Les Possédés - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky - ebook
Kategoria: Nauka i nowe technologie Język: francuski Rok wydania: 1872

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Opis ebooka Les Possédés - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

«Est-il possible de croire? Sérieusement et effectivement? Tout est la.» Stavroguine envoute tous ceux qui l'approchent, hommes ou femmes. Il ne trouve de limite a son immense orgueil que dans l'existence de Dieu. Il la nie et tombe dans l'absurdité de la liberté pour un homme seul et sans raison d'etre. Tous les personnages de ce grand roman sont possédés par un démon, le socialisme athée, le nihilisme révolutionnaire ou la superstition religieuse. Ignorant les limites de notre condition, ces idéologies sont incapables de rendre compte de l'homme et de la société et appellent un terrorisme destructeur. Sombre tragédie d'amour et de mort, «Les Possédés» sont l'incarnation géniale des doutes et des angoisses de Dostoievski sur l'avenir de l'homme et de la Russie. Des 1870, il avait pressenti les dangers du totalitarisme au XXe siecle.

Opinie o ebooku Les Possédés - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

Fragment ebooka Les Possédés - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

A Propos

Partie 1
Chapitre 1 - EN GUISE D’INTRODUCTION : QUELQUES DÉTAILS BIOGRAPHIQUES CONCERNANT LE TRES HONORABLE STÉPAN TROPHIMOVITCH VERKHOVENSKY.
Chapitre 2 - LE PRINCE HARRY. – UNE DEMANDE EN MARIAGE.
Chapitre 3 - LES PÉCHÉS D’AUTRUI.
Chapitre 4 - LA BOITEUSE.
Chapitre 5 - LE TRES SAGE SERPENT.












A Propos Dostoyevsky:

Fyodor Mikhailovich Dostoevsky (November 11 [O.S. October 30] 1821 – February 9 [O.S. January 28] 1881) is considered one of two greatest prose writers of Russian literature, alongside close contemporary Leo Tolstoy. Dostoevsky's works have had a profound and lasting effect on twentieth-century thought and world literature. Dostoevsky's chief ouevre, mainly novels, explore the human psychology in the disturbing political, social and spiritual context of his 19th-century Russian society. Considered by many as a founder or precursor of 20th-century existentialism, his Notes from Underground (1864), written in the anonymous, embittered voice of the Underground Man, is considered by Walter Kaufmann as the "best overture for existentialism ever written." Source: Wikipedia

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Quand vous me tueriez, je ne vois nulle trace ;

Nous nous sommes égarés, qu’allons-nous faire ?

Le démon nous pousse sans doute a travers les champs

Et nous fait tourner en divers sens.

Combien sont-ils ? Ou les chasse-t-on ?

Pourquoi chantent-ils si lugubrement ?

Enterrent-ils un farfadet,

Ou marient-ils une sorciere ?

A. POUCHKINE.

 

Or, il y avait la un grand troupeau de pourceaux qui paissaient sur la montagne ; et les démons Le priaient qu’Il leur permit d’entrer dans ces pourceaux, et Il le leur permit. Les démons, étant donc sortis de cet homme, entrerent dans les pourceaux, et le troupeau se précipita de ce lieu escarpé dans le lac, et fut noyé. Et ceux qui les paissaient, voyant ce qui était arrivé, s’enfuirent et le raconterent dans la ville et a la campagne. Alors les gens sortirent pour voir ce qui s’était passé ; et étant venu vers Jésus, ils trouverent l’homme duquel les démons étaient sortis, assis aux pieds de Jésus, habillé et dans son bon sens ; et ils furent saisis de frayeur. Et ceux qui avaient vu ces choses leur raconterent comment le démoniaque avait été délivré.

(Évangile selon saint Luc, ch. VIII, 32-27.)



Chapitre 1 EN GUISE D’INTRODUCTION : QUELQUES DÉTAILS BIOGRAPHIQUES CONCERNANT LE TRES HONORABLE STÉPAN TROPHIMOVITCH VERKHOVENSKY.

I

 

Pour raconter les événements si étranges survenus dernierement dans notre ville, je suis obligé de remonter un peu plus haut et de donner au préalable quelques renseignements biographiques sur une personnalité distinguée : le tres-honorable Stépan Trophimovitch Verkhovensky. Ces détails serviront d’introduction a la chronique que je me propose d’écrire.

Je le dirai franchement : Stépan Trophimovitch a toujours tenu parmi nous, si l’on peut ainsi parler, l’emploi de citoyen ; il aimait ce rôle a la passion, je crois meme qu’il serait mort plutôt que d’y renoncer. Ce n’est pas que je l’assimile a un comédien de profession : Dieu m’en préserve, d’autant plus que, personnellement, je l’estime. Tout, dans son cas, pouvait etre l’effet de l’habitude, ou mieux, d’une noble tendance qui, des ses premieres années, avait constamment poussé a rever une belle situation civique. Par exemple, sa position de « persécuté » et d’« exilé » lui plaisait au plus haut point. Le prestige classique de ces deux petits mots l’avait séduit une fois pour toutes ; en se les appliquant, il se grandissait a ses propres yeux, si bien qu’il finit a la longue par se hisser sur une sorte de piédestal fort agréable a la vanité.

