L'Ensorcelée - Jules Amédée Barbey d'Aurevilly - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1854

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Opis ebooka L'Ensorcelée - Jules Amédée Barbey d'Aurevilly

L’histoire relate un évenement fondateur du récit ; l’engagement de l’abbé de la Croix-Jugan aupres des Chouans. Lorsque ce dernier pense sa cause perdue, il tente de se suicider et renie son humilité de pretre. Il survit malgré une horrible blessure au visage, signe de sa rébellion. Quelques années plus tard, « lorsqu’on rouvrit les églises » nous retrouvons cet ancien moine aux vepres de Blanchelande.

Opinie o ebooku L'Ensorcelée - Jules Amédée Barbey d'Aurevilly

Fragment ebooka L'Ensorcelée - Jules Amédée Barbey d'Aurevilly

A Propos
Chapitre 1
A Propos Barbey d'Aurevilly:

Issu d'une famille anoblie au XVIIIe siecle, et l’aîné de quatre freres, il est élevé dans un milieu austere, monarchiste, ou le salon de sa grand-mere et les contes normands de la servante Jeanne Roussel frappent son imagination ; le romancier s’en souviendra plus tard. Il étudie au college Stanislas a Paris - ou il se lie avec Maurice de Guérin -, puis a la faculté de droit de Caen. Il rédige sa premiere nouvelle Le Cachet d’onyx en 1831. En 1833, apres avoir obtenu une licence de droit, il retourne a Paris ou il mene une existence de dandy. Il écrit plusieurs nouvelles et collabore en tant que journaliste littéraire au Constitutionnel en 1845. De républicain, il devient royaliste et accole « d’Aurevilly » a son nom. En 1847, il fonde l'éphémere Revue du monde catholique, de tendance ultramontaniste. Il défend Balzac et Baudelaire en 1857 mais attaque Les Misérables de Victor Hugo en 1862. En 1871, il s’engage dans la Garde nationale. Son ouvre la plus lue aujourd'hui est un recueil de nouvelles, Les Diaboliques (1874), histoires de passions et de crimes ou les personnages féminins jouent un rôle central. A la suite de la publication de l'ouvrage, un proces lui est intenté pour outrage a la morale publique, mais se conclut par un non-lieu. Il écrit en 1877 un livre satirique sur les Bas-bleus. Il est enterré a Saint-Sauveur-le-Vicomte. Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

La lande de Lessay est une des plus considérables de cette portion de la Normandie qu’on appelle la presqu’île du Cotentin. Pays de culture, de vallées fertiles, d’herbages verdoyants, de rivieres poissonneuses, le Cotentin, cette Tempé de la France, cette terre grasse et remuée, a pourtant, comme la Bretagne, sa voisine, la Pauvresse-aux-Genets, de ces parties stériles et nues ou l’homme passe et ou rien ne vient, sinon une herbe rare et quelques bruyeres bientôt desséchées. Ces lacunes de culture, ces places vides de végétation, ces terres chauves pour ainsi dire, forment d’ordinaire un frappant contraste avec les terrains qui les environnent. Elles sont a ces pays cultivés des oasis arides, comme il y a dans les sables du désert des oasis de verdure. Elles jettent dans ces paysages frais, riants et féconds, de soudaines interruptions de mélancolie, des airs soucieux, des aspects séveres. Elles les ombrent d’une estompe plus noire… Généralement ces landes ont un horizon assez borné. Le voyageur, en y entrant, les parcourt d’un regard et en aperçoit la limite. De partout, les haies des champs labourés les circonscrivent. Mais, si, par exception, on en trouve d’une vaste largeur de circuit, on ne saurait dire l’effet qu’elles produisent sur l’imagination de ceux qui les traversent, de quel charme bizarre et profond elles saisissent les yeux et le cour. Qui ne sait le charme des landes ?… Il n’y a peut-etre que les paysages maritimes, la mer et ses greves, qui aient un caractere aussi expressif et qui vous émeuvent davantage. Elles sont comme les lambeaux, laissés sur le sol, d’une poésie primitive et sauvage que la main et la herse de l’homme ont déchirée. Haillons sacrés qui disparaîtront au premier jour sous le souffle de l’industrialisme moderne ; car notre époque, grossierement matérialiste et utilitaire, a pour prétention de faire disparaître toute espece de friche et de broussailles aussi bien du globe que de l’âme humaine. Asservie aux idées de rapport, la société, cette vieille ménagere qui n’a plus de jeune que ses besoins et qui radote de ses lumieres, ne comprend pas plus les divines ignorances de l’esprit, cette poésie de l’âme qu’elle veut échanger contre de malheureuses connaissances toujours incompletes, qu’elle n’admet la poésie des yeux, cachée et visible sous l’apparente inutilité des choses. Pour peu que cet effroyable mouvement de la pensée moderne continue, nous n’aurons plus, dans quelques années, un pauvre bout de lande ou l’imagination puisse poser son pied pour rever, comme le héron sur une de ses pattes. Alors, sous ce regne de l’épais génie des aises physiques qu’on prend pour de la Civilisation et du Progres, il n’y aura ni ruines, ni mendiants, ni terres vagues, ni superstitions comme celles qui vont faire le sujet de cette histoire, si la sagesse de notre temps veut bien nous permettre de la raconter.

