Un pretre marié - Jules Amédée Barbey d'Aurevilly - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1864

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Opinie o ebooku Un pretre marié - Jules Amédée Barbey d'Aurevilly

Fragment ebooka Un pretre marié - Jules Amédée Barbey d'Aurevilly

A Propos


Introduction
Chapitre 1

A Propos Barbey d'Aurevilly:

Issu d'une famille anoblie au XVIIIe siecle, et l’aîné de quatre freres, il est élevé dans un milieu austere, monarchiste, ou le salon de sa grand-mere et les contes normands de la servante Jeanne Roussel frappent son imagination ; le romancier s’en souviendra plus tard. Il étudie au college Stanislas a Paris - ou il se lie avec Maurice de Guérin -, puis a la faculté de droit de Caen. Il rédige sa premiere nouvelle Le Cachet d’onyx en 1831. En 1833, apres avoir obtenu une licence de droit, il retourne a Paris ou il mene une existence de dandy. Il écrit plusieurs nouvelles et collabore en tant que journaliste littéraire au Constitutionnel en 1845. De républicain, il devient royaliste et accole « d’Aurevilly » a son nom. En 1847, il fonde l'éphémere Revue du monde catholique, de tendance ultramontaniste. Il défend Balzac et Baudelaire en 1857 mais attaque Les Misérables de Victor Hugo en 1862. En 1871, il s’engage dans la Garde nationale. Son ouvre la plus lue aujourd'hui est un recueil de nouvelles, Les Diaboliques (1874), histoires de passions et de crimes ou les personnages féminins jouent un rôle central. A la suite de la publication de l'ouvrage, un proces lui est intenté pour outrage a la morale publique, mais se conclut par un non-lieu. Il écrit en 1877 un livre satirique sur les Bas-bleus. Il est enterré a Saint-Sauveur-le-Vicomte. Source: Wikipedia

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DÉDIÉ
A
MARIE-ANGE SOUKHOWO-KABYLINN
NÉE DE BOUGLON


qui plaisait a son âme religieuse,
et que j’écrivais sous ses yeux purs, fermés, hélas !
avant d’en voir la fin.

 

J. B. D’A


Introduction

… … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … ..

J’étais avec Elle, ce soir-la… Elle avait (comme elle l’a souvent) ce médaillon monté en broche, que je crois parfois, sans le lui dire, quelque talisman enchanté.

Nous étions assis sur le petit balcon, en face de la Seine, pres du pont aux quatre statues, par lequel elle me regarde, tous les jours, venir vers cinq heures et qu’elle a nommé son pont des Soupirs. Nous avions roulé a cette place aérienne deux de ces fauteuils qu’on appelle assez drôlement des ganaches, peut-etre parce qu’on devient bete, a force de se trouver bien dedans. Toutes les voluptés nous émoussent. Et la, dans ces délicieuses gondoles de soie rose et blanche (c’est la plus convenable couleur pour des ganaches), nous causions, appuyés contre cette rampe en fer qui a porté et rougi tant de coudes nus dans les soirées d’été, lorsqu’elle reçoit et qu’on s’en vient, du fond du salon brulant, boire deux gorgées d’air de riviere a ce frais balcon presque suspendu sur les eaux.

Pauvre rampe, autour de laquelle j’ai enroulé bien des reves, morts la, tordus, dans la volupté ou dans la souffrance, et qui pour moi, seul, y sont encore comme de beaux serpents pétrifiés ! Elle posait alors, sans le savoir, sur ces serpents invisibles un de ses bras dans sa manche de dentelles foisonnantes, rattachées au-dessus du coude par des nouds de ruban cerise qui retombaient a flots le long de ce bras, non de reine, mais d’impératrice ; et l’air du soir agitait les rubans vermeils, comme des banderoles de victoires ! J’ai oublié ce que je lui disais. Mais mes yeux, qui m’ont souvent joué des tours perfides, ne s’allumaient point a mes paroles. Ils reflétaient probablement, les misérables ! tout ce que je ne disais pas, car j’étais fasciné, mais non par elle.

«  Savez-vous que c’est fort impertinent — interrompit-elle avec une langueur jalouse — de me dire tout cela depuis une heure, sans me regarder une seule fois ?…  »

Qu’elle me dictait un beau mensonge ! J’avais les yeux sur son sein rond et hardi comme l’orbe d’un bouclier d’amazone, et qui respirait, avec la majesté d’un rythme, dans les baleines et les ruches de son corsage. Mais elle avait raison : ce n’était pas elle que je regardais ! C’était le médaillon qui m’ensorcelait tout bas et auquel le mouvement du sein, sur lequel il était posé, semblait communiquer la vie. On aurait dit qu’il respirait aussi, au milieu de son cercle d’or.

« Savez-vous, me dit-elle encore, que si ce n’était pas la un portrait de femme morte, et de femme morte il y a déja longtemps, je jetterais d’ici dans la Seine ce médaillon qui m’intercepte a vous, et que vous regardez a m’impatienter ?

— Alors, lui répondis-je en riant, mais, au fond, sérieux sous mon rire, je regarderais peut-etre la Seine. Qui sait si ce médaillon n’est pas comme la bague charmée qu’on trouva sous la langue de cette belle Allemande qu’aima si follement Charlemagne, meme apres qu’elle eut cessé d’exister ? Turpin, effrayé de cet amour pour un cadavre, jeta la bague dans le lac de Constance. Est-ce pour cela qu’il porte le nom de Constance ? Mais Charlemagne aima le lac, comme il avait aimé la jeune fille.

— Vous m’aimez donc pour mon portrait ?… répliqua-t-elle avec la colere voilée de dépit.

— Sait-on jamais pourquoi l’on aime ?…  » répondis-je avec une profondeur vague et menaçante, conformément au précepte de Figaro : il faut les inquiéter sur leurs possessions !

Mais l’inquiétude qu’elle allait avoir devait etre terriblement bizarre.

Ce n’était, comme elle disait, qu’un portrait, ancien déja, un simple médaillon, comme on en portait beaucoup alors : car il fut un temps, si on se le rappelle, ou les femmes eurent la douce fureur de mettre en bijoux leurs grands-peres, leurs tantes, leurs freres et leurs enfants, et d’étaler en espalier, sur leur personne, tous leurs médaillons de famille, relégués depuis des siecles dans de vieux tiroirs.

C’était une gouache un peu passée. Sur un fond gris poussiere, une tete de tres jeune fille, en robe d’un gris bleuâtre, largement sillonné de céruse, a la maniere des gouaches. Voila tout… mais c’était une magie ! La tete de la jeune fille, qui sortait de tous ces tons gris, comme une étoile sort d’une vapeur, était un de ces visages qui nous brisent le cour de ne pouvoir sortir de leur cadre ! Elle était belle et elle avait l’air malheureux, mais c’était d’une beauté et d’un tel malheur, qu’on se disait : « C’est impossible ! ce n’est pas la vie ! cette tete-la n’a jamais vécu ailleurs que dans ce médaillon. C’est la pensée d’un génie, cruel et charmant, mais ce n’est qu’une pensée ! »

Et de fait, pour mieux montrer sans doute que cette jeune fille n’était qu’une chimere, sortie d’un pinceau idolâtre, l’étonnant reveur, qui l’avait inventée, n’avait attaché aux diaphanes épaules qui soutenaient un frele cou de fleur qu’une robe sans date, de tous les temps et de tous les pays — et comme si ce n’était pas assez encore, il avait accompli sur elle toute sa fantaisie, une fantaisie étrange et presque sauvage, en lui traversant le front d’un ruban rouge tres large, qu’aucune femme assurément n’aurait voulu porter, et qui, passant tout pres des yeux, donnait une expression unique a ces deux yeux immenses : le croira-t-on ? navrés et pourtant suaves ! Je ne puis dire le charme incompréhensible de tout cela. On m’appellerait fou. Ce ne serait pas une idée neuve !

« Si un simple portrait agit sur vous ainsi, reprit-elle apres un silence, qu’aurait fait donc de vous la femme de ce portrait, si vous l’aviez jamais connue ?…

— Elle a donc existé ? m’écriai-je.

— Certainement, fit-elle nonchalamment. Elle a existé. C’est toute une histoire. Et meme, ajouta-t-elle avec l’aplomb (un peu pédant, je l’avoue) d’un vieux moraliste, une histoire qui devient chaque jour de plus en plus incompréhensible, avec nos mours ! »

Que voulait-elle dire ? Cingler ma curiosité, sans nul doute. Elle s’était arretée… pour prendre le plus bel air de sphinx qu’une femme, assise dans une ganache, ait jamais pris devant une autre ganache, emplie d’un curieux. Elle avait l’intention féroce, et elle savait bien qu’en ce moment-la le silence était sa meilleure maniere de me dévorer.

