires en raison d'un trop grand nombre de collègues de culture musulmane. Personnellement, j'ai reçu des conseils solennels à ce sujet alors que je postulais dans une entreprise privée d'aviation commerciale. Même des Juifs, Israéliens et sionistes, m'ont fortement déconseillé de faire étalage de mon travail en défense d'Israël et du peuple juif sur mon CV ou mes réseaux sociaux professionnels.

Il me faut ici faire une précision importante: je ne suis pas juif. Je ne suis pas marié à une juive. Je n'ai pas grandi au sein d'un quartier juif. Il n'y a rien, d'obligations héréditaires, de loyauté familiale ou de fidélité à un cadre, qui me rattache inéluctablement au peuple juif. Je ne suis pas «contraint» d'être sioniste ni de défendre Israël. Ce n'est pas mon pays. Je n'y ai pas d'attaches familiales ou inaliénables. Je n'y ai pas d'intérêts. Je n'en ai pas la nationalité. Je n'en parle pas la langue. Je n'ai pas de rêve ou de projet de m'y installer qui m'amènerait à adopter ce pays avant d'y immigrer. Certes, l'ayant visité, je ne cache pas qu'une résidence secondaire avec vue sur le Lac de Tibériade me plairait beaucoup mais j'ai d'autres rêves de la sorte, en Nouvelle-Zélande, en Écosse ou dans les Rocheuses d'Amérique du Nord et je suis très conscient que les probabilités que j'y parvienne sont infimes. Il est donc très curieux qu'un non-juif, qui n'a pas d'intérêts en Israël, pas d'attaches avec le peuple juif, s'implique dans ce débat alors qu'il n'en gagne rien et est davantage susceptible d'en retirer une forme de bannissement de ses concitoyens, et parfois même, hélas, de proches et d'amis, heurtés par ses idées. C'est en effet le cas. Mes idées sionistes agissent comme un révélateur chimique sur mon entourage et, même si c'est demeuré un phénomène réduit, j'ai dû tristement voir des amis s'éloigner et j'ai dû moi-même mettre de la distance avec des proches dont les réactions à mes idées ont dévoilé des tendances qui m'ont fortement déçu et peiné.

Le Sionisme est considéré aujourd'hui par beaucoup, y compris par des personnes brillantes et éduquées, comme un complot international de domination du monde. Ces mêmes personnes ont pourtant sous les yeux des projets avérés de domination mondiale, comme par exemple les Internationales Socialistes et Communistes qui cherchent à fédérer les efforts mondiaux de leurs adeptes, ou encore les Frères Musulmans et leur entrisme politique et culturel partout où ils s'installent, sans même parler des projets de restauration du Califat Islamique, ou encore des réunions internationales visant à œuvrer mondialement contre le changement climatique avec des projets politiques clairs. Mais seul le complot international sioniste, le mot « sioniste » tombant à point nommé pour ne pas dire «Juif», semble inquiéter nos contemporains.

Les preuves d'un tel complot sont inexistantes, les structures nécessaires à un tel complot seraient infiniment moindres que celles de multinationales moyennes, la finance nécessaire à un tel complot est davantage en train d'être contrôlée par la Chine et à un niveau très important et surtout, le peuple juif ne représente que 0,2% de la population mondiale et est incapable de se mettre d'accord sur des choses simples, comme par exemple la définition de la judéité, qui se déchire entre Juifs Ashkénazes, Sépharades, Libéraux, Orthodoxes, Athées, Conservateurs ou Ultra-orthodoxes antisionistes en même temps que se déchire l'interprétation des textes de la Torah et du Talmud entre Rabbins d'innombrables opinions diverses qui n'ont aucune structure hiérarchique unique pour les discipliner. Les Juifs ont même une plaisanterie pour cela :

« Si deux Juifs discutent, il y aura trois opinions différentes. »

Il suffit même de constater l'opposition véhémente à Israël et l'antisémitisme rampant qui renaît en ce début de 21e siècle pour se persuader que les juifs ou les sionistes sont certainement les plus incompétents de tous les comploteurs de l'histoire puisqu'une grande partie de la population mondiale, en particulier occidentale et du monde arabe, semble être parfaitement au courant de tous les arcanes secrets de leur complot. Toute tentative pour défendre Israël est discréditée comme étant une manœuvre d'intoxication intellectuelle, toute invitation en Israël pour y constater la réalité des faits est considérée comme une tentative de corruption, toute lecture de l'histoire qui justifierait Israël est jugée mensongère et propagandiste. Rien n'y fait. Quels que soient les efforts du complot juif pour redorer le blason d'Israël, les résultats sont mauvais et aggravent même la situation d'Israël et du peuple juif.