Je crois bien que, vers la fin, tout le monde l’avait oublié, mais il y aurait injustice a dire qu’il fut toujours inconnu. Les hommes de la derniere génération entendirent parler de lui comme d’un des coryphées du libéralisme. Durant un moment, – une toute petite minute, – son nom eut, dans certains milieux, a peu pres le meme retentissement que ceux de Tchaadaieff, de Biélinsky, de Granovsky et de Hertzen qui débutait alors a l’étranger. Malheureusement, a peine commencée, la carriere active de Stépan Trophimovitch s’interrompit, brisée qu’elle fut, disait-il par le « tourbillon des circonstances ». A cet égard, il se trompait. Ces jours-ci seulement j’ai appris avec une extreme surprise, – mais force m’a été de me rendre a l’évidence, – que, loin d’etre en exil dans notre province, comme chacun le pensait chez nous, Stépan Trophimovitch n’avait meme jamais été sous la surveillance de la police. Ce que c’est pourtant que la puissance de l’imagination ! Lui-meme crut toute sa vie qu’on avait peur de lui en haut lieu, que tous ses pas étaient comptés, toutes ses démarches épiées, et que tout nouveau gouverneur envoyé dans notre province arrivait de Pétersbourg avec des instructions précises concernant sa personne. Si l’on avait démontré clair comme le jour au tres-honorable Stépan Trophimovitch qu’il n’avait absolument rien a craindre, il en aurait été blessé a coup sur. Et cependant c’était un homme fort intelligent…

Revenu de l’étranger, il occupa brillamment vers 1850 une chaire de l’enseignement supérieur, mais il ne fit que quelques leçons, – sur les Arabes, si je ne me trompe. De plus, il soutint avec éclat une these sur l’importance civique et hanséatique qu’aurait pu avoir la petite ville allemande de Hanau dans la période comprise entre les années 1413 et 1428, et sur les causes obscures qui l’avaient empechée d’acquérir ladite importance. Cette dissertation était remplie de traits piquants a l’adresse des slavophiles d’alors ; aussi devint-il du coup leur bete noire. Plus tard, – ce fut, du reste, apres sa destitution et pour montrer quel homme l’Université avait perdu en lui, – il fit paraître, dans une revue mensuelle et progressiste, le commencement d’une étude tres savante sur les causes de l’extraordinaire noblesse morale de certains chevaliers a certaine époque. On a dit, depuis, que la suite de cette publication avait été interdite par la censure. C’est bien possible, vu l’arbitraire effréné qui régnait en ce temps-la. Mais, dans l’espece, le plus probable est que seule la paresse de l’auteur l’empecha de finir son travail. Quant a ses leçons sur les Arabes, voici l’incident qui y mit un terme : une lettre compromettante, écrite par Stépan Trophimovitch a un de ses amis, tomba entre les mains d’un tiers, un rétrograde sans doute ; celui-ci s’empressa de la communiquer a l’autorité, et l’imprudent professeur fut invité a fournir des explications. Sur ces entrefaites, justement, on saisit a Moscou, chez deux ou trois étudiants, quelques copies d’un poeme que Stépan Trophimovitch avait écrit a Berlin six ans auparavant, c’est-a-dire au temps de sa premiere jeunesse. En ce moment meme j’ai sur ma table l’ouvre en question : pas plus tard que l’an dernier, Stépan Trophimovitch m’en a donné un exemplaire autographe, orné d’une dédicace, et magnifiquement relié en maroquin rouge. Ce poeme n’est pas dépourvu de mérite littéraire, mais il me serait difficile d’en raconter le sujet, attendu que je n’y comprends rien. C’est une allégorie dont la forme lyrico-dramatique rappelle la seconde partie de Faust. L’an passé, je proposai a Stépan Trophimovitch de publier cette production de sa jeunesse, en lui faisant observer qu’elle avait perdu tout caractere dangereux. Il refusa avec un mécontentement visible. L’idée que son poeme était completement inoffensif lui avait déplu, et c’est meme a cela que j’attribue la froideur qu’il me témoigna pendant deux mois. Eh bien, cet ouvrage qu’il n’avait pas voulu me laisser publier ici, on l’inséra peu apres dans un recueil révolutionnaire édité a l’étranger, et, naturellement, sans en demander la permission a l’auteur. Cette nouvelle inquiéta d’abord Stépan Trophimovitch : il courut chez le gouverneur et écrivit a Pétersbourg une tres noble lettre justificative qu’il me lut deux fois, mais qu’il n’envoya point, faute de savoir a qui l’adresser. Bref, durant tout un mois, il fut en proie a une vive agitation. J’ai néanmoins la conviction que, dans l’intime de son etre, il était profondément flatté. Il avait réussi a se procurer un exemplaire du recueil, et ce volume ne le quittait pas, – du moins, la nuit ; pendant le jour Stépan Trophimovitch le cachait sous un matelas, et il défendait meme a sa servante de refaire son lit. Quoiqu’il s’attendît d’instant en instant a voir arriver un télégramme, l’amour-propre satisfait perçait dans toute sa maniere d’etre. Aucun télégramme ne vint. Alors il se réconcilia avec moi, ce qui atteste l’extraordinaire bonté de son cour doux et sans rancune.


Chapitre 2 LE PRINCE HARRY. – UNE DEMANDE EN MARIAGE.

I

 

Il existait sur la terre un etre a qui Barbara Pétrovna n’était pas moins attachée qu’a Stépan Trophimovitch : c’était son fils unique, Nicolas Vsévolodovitch Stavroguine. Il avait huit ans lorsque sa mere le confia aux soins d’un précepteur. Rendons justice a Stépan Trophimovitch : il sut se faire aimer de son éleve. Tout son secret consistait en ce que lui-meme était un enfant. Il ne me connaissait pas encore a cette époque ; or, comme toute sa vie il eut besoin d’un confident, il n’hésita pas a investir de ce rôle le petit garçon, des que celui-ci eut atteint sa dixieme ou sa onzieme année. La plus franche intimité s’établit entre eux, nonobstant la différence des âges et des situations. Plus d’une fois, Stépan Trophimovitch éveilla son jeune ami, a seule fin de lui révéler, avec des larmes dans les yeux, les amertumes dont il était abreuvé, ou bien encore il lui découvrait quelque secret domestique sans songer que cette maniere d’agir était tres blâmable. Ils se jetaient dans les bras l’un de l’autre et pleuraient. L’enfant savait que sa mere l’aimait beaucoup ; la payait-il de retour ? j’en doute. Elle lui parlait peu et ne le contrariait guere, mais elle le suivait constamment des yeux, et il éprouvait toujours une sorte de malaise en sentant ce regard attaché sur lui. Pour tout ce qui concernait l’instruction et l’éducation de son fils, Barbara Pétrovna s’en remettait pleinement a Stépan Trophimovitch, car, dans ce temps-la, elle le voyait encore a travers ses illusions. Il est a croire que le maître détraqua plus ou moins le systeme nerveux de son éleve. Quand, a l’âge se seize ans, Nicolas Vsévolodovitch fut envoyé au lycée, c’était un adolescent débile et pâle dont la douceur et l’humeur reveuse avaient quelque chose d’étrange. (Plus tard il se distingua par une force physique extraordinaire.) En tout cas, on fit bien de séparer les deux amis ; peut-etre meme aurait-on du prendre cette mesure plus tôt.

