Souvenirs de la maison des morts - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1863

Souvenirs de la maison des morts darmowy ebook

Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

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Opinie o ebooku Souvenirs de la maison des morts - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

Fragment ebooka Souvenirs de la maison des morts - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

A Propos
Avertissement
Partie 1
Chapitre 1 - La maison des morts
A Propos Dostoyevsky:

Fyodor Mikhailovich Dostoevsky (November 11 [O.S. October 30] 1821 – February 9 [O.S. January 28] 1881) is considered one of two greatest prose writers of Russian literature, alongside close contemporary Leo Tolstoy. Dostoevsky's works have had a profound and lasting effect on twentieth-century thought and world literature. Dostoevsky's chief ouevre, mainly novels, explore the human psychology in the disturbing political, social and spiritual context of his 19th-century Russian society. Considered by many as a founder or precursor of 20th-century existentialism, his Notes from Underground (1864), written in the anonymous, embittered voice of the Underground Man, is considered by Walter Kaufmann as the "best overture for existentialism ever written." Source: Wikipedia

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Avertissement

On vient enfin de traduire les Souvenirs de la maison des morts, par le romancier russe Dostoievsky. De courtes indications seront peut-etre utiles pour préciser l’origine et la signification de ce livre.

Le public français connaît déja Dostoievsky par un de ses romans les plus caractéristiques, le Crime et le châtiment. Ceux qui ont lu cette ouvre ont du prendre leur parti d’aimer ou de hair le singulier écrivain. On va nous donner des traductions de ses autres romans. Elles continueront de plaire a quelques curieux, aux esprits qui courent le monde en quete d’horizons nouveaux. Elles acheveront de scandaliser la raison commune, celle qu’on se procure dans les maisons de confections philosophiques ; car ce temps est merveilleux pour tailler aux intelligences comme aux corps des vetements uniformes, décents, a la portée de tous, un peu étriqués peut-etre, mais qui évitent les tracas de la recherche et de l’invention. Ceux qui n’ont pas eu le courage d’aborder le monstre sont néanmoins renseignés sur sa façon de souffrir et de faire souffrir. On a beaucoup parlé de Dostoievsky, depuis un an ; un critique a expliqué en deux mots la supériorité du romancier russe. — « Il possede deux facultés qui sont rarement réunies chez nos écrivains : la faculté d’évoquer et celle d’analyser. »

Oui, avec cela tout le principal est dit. Prenez chez nous Victor Hugo et Sainte-Beuve comme les représentants extremes de ces deux qualités littéraires ; derriere l’un ou l’autre, vous pourrez ranger, en deux familles intellectuelles, presque tous les maîtres qui ont travaillé sur l’homme. Les premiers le projettent dans l’action, ils ont toute puissance pour rendre sensible le drame extérieur, mais ils ne savent pas nous faire voir les mobiles secrets qui ont décidé le choix de l’âme dans ce drame. Les seconds étudient ces mobiles avec une pénétration infinie, ils sont incapables de reconstruire pour le mouvement tragique l’organisme délicat qu’ils ont démonté. Il y aurait une exception a faire pour Balzac ; quant a Flaubert, il faudrait entrer dans des distinctions et des réserves sacrileges ; gardons-les pour le jour ou l’on mettra le dieu de Rouen au Panthéon. Toujours est-il que, dans le pays de Tourguénef, de Tolstoi et de Dostoievsky, les deux qualités contradictoires se trouvent souvent réunies ; cette alliance se paye, il est vrai, au prix de défauts que nous supportons malaisément : la lenteur et l’obscurité.

Mais ce n’est point des romans que je veux parler aujourd’hui. Les Souvenirs de la maison des morts n’empruntent rien a la fiction, sauf quelques précautions de mise en scene, nécessitées par des causes étrangeres a l’art. Ce livre est un fragment d’autobiographie, melé d’observations sur un monde spécial, de descriptions et de récits tres simples ; c’est le journal du bagne, un album de croquis rassemblés dans les casemates de Sibérie. Avant de vous récrier sur l’éloge d’un galérien, écoutez comment Dostoievsky fut précipité dans cette infâme condition.

Il avait vingt-sept ans en 1848, il commençait a écrire avec quelque succes. Sa vie, pauvre et solitaire, allait par de mauvais chemins ; misere, maladie, tout lui donnait sur le monde des vues noires ; ses nerfs d’épileptique lui étaient déja de cruels ennemis. Avec cela, un malheureux cour plein de pitié, d’ou est sorti le meilleur de son talent ; cette sensibilité contenue, vite aigrie, qui se change en folles coleres devant les aspects d’injustice de l’ordre social. Il regardait autour de lui, cherchant l’idéal, le progres, les moyens de se dévouer ; il voyait la triste Russie, bien froide, bien immobile, bien dure, tout ulcérée de maux anciens. Sur cette Russie, les idées généreuses du moment passaient et ramassaient a coup sur de telles âmes. Le jeune écrivain fut entraîné, avec beaucoup d’autres de sa génération littéraire, dans les conciliabules présidés par Pétrachevsky. Cette sédition intellectuelle n’alla pas bien loin ; des récriminations, des menaces vagues, de beaux projets d’utopie. Il y a impropriété de mot a appeler cette effervescence d’idées, comme on le fait habituellement, la conspiration de Pétrachevsky ; de conspiration, il n’y en eut pas, au sens terrible que ce terme a reçu depuis lors en Russie. En tout cas, Dostoievsky y prit la moindre part ; toute sa faute ne fut qu’un reve défendu ; l’instruction ne put relever contre lui aucune charge effective. Chez nous, il eut été au centre gauche ; en Russie, il alla au bagne.

Englobé dans l’arret commun qui frappa ses complices, il fut jeté a la citadelle, condamné a mort, gracié sur l’échafaud, conduit en Sibérie ; il y purgea quatre ans de fers dans la « section réservée », celle des criminels d’État. Le romancier y laissa des illusions, mais rien de son honneur ; vingt ans apres, en des temps meilleurs, les condamnés et leurs juges parlaient de ces souvenirs avec une égale tristesse, la main dans la main ; l’ancien forçat a fait une carriere glorieuse, remplie de beaux livres, et terminée récemment par un deuil quasi officiel. Il était nécessaire de préciser ces points, pour qu’on ne fit pas confusion d’époques ; il n’y eut rien de commun entre le proscrit de 1848 et les redoutables ennemis contre lesquels le gouvernement russe sévit aujourd’hui de la meme façon, mais a plus juste titre.

Un des compagnons d’infortune de l’exilé, Yastrjemsky, a consigné dans ses Mémoires le récit d’une rencontre avec Dostoievsky, au début de leur pénible voyage. Le hasard les réunit une nuit dans la prison d’étapes de Tobolsk, ou ils trouverent aussi un de leurs complices les plus connus, Dourof. Ce récit peint sur le vif l’influence bienfaisante du romancier.

« On nous conduisit dans une salle étroite, froide et sombre. Il y avait la des lits de planches avec des sacs bourrés de foin. L’obscurité était complete. Derriere la porte, sur le seuil, on entendait le pas lourd de la sentinelle, qui marchait en long et en large par un froid de 40 degrés.