« Et la savez-vous, cette histoire ? lui dis-je presque avec flamme, car j’étais trop intéressé par ce qu’elle venait de m’apprendre pour faire du machiavélisme avec elle. Je me souciais bien de Machiavel !

— Mais, quand je la saurais, fit-elle, croyez-vous que je vous la dirais ? Vous n’etes pas déja si aimable ! Il faudrait etre sotte vraiment pour s’exposer a augmenter vos distractions, en vous intéressant a une femme dont le portrait seul vous fait rever… pres de moi. Et puis elle est un peu longue, cette histoire, et le vent devient bien frais sur la riviere. Je ne me soucie pas du tout d’attraper une extinction de voix pour vous faire plaisir.

— Si ce n’était que cela, nous pourrions rentrer, dis-je modestement sans appuyer, car la curiosité m’avait rendu insinuant comme l’ambre de son collier et souple comme sa mitaine.

— Mais ce n’est pas que cela — fit-elle mutinement. Ce balcon me plaît et j’y veux rester ! »

Evidemment elle était outrée. Et elle avait raison ! J’étais un impertinent avec ma reverie, qui n’était pas pour elle ! Je lorgnai encore du coin de l’oil le médaillon qui me fascinait, et je me tus pendant quelque temps.

Ce temps dura trop a son gré. — « Tenez ! regardez-la, dit-elle. » — Et, détrônant de son sein le médaillon, elle me le tendit d’une main qui semblait généreuse, mais qui voulait tout simplement tisonner un peu dans mon âme pour savoir combien il en sortirait d’étincelles !

Cléopâtre coquetant avec l’aspic qu’elle s’appliquait devait etre piquante. Mais ici Cléopâtre appliquant l’aspic a un autre… n’était-ce pas infiniment mieux ?

« Allons ! ne vous faites pas prier. Regardez-la ! je vous le permets. Elle est réellement charmante, avec son chignon rouge a la tete, cette petite. Qu’ai-je a craindre ? Elle est morte. Vous ne la ferez pas déterrer probablement, comme François Ier fit déterrer Laure. Et d’ailleurs, elle vivrait qu’elle aurait maintenant cinquante ans passés… l’âge d’une douairiere…  »

Et elle souffla ce dernier mot comme si elle eut craint de casser le chalumeau de l’Ironie, en soufflant trop fort. Elle voulait rester du faubourg Saint-Germain dans son ironie, et cependant la Bégum qui enterra, vive, sa rivale, sous le siege ou elle s’asseyait, pouvait bien avoir de l’air qu’elle avait alors dans sa ganache rose — en plaisantant du haut de sa jeunesse — comme si la jeunesse, la beauté, c’étaient la des trônes éternels d’ou l’on ne doit jamais descendre !

Heureusement qu’au milieu de tout cela elle avait de la grâce ! Elle était atroce et charmante. Or, il y a tant de choses maintenant que je préfere a mon amour-propre, que, quand une femme a de la grâce, je souffre vraiment tres bien qu’elle se moque de moi.

Tout a coup une main souleva le rideau du salon qui était baissé et qui flottait sur le balcon derriere sa tete comme une draperie d’or sur laquelle son visage, ardemment brun, se détachait bien.

« C’est votre histoire qui nous arrive ! fit-elle. Ne vous désespérez pas. Vous allez l’entendre ! Vous vous imagineriez peut-etre que je suis jalouse, si on ne vous la disait pas ! »

La personne qu’elle appelait mon histoire et qui parut sur le balcon ou nous étions assis était un homme que j’avais vu maintes fois chez elle, et dont la physionomie marquée d’un caractere perdu dans l’effacement général des esprits et des visages actuels m’avait toujours frappé… pas autant que ce diable de médaillon qui menaça de mettre la discorde dans le camp d’Agramant de notre intimité, mais cependant beaucoup encore.

Il est vrai que le médaillon était femme et que cet homme… n’était qu’un homme, mais un homme devient chaque jour chose assez rare pour que nous retournions vers cela moins languissamment nos sceptiques yeux ! Il s’appelait Rollon Langrune, et son nom, doublement normand, dira bien tout ce qu’il était, visiblement et invisiblement, a ceux qui ont le sentiment des analogies ; qui comprennent, par exemple, que le dieu de la couleur s’appelle Rubens, et qui retrouvent dans la suavité corrégienne du nom de Mozart le souffle d’éther qui sort de la Flute enchantée.

Rollon Langrune avait la beauté âpre que nos reveries peuvent supposer au pirate-duc qu’on lui avait donné pour patron, et cette beauté sévere passait presque pour de la laideur, sous les tentures en soie des salons de Paris, ou le don de seconde vue de la beauté vraie n’existe pas plus qu’a la Chine ! D’ailleurs il n’était plus jeune. Mais la force de la jeunesse avait comme de la peine a le quitter. Le soleil couchant d’une vie puissante jetait sa derniere flamme fauve a cette roche noire.

Dispensez-moi de vous décrire minutieusement un homme chez qui le grandiose de l’ensemble tuait l’infiniment petit des détails, et dressez devant vous, par la pensée, le majestueux portrait du Poussin, le Nicolas normand : vous aurez une idée assez juste de ce Rollon Langrune. Seulement l’expression de son regard et celle de son attitude étaient moins sereines… Et qui eut pu s’en étonner ? Quand le peintre des Andelys se peignait, il se regardait dans le clair miroir de sa gloire, étincelante devant lui, tandis que Rollon ne se voyait encore que dans le sombre miroir d’ébene de son obscurité. De rares connaisseurs auxquels il s’était révélé disaient qu’il y avait en lui un robuste génie de conteur et de poete, un de ces grands talents genuine qui renouvellent, d’une source inespérée, les littératures défaillantes — mais il ne l’avait pas attesté, du moins au regard de la foule, dans une de ces ouvres qui font taire les doutes menteurs ou les incrédulités de l’envie.

Positif comme la forte race a laquelle il appartenait, ce reveur, qui avait brassé les hommes, les méprisait, et le mépris l’avait dégouté de la gloire. Il ne s’agenouillait point devant cette hostie qui n’est pas toujours consacrée et que rompent ou distribuent tant de sots qui en sont les pretres !

D’un autre côté, en vivant a Paris quelque temps, il avait appris bien vite ce que vaut cette autre parlote qu’on y intitule la Renommée, et il n’avait jamais quémandé la moindre obole de cette fausse monnaie a ceux qui la font. A le juger par l’air qu’il avait, ce n’était rien de moins que le Madallo du poeme de Shelley, c’est-a-dire la plus superbe indifférence des hommes, appuyée a la certitude du génie… Le sien, dont on parlait tout bas, était, disait-on, un génie autochtone, le génie du pays ou il était né, et qui, jusqu’a lui, avait été a peu pres incommunicable.

Quelque jour, Rollon Langrune devait etre, disaient les jugeurs, le Walter Scott ou le Robert Burns de la Normandie — d’un pays non moins poétique a sa façon et non moins pittoresque que l’Ecosse. On ajoutait meme que cet étrange observateur qui, sous ses vetements noirs, avait alors au balcon de Mme de… la dignité d’un prince en voyage, avait passé une partie de sa vie avec les paysans, les douaniers, les fraudeurs, les marins et les mendiants des côtes de la Manche, comme Callot avec ses brigands et Fielding avec ses aveugles, ses filles de mauvaise vie et ses Irlandais ; devant, comme eux, rapporter des tableaux immortels de ces ignobles accointances.

Pour mon compte particulier, je ne savais rien de précis sur Rollon Langrune, mais en regardant, en étudiant cette tete expressive, je m’étais souvent dit que les bruits qui couraient devaient avoir raison. Aujourd’hui, par un hasard heureux, l’histoire que je voulais connaître se rattachait, je ne sais encore par quel fil, a cet homme qui dédaignait le succes et portait sa supériorité comme on porte un diamant sous son gant, sans se soucier d’en faire voir les feux.

Si cet homme était réellement, ainsi qu’elle l’avait dit, mon histoire, et s’il voulait, comme elle avait l’air d’en etre sure, me la raconter, j’allais avoir deux grands plaisirs — deux curiosités satisfaites — l’histoire d’abord, puis l’historien ! Mais le voudrait-il ?…

« Monsieur Rollon Langrune — lui dit-elle — vous savez bien… ce médaillon que vous m’avez donné ? »

Rollon s’inclina.