C’était cette double poésie de l’inculture du sol et de l’ignorance de ceux qui la hantaient qu’on retrouvait encore, il y a quelques années, dans la sauvage et fameuse lande de Lessay. Ceux qui y sont passés alors pourraient l’attester. Placé entre la Haie-du-Puits et Coutances, ce désert normand, ou l’on ne rencontrait ni arbres, ni maisons, ni haies, ni traces d’homme ou de betes que celles du passant ou du troupeau du matin., dans la poussiere, s’il faisait sec, ou dans l’argile détrempée du sentier, s’il avait plu, déployait une grandeur de solitude et de tristesse désolée qu’il n’était pas facile d’oublier. La lande, disait-on, avait sept lieues de tour. Ce qui est certain, c’est que, pour la traverser en droite ligne, il fallait a un homme a cheval et bien monté plus d’une couple d’heures. Dans l’opinion de tout le pays, c’était un passage redoutable. Quand de Saint-Sauveur-le-Vicomte, cette bourgade jolie comme un village d’Écosse et qui a vu Du Guesclin défendre son donjon contre les Anglais, ou du littoral de la presqu’île, on avait affaire a Coutances et que, pour arriver plus vite, on voulait prendre la traverse, car la route départementale et les voitures publiques n’étaient pas de ce côté, on s’associait plusieurs pour passer la terrible lande ; et c’était si bien en usage qu’on citait longtemps comme des téméraires, dans les paroisses, les hommes, en tres petit nombre, il est vrai, qui avaient passé seuls a Lessay de nuit ou de jour.

On parlait vaguement d’assassinats qui s’y étaient commis a d’autres époques. Et vraiment un tel lieu pretait a de telles traditions. Il aurait été difficile de choisir une place plus commode pour détrousser un voyageur ou pour dépecher un ennemi, L’étendue, devant et autour de soi, était si considérable et si claire qu’on pouvait découvrir de tres loin, pour les éviter ou les fuir, les personnes qui auraient pu venir au secours des gens attaqués par les bandits de ces parages, et, dans la nuit, un si vaste silence aurait dévoré tous les cris qu’on aurait poussés dans son sein. Mais ce n’était pas tout.

