Les Freres Karamazov - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky - ebook
Kategoria: Literatura faktu, reportaże, biografie Język: francuski Rok wydania: 1880

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Opis ebooka Les Freres Karamazov - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

Considéré par plusieurs comme un chef-d'ouvre (Freud lui-meme le classe parmi les trois plus grands drames de l'Histoire) et reconnu comme le plus grand roman de Dostoievski, Les Freres Karamazov est difficilement résumable. Autour d'une intrigue hamletienne absolument tragique, la narration principale se double d'anecdotes puissantes en symboles (par ex., le fils mort né de Grigori Vassiliévitch ; la vie du Starets Zossima ; la mort d'Illioucha Snéguiriov dont le pere, certes alcoolique, est l'envers de Fiodor Pavlovitch Karamazov en ce sens qu'il aime son fils...), de nombreuses histoires en lien avec le récit central (autour, notamment, du personnage de Grouchenka - femme complexe en vérité qui cristallise la rivalité entre Dmitri Fiodorovitch et son pere qui s'en éprennent tous deux - ou de la ridicule et "moderne" Mme Khokhlakova dont la fille, Lisa, pour le moins taciturne et souffrante et hésite entre bien et mal) et de réflexions métaphysiques autour de la question de Dieu et du Diable, du bien et du mal et, bien sur, de la rédemption.

Opinie o ebooku Les Freres Karamazov - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

Fragment ebooka Les Freres Karamazov - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

A Propos
Dostoievski et le parricide
Préface
Partie 1 - Histoire d’une famille
Chapitre 1 - Fiodor Pavlovitch Karamazov
Chapitre 2 - Karamazov se débarrasse de son premier fils
Chapitre 3 - Nouveau mariage et seconds enfants
Chapitre 4 - Le troisieme fils : Aliocha
Chapitre 5 - Les startsy
Partie 2 - Une réunion déplacée
Chapitre 1 - L’arrivée au monastere
Chapitre 2 - Un vieux bouffon
Chapitre 3 - Les femmes croyantes
Chapitre 4 - Une dame de peu de foi

A Propos Dostoyevsky:

Fyodor Mikhailovich Dostoevsky (November 11 [O.S. October 30] 1821 – February 9 [O.S. January 28] 1881) is considered one of two greatest prose writers of Russian literature, alongside close contemporary Leo Tolstoy. Dostoevsky's works have had a profound and lasting effect on twentieth-century thought and world literature. Dostoevsky's chief ouevre, mainly novels, explore the human psychology in the disturbing political, social and spiritual context of his 19th-century Russian society. Considered by many as a founder or precursor of 20th-century existentialism, his Notes from Underground (1864), written in the anonymous, embittered voice of the Underground Man, is considered by Walter Kaufmann as the "best overture for existentialism ever written." Source: Wikipedia

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Dostoievski et le parricide

« Le roman le plus imposant qu’on ait jamais écrit » .

Sigmund Freud.

Dans la riche personnalité de Dostoievski, on pourrait distinguer quatre aspects : l’écrivain, le névrosé, le moraliste et le pécheur. Comment s’orienter dans cette déroutante complexité ?

L’écrivain est ce qu’il y a de plus incontestable : il a sa place non loin derriere Shakespeare. Les Freres Karamazov sont le roman le plus imposant qui ait jamais été écrit et on ne saurait surestimer l’épisode du Grand Inquisiteur, une des plus hautes performances de la littérature mondiale. Mais l’analyse ne peut malheureusement que déposer les armes devant le probleme du créateur littéraire.

Le moraliste, chez Dostoievski, est ce qu’il y a de plus aisément attaquable. Si l’on prétend le placer tres haut en tant qu’homme moral, en invoquant le motif que seul atteint le degré le plus élevé de la moralité celui qui a profondément connu l’état de péché, on procede hâtivement ; une question se pose en effet. Est moral celui qui réagit a la tentation des qu’il la ressent en lui, sans y céder. Mais celui qui, tour a tour, peche puis, dans son repentir, met en avant des exigences hautement morales, s’expose au reproche de s’etre rendu la tâche trop facile. Il n’a pas accompli l’essentiel de la moralité, qui est le renoncement – la conduite de vie morale étant un intéret pratique de l’humanité. Il nous fait penser aux barbares des invasions qui tuaient puis faisaient pénitence, la pénitence devenant du coup une technique qui permettait le meurtre. Ivan le Terrible ne se comportait pas autrement ; en fait, cet accommodement avec la moralité est un trait caractéristique des Russes. Le résultat final des luttes morales de Dostoievski n’a rien non plus de glorieux. Apres avoir mené les plus violents combats pour réconcilier les revendications pulsionnelles de l’individu avec les exigences de la communauté humaine, il aboutit a une position de repli, faite de soumission a l’autorité temporelle aussi bien que spirituelle, de respect craintif envers le Tsar et le Dieu des chrétiens, d’un nationalisme russe étroit, position que des esprits de moindre valeur ont rejointe a moindres frais. C’est la le point faible de cette grande personnalité. Dostoievski n’a pas su etre un éducateur et un libérateur des hommes, il s’est associé a ses geôliers ; l’avenir culturel de l’humanité lui devra peu de chose. Qu’il ait été condamné a un tel échec du fait de sa névrose, voila qui paraît vraisemblable. Sa haute intelligence et la force de son amour pour l’humanité auraient pu lui ouvrir une autre voie, apostolique, de vie.