Et la situation s'est tellement aggravée qu'en Mars 2012, un islamiste a tué des enfants juifs dans la cour d'une école confessionnelle de Toulouse et a justifié ses crimes par la vengeance des enfants palestiniens tués par Israël. Avant lui, un gang de barbares avait, en 2006, kidnappé et torturé à mort un jeune homme juif en pensant pouvoir rançonner le complot juif mondial. Dans la France de l'Affaire Dreyfus, une folie politique et judiciaire déjà obsédée par le complot juif mondial, dans la France de la Rafle du Vel d'Hiv et des enfants d'Izieu, une folie raciale et criminelle déjà obsédée par la haine des Juifs, les actes antisémites ayant fait l'objet d'une plainte en justice sont en hausse et, rapportés à la taille de la population juive française, sont les premiers actes de discrimination et de racisme en France.

Seuls les mots ont changé. Au Juif qui tuait des enfants chrétiens, on a substitué le Sioniste qui tue des enfants palestiniens. Les grands principes de l'antisémitisme, les grandes idées qui font la trame de fond de la haine des Juifs ont simplement subi un très imparfait ravalement de façade. Le Juif haï durant vingt siècles est remplacé par l'Israélien. Les intérêts du Syndicat Juif sont devenus les intérêts du Sionisme. Le complot Juif a été renommé Israël. L'antisémitisme, en panne après les horreurs du début du 20e siècle, a subi une petite révision et ronronne à nouveau de tous ses cylindres, avec un nouveau carburant, davantage issu de l'antisémitisme séculaire des pays arabo-musulmans. Autrefois accusé de mettre en péril la pureté et la stabilité de l'Europe chrétienne, le Juif devenu Israélien est aujourd'hui accusé de dés-tabiliser le monde musulman. Et les résultats de cette grotesque machinerie sont invariablement les mêmes : du sang, des larmes, des morts et des familles juives qui cherchent refuge ailleurs, loin de ces pays occidentaux qui, non contents de ne pas savoir les défendre, participent parfois à la justification des crimes commis contre eux, en accusant la «colonisation israélienne», «l'extrêmedroite israélienne», «l'apartheid israélien» et en brandissant des résolutions de l'ONU qu'lsraël ne respecte pas «en violation du droit international». L'extrême-gauche anticolonialiste et anticapitaliste, l'extrême-droite nationaliste et anticapitaliste européenne ou arabe, l'Islam radical, et d'autres courants politiques, comme certaines franges du gaullisme, du socialisme et de l'écologie politique, avec des nuances différentes, se retrouvent toutes alliées dans la condamnation d'Israël. L'histoire, le contexte, les intentions génocidaires à peine masquées, les éruptions de propos révisionnistes et complotistes, sont balayés au profit d'un narratif antisioniste qui ne serait, selon certains, qu'une légitime critique de l'État d'Israël. Pourtant, il est manifeste dans la plupart des diatribes antisionistes, que c'est l'existence même d'un État Juif qui est remise en cause. Et en effet, dans une inversion sidérante de l'Histoire, les Israéliens sont aujourd'hui accusés de se comporter comme les Nazis du IIIe Reich, avec Jérusalem dans le rôle de Varsovie, la «Cisjordanie» dans le rôle du Général Gouvernement de Pologne occupée et Gaza dans le rôle d'Auschwitz-Birkenau.