Si l’on en croyait les récits des charretiers qui s’y attardaient, la lande de Lessay était le théâtre des plus singulieres apparitions. Dans le langage du pays, il y revenait. Pour ces populations musculaires, braves et prudentes, qui s’arment de précautions et de courage contre un danger tangible et certain, c’était la le côté véritablement sinistre et menaçant de la lande, car l’imagination continuera d’etre, d’ici longtemps, la plus puissante réalité qu’il y ait dans la vie des hommes. Aussi cela seul, bien plus que l’idée d’une attaque nocturne, faisait trembler le pied de frene dans la main du plus vigoureux gaillard qui se hasardait a passer Lessay, a la tombée. Pour peu surtout qu’il se fut amusé autour d’une chopine ou d’un pot, au Taureau rouge, un cabaret d’assez mauvaise mine qui se dressait, sans voisinage, sur le nu de l’horizon, du côté de Coutances, il n’était pas douteux que le compere ne vît dans le brouillard de son cerveau et les tremblantes lignes de ces espaces solitaires, nués des vapeurs du soir ou blancs de rosée, de ces choses qui, le lendemain, dans ses récits, devaient ajouter a l’effrayante renommée de ces lieux déserts. L’une des sources, du reste, les plus intarissables des mauvais bruits, comme on disait, qui couraient sur Lessay et les environs, c’était une ancienne abbaye que la Révolution de 1789 avait détruite et qui, riche et célebre, était connue a trente lieues a la ronde sous le nom de l’abbaye de Blanchelande. Fondée au douzieme siecle par le favori d’Henri II, roi d’Angleterre, le Normand Richard de La Haye, et par sa femme, Mathilde de Vernon, cette abbaye, voisine de Lessay et dont on voyait encore les ruines il y a quelques années, s’élevait autrefois dans une vallée spacieuse, peu profonde, close de bois, entre les paroisses de Varenguebec, de Lithaire et de Neufmesnil. Les moines qui l’avaient toujours habitée étaient de ces puissants chanoines de l’ordre de Saint-Norbert qu’on appelait plus communément Prémontrés. Quant au nom si pittoresque, si poétique et presque virginal de l’abbaye de Blanchelande, – le nom, ce dernier soupir qui reste des choses ! – les antiquaires ne lui donnent, hélas ! que les plus incertaines étymologies. Venait-il de ce que les terres qui entouraient l’abbaye avaient pour fond une pâle glaise, ou des vetements blancs des chanoines, ou des toiles qui devaient devenir le linge de la communauté et qu’on étendait autour de l’abbaye, sur les terrains qui en étaient les dépendances, pour les blanchir a la rosée des nuits ? Quoi qu’il en fut a cet égard, si on en croyait les irrévérencieuses chroniques de la contrée, le monastere de Blanchelande n’avait jamais eu de virginal que son nom. On racontait tout bas qu’il s’y était passé d’effroyables scenes quelques années avant que la Révolution éclatât. Quelle créance pouvait-on donner a de tels récits ? Pourquoi les ennemis de l’Église, qui avaient besoin de motifs pour détruire les monuments religieux d’un autre âge, n’auraient-ils pas commencé a démolir par la calomnie ce qu’ils devaient achever avec la hache et le marteau ? Ou bien, en effet, en ces temps ou la foi fléchissait dans le cour vieilli des peuples, l’incrédulité avait-elle fait réellement germer la corruption dans ces asiles consacrés aux plus saintes vertus ? Qui le savait ? Personne. Mais toujours est-il que, faux ou vrais, ces prétendus scandales aux pieds des autels, ces débordements cachés par le cloître, ces sacrileges que Dieu avait enfin punis par un foudroiement social plus terrible que la foudre de ses nuées, avaient laissé, a tort ou a raison, une traînée d’histoires dans la mémoire des populations, empressées d’accueillir également, par un double instinct de la nature humaine, tout ce qui est criminel, dépravé, funeste, et tout ce qui est merveilleux.