Considérer Dostoievski comme un pécheur ou comme un criminel ne va pas sans susciter en nous une vive répugnance, qui n’est pas nécessairement fondée sur une appréciation philistine du criminel. Le motif réel en apparaît bientôt ; deux traits sont essentiels chez le criminel : un égocentrisme illimité et une forte tendance destructrice. Ce qu’ils ont entre eux de commun et ce qui conditionne leur expression, c’est l’absence d’amour, le manque de valorisation affective des objets (humains). On pense immédiatement a ce qui, chez Dostoievski, contraste avec ce tableau, a son grand besoin d’amour et a son énorme capacité d’aimer, qui s’expriment dans des manifestations d’excessive bonté et qui le font aimer et porter secours la ou il eut eu droit de hair et de se venger, par exemple dans sa relation avec sa premiere femme et avec l’amant de celle-ci. On est alors enclin a se demander d’ou vient la tentation de ranger Dostoievski parmi les criminels. Réponse : cela vient du choix que l’écrivain a fait de son matériel, en privilégiant, parmi tous les autres, des caracteres violents, meurtriers, égocentriques ; cela vient aussi de l’existence de telles tendances au sein de lui-meme et de certains faits dans sa propre vie, comme sa passion du jeu et, peut-etre, l’attentat sexuel commis sur une fillette (aveu[1]). La contradiction se résout avec l’idée que la tres forte pulsion de destruction de Dostoievski, pulsion qui eut pu aisément faire de lui un criminel, est, dans sa vie, dirigée principalement contre sa propre personne (vers l’intérieur au lieu de l’etre vers l’extérieur), et s’exprime ainsi sous forme de masochisme et de sentiment de culpabilité. Il reste néanmoins dans sa personne suffisamment de traits sadiques qui s’extériorisent dans sa susceptibilité, sa passion de tourmenter, son intolérance, meme envers les personnes aimées, et se manifestent aussi dans la maniere dont, en tant qu’auteur, il traite son lecteur. Ainsi, dans les petites choses, il était un sadique envers lui-meme, donc un masochiste, autrement dit le plus tendre, le meilleur et le plus secourable des hommes. De la complexité de la personne de Dostoievski, nous avons extrait trois facteurs, un quantitatif et deux qualitatifs : l’intensité extraordinaire de son affectivité, le fond pulsionnel pervers qui devait le prédisposer a etre un sado-masochiste ou un criminel, et, ce qui est inanalysable, le don artistique. Cet ensemble pourrait tres bien exister sans névrose ; il existe en effet de complets masochistes non névrosés. Étant donné le rapport de force entre, d’une part, les revendications pulsionnelles et, d’autre part, les inhibitions s’y opposant (sans compter les voies de sublimation disponibles), Dostoievski devrait etre classé comme ce qu’on appelle un « caractere pulsionnel » . Mais la situation est obscurcie du fait de l’interférence de la névrose qui, comme nous l’avons dit, ne serait pas, dans ces conditions, inévitable mais qui se constitue d’autant plus facilement qu’est plus forte la complication que doit maîtriser le moi. La névrose n’est en effet qu’un signe que le moi n’a pas réussi une telle synthese et que dans cette tentative il a perdu son unité. Par quoi alors la névrose, au sens strict du terme, se révele-t-elle ? Dostoievski se qualifiait lui-meme d’épileptique et passait pour tel aux yeux des autres, ceci sur la base de ses séveres attaques accompagnées de perte de conscience, de contractions musculaires et d’un abattement consécutif. Il est des plus vraisemblables que cette prétendue épilepsie n’était qu’un symptôme de sa névrose, qu’il faudrait alors classer comme hystéroépilepsie, c’est-a-dire comme hystérie grave. Une totale certitude ne peut pas etre atteinte pour deux raisons : premierement, parce que les données d’anamnese concernant ce qu’on appelle l’épilepsie de Dostoievski sont lacunaires et douteuses, deuxiemement, parce que nous ne sommes pas au clair en ce qui concerne la compréhension des états pathologiques liés a des attaques épileptoides. Commençons par le second point. Il n’est pas nécessaire de répéter ici toute la pathologie de l’épilepsie, qui n’apporterait d’ailleurs rien de décisif. Du moins, peut-on dire ceci : c’est toujours l’ancien Morbus sacer qui se manifeste la comme unité clinique apparente, cette étrange maladie avec ses attaques convulsives imprévisibles et apparemment non provoquées, avec sa modification de caractere en irritabilité et en agressivité, avec sa progressive diminution des capacités mentales. Mais tous les traits de ce tableau restent flous et indéterminés. Les attaques, qui se déclenchent brutalement, avec morsure de langue et incontinence d’urine, pouvant aller jusqu’au dangereux Status epilepticus, qui occasionne de sérieuses blessures, peuvent aussi se réduire a de courtes absences, a de simples vertiges passagers, et etre remplacées par de courtes périodes de temps au cours desquelles le malade, comme s’il était sous la domination de l’inconscient, fait quelque chose qui lui est étranger. Ordinairement provoquées par des conditions purement corporelles mais de façon incompréhensible, elles peuvent néanmoins devoir leur premiere formation a une influence purement psychique (effroi) ou encore réagir a des excitations psychiques. Si caractéristique que soit l’affaiblissement intellectuel dans la tres grande majorité des cas, du moins connaissons-nous un cas dans lequel l’affection ne perturba pas une haute capacité intellectuelle (celui d’Helmholtz). (D’autres cas, au sujet desquels on a prétendu la meme chose, sont aussi incertains ou suscitent les memes doutes que celui de Dostoievski.) Les personnes qui sont atteintes d’épilepsie peuvent donner une impression d’hébétude, d’un développement inhibé, de meme que la maladie accompagne souvent l’idiotie la plus tangible et les déficiences cérébrales les plus importantes, meme si ce n’est pas la une composante nécessaire du tableau clinique ; mais ces attaques se rencontrent aussi, avec toutes leurs variations, chez d’autres personnes qui présentent un développement psychique complet et généralement une affectivité excessive et insuffisamment contrôlée. On ne s’étonnera pas qu’on tienne pour impossible, dans ces conditions, de maintenir l’unité de l’affection clinique dite « épilepsie » . La similitude que nous trouvons dans les symptômes manifestes appelle une conception fonctionnelle : c’est comme si un mécanisme de décharge pulsionnelle anormale était préformé organiquement, mécanisme auquel on a recours dans des conditions et des circonstances tres différentes : dans le cas de perturbations de l’activité cérébrale dues a de graves affections tissulaires et toxiques et aussi dans le cas d’une domination insuffisante de l’économie psychique, le fonctionnement de l’énergie a l’ouvre dans la psyché atteignant alors un point critique. Sous cette bipartition, on pressent l’identité du mécanisme sous-jacent de la décharge pulsionnelle. Celui-ci ne peut pas non plus etre tres éloigné des processus sexuels qui, fondamentalement, sont d’origine toxique. Les plus anciens médecins appelaient déja le coit une petite épilepsie et reconnaissaient ainsi dans l’acte sexuel une atténuation et une adaptation de la décharge d’excitation épileptique. La « réaction épileptique » , comme on peut appeler cet élément commun, se tient sans aucun doute a la disposition de la névrose dont l’essence consiste en ceci : liquider par des moyens somatiques les masses d’excitation dont elle ne vient pas a bout psychiquement. Ainsi l’attaque épileptique devient un symptôme de l’hystérie et est adaptée et modifiée par celle-ci, tout comme elle l’est dans le déroulement sexuel normal. On a donc tout a fait le droit de différencier une épilepsie organique d’une épilepsie « affective » . La signification pratique est la suivante : celui qui est atteint de la premiere souffre d’une affection cérébrale, celui qui a la seconde est un névrosé. Dans le premier cas, la vie psychique est soumise a une perturbation étrangere venue du dehors ; dans le second cas, la perturbation est une expression de la vie psychique elle-meme. Il est on ne peut plus probable que l’épilepsie de Dostoievski soit de la seconde sorte. On ne peut pas le prouver absolument ; il faudrait pour ce faire etre a meme d’insérer la premiere apparition des attaques et leurs fluctuations ultérieures dans l’ensemble de sa vie psychique, et nous en savons trop peu pour cela. Les descriptions des attaques elles-memes ne nous apprennent rien, les informations touchant les relations entre les attaques et les expériences vécues sont lacunaires et souvent contradictoires. L’hypothese la plus vraisemblable est que les attaques remontent loin dans l’enfance de Dostoievski, qu’elles ont été remplacées tres tôt par des symptômes assez légers et qu’elles n’ont pas pris une forme épileptique avant le bouleversant événement de sa dix-huitieme année, l’assassinat de son pere[2]. Cela nous arrangerait bien si l’on pouvait établir qu’elles ont cessé completement durant le temps de sa détention en Sibérie, mais d’autres données contredisent cette hypothese[3]. La relation évidente entre le parricide dans Les Freres Karamazov et le destin du pere de Dostoievski a frappé plus d’un de ses biographes et les a conduits a faire référence a un « certain courant psychologique moderne » . Le point de vue psychanalytique, car c’est lui qui est ici visé, est enclin a reconnaître dans cet événement le traumatisme le plus sévere et dans la réaction consécutive de Dostoievski la pierre angulaire de sa névrose. Mais si j’entreprends de fonder psychanalytiquement cette conception, je risque d’etre incompréhensible a ceux qui ne sont pas familiers avec les modes d’expression et les enseignements de la psychanalyse. Nous avons un point de départ assuré. Nous connaissons le sens des premieres attaques de Dostoievski dans ses années de jeunesse, bien avant l’entrée en scene de l’» épilepsie » . Ces attaques avaient une signification de mort ; elles étaient annoncées par l’angoisse de la mort et consistaient en des états de sommeil léthargique. La maladie le toucha d’abord sous la forme d’une mélancolie soudaine et sans fondement alors qu’il n’était encore qu’un petit garçon ; comme il le dit plus tard a son ami Solovieff, il avait alors le sentiment qu’il allait mourir sur-le-champ ; et, de fait, il s’ensuivait un état en tout point semblable a la mort réelle… Son frere André a raconté que Fédor, déja dans ses jeunes années, avant de s’endormir, prenait soin de disposer des petits bouts de papier pres de lui : il craignait de tomber, la nuit, dans un sommeil semblable a la mort, et demandait qu’on ne l’enterrât qu’apres un délai de cinq jours. (Dostoievski a la roulette, Introduction, page LX.) Nous connaissons le sens et l’intention de telles attaques de mort. Elles signifient une identification avec un mort, une personne effectivement morte ou encore vivante, mais dont on souhaite la mort. Le second cas est le plus significatif. L’attaque a alors la valeur d’une punition. On a souhaité la mort d’un autre, maintenant on est cet autre, et on est mort soi-meme. La théorie psychanalytique affirme ici que, pour le petit garçon, cet autre est, en principe, le pere et qu’ainsi l’attaque – appelée hystérique – est une autopunition pour le souhait de mort contre le pere hai. Le meurtre du pere est, selon une conception bien connue, le crime majeur et originaire de l’humanité aussi bien que de l’individu[4]. C’est la en tout cas la source principale du sentiment de culpabilité ; nous ne savons pas si c’est la seule ; l’état des recherches ne permet pas d’établir l’origine psychique de la culpabilité et du besoin d’expiation. Mais il n’est pas nécessaire qu’elle soit unique. La situation psychologique en cause est compliquée et demande une élucidation. La relation du petit garçon a son pere est, comme nous disons, une relation ambivalente. A côté de la haine qui pousse a éliminer le pere en tant que rival, un certain degré de tendresse envers lui est, en regle générale, présent. Les deux attitudes conduisent conjointement a l’identification au pere ; on voudrait etre a la place du pere parce qu’on l’admire et qu’on souhaiterait etre comme lui et aussi parce qu’on veut l’éloigner. Tout ce développement va alors se heurter a un obstacle puissant : a un certain moment, l’enfant en vient a comprendre que la tentative d’éliminer le pere en tant que rival serait punie de castration par celui-ci. Sous l’effet de l’angoisse de castration, donc dans l’intéret de préserver sa masculinité, il va renoncer au désir de posséder la mere et d’éliminer le pere. Pour autant que ce désir demeure dans l’inconscient, il forme la base du sentiment de culpabilité. Nous croyons que nous avons décrit la des processus normaux, le destin normal de ce qui est appelé « complexe d’Odipe » ; nous devons néanmoins y apporter un important complément. Une autre complication survient quand chez l’enfant le facteur constitutionnel que nous appelons la bisexualité se trouve etre plus fortement développé. Alors la menace que la castration fait peser sur la masculinité renforce l’inclination du garçon a se replier dans la direction de la féminité, a se mettre a la place de la mere et a tenir le rôle de l’objet d’amour pour le pere. Seulement l’angoisse de castration rend également cette solution impossible. On comprend que l’on doit aussi assumer la castration si l’on veut etre aimé de son pere comme une femme. Ainsi les deux motions, la haine du pere et l’amour pour le pere, tombent sous le coup du refoulement. Il y a pourtant une différence psychologique : la haine du pere est abandonnée sous l’effet de l’angoisse d’un danger extérieur (la castration), tandis que l’amour pour le pere est traité comme un danger pulsionnel interne qui néanmoins, dans son fond, se ramene au meme danger extérieur. Ce qui rend la haine pour le pere inacceptable, c’est l’angoisse devant le pere ; la castration est effroyable, aussi bien comme punition que comme prix de l’amour. Des deux facteurs qui refoulent la haine du pere, c’est le premier, l’angoisse directe de punition et de castration, que nous appelons normal ; le renforcement pathogene semble survenir seulement avec l’autre facteur : l’angoisse devant la position féminine. Une forte prédisposition bisexuelle vient ainsi conditionner ou renforcer la névrose. Une telle prédisposition doit assurément etre supposée chez Dostoievski ; elle se révele sous une forme virtuelle (homosexualité latente) dans l’importance de ses amitiés masculines au cours de sa vie, dans son comportement, marqué d’une étrange tendresse, avec ses rivaux en amour et dans sa compréhension remarquable pour des situations qui ne s’expliquent que par une homosexualité refoulée, comme le montrent de nombreux exemples de ses nouvelles. Je regrette, mais sans y pouvoir rien changer, que ces développements sur les attitudes de haine et d’amour envers le pere et sur la transformation qu’elles subissent sous l’influence de la menace de castration, paraissent au lecteur, non familier avec la psychanalyse, manquer a la fois de saveur et de crédibilité. Je ne puis que m’attendre a ce que le complexe de castration ne manque pas de susciter la répugnance la plus générale. Mais qu’on me permette d’affirmer que l’expérience psychanalytique a placé précisément ces rapports au-dela de tout doute et nous a appris a y reconnaître la clef de toute névrose. Il nous faut donc tenter de l’appliquer aussi a ce qu’on appelle l’épilepsie de notre auteur. Mais elles sont si éloignées de notre conscience, ces choses par lesquelles notre vie psychique inconsciente est gouvernée ! Ce que j’ai dit jusqu’ici n’épuise pas les conséquences, quant au complexe d’Odipe, du refoulement de la haine pour le pere. Quelque chose de nouveau vient s’ajouter, a savoir que l’identification avec le pere, finalement, se taille une place permanente dans le moi : elle est reçue dans le moi, elle s’y installe mais comme une instance particuliere s’opposant a l’autre contenu du moi. Nous lui donnons alors le nom de surmoi et nous lui assignons, en tant qu’il est l’héritier de l’influence des parents, les fonctions les plus importantes. Si le pere était dur, violent, cruel, alors le surmoi recueille de lui ces attributs et, dans sa relation avec le moi, la passivité, qui précisément devait avoir été refoulée, s’établit de nouveau. Le surmoi est devenu sadique, le moi devient masochique, c’est-a-dire, au fond, féminin passif. Un grand besoin de punition s’institue alors dans le moi qui, pour une part, s’offre comme victime au destin et, pour une autre part, trouve satisfaction dans le mauvais traitement infligé par le surmoi (conscience de culpabilité). Toute punition est bien dans son fond la castration et, comme telle, satisfaction de la vieille attitude passive envers le pere. Le destin lui-meme n’est en définitive qu’une projection ultérieure du pere. Les processus normaux dans la formation de la conscience morale doivent etre semblables aux processus anormaux décrits ici. Nous n’avons pas encore réussi a déterminer la frontiere entre les deux. On remarque qu’ici le rôle majeur dans le dénouement revient a la composante passive de la féminité refoulée. En outre, il importe, au moins comme facteur accidentel, que le pere, – qui est craint dans tous les cas – soit ou non particulierement violent dans la réalité. Il l’était dans le cas de Dostoievski, et nous pouvons faire remonter son extraordinaire sentiment de culpabilité et son comportement masochique a une composante féminine singulierement forte. Ainsi la formule pour Dostoievski est la suivante : une prédisposition bisexuelle particulierement forte, et une capacité de se défendre avec une particuliere intensité contre la dépendance envers un pere particulierement sévere. Nous ajoutons cette caractéristique de bisexualité aux composantes de son etre déja reconnues. Le symptôme précoce d’» attaques de mort » peut alors se comprendre comme une identification du pere au niveau du moi, identification qui est autorisée par le surmoi comme punition. « Tu voulais tuer le pere afin d’etre toi-meme le pere. Maintenant tu es le pere mais le pere mort. » C’est la le mécanisme habituel du symptôme hystérique. Et en outre : « Maintenant le pere est en train de te tuer. » Pour le moi, le symptôme de mort est, dans le fantasme, une satisfaction du désir masculin et en meme temps une satisfaction masochique ; pour le surmoi, c’est une satisfaction punitive, a savoir une satisfaction sadique. Les deux instances, le moi et le surmoi, tiennent a nouveau le rôle du pere. Pour nous résumer, la relation entre la personne et l’objet-pere, tout en conservant son contenu, s’est transformée en une relation entre le moi et le surmoi : une nouvelle mise en scene sur une seconde scene. De telles réactions infantiles provenant du complexe d’Odipe peuvent disparaître si la réalité ne leur apporte aucun aliment. Mais le caractere du pere demeura le meme ; bien plus, il se détériora avec les années, de sorte que la haine de Dostoievski envers son pere et son vou de mort contre ce mauvais pere demeurerent aussi les memes. Or, il est dangereux que la réalité accomplisse de tels désirs refoulés. Le fantasme est devenu réalité et toutes les mesures défensives se trouvent alors renforcées. Les attaques de Dostoievski revetent maintenant un caractere épileptique ; elles ont toujours le sens d’une identification avec le pere comme punition mais elles sont devenues terribles, comme le fut la mort, effrayante, de son propre pere. Quel contenu ont-elles reçu plus tard, et particulierement quel contenu sexuel ? Il est impossible de le deviner. Une chose est remarquable : a l’aura de l’attaque, un moment de béatitude supreme est éprouvé, moment qui peut tres bien avoir fixé le triomphe et le sentiment de libération ressentis a la nouvelle de la mort du pere, immédiatement suivie par une punition d’autant plus cruelle. Une telle séquence de triomphe et de deuil, de fete joyeuse et de deuil, nous l’avons aussi dévoilée chez les freres de la horde primitive qui avaient tué le pere et nous la trouvons répétée dans la cérémonie du repas totémique[5]. S’il s’avérait que Dostoievski ne souffrît pas d’attaques en Sibérie, cela authentifierait simplement l’idée que ses attaques étaient sa punition. Il n’en avait plus besoin des l’instant qu’il était puni autrement. Mais ceci ne peut pas etre prouvé. Du moins, cette nécessité d’une punition pour l’économie psychique de Dostoievski explique-t-elle le fait qu’il réussit a passer sans etre brisé a travers ces années de misere et d’humiliation. La condamnation de Dostoievski comme prisonnier politique était injuste et il ne l’ignorait pas, mais il accepta la punition imméritée infligée par le Tsar, le Petit Pere, comme un substitut de la punition qu’il méritait pour son péché envers le pere réel. Au lieu de se punir lui-meme, il se laissa punir par un remplaçant du pere. On a ici un aperçu de la justification psychologique des punitions infligées par la Société. C’est un fait que de tres nombreux criminels demandent a etre punis. Leur surmoi l’exige, et s’épargne ainsi d’avoir a infliger lui-meme la punition. Quiconque connaît la transformation compliquée de signification que subit le symptôme hystérique, comprendra qu’il ne saurait etre question ici de chercher a approfondir le sens des attaques de Dostoievski au-dela d’un tel commencement[6]. Il nous suffit de supposer que leur signification originaire demeura inchangée sous tout ce qui vint ensuite s’y superposer. Nous avons le droit d’affirmer que Dostoievski ne se libéra jamais du poids que l’intention de tuer son pere laissa sur sa conscience. C’est la ce qui détermina aussi son comportement dans les deux autres domaines ou la relation au pere est décisive : son comportement envers l’autorité de l’État et envers la croyance en Dieu. Dans le premier de ces domaines, il en vint a une soumission complete au Tsar, le Petit Pere, qui avait une fois joué avec lui, dans la réalité, la comédie de la mise a mort, que son attaque avait si souvent représentée en jeu. Ici la pénitence l’emporta. Dans le domaine religieux, il garda plus de liberté. D’apres certains témoignages, apparemment dignes de confiance, il oscilla jusqu’au dernier moment de sa vie entre la foi et l’athéisme. Sa grande intelligence lui interdisait de passer outre les difficultés intellectuelles a quoi conduit la foi. Par une répétition individuelle d’un développement accompli dans l’histoire du monde, il espérait trouver dans l’idéal du Christ une issue et une libération de la culpabilité et meme utiliser ses souffrances pour revendiquer un rôle de Christ. Si, tout compte fait, il ne parvint pas a la liberté et devint un réactionnaire, ce fut parce que la culpabilité filiale, qui est présente en tout etre humain et sur quoi s’établit le sentiment religieux, avait en lui atteint une force supra-individuelle et était insurmontable, meme pour sa grande intelligence. Nous nous exposons ici au reproche d’abandonner l’impartialité de l’analyse et de soumettre Dostoievski a des jugements que pourrait seul justifier le point de vue partisan d’une conception du monde déterminée. Un conservateur prendrait le parti du Grand Inquisiteur et jugerait Dostoievski autrement. L’objection est fondée et l’on peut seulement dire, pour l’atténuer, que la décision de Dostoievski paraît bien avoir été déterminée par une inhibition de pensée due a sa névrose. Ce n’est guere un hasard si trois des chefs-d’ouvre de la littérature de tous les temps, l’Odipe Roi de Sophocle, le Hamlet de Shakespeare et Les Freres Karamazov de Dostoievski, traitent tous du meme theme, le meurtre du pere. Dans les trois ouvres, le motif de l’acte – la rivalité sexuelle pour une femme – est aussi révélé. La représentation la plus franche est certainement celle du drame, qui suit la légende grecque. La, c’est encore le héros lui-meme qui accomplit l’acte. Mais l’élaboration poétique est impossible sans adoucissement et sans voiles. L’aveu sans détours de l’intention de parricide, a quoi nous parvenons dans l’analyse, paraît intolérable en l’absence de préparation analytique. Le drame grec introduit l’indispensable atténuation des faits de façon magistrale en projetant le motif inconscient du héros dans le réel sous la forme d’une contrainte du destin qui lui est étrangere. Le héros commet l’acte involontairement et apparemment sans etre influencé par la femme, cette connexion étant cependant prise en considération, car le héros ne peut conquérir la mere reine que s’il a répété son action contre le monstre qui symbolise le pere. Apres que sa faute a été révélée et rendue consciente, le héros ne tente pas de se disculper en faisant appel a l’idée auxiliaire d’une contrainte du destin. Son crime est reconnu et puni tout comme si c’était un crime pleinement conscient, ce qui peut apparaître injuste a notre réflexion mais ce qui est psychologiquement parfaitement correct. Dans la piece anglaise, la présentation est plus indirecte ; le héros ne commet pas lui-meme l’action : elle est accomplie par quelqu’un d’autre, pour lequel il ne s’agit pas de parricide. Le motif inconvenant de rivalité sexuelle vis-a-vis de la femme n’a pas besoin par conséquent d’etre déguisé. Bien plus, nous voyons le complexe d’Odipe du héros, pour ainsi dire dans une lumiere réfléchie, en apprenant l’effet sur lui du crime de l’autre. Il devrait venger l’acte commis mais se trouve étrangement incapable de le faire. Nous savons que c’est son sentiment de culpabilité qui le paralyse ; d’une façon absolument conforme aux processus névrotiques, le sentiment de culpabilité est déplacé sur la perception de son incapacité a accomplir cette tâche. Certains signes montrent que le héros ressent sa culpabilité comme supra-individuelle. Il méprise les autres non moins que lui-meme : « Si l’on traite chacun selon son mérite, qui pourra échapper au fouet ? » Le roman du Russe fait un pas de plus dans cette direction. La aussi, le meurtre est commis par quelqu’un d’autre, mais cet autre est, vis-a-vis de l’homme tué, dans la meme relation filiale que le héros Dimitri et, chez lui, le motif de rivalité sexuelle est ouvertement admis. C’est un frere du héros et il est remarquable que Dostoievski lui ait attribué sa propre maladie, la prétendue épilepsie, comme s’il cherchait a avouer que l’épileptique, le névrosé en lui était un parricide. Puis, dans la plaidoirie au cours du proces, il y a la fameuse dérision de la psychologie – c’est une arme a deux tranchants[7]. Magnifique déguisement, car il nous suffit de le retourner pour découvrir le sens le plus profond de la façon de voir de Dostoievski. Ce n’est pas la psychologie qui mérite la dérision mais la procédure d’enquete judiciaire. Peu importe de savoir qui effectivement a accompli l’acte. La psychologie se préoccupe seulement de savoir qui l’a voulu dans son cour et qui l’a accueilli une fois accompli. Pour cette raison, tous les freres, a part la figure qui contraste avec les autres, Aliocha, sont également coupables : le jouisseur soumis a ses pulsions, le cynique sceptique et le criminel épileptique. Dans Les Freres Karamazov, on rencontre une scene particulierement révélatrice sur Dostoievski. Le Starets reconnaît au cours de sa conversation avec Dimitri que celui-ci est pret a commettre le parricide, et il se prosterne devant lui. Il ne peut s’agir la d’une expression d’admiration ; cela doit signifier que le saint rejette la tentation de mépriser ou de détester le meurtrier et, pour cela, s’humilie devant lui. La sympathie de Dostoievski pour le criminel est en fait sans limite. Elle va bien au-dela de la pitié a laquelle a droit le malheureux ; elle nous rappelle la terreur sacrée avec laquelle, dans l’antiquité, on considérait les épileptiques et les fous. Le criminel est pour lui presque comme un rédempteur ayant pris sur lui la faute qui, sinon, aurait du etre supportée par d’autres. Il n’est plus nécessaire de tuer puisqu’il a déja tué ; et on doit lui etre reconnaissant puisque, sans lui, on aurait été obligé soi-meme de tuer. Il ne s’agit pas seulement d’une pitié bienveillante mais d’une identification, sur la base d’impulsions meurtrieres semblables, en fait d’un narcissisme légerement déplacé. La valeur éthique de cette bonté n’a pas pour autant a etre contestée car peut-etre est-ce la, en regle générale, le mécanisme de ce qui nous fait compatir a la vie des autres, mécanisme qui se laisse facilement discerner dans le cas extreme de l’écrivain dominé par la conscience de la culpabilité. Il n’y a pas de doute que cette sympathie par identification a déterminé de façon décisive le choix que Dostoievski a fait de ses sujets. Il a d’abord traité du criminel commun (celui qui agit par égoisme), du criminel politique et religieux, et ce n’est qu’a la fin de sa vie qu’il remonta jusqu’au criminel originel, le parricide, et qu’il fit littérairement a travers lui sa confession. La publication des écrits posthumes de Dostoievski et des journaux intimes de sa femme a vivement éclairé un épisode de sa vie, a savoir la période ou Dostoievski, en Allemagne, était obsédé par la passion du jeu (Dostoievski a la roulette). On ne peut voir la autre chose qu’un acces indiscutable de passion pathologique. Les rationalisations ne manquaient pas pour cette conduite aussi singuliere qu’indigne. Le sentiment de culpabilité, ce qui n’est pas rare chez les névrosés, s’était fait remplacer par quelque chose de tangible, le poids d’une dette, et Dostoievski pouvait alléguer qu’il tentait par ses gains au jeu de rendre possible son retour en Russie en échappant a ses créanciers. Mais ce n’était la qu’un prétexte. Dostoievski était assez lucide pour s’en apercevoir et assez honnete pour l’avouer. Il savait que l’essentiel était le jeu en lui-meme, le jeu pour le jeu[8]. (« L’essentiel est le jeu en lui-meme, écrit-il dans une de ses lettres. Je vous jure que la cupidité n’a rien a voir la-dedans, bien que j’aie on ne peut plus besoin d’argent » ). Tous les traits de son comportement irrationnel, marqué de l’emprise des pulsions, le montrent, avec quelque chose de plus : il ne s’arretait pas avant d’avoir tout perdu. Le jeu était pour lui aussi une voie vers l’autopunition. Chaque fois il donnait a sa jeune femme sa promesse ou sa parole d’honneur qu’il ne jouerait plus, ou qu’il ne jouerait plus ce jour-ci ; et, comme elle le raconte, il rompait sa promesse presque toujours. Quand ses pertes les avaient conduits l’un et l’autre a la plus grande misere, il en tirait une seconde satisfaction pathologique. Il pouvait alors s’injurier, s’humilier devant elle, l’inciter a le mépriser et a regretter d’avoir épousé un vieux pécheur comme lui ; puis, la conscience ainsi soulagée, il se remettait a jouer le jour suivant. La jeune femme s’habituait a ce cycle car elle avait remarqué que la seule chose dont en réalité on pouvait attendre le salut, la production littéraire, n’allait jamais mieux que lorsqu’ils avaient tout perdu et engagé leurs derniers biens. Bien entendu, elle ne saisissait pas le rapport. Quand le sentiment de culpabilité de Dostoievski était satisfait par les punitions qu’il s’était infligées a lui-meme, alors son inhibition au travail était levée et il s’autorisait a faire quelques pas sur la voie du succes[9]. Quel fragment d’une enfance longtemps enfouie surgit ainsi, se répétant dans la compulsion au jeu ? On le devine sans peine si l’on s’appuie sur une nouvelle d’un écrivain contemporain. Stefan Zweig, qui a consacré une étude a Dostoievski lui-meme (Trois Maîtres), a inclus dans son recueil de trois nouvelles, La confusion des sentiments, une histoire qu’il intitule « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme » . Ce petit chef-d’ouvre ne prétend que montrer a quel point la femme est un etre irresponsable, a quels exces surprenants pour elle-meme elle peut etre conduite a travers une expérience inattendue. Mais la nouvelle dit en fait beaucoup plus. Elle montre, sans chercher d’excuses, quelque chose de tout a fait autre, de généralement humain, ou plutôt de masculin, une fois qu’on la soumet a une interprétation analytique. Une telle interprétation est si manifestement évidente qu’on ne peut la refuser. Selon un trait propre a la nature de la création artistique, l’auteur, qui est un de mes amis, a pu m’assurer que l’interprétation que je lui ai communiquée avait été tout a fait étrangere a sa connaissance et a son intention, bien que maints détails dans le récit parussent expressément placés pour nous indiquer la trace secrete. Dans la nouvelle de Zweig, une vieille dame distinguée raconte a l’auteur une expérience qu’elle a vécue plus de vingt ans auparavant. Devenue précocement veuve, mere de deux fils n’ayant plus besoin d’elle, elle n’attendait plus rien de la vie quand, dans sa quarante-deuxieme année, au cours d’un de ses voyages sans but, elle se trouva dans la salle de jeu du Casino de Monaco et, parmi les singulieres impressions que fait naître ce lieu, elle fut bientôt fascinée par la vue de deux mains qui semblaient trahir toutes les sensations du joueur malheureux, avec une franchise et une intensité bouleversantes. Ces mains appartenaient a un beau jeune homme – l’auteur lui donne, comme sans le vouloir, l’âge du fils aîné de celle qui regarde – qui, apres avoir tout perdu, quitte la salle dans le désespoir le plus profond, avec l’intention probable de mettre fin a sa vie sans espoir dans les jardins du Casino. Une sympathie inexplicable la pousse a le suivre et a tout tenter pour le sauver. Il la prend pour une de ces femmes importunes qui fréquentent ce lieu et il essaie de s’en débarrasser, mais elle reste avec lui et se voit, de la maniere la plus naturelle, dans l’obligation de partager sa chambre a l’hôtel et finalement son lit. Apres cette nuit d’amour improvisée, elle obtient du jeune homme, apparemment calmé, la promesse, faite solennellement, qu’il ne jouera plus jamais ; elle lui donne de l’argent pour son voyage de retour et lui promet de le rencontrer a la gare, avant le départ du train. Mais voici que s’éveille en elle une grande tendresse pour lui, qu’elle veut tout sacrifier pour le garder, et décide de partir en voyage avec lui au lieu de prendre congé de lui. Différents hasards contraires l’en empechent : elle manque le train. Dans sa nostalgie pour celui qui a disparu, elle retourne a la salle de jeu et elle y découvre a nouveau, a son horreur, les mains qui avaient d’abord éveillé sa brulante sympathie. L’oublieux du devoir était retourné au jeu. Elle lui rappelle sa promesse mais, tout occupé par sa passion, il la traite de trouble fete, lui demande de partir et lui jette a la tete l’argent avec lequel elle avait voulu le sauver. Dans une profonde honte, il lui faut s’enfuir et, plus tard, elle peut apprendre qu’elle n’a pas réussi a le préserver du suicide. Cette histoire brillamment contée, d’un enchaînement sans faille, se suffit assurément a elle-meme et ne manque pas de produire un grand effet sur le lecteur. Mais l’analyse nous apprend que son invention provient d’un fantasme de désir de la période de la puberté, fantasme qui reste conscient comme souvenir chez de nombreuses personnes. Le fantasme tient en ceci : la mere pourrait elle-meme initier le jeune homme a la vie sexuelle pour le préserver des dangers redoutés de l’onanisme. Les nombreuses ouvres traitant d’une rédemption ont la meme origine. Le « vice » de l’onanisme est remplacé par la passion du jeu ; l’accent mis sur l’activité passionnée des mains trahit cette dérivation. Effectivement, la passion du jeu est un équivalent de l’ancienne compulsion a l’onanisme ; c’est le meme mot de « jouer » qui est utilisé dans la chambre des enfants pour désigner l’activité des mains sur les organes génitaux. Le caractere irrésistible de la tentation, la résolution solennelle et pourtant toujours démentie de ne plus jamais le faire, l’étourdissant plaisir et la mauvaise conscience – on se détruit (suicide) –, tout cela demeure inaltéré dans la substitution. Il est vrai que la nouvelle de Zweig est racontée par la mere, non par le fils. Cela doit flatter le fils de penser : si la mere savait a quels dangers l’onanisme me conduit, elle m’en préserverait certainement en m’autorisant a diriger toute ma tendresse sur son corps a elle. L’équivalence de la mere avec la putain, effectuée par le jeune homme dans la nouvelle de Zweig, est en connexion avec le meme fantasme. Elle rend aisément abordable celle qui est inaccessible ; la mauvaise conscience qui accompagne ce fantasme amene l’issue malheureuse du récit. Il est aussi intéressant de remarquer comment la façade donnée a la nouvelle par l’auteur tente de dissimuler son sens analytique. Car il est tres contestable que la vie amoureuse de la femme soit dominée par des impulsions soudaines et énigmatiques. L’analyse découvre au contraire une motivation adéquate pour le comportement surprenant de cette femme qui, jusque-la, s’est détournée de l’amour. Fidele a la mémoire de l’époux disparu, elle s’était armée contre toutes les demandes de cet ordre mais – et la le fantasme du fils n’a pas tort – elle n’avait pas échappé en tant que mere a son transfert d’amour, tout a fait inconscient, sur le fils ; le destin put la saisir a cette place non surveillée. Si la passion du jeu, avec les vaines luttes pour s’en détourner et les occasions qu’elle offre a l’autopunition, constitue une répétition de la compulsion d’onanisme, alors nous ne serons pas surpris que, dans la vie de Dostoievski, elle occupe une si grande place. Nous ne trouvons en effet aucun cas de névrose grave ou la satisfaction auto-érotique de la prime enfance et de la puberté n’ait joué son rôle et les relations entre les efforts pour la réprimer et l’angoisse envers le pere sont trop bien connues pour qu’il soit nécessaire de faire plus que les mentionner[10]. Sigmund Freud.


Préface

En abordant la biographie de mon héros, Alexéi Fiodorovitch, j’éprouve une certaine perplexité. En effet, bien que je l’appelle mon héros, je sais qu’il n’est pas un grand homme ; aussi prévois-je fatalement des questions de ce genre : « En quoi Alexéi Fiodorovitch est-il remarquable, pour avoir été choisi comme votre héros ? Qu’a-t-il fait ? De qui est-il connu et pourquoi ? Ai-je une raison, moi lecteur, de consacrer mon temps a étudier sa vie ? »

La derniere question est la plus embarrassante, car je ne puis qu’y répondre : « Peut-etre ; vous le verrez vous-meme dans le roman. » Mais si on le lit sans trouver mon héros remarquable ? Je dis cela, malheureusement, car je prévois la chose. A mes yeux, il est remarquable, mais je doute fort de parvenir a convaincre le lecteur. Le fait est qu’il agit, assurément, mais d’une façon vague et obscure. D’ailleurs, il serait étrange, a notre époque, d’exiger des gens la clarté ! Une chose, néanmoins, est hors de doute : c’est un homme étrange, voire un original. Mais loin de conférer un droit a l’attention, l’étrangeté et l’originalité nuisent, surtout quand tout le monde s’efforce de coordonner les individualités et de dégager un sens général de l’absurdité collective. L’original, dans la plupart des cas, c’est l’individu qui se met a part. N’est-il pas vrai ?

Au cas ou quelqu’un me contredirait sur ce dernier point, disant : « ce n’est pas vrai » ou « ce n’est pas toujours vrai » , je reprends courage au sujet de la valeur de mon héros. Car non seulement l’original n’est « pas toujours » l’individu qui se met a part, mais il lui arrive de détenir la quintessence du patrimoine commun, alors que ses contemporains l’ont répudié pour un temps.

D’ailleurs, au lieu de m’engager dans ces explications confuses et dénuées d’intéret, j’aurais commencé tout simplement, sans préface, – si mon ouvre plaît, on la lira – mais le malheur est que, pour une biographie, j’ai deux romans. Le principal est le second : il retrace l’activité de mon héros a l’époque présente. Le premier se déroule il y a treize ans ; a vrai dire ce n’est qu’un moment de la premiere jeunesse du héros ; il est néanmoins indispensable, car, sans lui, bien des choses resteraient incompréhensibles dans le second. Mais cela ne fait qu’accroître mon embarras : si moi, biographe, je trouve qu’un roman eut suffi pour un héros aussi modeste, aussi vague, comment me présenter avec deux et justifier une telle prétention ?