Alors, en tant que non-juif sioniste, dans une anticipation d'un Tribunal de Nuremberg auquel je serais d'ores et déjà convoqué par les accusations de ma «servilité envers la finance juive», qui trahirait toutes les valeurs humanistes et républicaines pour me vautrer dans les crimes sionistes, je me dois de m'expliquer.

Et peut-être, en m'expliquant, parviendrai-je à faire comprendre à mon lecteur à quel point le Sionisme est à des annéeslumière de la définition qu'en font les antisémites et à quel point, justement, les antisémites accusent le Sionisme des crimes qu'ils pratiquent, justifient ou couvrent.

I - Le parti pris sioniste d'un lecteur de la Bible.

Pour autant que je me souvienne, j'ai toujours été sioniste, même sans le savoir. D'aucuns appelleraient ça un déterminisme culturel. Ça a commencé par un simple amour des Juifs, inculqué dès mon plus jeune âge par ma culture familiale.

Je suis d'une famille protestante. Mon père, le généalogiste de la famille, a remonté nos origines jusqu'au mariage d'un nommé Gédéon Larribau au Temple protestant d'Orthez, en Béarn, en 1660. Le fait que cet ancêtre s'appelle Gédéon, un nom tiré de la Bible, du Livre des Juges est une information capitale. L'un des grands principes de la Réforme protestante, inscrits dans ce qui est appelé le «Credo des Réformateurs» est « Sola Scriptura », I'Ecriture Seule. Cette notion d'Ecriture désigne tout simplement la Bible.

Les chefs de file réformateurs, comme Luther, Calvin, Zwingli, Farel ou Knox, en quête des racines doctrinales de la foi chrétienne face aux abus d'interprétations et au pouvoir politique de la papauté romaine, affirment publiquement ce qui est connu dans nombre de monastères ou abbayes: seule la Bible peut être considérée comme directement inspirée par Dieu, comme la Parole de Dieu à l'humanité et donc ne peut être que la seule autorité en matière de doctrine. Dès cette affirmation acceptée, une lecture simple de la Bible remet directement en cause la souveraineté du clergé sur l'interprétation de l'Écriture et induit que chaque être humain doit la lire et la comprendre lui-même, pour lui-même et par lui-même, guidé directement par l'Esprit Saint envoyé par Dieu lors de la Pentecôte.

Dès lors, par le développement de l'imprimerie et par un effort de traduction en langues vernaculaires sous l'influence des premiers Protestants, la Bible se répand et se popularise, permettant aussi une spectaculaire alphabétisation en Europe. Au XVIIIe siècle dans les Cévennes, on peut repérer les familles protestantes au fait que même les enfants savent lire, là où les familles catholiques restent plutôt analphabètes. Pour les familles protestantes les plus rurales, il n'existe généralement qu'un seul livre à la maison, une Bible de famille souvent offerte aux jeunes mariés. Les enfants apprennent à lire dedans, après avoir entendu, chaque soir à la veillée, le chef de famille lire ces textes sans le filtre d'un clergé qui sélectionne les textes et ne propose généralement que quelques lectures à la messe, d'ailleurs toujours les mêmes. Le catéchisme des enfants, aussi appelé école du dimanche, se concentre sur les récits de l'Ancien Testament, très imagés et à la portée du plus jeune âge.

Les historiens montrent que, dans les communautés protestantes françaises, l'influence biblique a été telle que le folklore local a été remplacé de façon exhaustive par des traditions tirées de la Bible.1 Au lieu de donner des prénoms typiquement français et provenant des différentes influences franques, normandes, latines, grecques et chrétiennes, les parents protestants commencèrent, avec la Réforme, à donner des prénoms israélites, puisés dans les récits de l'Ancien Testament biblique, appelé «Tanakh» par les Juifs.