Il y a déja quelques années, je voyageais dans ces parages, dont j’aurais tant voulu faire comprendre le saisissant aspect au lecteur. Je revenais de Coutances, une ville morne, quoique épiscopale, aux rues humides et étroites, ou j’avais été obligé de passer plusieurs jours, et qui m’avait prédisposé peut-etre aux profondes impressions du paysage que je parcourais. Mon âme s’harmonisait parfaitement alors avec tout ce qui sentait l’isolement et la tristesse. On était en octobre, cette saison mure qui tombe dans la corbeille du temps comme une grappe d’or meurtrie par sa chute, et, quoique je sois d’un tempérament peu reveur, je jouissais pleinement de ces derniers et touchants beaux jours de l’année ou la mélancolie a ses ivresses. Je m’intéressais a tous les accidents de la route que je suivais. Je voyageais a cheval, a la maniere des coureurs de chemins de traverse. Comme je ne haissais pas le clair de lune et l’aventure, en digne fils des Chouans, mes ancetres, j’étais armé autant que Surcouf le Corsaire, dont je venais de quitter la ville, et peu me chalait de voir tomber la nuit sur mon manteau ! Or, justement quelques minutes avant le chien-et-loup, qui vient bien vite, comme chacun sait, dans la saison d’automne, je me trouvai vis-a-vis du cabaret du Taureau rouge, qui n’avait de rouge que la couleur d’ocre de ses volets, et, qui, placé a l’orée de la lande de Lessay, semblait, de ce côté, en garder l’entrée. Étranger, quoique du pays, que j’avais abandonné depuis longtemps, mais passant pour la premiere fois dans ces landes, planes comme une mer de terre, ou parfois les hommes qui les parcourent d’habitude s’égarent quand la nuit est venue, ou, du moins, ont grand’peine a se maintenir dans leur chemin, je crus prudent de m’orienter avant de m’engager dans la perfide étendue et de demander quelques renseignements sur le sentier que je devais suivre. Je dirigeai donc mon cheval sur la maison de chétive apparence que je venais d’atteindre et dont la porte, surmontée d’un gros bouchon d’épines flétries, laissait passer le bruit de quelques rudes voix appartenant sans doute aux personnes qui buvaient et devisaient dans l’intérieur de la maison. Le soleil oblique du couchant, deux fois plus triste qu’a l’ordinaire, car il marquait deux déclins, celui du jour et celui de l’année, teignait d’un jaune soucieux cette chaumiere, brune comme une sépia, et dont la cheminée a moitié croulée envoyait reveusement vers le ciel tranquille la maigre et petite fumée bleue de ces feux de tourbe que les pauvres gens recouvrent avec des feuilles de chou pour en ralentir la consomption trop rapide. J’avais, de loin, aperçu une petite fille en haillons, qui jetait de la luzerne a une vache attachée par une corde de paille tressée au contrevent du cabaret, et je lui demandai, en m’approchant d’elle, ce que je désirais savoir. Mais l’aimable enfant ne jugea point a propos de me répondre, ou peut-etre ne me comprit-elle pas, car elle me regarda avec deux grands yeux gris, calmes et muets comme deux disques d’acier, et, me montrant le talon de ses pieds nus, elle rentra dans la maison en tordant son chignon couleur de filasse sur sa tete, d’ou il s’était détaché pendant que je lui parlais. Prévenue sans doute par la sauvage petite créature, une vieille femme, verte et rugueuse comme un bâton de houx durci au feu (et pour elle ç’avait été peut-etre le feu de l’adversité), vint au seuil et me demanda qué que j’voulais, d’une voix traînante et hargneuse.