Désespérant de résoudre ces questions, je les laisse en suspens. Naturellement, le lecteur perspicace a déja deviné que tel était mon but des le début, et il m’en veut de perdre un temps précieux en paroles inutiles. A quoi je répondrai que je l’ai fait par politesse, et ensuite par ruse, afin qu’on soit prévenu. Au reste, je suis bien aise que mon roman se partage de lui-meme en deux écrits « tout en conservant son unité intégrale » ; apres avoir pris connaissance du premier, le lecteur verra lui-meme s’il vaut la peine d’aborder le second. Sans doute, chacun est libre ; on peut fermer le livre des les premieres pages du premier récit pour ne plus le rouvrir. Mais il y a des lecteurs délicats qui veulent aller jusqu’au bout, pour ne pas faillir a l’impartialité ; tels sont, par exemple, tous les critiques russes. On se sent le cour plus léger vis-a-vis d’eux. Malgré leur conscience méthodique, je leur fournis un argument des plus fondés pour abandonner le récit au premier épisode du roman. Voila ma préface finie. Je conviens qu’elle est superflue ; mais, puisqu’elle est écrite, gardons-la.

Et maintenant, commençons.

L’Auteur.


Partie 1
Histoire d’une famille


Chapitre 1 Fiodor Pavlovitch Karamazov

Alexéi Fiodorovitch Karamazov était le troisieme fils d’un propriétaire foncier de notre district, Fiodor Pavlovitch, dont la mort tragique, survenue il y a treize ans, fit beaucoup de bruit en son temps et n’est point encore oubliée. J’en parlerai plus loin et me bornerai pour l’instant a dire quelques mots de ce « propriétaire » , comme on l’appelait, bien qu’il n’eut presque jamais habité sa « propriété » . Fiodor Pavlovitch était un de ces individus corrompus en meme temps qu’ineptes – type étrange mais assez fréquent – qui s’entendent uniquement a soigner leurs intérets. Ce petit hobereau débuta avec presque rien et s’acquit promptement la réputation de pique-assiette : mais a sa mort il possédait quelque cent mille roubles d’argent liquide. Cela ne l’empecha pas d’etre, sa vie durant, un des pires extravagants de notre district. Je dis extravagant et non point imbécile, car les gens de cette sorte sont pour la plupart intelligents et rusés : il s’agit la d’une ineptie spécifique, nationale.

Il fut marié deux fois et eut trois fils ; l’aîné, Dmitri, du premier lit, et les deux autres, Ivan et Alexéi[11], du second. Sa premiere femme appartenait a une famille noble, les Mioussov, propriétaires assez riches du meme district. Comment une jeune fille bien dotée, jolie, de plus vive, éveillée, spirituelle, telle qu’on en trouve beaucoup parmi nos contemporaines, avait-elle pu épouser pareil « écervelé » , comme on appelait ce triste personnage ? Je crois inutile de l’expliquer trop longuement. J’ai connu une jeune personne, de l’avant-derniere génération « romantique » , qui, apres plusieurs années d’un amour mystérieux pour un monsieur qu’elle pouvait épouser en tout repos, finit par se forger des obstacles insurmontables a cette union. Par une nuit d’orage, elle se précipita du haut d’une falaise dans une riviere rapide et profonde, et périt victime de son imagination, uniquement pour ressembler a l’Ophélie de Shakespeare. Si cette falaise, qu’elle affectionnait particulierement, eut été moins pittoresque ou remplacée par une rive plate et prosaique, elle ne se serait sans doute point suicidée. Le fait est authentique, et je crois que les deux ou trois dernieres générations russes ont connu bien des cas analogues. Pareillement, la décision que prit Adélaide Mioussov fut sans doute l’écho d’influences étrangeres, l’exaspération d’une âme captive. Elle voulait peut-etre affirmer son indépendance, protester contre les conventions sociales, contre le despotisme de sa famille. Son imagination complaisante lui dépeignit – pour un court moment – Fiodor Pavlovitch, malgré sa réputation de pique-assiette, comme un des personnages les plus hardis et les plus malicieux de cette époque en voie d’amélioration, alors qu’il était, en tout et pour tout, un méchant bouffon. Le piquant de l’aventure fut un enlevement qui ravit Adélaide Ivanovna. La situation de Fiodor Pavlovitch le disposait alors a de semblables coups de main : brulant de faire son chemin a tout prix, il trouva fort plaisant de s’insinuer dans une honnete famille et d’empocher une jolie dot. Quant a l’amour, il n’en était question ni d’un côté ni de l’autre, malgré la beauté de la jeune fille. Cet épisode fut probablement unique dans la vie de Fiodor Pavlovitch, toujours grand amateur du beau sexe, toujours pret a s’accrocher a n’importe quelle jupe, pourvu qu’elle lui plut : cette femme, en effet, n’exerça sur lui aucun attrait sensuel. Adélaide Ivanovna eut tôt fait de constater qu’elle n’éprouvait que du mépris pour son mari. Dans ces conditions, les suites du mariage ne se firent pas attendre. Bien que la famille eut assez vite pris son parti de l’événement et remis sa dot a la fugitive, une existence désordonnée et des scenes continuelles commencerent. On rapporte que la jeune femme se montra beaucoup plus noble et plus digne que Fiodor Pavlovitch, qui lui escamota des l’abord, comme on l’apprit plus tard, tout son capital liquide, vingt-cinq mille roubles, dont elle n’entendit plus jamais parler. Pendant longtemps il mit tout en ouvre pour que sa femme lui transmît, par un acte en bonne et due forme, un petit village et une assez belle maison de ville, qui faisaient partie de sa dot. Il y serait certainement parvenu, tant ses extorsions et ses demandes effrontées inspiraient de dégout a la malheureuse que la lassitude eut poussée a dire oui. Par bonheur, la famille intervint et refréna la rapacité du mari. Il est notoire que les époux en venaient fréquemment aux coups, et on prétend que ce n’est pas Fiodor Pavlovitch qui les donnait, mais bien Adélaide Ivanovna, femme emportée, hardie, brune irascible, douée d’une étonnante vigueur. Elle finit par s’enfuir avec un séminariste qui crevait de misere, laissant sur les bras, a son mari, un enfant de trois ans, Mitia[12]. Le mari s’empressa d’installer un harem dans sa maison et d’organiser des souleries. Entre-temps, il parcourait la province, se lamentant a tout venant de la désertion d’Adélaide Ivanovna, avec des détails choquants sur sa vie conjugale. On aurait dit qu’il prenait plaisir a jouer devant tout le monde le rôle ridicule de mari trompé, a dépeindre son infortune en chargeant les couleurs. « On croirait que vous etes monté en grade, Fiodor Pavlovitch, tant vous paraissez content, malgré votre affliction » , lui disaient les railleurs. Beaucoup ajoutaient qu’il était heureux de se montrer dans sa nouvelle attitude de bouffon, et qu’a dessein, pour faire rire davantage, il feignait de ne pas remarquer sa situation comique. Qui sait, d’ailleurs, peut-etre était-ce de sa part naiveté ? Enfin, il réussit a découvrir les traces de la fugitive. La malheureuse se trouvait a Pétersbourg, ou elle avait achevé de s’émanciper. Fiodor Pavlovitch commença a s’agiter et se prépara a partir – dans quel dessein ? – lui-meme n’en savait rien. Peut-etre eut-il vraiment fait le voyage de Pétersbourg, mais, cette décision prise, il estima avoir le droit, pour se donner du cour, de se souler dans toutes les regles. Sur ces entrefaites, la famille de sa femme apprit que la malheureuse était morte subitement dans un taudis, de la fievre typhoide, disent les uns, de faim, prétendent les autres. Fiodor Pavlovitch était ivre lorsqu’on lui annonça la mort de sa femme ; on raconte qu’il courut dans la rue et se mit a crier, dans sa joie, les bras au ciel : Maintenant, Seigneur, tu laisses aller Ton serviteur[13]. D’autres prétendent qu’il sanglotait comme un enfant, au point qu’il faisait peine a voir, malgré le dégout qu’il inspirait. Il se peut fort bien que l’une et l’autre version soient vraies, c’est-a-dire qu’il se réjouit de sa libération, tout en pleurant sa libératrice. Bien souvent les gens, meme méchants, sont plus naifs, plus simples, que nous ne le pensons. Nous aussi, d’ailleurs.


Chapitre 2 Karamazov se débarrasse de son premier fils

On peut se figurer quel pere et quel éducateur pouvait etre un tel homme. Comme il était a prévoir, il délaissa completement l’enfant qu’il avait eu d’Adélaide Ivanovna, non par animosité ou par rancune conjugale, mais simplement parce qu’il l’avait tout a fait oublié. Tandis qu’il excédait tout le monde par ses larmes et ses plaintes et faisait de sa maison un mauvais lieu, le petit Mitia fut recueilli par Grigori[14], un fidele serviteur ; si celui-ci n’en avait pas pris soin, l’enfant n’aurait peut-etre eu personne pour le changer de linge. De plus, sa famille maternelle parut l’oublier. Son grand-pere était mort, sa grand-mere, établie a Moscou, trop souffrante, ses tantes s’étaient mariées, de sorte que Mitia dut passer presque une année dans le pavillon ou habitait Grigori. D’ailleurs, si son pere s’était souvenu de lui (au fait il ne pouvait ignorer son existence), il eut renvoyé l’enfant au pavillon, pour n’etre pas gené dans ses débauches. Mais, sur ces entrefaites, arriva de Paris le cousin de feu Adélaide Ivanovna, Piotr[15] Alexandrovitch Mioussov, qui devait, par la suite, passer de nombreuses années a l’étranger. A cette époque, il était encore tout jeune et se distinguait de sa famille par sa culture, et ses belles manieres. « Occidentaliste » convaincu, il devait, vers la fin de sa vie, devenir un libéral a la façon des années 40 et 50. Au cours de sa carriere, il fut en relation avec de nombreux ultra-libéraux, tant en Russie qu’a l’étranger, et connut personnellement Proudhon et Bakounine. Il aimait a évoquer les trois journées de février 1848, a Paris, donnant a entendre qu’il avait failli prendre part aux barricades ; c’était un des meilleurs souvenirs de sa jeunesse. Il possédait une belle fortune, environ mille âmes, pour compter a la mode ancienne. Sa superbe propriété se trouvait aux abords de notre petite ville et touchait aux terres de notre fameux monastere. Sitôt en possession de son héritage, Piotr Alexandrovitch entama avec les moines un proces interminable au sujet de certains droits de peche ou de coupe de bois, je ne sais plus au juste, mais il estima de son devoir, en tant que citoyen éclairé, de faire un proces aux « cléricaux » . Quand il apprit les malheurs d’Adélaide Ivanovna, dont il avait gardé bon souvenir, ainsi que l’existence de Mitia, il prit a cour cette affaire, malgré l’indignation juvénile et le mépris que lui inspirait Fiodor Pavlovitch. C’est alors qu’il vit celui-ci pour la premiere fois. Il lui déclara ouvertement son intention de se charger de l’enfant. Longtemps apres, il racontait, comme un trait caractéristique, que Fiodor Pavlovitch, lorsqu’il fut question de Mitia, parut un moment ne pas comprendre de quel enfant il s’agissait, et meme s’étonner d’avoir un jeune fils quelque part, dans sa maison. Pour exagéré qu’il fut, le récit de Piotr Alexandrovitch n’en devait pas moins contenir une part de vérité. Effectivement, Fiodor Pavlovitch aima toute sa vie a prendre des attitudes, a jouer un rôle, parfois sans nécessité aucune, et meme a son détriment, comme dans le cas présent. C’est d’ailleurs la un trait spécial a beaucoup de gens, meme point sots. Piotr Alexandrovitch mena l’affaire rondement et fut meme tuteur de l’enfant (conjointement avec Fiodor Pavlovitch), sa mere ayant laissé une maison et des terres. Mitia alla demeurer chez ce petit-cousin, qui n’avait pas de famille. Pressé de retourner a Paris, apres avoir réglé ses affaires et assuré la rentrée de ses fermages, il confia l’enfant a l’une de ses tantes, qui habitait Moscou. Par la suite, s’étant acclimaté en France, il oublia l’enfant, surtout lorsque éclata la révolution de Février, qui frappa son imagination pour le reste de ses jours. La tante de Moscou étant morte, Mitia fut recueilli par une de ses filles mariées. Il changea, paraît-il, une quatrieme fois de foyer. Je ne m’étends pas la-dessus pour le moment, d’autant plus qu’il sera encore beaucoup question de ce premier rejeton de Fiodor Pavlovitch, et je me borne aux détails indispensables, sans lesquels il m’est impossible de commencer mon roman. Et d’abord, seul des trois fils de Fiodor Pavlovitch, Dmitri grandit dans l’idée qu’il avait quelque fortune et serait indépendant a sa majorité. Son enfance et sa jeunesse furent mouvementées : il quitta le college avant terme, entra ensuite dans une école militaire, partit pour le Caucase, servit dans l’armée, fut dégradé pour s’etre battu en duel, reprit du service, fit la fete, gaspilla pas mal d’argent. Il n’en reçut de son pere qu’une fois majeur et il avait, en attendant, contracté pas mal de dettes. Il ne vit pour la premiere fois Fiodor Pavlovitch qu’apres sa majorité, lorsqu’il arriva dans le pays spécialement pour se renseigner sur sa fortune. Son pere, semble-t-il, lui déplut des l’abord ; il ne demeura que peu de temps chez lui et s’empressa de repartir, en emportant une certaine somme, apres avoir conclu un arrangement pour les revenus de sa propriété. Chose curieuse, il ne put rien tirer de son pere quant au rapport et a la valeur du domaine. Fiodor Pavlovitch remarqua d’emblée – il importe de le noter – que Mitia se faisait une idée fausse et exagérée de sa fortune. Il en fut tres content, ayant en vue des intérets particuliers : il en conclut que le jeune homme était étourdi, emporté, avec des passions vives, et qu’en donnant un os a ronger a ce fetard, on l’apaiserait jusqu’a nouvel ordre. Il exploita donc la situation, se bornant a lâcher de temps en temps de faibles sommes, jusqu’a ce qu’un beau jour, quatre ans apres, Mitia, a bout de patience, reparut dans la localité pour exiger un reglement de comptes définitif. A sa stupéfaction, il apprit qu’il ne possédait plus rien : il avait déja reçu en especes, de Fiodor Pavlovitch, la valeur totale de son bien, peut-etre meme restait-il lui redevoir, tant les comptes étaient embrouillés ; d’apres tel et tel arrangement, conclu a telle ou telle date, il n’avait pas le droit de réclamer davantage, etc. Le jeune homme fut consterné ; il soupçonna la supercherie, se mit hors de lui, en perdit presque la raison. Cette circonstance provoqua la catastrophe dont le récit fait l’objet de mon premier roman, ou plutôt son cadre extérieur. Mais avant d’aborder ledit roman, il faut encore parler des deux autres fils de Fiodor Pavlovitch et expliquer leur provenance.


Chapitre 3 Nouveau mariage et seconds enfants

Fiodor Pavlovitch, apres s’etre défait du petit Mitia, contracta bientôt un second mariage qui dura huit ans. Il prit sa seconde femme, également fort jeune, dans une autre province, ou il s’était rendu, en compagnie d’un juif, pour traiter une affaire. Quoique fetard, ivrogne, débauché, il surveillait sans cesse le placement de ses capitaux et faisait presque toujours de bonnes mais peu honnetes opérations. Fille d’un diacre obscur et orpheline des l’enfance, Sophie Ivanovna avait grandi dans l’opulente maison de sa bienfaitrice, la veuve haut placée du général Vorokhov, qui l’élevait et la rendait malheureuse. J’ignore les détails, j’ai seulement entendu dire que la jeune fille, douce, patiente et candide, avait tenté de se pendre a un clou dans la dépense, tant l’excédaient les caprices et les éternels reproches de cette vieille, point méchante au fond, mais que son oisiveté rendait insupportable. Fiodor Pavlovitch demanda sa main ; on prit des renseignements sur lui et il fut éconduit. Comme lors de son premier mariage, il proposa alors a l’orpheline de l’enlever. Tres probablement, elle eut refusé de devenir sa femme, si elle avait été mieux renseignée sur son compte. Mais cela se passait dans une autre province ; que pouvait d’ailleurs comprendre une jeune fille de seize ans, sinon qu’il valait mieux se jeter a l’eau que de demeurer chez sa tutrice ? La malheureuse remplaça donc sa bienfaitrice par un bienfaiteur. Cette fois-ci, Fiodor Pavlovitch ne reçut pas un sou, car la générale, furieuse, n’avait rien donné, a part sa malédiction. Du reste, il ne comptait pas sur l’argent. La beauté remarquable de la jeune fille et surtout sa candeur l’avaient enchanté. Il en était émerveillé, lui, le voluptueux, jusqu’alors épris seulement de charmes grossiers. « Ces yeux innocents me transperçaient l’âme » , disait-il par la suite avec un vilain rire. D’ailleurs, cet etre corrompu ne pouvait éprouver qu’un attrait sensuel. Fiodor Pavlovitch ne se gena pas avec sa femme. Comme elle était pour ainsi dire « coupable » envers lui, qu’il l’avait presque « sauvée de la corde » , profitant, en outre, de sa douceur et de sa résignation inouies, il foula aux pieds la décence conjugale la plus élémentaire. Sa maison devint le théâtre d’orgies auxquelles prenaient part de vilaines femmes. Un trait a noter, c’est que le domestique Grigori, etre morne, raisonneur stupide et enteté, qui détestait sa premiere maîtresse, prit le parti de la seconde, se querellant pour elle avec son maître d’une façon presque intolérable de la part d’un domestique. Un jour, il alla jusqu’a mettre a la porte des donzelles qui festoyaient chez Fiodor Pavlovitch. Plus tard, la malheureuse jeune femme, terrorisée des l’enfance, fut en proie a une maladie nerveuse fréquente parmi les villageoises et qui leur vaut le nom de « possédées » . Parfois la malade, victime de terribles crises d’hystérie, en perdait la raison. Elle donna pourtant a son mari deux fils : le premier, Ivan, apres un an de mariage ; le second, Alexéi, trois ans plus tard. A sa mort, le jeune Alexéi était dans sa quatrieme année et, si étrange que cela paraisse, il se rappela sa mere toute sa vie, mais comme a travers un songe. Quand elle fut morte, les deux garçons eurent le meme sort que le premier, leur pere les oublia, les délaissa totalement, et ils furent recueillis par le meme Grigori, dans son pavillon. C’est la que les trouva la vieille générale, la bienfaitrice qui avait élevé leur mere. Elle vivait encore et, durant ces huit années, sa rancune n’avait pas désarmé. Parfaitement au courant de l’existence que menait sa Sophie, en apprenant sa maladie et les scandales qu’elle endurait, elle déclara deux ou trois fois aux parasites de son entourage : « C’est bien fait, Dieu la punit de son ingratitude. » Trois mois exactement apres la mort de Sophie Ivanovna, la générale parut dans notre ville et se présenta chez Fiodor Pavlovitch. Son séjour ne dura qu’une demi-heure, mais elle mit le temps a profit. C’était le soir. Fiodor Pavlovitch, qu’elle n’avait pas vu depuis huit ans, se montra en état d’ivresse. On raconte que, des l’abord, sans explication aucune, elle lui donna deux soufflets retentissants, puis le tira trois fois par son toupet de haut en bas. Sans ajouter un mot, elle alla droit au pavillon ou se trouvaient les enfants. Ils n’étaient ni lavés ni tenus proprement ; ce que voyant, l’irascible vieille donna encore un soufflet a Grigori et lui déclara qu’elle emmenait les garçons. Tels qu’ils étaient, elle les enveloppa dans une couverture, les mit en voiture et repartit. Grigori encaissa le soufflet en bon serviteur et s’abstint de toute insolence ; en reconduisant la vieille dame a sa voiture, il dit d’un ton grave, apres s’etre incliné profondément, que « Dieu la récompenserait de sa bonne action » . « Tu n’es qu’un nigaud » , lui cria-t-elle en guise d’adieu. Apres examen de l’affaire, Fiodor Pavlovitch se déclara satisfait et accorda par la suite son consentement formel a l’éducation des enfants chez la générale. Il alla en ville se vanter des soufflets reçus.

Peu de temps apres, la générale mourut ; elle laissait, par testament, mille roubles a chacun des deux petits « pour leur instruction » ; cet argent devait etre dépensé a leur profit intégralement, mais suffire jusqu’a leur majorité, une telle somme étant déja beaucoup pour de pareils enfants ; si d’autres voulaient faire davantage, libre a eux, etc.