« Dourof s’étendit sur le lit de camp, je me pelotonnai sur le plancher a côté de Dostoievsky. A travers la mince cloison, un tapage infernal arrivait jusqu’a nous : un bruit de tasses et de verres, les cris de gens qui jouaient aux cartes, des injures, des blasphemes. Dourof avait les doigts des pieds et des mains gelés ; ses jambes étaient blessées par les fers. Dostoievsky souffrait d’une plaie qui lui était venue au visage dans la casemate de la citadelle, a Pétersbourg. Pour moi, j’avais le nez gelé. — Dans cette triste situation, je me rappelai ma vie passée, ma jeunesse écoulée au milieu de mes chers camarades de l’Université ; je pensai a ce qu’aurait dit ma sour, si elle m’eut aperçu dans cet état. Convaincu qu’il n’y avait plus rien a espérer pour moi, je résolus de mettre fin a mes jours… Si je m’appesantis sur cette heure douloureuse, c’est uniquement parce qu’elle me donna l’occasion de connaître de plus pres la personnalité de Dostoievsky. Sa conversation amicale et secourable me sauva du désespoir ; elle réveilla en moi l’énergie.

« Contre toute espérance, nous parvînmes a nous procurer une chandelle, des allumettes et du thé chaud qui nous parut plus délicieux que le nectar. La plus grande partie de la nuit s’écoula dans un entretien fraternel. La voix douce et sympathique de Dostoievsky, sa sensibilité, sa délicatesse de sentiment, ses saillies enjouées, tout cela produisit sur moi une impression d’apaisement. Je renonçai a ma résolution désespérée. Au matin, Dostoievsky, Dourof et moi, nous nous séparâmes dans cette prison de Tobolsk, nous nous embrassâmes les larmes aux yeux, et nous ne nous revîmes plus.

« Dostoievsky appartenait a la catégorie de ces etres dont Michelet a dit que, tout en étant les plus forts mâles, ils ont beaucoup de la nature féminine. Par la s’explique tout un côté de ses ouvres, ou l’on aperçoit la cruauté du talent et le besoin de faire souffrir. Étant donné cette nature, le martyre cruel et immérité qu’un sort aveugle lui envoya devait profondément modifier son caractere. Rien d’étonnant a ce qu’il soit devenu nerveux et irritable au plus haut degré. Mais je ne crois pas risquer un paradoxe en disant que son talent bénéficia de ses souffrances, qu’elles développerent en lui le sens de l’analyse psychologique. »

C’était l’opinion de l’écrivain lui-meme, non-seulement au point de vue de son talent, mais de toute la suite de sa vie morale. Il parlait toujours avec gratitude de cette épreuve, ou il disait avoir tout appris. Encore une leçon sur la vanité universelle de nos calculs ! A quelques degrés de longitude plus a l’ouest, a Francfort ou a Paris, cette incartade révolutionnaire eut réussi a Dostoievsky, elle l’eut porté sur les bancs d’un Parlement, ou il eut fait de médiocres lois ; sous un ciel plus rigoureux, la politique le perd, le déporte en Sibérie ; il en revient avec des ouvres durables, un grand renom, et l’assurance intime d’avoir été remis malgré lui dans sa voie. Le destin rit sur nos revers et nos réussites ; il culbute nos combinaisons et nous dispense le bien ou le mal en raison inverse de notre raison, Quand on écoute ce rire perpétuel, dans l’histoire de chaque homme et de chaque jour, on se trouve niais de souhaiter quelque chose.

Pourtant l’épreuve était cruelle, on le verra de reste en lisant les pages qui la racontent. Notre auteur feint d’avoir trouvé ce récit dans les papiers d’un ancien déporté, criminel de droit commun, qu’il nous représente comme un repenti digne de toute indulgence. Plusieurs des personnages qu’il met en scene appartiennent a la meme catégorie. C’étaient la des concessions obligées a l’ombrageuse censure du temps ; cette censure n’admettait pas qu’il y eut des condamnés politiques en Russie. Il faut tenir compte de cette fiction, il faut se souvenir en lisant que le narrateur et quelques-uns de ses codétenus sont des gens d’honneur, de haute éducation. Cette transposition, que le lecteur russe fait de lui-meme, est indispensable pour rendre tout leur relief aux sentiments, aux contrastes des situations. Ce qui n’est pas un hommage a la censure, mais un tour d’esprit particulier a l’écrivain, c’est la résignation, la sérénité, parfois meme le gout de la souffrance avec lesquels il nous décrit ses tortures. Pas un mot enflé ou frémissant, pas une invective devant les atrocités physiques et morales ou l’on attend que l’indignation éclate ; toujours le ton d’un fils soumis, châtié par un pere barbare, et qui murmure a peine : « C’est bien dur ! » On appréciera ce qu’une telle contention ajoute d’épouvante a l’horreur des choses dépeintes.

Ah ! il faudra bander ses nerfs et cuirasser son cour pour achever quelques-unes de ces pages ! Jamais plus âpre réalisme n’a travaillé sur des sujets plus repoussants. Ressuscitez les pires visions de Dante, rappelez-vous, si vous avez pratiqué cette littérature, le Maleus maleficorum, les proces-verbaux de questions extraordinaires rapportés par Llorente, vous serez encore mal préparé a la lecture de certains chapitres ; néanmoins, je conseille aux dégoutés d’avoir bon courage et d’attendre l’impression d’ensemble ; ils seront étonnés de trouver cette impression consolante, presque douce. Voici, je crois, le secret de cette apparente contradiction.

A son entrée au bagne, l’infortuné se replie sur lui-meme : du monde ignoble ou il est précipité, il n’attend que désespoir et scandale. Mais peu a peu, il regarde dans son âme et dans les âmes qui l’entourent, avec la minutieuse patience d’un prisonnier. Il s’aperçoit que la fatigue physique est saine, que la souffrance morale est salutaire, qu’elle fait germer en lui d’humbles petites fleurs aux bons parfums, la semence de vertu qui ne levait pas au temps du bonheur. Surtout il examine de tres-pres ses grossiers compagnons ; et voici que, sous les physionomies les plus sombres, un rayon transparaît qui les embellit et les réchauffe. C’est l’accoutumance d’un homme jeté dans les ténebres : il apprend a voir, et jouit vivement des pâles clartés reconquises. Chez toutes ces betes fauves qui l’effrayaient d’abord, il dégage des parties humaines, et dans ces parties humaines des parcelles divines. Il se simplifie au contact de ces natures simples, il s’attache a quelques-unes, il apprend d’elles a supporter ses maux avec la soumission héroique des humbles. Plus il avance dans son étude, plus il rencontre parmi ces malheureux d’excellents exemplaires de l’homme. L’horreur du supplice passe bientôt au second plan, adoucie et noyée dans ce large courant de pitié, de fraternité : que de bonnes choses ressuscitées dans la maison des morts ! Insensiblement, l’enfer se transforme et prend jour sur le ciel. Il semble que l’auteur ait prévu cette transformation morale, quand il disait au début de son récit, en décrivant le préau de la forteresse : « Par les fentes de la palissade, … on aperçoit un petit coin de ciel, non plus de ce ciel qui est au-dessus de la prison, mais d’un autre ciel, lointain et libre. »

On comprend maintenant pourquoi cette douloureuse lecture laisse une impression consolante ; beaucoup plus, je vous assure, que tels livres réputés tres-gais, qui font rire en maint endroit, et qu’on referme avec une incommensurable tristesse ; car ceux-ci nous montrent, dans l’homme le plus heureux, une bete désolée et stupide, ravalée a terre pour y jouir sans but. Dans un autre art, regardez le Martyre de saint Sébastien et l’Orgie romaine de Couture : quel est celui des deux tableaux qui vous attriste le plus ? C’est que la joie et la peine ne résident pas dans les faits extérieurs, mais dans la disposition d’esprit de l’artiste qui les envisage ; c’est qu’il n’y a qu’un seul malheur véritable, celui de manquer de foi et d’espérance. De ces trésors, Dostoievsky avait assez pour enrichir toute la chiourme. Il les puisait dans l’unique livre qu’il posséda durant quatre ans, dans le petit évangile, que lui avait donné la fille d’un proscrit ; il vous racontera comment il apprenait a lire a ses compagnons sur les pages usées. Et l’on dirait, en effet, que les Souvenirs ont été écrits sur les marges de ce volume ; un seul mot définit bien le caractere do l’ouvre et l’esprit de celui qui la conçut : c’est l’esprit évangélique. La plupart de ces écrivains russes en sont pénétrés, mais nul ne l’est au meme degré que Dostoievsky, assez indifférent aux conséquences dogmatiques, il ne retient que la source de vie morale ; tout lui vient de cette source, meme le talent d’écrire, c’est-a-dire de communiquer son cour aux hommes, de leur répondre quand ils demandent un peu de lumiere et de compassion.

