Une Histoire Sans Nom - Jules Amédée Barbey d'Aurevilly - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1882

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Opinie o ebooku Une Histoire Sans Nom - Jules Amédée Barbey d'Aurevilly

Fragment ebooka Une Histoire Sans Nom - Jules Amédée Barbey d'Aurevilly

A Propos

Chapitre 1
A Propos Barbey d'Aurevilly:

Issu d'une famille anoblie au XVIIIe siecle, et l’aîné de quatre freres, il est élevé dans un milieu austere, monarchiste, ou le salon de sa grand-mere et les contes normands de la servante Jeanne Roussel frappent son imagination ; le romancier s’en souviendra plus tard. Il étudie au college Stanislas a Paris - ou il se lie avec Maurice de Guérin -, puis a la faculté de droit de Caen. Il rédige sa premiere nouvelle Le Cachet d’onyx en 1831. En 1833, apres avoir obtenu une licence de droit, il retourne a Paris ou il mene une existence de dandy. Il écrit plusieurs nouvelles et collabore en tant que journaliste littéraire au Constitutionnel en 1845. De républicain, il devient royaliste et accole « d’Aurevilly » a son nom. En 1847, il fonde l'éphémere Revue du monde catholique, de tendance ultramontaniste. Il défend Balzac et Baudelaire en 1857 mais attaque Les Misérables de Victor Hugo en 1862. En 1871, il s’engage dans la Garde nationale. Son ouvre la plus lue aujourd'hui est un recueil de nouvelles, Les Diaboliques (1874), histoires de passions et de crimes ou les personnages féminins jouent un rôle central. A la suite de la publication de l'ouvrage, un proces lui est intenté pour outrage a la morale publique, mais se conclut par un non-lieu. Il écrit en 1877 un livre satirique sur les Bas-bleus. Il est enterré a Saint-Sauveur-le-Vicomte. Source: Wikipedia

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Mon cher Paul Bourget,

Je veux mettre votre nom a la tete de cette Histoire sans nom, et vous offrir cette pierre, de couleur sombre, qui vous intéressait pendant que je la gravais. Que ce soit la un monument… oh ! un tres petit monument, mais d'une chose tres grande – mon amitié pour vous. Vous qui avez un nom fleurissant déja dans la jeune littérature contemporaine et y promettant des épanouissements délicieux, je l'attache a ce récit mélancolique, comme la rose qu'on met parfois, quand on va dans le monde, a la boutonniere de son habit noir.

Mon livre, puisque je le publie, va s'en aller dans le monde aussi, et je l'ai paré avec vous.

Jules Barbey d'Aurevilly.

2 juillet 1882.


Chapitre 1

 

Dans les dernieres années du XVIIIe siecle qui précéderent la Révolution française, au pied des Cévennes, dans une petite bourgade du Forez, un capucin prechait entre vepres et complies. On était au premier dimanche du Careme. Le jour s'en venait bas dans l'église, assombrie encore par l'ombre des montagnes qui entourent et meme étreignent cette singuliere bourgade, et qui, en s'élevant brusquement au pied de ses dernieres maisons, semblent les parois d'un calice au fond duquel elle aurait été déposée. A ce détail original, on l'aura peut-etre reconnue… Ces montagnes dessinaient un cône renversé. On descendait dans cette petite bourgade par un chemin a pic, quoique circulaire, qui se tordait comme un tire-bouchon sur lui-meme et formait au-dessus d'elle comme plusieurs balcons, suspendus a divers étages. Ceux qui vivaient dans cet abîme devaient certainement éprouver quelque chose de la sensation angoissée d'une pauvre mouche tombée dans la profondeur immense pour elle – d'un verre vide, et qui, les ailes mouillées, ne peut plus sortir de ce gouffre de cristal.