Sans avoir lu le testament, je sais qu’il renfermait un passage bizarre, dans ce gout par trop original. Le principal héritier de la vieille dame était, par bonheur, un honnete homme, le maréchal de la noblesse de notre province, Euthyme Pétrovitch Poliénov. Il échangea quelques lettres avec Fiodor Pavlovitch qui, sans refuser catégoriquement et tout en faisant du sentiment, traînait les choses en longueur. Voyant qu’il ne tirerait jamais rien du personnage, Euthyme Pétrovitch s’intéressa personnellement aux orphelins et conçut une affection particuliere pour le cadet, qui demeura longtemps dans sa famille. J’attire sur ce point l’attention du lecteur : c’est a Euthyme Pétrovitch, un noble caractere comme on en rencontre peu, que les jeunes gens furent redevables de leur éducation. Il conserva intact aux enfants leur petit capital, qui, a leur majorité, atteignait deux mille roubles avec les intérets, les éleva a ses frais, en dépensant pour chacun d’eux bien plus de mille roubles. Je ne ferai pas maintenant un récit détaillé de leur enfance et de leur jeunesse, me bornant aux principales circonstances. L’aîné, Ivan, devint un adolescent morose, renfermé, mais nullement timide ; il avait compris de bonne heure que son frere et lui grandissaient chez des étrangers, par grâce, qu’ils avaient pour pere un individu qui leur faisait honte, etc. Ce garçon montra des sa plus tendre enfance (a ce qu’on raconte, tout au moins) de brillantes capacités pour l’étude. A l’âge de treize ans environ, il quitta la famille d’Euthyme Pétrovitch pour suivre les cours d’un college de Moscou, et prendre pension chez un fameux pédagogue, ami d’enfance de son bienfaiteur. Plus tard, Ivan racontait que celui-ci avait été inspiré par son « ardeur au bien » et par l’idée qu’un adolescent génialement doué devait etre élevé par un éducateur génial. Au reste, ni son protecteur ni l’éducateur de génie n’étaient plus lorsque le jeune homme entra a l’université. Euthyme Pétrovitch ayant mal pris ses dispositions, le versement du legs de la générale traîna en longueur, par suite de diverses formalités et de retards inévitables chez nous ; le jeune homme se trouva donc fort gené pendant ses deux premieres années d’université, et dut gagner sa vie tout en poursuivant ses études. Il faut noter qu’alors il n’essaya nullement de correspondre avec son pere ; peut-etre était-ce par fierté, par dédain envers lui ; peut-etre aussi le froid calcul de sa raison lui démontrait-il qu’il n’avait rien a attendre du bonhomme. Quoi qu’il en fut, le jeune homme ne se troubla pas, trouva du travail, d’abord des leçons a vingt kopeks, ensuite des articles en dix lignes sur les scenes de la rue signés « Un Témoin oculaire » , qu’il portait a divers journaux. Ces articles, dit-on, étaient toujours curieux et spirituels, ce qui assura leur succes. De la sorte, le jeune reporter montra sa supériorité pratique et intellectuelle sur les nombreux étudiants des deux sexes, toujours nécessiteux, qui, tant a Pétersbourg qu’a Moscou, assiegent du matin au soir les bureaux des journaux et des périodiques, n’imaginant rien de mieux que de réitérer leur éternelle demande de copie et de traductions du français. Une fois introduit dans le monde des journaux, Ivan Fiodorovitch ne perdit pas le contact ; durant ses dernieres années d’université, il donna avec beaucoup de talent des comptes rendus d’ouvrages spéciaux et se fit ainsi connaître dans les milieux littéraires. Mais ce n’est que vers la fin qu’il réussit, par hasard, a éveiller une attention particuliere dans un cercle de lecteurs beaucoup plus étendu. A sa sortie de l’université, et alors qu’il se préparait a partir pour l’étranger avec ses deux mille roubles, Ivan Fiodorovitch publia, dans un grand journal, un article étrange, qui attira meme l’attention des profanes. Le sujet lui était apparemment inconnu, puisqu’il avait suivi les cours de la Faculté des sciences, et que l’article traitait la question des tribunaux ecclésiastiques, partout soulevée alors. Tout en examinant quelques opinions émises sur cette matiere, il exposait également ses vues personnelles. Ce qui frappait, c’était le ton et l’inattendu de la conclusion. Or, tandis que beaucoup d’» ecclésiastiques » tenaient l’auteur pour leur partisan, les « laics » , aussi bien que les athées, applaudissaient a ses idées. En fin de compte, quelques personnes déciderent que l’article entier n’était qu’une effrontée mystification. Si je mentionne cet épisode, c’est surtout parce que l’article en question parvint jusqu’a notre fameux monastere – ou l’on s’intéressait a la question des tribunaux ecclésiastiques – et qu’il y provoqua une grande perplexité. Le nom de l’auteur une fois connu, le fait qu’il était originaire de notre ville et le fils de « ce Fiodor Pavlovitch » accrut l’intéret. Vers la meme époque, l’auteur en personne parut.

Pourquoi Ivan Fiodorovitch était-il venu chez son pere ? Il me souvient que je me posais des alors cette question avec une certaine inquiétude. Cette arrivée si fatale, qui engendra de telles conséquences, demeura longtemps pour moi inexpliquée. A vrai dire, il était étrange qu’un homme aussi savant, d’apparence si fiere et si réservée, se montrât dans une maison aussi mal famée. Fiodor Pavlovitch l’avait ignoré toute sa vie, et – bien qu’il n’eut donné pour rien au monde de l’argent si on lui en avait demandé – il craignait toujours que ses fils ne vinssent lui en réclamer. Et voila que le jeune homme s’installe chez un tel pere, passe aupres de lui un mois, puis deux, et qu’ils s’entendent on ne peut mieux. Je ne fus pas le seul a m’étonner de cet accord. Piotr Alexandrovitch Mioussov, dont il a déja été question, et qui, a cette époque, avait élu domicile a Paris, séjournait alors dans sa propriété suburbaine. Plus que tous, il se montrait surpris, ayant fait la connaissance du jeune homme qui l’intéressait fort et avec lequel il rivalisait d’érudition. « Il est fier, nous disait-il, il se tirera toujours d’affaire ; des maintenant, il a de quoi partir pour l’étranger, que fait-il ici ? Chacun sait qu’il n’est pas venu trouver son pere pour de l’argent, que celui-ci lui refuserait d’ailleurs. Il n’aime ni boire ni courir les filles ; pourtant le vieillard ne peut se passer de lui. » C’était vrai ; le jeune exerçait une influence visible sur le vieillard, qui, bien que fort enteté et capricieux, l’écoutait parfois ; il commença meme a se comporter plus décemment…

On sut plus tard qu’Ivan était arrivé en partie a la demande et pour les intérets de son frere aîné, Dmitri, qu’il vit pour la premiere fois a cette occasion, mais avec lequel il correspondait déja au sujet d’une affaire importante, dont il sera parlé avec détails en son temps. Meme lorsque je fus au courant, Ivan Fiodorovitch me parut énigmatique et son arrivée parmi nous difficile a expliquer.

J’ajouterai qu’il tenait lieu d’arbitre et de réconciliateur entre son pere et son frere aîné, alors totalement brouillés, ce dernier ayant meme intenté une action en justice.

Pour la premiere fois, je le répete, cette famille, dont certains membres ne s’étaient jamais vus, se trouva réunie. Seul le cadet, Alexéi, habitait le pays depuis un an déja. Il est malaisé de parler de lui dans ce préambule, avant de le mettre en scene dans le roman. Je dois pourtant m’étendre a son sujet pour élucider un point étrange, a savoir que mon héros apparaît, des la premiere scene, sous l’habit d’un novice. Depuis un an, en effet, il habitait notre monastere et se préparait a y passer le reste de ses jours.


Chapitre 4 Le troisieme fils : Aliocha

Il avait vingt ans (ses freres, Ivan et Dmitri, étaient alors respectivement dans leur vingt-quatrieme et leur vingt-huitieme année). Je dois prévenir que ce jeune Aliocha n’était nullement fanatique, ni meme, a ce que je crois, mystique. A mon sens, c’était simplement un philanthrope en avance sur son temps, et s’il avait choisi la vie monastique, c’était parce qu’alors elle seule l’attirait et représentait pour lui l’ascension idéale vers l’amour radieux de son âme dégagée des ténebres et des haines d’ici-bas. Elle l’attirait, cette voie, uniquement parce qu’il y avait rencontré un etre exceptionnel a ses yeux, notre fameux starets[16] Zosime, auquel il s’était attaché de toute la ferveur novice de son cour inassouvi. Je conviens qu’il avait, des le berceau, fait preuve d’étrangeté. J’ai déja raconté qu’ayant perdu sa mere a quatre ans, il se rappela toute sa vie son visage, ses caresses « comme s’il la voyait vivante » . De pareils souvenirs peuvent persister (chacun le sait), meme a un âge plus tendre, mais ils ne demeurent que comme des points lumineux dans les ténebres, comme le fragment d’un immense tableau qui aurait disparu. C’était le cas pour lui : il se rappelait une douce soirée d’été, la fenetre ouverte aux rayons obliques du couchant ; dans un coin de la chambre une image sainte avec la lampe allumée, et, devant l’image, sa mere agenouillée, sanglotant avec force gémissements comme dans une crise de nerfs. Elle l’avait saisi dans ses bras, le serrant a l’étouffer et implorait pour lui la sainte Vierge, relâchant son étreinte pour le tendre vers l’image, mais la nourrice était accourue et l’avait arraché, effrayé, des bras de la malheureuse. Aliocha se rappelait le visage de sa mere, exalté, sublime, mais il n’aimait guere a en parler. Dans son enfance et sa jeunesse, il se montra plutôt concentré et meme taciturne, non par timidité ou sauvagerie, mais par une sorte de préoccupation intérieure si profonde qu’elle lui faisait oublier son entourage. Cependant il aimait ses semblables, et toute sa vie, sans passer jamais pour nigaud, il eut foi en eux. Quelque chose en lui révélait qu’il ne voulait pas se faire le juge d’autrui. Il paraissait meme tout admettre, sans réprobation, quoique souvent avec une profonde mélancolie. Bien plus, il devint des sa jeunesse inaccessible a l’étonnement et a la frayeur. Arrivé a vingt ans chez son pere, dans un foyer de basse débauche, lui, chaste et pur, il se retirait en silence quand la vie lui devenait intolérable, mais sans témoigner a personne ni réprobation ni mépris. Son pere, que sa qualité d’ancien parasite rendait fort sensible aux offenses, lui fit d’abord mauvais accueil : « il se tait, disait-il, et n’en pense pas moins » ; mais il ne tarda pas a l’embrasser, a le caresser ; c’étaient, a vrai dire, des larmes et un attendrissement d’ivrogne, mais on voyait qu’il l’aimait de cet amour sincere, profond, qu’il avait été jusque-la incapable de ressentir pour qui que ce fut… Depuis son enfance, Aliocha avait toujours été aimé de tout le monde. Dans la famille de son bienfaiteur, Euthyme Pétrovitch Poliénov, on s’était tellement attaché a lui que tous le considéraient comme l’enfant de la maison. Or il était entré chez eux a un âge ou l’enfant est encore incapable de calcul et de ruse, ou il ignore les intrigues qui attirent la faveur et l’art de se faire aimer. Ce don d’éveiller la sympathie était par conséquent chez lui naturel, spontané, sans artifice. Il en alla de meme a l’école, ou les enfants comme Aliocha s’attirent d’ordinaire la méfiance, les railleries, voire la haine de leurs camarades. Des l’enfance, il aimait par exemple a s’isoler pour rever, a lire dans un coin ; néanmoins, il fut, durant ses années de college, l’objet de l’affection générale. Il n’était guere folâtre, ni meme gai ; a le considérer, on voyait vite que ce n’était pas de la morosité, mais, au contraire, une humeur égale et sereine. Il ne voulait jamais se mettre en avant ; pour cette raison, peut-etre, il ne craignait jamais personne et ses condisciples remarquaient que, loin d’en tirer vanité, il paraissait ignorer sa hardiesse, son intrépidité. Il ignorait la rancune : une heure apres avoir été offensé, il répondait a l’offenseur ou lui adressait lui-meme la parole, d’un air confiant, tranquille, comme s’il ne s’était rien passé entre eux. Loin de paraître avoir oublié l’offense, ou résolu a la pardonner, il ne se considérait pas comme offensé, et cela lui gagnait le cour des enfants. Un seul trait de son caractere incitait fréquemment tous ses camarades a se moquer de lui, non par méchanceté, mais par divertissement : il était d’une pudeur, d’une chasteté exaltée, farouche. Il ne pouvait supporter certains mots et certaines conversations sur les femmes qui par malheur sont de tradition dans les écoles. Des jeunes gens a l’âme et au cour purs, presque encore des enfants, aiment souvent a s’entretenir de scenes et d’images qui parfois répugnent aux soldats eux-memes ; d’ailleurs, ces derniers en savent moins sous ce rapport que les jeunes garçons de notre société cultivée. Il n’y a pas la encore, je veux bien, de corruption morale, ni de réel cynisme, mais il y en a l’apparence, et cela passe fréquemment a leurs yeux pour quelque chose de délicat, de fin, digne d’etre imité. Voyant « Aliocha Karamazov » se boucher rapidement les oreilles quand on parlait de « cela » , ils faisaient parfois cercle autour de lui, écartaient ses mains de force et lui criaient des obscénités. Alexéi se débattait, se couchait par terre en se cachant le visage ; il supportait l’offense en silence et sans se fâcher. A la fin, on le laissa en repos, on cessa de le traiter de « fillette » , on éprouva meme pour lui de la compassion. Il compta toujours parmi les meilleurs éleves, sans jamais prétendre a la premiere place. Apres la mort d’Euthyme Pétrovitch, Aliocha passa encore deux ans au college. La veuve partit bientôt pour un long voyage en Italie, avec toute sa famille, qui se composait de femmes. Le jeune homme alla demeurer chez des parentes éloignées du défunt, deux dames qu’il n’avait jamais vues. Il ignorait dans quelles conditions il séjournait chez elles ; c’était d’ailleurs un de ses traits caractéristiques de ne jamais s’inquiéter aux frais de qui il vivait. A cet égard, il était tout le contraire de son aîné, Ivan, qui avait connu la pauvreté dans ses deux premieres années d’université, et qui avait souffert, des l’enfance, de manger le pain d’un bienfaiteur. Mais on ne pouvait juger séverement cette particularité du caractere d’Alexéi, car il suffisait de le connaître un peu pour se convaincre qu’il était de ces innocents capables de donner toute leur fortune a une bonne ouvre, ou meme a un chevalier d’industrie. En général il ignorait la valeur de l’argent, au figuré s’entend. Quand on lui donnait de l’argent de poche, il ne savait qu’en faire durant des semaines ou le dépensait en un clin d’oil. Quand Piotr Alexandrovitch Mioussov, fort chatouilleux en ce qui concerne l’honneteté bourgeoise, eut plus tard l’occasion d’observer Alexéi, il le caractérisa ainsi : « Voila peut-etre le seul homme au monde qui, demeuré sans ressources dans une grande ville inconnue, ne mourrait ni de faim ni de froid, car immédiatement on le nourrirait, on lui viendrait en aide, sinon lui-meme se tirerait aussitôt d’affaire, sans peine ni humiliation, et ce serait un plaisir pour les autres de lui rendre service. » Un an avant la fin de ses études, il déclara soudain a ces dames qu’il partait chez son pere pour une affaire qui lui était venue en tete. Celles-ci le regretterent beaucoup ; elles ne le laisserent pas engager la montre que lui avait donnée la famille de son bienfaiteur avant de partir pour l’étranger ; elle le pourvurent d’argent, de linge, de vetements, mais il leur rendit la moitié de la somme en déclarant qu’il tenait a voyager en troisieme. Comme son pere lui demandait pourquoi il n’avait pas achevé ses études, il ne répondit rien, mais se montra plus pensif que d’habitude. Bientôt on constata qu’il cherchait la tombe de sa mere. Il avoua meme n’etre venu que pour cela. Mais ce n’était probablement pas la seule cause de son arrivée. Sans doute n’aurait-il pu expliquer a quelle impulsion soudaine il avait obéi en se lançant délibérément dans une voie nouvelle, inconnue. Fiodor Pavlovitch ne put lui indiquer la tombe de sa mere, car apres tant d’années, il en avait totalement oublié la place. Disons un mot de Fiodor Pavlovitch. Il était demeuré longtemps absent de notre ville. Trois ou quatre ans apres la mort de sa seconde femme, il partit pour le midi de la Russie et s’établit a Odessa, ou il fit la connaissance, suivant ses propres paroles, de « beaucoup de Juifs, Juives et Juivaillons de tout acabit » et finit par etre reçu « non seulement chez les Juifs, mais aussi chez les Israélites » . Il faut croire que durant cette période il avait développé l’art d’amasser et de soutirer de l’argent. Il reparut dans notre ville trois ans seulement avant l’arrivée d’Aliocha. Ses anciennes connaissances le trouverent fort vieilli, bien qu’il ne fut pas tres âgé. Il se montra plus effronté que jamais : l’ancien bouffon éprouvait maintenant le besoin de rire aux dépens d’autrui. Il aimait a courir la gueuse d’une façon plus répugnante qu’auparavant et, grâce a lui, de nouveaux cabarets s’ouvrirent dans notre district. On lui attribuait une fortune de cent mille roubles, ou peu s’en faut, et bientôt beaucoup de gens se trouverent ses débiteurs, en échange de solides garanties. Dans les derniers temps, il s’était ratatiné, commençait a perdre l’égalité d’humeur et le contrôle de soi-meme ; incapable de se concentrer, il tomba dans une sorte d’hébétude et s’enivra de plus en plus. Sans Grigori, qui avait aussi beaucoup vieilli et qui le surveillait parfois comme un mentor, l’existence de Fiodor Pavlovitch eut été hérissée de difficultés. L’arrivée d’Aliocha influa sur son moral, et des souvenirs, qui dormaient depuis longtemps, se réveillerent dans l’âme de ce vieillard prématuré : « Sais-tu, répétait-il a son fils en l’observant, que tu ressembles a la possédée ? » C’est ainsi qu’il appelait sa seconde femme. Ce fut Grigori qui indiqua a Aliocha la tombe de la « possédée » . Il le conduisit au cimetiere, lui montra dans un coin éloigné une dalle en fonte, modeste, mais décente, ou étaient gravés le nom, la condition, l’âge de la défunte, avec la date de sa mort ; en bas figurait un quatrain, comme on en lit fréquemment sur la tombe des gens de classe moyenne. Chose étonnante, cette dalle était l’ouvre de Grigori. C’est lui qui l’avait placée, a ses frais, sur la tombe de la pauvre « possédée » , apres avoir souvent importuné son maître par ses allusions ; celui-ci était enfin parti pour Odessa, en haussant les épaules sur les tombes et sur tous ses souvenirs. Devant la tombe de sa mere, Aliocha ne montra aucune émotion particuliere ; il preta l’oreille au grave récit que fit Grigori de l’érection de la dalle, se recueillit quelques instants et se retira sans avoir prononcé une parole. Depuis, de toute l’année peut-etre, il ne retourna pas au cimetiere. Mais cet épisode produisit sur Fiodor Pavlovitch un effet fort original. Il prit mille roubles et les porta au monastere pour le repos de l’âme de sa femme, non pas de la seconde, la « possédée » , mais de la premiere, celle qui le rossait. Le meme soir, il s’enivra et déblatéra contre les moines en présence d’Aliocha. C’était en effet un esprit fort, qui n’avait peut-etre jamais mis le moindre cierge devant une image. Les sentiments et la pensée de pareils individus ont parfois des élans aussi brusques qu’étranges. J’ai déja dit qu’il s’était fort ratatiné. Sa physionomie portait alors les traces révélatrices de l’existence qu’il avait menée. Aux pochettes qui pendaient sous ses petits yeux toujours effrontés, méfiants, malicieux, aux rides profondes qui sillonnaient son visage gras, venait s’ajouter, sous son menton pointu, une pomme d’Adam charnue, qui lui donnait un air hideusement sensuel. Joignez-y une large bouche de carnassier, aux levres bouffies, ou apparaissaient les débris noirâtres de ses dents pourries, et qui répandait de la salive chaque fois qu’il prenait la parole. Au reste, il aimait a plaisanter sur sa figure, bien qu’elle lui plut, surtout son nez, pas tres grand, mais fort mince et recourbé. « Un vrai nez romain, disait-il ; avec ma pomme d’Adam, je ressemble a un patricien de la décadence. » Il s’en montrait fier. Quelque temps apres avoir découvert la tombe de sa mere, Aliocha lui déclara tout a coup qu’il voulait entrer au monastere ou les moines étaient disposés a l’admettre comme novice. Il ajouta que c’était son plus cher désir et qu’il implorait son consentement paternel. Le vieillard savait déja que le starets Zosime avait produit sur son « doux garçon » une impression particuliere. « Ce starets est assurément le plus honnete de nos moines, déclara-t-il apres avoir écouté Aliocha dans un silence pensif, mais sans se montrer surpris de sa demande. Hum ! Voila ou tu veux aller, mon doux garçon ! – A moitié ivre, il eut un sourire d’ivrogne empreint de ruse et de finesse. – Hum ! Je prévoyais que tu en arriverais la ! Eh bien, soit ! Tu as deux mille roubles, ce sera ta dot ; quant a moi, mon ange, je ne t’abandonnerai jamais et je verserai pour toi ce qu’il faut… si on le demande ; sinon inutile n’est-ce pas, de nous engager ? Il ne te faut pas plus d’argent que de grain a un canari… Hum ! Je connais, sais-tu, aupres d’un certain monastere un hameau habité exclusivement par les « épouses des moines » , comme on les appelle, il y en a une trentaine, je crois… Je l’ai visité, c’est intéressant en son genre, ça rompt la monotonie. Par malheur, on n’y trouve que des Russes, pas une Française. On pourrait en avoir, ce ne sont pas les fonds qui manquent. Quand elles le sauront, elles viendront. Ici, il n’y a pas de femmes, mais deux cents moines. Ils jeunent consciencieusement, j’en conviens… Hum ! Ainsi, tu veux entrer en religion ? Tu me fais de la peine, Aliocha, vraiment, je m’étais attaché a toi… Du reste, voila une bonne occasion : prie pour nous autres, pécheurs a la conscience chargée. Je me suis souvent demandé : qui priera un jour pour moi ? Mon cher garçon, je suis tout a fait stupide a cet égard, tu en doutes, peut-etre ? Tout a fait. Vois-tu, malgré ma betise, je réfléchis parfois ; je pense que les diables me traîneront bien sur avec leurs crocs, apres ma mort. Et je me dis : d’ou viennent-ils, ces crocs ? en quoi sont-ils ? en fer ? Ou les forge-t-on ? Auraient-ils une fabrique ? Les religieux, par exemple, sont persuadés que l’enfer a un plafond. Je veux bien, quant a moi, croire a l’enfer, mais a un enfer sans plafond : c’est plus délicat, plus éclairé, comme chez les luthériens. Au fond, me diras-tu, qu’importe qu’il y ait ou non un plafond ? Voila le hic ! S’il n’y a pas de plafond, il n’y a pas de crocs ; mais alors qui me traînerait ? et si l’on ne me traînait pas, ou serait la justice, en ce monde ? Il faudrait les inventer, ces crocs, pour moi spécialement, pour moi seul. Si tu savais, Aliocha, quel éhonté je suis !… – Il n’y a pas de crocs la-bas, proféra Aliocha a voix basse, en regardant sérieusement son pere. – Ah ! il n’y a que des ombres de crocs. Je sais, je sais. C’est ainsi qu’un Français décrivait l’enfer : « J’ai vu l’ombre d’un cocher Qui, avec l’ombre d’une brosse, Frottait l’ombre d’un carrosse[17]. » D’ou sais-tu, mon cher, qu’il n’y a pas de crocs ? Une fois chez les moines, tu changeras de note. Au fait, pars, va démeler la vérité et reviens me renseigner, je partirai plus tranquillement pour l’autre monde quand je saurai ce qui s’y passe. Ce sera plus convenable pour toi d’etre chez les moines que chez moi, vieil ivrogne, avec des filles… bien que tu sois, comme un ange, au-dessus de tout cela. Il en sera peut-etre de meme la-bas, et si je te laisse aller, c’est que je compte la-dessus. Tu n’es pas sot. Ton ardeur s’éteindra et tu reviendras guéri. Pour moi, je t’attendrai, car je sens que tu es le seul en ce monde qui ne me blâme point, mon cher garçon ; je ne peux pas ne pas le sentir !… » Et il se mit a pleurnicher. Il était sentimental. Oui, il était méchant et sentimental.