Et moi, comme je me savais en Normandie, le pays de la terre ou l’on entend le mieux les choses de la vie pratique et ou la politique des intérets domine tout a tous les niveaux, je lui dis de donner une bonne mesure d’avoine a mon cheval et de l’arroser d’une chopine de cidre, et qu’apres je lui expliquerais mieux ce que j’avais a lui demander. La vieille femme obéit avec la vitesse de l’intéret excité. Sa figure rechignée et morne se mit a reluire comme un des gros sous qu’elle allait gagner. Elle apporta l’avoine dans une espece d’auge en bois, montée sur trois pieds boiteux ; mais elle ne comprit pas que le cidre, fait pour un chrétian, fut la bâisson d’oune animâ. Aussi fus-je obligé de lui répéter l’ordre de m’apporter la chopine que j’avais demandée, et je la versai sur l’avoine qui remplissait la mangeoire, a son grand scandale apparemment, car elle fit claquer l’une contre l’autre ses deux mains larges et brunes, comme deux battoirs qui auraient longtemps séjourné dans l’eau d’un fossé, et murmura je ne sais quoi dans un patois dont l’obscurité cachait peut-etre l’insolence.

« Eh bien ! la mere, – lui dis-je en regardant manger mon cheval, – vous allez me dire a présent quel chemin je dois suivre pour arriver a la Haie-du-Puits dans la nuit et sans m’égarer. »

Alors elle allongea son bras sec, et, m’indiquant la ligne qu’il fallait suivre, elle me donna une de ces explications compliquées, inintelligibles, ou la malice narquoise du paysan, qui prévoit les embarras d’autrui et qui s’en gausse par avance, se mele a l’absence de clarté qui distingue les esprits grossiers et naturellement enveloppés des gens de basse classe.

Je n’avais rien compris a ce qu’elle me disait. Aussi je me préparais, tout en rebridant mon cheval, a lui faire répéter et éclaircir son explication malencontreuse, quand, s’avisant d’un expédient qui anima sa figure comme une découverte, elle tourna sur le talon de ses sabots ferrés et s’écria d’une voix aiguë en rentrant a moitié dans le cabaret :

« Hé, maître Tainnebouy, v’la un mônsieu qui demande le quemin de la Haie-du-Puits, et qui, si vous v’lez, va s’en aller quant et vous ! »

Sur ma parole, je ne me souciais pas trop du compagnon qu’elle me donnait de son autorité privée. Le Taureau rouge était mal famé, et l’air de la vieille n’avait rien de tres rassurant. Si c’était, comme on le disait, un asile pour des drôles de toute espece, pour tous les vagabonds sans aveu, que ce cabaret isolé, qui semblait bâti par le diable devenu maçon pour l’accomplissement de quelque dessein funeste, on trouvera naturel que je n’inclinasse guere a recevoir de la main de la reine de ce bouge un guide ou un compagnon pour ma route dans cette dangereuse lande qu’il fallait traverser et que la nuit allait bientôt couvrir.

Mais ces réflexions, qui passerent en moins de temps dans mon cerveau que je n’en mets a les exprimer, ne tinrent pas, malgré l’heure qui noircissait, la misérable réputation du Taureau rouge et l’air sinistre de son hôtesse, contre la présence de l’homme qu’elle avait appelé et qui vint a moi du fond de l’intérieur de la maison, montrant a ma vue agréablement surprise un de ces gaillards de riche mine, lesquels n’ont pas besoin d’un certificat de bonne vie et mours délivré par un curé ou par un maire, car Dieu leur en a écrit un magnifique et lisible dans toutes les lignes de leur personne. Des que je l’eus toisé du regard, mes défiantes idées s’envolerent comme une nuée de corneilles dénichées tout a coup d’un vieux château par un joyeux coup de fusil tiré au loin dans la plaine. Je vis tout de suite a quelle espece d’homme j’avais affaire. Il semblait avoir toutes les qualités nécessaires au passage de la lande, c’est-a-dire, en deux mots, la figure la plus rassurante pour un honnete homme et les épaules les plus effrayantes pour un coquin.