En insistant sur ce trait capital, je dois mettre le lecteur en garde contre une assimilation trompeuse. Quelques-uns diront peut-etre : Tout ceci n’est pas nouveau, c’est la fantaisie romantique sur laquelle nous vivons depuis soixante ans, la réhabilitation du forçat, une génération de plus dans la nombreuse famille qui va de Claude Gueux a Jean Valjean. — Qu’on regarde de plus pres ; il n’y a rien de commun entre les deux conceptions. Chez nous, ce parti pris est trop souvent un jeu d’antitheses qui nous laisse l’impression de quelque chose d’artificiel et de faux ; car on grandit le forçat au détriment des honnetes gens, comme la courtisane aux dépens des honnetes femmes. Chez l’écrivain russe, pas l’ombre d’une antithese ; il ne sacrifie personne a ses clients, il ne fait pas d’eux des héros ; il nous les montre ce qu’ils sont, pleins de vices et de miseres ; seulement, il persiste a chercher en eux le reflet divin, a les traiter en freres déchus, dignes encore de charité. Il ne les voit pas dans un mirage, mais sous le jour simple de la réalité ; il les dépeint avec l’accent de la vérité vivante, avec cette juste mesure qu’on ne définit point a l’avance, mais qui s’impose peu a peu au lecteur et contente la raison.

Une autre catégorie de modeles pose devant le peintre : les autorités du bagne, fonctionnaires et gens de police, les tristes maîtres de ce triste peuple. On retrouvera dans leurs portraits la meme sobriété d’indignation, la meme équanimité. Rien ne trahit chez Dostoievsky l’ombre d’un ressentiment personnel, ni ce que nous appellerions l’esprit d’opposition. Il explique, il excuse presque la brutalité et l’arbitraire de ces hommes par la perversion fatale qu’entraîne le pouvoir absolu. Il dit quelque part : « Les instincts d’un bourreau existent en germe dans chacun de nos contemporains. » L’habitude et l’absence de frein développent ces instincts, parallelement a des qualités qui forcent la sympathie. Il en résulte un bourreau bon garçon, une réduction de Néron, c’est-a-dire un type foncierement vrai. On remarquera dans ce genre l’officier Smékalof, qui prend tant de plaisir a voir administrer les verges ; les forçats raffolent de lui, parce qu’il les fustige drôlement.

— C’est un farceur, un cour d’or, disent-ils a l’envi.

Qui expliquera les folles contradictions de l’homme, surtout de l’homme russe, instinctif, prime-sautier, plus pres qu’un autre de la nature ?

J’ai rencontré un de ces tyranneaux des mines sibériennes. Au mois d’octobre 1878, je me trouvais au célebre couvent de Saint-Serge, pres de Moscou. Des religieux erraient indolemment dans les cours, sous la robe noire des basiliens. Mon guide, un petit frere lai tres-dégourdi, m’indiqua, avec une nuance de respect, un vieux moine accoudé sur la galerie du réfectoire, d’ou il émiettait le reste de son pain de seigle aux pigeons qui s’abattaient des bouleaux voisins. — « C’est le pere un tel, un ancien maître de police en Sibérie. » — Je m’approchai du cénobite. Il reconnut un étranger et m’adressa la parole en français. Sa conversation, bien que tres-réservée, dénotait une ouverture d’horizon fort rare dans le monde ou il vivait. Je laissai tomber le nom d’un des proscrits de décembre 1825, dont l’histoire m’était familiere, « L’auriez-vous rencontré en Sibérie ? demandai-je a mon interlocuteur. — Comment donc, il a été sous ma juridiction. » J’étais fixé. Je savais ce qu’avait été cette juridiction. Peu d’hommes dans tout l’empire eussent pu trouver dans leur mémoire les lourds secrets et les douloureuses images qui devaient hanter la conscience de ce moine. Quelle impulsion mystérieuse l’avait amené dans ce couvent, ou il psalmodiait paisiblement les litanies depuis de longues années ? Était-ce piété, remords, lassitude ? — « En voila un qui a beaucoup a expier, dis-je a mon guide : il a vu et fait des choses terribles ; le repentir l’ai poussé ici, peut-etre ! » — Le petit frere convers me regarda d’un air étonné ; évidemment, la vocation de son ancien ne s’était jamais présentée a son esprit sous ce point de vue, — « Nous sommes tous pécheurs ! » répondit-il. Il ajouta, en clignant de l’oil vers le vieillard avec une nuance encore plus marquée de respect et d’admiration : « Sans doute, qu’il se repent : on raconte qu’il a beaucoup aimé les femmes. »

Dostoievsky parcourt en tous sens ces âmes complexes. Le grand intéret de son livre, pour les lettrés curieux de formes nouvelles, c’est qu’ils sentiront les mots leur manquer, quand ils voudront appliquer nos formules usuelles aux diverses faces de ce talent. Au premier abord, ils feront appel a toutes les regles de notre catéchisme littéraire, pour y emprisonner ce réaliste, cet impassible, cet impressionniste ; ils continueront, croyant l’avoir saisi, et Protée leur échappera ; son réalisme farouche découvrira une recherche inquiete de l’idéal, son impassibilité laissera deviner une flamme intérieure ; cet art subtil épuisera des pages pour fixer un trait de physionomie et ramassera en une ligne tout le dessin d’une âme. Il faudra s’avouer vaincu, égaré sur des eaux troubles et profondes, dans un grand courant de vie qui porte vers l’aurore.

Je ne me dissimule point les défauts de Dostoievsky, la lenteur habituelle du trait, le désordre et l’obscurité de la narration, qui revient sans cesse sur elle-meme, l’acharnement de myope sur le menu détail, et parfois la complaisance maladive pour le détail répugnant. Plus d’un lecteur en sera rebuté, s’il n’a pas la flexibilité d’esprit nécessaire pour se plier aux procédés du génie russe, assez semblables a ceux du génie anglais. A l’inverse de notre gout, qui exige des effets rapides, pressés, pas bien profonds par exemple, vos consciencieux ouvriers du Nord, un Thackeray ou un Dostoievsky, accumulent de longues pages pour préparer un effet tardif. Mais aussi quelle intensité dans cet effet, quand on a la patience de l’attendre ! Comme le boulet est chassé loin par cette pesante charge de poudre, tassée grain a grain ! Je crois pouvoir promettre de délicates émotions a ceux qui auront cette patience de lecture, si difficile a des Français.