On retrouve ce phénomène dans les Cévennes, avec notamment le chef Camisard Abraham Mazel alors que les noms des patriarches d'Israël, jusqu'alors, auraient davantage désigné des Juifs. Gédéon Larribau a été appelé du nom d'un Juge d'Israël par des parents lecteurs ou auditeurs des récits bibliques de l'Ancien Testament. Si Gédéon Larribau se marie à environ 25 ans en 1660, on peut estimer qu'il est né autour de 1635 et que son propre père, s'il s'est également marié à environ 25 ans, est né autour de 1610, année de l'assassinat du Roi Henri III de Navarre, plutôt connu comme le Roi Henri IV de France. Cette proximité du protestantisme familial avec la période du règne d'Henri IV nous permet de penser que ma famille a été évangélisée et convaincue à la foi protestante sous le règne de la mère d'Henri IV, Jeanne d'Albret, Reine de Navarre, protestante convaincue et première souveraine protestante d'Europe continentale. La lecture de la Bible et la réappropriation protestante des textes juifs appelés «Ancien Testament» sont vraisemblablement des facteurs très anciens dans ma famille.

Vous allez immédiatement me dire que le Protestantisme aussi a eu son influence antisémite et que je ne peux justifier mon sionisme par mon protestantisme. Martin Luther, la première partie visible de l'iceberg réformateur qui apparaît au reste du monde en 1517 à Wittenberg, à la fin de sa vie, publie des textes d'une atrocité phénoménale contre les Juifs. «Des Juifs et de leurs mensonges» est un appel terrible et prémonitoire au génocide des Juifs d'Europe, jugés influences néfastes et criminelles pour la civilisation chrétienne. C'est vrai et indéniable.

Mais le Protestantisme n'est pas un mouvement homogène et figé. Il faudrait parler, en fait, de protestantismes au pluriel tant les variantes d'églises, de fondateurs, de doctrines et même de cultures nationales au cours des siècles sont nombreuses. Et surtout, rompant avec le système pyramidal de la papauté, les Protestants, fidèles à leur credo, n'accordent pas forcément de « parole d'évangile» aux écrits et idées de leurs pères fondateurs. Ainsi, avant que les Nazis ne remettent ces textes au goût du jour pour leurs besoins idéologiques, l'affreux pamphlet «Des Juifs et de leur mensonges» n'est plus édité après une dernière édition en 1617, ce qui tend à montrer que les Luthériens se détachent très tôt des outrances pathologiques de la fin de vie de Luther.2

Ces variations de doctrines et de points de vue, chez les Protestants, permettent une évolution au cours du temps. Le Protestantisme est surtout une remise en question permanente.3 Pour résumer et mener à l'influence qui me détermine, je partage personnellement l'histoire réformatrice entre quatre noms. Martin Luther pose la question de la source du salut, Jean Calvin pose la question des fondements doctrinaux généraux du christianisme, John Wesley pose la question des fondements d'une vie chrétienne et John Nelson Darby pose la question du mode de rassemblement des chrétiens, au sens premier du terme.

John Nelson Darby est un prêtre anglican du XIXe siècle qui finit par remettre en cause le fonctionnement en église des chrétiens, estimant que rien dans le texte biblique ne permet de justifier les châteaux de cartes ecclésiastiques qui sont la norme dans le christianisme, même protestant. Il lui apparaît primordial de revenir à une pureté néo-testamentaire basée sur un simple rassemblement des croyants au nom de Jésus Christ qui a promis sa présence, par l'Esprit Saint, aux rassemblements de deux ou trois en son nom. John Nelson Darby est aussi le théoricien des «dispensations», une vision de l'histoire du temps basée sur une interprétation de la chronologie historique et prophétique dans la Bible. Cette théorie des dispensations, très contestée par d'autres mouvements protestants et le catholicisme,4 réaffirme la place du peuple d'Israël dans l'histoire du temps et dans les prophéties à venir et John Nelson Darby est considéré même par les antisionistes comme le fondateur du sionisme chrétien. En effet, alors que des interprétations chrétiennes plus classiques tendent à prétendre que le peuple d'Israël est « sorti de l'histoire » par son rejet de Jésus, la théorie des dispensations, basée tant sur les épîtres de Paul, l'Apocalypse de Jean que sur des textes de l'Ancien Testament, affirme qu'lsraël reste un élément capital du déroulement du temps et que les promesses de Dieu envers Israël n'ont jamais été reniées ni invalidées.