C’était un homme de quarante-cinq ans environ, bâti en force, comme on dit énergiquement dans le pays, car de tels hommes sont des bâtisses, un de ces etres virils, a la contenance hardie, au regard franc et ferme, qui font penser qu’apres tout, le mâle de la femme a aussi son genre de beauté. Il avait a peu pres cinq pieds quatre pouces de stature, mais jamais le refrain de la vieille chanson normande :

C’est dans la Manche

Qu’on trouve le bon bras.

n’avait trouvé d’application plus heureuse et plus complete. Il me fit l’effet, au premier coup d’oil, et la suite me prouva que je ne m’étais pas trompé, d’un fermier aisé de la presqu’île, qui s’en revenait de quelque marché d’alentour. Excepté le chapeau a couverture de cuve, qu’il avait remplacé par un chapeau a bords plus étroits et plus commode pour trotter a cheval contre le vent, il avait le costume que portaient encore les paysans du Cotentin dans ma jeunesse : la veste ronde de droguet bleu, taillée comme celle d’un majo espagnol, mais moins élégante et plus ample, et la culotte courte, de la couleur de la laine de la brebis, aussi serrée qu’une culotte de daim, et fixée au genou avec trois boutons en cuivre. Et il faut le dire, puisqu’il n’y pensait pas, cette sorte de vetement lui allait vraiment bien, et dessinait une musculature dont l’homme le moins soucieux de ses avantages aurait eu le droit d’etre fier. Il avait passé, par-dessus ses bas de laine bleue a côtes, bien tendus sur des mollets en cour, ces anciennes bottes sans pied qui descendaient du genou jusqu’a la cheville et dans lesquelles on entrait avec ses souliers. Ces anciennes bottes, qui n’avaient qu’un éperon, et qu’on laissait dans l’écurie avec son cheval quand on était arrivé, étaient, aux jambes de notre Cotentinais, couvertes d’une boue séchée qu’y constellait une boue fraîche, et elles disaient suffisamment qu’elles avaient vu du chemin, et du mauvais chemin, ce jour-la. La boue souillait aussi a une grande hauteur la massue du pied de frene qu’il tenait a la main, et qu’une laniere de cuir, formant fouet, fixait a son solide poignet, dans des enroulements multipliés.

« J’ n’ai jamais – me dit-il avec l’accent de son pays et une politesse simple et cordiale – refusé un bon compagnon quand Dieu l’a envoyé sur ma route. »

Il souleva légerement son chapeau et le remit sur sa forte tete brune, dont les cheveux épais, droits, coupés carrément et marqués des coups de ciseaux du frater qui les avait hachés d’une main inhabile, tombaient jusque sur ses épaules, autour d’un cou herculéen, lié a peine par une cravate qui ne faisait qu’un tour, a la maniere des matelots.

« La vieille mere Giguet dit, Monsieur, que vous allez a la Haie-du-Puits, ou je vais aussi pour la foire de demain. Comme j’ n’ai pas de boufs a conduire, car vous avez un cheval trop ardent pour bien suivre tranquillement un troupeau de boufs, j’ pouvons, si vous le trouvez bon, faire route ensemble et nous en aller jasant, botte a botte, comme d’honnetes gens, et, sauf votre respect, une paire d’amis. La Blanche n’est pas tellement lassée, la pauvre bete, qu’elle ne puisse bien faire la partie de votre cheval. J’ la connais. Elle a de l’amour-propre comme une personne. Aupres de votre cheval, elle va joliment renifler ! La lande est mauvaise, et, si c’est comme hier soir, dans les landes de Muneville et de Montsurvent, le brouillard nous prendra bien avant que nous n’en soyons sortis. M’est avis qu’un étranger, comme vous paraissez l’etre, ne serait point capable de se tirer tout seul d’un tel pas et pourrait bien chercher sa route encore demain matin au lever du soleil, c’est-a-dire en pleine matinée, car le soleil commence d’etre tardif dans cette arriere-saison. »

Je le remerciai de sa politesse et j’acceptai sa proposition de grand cour. Il y avait dans les manieres, la voix, le regard de cet homme quelque chose qui attirait et qui eut forcé la confiance. Quoiqu’il fut Normand, son visage avisé n’était pas rusé. Il était presque aussi noir qu’un morceau de pain de sarrasin ; mais, si tanné qu’il fut par le soleil et les fatigues, il avait aussi les couleurs de la santé et de la force. Il respirait la sécurité audacieuse d’un homme toujours par monts et par vaux, comme il l’était par le fait de ses occupations et de son commerce, et qui, comme les chevaliers d’autrefois, ne devait compter, pour sortir de bien des embarras et de bien des difficultés, que sur sa vigueur et sur sa bravoure personnelle.