Chapitre 5 Les startsy

Le lecteur se figure peut-etre mon héros sous les traits d’un pâle reveur malingre et extatique. Au contraire, Aliocha était un jeune homme de dix-neuf ans bien fait de sa personne et débordant de santé. Il avait la taille élancée, les cheveux châtains, le visage régulier quoique un peu allongé, les joues vermeilles, les yeux gris foncé, brillants, grands ouverts, l’air pensif et fort calme. On m’objectera que des joues rouges n’empechent pas d’etre fanatique ou mystique ; or, il me semble qu’Aliocha était plus que n’importe qui réaliste. Certes il croyait aux miracles, mais, a mon sens, les miracles ne troubleront jamais le réaliste, car ce ne sont pas eux qui l’inclinent a croire. Un véritable réaliste, s’il est incrédule, trouve toujours en lui la force et la faculté de ne pas croire meme au miracle, et si ce dernier se présente comme un fait incontestable, il doutera de ses sens plutôt que d’admettre le fait ; s’il l’admet, ce sera comme un fait naturel, mais inconnu de lui jusqu’alors. Chez le réaliste, ce n’est pas la foi qui naît du miracle, c’est le miracle qui naît de la foi. Si le réaliste acquiert la foi, il lui faut, en vertu de son réalisme, admettre aussi le miracle. L’apôtre Thomas déclara qu’il ne croirait pas avant d’avoir vu ; ensuite il dit : mon Seigneur et mon Dieu[18] ! Était-ce le miracle qui l’avait obligé a croire ? Tres probablement que non ; il croyait parce qu’il désirait croire et peut-etre avait-il déja la foi entiere dans les replis cachés de son cour, meme lorsqu’il déclarait : « je ne croirai pas avant d’avoir vu » . On dira sans doute qu’Aliocha était peu développé, qu’il n’avait pas achevé ses études. Ce dernier fait est exact, mais il serait fort injuste d’en inférer qu’il était obtus ou stupide. Je répete ce que j’ai déja dit : il avait choisi cette voie uniquement parce qu’elle seule l’attirait alors et qu’elle représentait l’ascension idéale vers la lumiere de son âme dégagée des ténebres. En outre, ce jeune homme était bien de notre époque, c’est-a-dire loyal, avide de vérité, la cherchant avec foi, et une fois trouvée, voulant y participer de toute la force de son âme, voulant des réalisations immédiates, et pret a tout sacrifier a cette fin, meme sa vie. Par malheur, ces jeunes gens ne comprennent pas qu’il est souvent bien facile de sacrifier sa vie, tandis que consacrer, par exemple, cinq ou six années de sa belle jeunesse a l’étude et a la science – ne fut-ce que pour décupler ses forces afin de servir la vérité et d’atteindre le but qu’on s’est assigné – c’est la un sacrifice qui les dépasse. Aliocha n’avait fait que choisir la voie opposée a toutes les autres, mais avec la meme soif de réalisation immédiate. Aussitôt qu’il se fut convaincu, apres de sérieuses réflexions, que Dieu et l’immortalité existent, il se dit naturellement : « Je veux vivre pour l’immortalité, je n’admets pas de compromis. » Pareillement, s’il avait conclu qu’il n’y a ni Dieu ni immortalité, il serait devenu tout de suite athée et socialiste (car le socialisme, ce n’est pas seulement la question ouvriere ou celle du quatrieme état, mais c’est surtout la question de l’athéisme, de son incarnation contemporaine, la question de la tour de Babel, qui se construit sans Dieu, non pour atteindre les cieux de la terre, mais pour abaisser les cieux jusqu’a la terre). Il paraissait étrange et impossible a Aliocha de vivre comme auparavant. Il est dit : « Si tu veux etre parfait, donne tout ce que tu as et suis-moi.[19] » Aliocha se disait : « Je ne peux pas donner au lieu de « tout » deux roubles et au lieu de « suis-moi » aller seulement a la messe. » Parmi les souvenirs de sa petite enfance, il se rappelait peut-etre notre monastere, ou sa mere avait pu le mener aux offices. Peut-etre y eut-il l’influence des rayons obliques du soleil couchant devant l’image vers laquelle le tendait sa mere, la possédée. Il arriva chez nous pensif, uniquement pour voir s’il s’agissait ici de tout ou seulement de deux roubles, et rencontra au monastere ce starets. C’était le starets Zosime, comme je l’ai déja expliqué plus haut ; il faudrait dire ici quelques mots du rôle joué par les startsy dans nos monasteres, et je regrette de n’avoir pas, dans ce domaine, toute la compétence nécessaire. J’essaierai pourtant de le faire a grands traits. Les spécialistes compétents assurent que l’institution des startsy fit son apparition dans les monasteres russes a une époque récente, il y a moins d’un siecle, alors que, dans tout l’Orient orthodoxe, surtout au Sinai et au mont Athos, elle existe depuis bien plus de mille ans. On prétend que les startsy existaient en Russie dans des temps fort anciens, ou qu’ils auraient du exister, mais que, par suite des calamités qui survinrent, le joug tatar, les troubles, l’interruption des anciennes relations avec l’Orient, apres la chute de Constantinople, cette institution se perdit parmi nous et les startsy disparurent. Elle fut ressuscitée par l’un des plus grands ascetes, Paisius Vélitchkovski, et par ses disciples, mais jusqu’a présent, apres un siecle, elle existe dans fort peu de monasteres, et a meme, ou peu s’en faut, été en butte aux persécutions, comme une innovation inconnue en Russie. Elle florissait surtout dans le fameux ermitage de Kozelskaia Optyne[20]. J’ignore quand et par qui elle fut implantée dans notre monastere, mais il s’y était succédé déja trois startsy, dont Zosime était le dernier. Il succombait presque a la faiblesse et aux maladies, et on ne savait par qui le remplacer. Pour notre monastere, c’était la une grave question, car, jusqu’a présent, rien ne l’avait distingué ; il ne possédait ni reliques saintes ni icônes miraculeuses ; les traditions glorieuses se rattachant a notre histoire, les hauts faits historiques et les services rendus a la patrie lui manquaient également. Il était devenu florissant et fameux dans toute la Russie grâce a ses startsy, que les pelerins venaient en foule voir et écouter de tous les points du pays, a des milliers de verstes. Qu’est-ce qu’un starets ? Le starets, c’est celui qui absorbe votre âme et votre volonté dans les siennes. Ayant choisi un starets, vous abdiquez votre volonté et vous la lui remettez en toute obéissance, avec une entiere résignation. Le pénitent subit volontairement cette épreuve, ce dur apprentissage, dans l’espoir, apres un long stage, de se vaincre lui-meme, de se dominer au point d’atteindre enfin, apres avoir obéi toute sa vie, a la liberté parfaite, c’est-a-dire a la liberté vis-a-vis de soi-meme, et d’éviter le sort de ceux qui ont vécu sans se trouver en eux-memes. Cette invention, c’est-a-dire l’institution des startsy, n’est pas théorique, mais tirée, en Orient, d’une pratique millénaire. Les obligations envers le starets sont bien autre chose que « l’obéissance » habituelle qui a toujours existé également dans les monasteres russes. La-bas, la confession de tous les militants au starets est perpétuelle, et le lien qui rattache le confesseur au confessé indissoluble. On raconte que, dans les temps antiques du christianisme, un novice, apres avoir manqué a un devoir prescrit par son starets, quitta le monastere pour se rendre dans un autre pays, de Syrie en Égypte. La, il accomplit des actes sublimes et fut enfin jugé digne de subir le martyre pour la foi. Quand l’Église allait l’enterrer en le révérant déja comme un saint, et lorsque le diacre prononça : « que les catéchumenes sortent ! » le cercueil qui contenait le corps du martyr fut enlevé de sa place et projeté hors du temple trois fois de suite. On apprit enfin que ce saint martyr avait enfreint l’obédience et quitté son starets ; que, par conséquent, il ne pouvait etre pardonné sans le consentement de ce dernier, malgré sa vie sublime. Mais lorsque le starets, appelé, l’eut délié de l’obédience, on put l’enterrer sans difficulté. Sans doute, ce n’est qu’une ancienne légende, mais voici un fait récent : un religieux faisait son salut au mont Athos, qu’il chérissait de toute son âme, comme un sanctuaire et une paisible retraite, quand son starets lui ordonna soudain de partir pour aller d’abord a Jérusalem saluer les Lieux Saints, puis retourner dans le Nord, en Sibérie. « C’est la-bas qu’est ta place, et non ici. » Le moine, consterné et désolé, alla trouver le patriarche de Constantinople et le supplia de le relever de l’obédience, mais le chef de l’Église lui répondit que, non seulement lui, patriarche, ne pouvait le délier, mais qu’il n’y avait aucun pouvoir au monde capable de le faire, excepté le starets dont il dépendait. On voit de la sorte que, dans certains cas, les startsy sont investis d’une autorité sans bornes et incompréhensible. Voila pourquoi, dans beaucoup de nos monasteres, cette institution fut d’abord presque persécutée. Pourtant le peuple témoigna tout de suite une grande vénération aux startsy. C’est ainsi que les petites gens et les personnes les plus distinguées venaient en foule se prosterner devant les startsy de notre monastere et leur confessaient leurs doutes, leurs péchés, leurs souffrances, implorant conseils et directives. Ce que voyant, les adversaires des startsy leur reprochaient, parmi d’autres accusations, d’avilir arbitrairement le sacrement de la confession, bien que les confidences ininterrompues du novice ou d’un laic au starets n’aient nullement le caractere d’un sacrement. Quoi qu’il en soit, l’institution des startsy s’est maintenue, et elle s’implante peu a peu dans les monasteres russes. Il est vrai que ce moyen éprouvé et déja millénaire de régénération morale, qui fait passer l’homme de l’esclavage a la liberté, en le perfectionnant, peut aussi devenir une arme a deux tranchants : au lieu de l’humilité et de l’empire sur soi-meme, il peut développer un orgueil satanique et faire un esclave au lieu d’un homme libre. Le starets Zosime avait soixante-cinq ans ; il descendait d’une famille de propriétaires ; dans sa jeunesse, il avait servi dans l’armée comme officier au Caucase. Sans doute, Aliocha avait été frappé par un don particulier de son âme ; il habitait la cellule meme du starets, qui l’aimait fort et l’admettait aupres de lui. Il faut noter qu’Aliocha, vivant au monastere, ne s’était encore lié par aucun vou ; il pouvait aller ou bon lui semblait des journées entieres, et s’il portait le froc, c’était volontairement, pour ne se distinguer de personne au monastere. Peut-etre l’imagination juvénile d’Aliocha avait-elle été tres impressionnée par la force et la gloire qui entouraient son starets comme une auréole. A propos du starets Zosime, beaucoup racontaient qu’a force d’accueillir depuis de nombreuses années tous ceux qui venaient épancher leur cour, avides de ses conseils et de ses consolations, il avait, vers la fin, acquis une grande perspicacité. Au premier coup d’oil jeté sur un inconnu, il devinait pourquoi il était venu, ce qu’il lui fallait et meme ce qui tourmentait sa conscience. Le pénitent était surpris, confondu, parfois meme effrayé de se sentir pénétré avant d’avoir proféré une parole. Aliocha avait remarqué que beaucoup de ceux qui venaient pour la premiere fois s’entretenir en particulier avec le starets entraient chez lui avec crainte et inquiétude ; presque tous en sortaient radieux et le visage le plus morne s’éclairait de satisfaction. Ce qui le surprenait aussi, c’est que le starets, loin d’etre sévere, paraissait meme enjoué. Les moines disaient de lui qu’il s’attachait aux plus grands pécheurs et les chérissait en proportion de leurs péchés. Meme vers la fin de sa vie, le starets comptait parmi les moines des ennemis et des envieux, mais leur nombre diminuait, bien qu’il comprît des personnalités importantes du couvent, notamment un des plus anciens religieux, grand taciturne et jeuneur extraordinaire. Néanmoins, la grande majorité tenait le parti du starets Zosime, et beaucoup l’aimaient de tout leur cour, quelques-uns lui étaient meme attachés presque fanatiquement. Ceux-la disaient, mais a voix basse, que c’était un saint, et, prévoyant sa fin prochaine, ils attendaient de prompts miracles qui répandraient une grande gloire sur le monastere. Alexéi croyait aveuglément a la force miraculeuse du starets, de meme qu’il croyait au récit du cercueil projeté hors de l’église. Parmi les gens qui amenaient au starets des enfants ou des parents malades pour qu’il leur imposât les mains ou dît une priere a leur intention, Aliocha en voyait beaucoup revenir bientôt, parfois le lendemain, pour le remercier a genoux d’avoir guéri leurs malades. Y avait-il guérison, ou seulement amélioration naturelle de leur état ? Aliocha ne se posait meme pas la question, car il croyait aveuglément a la force spirituelle de son maître et considérait la gloire de celui-ci comme son propre triomphe. Son cour battait, son visage rayonnait, surtout lorsque le starets sortait vers la foule des pelerins qui l’attendaient aux portes de l’ermitage, gens du peuple venus de tous les points de la Russie pour le voir et recevoir sa bénédiction. Ils se prosternaient devant lui, pleuraient, baisaient ses pieds et la place ou il se tenait, en poussant des cris ; les femmes lui tendaient leurs enfants, on amenait des possédées. Le starets leur parlait, faisait une courte priere, leur donnait sa bénédiction, puis les congédiait. Dans les derniers temps, la maladie l’avait tellement affaibli que c’est a peine s’il pouvait quitter sa cellule, et les pelerins attendaient parfois sa sortie des journées entieres. Aliocha ne se demandait nullement pourquoi ils l’aimaient tant, pourquoi ils se prosternaient devant lui avec des larmes d’attendrissement. Il comprenait parfaitement que l’âme résignée du simple peuple russe, ployant sous le travail et le chagrin, mais surtout sous l’injustice et le péché continuels – le sien et celui du monde – ne connaît pas de plus grand besoin, de plus douce consolation que de trouver un sanctuaire ou un saint, de tomber a genoux, de l’adorer : « Si le péché, le mensonge, la tentation sont notre partage, il y a pourtant quelque part au monde un etre saint et sublime ; il possede la vérité, il la connaît ; donc, elle descendra un jour jusqu’a nous et régnera sur la terre entiere, comme il a été promis. » Aliocha savait que le peuple sent et meme raisonne ainsi et que le starets fut précisément ce saint, ce dépositaire de la vérité divine aux yeux du peuple, il en était persuadé autant que ces paysans et ces femmes malades qui lui tendaient leurs enfants. La conviction que le starets, apres sa mort, procurerait une gloire extraordinaire au monastere régnait dans son âme plus forte peut-etre que chez les moines. Depuis quelque temps, son cour s’échauffait toujours davantage a la flamme d’un profond enthousiasme intérieur. Il n’était nullement troublé en voyant dans le starets un individu isolé : « Peu importe ; il a dans son cour le mystere de la rénovation pour tous, cette puissance qui instaurera enfin la justice sur la terre ; alors tous seront saints, tous s’aimeront les uns les autres ; il n’y aura plus ni riches, ni pauvres, ni élevés, ni humiliés ; tous seront comme les enfants de Dieu et ce sera l’avenement du regne du Christ. » Voila ce dont revait le cour d’Aliocha. Aliocha avait paru fortement impressionné par l’arrivée de ses deux freres, qu’il ne connaissait pas du tout jusqu’alors. Il s’était lié davantage avec Dmitri, bien que celui-ci fut arrivé plus tard. Quant a Ivan, il s’intéressait beaucoup a lui, mais les deux jeunes gens demeuraient étrangers l’un a l’autre, et pourtant deux mois s’étaient écoulés pendant lesquels ils se voyaient assez souvent. Aliocha était taciturne ; de plus, il paraissait attendre on ne sait quoi, avoir honte de quelque chose ; bien qu’il eut remarqué au début les regards curieux que lui jetait son frere, Ivan cessa bientôt de faire attention a lui. Aliocha en éprouva quelque confusion. Il attribua l’indifférence de son frere a l’inégalité de leur âge et de leur instruction. Mais il avait une autre idée. Le peu d’intéret que lui témoignait Ivan pouvait provenir d’une cause qu’il ignorait. Celui-ci paraissait absorbé par quelque chose d’important, comme s’il visait a un but tres difficile, ce qui eut expliqué sa distraction a son égard. Alexéi se demanda également s’il n’y avait pas la le mépris d’un athée savant pour un pauvre novice. Il ne pouvait s’offenser de ce mépris, s’il existait, mais il attendait avec une vague alarme, que lui-meme ne s’expliquait pas, le moment ou son frere voudrait se rapprocher de lui. Dmitri parlait d’Ivan avec le plus profond respect, d’un ton pénétré. Il raconta a Aliocha les détails de l’affaire importante qui avait étroitement rapproché les deux aînés. L’enthousiasme avec lequel Dmitri parlait d’Ivan impressionnait d’autant plus Aliocha que, comparé a son frere, Dmitri était presque un ignorant ; le contraste de leur personnalité et de leurs caracteres était si vif qu’on eut difficilement imaginé deux etres aussi dissemblables. C’est alors qu’eut lieu l’entrevue, ou plutôt la réunion, dans la cellule du starets, de tous les membres de cette famille mal assortie, réunion qui exerça une influence extraordinaire sur Aliocha. Le prétexte qui la motiva était en réalité mensonger. Le désaccord entre Dmitri et son pere au sujet de l’héritage de sa mere atteignait alors a son comble. Les rapports s’étaient envenimés au point de devenir insupportables. Ce fut Fiodor Pavlovitch qui suggéra, en plaisantant, de se réunir tous dans la cellule du starets Zosime ; sans recourir a son intervention, on pourrait s’entendre plus décemment, la dignité et la personne du starets étant capables d’imposer la réconciliation. Dmitri, qui n’avait jamais été chez lui et ne l’avait jamais vu, pensa qu’on voulait l’effrayer de cette façon ; mais comme lui-meme se reprochait secretement maintes sorties fort brusques dans sa querelle avec son pere, il accepta le défi. Il faut noter qu’il ne demeurait pas, comme Ivan, chez son pere, mais a l’autre bout de la ville. Piotr Alexandrovitch Mioussov, qui séjournait alors parmi nous, s’accrocha a cette idée. Libéral a la mode des années quarante et cinquante, libre penseur et athée, il prit a cette affaire une part extraordinaire, par ennui, peut-etre, ou pour se divertir. Il lui prit soudain fantaisie de voir le couvent et le « saint » . Comme son ancien proces avec le monastere durait encore – le litige avait pour objet la délimitation de leurs terres et certains droits de peche et de coupe – il s’empressa de profiter de cette occasion, sous le prétexte de s’entendre avec le Pere Abbé pour terminer cette affaire a l’amiable. Un visiteur animé de si bonnes intentions pouvait etre reçu au monastere avec plus d’égards qu’un simple curieux. Ces considérations firent qu’on insista aupres du starets, qui, depuis quelque temps, ne quittait plus sa cellule et refusait meme, a cause de sa maladie, de recevoir les simples visiteurs. Il donna son consentement et un jour fut fixé : « Qui m’a chargé de décider entre eux ? » déclara-t-il seulement a Aliocha avec un sourire. A l’annonce de cette réunion, Aliocha se montra tres troublé. Si quelqu’un des adversaires aux prises pouvait prendre cette entrevue au sérieux, c’était assurément son frere Dmitri, et lui seul ; les autres viendraient dans des intentions frivoles et peut-etre offensantes pour le starets. Aliocha le comprenait fort bien. Son frere Ivan et Mioussov s’y rendraient poussés par la curiosité, et son pere pour faire le bouffon ; tout en gardant le silence, il connaissait a fond le personnage, car, je le répete, ce garçon n’était pas aussi naif que tous le croyaient. Il attendait avec anxiété le jour fixé. Sans doute, il avait fort a cour de voir cesser enfin le désaccord dans sa famille, mais il se préoccupait surtout du starets ; il tremblait pour lui, pour sa gloire, redoutant les offenses, particulierement les fines railleries de Mioussov et les réticences de l’érudit Ivan. Il voulait meme tenter de prévenir le starets, de lui parler au sujet de ces visiteurs éventuels, mais il réfléchit et se tut. A la veille du jour fixé, il fit dire a Dmitri qu’il l’aimait beaucoup et attendait de lui l’exécution de sa promesse. Dmitri, qui chercha en vain a se souvenir d’avoir promis quelque chose, lui répondit par lettre qu’il ferait tout pour éviter une « bassesse » ; quoique plein de respect pour le starets et pour Ivan, il voyait la un piege ou une indigne comédie. « Cependant, j’avalerai plutôt ma langue que de manquer de respect au saint homme que tu véneres » , disait Dmitri en terminant sa lettre. Aliocha n’en fut guere réconforté.


Partie 2
Une réunion déplacée


Chapitre 1 L’arrivée au monastere

Il faisait un beau temps de fin d’aout, chaud et clair. L’entrevue avec le starets avait été fixée tout de suite apres la derniere messe, a onze heures et demie. Nos visiteurs arriverent vers la fin de l’office, dans deux équipages. Le premier, une élégante caleche attelée de deux chevaux de prix, était occupé par Piotr Alexandrovitch Mioussov et un parent éloigné, Piotr Fomitch Kalganov. Ce jeune homme de vingt ans se préparait a entrer a l’université. Mioussov, dont il était l’hôte, lui proposait de l’emmener a Zurich ou a Iéna, pour y parfaire ses études ; mais il n’avait pas encore pris de décision. Pensif et distrait, il avait le visage agréable, une constitution robuste, la taille plutôt élevée et le regard étrangement fixe, ce qui est le propre des gens distraits ; il vous regardait parfois longtemps sans vous voir. Taciturne et quelque peu emprunté, il lui arrivait – seulement en tete a tete – de se montrer tout a coup loquace, véhément, joyeux, riant de Dieu sait quoi ; mais son imagination n’était qu’un feu de paille, aussi vite allumé qu’éteint. Il était toujours bien mis et meme avec recherche. Déja possesseur d’une certaine fortune, il avait encore de belles espérances. Il entretenait avec Aliocha des relations amicales.