C'est à l'aune de ces lectures et de ces considérations que la renaissance d'Israël comme un état souverain en 1948 et l'extraor-dinaire résistance de ce petit pays assiégé, dans les conflits contre lui qui se sont succédés après 1948 ont été interprétés comme un accomplissement de prophéties et donc, une validation de la thèse des dispensations qui rend à Israël sa place centrale dans la révélation et les prophéties bibliques.

Cette tendance est appuyée par une traduction très rigoureuse de la Bible, depuis les originaux hébreux et grecs, dirigée par John Nelson Darby lors de son séjour à Pau, en Béarn, origine historique de ma famille. La version Darby, connue à l'origine comme la version «Pau-Vevey », parce que traduite à Pau et publiée à Vevey, est renommée pour son attachement littéral aux textes originaux. Les Juifs eux-mêmes, pourtant très suspicieux des traductions chrétiennes, reconnaissent que la version Darby est la plus littérale et la plus proche de leurs textes. Le souci d'authenticité est tel que lorsque la grammaire française impose des mots de liaison ou de compréhension supplémentaires, l'ajout est présenté entre crochets pour le différencier du texte original. «Sola Scriptura» ne souffre même pas les ingérences de la grammaire française !

C'est cette version que, enfant et adolescent sur les bancs du local de réunions des «Darbystes» à Pau, je lisais pour tuer l'ennui somnolent des dimanches et des sermons de haute volée des orateurs. Pour un gamin des années 80 qui s'ennuie et n'a pas, comme les gosses peuvent avoir aujourd'hui, des tablettes ou smartphones pour tuer le temps, la Bible est un livre passionnant. Le récit de la création enflamme l'imagination,5 l'Arche de Noé est mieux qu'un film catastrophe,6 le sort de Sodome et Gomorrhe fait frissonner7 autant que l'imminence du sacrifice d'Isaac8 ou l'histoire rocambolesque de Joseph en Égypte.9 Le cinéaste de légende Cecil B. de Mille réalisera deux chefs-d'œuvre, l'un muet dans les années 30, l'autre beaucoup plus célèbre avec Charlton Heston au sujet de l'immense histoire de l'Exode et de cet affrontementd'anthologie entre Pharaon et Moïse.10 Les 300 de Gédéon sont au niveau des Spatiates de Léonidas aux Thermopyles.11 La romance damnée de Samson et Dalila12 a aussi inspiré l'âge d'or d'Hollywood. Les combats légendaires des héros de Dieu rivalisent avec les défaites retentissantes de ses opposants, comme le général Sisera, tué dans son sommeil d'un pieu dans la tempe13 ou l'étrange malédiction qui fait tomber l'idole de Baal des Philistins devant l'Arche de l'Alliance pendant qu'une épidémie gagne la population d'Asdod, de Gath et d'Ekron.14

Le duel du guerrier géant Goliath et du berger poète David est entré dans le langage courant,15 comme « la tête de quelqu'un sur un plateau» fait référence à la tête de Jean le Baptiseur, apportée sur un plat à la belle-fille du roi Hérode en récompense d'une danse.16

En grandissant, je goûtais davantage aux récits des Rois et Chroniques et leur cortège d'épidémies maudites, de stratégies guerrières, de coups d'état, d'espionnage, de confrontation avec les puissances régionales, Egypte et Syrie, puis Babylone. Les sièges de Jérusalem et de Samarie et parfois leur spectaculaire issue sont haletants : les soldats syriens ennemis aveuglés au contact du prophète Elisée et emmenés dans la ville pour être nourris et choyés par la population qu'ils assiègent.17 Les troupes du roi Josaphat sortant de Jérusalem au seul son des louanges à Dieu, semant la panique dans les rangs ennemis.18 Mais aussi, la destruction de Jérusalem par les Babyloniens et l'exécution des enfants du roi Sédécias à qui Nabuchodonosor fait crever les yeux.19