« Eh bien ! reprit-elle, ce médaillon a fait une fiere conquete, ce soir ! » Et toujours moqueuse, elle se prit, des qu’il fut assis sur le balcon, a lui raconter, avec toutes les nuances chatoyantes d’un dépit qui le fit sourire, la préoccupation qui m’asservissait toujours, quand je retrouvais, embusqué dans les dentelles de son corsage, le chaste médaillon qui m’effaçait jusqu’au sein splendide sur lequel il était posé…

Mais Rollon Langrune était trop poete pour s’étonner de ce qui lui semblait, a elle, une insolence et peut-etre une dépravation. Et, d’ailleurs, elle n’était pas trop en droit de se moquer de moi, comme vous allez le voir. C’était Rollon — ils me le dirent bientôt — qui, aux bains de Tréport, je crois, ou elle l’avait rencontré une année, lui avait donné ce médaillon, lequel lui avait inspiré a la premiere vue l’espece d’ensorcelant caprice dont j’étais victime a mon tour. Pour tous ceux qui l’apercevaient, en effet, ce portrait était une émotion et un événement. On ne l’oubliait plus.

Rollon, avant nous, l’avait éprouvé comme nous deux, et s’il ne l’avait pas refusé aux désirs tres vifs et tres éloquents de Mme de… , c’est qu’il était poete, et que les poetes peuvent tres bien ne tenir a rien, comme les moines. N’ont-ils pas tout ? La reverie des poetes est pour eux une réalité profonde, bien plus profonde que toutes les images. Meme leurs maîtresses vivantes et possédées, les poetes les étreignent encore mieux avec une pensée qu’avec leurs bras, quand ce seraient des bras d’Hercule.

Certes, Rollon Langrune, un de ces puissants intellectuels, n’avait pas besoin de cette gouache, empâtée de céruse par une main anonyme, mais inspirée, pour retrouver, la ou Milton l’aveugle voyait son Eve, la tete ineffable de ce médaillon, pres de laquelle le visage si touchant et si connu de la Cenci, peinte par Titien amoureux, quand elle allait a l’échafaud, manquait de délicatesse et de mélancolie. Il ne s’était donc pas appauvri en le donnant…

A dater du jour ou il l’avait aperçue pour la premiere fois, « et vous ne devineriez jamais ou je le trouvai — ajouta-t-il en forme de parenthese — vous le saurez plus tard », il s’était mis en chasse (ce fut son expression) pour savoir l’histoire de cet etre qui, plus beau et plus virginal que la Cenci, la pure assassine de son pere, semblait aussi porter comme elle le crime d’un autre sur son innocence.

Dévoré des memes curiosités que je ressentais, il voulut alors soulever ce bandeau rouge qui devait rester éternellement au front du portrait, ce bandeau qui était teint de sang, peut-etre, et qui déshonorait les lignes idéales de ce front divin.

Pendant des mois, des mois entiers, il avait recueilli les fragments épars de cette histoire, comme on recueille par terre le parfum qui s’échappe d’un flacon brisé… Je la lui demandai avec insistance, et quelle fut ma surprise ! il ne me la refusa pas ! Les âmes qui se comprennent se devinent. « Tous ceux qui ont été frappés du portrait sont dignes de l’histoire », me dit-il. Il l’avait racontée a Mme de… sur les rochers de Tréport, la mer a leurs pieds, et pour ne pas l’ennuyer d’une redite, il me la raconterait, un de ces jours…

Mais elle exigea qu’il la dît encore et tout de suite, lasur cebalcon, dut-elle y passer toute la nuit a l’écouter ! La taquinerie était finie. La girouette de son caprice avait tourné ! Elle ne craignait plus l’air de la riviere qui fraîchissait toujours davantage, qui roulait et déroulait en spirales folles ses rubans cerise !

Elle ne craignait plus rien. Elle était intrépide. Elle avait chaud. Elle brulait. Elle était de marbre. Elle valait les quatre statues de la-bas… Elle en aurait le silence. Elle en aurait l’immobilité, car elle ne se leverait pas de son socle ou de sa ganache que l’histoire qu’elle demandait ne fut entierement terminée, ce qui était parfaitement impossible, mais ce qui était une raison de plus !

C’était donc décidé… Voulait-elle reprendre une a une les sensations qu’elle avait éprouvées en écoutant une premiere fois ce grand conteur ? Voulait-elle pénétrer les miennes, chercher des griefs pour plus tard, des bobines que les femmes se plaisent a dévider avec ceux qui les aiment et dont elles ont l’écheveau toujours pret sous la main ? Voulait-elle ?… Savait-elle seulement ce qu’elle voulait ? Mais nous eumes l’histoire, ou plutôt nous eumes, ce soir-la, le commencement de l’histoire, car cette histoire était trop longue pour qu’en une seule fois il fut possible de la raconter.

En la réentendant, elle ne pensa meme pas a demander un châle a sa femme de chambre qui, vers dix heures, l’en enveloppa. Je compris alors ce que deviendrait Rollon Lagrune, s’il voulait écrire. La nuit passa, toute, a l’écouter, sur ce balcon, tellement pris et enlevés que Mme de… , qui n’avait jamais affronté la fin d’un bal — cette agonie — avait oublié qu’il y eut au monde une aurore, cruelle aux visages qui ont veillé ; et pour la premiere fois, avec son teint meurtri, ses cheveux alourdis, ses yeux battus, elle en brava les clartés roses. Le jour seul, le jour impatientant interrompit notre histoire.

Le lendemain, Rollon put la reprendre, a la meme heure et a la meme place, et, chose étrange ! elle ne perdit rien a etre ainsi interrompue, cette histoire qui dura trois nuits, coupées par ces douze heures de journée bete qui forment les mailles du joli tissu de la vie ! La vie ! elle était pour nous transposée. Elle n’était plus que dans cette histoire de Rollon Langrune. Du moins elle y était pour moi qui ne repassais pas une premiere impression, comme Mme de…

J’emportais chaque matin l’histoire de Rollon sur ma pensée, ou plutôt j’emportais ma pensée, toute plongée en l’histoire de Rollon, comme le plongeur qui marcherait sous sa cloche de verre et qui la déplacerait avec lui. Rentré chez moi en proie aux émotions qu’elle m’avait causées, je faisais comme Polidori, apres avoir entendu ce poeme inédit et perdu de lord Byron, qui est resté perdu, car ce n’est pas le récit de Polidori qui l’a remplacé.

Je cherchais a fixer l’émotion que j’avais ressentie en me rappelant l’expression toute-puissante de ce conteur sans égal qui, comme Homere, n’écrivait pas, et continuait en pleine civilisation la tradition des anciens rhapsodes. Hélas ! l’expression envolée était bien… envolée ! cette expression inouie qui ne craignait pas, pour etre plus forte, de se tremper aux sources sauvages du patois, dans ce premier flot salin de toute langue.

Rollon Langrune était un patoisant audacieux. Il méprisait les Académies autant que la gloire et il se servait, en maître, de ces idiomes primitifs, tués et déshonorés par les langues, leurs filles parricides et jalouses.

Dans cette histoire qui sentait tous les genres d’aromes concentrés qui font le terroir « aussi âcrement — eut-il dit avec son accent a la Burns — que la bouche d’un homme qui a beaucoup fumé sent la pipe », il enchâssa, pour etre plus vrai de langage et de mours, dans cette langue du dix-neuvieme siecle que le temps a pâlie en croyant la polir, un patois d’une poésie sublime. Joaillier barbare peut-etre, qui n’avait pas ce que les lettrés appellent le gout, mais qui avait le génie, et qui incrustait dans une opale, aux nuances endormies, quelque diamant brut, dans toute la brutalité de ses feux !

Malheureusement, tout cela devait rester, pour qui n’avait pas entendu Rollon Langrune, d’un effet a peu pres incompréhensible, comme le médaillon de Mme de… Les pages qui vont suivre ressembleront au plâtre avec lequel on essaie de lever une empreinte de la vie, et qui n’en est qu’une ironie ! Mais l’homme se sent si impuissant contre la mort, qu’il s’en contente. Puissiez-vous vous en contenter !


Chapitre 1

 

Le château du Quesnay, qu’il faut bien vous faire connaître, dit Rollon, comme un personnage — puisqu’il est le théâtre de cette histoire — avait appartenu de temps immémorial a l’ancienne famille de ce nom. Il était situé, car il n’existe plus — et cette histoire vous dira pourquoi — dans la partie la plus reculée, la plus basse de la basse Normandie.

Son toit de châteaulin, d’un bleu noir d’hirondelle, brillait a travers un massif de saules dont les pieds et le flanc trempaient dans une piece d’eau dormante, laquelle, partant du fond des bois profonds de cette terre boiseuse, s’avançait — en style de charretier, raz la route qui passait sous le Quesnay et menait du vieux bourg de B… au vieux bourg de S… — les bourgs étant encore plus communs que les villes, il y a quarante ans, dans ce coin de pays perdu.

Sans cette piece d’eau qu’on appelait l’étang du Quesnay, d’une grandeur étrange et d’une forme particuliere (elle avait la forme d’un cône dont la base se fut appuyée a la route), la terre et le château dont il est question n’auraient eu rien de plus remarquable que les terres et les châteaux environnants. C’eut été un beau et commode manoir, voila tout, une noble demeure. Mais cet étang qui se prolongeait bien au-dela de ce château, assis et oublié dans son bouquet de saules, mouillés et entortillés par les crepes blancs d’un brouillard éternel, cet étang qui s’enfonçait dans l’espace comme une avenue liquide — a perte de vue — frappait le Quesnay de toute une physionomie !