Rien de plus triste que cette bourgade, malgré le vert d'émeraude de sa ceinture de montagnes boisées et les eaux courantes qui en ruissellent de toutes parts, charriant des masses de truites dans leurs bouillons d'argent. Il y en a tant qu'on pourrait les prendre avec la main… La Providence a voulu que, pour les raisons les plus hautes, l'homme aimât la terre ou il est né, comme il aime sa mere, fut-elle indigne de son amour. Sans cela, on ne comprendrait guere que des hommes a large poitrine, ayant besoin de dilatation au grand air, d'horizon et d'espace, pussent rester claquemurés dans cet étroit ovale de montagnes, qui semblent se marcher sur les pieds tant elles sont pressées les unes contre les autres ! sans monter plus haut pour respirer ; et l'on pense involontairement aux mineurs qui vivent sous la terre, ou a ces anciens captifs des cloîtres qui priaient pendant des années, engloutis dans de ténébreuses oubliettes. Pour mon compte, j'ai vécu la vingt-huit jours a l'état de Titan écrasé, sous l'impression physiquement pesante de ces insupportables montagnes ; et, quand j'y pense, il me semble que j'en sens toujours le poids sur mon cour. Noire déja par le fait du temps, car les maisons y sont anciennes, cette bourgade, qu'on dirait un dessin a l'encre de Chine et ou la Féodalité a laissé quelques ruines, se noircit encore – noir sur noir – de l'ombre perpendiculaire des monts qui l'enveloppent, comme des murs de forteresse que le soleil n'escalade jamais. Ils sont trop escarpés pour qu'il puisse passer par-dessus et lancer dans le trou qu'ils font un bout de rayon. Quelquefois, a midi, il n'y fait pas jour. Byron aurait écrit la sa Darkness. Rembrandt y aurait mis ses clairs-obscurs, ou, plutôt, il les y aurait trouvés. L'été, quand le jour est beau, les habitants s'en doutent peut-etre en regardant la lucarne bleue qu'ils ont a mille pieds au-dessus de leurs tetes. Mais, ce jour-la, la lucarne n'avait pas de bleu. Elle était grise. Les nuages appesantis la fermaient comme un cercle de fer. La bouteille avait son bouchon.

En ce moment, toute la population de la bourgade était a l'église, – une église austere du XIIIe siecle, ou des yeux de lynx, s'il y en avait eu, n'auraient pu lire leurs vepres, dans ce chien et loup d'un soir d'hiver, mais ou il y avait encore plus de loup que de chien.

Les cierges, selon l'usage, avaient été éteints au commencement du sermon, et la foule, pressée comme des tuiles sur les toits, n'était pas plus visible au prédicateur que lui, détaché d'elle et plus élevé qu'elle dans sa chaire, ne lui était visible de la-haut… :

Seulement, si on ne le voyait pas tres bien, on l'entendait. « Les capucins ne nasillent qu'au chour », disait l'ancien proverbe. La voix de celui-ci était vibrante et d'un timbre fait pour annoncer les vérités les plus terribles de la religion. Et, ce jour-la, il les annonçait. Il prechait sur l'Enfer. Tout, dans cette église sévere de style et ou la nuit entrait lentement, vague par vague, plus profonde de minute en minute, donnait un tres grand caractere a la parole de ce prédicateur. Les statues des saints, alors voilées sous les draperies dont on les couvre pendant le Careme, ressemblaient a de mystérieux et blancs fantômes, immobiles le long de leurs murs blancs, et le prédicateur, dont la silhouette indistincte s'agitait sur le blanc pilier contre lequel la chaire était adossée, en semblait un autre. On eut dit un fantôme prechant des fantômes. Meme cette voix tonnante, d'une si puissante réalité et qui semblait n'appartenir a personne, en paraissait d'autant plus la voix du Ciel…

L'impression de tout cela saisissait ; et l'attention était si profonde et le silence si grand, que quand le prédicateur se taisait, un instant, pour reprendre haleine, on entendait – du dehors dans l'église – le petit bruit des sources qui filtraient de partout le long des montagnes dans ce pays plein de soupirs, et qui ajoutait a la mélancolie de ses ombres la mélancolie de ses eaux.

Assurément, l'éloquence de l'homme qui parlait, a cette heure-la, dans cette église, tenait aux choses ambiantes que je viens de décrire ; mais sait-on jamais bien ou est l'éloquence ?… En l'écoutant, toutes les tetes étaient penchées sur les poitrines, toutes les oreilles étaient tendues vers cette voix qui planait, comme la foudre, sous ces voutes émues.

Deux de ces tetes, seulement, au lieu d'etre penchées, se relevaient un peu vers le prédicateur, perdu dans la pénombre, et faisaient d'incroyables efforts pour le voir. C'étaient les tetes de deux femmes, – la mere et la fille -, qui devaient avoir le prédicateur a collationner chez elles apres le sermon, ce soir-la, et qui étaient curieuses de voir leur convive. Dans ce temps-la, si on se le rappelle, c'étaient toujours des religieux étrangers, appartenant a quelque ordre lointain, qui prechaient le Careme dans toutes les paroisses du royaume. Le peuple, qui donne des noms a tout, en vrai poete qu'il est sans le savoir, appelait ces religieux errants : « des hirondelles de Careme ». Or, quand une de ces hirondelles de Careme s'abattait dans quelque ville ou quelque bourgade, on lui faisait son nid dans une des meilleures maisons de l'endroit. Les familles riches et religieuses aimaient a exercer cette hospitalité, et dans la province, ou la vie est si monotone, c'était un intéret animé pour elles que ce prédicateur de chaque année qui apportait avec lui le charme de l'inconnu et le parfum de lointain que les âmes isolées aiment a respirer. Les plus grandes séductions peut-etre que l'histoire des passions pourrait raconter, ont été accomplies par des voyageurs qui n'ont fait que passer et dont cela seul fut la puissance… L'austere capucin qui parlait alors de l'Enfer, avec une énergie de parole qui rappelait le formidable Bridaine, ne paraissait pas fait pour semer dans les âmes autre chose que la crainte de Dieu, et il ne savait pas, et les deux femmes qui voulaient le voir ne savaient pas non plus, que l'Enfer qu'il prechait, il allait le leur laisser dans le cour.