Pendant les deux premieres années de son séjour au lycée, le jeune homme revint passer ses vacances a Skvorechniki. Lorsque Barbara Pétrovna se fut rendue a Pétersbourg avec Stépan Trophimovitch, il assista a quelques unes des soirées littéraires qui avaient lieu chez elle. Parlant peu, tranquille et timide comme autrefois, il se bornait a écouter et a observer. Son ancienne affection pour Stépan Trophimovitch ne semblait pas refroidie, mais elle était devenue moins expansive. Apres avoir terminé ses études, il entra au service militaire, sur le désir de Barbara Pétrovna. Bientôt on le fit passer dans un des plus brillants régiments de la garde a cheval. Il n’alla point montrer son uniforme a sa mere, et ne lui écrivit que rarement. Barbara Pétrovna ne lésinait point sur les envois d’argent, bien que l’abolition du servage eut tout d’abord réduit de moitié son revenu. Du reste, les économies faites par elle depuis de longues années avaient fini par former un capital assez rondelet. Elle s’intéressait vivement aux succes de son fils dans la haute société pétersbourgeoise. C’était en quelque sorte la revanche de ses ambitions déçues. Elle était heureuse de se dire que les portes dont elle n’avait pu franchir le seuil s’ouvraient toutes grandes devant ce jeune officier riche et plein d’avenir. Mais des bruits assez étranges ne tarderent pas a arriver aux oreilles de Barbara Pétrovna : a en croire ces récits, Nicolas Vsévolodovitch avait brusquement commencé une existence de folies. Ce n’était pas qu’il jouât ou s’adonnât outre mesure a la boisson ; non, on signalait seulement chez lui des excentricités sauvages, on parlait de gens écrasés par ses chevaux ; on lui reprochait un procédé féroce a l’égard d’une dame de la bonne société qu’il avait outragée publiquement apres avoir eu des relations intimes avec elle. Il y avait meme quelque chose de particulierement ignoble dans cette affaire. De plus, on le dépeignait comme un bretteur cherchant noise a tout le monde, insultant les gens pour le plaisir de les insulter. L’inquiétude s’empara de la générale. Stépan Trophimovitch lui assura qu’une organisation trop riche devait nécessairement jeter sa gourme, que la mer avait ses orages, et que tout cela ressemblait a la jeunesse du prince Harry que Shakespeare nous représente faisant la noce en compagnie de Falstaff, de Poins et de mistress Quickly. Cette fois, loin de traiter de « sornettes » les paroles de son ami, comme elle avait coutume de le faire depuis quelque temps, Barbara Pétrovna, au contraire, les écouta tres volontiers ; elle se les fit expliquer avec plus de détails et lut meme tres attentivement l’immortel ouvrage du tragique anglais. Mais cette lecture ne lui procura aucun apaisement : les analogies signalées par Stépan Trophimovitch ne la frapperent point. Voulant etre fixée sur la conduite de son fils, elle écrivit a Pétersbourg, et attendit fiévreusement la réponse a ses lettres. Le courrier lui apporta bientôt les plus fâcheuses nouvelles : le prince Harry avait eu, presque coup sur coup, deux duels dans lesquels tous les torts se trouvaient de son côté ; il avait tué roide l’un de ses adversaires, blessé l’autre grievement, et, a raison de ces faits, il allait passer en conseil de guerre. L’affaire se termina par sa dégradation et son envoi comme simple soldat dans un régiment d’infanterie ; encore usa-t-on d’indulgence a son égard.

En 1863, ayant eu l’occasion de se distinguer, Nicolas Vsévolodovitch fut décoré et promu sous-officier ; peu apres on lui rendit meme l’épaulette. Durant tout ce temps, Barbara Pétrovna expédia a la capitale peut-etre cent lettres, pleines de supplications et d’humbles prieres : le cas était trop exceptionnel pour qu’elle ne rabattît pas un peu de son orgueil. A peine réintégré dans son grade, le jeune homme s’empressa de donner sa démission, mais il ne revint pas a Skvorechniki, et cessa completement d’écrire a sa mere. On apprit enfin, par voie indirecte, qu’il était encore a Pétersbourg, seulement il ne voyait plus du tout la société qu’il fréquentait autrefois ; on aurait dit qu’il se cachait. A force de recherches, on découvrit qu’il vivait dans un monde étrange ; il s’était acoquiné au rebut de la population pétersbourgeoise, a des employés faméliques, a d’anciens militaires toujours ivres et n’ayant d’autre ressource qu’une mendicité plus ou moins déguisée ; il visitait les misérables familles de ces gens la, passait les jours et les nuits dans d’obscurs taudis, et ne prenait plus aucun soin de sa personne ; apparemment cette existence lui plaisait. Sa mere ne recevait de lui aucune demande d’argent ; il vivait sur le revenu du petit bien que son pere lui avait laissé et que, disait-on, il avait affermé a un Allemand de la Saxe. Finalement, Barbara Pétrovna le supplia de revenir aupres d’elle, et le prince Harry fit son apparition dans notre ville. C’est alors que je le vis pour la premiere fois, auparavant je ne le connaissais que de réputation.