Les mendiants du pays disaient avec mélancolie que cet étang-la était long et triste comme un jour sans pain. Et de fait, avec sa couleur d’un vert mordoré comme le dos de ses grenouilles, ses plaques de nénuphars jaunâtres, sa bordure hérissée de joncs, sa solitude hantée seulement par quelques sarcelles, sa barque a moitié submergée et pourrie, il avait pour tout le monde un aspect sinistre, et meme pour moi, qui suis né entre deux marais typhoides, par un temps de pluie, et qui tiens du canard sauvage pour l’amour des profondes rivieres, au miroir glauque — des ciels gris — et des petites pluies qui n’en finissent pas, au fond des horizons brumeux.

J’ai vu pas mal d’eau dans ma vie, mais la physionomie qu’avait cette espece de lac m’est restée, et jamais, depuis que les événements m’ont roulé, ici et la, je n’ai retrouvé, aux endroits les plus terribles d’aspect ou de souvenir pour l’imagination prévenue, l’air qu’avait cet étang obscur, cette place d’eau ignorée, et dont certainement, apres moi, personne ne parlera jamais ! Non ! nulle part je n’ai revu place d’eau plus tragique, ni dans la mer ou Byron fait jeter, sous un pâle rayon de la lune, le sac cousu dans lequel Leila palpite et va mourir pour le giaour, ni dans le canal Orfano, a Venise, cette affreuse oubliette, une horreur distinguée entre toutes cependant pour ceux qui, comme Macbeth, aiment a se rassasier d’horreurs !

Du reste, ainsi que le canal Orfano, l’étang du Quesnay avait ses mysteres. On s’y noyait tres bien, et tres souvent a la brune. Etaient-ce des assassinats, ou des accidents, ou des suicides, que ces morts fréquentes ?… Qui le savait et qui s’en inquiétait ?… L’eau silencieuse et morne venait jusqu’a la route. Y pousser un homme qui passait au bord était aisé. Y tomber, plus facile encore. Avant mon âge de douze ans, j’en avais vu déja retirer bien des cadavres…

Dans ces campagnes isolées, on en jasait trois jours, et puis on n’en parlait plus. Seulement qui expliquerait une telle apathie — tragique aussi, n’était l’immobilité du caractere normand, indifférent a tout, quand le gain n’est pas au bout de l’effort qu’il doit faire et qui se soucie de la vie pour la vie, comme d’un pot de cidre vidé ?

Ces morts dans l’étang du Quesnay ne firent jamais élever entre la piece d’eau et la route, soit par le fermier du château, soit par l’administration de la paroisse, un pauvre bout de mur, en pierres seches, qui eut a peine demandé une journée d’ouvrage, ni meme la simple gaule sur deux fourches piquées en terre — le parapet des temps primitifs.

J’ai dit : le fermier, car les maîtres depuis longtemps ne vivaient plus au Quesnay. « Ils n’y tenaient plus leurs assises », ainsi que le disait ma vieille bonne, Jeanne Roussel — une vraie rhapsode populaire — a laquelle je dois, apres Dieu, le peu de poésie qui ait jamais chauffé ma cervelle ; et le mot de la vieille rhapsode peignait bien, dans sa solennité antique, le train de châtelain que les seigneurs du Quesnay avaient mené dans leur châtellenie.

Jeanne Roussel avait parfaitement connu la derniere génération de cette famille, tuée par ses vices comme toutes les vieilles races, qui ne meurent jamais d’autre chose que de leurs péchés. Or, un jour, ou plutôt une nuit de triste mémoire, cette génération avait quitté, sans tambour ni trompette, le vaporeux château, au toit bleu, qui ressemblait a un gros nid de martin-pecheur dans sa saussaie.

Comme un amas de paille pourrie qui se leve de son fumier sous un coup de vent vigoureux, elle s’était dispersée dans les villes et les bourgs d’alentour — le pere ici, avec la mere — la, les freres — les sours ailleurs… On ne savait ou, pour celles-ci, car elles avaient disparu, emportées par les plus abjects séducteurs. D’abord le scandale était si grand qu’il devint bientôt silencieux.

La raison, du reste, qui fit abandonner aux maîtres du Quesnay leur ancienne demeure ne fut point leur opprobre. Ils avaient le front assez dur pour le porter. Ce fut la pauvreté, ce fut cette derniere misere qui rompt au-dessus de nos tetes la solive de notre toit !

Des dettes, longtemps cachées, avaient éclaté. Une meute de créanciers s’était levée.

Ayant déja gouté par l’usure a ce patrimoine déshonoré, ces ignobles chiens, qui avaient au museau du sang de cette belle fortune, dont ils voulaient tout boire, hurlerent pour qu’on leur en donnât la derniere gorge-chaude et procéderent a une expropriation qui devait etre l’acte final de leur curée.

Retardée autant qu’il fut possible, la vente fut affichée a la fin. Mais un sentiment de répugnance, qui tenait peut-etre a une délicatesse de caste, quoique l’esprit de caste fut déja en poussiere, des ce temps-la, comme tant d’autres liens sociaux, empecha les gentilshommes du voisinage de paraître a cette vente aux bougies — espece de vente dont les formalités sont parfois la grande et sombre image de la ruine qu’elle vient constater.

Les loups ne se mangent pas entre eux, dit un proverbe ; mais le proverbe ne dit vrai que quand les loups sont sur leurs pattes, tandis que, meme la faim au ventre, les lions ne touchent pas, de leurs nobles ongles, a un autre lion abattu. Telle, une derniere fois, se montra cette noblesse… En dehors d’elle, personne, non plus, parmi les gros bourgeois de B… et de S… , ne se présenta a la vente de la terre et du château du Quesnay, et on le comprend.

Tous ou presque tous avaient dans l’idée que l’homme qui ne serait pas noble et qui serait assez riche pour acheter la terre et le château, et pour y vivre comme les anciens possesseurs y avaient vécu, devrait etre un gars plus que hardi : car, s’il l’osait, on l’y engraisserait d’humiliations, on l’y régalerait d’ignominies. Il pourrait y faire ripaille de mépris. C’était certain !

L’orgueil des nobles circonvoisins brulerait l’herbe autour de sa demeure, et l’enfermerait dans un désert ou la derniere goutte de la politesse ou de la charité lui serait refusée. Son château se changerait en une Tour de la faim — de la faim sociale ! Il n’y mourrait pas, mais il y vivrait ! Perspective a effrayer les plus solides de cour et de reins. Aussi, dans l’opinion de la contrée, sembla-t-il longtemps que le futur acquéreur du Quesnay — s’il s’en trouvait un — serait un homme qui viendrait de fort loin et qui ne connaîtrait pas le pays.

Eh bien ! il s’en trouva un cependant — lequel vint de fort loin, il est vrai, comme on l’avait toujours dit — mais qui connaissait le pays ; qui le connaissait, comme pas un ! et dans ses coutumes, et dans ses idées, et dans tout ce qui aurait du etre pour lui une tete de Gorgone, clouée sur la grande porte du château qu’il avait résolu d’acheter ! Il était du pays ; mais ceux qui l’y ont revu, apres une si longue absence, ne purent jamais s’expliquer ce téméraire et insolent retour d’un homme monstrueusement taré et qui portait l’Horreur et l’Epouvante, comme en palanquin, sur son nom !

Il est vrai que, quand ce singulier acquéreur, inconnu tout d’abord de visage, grâce au masque que les années avaient moulé sur son angle facial, arriva, un soir que personne n’y pensait, rue aux Lices, dans la modeste étude de maître Tizonnet, notaire au bourg de S… , et lorsque (les renseignements pris sur la terre et le marché débattu) il eut dit nettement qu’il achetait comptant le Quesnay, et qu’il eut prononcé, d’une bouche impassible, toutes les syllabes de son terrible nom, maître Tizonnet, qui était un notaire craignant Dieu et ses Saints, et qui avait senti, en entendant le client que le diable lui envoyait, la chair de poule monter de son dos jusqu’a son petit crâne, sous sa petite perruque, n’objecta rien sur l’atroce isolement dans lequel tout acquéreur du Quesnay se condamnait a vivre, s’il voulait habiter le château.