Il y a bien un moyen d’apprivoiser le public ; on ne l’emploie que trop. C’est d’étrangler les traductions de et ces ouvres étrangeres, de les « adapter » a notre gout. On a impitoyablement écarté plusieurs de ces fantaisies secourables, on a attendu, pour nous offrir les Souvenirs de la maison des morts, une version qui fut du moins un décalque fidele du texte russe. Eut-il été possible, tout en satisfaisant a ce premier devoir du traducteur, de donner au récit et surtout aux dialogues une allure plus conforme aux habitudes de notre langue ? C’est un probleme ardu que je ne veux pas examiner, n’ayant pas mission de juger ici la traduction de M. Neyroud. Je viens de parler de l’écrivain russe d’apres les impressions que m’a laissées son ouvre originale ; je n’ose espérer que ces impressions soient aussi fortes sur le lecteur qui va les recevoir par intermédiaire.

Mais j’ai hâte de laisser la parole a Dostoievsky. Quelle que soit la fortune de ses Souvenirs, je ne regretterai pas d’avoir plaidé pour eux. C’est si rare et si bon de recommander un livre ou l’on est certain que pas une ligne ne peut blesser une âme, que pas un mot ne risque d’éveiller une passion douteuse ; un livre que chacun fermera avec une idée meilleure de l’humanité, avec un peu moins de sécheresse pour les miseres d’autrui, un peu plus de courage contre ses propres miseres. Voila, si l’on veut bien y réfléchir, un divin mystere de solidarité. Une affreuse souffrance fut endurée, il y a trente ans, par un inconnu, dans une geôle de Sibérie, presque a nos antipodes ; conservée en secret depuis lors, elle vit, elle sert, elle vient de si loin assainir et fortifier d’autres hommes. C’est la plante aux sucs amers, morte depuis longtemps dans quelque vallée d’un autre hémisphere, et dont l’essence recueillie guérit les plaies de gens qui ne l’ont jamais vue fleurir. Oui, nulle souffrance ne se perd, toute douleur fructifie, il en reste un arôme subtil qui se répand indéfiniment dans le monde. Je ne donne point cette vérité pour une découverte ; c’est tout simplement l’admirable doctrine de l’Église sur le trésor des souffrances des saints. Ainsi de bien d’autres inventions qui procurent beaucoup de gloire a tant de beaux esprits ; changez les mots, grattez le vernis de « psychologie expérimentale », reconnaissez la vieille vérité sous la rouille théologique ; des philosophes vetus de bure avaient aperçu tout cela, il y a quelques centaines d’années, en se relevant la nuit dans un cloître pour interroger leur conscience.

Enfin, ce n’est pas d’eux qu’il s’agit, mais de ce forçat sibérien, de ce petit apôtre laique au corps ravagé, a l’âme endolorie, toujours agité entre d’atroces visions et de doux reves. Je crois le voir encore dans ses acces de zele patriotique, déblatérant contre l’abomination de l’Occident et la corruption française. Comme la plupart des écrivains étrangers, il nous jugeait sur les grimaces littéraires que nous leur montrons quelquefois. On l’eut bien étonné, si on lui eut prédit qu’il irait un matin dans Paris pour y réciter son étrange martyrologe ! — Allez et ne craignez rien, Féodor Michailovitch. Quelque mal qu’on ait pu vous dire de notre ville, vous verrez comme on s’y fait entendre en lui parlant simplement, avec la vérité qu’on tire de son cour.

Vicomte E. M. de Vogüé.



Chapitre 1 La maison des morts

Notre maison de force se trouvait a l’extrémité de la citadelle, derriere le rempart. Si l’on regarde par les fentes de la palissade, espérant voir quelque chose, — on n’aperçoit qu’un petit coin de ciel et un haut rempart de terre, couvert des grandes herbes de la steppe. Nuit et jour, des sentinelles s’y promenent en long et en large ; on se dit alors que des années entieres s’écouleront et que l’on verra, par la meme fente de palissade, toujours le meme rempart, toujours les memes sentinelles et le meme petit coin de ciel, non pas de celui qui se trouve au-dessus de la prison, mais d’un autre ciel, lointain et libre. Représentez-vous une grande cour, longue de deux cents pas et large de cent cinquante, enceinte d’une palissade hexagonale irréguliere, formée de pieux étançonnés et profondément enfoncés en terre : voila l’enceinte extérieure de la maison de force. D’un côté de la palissade est construite une grande porte, solide et toujours fermée, que gardent constamment des factionnaires, et qui ne s’ouvre que quand les condamnés vont au travail. Derriere cette porte se trouvaient la lumiere, la liberté ; la vivaient des gens libres. En deça de lapalissade on se représentait ce monde merveilleux, fantastique comme un conte de fées : il n’en était pas de meme du nôtre, — tout particulier, car il ne ressemblait a rien ; il avait ses mours, son costume, ses lois spéciales : c’était une maison morte-vivante, une vie sans analogue et des hommes a part. C’est ce coin que j’entreprends de décrire.