C’était un fort beau jeune homme de vingt-cinq ans, et j’avoue que son extérieur ne répondit nullement a mon attente. Je m’étais figuré Nicolas Vsévolodovitch comme une sorte de boheme débraillé, aux traits flétris par le vice et les exces alcooliques. Je trouvai au contraire en lui le gentleman le plus correct que j’eusse jamais rencontré ; sa mise ne laissait absolument rien a désirer, et ses façons étaient celles d’un monsieur habitué a vivre dans le meilleur monde. Il n’y eut pas que moi de surpris, la ville entiere partagea mon étonnement, car chacun chez nous connaissait déja toute la biographie de M. Stavroguine. Son arrivée mit en révolution tous les cours féminins ; il eut parmi nos dames des admiratrices et des ennemies, mais les unes et les autres raffolerent de lui. Il plaisait a celles-ci parce qu’il y avait peut-etre un affreux secret dans son existence, et a celles-la parce qu’il avait positivement tué quelqu’un. De plus, on le trouvait fort instruit ; a la vérité, il n’était pas nécessaire de posséder un grand savoir pour exciter notre admiration, mais, outre cela, il jugeait avec un bon sens remarquable les diverses questions courantes. Je note ce point comme une particularité curieuse : presque des le premier jour, tous chez nous s’accorderent a reconnaître en lui un homme extremement sensé. Il était peu causeur, élégant sans recherche, et d’une modestie étonnante, ce qui ne l’empechait pas d’etre plus hardi et plus sur de soi que personne. Nos fashionables lui portaient envie et s’effaçaient devant lui. Son visage me frappa aussi : il avait des cheveux tres noirs, des yeux clairs d’une sérénité et d’un calme peu communs, un teint blanc et délicat, des dents semblables a des perles, et des levres qui rivalisaient avec le corail. Cette tete faisait l’effet d’un beau portrait, et cependant il y avait en elle un je ne sais quoi de repoussant. On disait qu’elle avait l’air d’un masque. D’une taille assez élevée, Nicolas Vsévolodovitch passait pour un homme exceptionnellement vigoureux. Barbara Pétrovna le considérait avec orgueil, mais a ce sentiment se melait toujours de l’inquiétude. Pendant un semestre, il vécut tranquillement chez nous ; strict observateur des lois de l’étiquette provinciale, il allait dans le monde ou il ne paraissait guere s’amuser ; il avait ses grandes et ses petites entrées chez le gouverneur, qui était son parent du côté paternel. Mais, au bout de six mois, le fauve se révéla tout a coup.

Affable et hospitalier, notre cher Ivan Osipovitch était plutôt fait pour etre maréchal de la noblesse au bon vieux temps, que gouverneur a une époque comme la nôtre. On avait coutume de dire que ce n’était pas lui qui gouvernait la province, mais Barbara Pétrovna. Mot plus méchant que juste, car, malgré la considération dont toute la société l’entourait, la générale avait depuis plusieurs années abdiqué toute action sur la marche des affaires publiques, et maintenant elle ne s’occupait plus que de ses intérets privés. Deux ou trois ans lui suffirent pour faire rendre a son domaine a peu pres ce qu’il rapportait avant l’émancipation des paysans. Le besoin d’amasser, de thésauriser, avait remplacé chez elle les aspirations poétiques de jadis. Elle éloigna meme Stépan Trophimovitch de sa personne en lui permettant de louer un appartement dans une autre maison (depuis longtemps lui-meme sollicitait cette permission sous divers prétextes).

Nous tous qui avions nos habitudes chez la générale, nous comprenions que son fils lui apparaissait maintenant comme une nouvelle espérance, comme un nouveau reve. Sa passion pour lui datait de l’époque ou le jeune homme avait obtenu ses premiers succes dans la société pétersbourgeoise, et elle était devenue plus ardente encore a partir du moment ou il avait été cassé de son grade. Mais en meme temps Barbara Pétrovna avait évidemment peur de Nicolas Vsévolodovitch, et, devant lui, son attitude était presque celle d’une esclave. Ce qu’elle craignait, elle-meme n’aurait pu le préciser, c’était quelque chose d’indéterminé et de mystérieux. Souvent elle regardait Nicolas a la dérobée, comme si elle eut cherché sur son visage une réponse a des questions qui la tourmentaient… et tout a coup la bete féroce sortit ses griffes.


Chapitre 3 LES PÉCHÉS D’AUTRUI.

I

 

Huit jours s’écoulerent, et la situation commença a s’éclaircir un peu.

Je noterai en passant que, durant cette malheureuse semaine, j’eus beaucoup d’ennui, car ma qualité de confident m’obligea a rester, pour ainsi dire, en permanence aupres de mon pauvre ami. Ce qui le faisait le plus souffrir, c’était la honte, et pourtant il n’avait a rougir devant personne, attendu que, pendant ces huit jours, notre tete-a-tete ne fut troublé par aucune visite. Mais en ma présence meme il se sentait honteux, et cela a tel point que plus il s’ouvrait a moi, plus ensuite il m’en voulait d’avoir reçu ses aveux. Par suite de son humeur soupçonneuse, il se figurait que la ville entiere savait déja tout ; aussi n’osait-il plus se montrer ni au club, ni meme dans son petit cercle. Bien plus, il attendait la tombée de la nuit pour faire la promenade nécessaire a sa santé.