Il se contenta de gratter du bout de la plume qu’il tenait a la main sa fameuse perruque d’un châtain luisant et verdâtre, que les enfants du bourg de S… comparaient a « une bouse de vache », avec plus d’exactitude que d’honneteté. Mais il ne souffla mot… Et pourquoi aurait-il parlé ? Maître Tizonnet savait de vieux temps l’histoire attachée, dans les souvenirs du pays, au nom de cet homme assis devant lui, et probablement il se dit que, puisque le malheureux était assez endurci pour revenir la ou il n’aurait jamais du reparaître, n’importe ou il voulut habiter dans ce coin de basse Normandie, que ce fut au Lude, a Néhou ou a Sainte-Colombe, partout, les hommes, les châteaux, les pierres meme des châteaux environnants se reculeraient de lui et le laisseraient dans une solitude pire que celle du lépreux au Moyen Age, quand tout, jusqu’a la maladrerie, lui manquait.

En effet, pour ce coin de pays d’ou la religion n’était pas déracinée encore (songez que je vous parle d’il y a plus de quarante ans !), cet inconnu, qui n’en était plus un pour maître Tizonnet, était plus criminel et plus odieux que l’assassin — que le bandit qui a tué un homme. Lui, il avait TUE DIEU, autant que l’homme, cette méchante petite bete de deux jours, peut tuer l’Eternel — en le reniant ! C’était un ancien pretre — un pretre marié !

Il s’appelait Sombreval — Jean Gourgue, dit Sombreval, du nom d’un petit clos qui avait appartenu a son pere, un paysan de la vieille roche, mort de la conduite de son fils. Ce paysan, qui avait eu quinze enfants, beaux comme des Absalon et forts comme des Goliath, et qui en avait perdu quatorze, les uns apres les autres, ce qu’il appelait dans sa langue maternelle et poignante : « ses quatorze coups de couteau », ne put sauver que le treizieme de ses fils, le moins beau, le moins fort et celui de tous qui devait donner le moins d’orgueil a son cour de paysan.

Jean Sombreval n’avait, lui, de paysan que la race et les apparences extérieures, mais c’était une âme d’un autre ordre que celle de son pere. Il appartenait a cette espece d’organisation que Tacite, dont le mépris a tout simplifié et qui ne voit dans le monde que des maîtres et des esclaves, appelle les âmes faites pour commander.

Or, le commandement sur les deux boufs de la charrue de son pere ; le pouvoir meme absolu sur ce champ de quelques arpents qu’il pouvait tourner et retourner entre ses quatre haies ; sur ce petit clos de Sombreval dans lequel devait s’enclore toute sa destinée, ne parurent pas a Jean Gourgue, lorsqu’il put penser, un empire suffisant pour l’ampleur de son désir ou de sa puissance. Aussi, a peine eut-il douze ans, qu’il supplia, a deux genoux, son pere de le laisser aller aux écoles.

Le bonhomme hésita longtemps. Il aimait la terre de cet amour profond qu’ont pour elle ceux qui la labourent, qui entr’ouvrent a toute heure son sein maternel. Il ne lui duisait pas — disait-il — de faire un clerc du seul fils qui lui restât et put lui donner de cette graine a garçons qui avait levé sur son sillon, pour y périr. Mais Jean, persévérant, vainquit les répugnances de son pere. Il fut mis en camérie au bourg de B… (etre en camérie, c’est avoir sa chambre chez un bourgeois qui vous donne, moyennant un prix de… la soupe sur du pain), et suivit assidument la classe d’un pretre qui tenait alors un pensionnat pour les jeunes gens pauvres dont le projet était d’entrer plus tard au séminaire.

Jean se distingua dans ses études. « Il mord dans son latin — disait le pere Sombreval — comme dans un morceau de pain blanc. » C’était une intelligence robuste comme un chene, et qui sait si les précoces ambitions qui lui avaient fait jeter sa beche et sa houe n’étaient pas les premieres fermentations de son intelligence ? Goethe dit quelque part que : « Nos désirs sont les précurseurs des choses que nous sommes capables d’exécuter. »

Cela se pourrait bien !

Du bourg de B… , Jean Sombreval alla a Coutances, et, le temps écoulé des études nécessaires, il y fut sacré pretre, malgré le noir chagrin de son pere, qui voyait « sa race abolie » mais dont l’orgueil religieux finit par l’emporter sur l’autre orgueil, et le consola en lui répétant que ce fils sorti de lui DISAIT LA MESSE ! Fierté prise a la plus sainte des sources et qu’on pardonne au cour d’un chrétien !

Lorsque l’abbé Sombreval sortit du séminaire de Coutances avec les honneurs de cette dispense d’âge que l’Eglise, dans sa prévoyante sagesse, accorde si largement a ceux qui lui paraissent devoir etre un jour les Macchabées du saint ministere, il était, par le fait de sa réputation de séminaire, presque un pouvoir parmi le clergé du diocese. Que dis-je ! il était mieux qu’un pouvoir : il était une grande espérance — de tous les pouvoirs humains le seul peut-etre qu’on ne songe pas a contester !

C’était le temps ou l’Eglise de France inclinait en bas. Elle allait bientôt, sous le genou de bourreau que la Révolution lui appuierait a la poitrine, toucher terre et plus bas que terre, car on enfonce dans du sang, pour se relever, divinement purifiée par ce sang, qui purifie toujours ; mais, il faut bien le dire (car c’est la vérité), a cette époque, l’Eglise de France n’était ni dans ses mours, ni dans son personnel, ni dans sa doctrine, ce que des chrétiens, qui l’aimaient, auraient tant désiré pour elle !

Aux yeux de qui voyait le mal et prévoyait le remede, les jeunes gens, a la tete carrée, a capacité forte, comme l’abbé Sombreval, paraissaient, dans le lointain, les colonnes qui soutiendraient le temple ébranlé. Cet abbé, en effet, semblait propre a tout — au vicariat le plus militant, comme a la science la plus profondément contemplative.

Il avait, ce fils de paysan, une force de travail comparable a celle des boufs de son pere, et des facultés aussi intuitives que s’il eut été un génie assez grand pour se permettre d’etre paresseux. Homme (disait-on) qui devait servir l’Eglise plus par le cerveau que par le cour, un docteur plutôt qu’un apôtre. On comptait sur lui ; on y comptait beaucoup, mais il ne plaisait pas. Il n’inspirait point de sympathie. Ses deux mains ouvertes n’avaient pas de rayons, comme ceux qui pleuvent (symbole spirituel et charmant !) des mains de la Vierge Marie.

Il faut ajouter aussi qu’il manquait de ces agréments extérieurs, lesquels seront toujours d’un irrésistible ascendant sur ces femmes qu’on appelle les hommes.

Il était laid et il aurait été vulgaire, sans l’ombre majestueuse de toute une foret de pensées qui semblaient ombrager et offusquer son grand front, coupé comme un dôme. Il était haut de taille, vaste d’épaules, doué d’une vigueur physique inférieure a celle de ses freres (des Goliath !), mais assez redoutable encore pour qu’il put, sans appeler a son aide, relever une charrette versée sur la route et la replacer droit dans l’orniere ; mais ses épaules, un peu voutées, touchaient ses oreilles, et il n’était pas fait au tour, comme dit l’expression proverbiale, mais a la hache ; dégrossi a grands coups, inachevé.

Il avait les bras longs comme Rob-Roy, et comme lui, il eut pu, sans se baisser, renouer sa jarretiere. C’était vraiment plutôt un énorme orang-outan qu’un homme. Il en avait les larges oreilles, la nuque fortement animale, les pommettes saillantes, les mains velues, le rictus, l’aspect noir et cynique, mais son oil et ses sourcils, dignes d’un Jupiter Olympien, le vengeaient et disaient, en traits de flamme, que le Satyre, dans sa peau de bete, avait l’intelligence d’un Dieu.

Sa voix un peu caverneuse roulait des accents qui devaient trouver de l’écho dans le diaphragme de la foule, soit qu’elle vînt de l’autel, cette voix, soit qu’elle tombât de la chaire sur les fronts, en l’entendant, devenus pensifs. Il n’était pas orateur. Il n’avait pas cette main qui prend le cour de l’éloquence, mais sa logique vous dévidait une doctrine comme une machine dévide un homme, accroché a son engrenage, et n’en laisse pas un morceau.

Tel il était et tel on le vit pendant les premieres années de son ministere. Il était régulier dans ses mours, sobre de monde, et, sa messe dite, au bourg de S… , il travaillait comme un Mabillon retiré dans la petite maison ou il vivait avec son pere. Il se communiquait fort peu et, pour cette raison, personne, alors ou depuis, ne put dire ce qui passait dans cette tete de grand travailleur, et ce qu’il serait plus tard devenu, s’il était resté la entre ses livres et son clos de Sombreval ; mais le Crime comme la Science a sa pomme d’Adam ou de Newton. Il est un grain de sable qui fait choir et rouler l’édifice le mieux équilibré d’une destinée.