Fiodor Pavlovitch et son fils avaient pris place dans un landau de louage fort délabré, mais spacieux, attelé de deux vieux chevaux pommelés qui suivaient la caleche a distance respectueuse. Dmitri avait été prévenu la veille de l’heure du rendez-vous, mais il était en retard. Les visiteurs laisserent leurs voitures pres de l’enceinte, a l’hôtellerie, et franchirent a pied les portes du monastere. Sauf Fiodor Pavlovitch, aucun d’eux n’avait jamais vu de monastere, et Mioussov n’était pas entré dans une église depuis trente ans. Il regardait avec une certaine curiosité, en prenant un air dégagé. Mais a part l’église et les dépendances, d’ailleurs fort banales, l’intérieur du monastere n’offrait rien a son esprit observateur. Les derniers fideles sortis de l’église se découvraient en se signant. Parmi le bas peuple se trouvaient des gens d’un rang plus élevé : deux ou trois dames, un vieux général, tous descendus a l’hôtellerie. Des mendiants entourerent nos visiteurs, mais personne ne leur fit l’aumône. Seul Kalganov tira dix kopeks de son porte-monnaie et, gené Dieu sait pourquoi, les glissa rapidement a une bonne femme, en murmurant : « Partagez-les. » Aucun de ses compagnons ne lui fit d’observation, ce qui eut pour résultat d’accroître sa confusion.

Chose étrange : on aurait vraiment du les attendre et meme leur témoigner quelques égards ; l’un d’eux venait de faire don de mille roubles, l’autre était un propriétaire fort riche, qui tenait les moines plus ou moins sous sa dépendance en ce qui concerne la peche, suivant la tournure que prendrait le proces ; pourtant, aucune personnalité officielle ne se trouvait la pour les recevoir. Mioussov contemplait d’un air distrait les pierres tombales disséminées autour de l’église et voulut faire la remarque que les occupants de ces tombes avaient du payer fort cher le droit d’etre enterrés en un lieu aussi « saint » , mais il garda le silence : son ironie de libéral faisait place a l’irritation.

« A qui diable s’adresser, dans cette pétaudiere ?… Il faudrait le savoir, car le temps passe » , murmura-t-il comme a part soi.

Soudain vint a eux un personnage d’une soixantaine d’années, en ample vetement d’été, dépourvu de cheveux mais doué d’un regard tendre. Le chapeau a la main, il se présenta en zézayant comme le propriétaire foncier Maximov, de la province de Toula. Il prit a cour l’embarras de ces messieurs.

« Le starets Zosime habite l’ermitage a l’écart, a quatre cents pas du monastere, il faut traverser le bosquet…

– Je le sais, répondit Fiodor Pavlovitch, mais nous ne nous souvenons pas bien du chemin, depuis si longtemps.

– Prenez cette porte, puis tout droit par le bosquet. Permettez-moi de vous accompagner… moi-meme je… par ici, par ici… »

Ils quitterent l’enceinte, s’engagerent dans le bois. Le propriétaire Maximov marchait, ou plutôt courait a leur côté en les examinant tous avec une curiosité genante. Il écarquillait les yeux.

« Voyez-vous, nous allons chez ce starets pour une affaire personnelle, déclara froidement Mioussov ; nous avons, pour ainsi dire, obtenu « une audience » de ce personnage ; aussi, malgré notre gratitude, nous ne vous proposons pas d’entrer avec nous.

– Je l’ai déja vu… Un chevalier parfait[21], répondit le hobereau. – Qui est ce chevalier ? demanda Mioussov. – Le starets, le fameux starets… la gloire et l’honneur du monastere, Zosime. Ce starets-la, voyez-vous… » Son bavardage fut interrompu par un moine en cuculle, de petite taille, pâle et défait, qui rejoignit le groupe. Fiodor Pavlovitch et Mioussov s’arreterent. Le moine les salua avec une grande politesse et leur dit : « Messieurs, le Pere Abbé vous invite tous a déjeuner apres votre visite a l’ermitage. C’est pour une heure exactement. Vous aussi, fit-il a Maximov. – J’irai, s’écria Fiodor Pavlovitch, ravi de l’invitation, je n’aurai garde d’y manquer. Vous savez que nous avons tous promis de nous conduire décemment… Et vous, Piotr Alexandrovitch, viendrez-vous ? – Certainement. Pourquoi suis-je ici, sinon pour observer leurs usages ? Une seule chose m’embarrasse, Fiodor Pavlovitch, c’est de me trouver en votre compagnie. – Oui, Dmitri Fiodorovitch n’est pas encore la. – Il ferait bien de ne pas venir du tout ; croyez-vous que cela m’amuse, votre histoire « et vous par-dessus le marché » ? Nous viendrons déjeuner ; remerciez le Pere Abbé, dit-il au moine. – Pardon, je dois vous conduire chez le starets, répondit celui-ci. – Dans ce cas, je vais directement chez le Pere Abbé, oui, je m’en vais pendant ce temps chez le Pere Abbé, gazouilla Maximov. – Le Pere Abbé est tres occupé en ce moment, mais ce sera comme vous voudrez… fit le moine, perplexe. – Quel crampon que ce vieux ! observa Mioussov, lorsque Maximov fut retourné au monastere. – Il ressemble a von Sohn[22], prononça tout a coup Fiodor Pavlovitch. – C’est tout ce que vous trouvez a dire… En quoi ressemble-t-il a von Sohn ? Vous-meme, l’avez-vous vu ? – J’ai vu sa photographie. Bien que les traits ne soient pas identiques, il y a quelque chose d’indéfinissable. C’est tout a fait le sosie de von Sohn. Je le reconnais rien qu’a la physionomie. – C’est possible, vous vous y connaissez. Toutefois, Fiodor Pavlovitch, vous venez de rappeler que nous avons promis de nous conduire décemment ; souvenez-vous-en. Je vous le dis, surveillez-vous. Si vous commencez a faire le bouffon, je ne veux pas qu’on me mette dans le meme panier que vous. Voyez quel homme c’est, dit-il en s’adressant au moine ; j’ai peur d’aller avec lui chez des gens convenables. » Un pâle sourire, non dépourvu de ruse, apparut sur les levres exsangues du moine, qui pourtant ne répondit rien, laissant voir clairement qu’il se taisait par conscience de sa propre dignité. Mioussov fronça encore davantage le sourcil. « Oh ! que le diable les emporte tous, ces gens a l’extérieur façonné par les siecles, dont le fond n’est que charlatanisme et absurdité ! » se disait-il en lui-meme. « Voici l’ermitage, nous sommes arrivés, cria Fiodor Pavlovitch qui se mit a faire de grands signes de croix devant les saints, peints au-dessus et a côté du portail. Chacun vit comme il lui plaît, insinua-t-il ; et le proverbe russe dit avec raison : « A moine d’un autre ordre, point n’impose ta regle » . Il y a ici vingt-cinq bons Peres qui font leur salut en se contemplant les uns les autres et en mangeant des choux. Ce qui me surprend c’est qu’aucune femme ne franchisse ce portail. Cependant, j’ai entendu dire que le starets recevait des dames ; est-ce exact ? demanda-t-il au moine. – Les femmes du peuple l’attendent la-bas, pres de la galerie ; tenez, en voici d’assises par terre. Pour les dames de la société, on a aménagé deux chambres dans la galerie meme, mais en dehors de l’enceinte ; ce sont ces fenetres que vous voyez la ; le starets s’y rend par un passage intérieur, quand sa santé le lui permet. Il y a en ce moment une dame Khokhlakov, propriétaire a Kharkhov, qui veut le consulter pour sa fille atteinte de consomption. Il a du lui promettre de venir, bien que ces derniers temps il soit tres faible et ne se montre guere. – Il y a donc a l’ermitage une porte entrebâillée du côté des dames. Honni soit qui mal y pense, mon pere ! Au mont Athos, vous devez le savoir, non seulement les visites féminines ne sont pas admises, mais on ne tolere aucune femme ni femelle, ni poule, ni dinde, ni génisse. – Fiodor Pavlovitch, je vous laisse, on va vous mettre a la porte, c’est moi qui vous le prédis. – En quoi est-ce que je vous gene, Piotr Alexandrovitch ?… Regardez donc, s’exclama-t-il soudain, une fois l’enceinte franchie, regardez dans quelle vallée de roses ils habitent. » Effectivement, bien qu’il n’y eut pas alors de roses, on apercevait une profusion de fleurs d’automne, magnifiques et rares. Une main expérimentée devait en prendre soin. Il y avait des parterres autour des églises et entre les tombes. Des fleurs aussi entouraient la maisonnette en bois, un rez-de-chaussée précédé d’une galerie, ou se trouvait la cellule du starets. « En était-il de meme du temps du précédent starets, Barsanuphe ? On dit qu’il n’aimait pas l’élégance, qu’il s’emportait et battait meme les dames a coups de canne ? s’enquit Fiodor Pavlovitch en montant le perron. – Si le starets Barsanuphe paraissait parfois avoir perdu la raison, on raconte aussi bien des sottises sur son compte ; il n’a jamais battu personne a coups de canne, répondit le moine… Maintenant, messieurs, une minute, je vais vous annoncer. – Fiodor Pavlovitch, pour la derniere fois, rappelez-vous nos conditions. Comportez-vous bien, sinon gare a vous ! murmura encore une fois Mioussov. – Je voudrais bien savoir ce qui vous émeut pareillement, insinua Fiodor Pavlovitch, railleur ; ce sont vos péchés qui vous effraient ? On dit que rien qu’au regard il devine a qui il a affaire. Mais comment pouvez-vous faire un tel cas de leur opinion, vous, un Parisien, un progressiste ? Vous me stupéfiez, vraiment ! » Mioussov n’eut pas le loisir de répondre a ce sarcasme, car on les pria d’entrer. Il éprouva une légere irritation. « Eh bien ! je le sais d’avance, énervé comme je suis, je vais discuter, m’échauffer… m’abaisser, moi et mes idées » , se dit-il.


Chapitre 2 Un vieux bouffon

Ils entrerent presque en meme temps que le starets qui, des leur arrivée, était sorti de sa chambre a coucher. Ils avaient été précédés dans la cellule par deux religieux de l’ermitage ; l’un était le Pere bibliothécaire, l’autre le Pere Paisius, maladif, malgré son âge peu avancé, mais érudit, a ce qu’on disait. Il s’y trouvait encore un jeune homme en redingote, qui paraissait âgé de vingt-deux ans. C’était un ancien éleve du séminaire, futur théologien, que protégeait le monastere. Il avait la taille assez élevée, le visage frais, les pommettes saillantes, de petits yeux bruns et vifs. Son visage exprimait la déférence, mais sans obséquiosité. Il ne fit pas de salut aux visiteurs, se considérant, non comme leur égal, mais comme un subalterne, et demeura debout pendant toute l’entrevue.

Le starets Zosime parut, en compagnie d’un novice et d’Aliocha. Les religieux se leverent, lui firent une profonde révérence, les doigts touchant la terre, reçurent sa bénédiction et lui baiserent la main. A chacun d’eux, le starets répondit par une révérence pareille, les doigts touchant la terre, leur demandant a son tour leur bénédiction. Cette cérémonie, empreinte d’un grand sérieux et n’ayant rien de l’étiquette banale, respirait une sorte d’émotion. Cependant Mioussov, qui se tenait en avant de ses compagnons, la crut préméditée. Quelles que fussent ses idées, la simple politesse exigeait qu’il s’approchât du starets pour recevoir sa bénédiction, sinon pour lui baiser la main. Il s’y était décidé la veille, mais les révérences et les baisers des moines changerent sa résolution. Il fit une révérence grave et digne, en homme du monde, et alla s’asseoir. Fiodor Pavlovitch fit la meme chose, contrefaisant cette fois-ci Mioussov comme un singe. Le salut d’Ivan Fiodorovitch fut des plus courtois, mais lui aussi tint ses bras le long des hanches. Quant a Kalganov, telle était sa confusion qu’il oublia meme de saluer. Le starets laissa retomber sa main prete a les bénir et les invita tous a s’asseoir. Le sang vint aux joues d’Aliocha ; il avait honte ; ses mauvais pressentiments se réalisaient.

Le starets prit place sur un petit divan de cuir – meuble fort ancien – et fit asseoir ses hôtes en face de lui, sur quatre chaises d’acajou, recouvertes d’un cuir fort usé. Les religieux s’installerent de côté, l’un a la porte, l’autre a la fenetre. Le séminariste, Aliocha et le novice resterent debout. La cellule n’était guere vaste et avait l’air fanée. Elle ne contenait que quelques meubles et objets grossiers, pauvres, le strict nécessaire : deux pots de fleurs a la fenetre ; dans un angle, de nombreuses icônes, dont l’une représentait une Vierge de grandes dimensions, peinte probablement longtemps avant le Raskol[23] ; une lampe brulait devant elle. Non loin, deux autres icônes aux revetements étincelants, puis deux chérubins sculptés, de petits oufs en porcelaine, un crucifix en ivoire, avec une Mater dolorosa qui l’étreignait, et quelques gravures étrangeres, reproductions de grands peintres italiens des siecles passés. Aupres de ces ouvres de prix s’étalaient des lithographies russes a l’usage du peuple, portraits de saints, de martyrs, de prélats, qui se vendent quelques kopeks dans toutes les foires. Mioussov jeta un coup d’oil rapide sur cette imagerie, puis examina le starets. Il se croyait le regard pénétrant, faiblesse excusable, si l’on considere qu’il avait déja cinquante ans, âge ou un homme du monde intelligent et riche se prend davantage au sérieux, parfois meme a son insu. Des l’abord, le starets lui déplut. Il y avait effectivement dans sa figure quelque chose qui eut paru choquant a bien d’autres qu’a Mioussov. C’était un petit homme vouté, les jambes tres faibles, âgé de soixante-cinq ans seulement, mais qui paraissait dix ans de plus, a cause de sa maladie. Tout son visage, d’ailleurs fort sec, était sillonné de petites rides, surtout autour des yeux, qu’il avait clairs, pas tres grands, vifs et brillants comme deux points lumineux. Il ne lui restait que quelques touffes de cheveux gris sur les tempes ; sa barbe, petite et clairsemée, finissait en pointe ; les levres, minces comme deux lanieres, souriaient fréquemment ; le nez aigu rappelait un oiseau. « Selon toute apparence, une âme malveillante, mesquine, présomptueuse » , pensa Mioussov, qui se sentait fort mécontent de lui. Une petite horloge a poids frappa douze coups ; cela rompit la glace. – C’est l’heure exacte, s’écria Fiodor Pavlovitch, et mon fils, Dmitri Fiodorovitch, qui n’est pas encore la ! Je m’excuse pour lui, saint starets ! (Aliocha tressaillit a ces mots de « saint starets » .) Je suis toujours ponctuel, a une minute pres, me rappelant que l’exactitude est la politesse des rois. – Vous n’etes pas roi, que je sache, marmotta Mioussov, incapable de se contenir. – C’est ma foi vrai. Et figurez-vous, Piotr Alexandrovitch, que je le savais, ma parole ! Que voulez-vous, je parle toujours mal a propos ! Votre Révérence, s’exclama-t-il soudain d’un ton pathétique, vous avez devant vous un véritable bouffon. C’est ma façon de me présenter. Une vieille habitude, hélas ! Si je hâble parfois hors de saison, c’est a dessein, dans l’intention de faire rire et d’etre agréable. Il faut etre agréable, n’est-il pas vrai ? Il y a sept ans, j’arrivai dans une petite ville pour de petites affaires, de compte a demi avec de petits marchands. Nous allons chez l’ispravnik, a qui nous avions quelque chose a demander et que nous voulions inviter a une collation. L’ispravnik paraît ; c’était un homme de haute taille, gros, blond et morose, les individus les plus dangereux en pareil cas, car la bile les tourmente. Je l’aborde avec l’aisance d’un homme du monde : « Monsieur l’ispravnik[24], fis-je, vous serez, pour ainsi dire, notre Napravnik[25] ! – Quel Napravnik ? » dit-il. Je vis immédiatement que ça ne prenait pas, qu’il demeurait grave ; je m’obstinai : « J’ai voulu plaisanter, rendre tout le monde gai, car M. Napravnik est un chef d’orchestre connu ; or, pour l’harmonie de notre entreprise, il nous faut justement une sorte de chef d’orchestre. » … L’explication et la comparaison étaient raisonnables, n’est-ce pas ? « Pardon, dit-il, je suis ispravnik et je ne permets pas qu’on fasse des calembours sur ma profession. » Il nous tourna le dos. Je courus apres lui en criant : « Oui, oui, vous etes ispravnik et non Napravnik. – Non, répliqua-t-il, vous l’avez dit, je suis Napravnik. » Figurez-vous que cela fit manquer notre affaire !… Je n’en fais jamais d’autres. Je me cause du tort par mon amabilité ! – Une fois, il y a bien des années, je disais a un personnage important : « Votre épouse est une femme chatouilleuse » , dans le sens de l’honneur, des qualités morales, pour ainsi dire, a quoi il me répliqua : « Vous l’avez chatouillée ? » Je ne pus y tenir ; faisons l’aimable, pensai-je. « Oui, dis-je, je l’ai chatouillée » ; mais alors ce fut lui qui me chatouilla… Il y a longtemps que c’est arrivé, aussi n’ai-je pas honte de le raconter ; c’est toujours ainsi que je me fais du tort. – Vous vous en faites en ce moment » , murmura Mioussov avec dégout. Le starets les considérait en silence l’un et l’autre. « Vraiment ! Figurez-vous que je le savais, Piotr Alexandrovitch, et meme, apprenez que je le pressentais, ce que je fais, des que j’ouvris la bouche, et meme, apprenez-le, je pressentais que vous m’en feriez le premier la remarque. A ces moments, quand je vois que ma plaisanterie ne réussit pas, Votre Révérence, mes joues commencent a se dessécher vers les gencives, j’ai comme une convulsion ; cela remonte a ma jeunesse, alors que, parasite chez les nobles, je gagnais mon pain par cette industrie. Je suis un bouffon authentique, inné, Votre Révérence, la meme chose qu’un innocent ; je ne nie pas qu’un esprit impur habite peut-etre en moi, bien modeste en tout cas ; plus considérable, il se fut logé ailleurs, seulement pas chez vous, Piotr Alexandrovitch, car vous n’etes pas considérable. En revanche, je crois, je crois en Dieu. Ces derniers temps j’avais des doutes, mais maintenant j’attends de sublimes paroles. Je ressemble au philosophe Diderot, Votre Révérence. Savez-vous, tres saint pere, comme il se présenta chez le métropolite Platon[26], sous l’impératrice Catherine ? Il entre et dit d’emblée : « Il n’y a point de Dieu. » A quoi le grand prélat répond, le doigt levé : « L’insensé a dit en son cour : il n’y a point de Dieu ! » Aussitôt Diderot de se jeter a ses pieds : « Je crois, s’écrie-t-il, et je veux etre baptisé. » On le baptisa sur-le-champ. La princesse Dachkov[27] fut la marraine, et Potemkine[28] le parrain… – Fiodor Pavlovitch, c’est intolérable ! Vous savez fort bien que vous mentez et que cette stupide anecdote est fausse ; pourquoi faire le malin ? proféra d’une voix tremblante Mioussov, qui ne pouvait déja plus se contenir. – J’ai pressenti toute ma vie que c’était un mensonge ! s’exclama Fiodor Pavlovitch en s’emballant. En revanche, messieurs, je vais vous dire toute la vérité. Éminent starets, pardonnez-moi, j’ai inventé la fin, le bapteme de Diderot ; cela ne m’était jamais venu a l’esprit auparavant, je l’ai inventé pour donner du piquant. Si je fais le malin, Piotr Alexandrovitch, c’est pour etre plus gentil. Au reste, parfois, je ne sais pas moi-meme pourquoi. Quant a Diderot, j’ai entendu raconter cela : « L’insensé a dit… » , une vingtaine de fois dans ma jeunesse, par les propriétaires fonciers du pays, quand j’habitais chez eux ; je l’ai entendu dire, Piotr Alexandrovitch, a votre tante, Mavra Fominichna. Jusqu’a maintenant, tous sont persuadés que l’impie Diderot a fait visite au métropolite Platon pour discuter de Dieu… » Mioussov s’était levé, a bout de patience, et comme hors de lui. Il était furieux et comprenait que sa fureur le rendait ridicule. Ce qui se passait dans la cellule était vraiment intolérable. Depuis quarante ou cinquante ans que des visiteurs s’y réunissaient c’était toujours avec la plus profonde vénération. Presque tous ceux qui y étaient admis comprenaient qu’on leur accordait une insigne faveur. Beaucoup, parmi eux, se mettaient a genoux et le demeuraient durant toute la visite. Des gens d’un rang élevé, des érudits et meme des libres penseurs, venus soit par curiosité, soit pour un autre motif, se faisaient un devoir de témoigner au starets une profonde déférence et de grands égards durant tout l’entretien – qu’il fut public ou privé – d’autant plus qu’il n’était pas question d’argent. Il n’y avait que l’amour et la bonté, en présence du repentir et de la soif de résoudre un probleme moral compliqué, une crise de la vie du cour. Aussi, les bouffonneries auxquelles s’était livré Fiodor Pavlovitch, choquantes en un tel lieu, avaient-elles provoqué l’embarras et l’étonnement des témoins, de plusieurs d’entre eux, en tout cas. Les religieux, demeurés impassibles, fixaient leur attention sur ce qu’allait dire le starets, mais paraissaient déja prets a se lever comme Mioussov. Aliocha avait envie de pleurer et courbait la tete. Tout son espoir reposait sur son frere Ivan, le seul dont l’influence fut capable d’arreter son pere, et il était stupéfait de le voir assis, immobile, les yeux baissés, attendant avec curiosité le dénouement de cette scene, comme s’il y était completement étranger. Aliocha n’osait pas regarder Rakitine (le séminariste), avec lequel il vivait presque sur un pied d’intimité : il connaissait ses pensées (il était d’ailleurs seul a les connaître dans tout le monastere). « Excusez-moi… commença Mioussov, en s’adressant au starets, d’avoir l’air de prendre part a cette indigne plaisanterie. J’ai eu tort de croire que meme un individu tel que Fiodor Pavlovitch saurait se tenir a sa place chez un personnage aussi respectable… Je ne pensais pas qu’il faudrait m’excuser d’etre venu avec lui… » Piotr Alexandrovitch n’acheva pas et, tout confus, voulait déja sortir de la chambre. « Ne vous inquiétez pas, je vous en prie, dit le starets en se dressant sur ses pieds débiles ; et, prenant Piotr Alexandrovitch par les deux mains, il l’obligea a se rasseoir. Calmez-vous, je vous en prie. Vous etes mon hôte. » Cela dit, et apres une révérence, il retourna s’asseoir sur le divan. « Éminent starets, dites-moi, est-ce que ma vivacité vous offense ? s’exclama soudain Fiodor Pavlovitch, en se cramponnant des deux mains aux bras du fauteuil, comme pret a en bondir suivant la réponse qui lui serait faite. – Je vous supplie également de ne pas vous inquiéter et de ne pas vous gener, prononça le starets avec majesté… Ne vous genez pas, soyez tout a fait comme chez vous. Surtout, n’ayez pas tant honte de vous-meme, car tout le mal vient de la. – Tout a fait comme chez moi ? C’est-a-dire au naturel ? Oh ! c’est trop, c’est beaucoup trop, mais j’accepte avec attendrissement ! Savez-vous, mon vénéré Pere, ne me poussez pas a me montrer au naturel, c’est trop risqué… Je n’irai pas moi-meme jusque-la ; ce que je vous en dis, c’est pour vous mettre en garde. La suite est encore enfouie dans les ténebres de l’inconnu, bien que certains voulussent déja me faire la leçon ; ceci est a votre adresse, Piotr Alexandrovitch. A vous, sainte créature, voici ce que je déclare : « Je déborde d’enthousiasme ! » Il se leva et, les bras en l’air, proféra : « Béni soit le ventre qui t’a porté et les mamelles qui t’ont allaité, les mamelles surtout ! » Par votre remarque, tout a l’heure : « N’ayez pas tant honte de vous-meme, car tout le mal vient de la » , vous m’avez comme transpercé, vous avez lu en moi. En effet, quand je vais vers les gens, il me semble que je suis le plus vil de tous, et que tout le monde me prend pour un bouffon ; alors je me dis : « Faisons le bouffon, je ne crains pas votre opinion, car vous etes tous, jusqu’au dernier, plus vils que moi ! » Voila pourquoi je suis bouffon, par honte, éminent Pere, par honte. Ce n’est que par timidité que je fais le crâne. Car si j’étais sur, en entrant, que tous m’accueillent comme un etre sympathique et raisonnable, Dieu, que je serais bon ! Maître – il se mit soudain a genoux – que faut-il faire pour gagner la vie éternelle ? » Meme alors, il était difficile de savoir s’il plaisantait ou cédait a l’attendrissement. Le starets leva les yeux vers lui et prononça en souriant : « Il y a longtemps que vous-meme savez ce qu’il faut faire, vous ne manquez pas de sens : ne vous adonnez pas a la boisson et a l’intempérance de langage, ne vous adonnez pas a la sensualité, surtout a l’amour de l’argent, et fermez vos débits de boisson, au moins deux ou trois, si vous ne pouvez pas les fermer tous. Mais surtout, avant tout, ne mentez pas. – C’est a propos de Diderot que vous dites cela ? – Non, ce n’est pas a propos de Diderot. Surtout ne vous mentez pas a vous-meme. Celui qui se ment a soi-meme et écoute son propre mensonge va jusqu’a ne plus distinguer la vérité ni en soi ni autour de soi ; il perd donc le respect de soi et des autres. Ne respectant personne, il cesse d’aimer, et pour s’occuper et se distraire, en l’absence d’amour, il s’adonne aux passions et aux grossieres jouissances ; il va jusqu’a la bestialité dans ses vices, et tout cela provient du mensonge continuel a soi-meme et aux autres. Celui qui se ment a soi-meme peut etre le premier a s’offenser. On éprouve parfois du plaisir a s’offenser, n’est-ce pas ? Un individu sait que personne ne l’a offensé, mais qu’il s’est lui-meme forgé une offense, noircissant a plaisir le tableau, qu’il s’est attaché a un mot et a fait d’un monticule une montagne, – il le sait, pourtant il est le premier a s’offenser, jusqu’a en éprouver une grande satisfaction ; par la meme il parvient a la véritable haine… Mais levez-vous, asseyez-vous, je vous en conjure ; cela, c’est aussi un geste faux… – Bienheureux ! Laissez-moi vous baiser la main. – Fiodor Pavlovitch se redressa et posa les levres sur la main décharnée du starets. – Vous avez raison, ça fait plaisir de s’offenser. Je n’avais jamais si bien entendu exprimer cela. Oui, oui, j’ai pris plaisir toute ma vie aux offenses, pour l’esthétique, car etre offensé, non seulement ça fait plaisir, mais parfois c’est beau ! Voila ce que vous avez oublié, éminent starets : la beauté ! je le noterai dans mon carnet. Quant a mentir, je n’ai fait que cela toute ma vie, a chaque jour et a chaque heure. En vérité, je suis mensonge et pere du mensonge ! D’ailleurs, je crois que ce n’est pas le pere du mensonge, je m’embrouille dans les textes, eh bien ! disons le fils du mensonge, cela suffit. Seulement… mon ange… on peut parfois broder sur Diderot ! Cela ne fait pas de mal, alors que certaines paroles peuvent faire du mal. Éminent starets, a propos, je me rappelle, il y a trois ans, je m’étais promis de venir ici me renseigner et découvrir avec insistance la vérité ; priez seulement Piotr Alexandrovitch de ne pas m’interrompre. Voici de quoi il s’agit : Est-ce vrai, mon révérend Pere, ce qu’on raconte quelque part, dans les Menées[29], d’un saint thaumaturge qui subit le martyre pour la foi et, apres avoir été décapité, releva sa tete et « en la baisant gentiment » , la porta longtemps dans ses bras. Est-ce vrai ou non, mes Peres ? – Non, ce n’est pas vrai, dit le starets. – Il n’y a rien de semblable dans aucun Menée. A propos de quel saint dites-vous que ce fait est rapporté ? demanda le Pere bibliothécaire. – J’ignore lequel. Je n’en ai pas connaissance. On m’a induit en erreur. Je l’ai entendu dire et savez-vous par qui ? par ce meme Piotr Alexandrovitch Mioussov, qui vient de se fâcher a propos de Diderot. – Je ne vous ai jamais raconté cela, pour la bonne raison que je ne cause jamais avec vous. – Il est vrai que vous ne l’avez pas raconté a moi personnellement, mais dans une société ou je me trouvais, il y a quatre ans. Si j’ai rappelé le fait, c’est que vous avez ébranlé ma foi par ce récit comique, Piotr Alexandrovitch. Vous l’ignorez, mais je suis revenu chez moi la foi ébranlée, et depuis je chancelle toujours davantage. Oui, Piotr Alexandrovitch, vous avez été cause d’une grande chute. C’est bien autre chose que Diderot ! » Fiodor Pavlovitch s’échauffait d’une façon pathétique, bien qu’il fut évident pour tous qu’il se donnait de nouveau en spectacle. Mais Mioussov était piqué au vif. « Quelle absurdité, comme tout le reste d’ailleurs ! murmura-t-il. Si j’ai dit cela ce n’est certes pas a vous. En fait, j’ai entendu a Paris un Français raconter qu’on lit chez nous cet épisode a la messe, dans les Menées. C’est un érudit, qui a spécialement étudié la statistique de la Russie, ou il a longtemps séjourné. Quant a moi, je n’ai pas lu les Menées et je ne les lirai pas… Que ne dit-on pas a table ! Et nous dînions alors… – Oui, vous dîniez alors, et moi j’ai perdu la foi ! dit pour le taquiner Fiodor Pavlovitch. – Que m’importe votre foi ! allait crier Mioussov, mais il se contint et proféra avec mépris : Vous souillez littéralement tout ce que vous touchez. » Le starets se leva soudain. « Excusez-moi, messieurs, de vous laisser seuls quelques instants, dit-il en s’adressant a tous les visiteurs ; mais on m’attendait des avant votre arrivée. Quant a vous, abstenez-vous de mentir » , ajouta-t-il d’un ton plaisant a l’adresse de Fiodor Pavlovitch. Il quitta la cellule. Aliocha et le novice s’élancerent pour l’aider a descendre l’escalier. Aliocha étouffait ; il était heureux de sortir, heureux également de voir le starets gai et non offensé. Le starets se dirigeait vers la galerie pour bénir celles qui l’attendaient, mais Fiodor Pavlovitch l’arreta a la porte de la cellule. « Bienheureux ! s’exclama-t-il avec sentiment, permettez-moi de vous baiser encore une fois la main ! Avec vous, on peut causer, on peut vivre. Vous pensez peut-etre que je mens sans cesse et que je fais toujours le bouffon ? C’était pour me rendre compte si l’on peut vivre avec vous, s’il y a place pour mon humilité a côté de votre fierté. Je vous délivre un certificat de sociabilité ! Maintenant, je ne soufflerai plus mot. Je vais m’asseoir et garder le silence. Maintenant, a vous de parler, Piotr Alexandrovitch, vous demeurez le personnage principal… pour dix minutes. »