Évidemment, les interactions avec les prophètes de Dieu apportent un aspect fantastique particulier aux récits. Dès la Genèse, Dieu, appelé souvent l'Éternel dans la traduction Darby, est le personnage principal de ce qu'il convient d'appeler, finalement, une triste mais splendide histoire d'amour. Ses messagers sont revêtus d'un courage surréaliste, d'un aplomb stupéfiant et d'une audace morbide, tant ils affrontent bille en tête les souverains parfois pieux mais tout de même fautifs, comme David à qui le prophète Nathan annonce la mort d'un fils en sanction de ses fautes,20 ou les souverains mécréants, comme Achab et Jezabel, dont le prénom est devenu, dans le langage courant, synonyme d'une femme calculatrice et néfaste, que le prophète Élie défie ouvertement au Mont Carmel en ridiculisant et en faisant exécuter les prêtres de Baal.21 On reste sans voix face à Samuel qui enlève littéralement la couronne au roi Saül.22 On est sidéré de l'intransigeance de Jérémie face aux rois de Juda qui s'entêtent dans leur indépendantisme.23 On est stupéfaits par l'obscurantisme de Jonas qui doit passer trois jours dans le ventre d'un poisson pour être convaincu d'effectuer sa mission et n'a pourtant aucune pitié lui-même pour un arbre qui ne lui donne plus d'ombre.24 Les récits issus de la déportation à Babylone, quant à eux, semblent revêtus du charme de l'Orient quand ils évoquent la fournaise ardente chauffée sept fois plus que la normale et refusent pourtant de laisser même une odeur de brûlé sur Shadrack, Meshaq et Abed-Nego, ces «Juifs» qui ne se sont pas prosternés devant l'idole de Nabuchodonosor.25 La fosse aux Lions, qui épargnent Daniel toute une nuit mais tuent ses accusateurs avant même qu'ils ne touchent le sol, en est un autre exemple.26

La Bible est aussi un livre d'une incroyable richesse poétique, philosophique et même sensuelle. Les Psaumes, les Proverbes, l'Ecclésiaste sont autant de recueils captivants de poésie et de pensée, que l'on apprécie mieux à un âge plus avancé, quand les questions existentielles frappent dans un monde plutôt insensé. La beauté unique et le courage séduisant de la jeune Hadassa, devenue Reine Esther de Perse, empêchent une première tentative d'extermination des Juifs.27 Le Cantique des Cantiques, aux accents érotiques, célèbre l'amour de Salomon et de l'une de ses épouses dans des envolées romantiques mutuelles étranges pour un livre à la réputation si stricte. Le roi David s'enflamme jusqu'à en perdre le bon sens en voyant Bath-Sheba se baigner un soir sur un toit de Jérusalem28 et l'on se navre de la souffrance de Jacob qu'il manifeste encore des années plus tard en refusant de perdre Benjamin après avoir perdu Joseph, les deux fils de sa chère et défunte Rachel pour laquelle il aura travaillé quatorze ans.29

L'amour est parfois douloureux, avec le prophète Jérémie qui n'a pas le droit de se marier ni d'avoir des enfants, ou le prophète Osée qui doit épouser une femme de mauvaise vie qui le trompera.

Ce thème de l'amour éconduit revient souvent sous différentes formes dans la Bible et, sous cet angle, offre une vision assez différente de la relation entre le divin et l'humain, traditionnellement présentée comme une relation de tyrannie arbitraire de l'un envers la servilité craintive des autres.

En avançant en âge, j'ai commencé à me rendre compte de la richesse de la Bible en termes d'idées politiques, de principes de droit, de fonctionnement social et même, chose étrange, de séparation de l'Église et de l'État. L'occident se gargarise de ses origines helléniques en termes de philosophie et de démocratie et de ses influences latines en termes de droit et d'organisation sociale mais des auteurs étrangers à la culture occidentale, comme l'érudit Indien Vishal Mangalwadi, montrent que la civilisation occidentale est bien davantage teintée de principes bibliques.30

L'Exode est une histoire stupéfiante qui commence par nier aux dirigeants humains, quelle que soit leur puissance, une suprématie absolue sur d'autres humains. Le Pharaon d'Égypte est ainsi contraint d'admettre que son pouvoir a des limites et qu'il doit rendre lui aussi des comptes à un pouvoir supérieur, ce qui justifie la contestation politique de l'absolutisme et d'une origine divine du pouvoir terrestre. Ces restrictions au pouvoir politique induisent la libération des esclaves qui s'en suit et induisent également la liberté de culte, puisque c'est pour que les Hébreux puissent aller adorer Dieu dans le désert que leur libération est exigée.