En 1789, l’abbé Sombreval fut chargé par son éveque d’une mission secrete. Il partit pour Paris, et, le croira-t-on ? il n’en revint pas. Paris, ce gouffre de corruption, de science et d’athéisme, l’avait dévoré. Il s’était jeté tout vivant, comme Empédocle, dans le cratere qui allait vomir la Révolution française, et ses sandales de pretre, on ne les retrouva meme pas au bord du cratere, tiede et menaçant. Il n’écrivit pas a son pere ; il oublia son éveque ; il garda enfin avec tous ceux qui le connaissaient un silence qui les fit trembler.

On sut — comme on sait tout en province par les gens de province qui viennent a Paris — que l’abbé Sombreval ne vivait plus que pour la science, et une science qui ne le conduirait pas en Sorbonne, car c’était la chimie dont il s’était affolé. Sa passion avait presque les caracteres d’un empoisonnement. On disait qu’on le rencontrait dans Paris ne portant plus ses habits de pretre. Il a jeté, disait-on, le froc aux orties. On ajoutait des choses affreuses, d’autres immondes… Mais on ne savait pas, mais personne ne pouvait savoir si la science volait seule a Dieu cette tete de pretre, ou si d’autres passions lui arrachaient aussi le cour.

Déplorable et criminel abandon, pour lequel il y avait peut-etre dans ceux qui le pleuraient une miséricorde toute prete, mais pour laquelle il n’y eut plus rien, quand on apprit un matin, comme une bombe éclate, que l’abbé Sombreval avait consommé son apostasie ; qu’il avait accompli intégralement son sacrilege, plongé sa personne consacrée par le sacerdoce dans le bourbier des bras d’une femme et qu’il ne l’en retirerait jamais — car il était marié !

Son pere mourut de cette nouvelle, comme on meurt d’un coup de fusil, tiré a bout portant. En apprenant le crime et la forfaiture de son fils, il n’eut que le temps de le maudire. Un vaisseau se rompit dans sa poitrine et le flot du sang de ce cour brisé noya les derniers mots de cette malédiction supreme dans un gargouillement plus affreux qu’une imprécation.

C’est ainsi que ce pere de douleur, qui avait vécu avec « ses quatorze coups de couteau » dans la poitrine, comme la Mere des Sept-Douleurs avec ses sept glaives dans le sein, tomba achevé sous le quinzieme. Les cheveux se levaient sur la tete des moins religieux, rien que d’en parler ! L’abbé Sombreval, déicide et parricide tout a la fois, fut mis au ban de l’opinion de ce pays, qui avait encore la vieille croyance des ancetres.

Vers ce temps-la, on vit dans le ciel, raconte-t-on, des signes effrayants, des météores de forme étrange, qui ressemblaient a d’immenses astres contrefaits, titubant, dans le ciel incendié, sous l’ivresse de la colere de Dieu qu’ils annonçaient. Mais ces météores, qu’on regarda comme les précurseurs de la Révolution et des malheurs qui allaient la suivre, parurent aux gens de ce pays, dans leur moralité simple et profonde, de moins épouvantables augures que ce hideux phénomene de l’impiété d’un pretre, resté, avant comme apres sa chute, pour tout le monde, l’abbé Sombreval.

En effet, on n’arracha jamais son titre d’abbé de son autre nom, et jusqu’a sa mort, quand on parlait de lui, et meme parfois quand on lui parlait a lui-meme, on les lui donnait, en les joignant tous les deux, comme si par la on l’eut cloué a ce pilori d’infamie !

Cependant, il faut bien l’avouer, la Révolution, pour laquelle ce pretre renégat semblait si bien fait, ne le tenta pas, comme elle avait tenté d’autres pretres apostats, cupides, corrompus, qui se cacherent dans ce trou de sang et de boue — comme Adam se cacha, apres son péché. L’insurgé contre Dieu n’apporta point son esprit de révolte a la révolte universelle. Mais il n’eut aucun mérite a cela.

La science le tenait trop fort pour le lâcher un seul instant dans l’arene brulante de la politique. L’abbé Sombreval continua d’habiter Paris — le Paris de Marat, de Fouquier-Tinville, des tetes fichées au bout des piques, des cours chauds et tressaillant encore portés dans des bouquets d’oillets blancs — mais il l’habita comme le plongeur habite une mer vaseuse sous la plus pure cloche de cristal. Pendant que le sang tombait sur la France, de l’échafaud de la place de la Révolution, comme d’un arrosoir, l’abbé Sombreval étudiait tranquillement la formation et la décomposition de ce sang qui avait étouffé son pere.

La femme qu’il avait épousée était la fille d’un chimiste, fort riche, avec lequel il s’était lié d’une amitié d’adepte, son complice de science : ami ne dirait point assez pour exprimer cette confraternité ardente dans la recherche des memes faits mystérieux, dans la fureur des memes découvertes.

Cette fille, jeune et belle, l’avait-il épousée par amour, ou tout simplement parce qu’elle faisait son lit scientifique, dans la maison de son pere ?… La foi, que la science des choses physiques avait tuée en lui, céda-t-elle la place dans cet homme, chaste jusque-la, a la curiosité de connaître la femme ? et cette curiosité âpre et mordante, meme pour les etres les plus purs, s’empara-t-elle fougueusement de cette nature de satyre, renversant l’âme sous l’animal ?

Pour la jeune fille qu’il épousa, orpheline de sa mere, orpheline deux fois, puisque son pere avait étouffé son cour paternel sous la machine pneumatique de son cerveau de savant, elle trouva, en sortant du couvent ou elle avait été élevée, l’abbé Sombreval logé chez son pere. Il ne portait plus ses vetements de pretre. Elle ignorait qu’il en fut un…

Pieuse, mais tendre, elle ne vit en lui qu’un jeune homme plein de génie, et elle se prosterna devant ce génie, devant cette force, cette profondeur et toutes ces grandes incompréhensibilités que les femmes adorent. Quand son pere la donna a cet homme pour souder leur liaison par elle, elle aimait Sombreval déja et elle lui tendit sa main dans toute la confiance d’une âme heureuse.

Nul hasard ne révéla le secret de l’apostat qui, d’ailleurs, avait pris toutes ses précautions et menti a sa fiancée comme il avait menti a son pere. Seulement, dans les premiers mois de sa grossesse, une indiscrétion calculée apprit a la citoyenne Sombreval que le mari qu’elle aimait était un pretre, et cela fit sur elle un effet tout aussi terrible que le supplice de la roue sur la femme dont parle Malebranche dans sa Recherche de la vérité, laquelle, étant grosse, eut envie du spectacle de ce supplice.

L’enfant qu’elle avait dans le sein dut en etre marqué. Elle le mit au monde avant terme et elle mourut des qu’elle n’eut plus a le porter. Elle mourut, n’osant plus regarder l’homme qui l’avait si scélératement trompée, se sentant plus malheureuse que si elle avait passé par le viol, retrouvant une pudeur plus brulante dans les affres de sa foi, ayant horreur de cette main qui avait touché au saint calice et qui avait souillé la sienne ; elle mourut navrée, dans une honte immense et le plus amer désespoir ; et ce crime s’ajouta aux autres crimes de cet etre funeste, qui tuait avec ses crimes, comme d’autres tuent avec du poison et du fer !

Mais ici l’expiation commença, faible, sourde, il est vrai, mais déja douloureuse, dans l’âme d’un homme qu’une seule passion semblait remplir. Sombreval, engourdi par le serpent de la Science qui se tordait autour de sa vie, avait a peine senti la mort de son pere, le dard de foudre de cette malédiction qui aurait du etre pour lui la premiere flamme du feu de l’enfer, et voila que les larmes de sa femme a l’agonie, ces larmes obstinées, renaissantes, inflexibles, le poursuivirent encore, meme quand les yeux qui les répandaient furent fermés et n’en verserent plus !

En vain fit-il le fort avec son beau-pere, et, matérialistes l’un et l’autre, expliquant tout par des combinaisons de gaz et de fluides, croyant tenir le secret de la création dans le creux de leurs fourneaux et de leur main, se prodiguerent-ils leurs abjectes consolations de physiciens sur cette mort soudaine d’une jeune femme tuée par un sentiment et par une idée.

Le cour de l’athée, qui avait trouvé le néant au fond du calice ou il avait bu le sang du Sauveur, sentit quelque chose qui s’engravait dans son âme et qui pourrait bien etre immortel ! Ce fut le souvenir ineffaçable de ces larmes. Le sentiment paternel qu’il avait traité chez son pere, le paysan, avec une si hautaine indifférence le prit a son tour, en regardant cette pâle forme d’enfant, a peine venue — a peine aboutie — qui était une part de sa vie, a lui, le solide, le puissant d’organes et de chair. C’était une fille.

Il eut peur qu’elle ne vécut pas.

Le confesseur qui avait assisté en secret la mere a ses derniers moments et baptisé cette enfant fragile l’avait nommée du nom triste et presque macéré de Calixte, qui avait plu a la mourante, et dans lequel il y a comme de la piété et du repentir. Piété et repentir pour un crime involontaire, n’était-ce pas, en effet, toute la destinée de la mere de cette pauvre enfant ? Comme sa mere, elle semblait, elle aussi, vouée a la mort. On aurait dit qu’elle répugnait a l’existence.