Chapitre 3 Les femmes croyantes

Au bas de la galerie en bois pratiquée vers le mur extérieur de l’enceinte se pressaient une vingtaine de femmes du peuple. On les avait prévenues que le starets allait enfin sortir, et elles s’étaient groupées en l’attendant. Les dames Khokhlakov l’attendaient également, mais dans une chambre de la galerie, réservée aux visiteuses de qualité. Elles étaient deux : la mere et la fille. La premiere, riche propriétaire, toujours habillée avec gout, était encore assez jeune et d’extérieur fort agréable, avec des yeux vifs et presque noirs. Elle n’avait que trente-trois ans et était veuve depuis cinq ans. Sa fille, âgée de quatorze ans, avait les jambes paralysées. La pauvre fillette ne marchait plus depuis six mois ; on la transportait dans une chaise longue a roulettes. Elle avait un délicieux visage, un peu amaigri par la maladie, mais gai ; des lueurs folâtres brillaient dans ses grands yeux sombres, qu’ombrageaient de longs cils. Depuis le printemps, la mere se disposait a l’emmener a l’étranger, mais des travaux entrepris dans leur domaine les avaient retardées. Elles séjournaient depuis huit jours dans notre ville plus pour affaire que par dévotion ; néanmoins elles avaient déja rendu visite au starets, trois jours auparavant. Elles étaient revenues encore une fois, et tout en sachant que le starets ne pouvait presque plus recevoir personne, elles suppliaient qu’on leur accordât « le bonheur de voir le grand guérisseur » . En attendant sa venue, la mere était assise a côté du fauteuil de sa fille ; a deux pas se tenait debout un vieux moine, venu d’un lointain monastere du Nord et qui désirait recevoir la bénédiction du starets. Mais celui-ci, apparu sur la galerie, alla droit au peuple. La foule se pressait autour du perron de trois marches qui réunissait la galerie basse au sol. Le starets s’arreta sur la marche supérieure, revetit l’étole et bénit les femmes qui l’entouraient. On lui amena une possédée qu’on tenait par les deux mains. Des qu’elle aperçut le starets, elle fut prise d’un hoquet, poussant des gémissements et secouée par des spasmes comme dans une crise éclamptique. Lui ayant recouvert la tete de l’étole, le starets prononça sur elle une courte priere, et elle s’apaisa aussitôt. J’ignore ce qui se passe maintenant, mais dans mon enfance j’eus souvent l’occasion de voir et d’entendre ces possédées, dans les villages et les monasteres. Amenées a la messe, elles glapissaient et aboyaient dans l’église, mais quand on apportait le Saint-Sacrement et qu’elles s’en approchaient, la « crise démoniaque » cessait aussitôt et les malades s’apaisaient toujours pour un certain temps. Encore enfant, cela m’étonnait et me surprenait fort. J’entendais alors certains propriétaires fonciers et surtout des instituteurs de la ville répondre a mes questions que c’était une simulation pour ne pas travailler, et que l’on pouvait toujours la réprimer en se montrant sévere ; on citait a l’appui diverses anecdotes. Par la suite, j’appris avec étonnement de médecins spécialistes qu’il n’y avait la aucune simulation, que c’était une terrible maladie des femmes, attestant, plus particulierement en Russie, la dure condition de nos paysannes. Elle provenait de travaux accablants, exécutés trop tôt apres des couches laborieuses, mal effectuées, sans aucune aide médicale ; en outre, du désespoir, des mauvais traitements, etc., ce que certaines natures féminines ne peuvent endurer, malgré l’exemple général. La guérison étrange et subite d’une possédée en proie aux convulsions, des qu’on l’approchait des saintes especes, guérison attribuée alors a la simulation et, de plus, a un truc employé pour ainsi dire par les « cléricaux » eux-memes, s’effectuait probablement aussi de la façon la plus naturelle. Les femmes qui conduisaient la malade, et surtout elle-meme, étaient persuadées, comme d’une vérité évidente, que l’esprit impur qui la possédait ne pourrait jamais résister a la présence du Saint-Sacrement devant lequel on inclinait la malheureuse. Aussi, chez une femme nerveuse, atteinte d’une affection psychique, il se produisait toujours (et cela devait etre) comme un ébranlement nerveux de tout l’organisme, ébranlement causé par l’attente du miracle de la guérison et par la foi absolue en son accomplissement. Et il s’accomplissait, ne fut-ce que pour une minute. C’est ce qui eut lieu des que le starets eut recouvert la malade de l’étole.

Beaucoup des femmes qui se pressaient autour de lui versaient des larmes d’attendrissement et d’enthousiasme ; d’autres s’élançaient pour baiser ne fut-ce que le bord de son habit, quelques-unes se lamentaient. Il les bénissait toutes et conversait avec elles. Il connaissait déja la possédée, qui habitait un village a une lieue et demie du monastere ; ce n’était pas la premiere fois qu’on la lui amenait.

« En voila une qui vient de loin ! » dit-il en désignant une femme encore jeune, mais tres maigre et défaite, le visage plutôt noirci que hâlé. Elle était a genoux et fixait le starets d’un regard immobile. Son regard avait quelque chose d’égaré.

« Je viens de loin, mon Pere, de loin, a trois cents verstes d’ici. De loin, mon Pere, de loin » , répéta la femme comme un refrain, balançant la tete de droite a gauche, la joue appuyée sur la paume de sa main. Elle parlait comme en se lamentant. Il y a dans le peuple une douleur silencieuse et patiente : elle rentre en elle-meme et se tait. Mais il y en a une autre qui éclate : elle se manifeste par les larmes et se répand en lamentations, surtout chez les femmes. Elle n’est pas plus légere que la douleur silencieuse. Les lamentations n’apaisent qu’en rongeant et en déchirant le cour. Une pareille douleur ne veut pas de consolations, elle se repaît de l’idée d’etre inextinguible. Les lamentations ne sont que le besoin d’irriter davantage la plaie.

« Vous etes citadine, sans doute ? continua le starets en la regardant avec curiosité.

– Nous habitons la ville, mon Pere ; nous sommes de la campagne, mais nous demeurons en ville. Je suis venue pour te voir. Nous avons entendu parler de toi, mon Pere. J’ai enterré mon tout jeune fils, j’allais prier Dieu, j’ai été dans trois monasteres et on m’a dit : « Va aussi la-bas, Nastassiouchka[30]» , c’est-a-dire vers vous, mon Pere, vers vous. Je suis venue, j’étais hier soir a l’église et me voila. – Pourquoi pleures-tu ? – Je pleure mon fils, il était dans sa troisieme année, il ne lui manquait que trois mois. C’est a cause de lui que je me tourmente. C’était le dernier ; Nikitouchka[31] et moi, nous en avons eu quatre, mais les enfants ne restent pas chez nous, bien-aimé, ils ne restent pas. J’ai enterré les trois premiers, je n’avais pas tant de chagrin ; mais ce dernier, je ne puis l’oublier. C’est comme s’il était la devant moi, il ne s’en va pas. J’en ai l’âme desséchée. Je regarde son linge, sa petite chemise, ses bottines, et je sanglote. J’étale tout ce qui est resté apres lui, chaque chose, je regarde et je pleure. Je dis a Nikitouchka, mon mari : « Eh ! le maître, laisse-moi aller en pelerinage. » Il est cocher, nous avons de quoi, mon pere, nous avons de quoi, nous sommes a notre compte, tout est a nous, les chevaux et les voitures. Mais a quoi bon maintenant tout ce bien ? Mon Nikitouchka a du se mettre a boire sans moi, c’est sur, et déja auparavant, des que je m’éloignais, il faiblissait. Mais maintenant je ne pense plus a lui, voila trois mois que j’ai quitté la maison. J’ai tout oublié, je ne veux plus me rappeler ; que ferais-je de lui maintenant ? J’ai fini avec lui et avec tous les autres. Et a présent, je ne voudrais pas voir ma maison et mon bien, et je préférerais meme avoir perdu la vue. – Écoute, mere, proféra le starets, un grand saint d’autrefois aperçut dans le temple une mere qui pleurait comme toi, aussi a cause de son fils unique que le Seigneur avait également rappelé a lui. « Ne sais-tu pas, lui dit le saint, comme ces enfantelets sont hardis devant le trône de Dieu ? Il n’y a meme personne de plus hardi, dans le royaume des cieux. » Seigneur, Tu nous as donné la vie, disent-ils a Dieu, mais a peine avions-nous vu le jour que Tu nous l’as reprise. « Ils demandent et réclament si hardiment que le Seigneur en fait aussitôt des anges. C’est pourquoi, dit le saint, réjouis-toi et ne pleure pas, ton enfant est maintenant chez le Seigneur dans le chour des anges. » Voila ce que dit, dans les temps anciens, le saint a la femme qui pleurait. C’était un grand saint et il ne pouvait rien lui dire qui ne fut vrai. Sache donc, mere, que ton enfant aussi se tient certainement devant le trône du Seigneur, se réjouit, se divertit et prie Dieu pour toi. Tu peux pleurer, mais réjouis-toi. » La femme l’écoutait, la joue dans la main, inclinée. Elle soupira profondément. « C’est de la meme maniere que Nikitouchka me consolait : « Tu n’es pas raisonnable, pourquoi pleurer ? notre fils, bien sur, chante maintenant avec les anges aupres du Seigneur. » Et, tandis qu’il me disait cela, je le voyais pleurer. Et je lui disais a mon tour : « Eh oui, je le sais bien ; ou serait-il, sinon chez le Seigneur ; seulement il n’est plus ici avec nous en ce moment, tout pres, comme il restait autrefois. » Oh ! si je pouvais le revoir une fois, rien qu’une fois, sans m’approcher de lui, sans parler, en me cachant dans un coin. Seulement le voir une minute, l’entendre jouer dehors, venir, comme il le faisait parfois, crier de sa petite voix : « Maman, ou es-tu ? » Si je pouvais entendre ses petits pieds trotter dans la chambre ; bien souvent, je me rappelle, il courait a moi avec des cris et des rires, si seulement je l’entendais ! Mais il n’est plus la, mon Pere, et je ne l’entendrai plus jamais ! Voila sa ceinture, mais il n’est plus la, et c’est fini pour toujours !… » Elle tira de son sein la petite ceinture en passementerie de son garçon ; des qu’elle l’eut regardée, elle fut secouée de sanglots, cachant ses yeux avec ses doigts a travers lesquels coulaient des torrents de larmes. « Eh ! proféra le starets, cela c’est l’antique « Rachel pleurant ses enfants sans pouvoir etre consolée, car ils ne sont plus[32] » . Tel est le sort qui vous est assigné en ce monde, ô meres ! Ne te console pas, il ne faut pas te consoler, pleure, mais chaque fois que tu pleures, rappelle-toi que ton fils est un des anges de Dieu, que, de la-haut, il te regarde et te voit, qu’il se réjouit de tes larmes et les montre au Seigneur ; longtemps encore tes pleurs maternels couleront, mais enfin ils deviendront une joie paisible, tes larmes ameres seront des larmes d’attendrissement et de purification, laquelle sauve du péché. Je prierai pour le repos de l’âme de ton fils ; comment s’appelait-il ? – Alexéi, mon Pere. – C’est un beau nom. Il avait pour saint patron Alexéi, « homme de Dieu » ? – Oui, mon Pere, Alexéi, « homme de Dieu[33] » . – Quel grand saint ! Je prierai pour lui, mere, je n’oublierai pas ton affliction dans mes prieres ; je prierai aussi pour la santé de ton mari ; mais c’est un péché de l’abandonner, retourne vers lui, prends-en bien soin. De la-haut, ton fils voit que tu as abandonné son pere et pleure sur vous. Pourquoi troubler sa béatitude ? Il vit, car l’âme vit éternellement, il n’est pas dans la maison, mais il se trouve tout pres de vous, invisible. Comment viendra-t-il, si tu dis que tu détestes ta demeure ? Vers qui viendra-t-il, s’il ne vous trouve pas a la maison, s’il ne vous trouve pas ensemble, le pere et la mere ? Il t’apparaît maintenant et tu es tourmentée ; alors il t’enverra de doux songes. Retourne vers ton mari, mere, et des aujourd’hui. – J’irai, bien-aimé, selon ta parole, tu as lu dans mon cour. Nikitouchka, tu m’attends, mon chéri, tu m’attends » , commençait a se lamenter la femme, mais le starets se tournait déja vers une petite vieille, habillée non en pérégrine, mais en citadine. On voyait a ses yeux qu’elle avait une communication a faire. C’était la veuve d’un sous-officier, habitante de notre ville. Son fils Vassili, employé dans un commissariat, était parti pour Irkoutsk, en Sibérie. Il lui avait écrit deux fois, mais depuis un an il ne donnait plus signe de vie ; elle avait fait des démarches et ne savait ou se renseigner. « L’autre jour, Stéphanie Ilinichna Bédriaguine, une riche marchande, m’a dit : « Écris sur un billet le nom de ton fils, Prochorovna[34], va a l’église, et commande des prieres pour le repos de son âme. Son âme sera dans l’angoisse et il t’écrira. C’est un moyen sur et fréquemment éprouvé. » Seulement, j’ai des doutes… Toi qui es notre lumiere, dis-moi si c’est bien ou mal ? – Garde-t’en bien. Tu devrais meme avoir honte de le demander. Comment peut-on prier pour le repos d’une âme vivante, et sa propre mere encore ! C’est un grand péché, comme la sorcellerie ; seule ton ignorance te vaut le pardon. Prie plutôt pour sa santé la Reine des Cieux, prompte Médiatrice, Auxiliaire des pécheurs, afin qu’elle te pardonne ton erreur. Et alors, Prochorovna : ou bien ton fils reviendra bientôt vers toi, ou il enverra surement une lettre. Sache-le. Va en paix, ton fils est vivant, je te le dis. – Bien-aimé, que Dieu te récompense, toi notre bienfaiteur, qui prie pour nous tous, pour le rachat de nos péchés. » Mais le starets avait déja remarqué dans la foule le regard ardent, dirigé vers lui, d’une paysanne a l’air poitrinaire, accablée bien qu’encore jeune. Elle gardait le silence, ses yeux imploraient, mais elle paraissait craindre de s’approcher. « Que veux-tu, ma chere ? – Soulage mon âme, bien-aimé » , murmura-t-elle doucement. Sans hâte, elle se mit a genoux, se prosterna a ses pieds. « J’ai péché, mon bon pere, et je crains mon péché. » Le starets s’assit sur la derniere marche, la femme se rapprocha de lui, toujours agenouillée. « Je suis veuve depuis trois ans, commença-t-elle a mi-voix. La vie n’était pas gaie avec mon mari, il était vieux et me battait durement. Une fois qu’il était couché, malade, je songeai en le regardant : « Mais s’il se rétablit et se leve de nouveau, alors qu’arrivera-t-il ? » Et cette idée ne me quitta plus… – Attends » , dit le starets, en approchant son oreille des levres de la femme. Celle-ci continua d’une voix qu’on entendait a peine. Elle eut bientôt fini. « Il y a trois ans ? demanda le starets. – Trois ans. D’abord je n’y pensais pas, mais la maladie est venue et je suis dans l’angoisse. – Tu viens de loin ? – J’ai fait cinq cents verstes. – T’es-tu confessée ? – Oui, deux fois. – As-tu été admise a la communion ? – Oui. J’ai peur ; j’ai peur de mourir. – Ne crains rien et n’aie jamais peur, ne te chagrine pas. Pourvu que le repentir dure, Dieu pardonne tout. Il n’y a pas de péché sur la terre que Dieu ne pardonne a celui qui se repent sincerement. L’homme ne peut pas commettre de péché capable d’épuiser l’amour infini de Dieu. Car peut-il y avoir un péché qui dépasse l’amour de Dieu ? Ne songe qu’au repentir et bannis toute crainte. Crois que Dieu t’aime comme tu ne peux te le figurer, bien qu’il t’aime dans ton péché et avec ton péché. Il y aura plus de joie dans les cieux pour un pécheur qui se repent que pour dix justes[35]. Ne t’afflige pas au sujet des autres et ne t’irrite pas des injures. Pardonne dans ton cour au défunt toutes ses offenses envers toi, réconcilie-toi avec lui en vérité. Si tu te repens, c’est que tu aimes. Or, si tu aimes, tu es déja a Dieu… L’amour rachete tout, sauve tout. Si moi, un pécheur comme toi, je me suis attendri, a plus forte raison le Seigneur aura pitié de toi. L’amour est un trésor si inestimable qu’en échange tu peux acquérir le monde entier et racheter non seulement tes péchés, mais ceux des autres. Va et ne crains rien. » Il fit trois fois sur elle le signe de la croix, ôta de son cou une petite image et la passa au cou de la pécheresse, qui se prosterna en silence jusqu’a terre. Il se leva et regarda gaiement une femme bien portante qui tenait un nourrisson sur les bras. « Je viens de Vychégorié, bien-aimé. – Tu as fait pres de deux lieues avec cet enfant sur les bras ! Que veux-tu ? – Je suis venue te voir. Ce n’est pas la premiere fois, l’as-tu déja oublié ? Tu as peu de mémoire si tu ne te souviens pas de moi. On disait chez nous que tu étais malade. « Eh bien ! pensai-je, je vais aller le voir ! » Je te vois et tu n’as rien. Tu vivras encore vingt ans, ma parole. Comment pourrais-tu tomber malade quand il y a tant de gens qui prient pour toi ! – Merci de tout cour, ma chere. – A propos, j’ai une petite demande a t’adresser : voila soixante kopecks, donne-les a une autre plus pauvre que moi. En venant je songeais : « Mieux vaut les lui remettre ; il saura a qui les donner. » – Merci, ma chere, merci, ma bonne, je n’y manquerai pas. Tu me plais. C’est une fillette que tu as dans les bras ? – Une fillette, bien-aimé, Elisabeth. – Que le Seigneur vous bénisse toutes les deux, toi et la petite Elisabeth. Tu as réjoui mon cour, mere. Adieu, mes cheres filles. » Il les bénit toutes et leur fit une profonde révérence.