Mais ce soir-la, ces deux femmes furent trompées dans leur petite curiosité de femmes de province. Quand elles sortirent de l'église, elles n'eurent aucune observation a se communiquer sur ce terrible prédicateur d'un dogme terrible, si ce n'est sur son talent, qu'elles trouverent grand. Elles n'avaient pas, se dirent-elles, a la sortie de l'église, en s'entortillant dans leurs pelisses, entendu jamais mieux precher une Ouverture de Careme. Elles étaient dévotes, pieuses comme des anges, selon la sacramentelle expression.

C'étaient Mme et Mlle de Ferjol. Elles rentrerent chez elles tres animées. Les années précédentes, elles avaient vu et logé beaucoup de prédicateurs : des génovéfains, des prémontrés, des dominicains et des eudistes, mais de capucin, jamais ! Personne de cet ordre mendiant de saint François d'Assise, dont le costume – et le costume préoccupe toujours plus ou moins les femmes – est si poétique et si pittoresque.

La mere, qui avait voyagé, en avait vu dans ses voyages, mais la fille, qui n'avait que seize ans, ne connaissait de capucin que celui qui faisait barometre au coin de la cheminée de la salle a manger de sa mere, – ce vieux systeme de barometre d'une bonhomie si charmante, et qui, comme tant de choses charmantes, marquées du caractere d'un autre temps, n'existe plus !

Mais celui qui se fit annoncer et qui entra dans la salle a manger ou les dames de Ferjol l'attendaient pour souper, ne ressemblait nullement au capucin de barometre qui s'encapuchonnait a la pluie et se désencapuchonnait au beau temps. C'était un autre type que la joyeuse silhouette inventée par la moqueuse imagination de nos peres. – Dans cette gauloise France, meme en des jours de foi, on a beaucoup ri du moine et du capucin, mais surtout du capucin. Plus tard, a une époque moins fervente, cet aimable et mauvais sujet de Régent, qui se riait de tout, ne demandait-il pas a un capucin qui se disait indigne : « Eh ! de quoi diable es-tu digne, si tu n'es pas digne d'etre capucin ? » Le XVIIIe siecle, qui méprisait l'Histoire comme Mirabeau, et a qui l'Histoire le rendra bien, comme a Mirabeau, avait oublié que Sixte-Quint, le sublime porcher de Montalto, avait été capucin, et toute sa vie de siecle, il chansonna les capucins et les cribla d'épigrammes. Mais celui qui, ce soir-la, parut devant ces dames de Ferjol, n'aurait preté ni a la moindre épigramme ni au moindre couplet de chanson. Il était de grande et imposante tournure, – et puisque le monde aime l'orgueil, son regard, qui ne demandait pas qu'on l'excusât d'etre capucin, n'avait rien de l'humilité volontaire de son ordre. Son geste non plus. Il devait avoir l'air de commander l'aumône, en tendant la main. Et quelle main ! – d'un galbe superbe, sortant de sa grande manche avec un éclat de blancheur qui sautait aux yeux, étonnés de cette main, royale de beauté, tendue si impérieusement a l'aumône. C'était un homme du milieu de la vie, robuste, a barbe courte, frisée comme celle de l'Hercule antique et d'une couleur foncée de bronze. On eut dit Sixte-Quint obscur, a trente ans. Agathe Thousard, la vieille servante des dames de Ferjol, venait, selon l'usage respectueux des maisons pieuses, de lui donner a laver ses pieds dans le corridor, et ses pieds, qui sortaient de l'eau, luisaient dans ses sandales comme des pieds de marbre ou d'ivoire, sculptés par Phidias.

Il salua tres noblement ces dames, a l'orientale, les bras croisés sur sa poitrine, et pour personne, meme pour Voltaire, il n'aurait mérité ce nom méprisant de « frocard » qu'on donnait alors aux gens de sa robe.

Quoique les boutons rouges du cardinalat ne dussent jamais étoiler son froc, il semblait fait pour les porter.