Quand on pénetre dans l’enceinte, on voit quelques bâtiments. De chaque côté d’une cour tres-vaste s’étendent deux constructions de bois, faites de troncs équarris et a un seul étage : ce sont les casernes des forçats. On y parque les détenus, divisés en plusieurs catégories. Au fond de l’enceinte on aperçoit encore une maison, la cuisine, divisée en deux chambrées (artel[1]) ; plus loin encore se trouve une autre construction qui sert tout a la fois de cave, de hangar et de grenier. Le centre de l’enceinte, completement nu, forme une place assez vaste. C’est la que les détenus se mettent en rang. On y fait la vérification et l’appel trois fois par jour : le matin, a midi et le soir, et plusieurs fois encore dans la journée, si les soldats de garde sont défiants et habiles a compter. Tout autour, entre la palissade et les constructions, il reste une assez grande surface libre ou quelques détenus misanthropes ou de caractere sombre aiment a se promener, quand on ne travaille pas : ils ruminent la, a l’abri de tous les regards, leurs pensées favorites. Lorsque je les rencontrais pendant ces promenades, j’aimais a regarder leurs visages tristes et stigmatisés, et a deviner leurs pensées. Un des forçats avait pour occupation favorite, dans les moments de liberté que nous laissaient les travaux, de compter les pieux de la palissade. Il y en avait quinze cents, il les avait tous comptés et les connaissait meme par cour. Chacun d’eux représentait un jour de réclusion : il décomptait quotidiennement un pieu et pouvait, de cette façon, connaître exactement le nombre de jours qu’il devait encore passer dans la maison de force. Il était sincerement heureux quand il avait achevé un des côtés de l’hexagone : et pourtant, il devait attendre sa libération pendant de longues années ; mais on apprend la patience a la maison de force. Je vis un jour un détenu qui avait subi sa condamnation et que l’on mettait en liberté, prendra congé de ses camarades. Il avait été vingt ans aux travaux forcés. Plus d’un forçat se souvenait de l’avoir vu arriver jeune, insouciant, ne pensant ni a son crime ni au châtiment : c’était maintenant un vieillard a cheveux gris, au visage triste et morose. Il fit en silence le tour de nos six casernes. En entrant dans chacune d’elles, il priait devant l’image sainte, saluait profondément ses camarades, en les priant de ne pas garder un mauvais souvenir de lui. Je me rappelle aussi qu’un soir on appela vers la porte d’entrée un détenu qui avait été dans le temps un paysan sibérien fort aisé. Six mois auparavant, il avait reçu la nouvelle que sa femme s’était remariée, ce qui l’avait fort attristé. Ce soir-la, elle était venue a la prison, l’avait fait appeler pour lui donner une aumône. Ils s’entretinrent deux minutes, pleurerent tous deux et se séparerent pour ne plus se revoir. Je vis l’expression du visage de ce détenu quand il rentra dans la caserne… La, en vérité, on peut apprendre a tout supporter. Quand le crépuscule commençait, on nous faisait rentrer dans la caserne, ou l’on nous enfermait pour toute la nuit. Il m’était toujours pénible de quitter la cour pour la caserne. Qu’on se figure une longue chambre, basse et étouffante, éclairée a peine par des chandelles et dans laquelle traînait une odeur lourde et nauséabonde. Je ne puis comprendre maintenant comment j’y ai vécu dix ans entiers. Mon lit de camp se composait de trois planches : c’était toute la place dont je pouvais disposer. Dans une seule chambre on parquait plus de trente hommes. C’était surtout en hiver qu’on nous enfermait de bonne heure ; il fallait attendre quatre heures au moins avant que tout le monde fut endormi, aussi était-ce un tumulte, un vacarme de rires, de jurons, de chaînes qui sonnaient, une vapeur infecte, une fumée épaisse, un brouhaha de tetes rasées, de fronts stigmatisés, d’habits en lambeaux, tout cela encanaillé, dégoutant ; oui, l’homme est un animal vivace ! on pourrait le définir : un etre qui s’habitue a tout, et ce serait peut-etre la la meilleure définition qu’on en ait donnée. Nous étions en tout deux cent cinquante dans la maison de force. Ce nombre était presque invariable, car lorsque les uns avaient subi leur peine, d’autres criminels arrivaient, il en mourait aussi. Et il y avait la toute sorte de gens. Je crois que chaque gouvernement, chaque contrée de la Russie avait fourni son représentant. Il y avait des étrangers et meme des montagnards du Caucase. Tout ce monde se divisait en catégories différentes, suivant l’importance du crime et par conséquent la durée du châtiment. Chaque crime, quel qu’il soit, y était représenté. La population de la maison de force était composée en majeure partie de déportés aux travaux forcés de la catégorie civile (fortement condamnés, comme disaient les détenus). C’étaient des criminels privés de tous leurs droits civils, membres réprouvés de la société, vomis par elle, et dont le visage marqué au fer devait éternellement témoigner de leur opprobre. Ils étaient incarcérés dans la maison de force pour un laps de temps qui variait de huit a douze ans ; a l’expiration de leur peine, on les envoyait dans un canton sibérien en qualité de colons. Quant aux criminels de la section militaire, ils n’étaient pas privés de leurs droits civils, — c’est ce qui a lieu d’ordinaire dans les compagnies de discipline russes, — et n’étaient envoyés que pour un temps relativement court. Une fois leur condamnation purgée, ils retournaient a l’endroit d’ou ils étaient venus, et entraient comme soldats dans les bataillons de ligne sibériens[2]. Beaucoup d’entre eux nous revenaient bientôt pour des crimes graves, seulement ce n’était plus pour un petit nombre d’années, mais pour vingt ans au moins ; ils faisaient alors partie d’une section qui se nommait « a perpétuité ». Néanmoins, les perpétuels n’étaient pas privés de leurs droits. Il existait encore une section assez nombreuse, composée des pires malfaiteurs, presque tous vétérans du crime, et qu’on appelait la « section particuliere ». On envoyait la des condamnés de toutes les Russies. Ils se regardaient a bon droit comme détenus a perpétuité, car le terme de leur réclusion n’avait pas été indiqué. La loi exigeait qu’on leur donnât des tâches doubles et triples. Ils resterent dans la prison jusqu’a ce qu’on entreprit en Sibérie les travaux de force les plus pénibles. « Vous n’etes ici que pour un temps fixe, disaient-ils aux autres forçats ; nous, au contraire, nous y sommes pour toute notre vie. » J’ai entendu dire plus tard que cette section a été abolie. On a éloigné en meme temps les condamnés civils, pour ne conserver que les condamnés militaires que l’on organisa en compagnie de discipline unique. L’administration a naturellement été changée. Je décris, par conséquent, les pratiques d’un autre temps et des choses abolies depuis longtemps… Oui, il y a longtemps de cela ; il me semble meme que c’est un reve, Je me souviens de mon entrée a la maison de force, un soir de décembre, a la nuit tombante. Les forçats revenaient des travaux : on se préparait a la vérification. Un sous-officier moustachu m’ouvrit la porte de cette maison étrange ou je devais rester tant d’années, endurer tant d’émotions dont je ne pourrais me faire une idée meme approximative si je ne les avais pas ressenties. Ainsi, par exemple, aurais-je jamais pu m’imaginer la souffrance poignante et terrible qu’il y a a ne jamais etre seul meme une minute pendant dix ans ? Au travail sous escorte, a la caserne en compagnie de deux cents camarades, jamais seul, jamais ! Du reste, il fallait que je m’y fisse. Il y avait la des meurtriers par imprudence, des meurtriers de métier, des brigands et des chefs de brigands, de simples filous, maîtres dans l’industrie de trouver de l’argent dans la poche des passants ou d’enlever n’importe quoi sur une table. Il aurait pourtant été difficile de dire pourquoi et comment certains détenus se trouvaient a la maison de force. Chacun d’eux avait son histoire, confuse et lourde, pénible comme un lendemain d’ivresse. Les forçats parlaient généralement fort peu de leur passé, qu’ils n’aimaient pas a raconter ; ils s’efforçaient meme de n’y plus penser. Parmi mes camarades de chaîne j’ai connu des meurtriers qui étaient si gais et si insouciants qu’on pouvait parier a coup sur