Au bout de huit jours, il ignorait encore s’il était ou non fiancé, et toutes ses démarches pour etre fixé a ce sujet étaient restées infructueuses. Il n’avait pas encore vu sa future, et il ne savait meme pas s’il était autorisé a lui donner ce nom ; bref, il en était a se demander s’il y avait quelque chose de sérieux dans tout cela ! Barbara Pétrovna refusait absolument de le recevoir. A une de ses premieres lettres (il lui en écrivit une foule) elle répondit net en le priant de la dispenser momentanément de tous rapports avec lui, parce qu’elle était occupée. « J’ai moi-meme », ajoutait-elle, « plusieurs choses fort importantes a vous communiquer, j’attends pour cela un moment ou je sois plus libre qu’a présent : je vous ferai savoir moi-meme, en temps utile, quand vous pourrez venir chez moi. » Elle promettait de renvoyer a l’avenir, non décachetées, les lettres de Stépan Trophimovitch, attendu que ce n’était que de la « polissonnerie ». Je lus moi-meme ce billet, il me le montra.

Et pourtant toutes ces grossieretés, toutes ces incertitudes n’étaient rien en comparaison du principal souci qui le tourmentait. Cette inquiétude le harcelait sans relâche, le démoralisait, le faisait dépérir, c’était quelque chose dont il se sentait plus honteux que de tout le reste, et dont il ne pouvait se résoudre a me parler ; loin de la, a l’occasion, il mentait et cherchait a m’abuser par des faux-fuyants dignes d’un petit écolier ; cependant lui-meme me faisait appeler tous les jours, il ne pouvait rester deux heures sans me voir, je lui étais devenu aussi nécessaire que l’air ou l’eau.

Une telle conduite blessait un peu mon amour-propre. Il va sans dire que depuis longtemps j’avais deviné ce grand secret. Dans la profonde conviction ou j’étais alors, la révélation du souci qui tourmentait tant Stépan Trophimovitch ne lui aurait pas fait honneur ; c’est pourquoi, jeune comme je l’étais, j’éprouvais quelque indignation devant la grossiereté de ses sentiments et la vilenie de certains de ses soupçons. Peut-etre le condamnais-je trop séverement, sous l’influence de l’ennui que me causait mon rôle de confident forcé. J’avais la cruauté de vouloir lui arracher des aveux complets, tout en admettant, du reste, qu’il était difficile d’avouer certaines choses. Lui aussi m’avait compris : il voyait clairement que j’avais deviné son secret, et meme que j’étais fâché contre lui ; a son tour, il ne poupouvait me pardonner ni ma perspicacité, ni mon mécontentement. Certes, dans le cas présent, mon irritation était fort bete mais l’amitié la plus vive ne résiste guere a un tete-a-tete indéfiniment prolongé. Sous plusieurs rapports, Stépan Trophimovitch se rendait un compte exact de sa situation, et meme il en précisait tres finement les côtés sur lesquels il ne croyait pas nécessaire de garder le silence.

– Oh ! est-ce qu’elle était ainsi dans le temps ? me disait-il quelquefois en parlant de Barbara Pétrovna. – Est-ce qu’elle était ainsi, jadis, quand nous causions ensemble… Savez-vous qu’alors elle savait encore causer ? Pourrez-vous le croire ? elle avait alors des idées, des idées a elle. Maintenant elle n’est plus a reconnaître ! Elle dit que tout cela n’était que du bavardage ! Elle méprise le passé… A présent, elle est devenue une sorte de commis, d’économe, une créature endurcie, et elle se fâche toujours…

– Pourquoi donc se fâcherait-elle maintenant que vous avez déféré a son désir ? répliquai-je.

Il me regarda d’un air fin.

– Cher ami, si j’avais refusé, elle aurait été furieuse, fu-ri-euse ! Moins toutefois qu’elle ne l’est maintenant que j’ai consenti.

Sa phrase lui parut joliment tournée, et nous bumes ce soir-la une petite bouteille. Mais cette accalmie ne dura guere ; le lendemain, il fut plus maussade et plus insupportable que jamais.

Je lui reprochais surtout de ne pouvoir se résoudre a aller faire visite aux dames Drozdoff ; elles-memes, nous le savions, désiraient renouer connaissance avec lui, car, depuis leur arrivée, elles avaient plus d’une fois demandé de ses nouvelles, et, et, de son côté, il mourait d’envie de les voir. Il parlait d’Élisabeth Nikolaievna avec un enthousiasme incompréhensible pour moi. Sans doute il se rappelait en elle l’enfant qu’il avait tant aimée jadis ; mais, en dehors de cela, il s’imaginait, je ne sais pourquoi, qu’aupres d’elle il trouverait tout de suite un soulagement a ses peines présentes, et meme une réponse aux graves points d’interrogation posés devant lui. Élisabeth Nikolaievna lui faisait, par avance, l’effet d’une créature extraordinaire. Et pourtant il n’allait pas chez elle, quoique chaque jour il en formât le projet. Pour dire toute la vérité, j’étais moi-meme tres désireux alors d’etre présenté a cette jeune fille, et je ne voyais que Stépan Trophimovitch qui put me servir d’introducteur aupres d’elle. Je l’avais plus d’une fois aperçue se promenant a cheval en compagnie du bel officier, qui passait pour son cousin (le neveu du feu général Drozdoff), et elle avait produit sur moi une impression extraordinaire. Mon aveuglement fut de fort courte durée ; je reconnus vite combien ce reve était irréalisable, mais avant qu’il se dissipât, on comprend la colere que je dus souvent éprouver en voyant mon pauvre ami s’obstiner dans son existence d’ermite.