L’accent de son pays, que j’ai dit qu’il avait, n’était pas prononcé et presque barbare comme celui de la vieille hôtesse du Taureau rouge. Il était ce qu’il devait etre dans la bouche d’un homme qui, comme lui, voyageait et hantait les villes… Seulement, cet accent donnait a ce qu’il disait un gout relevé de terroir, et il allait si bien a tout l’ensemble de sa vie et de sa personne que, s’il ne l’avait pas eu, il lui aurait manqué quelque chose. Je lui dis franchement combien je m’estimais heureux de l’avoir pour compagnon de route.

« Et, – ajoutai-je, – puisque vous parlez de brouillard, c’est assez l’heure ou il commence ; – je lui montrai du doigt un cercle de vapeurs bleuâtres qui dansaient a l’horizon depuis que le soleil couché avait emporté les derniers reflets incarnats qu’il laisse apres lui dans le ciel. – Il serait prudent peut-etre de nous mettre en marche et de ne pas nous attarder plus longtemps.

– C’est la vérité, – fit-il. – Il est temps de filer notre noud, comme disent les matelots. La Blanche a mangé sa trémaine, et je serai a vous dans une petite minute de temps. Mere Giguet, – reprit-il de sa voix impérieuse et forte, – combien la Blanche et moi vous devons-nous ? »

Je le vis plonger la main dans une ceinture de cuir a poches, comme en portent les herbagers de la vallée d’Auge, et il paya ce qu’il devait a l’hôtesse, plantée sur le seuil a nous regarder. Il alla chercher sa Blanche, comme il l’appelait, et qui était digne de son nom, car c’était une belle jument blanche comme une jatte de lait, a naseaux roses, et qui, crottée jusqu’a la sous-ventriere, n’en était que plus digne de son tres crotté cavalier. Elle mangeait sa trémaine, comme il avait dit, attachée a un anneau de fer incrusté dans le pignon du cabaret. Cachée par un angle du mur, je ne l’avais pas remarquée. A peine eut-elle entendu la voix de son maître, qu’elle se mit a hennir et a frapper la terre de son sabot avec une gaîté qui ressemblait a une violence.

Maître Tainnebouy, puisque tel était le nom de mon compagnon de voyage, raffermit un énorme manteau bleu, posé en valise sur sa selle, brida sa jument et lui grimpa lestement sur le dos avec l’aisance de l’habitude et un aplomb qui eut fait honneur a un écuyer consommé. J’ai vu bien des casse-cou dans ma vie, mais, de ma vie, je n’en ai vu un qui ressemblât a celui-la ! Une fois tombé en selle, il serra entre ses cuisses l’animal qu’il montait, et le fit crier.

« Voila qui vous prouvera – me dit-il avec l’orgueil un peu sauvage d’un fils des Normands de Rollon – que si nous sommes attaqués dans notre traversée, je suis homme a vous donner, tant seulement avec mon pied de frene, un bon coup de main ! »

J’avais payé comme lui l’hôtesse du Taureau rouge, et j’étais remonté sur mon cheval. Nous nous plaçâmes, comme il l’avait dit, botte a botte, et nous entrâmes dans cette lande de Lessay a la sombre renommée, et qui, des les premiers pas qu’on y faisait, surtout comme nous les faisions, a la chute d’un jour d’automne, semblait plus sombre que son nom.