que jamais leur conscience ne leur avait fait le moindre-reproche ; mais il y avait aussi des visages sombres, presque toujours silencieux. Il était bien rare que quelqu’un racontât son histoire, car cette curiosité-la n’était pas a la mode, n’était pas d’usage ; disons d’un seul mot que cela n’était pas reçu. Il arrivait pourtant de loin en loin que par désouvrement un détenu racontât sa vie a un autre forçat qui l’écoutait froidement. Personne, a vrai dire, n’aurait pu étonner son voisin. « Nous ne sommes pas des ignorants, nous autres ! » disaient-ils souvent avec une suffisance cynique. Je me souviens qu’un jour un brigand ivre (on pouvait s’enivrer quelquefois aux travaux forcés) raconta comment il avait tué et tailladé un enfant de cinq ans : il l’avait d’abord attiré avec un joujou, puis il l’avait emmené dans un hangar ou il l’avait dépecé. La caserne tout entiere, qui, d’ordinaire, riait de ses plaisanteries, poussa un cri unanime ; le brigand fut obligé de se taire. Si les forçats l’avaient interrompu, ce n’était nullement parce que son récit avait excité leur indignation, mais parce qu’il n’était pas reçu de parler de cela. Je dois dire ici que les détenus avaient un certain degré d’instruction. La moitié d’entre eux, — si ce n’est plus, — savaient lire et écrire. Ou trouvera-t-on, en Russie, dans n’importe quel groupe populaire, deux cent cinquante hommes sachant lire et écrire ? Plus tard, j’ai entendu dire et meme conclure, grâce a ces données, que l’instruction démoralisait le peuple. C’est une erreur : l’instruction est tout a fait étrangere a cette décadence morale. Il faut néanmoins convenir qu’elle développa l’esprit de résolution dans le peuple, mais c’est loin d’etre un défaut. — Chaque section avait un costume différent : l’une portait une veste de drap moitié brune, moitié grise, et un pantalon dont un canon était brun, l’autre gris. Un jour, comme nous étions au travail, une petite fille qui vendait des navettes de pain blanc (kalatchi) s’approcha des forçats ; elle me regarda longtemps, puis éclata de rire : — « Fi ! comme ils sont laids ! s’écria-t-elle. Ils n’ont pas meme eu assez de drap gris ou de drap brun pour faire leurs habits. » D’autres forçats portaient une veste de drap gris uni, mais dont les manches étaient brunes. On rasait aussi les tetes de différentes façons ; le crâne était mis a nu tantôt en long, tantôt en large, de la nuque au front ou d’une oreille a l’autre. Cette étrange famille avait un air de ressemblance prononcé que l’on distinguait du premier coup d’oil ; meme les personnalités les plus saillantes, celles qui dominaient involontairement les autres forçats, s’efforçaient de prendre le ton général de la maison. Tous les détenus, — a l’exception de quelques-uns qui jouissaient d’une gaieté inépuisable et qui, par cela meme, s’attiraient le mépris général, — tous les détenus étaient moroses, envieux, effroyablement vaniteux, présomptueux, susceptibles et formalistes a l’exces. Ne s’étonner de rien était a leurs yeux une qualité primordiale, aussi se préoccupaient-ils fort d’avoir de la tenue. Mais souvent l’apparence la plus hautaine faisait place, avec la rapidité de l’éclair, a une plate lâcheté. Pourtant il y avait quelques hommes vraiment forts : ceux-la étaient naturels et sinceres, mais, chose étrange ! ils étaient le plus souvent d’une vanité excessive et maladive. C’était toujours la vanité qui était au premier plan. La majorité des détenus était dépravée et pervertie, aussi les calomnies et les commérages pleuvaient-ils comme grele. C’était un enfer, une damnation que notre vie, mais personne n’aurait osé s’élever contre les reglements intérieurs de la prison et contre les habitudes reçues ; aussi s’y soumettait-on bon gré, mal gré. Certains caracteres intraitables ne pliaient que difficilement, mais pliaient tout de meme. Des détenus qui, encore libres, avaient dépassé toute mesure, qui, souvent poussés par leur vanité surexcitée, avaient commis des crimes affreux, inconsciemment, comme dans un délire, et qui avaient été l’effroi de villes entieres, étaient matés en peu de temps par le régime de notre prison. Le nouveau qui cherchait a s’orienter remarquait bien vite qu’ici il n’étonnerait personne ; insensiblement il se soumettait, prenait le ton général, une sorte de dignité personnelle dont presque chaque détenu était pénétré, absolument comme si la dénomination de forçat eut été un titre honorable. Pas le moindre signe de honte ou de repentir, du reste, mais une sorte de soumission extérieure, en quelque sorte officielle, qui raisonnait paisiblement la conduite a tenir. « Nous sommes des gens perdus, disaient-ils, nous n’avons pas su vivre en liberté, maintenant nous devons parcourir de toutes nos forces la rue verte[3], et nous faire compter et recompter comme des betes. » « Tu n’as pas voulu obéir a ton pere et a ta mere, obéis maintenant a la peau d’âne ! » « Qui n’a pas voulu broder, casse des pierres a l’heure qu’il est. » Tout cela se disait et se répétait souvent en guise de morale, comme des sentences et des proverbes, sans qu’on les prît toutefois au sérieux. Ce n’étaient que des mots en l’air. Y en avait-il un seul qui s’avouât son iniquité ? Qu’un étranger, — pas un forçat, — essaye de reprocher a un détenu son crime ou de l’insulter, les injures de part et d’autre n’auront pas de fin. Et quels raffinés que les forçats en ce qui concerne les injures ! Ils insultent finement, en artistes. L’injure était une vraie science ; ils ne s’efforçaient pas tant d’offenser par l’expression que par le sens, l’esprit d’une phrase envenimée. Leurs querelles incessantes contribuaient beaucoup au développement de cet art spécial. Comme ils ne travaillaient que sous la menace du bâton, ils étaient paresseux et dépravés. Ceux qui n’étaient pas encore corrompus en arrivant a la maison de force, s’y pervertissaient bientôt. Réunis malgré eux, ils étaient parfaitement étrangers les uns aux autres. — « Le diable a usé trois paires de lapti[4] avant de nous rassembler », disaient-ils. Les intrigues, les calomnies, les commérages, l’envie, les querelles, tenaient le haut bout dans cette vie d’enfer. Pas une méchante langue n’aurait été en état de tenir tete a ces meurtriers, toujours l’injure a la bouche. Comme je l’ai dit plus haut, parmi eux se trouvaient des hommes au caractere de fer, endurcis et intrépides, habitués a se commander. Ceux-la, on les estimait involontairement ; bien qu’ils fussent fort jaloux de leur renommée, ils s’efforçaient de n’obséder personne, et ne s’insultaient jamais sans motif ; leur conduite était en tous points pleine de dignité ; ils étaient raisonnables et presque toujours obéissants, non par principe ou par conscience de leurs devoirs, mais comme par une convention mutuelle entre eux et l’administration, convention dont ils reconnaissaient tous les avantages. On agissait du reste prudemment avec eux. Je me rappelle qu’un détenu, intrépide et résolu, connu pour ses penchants de bete fauve, fut appelé un jour pour etre fouetté. C’était pendant l’été ; on ne travaillait pas. L’adjudant, chef direct et immédiat de la maison de force, était arrivé au corps de garde, qui se trouvait a côté de la grande porte, pour assister a la punition. (Ce major était un etre fatal pour les détenus, qu’il avait réduits a trembler devant lui. Sévere a en devenir insensé, il se « jetait » sur eux, disaient-ils ; mais c’était surtout son regard, aussi pénétrant que celui du lynx, que l’on craignait. Il était impossible de rien lui dissimuler. Il voyait, pour ainsi dire, sans meme regarder. En entrant dans la prison, il savait déja ce qui se faisait a l’autre bout de l’enceinte ; aussi les forçats l’appelaient-ils « l’homme aux huit yeux ». Son systeme était mauvais, car il ne parvenait qu’a irriter des gens déja irascibles ; sans le commandant, homme bien élevé et raisonnable, qui modérait les sorties sauvages du major, celui-ci aurait causé de grands malheurs par sa mauvaise administration. Je ne comprends pas comment il put prendre sa retraite sain et sauf ; il est vrai qu’il quitta le service apres qu’il eut été mis en jugement.) Le détenu blemit quand on l’appela. D’ordinaire, il se couchait courageusement et sans proférer un mot, pour recevoir les terribles verges, apres quoi, il se