Des le début, tous les nôtres avaient été officiellement informés que les réceptions de Stépan Trophimovitch étaient momentanément suspendues. Quoi que je fisse pour l’en dissuader, il tint a leur notifier la chose. Sur sa demande, je passai donc chez toutes nos connaissances, je leur dis que Barbara Pétrovna avait confié un travail extraordinaire a notre « vieux » (c’était ainsi que nous appelions entre nous Stépan Trophimovitch), qu’il avait a mettre en ordre une correspondance embrassant plusieurs années, qu’il s’était enfermé, que je l’aidais dans sa besogne, etc., etc. Lipoutine était le seul chez qui je ne fusse pas encore allé, je remettais toujours cette visite, et, a dire vrai, je n’osais pas la faire. « Il ne croira pas un mot de ce que je lui raconterai », me disais-je, « il ne manquera pas de s’imaginer qu’il y a la un secret qu’on veut lui cacher, a lui surtout, et, des que je l’aurai quitté, il courra toute la ville pour recueillir des informations et répandre des cancans. » Tandis que je me faisais ces réflexions, je le rencontrai par hasard dans la rue. Les nôtres, que je venais de prévenir, l’avaient déja mis au courant. Mais, chose étrange, loin de me questionner et de témoigner aucune curiosité a l’endroit de Stépan Trophimovitch, il m’interrompit des que je voulus m’excuser de n’etre pas encore allé chez lui, et aborda aussitôt un autre sujet de conversation. A la vérité, ce n’était pas la matiere qui lui manquait, il avait une grande envie de causer et était enchanté d’avoir trouvé en moi un auditeur. Il commença a parler des nouvelles de la ville, de l’arrivée de la gouvernante, de l’opposition qui se formait déja au club, etc., etc. Bref, il bavarda pendant un quart d’heure et d’une façon si amusante que je ne me lassais pas de l’entendre. Quoique je ne pusse le souffrir, j’avoue qu’il avait le talent de se faire écouter, surtout quand il pestait contre quelque chose. Cet homme, a mon avis, était né espion. Il savait toujours les dernieres nouvelles et connaissait toute la chronique secrete de la ville, particulierement les vilenies ; on ne pouvait que s’étonner en voyant combien il prenait a cour des choses qui, parfois, ne le concernaient pas du tout. Il m’a toujours semblé que le trait dominant de son caractere était l’envie. Le meme soir, je fis part a Stépan Trophimovitch de ma rencontre avec Lipoutine et de l’entretien que nous avions eu ensemble. A ma grande surprise, il parut extremement agité et me posa cette étrange question : « Lipoutine sait-il ou non ? » J’essayai de lui démontrer que, dans un temps si court, Lipoutine n’avait rien pu apprendre ; d’ailleurs, par qui aurait-il été mis au fait ? mais Stépan Trophimovitch ne se rendit point a mes raisonnements.

– Croyez-le ou non, finit-il par me dire, – moi, je suis persuadé que non seulement il connaît notre situation dans tous ses détails, mais que, de plus, il sait encore quelque chose que ni vous ni moi ne savons, quelque chose que nous ne saurons peut-etre jamais, ou que nous apprendrons quand il sera trop tard, quand il n’y aura plus moyen de revenir en arriere !…

Je ne répondis rien, mais ces paroles donnaient fort a penser. Durant les cinq jours qui suivirent, il ne fut plus du tout question de Lipoutine entre nous. Je voyais tres bien que Stépan Trophimovitch regrettait vivement de n’avoir pas su retenir sa langue et d’avoir manifesté de tels soupçons devant moi.


Chapitre 4 LA BOITEUSE.

I

 

Chatoff ne fit pas la mauvaise tete, et, conformément a ce que je lui avais écrit, alla a midi chez Élisabeth Nikolaievna. Nous arrivâmes presque en meme temps lui et moi ; c’était aussi la premiere fois que je me rendais chez les dames Drozdoff. Elles se trouvaient dans la grande salle avec Maurice Nikolaiévitch, et une discussion avait lieu entre ces trois personnes au moment ou nous entrâmes. Prascovie Ivanovna avait prié sa fille de lui jouer une certaine valse, et Lisa s’était empressée de se mettre au piano ; mais la mere prétendait que la valse jouée n’était pas celle qu’elle avait demandée. Maurice Nikolaiévitch avait pris parti pour la jeune fille avec sa simplicité accoutumée, et soutenait que Prascovie Ivanovna se trompait ; la vieille dame pleurait de colere. Elle était souffrante et marchait meme avec difficulté. Ses pieds étaient enflés, ce qui la rendait grincheuse ; aussi depuis quelques jours ne cessait-elle de chercher noise a tout son entourage, bien qu’elle eut toujours une certaine peur de Lisa. On fut content de nous voir. Élisabeth Nikolaievna rougit de plaisir, et, apres m’avoir dit merci, sans doute parce que je lui avais amené Chatoff, elle avança vers ce dernier en l’examinant d’un oil curieux.

Il était resté sur le seuil, fort embarrassé de sa personne. Elle le remercia d’etre venu, puis le présenta a sa mere.

– C’est M. Chatoff, dont je vous ai parlé, et voici M. G…ff, un grand ami a moi et a Stépan Trophimovitch. Maurice Nikolaiévitch a aussi fait sa connaissance hier.

– Lequel est professeur ?

– Mais ni l’un ni l’autre, maman.

– Si fait, tu m’as dit toi-meme qu’il viendrait un professeur ; ce doit etre celui-ci, fit Prascovie Ivanovna et montrant Chatoff avec un air de mépris.

– Je ne vous ai jamais annoncé la visite d’un professeur. M. G…ff est au service, et M. Chatoff est un ancien étudiant.

– Étudiant, professeur, c’est toujours de l’Université. Il faut que tu aies bien envie de me contredire pour chicaner la-dessus. Mais celui que nous avons vu en Suisse avait des moustaches et une barbiche.

– Maman veut parler du fils de Stépan Trophimovitch, elle lui donne toujours le nom de professeur, dit Lisa qui emmena Chatoff a l’autre bout de la salle et l’invita a s’asseoir sur un divan.

– Quand ses pieds enflent, elle est toujours ainsi, vous comprenez, elle est malade, ajouta a voix basse la jeune fille en continuant a observer avec une extreme curiosité le visiteur, dont l’épi de cheveux attirait surtout son attention.