Ces dames, qui ne connaissaient de lui que sa voix de prédicateur, tombant de la chaire dans cette église ou pleuvaient les ténebres du soir, trouverent, quand elles le virent, que sa personne faisait bien un avec sa voix. Comme on était en Careme et que cet homme de pauvreté et d'abstinence allait le représenter plus particulierement, puisqu'il allait le precher, on lui offrit la collation obligée du Careme, composée de haricots a l'huile, de salade de céleri et de betteraves melée a des anchois, a du thon et a des huîtres marinées en baril. Il y fit honneur, mais il repoussa le vin qu'on lui présenta, quoique ce fut du vin catholique, un vieux Château du Pape. Il parut a ces dames avoir l'esprit et la gravité de son état, sans affectation et sans papelardise. Quand il eut rabattu sur ses épaules le capuchon avec lequel il était entré, il laissa voir un cou de proconsul romain et un crâne énorme, brillant comme une glace et cerclé d'une légere couronne, bronzée comme sa barbe et frisée comme elle.

Tout ce qu'il dit a ces deux femmes qui allaient l'héberger, fut d'un homme qui avait l'habitude de ces hospitalités faites par les plus hautes compagnies a ces mendiants de Jésus-Christ qui n'étaient jamais déplacés dans quelque milieu que ce put etre, et que la religion mettait de pair avec les plus élevés de ce monde. Il ne fut cependant sympathique ni a l'une ni a l'autre de ces dames de Ferjol. Elles estimerent qu'il manquait de la simplicité et de la rondeur qu'elles avaient rencontrées chez d'autres prédicateurs de Careme, logés chez elles les années précédentes. Lui, il imposait et presque indisposait. Pourquoi ne se sentait-on pas a l'aise en sa présence ?… Il était impossible de s'en rendre compte ; mais il y avait dans le regard hardi de cet homme et surtout dans l'arc de sa bouche, sous la moustache de sa barbe courte, une incroyable et inquiétante audace… Il semblait un de ces hommes dont on peut dire : « Il était capable de tout. » Ce fut en le regardant, un soir, sous l'abat-jour de la lampe, apres souper, quand une espece de familiarité se fut établie entre lui et les femmes dont il était le commensal, que Mme de Ferjol lui dit pensivement : « Quand on vous regarde, mon Pere, on est presque tenté de se demander ce que vous auriez été si vous n'aviez été un saint homme. » Il ne fut point choqué de cette observation. Il en sourit.

Mais de quel sourire… Mme de Ferjol n'oublia jamais ce sourire, qui, quelque temps apres, devait enfoncer dans son âme une si épouvantable conviction.

Mais, malgré ce mot plus fort qu'elle et qui lui avait échappé, Mme de Ferjol n'eut point, pendant les quarante jours qu'il passa chez elle, la moindre chose a reprocher a ce capucin, d'une physionomie si peu en harmonie avec l'humilité de son état. Langage et tenue, tout fut en lui irréprochable. « Il serait peut-etre mieux a la Trappe que dans un couvent », disait quelquefois Mme de Ferjol a sa fille, quand elles étaient seules et qu'elles s'entretenaient de leur hôte et de son audacieuse physionomie. La Trappe, dans l'opinion du monde, est surtout faite, avec son silence et la férocité de sa regle, pour les pécheurs qui ont quelque grand crime a expier. Mme de Ferjol avait un esprit pénétrant. Quoiqu'elle fut dans la plus haute dévotion depuis des années, sa charité de dévote n'empechait pas sa pénétration de femme du monde de s'exercer. Spirituelle, tres capable d'apprécier la grande éloquence du Pere Riculf – un nom du Moyen Âge, qui, du reste, lui allait bien -, elle n'était cependant pas plus entraînée par cette éloquence que par l'homme qui en était doué. A plus forte raison sa jeune fille, que cette dure éloquence faisait trembler… Ni le talent ni l'homme n'étaient adhérents a ces deux femmes, et pour cette raison, elles n'allerent point a confesse a lui, comme les autres femmes de la bourgade, qui s'en affolerent. C'est assez la coutume, dans les villes religieuses, de quitter son confesseur pendant les missions qu'on y fait et de prendre le missionnaire qui passe ; on se donne alors le luxe tres bien porté d'un confesseur ordinaire et d'un confesseur extraordinaire. Tout le temps qu'il precha son Careme, le confessionnal du Pere Riculf ne désemplit pas des femmes de la bourgade, et les dames de Ferjol furent peut-etre les seules qu'on n'y vit pas. Cela étonna tout le monde. Dans l'église, comme chez elles, il y avait, pour les dames de Ferjol, un cercle autour de cet isolant capucin, et elles s'arretaient a la circonférence de ce cercle, inexplicablement mystérieux. Sentaient-elles, d'avertissement intérieur, car nous avons tous notre démon de Socrate, qu'il allait leur devenir fatal ?…