relevait en se secouant. Il supportait ce malheur froidement, en philosophe. Il est vrai qu’on ne le punissait qu’a bon escient, et avec toutes sortes de précautions. Mais cette fois, il s’estimait innocent. Il blemit, et tout en s’approchant doucement de l’escorte de soldats, il réussit a cacher dans sa manche un tranchet de cordonnier. Il était pourtant séverement défendu aux détenus d’avoir des instruments tranchants, des couteaux, etc. Les perquisitions étaient fréquentes, inattendues et des plus minutieuses ; toutes les infractions a cette regle étaient séverement punies ; mais comme il est difficile d’enlever a un criminel ce qu’il veut cacher, et que, du reste, des instruments tranchants se trouvaient nécessairement dans la prison, ils n’étaient jamais détruits. Si l’on parvenait a les ravir aux forçats, ceux-ci s’en procuraient bien vite de nouveaux. Tous les détenus se jeterent contre la palissade, le cour palpitant, pour regarder a travers les fentes. On savait que cette fois-ci, Pétrof refuserait de se laisser fustiger et que la fin du major était venue. Mais au moment décisif, ce dernier monta dans sa voiture et partit, confiant le commandement de l’exécution a un officier subalterne : « Dieu l’a sauvé ! » dirent plus tard les forçats. Quant a Pétrof, il subit tranquillement sa punition ; une fois le major parti, sa colere était tombée. Le détenu est soumis et obéissant jusqu’a un certain point, mais il y a une limite qu’il ne faut pas dépasser. Rien n’est plus curieux que ces étranges boutades d’emportement et de désobéissance. Souvent un homme qui supporte pendant plusieurs années les châtiments les plus cruels, se révolte pour une bagatelle, pour un rien. On pourrait meme dire que c’est un fou… C’est du reste ce que l’on fait. J’ai déja dit que pendant plusieurs années je n’ai pas remarqué le moindre signe de repentance, pas le plus petit malaise du crime commis, et que la plupart des forçats s’estimaient dans leur for intérieur en droit d’agir comme bon leur semblait. Certainement la vanité, les mauvais exemples, la vantardise ou la fausse honte y étaient pour beaucoup. D’autre part, qui peut dire avoir sondé la profondeur de ces cours livrés a la perdition et les avoir trouvés fermés a toute lumiere ? Enfin il semble que durant tant d’années, j’eusse du saisir quelque indice, fut-ce le plus fugitif, d’un regret, d’une souffrance morale. Je n’ai positivement rien aperçu. On ne saurait juger le crime avec des opinions toutes faites, et sa philosophie est un peu plus compliquée qu’on ne le croit. Il est avéré que ni les maisons de force, ni les bagnes, ni le systeme des travaux forcés, ne corrigent le criminel ; ces châtiments ne peuvent que le punir et rassurer la société contre les attentats qu’il pourrait commettre. La réclusion et les travaux excessifs ne font que développer chez ces hommes une haine profonde, la soif des jouissances défendues et une effroyable insouciance. D’autre part, je suis certain que le célebre systeme cellulaire n’atteint qu’un but apparent et trompeur. Il soutire du criminel toute sa force et son énergie, énerve son âme qu’il affaiblit et effraye, et montre enfin une momie desséchée et a moitié folle comme un modele d’amendement et de repentir. Le criminel qui s’est révolté contre la société, la hait et s’estime toujours dans son droit : la société a tort, lui non. N’a-t-il pas du reste subi sa condamnation ? aussi est-il absous, acquitté a ses propres yeux. Malgré les opinions diverses, chacun reconnaîtra qu’il y a des crimes qui partout et toujours, sous n’importe quelle législation, seront indiscutablement crimes et que l’on regardera comme tels tant que l’homme sera homme. Ce n’est qu’a la maison de force que j’ai entendu raconter, avec un rire enfantin a peine contenu, les forfaits les plus étranges, les plus atroces. Je n’oublierai jamais un parricide, — ci-devant noble et fonctionnaire. Il avait fait le malheur de son pere. Un vrai fils prodigue. Le vieillard essayait en vain de le retenir par des remontrances sur la pente fatale ou il glissait. Comme il était criblé de dettes et qu’on soupçonnait son pere d’avoir, — outre une ferme, — de l’argent caché, il le tua pour entrer plus vite en possession de son héritage. Ce crime ne fut découvert qu’au bout d’un mois. Pendant tout ce temps, le meurtrier, qui du reste avait informé la justice de la disparition de son pere, continua ses débauches. Enfin, pendant son absence, la police découvrit le cadavre du vieillard dans un canal d’égout recouvert de planches. La tete grise était séparée du tronc et appuyée contre le corps, entierement habillé ; sous la tete, comme par dérision, l’assassin avait glissé un coussin. Le jeune homme n’avoua rien : il fut dégradé, dépouillé de ses privileges de noblesse et envoyé aux travaux forcés pour vingt ans. Aussi longtemps que je l’ai connu, je l’ai toujours vu d’humeur tres-insouciante. C’était l’homme le plus étourdi et le plus inconsidéré que j’aie rencontré, quoiqu’il fut loin d’etre sot. Je ne remarquai jamais en lui une cruauté excessive. Les autres détenus le méprisaient, non pas a cause de son crime, dont il n’était jamais question, mais parce qu’il manquait de tenue. Il parlait quelquefois de son pere. Ainsi un jour, en vantant la robuste complexion héréditaire dans sa famille, il ajouta : « — Tenez, mon pere, par exemple, jusqu’a sa mort, n’a jamais été malade. » Une insensibilité animale portée a un aussi haut degré semble impossible : elle est par trop phénoménale. Il devait y avoir la un défaut organique, une monstruosité physique et morale inconnue jusqu’a présent a la science, et non un simple délit. Je ne croyais naturellement pas a un crime aussi atroce, mais des gens de la meme ville que lui, qui connaissaient tous les détails de son histoire, me la raconterent. Les faits étaient si clairs, qu’il aurait été insensé de ne pas se rendre a l’évidence. Les détenus l’avaient entendu crier une fois, pendant son sommeil : « Tiens-le ! tiens-le ! coupe-lui la tete ! la tete ! la tete ! » Presque tous les forçats revaient a haute voix ou déliraient pendant leur sommeil ; les injures, les mots d’argot, les couteaux, les haches revenaient le plus souvent dans leurs songes. « Nous sommes des gens broyés, disaient-ils, nous n’avons plus d’entrailles, c’est pourquoi nous crions la nuit. » Les travaux forcés dans notre forteresse n’étaient pas une occupation, mais une obligation : les détenus accomplissaient leur tâche ou travaillaient le nombre d’heures fixé par la loi, puis retournaient a la maison de force. Ils avaient du reste ce labeur en haine. Si le détenu n’avait pas un travail personnel auquel il se livre volontairement avec toute son intelligence, il lui serait impossible de supporter sa réclusion. De quelle façon ces gens, tous d’une nature fortement trempée, qui avaient largement vécu et désiraient vivre encore, qui avaient été réunis contre leur volonté, apres que la société les avait rejetés, auraient-ils pu vivre d’une façon normale et naturelle ? Grâce a la seule paresse, les instincts les plus criminels, dont le détenu n’aurait jamais meme conscience, se développeraient en lui. L’homme ne peut exister sans travail, sans propriété légale et normale ; hors de ces conditions il se pervertit et se change en bete fauve. Aussi chaque forçat, par une exigence toute naturelle et par instinct de conservation, avait-il chez nous un métier, une occupation quelconque. Les longues journées d’été étaient prises presque tout entieres par les travaux forcés ; la nuit était si courte qu’on avait juste le temps de dormir. Il n’en était pas de meme en hiver ; suivant le reglement, les détenus devaient etre renfermés dans la caserne, a la tombée de la nuit. Que faire pendant les longues et tristes soirées, sinon travailler ? Aussi chaque caserne, bien que fermée aux verrous, prenait-elle l’apparence d’un vaste atelier. A vrai dire, le travail n’était pas défendu, mais il était interdit d’avoir des outils, sans lesquels il est tout a fait impossible. On travaillait en cachette, et l’administration, semble-t-il, fermait les yeux. Beaucoup de détenus arrivaient a la maison de force sans rien savoir faire de leurs dix doigts, ils apprenaient un métier quelconque de leurs camarades, et, une fois libérés, devenaient d’excellents