Chapitre 4 Une dame de peu de foi

Pendant cette conversation avec les femmes du peuple, la dame de passage versait de douces larmes qu’elle essuyait avec son mouchoir. C’était une femme du monde fort sensible et aux penchants vertueux. Quand le starets l’aborda enfin, elle l’accueillit avec enthousiasme.

« J’ai éprouvé une telle impression, en contemplant cette scene attendrissante. – L’émotion lui coupa la parole. – Oh ! je comprends que le peuple vous aime ; moi aussi j’aime le peuple, comment n’aimerait-on pas notre excellent peuple russe, si naif dans sa grandeur !

– Comment va votre fille ? Vous m’avez fait demander un nouvel entretien ?

– Oh ! je l’ai instamment demandé, j’ai supplié, j’étais prete a me mettre a genoux et a rester trois jours devant vos fenetres, jusqu’a ce que vous me laissiez entrer. Nous sommes venues, grand guérisseur, vous exprimer notre reconnaissance enthousiaste. Car c’est vous qui avez guéri Lise – tout a fait – jeudi, en priant devant elle et en lui imposant les mains. Nous avions hâte de baiser ces mains, de vous témoigner nos sentiments et notre vénération.

– Je l’ai guérie, dites-vous ? Mais elle est encore couchée dans son fauteuil ?

– Les fievres nocturnes ont completement disparu depuis deux jours, a partir de jeudi, dit la dame avec un empressement nerveux. Ce n’est pas tout : ses jambes se sont fortifiées. Ce matin, elle s’est levée en bonne santé ; regardez ses couleurs et ses yeux qui brillent. Elle pleurait constamment ; a présent elle rit, elle est gaie, joyeuse. Aujourd’hui, elle a exigé qu’on la mît debout, et elle s’est tenue une minute toute seule, sans aucun appui. Elle veut parier avec moi que dans quinze jours elle dansera un quadrille. J’ai fait venir le docteur Herzenstube ; il a haussé les épaules et dit : « Cela me surprend, je n’y comprends rien. » Et vous voudriez que nous ne vous dérangions pas, que nous n’accourions pas ici, pour vous remercier. Lise, remercie donc ! »

Le petit visage de Lise devint soudain sérieux. Elle se souleva de son fauteuil autant qu’elle put et, regardant le starets, joignit les mains, mais elle ne put y tenir et se mit a rire, malgré qu’elle en eut.

« C’est de lui que je ris » , dit-elle en désignant Aliocha.

En observant le jeune homme qui se tenait derriere le starets, on eut vu ses joues se couvrir d’une rapide rougeur. Il baissa ses yeux ou une flamme avait brillé.

« Elle a une commission pour vous, Alexéi Fiodorovitch… Comment allez-vous ? » continua la mere en s’adressant a Aliocha et en lui tendant une main délicieusement gantée.

Le starets se retourna et considéra Aliocha. Celui-ci s’approcha de Lise et lui tendit la main en souriant gauchement. Lise prit un air grave.

« Catherine Ivanovna m’a priée de vous remettre ceci, et elle lui tendit une petite lettre. Elle vous prie de venir la voir le plus tôt possible, et sans faute.

– Elle me prie de venir, moi, chez elle ?… Pourquoi ?… murmura Aliocha avec un profond étonnement. Son visage se fit soucieux.

– Oh ! c’est a propos de Dmitri Fiodorovitch et… de tous ces derniers événements, expliqua rapidement la mere. Catherine Ivanovna s’est arretée maintenant a une décision… mais pour cela elle doit absolument vous voir… pourquoi ? Je l’ignore, bien sur, mais elle vous prie de venir le plus tôt possible. Et vous ne manquerez pas d’y aller ; les sentiments chrétiens vous l’ordonnent.

– Je ne l’ai vue qu’une fois, continua Aliocha toujours perplexe.

– Oh ! c’est une créature si noble, si inaccessible !… Déja rien que par ses souffrances… considérez ce qu’elle a enduré, ce qu’elle endure maintenant, et ce qui l’attend… tout cela est affreux, affreux !

– C’est bien, j’irai, décida Alexéi, apres avoir parcouru le billet court et énigmatique, qui ne contenait aucune explication, a part la priere instante de venir.

– Ah ! comme c’est gentil a vous, s’exclama Lise avec animation. Je disais a maman : « Jamais il n’ira, il fait son salut. » Comme vous etes bon ! J’ai toujours pensé que vous étiez bon, c’est un plaisir de vous le dire maintenant !

– Lise ! fit gravement la mere qui, d’ailleurs, eut un sourire.

– Vous nous avez oubliées, Alexéi Fiodorovitch, vous ne voulez pas du tout nous rendre visite. Cependant Lise m’a dit deux fois qu’elle ne se trouvait bien qu’avec vous. »

Aliocha leva ses yeux baissés, rougit de nouveau et sourit sans savoir pourquoi. D’ailleurs, le starets ne l’observait plus. Il était entré en conversation avec le moine qui attendait sa venue, comme nous l’avons dit, a côté du fauteuil de Lise. C’était, a le voir, un moine d’une condition des plus modestes, aux idées étroites et arretées, mais croyant et obstiné en son genre. Il raconta qu’il habitait loin, dans le Nord, pres d’Obdorsk[36], Saint-Sylvestre, un pauvre monastere qui ne comptait que neuf moines. Le starets le bénit, l’invita a venir dans sa cellule quand bon lui semblerait. « Comment pouvez-vous tenter de telles choses ? » demanda le moine en montrant gravement Lise. Il faisait allusion a sa « guérison » . « Il est encore trop tôt pour en parler. Un soulagement n’est pas la guérison complete et peut avoir d’autres causes. Mais ce qui a pu se passer est du uniquement a la volonté de Dieu. Tout vient de Lui. Venez me voir, mon Pere, ajouta-t-il, je ne pourrai pas toujours vous recevoir, je suis souffrant et sais que mes jours sont comptés. – Oh ! non, non, Dieu ne vous enlevera pas a nous, vous vivrez encore longtemps, longtemps, s’écria la mere. Comment seriez-vous malade ? Vous paraissez si bien portant, gai et heureux. – Je me sens beaucoup mieux aujourd’hui, mais je sais que ce n’est pas pour longtemps. Je connais maintenant a fond ma maladie. Si je vous semble si gai, rien ne peut me faire plus de plaisir que de vous l’entendre dire. Car le bonheur est la fin de l’homme, et celui qui a été parfaitement heureux a le droit de se dire : « J’ai accompli la loi divine sur cette terre. » Les justes, les saints, les martyrs ont tous été heureux. – Oh ! les hardies, les sublimes paroles ! s’exclama la mere. Elles vous transpercent ! Cependant, le bonheur, ou est-il ? Qui peut se dire heureux ? Oh, puisque vous avez eu la bonté de nous permettre de vous voir encore aujourd’hui, écoutez tout ce que je ne vous ai pas dit la derniere fois, ce que je n’osais pas vous dire, ce dont je souffre depuis si longtemps ! Car je souffre, excusez-moi, je souffre… » Et, dans un élan de ferveur, elle joignit les mains devant lui. « De quoi souffrez-vous particulierement ? – Je souffre… de ne pas croire… – De ne pas croire en Dieu ? – Oh, non, non, je n’ose pas penser a cela ; mais la vie future, quelle énigme : personne n’en connaît le mot ! Écoutez-moi, vous qui connaissez l’âme humaine et qui la guérissez ; sans doute, je n’ose pas vous demander de me croire absolument, mais je vous assure, de la façon la plus solennelle, que ce n’est pas par légereté que je parle en ce moment : cette idée de la vie d’outre-tombe m’émeut jusqu’a la souffrance, jusqu’a l’épouvante… Et je ne sais a qui m’adresser, je n’ai jamais osé durant toute ma vie… Maintenant je me permets de m’adresser a vous… Ô Dieu ! pour qui allez-vous me prendre ! » Elle frappa ses mains l’une contre l’autre. « Ne vous inquiétez pas de mon opinion, répondit le starets ; je crois parfaitement a la sincérité de votre angoisse. – Oh, comme je vous suis reconnaissante ! Voyez : je ferme les yeux et je songe. Si tous croient, d’ou cela vient-il ? On assure que la religion a pour origine l’effroi inspiré par les phénomenes angoissants de la nature, mais que rien de tout cela n’existe. Eh bien, me dis-je, j’ai cru toute ma vie ; je mourrai et il n’y aura rien, et seule « l’herbe poussera sur ma tombe » , comme s’exprime un écrivain. C’est affreux ! Comment recouvrer la foi ? D’ailleurs, je n’ai cru que dans ma petite enfance, mécaniquement, sans penser a rien… Comment me convaincre ? Je suis venue m’incliner devant vous et vous prier de m’éclairer. Car si je laisse passer l’occasion présente, plus jamais on ne me répondra. Comment me persuader ? D’apres quelles preuves ? Que je suis malheureuse ! Autour de moi, personne ne se préoccupe de ces choses, et je ne saurais endurer cela toute seule. C’est accablant ! – Assurément ; mais ces choses-la ne peuvent pas se prouver, on doit s’en persuader. – Comment, de quelle maniere ? – Par l’expérience de l’amour qui agit. Efforcez-vous d’aimer votre prochain avec une ardeur incessante. A mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu et de l’immortalité de votre âme. Si vous allez jusqu’a l’abnégation totale dans votre amour du prochain, alors vous croirez indubitablement, et aucun doute ne pourra meme effleurer votre âme. C’est démontré par l’expérience. – L’amour qui agit ? Voila encore une question, et quelle question ! Voyez : j’aime tant l’humanité que – le croiriez-vous – je reve parfois d’abandonner tout ce que j’ai, de quitter Lise et de me faire sour de charité. Je ferme les yeux, je songe et je reve ; dans ces moments-la, je sens en moi une force invincible. Aucune blessure, aucune plaie purulente ne me ferait peur, je les panserais, les laverais de mes propres mains, je serais la garde-malade de ces patients, prete a baiser leurs ulceres… – C’est déja beaucoup que vous ayez de telles pensées. Par hasard, il vous arrivera vraiment de faire une bonne action. – Oui, mais pourrais-je longtemps supporter une telle existence ? continua la dame avec passion, d’un air presque égaré. Voila la question capitale, celle qui me tourmente le plus. Je ferme les yeux et je me demande : « Persisterais-tu longtemps dans cette voie ? Si le malade dont tu laves les ulceres te paie d’ingratitude, s’il se met a te tourmenter de ses caprices, sans apprécier ni remarquer ton dévouement, s’il crie, se montre exigeant, se plaint meme a la direction (comme il arrive souvent quand on souffre beaucoup), alors ton amour continuera-t-il ? » Figurez-vous, j’ai déja décidé avec un frisson : « S’il y a quelque chose qui puisse refroidir sur-le-champ mon amour « agissant » pour l’humanité, c’est uniquement l’ingratitude. » En un mot, je travaille pour un salaire, je l’exige immédiat, sous forme d’éloges et d’amour en échange du mien. Autrement, je ne puis aimer personne. » Apres s’etre ainsi fustigée dans un acces de sincérité, elle regarda le starets avec une hardiesse provocante. « C’est exactement, répliqua celui-ci, ce que me racontait, il y a longtemps du reste, un médecin de mes amis, homme d’âge mur et de belle intelligence ; il s’exprimait aussi ouvertement que vous, bien qu’en plaisantant, mais avec tristesse. « J’aime, me disait-il, l’humanité, mais, a ma grande surprise, plus j’aime l’humanité en général, moins j’aime les gens en particulier, comme individus. J’ai plus d’une fois revé passionnément de servir l’humanité, et peut-etre fussé-je vraiment monté au calvaire pour mes semblables, s’il l’avait fallu, alors que je ne puis vivre avec personne deux jours de suite dans la meme chambre, je le sais par expérience. Des que je sens quelqu’un pres de moi, sa personnalité opprime mon amour-propre et gene ma liberté. En vingt-quatre heures je puis meme prendre en grippe les meilleures gens : l’un parce qu’il reste longtemps a table, un autre parce qu’il est enrhumé et ne fait qu’éternuer. Je deviens l’ennemi des hommes des que je suis en contact avec eux. En revanche, invariablement, plus je déteste les gens en particulier, plus je brule d’amour pour l’humanité en général. » – Mais que faire ? Que faire en pareil cas ? Il y a de quoi désespérer. – Non, car il suffit que vous en soyez désolée. Faites ce que vous pouvez et on vous en tiendra compte. Vous avez déja fait beaucoup pour etre capable de vous connaître vous-meme, si profondément, si sincerement. Si vous ne m’avez parlé avec une telle franchise que pour m’entendre la louer, vous n’atteindrez rien, assurément, dans le domaine de l’amour agissant ; tout se bornera a des reves, et votre vie s’écoulera comme un songe. Alors, bien entendu, vous oublierez la vie future, et vers la fin vous vous tranquilliserez d’une façon ou d’une autre. – Vous m’accablez ! Je comprends maintenant qu’en vous racontant mon horreur de l’ingratitude, j’escomptais tout bonnement les éloges que me vaudrait ma franchise. Vous m’avez fait lire en moi-meme. – Vous parlez pour de bon ? Eh bien, apres un tel aveu, je crois que vous etes bonne et sincere. Si vous n’atteignez pas au bonheur, rappelez-vous toujours que vous etes dans la bonne voie et tâchez de n’en pas sortir. Surtout, évitez tout mensonge, le mensonge vis-a-vis de soi en particulier. Observez votre mensonge, examinez-le a chaque instant. Évitez aussi la répugnance envers les autres et vous-meme : ce qui vous semble mauvais en vous est purifié par cela seul que vous l’avez remarqué. Évitez aussi la crainte, bien qu’elle soit seulement la conséquence de tout mensonge. Ne craignez jamais votre propre lâcheté dans la poursuite de l’amour ; ne soyez meme pas trop effrayée de vos mauvaises actions a ce propos. Je regrette de ne pouvoir rien vous dire de plus consolant, car l’amour qui agit, comparé a l’amour contemplatif, est quelque chose de cruel et d’effrayant. L’amour contemplatif a soif de réalisation immédiate et de l’attention générale. On va jusqu’a donner sa vie, a condition que cela ne dure pas longtemps, que tout s’acheve rapidement, comme sur la scene, sous les regards et les éloges. L’amour agissant, c’est le travail et la maîtrise de soi, et pour certains, une vraie science. Or, je vous prédis qu’au moment meme ou vous verrez avec effroi que, malgré tous vos efforts, non seulement vous ne vous etes pas rapprochée du but, mais que vous vous en etes meme éloignée, – a ce moment, je vous le prédis, vous atteindrez le but et verrez au-dessus de vous la force mystérieuse du Seigneur, qui, a votre insu, vous aura guidée avec amour. Excusez-moi de ne pouvoir demeurer plus longtemps avec vous, on m’attend ; au revoir. » La dame pleurait. « Et Lise ? Bénissez-la, dit-elle avec élan. – Elle ne mérite pas d’etre aimée, je l’ai vue folâtrer tout le temps, plaisanta le starets. Pourquoi vous moquez-vous d’Alexéi ? » Lise, en effet, s’était livrée tout le temps a un curieux manege. Des la visite précédente, elle avait remarqué qu’Aliocha se troublait en sa présence, et cela lui parut fort divertissant. Elle prenait donc plaisir a le fixer ; incapable de résister a ce regard obstinément posé sur lui, Aliocha, poussé par une force invincible, la dévisageait a son tour ; aussitôt elle s’épanouissait en un sourire triomphant, qui augmentait la confusion et le dépit d’Aliocha. Enfin, il se détourna tout a fait d’elle et se dissimula derriere le starets ; mais, au bout de quelques minutes, comme hypnotisé, il se retourna pour voir si elle le regardait. Lise, presque sortie de son fauteuil, l’observait a la dérobée et attendait impatiemment qu’il levât les yeux sur elle ; en rencontrant de nouveau son regard, elle eut un tel éclat de rire que le starets ne put y résister. « Pourquoi, polissonne, le faites-vous ainsi rougir ? » Lise devint cramoisie ; ses yeux brillerent, son visage se fit sérieux, et d’une voix plaintive, indignée, elle dit nerveusement : « Pourquoi a-t-il tout oublié ? Quand j’étais petite, il me portait dans ses bras, nous jouions ensemble ; c’est lui qui m’a appris a lire, vous savez. Il y a deux ans, en partant, il m’a dit qu’il ne m’oublierait jamais, que nous étions amis pour toujours, pour toujours ! Et le voila maintenant qui a peur de moi, comme si j’allais le manger. Pourquoi ne s’approche-t-il pas, pourquoi ne veut-il pas me parler ? Pour quelle raison ne vient-il pas nous voir ? Ce n’est pas vous qui le retenez, nous savons qu’il va partout. Les convenances ne me permettent pas de l’inviter, il devrait se souvenir le premier. Mais non, monsieur fait son salut ! Pourquoi l’avez-vous revetu de ce froc a longs pans, qui le fera tomber s’il s’avise de courir ? » Soudain, n’y tenant plus, elle se cacha le visage de sa main et éclata d’un rire nerveux, prolongé, silencieux, qui la secouait toute. Le starets, qui l’avait écoutée en souriant, la bénit avec tendresse ; en lui baisant la main, elle la serra contre ses yeux et se mit a pleurer. « Ne vous fâchez pas contre moi, je suis une petite sotte, je ne vaux rien du tout… Aliocha a peut-etre raison de ne pas vouloir faire visite a une fille aussi ridicule. – Je vous l’enverrai sans faute » , trancha le starets.