– Vous etes militaire ? me demanda la vieille dame avec qui Lisa avait eu la cruauté de me laisser en tete-a-tete.

– Non, je sers…

– M. G…ff est un grand ami de Stépan Trophimovitch, se hâta de lui expliquer sa fille.

– Vous servez chez Stépan Trophimovitch ? Mais il est aussi professeur ?

– Ah ! maman, vous n’avez que des professeurs dans l’esprit, je suis sure que vous en voyez meme en reve, cria Lisa impatientée.

– C’est bien assez d’en voir quand on est éveillé. Mais toi, tu ne sais que faire de l’opposition a ta mere. Vous étiez ici il y a quatre ans, quand Nicolas Vsévolodovitch est revenu de Pétersbourg ?

Je répondis affirmativement.

– Il y avait un anglais ici parmi vous ?

– Non, il n’y en avait pas.

Lisa se mit a rire.

– Tu vois bien qu’il n’y avait pas du tout d’Anglais, par conséquent ce sont des mensonges. Barbara Pétrovna et Stépan Trophimovitch mentent tous les deux. Du reste, tout le monde ment.

– Ma tante et Stépan Trophimovitch ont trouvé chez Nicolas Vsévolodovitch de la ressemblance avec le prince Harry mis en scene dans le Henri IV de Shakespeare, et maman objecte qu’il n’y avait pas d’Anglais, nous expliqua Lisa.

– Puisqu’il n’y avait pas de Harry, il n’y avait pas d’Anglais. Seul Nicolas Vsévolodovitch a fait des fredaines.

– Je vous assure que maman le fait expres, crut devoir observer la jeune fille en s’adressant a Chatoff, elle connaît fort bien Shakespeare. Je lui ai lu moi-meme le premier acte d’Othello, mais maintenant elle souffre beaucoup. Maman, entendez-vous ? Midi sonne, il est temps de prendre votre médicament.

– Le docteur est arrivé, vint annoncer une femme de chambre.

– Zémirka, Zémirka, viens avec moi ! cria Prascovie Ivanovna en se levant a demi.

Au lieu d’accourir a la voix de sa maîtresse, Zémirka, vieille et laide petite chienne, alla se fourrer sous le divan sur lequel était assise Élisabeth Nikolaievna.

– Tu ne veux pas ? Eh bien, reste la. Adieu, batuchka, je ne connais ni votre prénom, ni votre dénomination patronymique, me dit la vieille dame.

– Antoine Lavrentiévitch…

– Peu importe, ça m’entre par une oreille et ça sort par l’autre. Ne m’accompagnez pas, Maurice Nikolaiévitch, je n’ai appelé que Zémirka. Grâce a Dieu, je sais encore marcher seule, et demain j’irai me promener.

Elle s’en alla fâchée.

– Antoine Lavrentiévitch, vous causerez pendant ce temps-la avec Maurice Nikolaiévitch ; je vous assure que vous gagnerez tous les deux a faire plus intimement connaissance ensemble, dit Lisa, et elle adressa un sourire amical au capitaine d’artillerie qui devint rayonnant lorsque le regard de la jeune fille se fixa sur lui. Faute de mieux, force me fut de dialoguer avec Maurice Nikolaiévitch.


Chapitre 5 LE TRES SAGE SERPENT.

I

 

Barbara Pétrovna sonna et se laissa tomber sur un fauteuil pres de la fenetre.

– Asseyez-vous ici, ma chere, dit-elle a Marie Timoféievna en lui indiquant une place au milieu de la chambre, devant la grande table ronde ; – Stépan Trophimovitch, qu’est-ce que c’est ? Tenez, regardez cette femme, qu’est-ce que c’est ?

– Je… je… commença péniblement Stépan Trophimovitch.

Entra un laquais.

– Une tasse de café, tout de suite, le plus tôt possible. Qu’on ne dételle pas.

Mais, chere et excellente amie, dans quelle inquiétude… gémit d’une voix défaillante Stépan Trophimovitch.

– Ah ! du français, du français ! On voit tout de suite qu’on est ici dans le grand monde ! s’écria en battant des mains Marie Timoféievna qui, d’avance, se faisait une joie d’assister a une conversation en français. Barbara Pétrovna la regarda presque avec effroi.

Nous attendions tous en silence le mot de l’énigme. Chatoff ne levait pas la tete, Stépan Trophimovitch était consterné comme s’il eut eu tous les torts ; la sueur ruisselait sur ses tempes. J’observai Lisa (elle était assise dans un coin a tres peu de distance de Chatoff). Le regard perçant de la jeune fille allait sans cesse de Barbara Pétrovna a la boiteuse et vice versa ; un mauvais sourire tordait ses levres. Barbara Pétrovna le remarqua. Pendant ce temps, Marie Timoféievna s’amusait fort bien. Nullement intimidée, elle prenait un vif plaisir a contempler le beau salon de la générale, – le mobilier, les tapis, les tableaux, les peintures du plafond, le grand crucifix de bronze pendu dans un coin, la lampe de porcelaine, les albums et le bibelot placés sur la table.

– Tu es donc ici aussi, Chatouchka ? dit-elle tout a coup ; – figure-toi, je te vois depuis longtemps, mais je me disais : Ce n’est pas lui ! Par quel hasard serait-il ici ? Et elle se mit a rire gaiement.

– Vous connaissez cette femme ? demanda aussitôt Barbara Pétrovna a Chatoff.

– Je la connais, murmura-t-il ; en faisant cette réponse il fut sur le point de se lever, mais il resta assis.

– Que savez-vous d’elle ? Parlez vite, je vous prie !

– Eh bien, quoi ?… répondit-il avec un sourire assez peu en situation, – vous le voyez vous-meme.

– Qu’est-ce que je vois ? Allons, dites quelque chose !

– Elle demeure dans la meme maison que moi… avec son frere… un officier.

– Eh bien ?