L’expression d’horreur pour la vie qu’avait le visage de sa mere avait passé sur ses petits traits, a peine ébauchés, et les convulsait ; mais ce que la douleur et le remords fixe de la Femme du Pretre avait imprimé plus avant encore sur le fruit de son union réprouvée, c’était une croix, marquée dans le front de l’enfant — la croix méprisée, trahie, renversée par le pretre impie et qui, s’élevant nettement entre les deux sourcils de sa fille, tatouait sa face, innocemment vengeresse, de l’idée de Dieu.

Tres visible déja, quoique d’un rose meurtri sur la pâte de ce front presque malléable ou les veines semblaient une voie lactée plus que les fils d’un réseau sanguin, ce signe devenait plus apparent au moindre effort de cette organisation chétive. Il se fonçait alors d’un rouge vif, vermeil comme le sang.

Les deux chimistes contemplerent longtemps ce jeu de la nature, parfois si capricieusement féroce. Ils se dirent qu’ils trouveraient bien, par la suite, une composition assez puissante pour effacer ce signe imprimé la par la superstition d’une mere, et qui devait troubler si singulierement l’harmonie d’un visage fait peut-etre pour etre beau. Seulement le pere, en parlant ainsi, ne put apaiser son inquiétude, et il trembla de cette perspective d’avoir a retrouver le Seigneur, offensé et terrible — immobile a jamais sur le front que sa fille tendrait un jour a ses baisers.

Car il aurait besoin de ses baisers et de ses caresses. Il le sentait bien ! Ce qu’il commençait a éprouver d’affection pour cette enfant, suspendue a la vie par un fil a moitié rompu, devait devenir un sentiment profond, une vraie passion paternelle. Cet amour, qui est un mystere et qui asservit tous les etres pour les etres sortis de leurs flancs, s’accomplit dans cet homme, également doué d’une animalité et d’une intellectualité si fortes.

Il aima sa fille parce qu’il était pere, mais il l’aima aussi parce que, née sans etre viable, il fallait empecher, a force d’art et de science, de précautions et de divination, qu’elle ne mourut, et pour ce savant, ce lutteur contre la Nature, elle eut l’intéret haletant d’un probleme. Il partagea son temps entre elle et la chimie, et il parvint a élever… est-ce élever qu’il faut dire ? non ! mais a faire durer, a conserver, et par combien de soins, une enfant victime des circonstances qui avaient, en quelques mois, détruit sa mere, dans toute la floraison de la jeunesse et de la santé.

Il est vrai que l’intelligence s’alluma plus tôt et plus fort dans ce jeune regard que la vie elle-meme, et que des convulsions fréquentes préluderent a la névrose qui s’empara d’un organisme toujours a la veille d’une excitation suraiguë. Jean Sombreval eut pour la petite Calixte des attentions, des surveillances et des adorations sans bornes.

Cet homme, rude d’écorce et d’une si intense préoccupation de travail, ce grand chimiste qui avait étonné Lavoisier, et qui plus tard fut lié avec Fourcroy, s’attendrit, se fondit, devint mere, de pere qu’il était déja ! et présenta le spectacle le plus touchant a ceux qui savent la magie des transformations de la destinée par le cour. Il épia avec une anxiété palpitante la premiere étincelle d’un esprit auquel il eut désiré communiquer toutes les énergies du sien…

Entre son pere et son grand-pere, entre ces deux cariatides, austeres et soucieuses, de son enfance, ces deux géants de science et de pensée, la petite Calixte, qui manquait d’une douce influence de femme sur sa tete, aurait pu devenir une pédante comme Mme Dacier, une de ces viragos d’intelligence chez lesquelles, comme chez Christine de Suede, l’hypertrophie cérébrale déforme le sexe et produit la monstruosité. Mais une délicatesse inouie, rendue plus fine et plus exquise par la souffrance nerveuse, la préserva de l’affreux malheur de la disgrâce et lui conserva son velouté de fleur, sa poésie.

Son pere était trop viril, d’ailleurs, pour ne pas adorer les suaves faiblesses de la femme, et trop grand observateur pour ignorer que la est le secret de l’empire exercé par elle sur les hommes les plus étoffés et les plus vaillants. Il se garda bien de toucher a cette toute-puissante débilité. Il eut pour sa fille, et dans son corps, et dans son âme, et dans son esprit, tous les genres de sollicitudes… hors une seule, hors un point fatal qu’il n’eut jamais le courage de dépasser.

Cet éducateur idolâtre, cette espece de Prométhée qui aurait voulu faire descendre le feu du ciel dans sa créature, introduire toutes les idées dans ce jeune cerveau, en oublia une — la plus grande de toutes — l’idée de Dieu.

Etait-ce impiété réfléchie ? endurcissement de réprouvé ou impossibilité de traiter avec sa fille ce grand sujet de Dieu auquel il ne croyait plus ? Voulait-il, en laissant dormir a jamais la fibre religieuse dans son enfant, la faire davantage a son image, cette prétention de tout amour qui agit avec ce qu’il aime comme Dieu agit avec sa créature ? Craignait-il plutôt qu’en permettant a sa fille d’etre chrétienne comme sa mere l’avait été, elle eut moins de tendresse pour un pere qui n’eut pas partagé sa croyance ? Fut-il jaloux de ce Dieu, qui est aussi jaloux de ceux qui l’aiment ?

Mais, quoi qu’il put etre des motifs de cet homme chez lequel tout contractait un caractere de profondeur enflammée, Calixte grandit la tete dans la lumiere humaine sans qu’une seule goutte de la lumiere divine tombât sur ce front ou pourtant on voyait une croix… Jusqu’a son âge de douze ans, elle sut moins de Dieu, de ses commandements, de son culte, que n’en savent la biche et la gazelle dans le fond des bois, lorsqu’une circonstance vint tout changer dans cette âme ignorante des choses divines et dut singulierement troubler les plans de Jean Sombreval… ou ses reves, s’il en faisait pour son enfant.

Il y avait déja quelque temps que la Révolution était finie et que les émigrés avaient pu rentrer dans leur pays. Un de ceux qui rentrerent le plus tard fut l’abbé Hugon, le parrain de Calixte, le témoin de ce drame intime et domestique qui s’était joué dans cette maison de recueillement et de travail (a ce qu’il semblait) et qui s’était terminé par la mort de sa pénitente.

L’abbé Hugon crut de son devoir d’aller visiter sa filleule — sa fille spirituelle, que sa mere, au moment d’expirer, lui avait si ardemment recommandée. Il la trouva presque adolescente, trop grande pour son âge, épuisée de précocité. Le bon pretre s’étonna du spectacle de cette tete, fragile comme une tige, que la science et l’amour paternel soutenaient a fleur d’existence, et qui, depuis douze ans, aurait du se briser vingt fois.

Il étudia, mais non sans pitié et sans terreur, ce visage d’une beauté effrayante, cette pâleur sépulcrale et pourtant ardente au milieu de laquelle brulaient deux yeux caves et éblouissants comme deux brasiers sous deux voutes. Et il ne sut qu’admirer le plus, ou de cette miraculeuse conservation d’un etre qui paraissait aussi facile a se dissoudre au moindre choc que les plus freles poussieres d’Herculanum, ou de cette intelligence allumée comme une torchere, dans cette tete malade, comme pour insulter a ces organes de la vie qui ressemblaient a des flambeaux a moitié fondus !

Jusque-la tout était bien ; mais que ne devint pas le pretre, quand, en causant avec cette fille si avancée sur toutes les choses de la pensée, il s’aperçut que, sur les choses religieuses, elle était d’une ignorance de sauvage ? Oh ! alors le saint courroux du serviteur de Dieu déborda. Il s’expliqua cette ignorance. Il savait l’histoire de l’abbé Sombreval, et si ce jour-la, par une délicatesse qui prenait sa source dans les motifs les plus élevés, il ne la dit pas a Calixte, il ne lui cacha pas néanmoins qu’une science orgueilleuse avait faussé l’esprit de son pere. Il lui montra a quels périls ce pere incrédule l’avait exposée, elle ! et, prévoyant quel vase d’élection pourrait devenir un jour cette jeune fille dans laquelle il reconnaissait une âme supérieure a celle de sa mere, il travailla, selon sa belle expression sacerdotale, a « replacer le Seigneur dans un de ses plus blancs tabernacles ».

Ce ne lui fut pas difficile : Calixte était prédisposée a la foi, et sa tete conformée pour croire tout aussi bien que pour comprendre. L’enseignement de l’abbé Hugon produisit sur elle l’effet de la lumiere sur un gaz. Il fit explosion — et du meme coup il éclaira et enflamma cette âme qui fermentait et souffrait peut-etre dans les facultés religieuses que son pere avait jugées dangereuses et inutiles, et qu’il avait cru chloroformer au fond d’elle, en ne les développant pas.