ouvriers. Il y avait la des cordonniers, des bottiers, des tailleurs, des sculpteurs, des serruriers et des doreurs. Un Juif meme, Içai Boumstein, était en meme temps bijoutier et usurier. Tout le monde travaillait et gagnait ainsi quelques sous, car il venait beaucoup de commandes de la ville. L’argent est une liberté sonnante et trébuchante, inestimable pour un homme entierement privé de la vraie liberté. S’il se sent quelque monnaie en poche, il se console de sa position, meme quand il ne pourrait pas la dépenser. (Mais on peut partout et toujours dépenser son argent, d’autant plus que le fruit défendu est doublement savoureux. On peut se procurer de l’eau-de-vie meme dans la maison de force.) Bien que les pipes fussent séverement prohibées, tout le monde fumait. L’argent et le tabac préservaient les forçats du scorbut, comme le travail les sauvait du crime : sans lui, ils se seraient mutuellement détruits, comme des araignées enfermées dans un bocal de verre. Le travail et l’argent n’en étaient pas moins interdits : on pratiquait fréquemment pendant la nuit de séveres perquisitions, durant lesquelles on confisquait tout ce qui n’était pas légalement autorisé. Si adroitement que fussent cachés les pécules, il arrivait cependant qu’on les découvrait. C’était la une des raisons pour lesquelles on ne les conservait pas longtemps : on les échangeait bientôt contre de l’eau-de-vie ; ce qui explique comment celle-ci avait du s’introduire dans la maison de force. Le délinquant était non-seulement privé de son pécule, mais encore cruellement fustigé ! Peu de temps apres chaque perquisition, les forçats se procuraient de nouveau les objets qui avaient été confisqués, et tout marchait comme ci-devant. L’administration le savait, et bien que la condition des détenus fut assez semblable a celle des habitants du Vésuve, ils ne murmuraient jamais contre les punitions infligées pour ces peccadilles. Qui n’avait pas d’industrie manuelle, commerçait d’une maniere quelconque. Les procédés d’achat et de vente étaient assez originaux. Les uns s’occupaient de brocantage et revendaient parfois des objets que personne autre qu’un forçat n’aurait jamais eu l’idée de vendre ou d’acheter, voire meme de regarder comme ayant une valeur quelconque. Le moindre chiffon avait pourtant son prix et pouvait servir. Par suite de la pauvreté meme des forçats, l’argent acquérait un prix supérieur a celui qu’il a en réalité. De longs et pénibles travaux, quelquefois fort compliqués, ne se payaient que quelques kopeks. Plusieurs prisonniers pretaient a la petite semaine et y trouvaient leur compte. Le détenu, panier percé ou ruiné, portait a l’usurier les rares objets qui lui appartenaient et les engageait pour quelques liards qu’on lui pretait a un taux fabuleux. S’il ne les rachetait pas au terme fixé, l’usurier les vendait impitoyablement aux encheres, et cela sans retard, L’usure florissait si bien dans notre maison de force qu’on pretait meme sur des objets appartenant a l’État : linge, bottes, etc., choses a chaque instant indispensables. Lorsque le preteur sur gages acceptait de semblables dépôts, l’affaire prenait souvent une tournure inattendue : le propriétaire allait trouver, aussitôt apres avoir reçu son argent, le sous-officier (surveillant en chef de la maison de force) et lui dénonçait le recel d’objets appartenant a l’État, que l’on enlevait a l’usurier, sans meme juger le fait digne d’etre rapporté a l’administration supérieure. Mais jamais aucune querelle, — c’est ce qu’il y a de plus curieux, — ne s’élevait entre l’usurier et le propriétaire ; le premier rendait silencieusement, d’un air morose, les effets qu’on lui réclamait, comme s’il s’y attendait depuis longtemps. Peut-etre s’avouait-il qu’a la place du nantisseur, il n’aurait pas agi autrement. Aussi, si l’on s’insultait apres cette perquisition, c’était moins par haine que par simple acquit de conscience. Les forçats se volaient mutuellement sans pudeur. Chaque détenu avait son petit coffre, muni d’un cadenas, dans lequel il serrait les effets confiés par l’administration. Quoiqu’on eut autorisé ces coffres, cela n’empechait nullement les vols. Le lecteur peut s’imaginer aisément quels habiles voleurs se trouvaient parmi nous. Un détenu qui m’était sincerement dévoué, —je le dis sans prétention, — me vola ma Bible, le seul livre qui fut permis dans la maison de force ; le meme jour, il me l’avoua, non par repentir, mais parce qu’il eut pitié de me voir la chercher longtemps. Nous avions au nombre de nos camarades de chaîne plusieurs forçats, dits « cabaretiers », qui vendaient de l’eau-de-vie, et s’enrichissaient relativement a ce métier-la. J’en parlerai plus loin, car ce trafic est assez curieux, pour que je m’y arrete. Un grand nombre de détenus étaient déportés pour contrebande, ce qui explique comment on pouvait apporter clandestinement de l’eau-de-vie dans la maison de force, sous une surveillance aussi sévere qu’était la nôtre, et malgré les escortes inévitables. Pour le dire en passant, la contrebande constitue un crime a part. Se figurerait-on que l’argent, le bénéfice réel de l’affaire, n’a souvent qu’une importance secondaire pour le contrebandier ? C’est pourtant un fait authentique. Il travaille par vocation : dans son genre, c’est un poete. Il risque tout ce qu’il possede, s’expose a des dangers terribles, ruse, invente, se dégage, se débrouille, agit meme quelquefois avec une sorte d’inspiration. Cette passion est aussi violente que celle du jeu. J’ai connu un détenu de stature colossale, qui était bien l’homme le plus doux, le plus paisible et le plus soumis qu’il fut possible de voir. On se demandait comment il avait pu etre déporté : son caractere était si doux, si sociable, que pendant tout le temps qu’il passa a la maison de force, il n’eut jamais de querelle avec personne. Originaire de la Russie occidentale, dont il habitait la frontiere, il avait été envoyé aux travaux forcés pour contrebande. Comme de juste, il ne résista pas au désir de transporter de l’eau-de-vie dans la prison. Que de fois ne fut-il pas puni j pour cela, et Dieu sait quelle peur il avait des verges ! Ce métier si dangereux ne lui rapportait qu’un bénéfice dérisoire : c’était l’entrepreneur qui s’enrichissait a ses dépens. Chaque fois qu’il avait été puni, il pleurait comme une vieille femme et jurait ses grands dieux qu’on ne l’y reprendrait plus. Il tenait bon pendant tout un mois, mais il finissait par céder de nouveau a sa passion… Grâce a ces amateurs de contrebande, l’eau-de-vie ne manquait jamais dans la maison de force. Un autre genre de revenu, qui, sans enrichir les détenus, n’en était pas moins constant et bienfaisant, c’était l’aumône. Les classes élevées de notre société russe ne savent pas combien les marchands, les bourgeois et tout notre peuple en général a de soins pour les « malheureux[5] ». L’aumône ne faisait jamais défaut et consistait toujours en petits pains blancs, quelquefois en argent, — mais tres-rarement. — Sans les aumônes, l’existence des forçats, et surtout celle des prévenus, qui sont fort mal nourris, serait par trop pénible. L’aumône se partage également entra tous les détenus. Si l’aumône ne suffit pas, on divise les petits pains par la moitié et quelquefois meme en six morceaux, afin que chaque forçat en ait sa part. Je me souviens de la premiere aumône, — une petite piece de monnaie, — que je reçus. Peu de temps apres mon arrivée, un matin, en revenant du travail seul avec un soldat d’escorte, je croisai une mere et sa fille, une enfant de dix ans, jolie comme un ange. Je les avais déja vues une fois. (La mere était veuve d’un pauvre soldat qui, jeune encore, avait passé au conseil de guerre et était mort dans l’infirmerie de la maison de force, alors que je m’y trouvais. Elles pleuraient a chaudes larmes quand elles étaient venues toutes deux lui faire leurs adieux.) En me voyant, la petite fille rougit et murmura quelques mots a l’oreille de sa mere, qui s’arreta et prit dans un panier un quart de kopek qu’elle remit a la petite fille. Celle-ci courut apres moi : — « Tiens, malheureux, me dit-elle, prends ce kopek au nom du Christ ! » — Je pris la monnaie qu’elle me glissait dans la main ; la petite fille retourna tout heureuse vers sa mere. Je l’ai conservé longtemps, ce kopek-la !