L'organisation sociale des Hébreux après leur départ d'Égypte est également passionnante et confirme cette notion de réserve du pouvoir terrestre. Moïse étant le dirigeant désigné par Dieu, il eut été normal qu'il ait un pouvoir absolu mais on voit très tôt qu'il est accompagné par son frère Aaron qui devient le grand prêtre, seul autorisé à entrer dans le Lieu très saint du Tabernacle et donc dans la présence de Dieu. C'est également un autre envoyé de Dieu et extérieur aux Hébreux, son beau-père Jethro, grand prêtre de Madian qui conseille à Moïse une organisation pyramidale de représentants du peuple, capables de juger les affaires courantes de petit niveau pour n'amener à Moïse que les cas les plus complexes. A l'instar d'Aaron, désigné par Dieu pour diriger le service du Tabernacle et les affaires religieuses, ayant des compétences allant jusqu'à l'hygiène et la santé publique, le pouvoir de Moïse est également borné d'une certaine manière par l'émergence de Josué à la tête des forces militaires. Et surtout, le pouvoir de Moïse est restreint par Dieu lui-même et la sanction est immédiate: Si Moïse croit pouvoir abuser de son statut et frapper le rocher au lieu de lui parler afin qu'il donne de l'eau, selon les ordres de Dieu, il le paie par son bannissement de la terre promise.

Finalement, le grand Moïse, qualifié de tyran par l'acteur Christian Bale qui a récemment joué son rôle dans un inepte film d'Hollywood, est un homme aux pouvoirs terrestres très succincts et soumis à des exigences d'exemplarité et d'obéissance à l'autorité de Dieu.

La loi dite «de Moïse», appelée «Torah» (instruction) par les Juifs, est souvent caricaturée pour sa violence, appelant à la mise à mort des contrevenants et à la lapidation des adultères, qualifiant d'abomination (en traduction Darby) l'homosexualité et autres textes qui nous paraissent d'une extrême barbarie mais la caricature passe souvent sous silence l'incroyable richesse et modernité qu'elle recèle.

La Loi étant écrite et devant être méditée et conservée par chacun des israélites, elle sous-entend l'alphabétisation du peuple, l'étude et l'application personnelle de la loi, sans l'enseignement d'autorités religieuses. Le clergé des Lévites, descendants d'Aaron, n'a aucun magistère moral établi dans l'interprétation et l'application de la Loi. Ils doivent servir au Tabernacle, puis au Temple, en guise d'interface entre Dieu qui reçoit les sacrifices et le peuple qui les offre. Leur absence de pouvoir terrestre est affirmée dans le partage de la terre promise entre les tribus d'Israël. La tribu de Lévi ne reçoit aucune terre, hormis quelques villes qui servent également de villes de refuges et les Lévites doivent vivre selon la générosité de leurs frères des autres tribus.

Il n'y a, sauf en de rares cas, aucune confusion entre la prêtrise, le pouvoir politique ou judiciaire et la fonction prophétique. Les prophètes, qui parlent au nom de Dieu, sont très rarement des Lévites et les Lévites ne deviennent pas Rois. Le «clergé » est ainsi rigoureusement maintenu à sa place de dépendance et de service et non de pouvoir et d'autorité.

Et le «clergé» n'a pas non plus de rôle de directeur de conscience ou de gardien de la morale. Les israélites sont individuellement responsables de leur propre conscience et ce n'est que par cette responsabilité individuelle à laquelle chacun s'astreint volontairement que la responsabilité collective sur le bien commun s'exerce. La fameuse prière juive du Shema Israël, dans Deutéronome 6, est un appel à cette conscience individuelle où chaque Israélite est appelé à connaître la loi, à la méditer, à l'enseigner à ses enfants, à en écrire des extraits sur les murs de sa maison.