Ce fut donc une vraie Pentecôte pour cette jeune fille pure, poétique, géniale, a la nature d’Inspirée, que les premiers rayons de la religion de sa mere, tombant soudainement dans son cour. Elle eut comme les Apôtres la divine ébriété de cette langue de feu qui descendait sur elle, a la parole de l’abbé Hugon, et sa joie sainte se répandit jusqu’a son pere…

Lui, déja, il avait pressenti, avec l’instinct sagace de l’ancien pretre, l’influence que prendrait immanquablement sur sa fille cet abbé Hugon revenu de l’exil, ce confesseur qui, aux yeux de Calixte, aurait deux auréoles : le souvenir de sa mere et l’ascendant du sacerdoce — et il s’était promis de l’écarter… Malheureusement pour lui, heureusement pour elle, il était trop tard. Calixte s’était précipitée au pied de la croix, des qu’on la lui avait tendue…

Comme la Pauline de Polyeucte, elle était devenue chrétienne avec emportement. Une idée terrible arreta Sombreval. S’il avait tenté d’éloigner l’abbé Hugon de sa néophyte, qui sait si celui-ci ne lui eut pas disputé l’âme de l’enfant qu’il croyait avoir sauvée, et, pour ne pas la perdre, s’il n’aurait pas parlé ?… si de doux et de miséricordieux, devenu implacable, il n’eut pas dit tout ?… et par cette révélation, s’il n’eut pas mis dans les yeux de Calixte ces cruelles larmes que lui, Jean Sombreval, ne pouvait oublier et qu’il avait vues jaillir contre lui des yeux de la malheureuse mere ?…

Telle est la raison qui fut plus forte que la volonté de Sombreval et qui lui fit tendre passivement le cou, comme le taureau du sacrifice, a cette premiere atteinte de la destinée. Il fut travaillé d’une transe éternelle… D’un jour a l’autre, l’âme de son enfant — de sa chere enfant — pouvait moins adhérer a la sienne. Elle pouvait tout a coup lui etre arrachée !

Depuis qu’elle existait, il avait tremblé, bien des jours, bien des nuits, en voyant combien peu cette pauvre plante humaine plongeait de racine dans la vie ; mais ici, il ne s’agissait plus de la santé, de la vie et du corps : il s’agissait du cour, et l’inconséquent matérialiste souffrit plus de la crainte de perdre l’affection de son enfant que son enfant tout entiere ! Que de fois il la pressa sur son cour avec une irrévélable angoisse, comme un homme blessé qui perdrait ses entrailles et les retiendrait avec la main !

Baignée dans la joie d’etre chrétienne, Calixte faisait sans cesse intervenir l’idée de Dieu entre elle et son pere. Elle avait des mots qui entraient dans l’âme de Sombreval comme des dards. Elle avait d’impitoyables tendresses.

Elle lui demandait pourquoi il ne croyait pas, et quand l’athée répondait tristement — car il n’avait pas son assurance impie avec cette fillette dont la tete n’était plus pétrie par lui seul ; avec cette catéchumene de deux jours qui brillait de foi et presque déja de doctrine : « La pensée n’est pas libre, ma pauvre Calixte, de se faire autre chose qu’une foi scientifique », elle lui répliquait avec une grâce attendrie qui le déchirait comme un reproche : « Je prierai tant pour toi, mon pere, que Dieu t’enverra la foi religieuse comme il me l’a envoyée. »

Elle lui disait cela si simplement, si profondément, que, troublé, bouleversé et voulant lui cacher ce qu’il éprouvait, il lui prenait la tete dans ses deux mains pour l’embrasser : mais la croix d’entre les sourcils lui jetait son éclair invisible ; et, foudroyé par ce signe muet jusqu’au fond de son etre, il baissait tout a coup contre sa poitrine ce front qu’il n’osait pas toucher de ses levres, et il l’embrassait sur les cheveux.

Hélas ! les prieres de Calixte furent impuissantes. Renversé de plus haut spirituellement que les autres hommes, il est rare qu’un pretre tombé se releve. Judas, l’apôtre, se pendit. Des remords ne sont pas des repentirs. Jean Sombreval aimait sa fille avec l’enfance de cour qui trouve un bonheur enivrant dans cette folle obéissance dont on sourit, tout en se regardant obéir, et il se laissait conduire par elle a l’église, lui qui n’y avait jamais mis le pied depuis son apostasie, et qui meme évitait de passer devant un portail.

Il l’accompagna régulierement a tous les offices de cette éloquente Eglise catholique, qui devaient etre pour lui de poignants souvenirs ! Il dut se dévorer pendant les longues heures qu’il enlevait a la science et qu’il ne donnait pas a la priere, mais il ne se plaignait jamais, quoiqu’il eut sur le cour le poids de ces voutes. Nonobstant cette docilité a la Thémistocle pour le doux tyran de sa vie, Jean Sombreval resta ce qu’il était. Le pere expliquait tout en lui, mais l’homme gardait ses pensées.

Ceux qui le voyaient le dimanche a Saint-Germain-des-Prés, sa paroisse, debout aupres de cette jeune fille douloureusement charmante, a genoux comme un ange sans ses ailes et qui semblait une Mignon des cieux regrettant sa patrie, étaient saisis du contraste de ces bras croisés, de cette levre immobile, de toute cette attitude endurcie qui disait que l’impiété du réprouvé don Juan avait passé dans la statue du Commandeur.

Et il en fut toujours ainsi. Meme la premiere communion de Calixte, meme la sublimité de cette jeune fille, transfigurée par un pareil jour, n’amena aucun changement appréciable dans Sombreval. Ce qui le tordit et le déchira — si quelque chose le déchira et le tordit — nul ne le vit dans l’abîme remué du cour de cet homme, et rien n’en passa dans les sombres étreintes dont il faillit étouffer sa Calixte, quand elle revint de la table sainte a la maison paternelle, la poitrine pleine de son Dieu.

Ce fut le jour de sa premiere communion que l’abbé Hugon avait choisi pour révéler a Calixte tout ce qu’il savait de l’ancien abbé Sombreval. Puisqu’il fallait, un jour ou l’autre, lui faire cette épouvantable révélation, il l’appuya contre le Dieu qu’elle venait de recevoir pour la frapper de ce terrible coup…

Sa prudence — cette prudence du pretre catholique qui plonge si avant dans la vie et saisit l’âme humaine dans tous ses replis — avait hésité bien longtemps, mais enfin il s’était dit qu’il valait mieux, a tous les points de vue, que cette épreuve eut lieu le jour ou, pour la premiere fois, elle avait, par la communion, bu le sang de l’Agneau et partagé la force divine.

L’abbé Hugon ne se trompait pas. Calixte fut terrifiée de ce qu’elle apprit sur son pere ; mais si, comme sa mere, elle l’avait appris par hasard, un tout autre jour, cette révélation inattendue lui eut peut-etre été, comme a sa mere, mortellement funeste.

A dater de ce cruel et supreme moment, Calixte eut comme un secret effroi de son pere, et Sombreval put deviner a certains frémissements de sa fille, quand il lui prenait sa main pâle — car la virginité de cette enfant malade n’avait rien de rose, pas meme les bras — a certaines contractions d’horreur éphémere, qu’une pensée muette jetait dans son sourire, que l’abbé Hugon avait tout dit.

Aussi, parfaitement sur de cela, il ne posa a Calixte aucune question directe ; il n’essaya pour lui-meme aucune justification, aucune explication de sa conduite. Elle aussi se tut. Et pourquoi auraient-ils parlé ? Ils se savaient tous les deux. Les années vinrent et passerent, amenant leurs événements de toute sorte et leurs mille changements accoutumés.

Le beau-pere de Sombreval mourut. Il resta seul avec sa fille. La névrose dont elle était atteinte multiplia ses phénomenes et finit par dépayser le savoir et le coup d’oil des médecins de l’Europe les plus renommés. Ils désespérerent de cette jeune fille.

Est-ce a cause de cette désespérance que Jean Sombreval, dont la science était colossale et qui entreprit de guérir lui-meme sa chere Calixte, pensa a se retirer et a s’enfermer avec elle dans une campagne solitaire ou il put lui prodiguer, sans distraction, les soins qui devaient la sauver ?…

Seulement, s’il en était ainsi, et pourquoi non ? de toutes les campagnes qu’il pouvait acheter, pourquoi choisissait-il le Quesnay, c’est-a-dire précisément celle ou depuis dix-huit ans son nom croupissait, sans périr, sous le déshonneur, l’exécration et la honte ?… Voila ce qui, dans le temps, fut un probleme insoluble de cour humain, pour les gens sages, et ce que ne purent jamais pleinement savoir les gens curieux.