– Ce n’est pas la peine d’en parler… grommela-t-il, et il se tut.

– De vous, naturellement, il n’y a rien a attendre ! reprit avec colere Barbara Pétrovna.

Elle voyait maintenant que tout le monde savait quelque chose, mais qu’on n’osait pas répondre a ses questions, qu’on voulait la laisser dans l’ignorance.

Le laquais revint, apportant sur un petit plateau d’argent la tasse de café demandée ; il la présenta d’abord a sa maîtresse, qui lui fit signe de l’offrir a Marie Timoféievna.

– Ma chere, vous avez été transie de froid tantôt, buvez vite, cela vous réchauffera.

Marie Timoféievna prit la tasse et dit en français « merci » au domestique ; puis elle se mit a rire a la pensée de l’inadvertance qu’elle venait de commettre, mais, rencontrant le regard sévere de Barbara Pétrovna, elle se troubla et posa la tasse sur la table.

– Tante, vous n’etes pas fâchée ? murmura-t-elle d’un ton enjoué.

Ces mots firent bondir sur son siege Barbara Pétrovna.

– Quoi ? cria-t-elle en prenant son air hautain, – est-ce que je suis votre tante ? Que voulez-vous dire par la ?

Marie Timoféievna ne s’attendait pas a ce langage courroucé ; un tremblement convulsif agita tout son corps, et elle se recula dans le fond de son fauteuil.

– Je… je pensais qu’il fallait vous appeler ainsi, balbutia-t-elle en regardant avec de grands yeux Barbara Pétrovna, – j’ai entendu Lisa vous donner ce nom.

– Comment ? Quelle Lisa ?

– Eh bien, cette demoiselle, répondit Marie Timoféievna en montrant du doigt Élisabeth Nikolaievna.

– Ainsi, pour vous elle est déja devenue Lisa ?

– C’est vous-meme qui tantôt l’avez appelée ainsi, reprit avec un peu plus d’assurance Marie Timoféievna. – Il me semble avoir vu en songe cette charmante personne, ajouta-t-elle tout a coup en souriant.

A la réflexion, Barbara Pétrovna se calma un peu ; la derniere parole de mademoiselle Lébiadkine amena meme un léger sourire sur ses levres. La folle s’en aperçut, se leva et de son pas boiteux s’avança timidement vers la générale.

– Prenez-le, j’avais oublié de vous le rendre, ne vous fâchez pas de mon impolitesse, dit-elle en se dépouillant soudain du châle noir que Barbara Pétrovna lui avait mis sur les épaules peu auparavant.

– Remettez-le tout de suite et gardez-le. Allez vous asseoir, buvez votre café, et, je vous en prie, n’ayez pas peur de moi, ma chere, rassurez-vous. Je commence a vous comprendre.

Stépan Trophimovitch voulut de nouveau prendre la parole :

– Chere amie…

– Oh ! faites-nous grâce de vos discours, Stépan Trophimovitch ; nous sommes déja assez déroutés comme cela ; si vous vous en melez, ce sera complet… Tirez, je vous en prie, le cordon de sonnette que vous avez pres de vous, il communique avec la chambre des servantes.

Il y eut un silence. La maîtresse de la maison promenait sur chacun de nous un regard soupçonneux et irrité. Entra Agacha, sa femme de chambre favorite.

– Donne-moi le mouchoir a carreaux que j’ai acheté a Geneve. Que fait Daria Pavlovna ?

– Elle n’est pas tres bien portante.

– Va la chercher. Dis-lui que je la prie instamment de venir malgré son état de santé.

En ce moment, des pieces voisines arriva a nos oreilles un bruit de pas et de voix semblable a celui de tout a l’heure, et soudain parut sur le seuil Prascovie Ivanovna. Elle était agitée et hors d’haleine ; Maurice Nikolaiévitch lui donnait le bras.

– Oh ! Seigneur, ce que j’ai eu de peine a me traîner jusqu’ici ! Lisa, tu es folle d’en user ainsi avec ta mere ! gronda-t-elle, mettant dans ce reproche une forte dose d’acrimonie, selon l’habitude des personnes faibles, mais irascibles.

– Matouchka, Barbara Pétrovna, je viens chercher ma fille chez vous !

La générale Stavroguine la regarda de travers, se leva a demi, et, d’un ton ou perçait une colere mal contenue :

– Bonjour, Prascovie Ivanovna, dit-elle, fais-moi le plaisir de t’asseoir. J’étais sure que tu viendrais.


II

 

Je ne nie absolument pas son martyre. Seulement, je suis convaincu aujourd’hui qu’il aurait pu, en donnant les explications nécessaires, continuer tout a son aise ses leçons sur les Arabes. Mais l’ambition de jouer un rôle le tenta, et il mit un empressement particulier a se persuader une fois pour toutes que sa carriere était désormais brisée par le « tourbillon des circonstances ». Au fond, la vraie raison pour laquelle il abandonna l’enseignement public fut une proposition que lui fit a deux reprises et en termes fort délicats Barbara Pétrovna, femme du lieutenant général Stavroguine : cette dame, puissamment riche, pria Stépan Trophimovitch de vouloir bien diriger en qualité de haut pédagogue et d’ami le développement intellectuel de son fils unique. Inutile de dire qu’a cette place étaient attachés de brillants honoraires. Quand il reçut pour la premiere fois ces ouvertures, Stépan Trophimovitch était encore a Berlin, et venait justement de perdre sa premiere femme. Celle-ci était une demoiselle de notre province, jolie, mais fort légere, qu’il avait épousée avec l’irréflexion de la jeunesse. L’insuffisance de ressources pour subvenir aux besoins du ménage, et d’autres causes d’une nature plus intime, rendirent cette union tres malheureuse. Les deux conjoints se séparerent, et, trois ans apres, madame Verkhovensky mourut a Paris, laissant a son époux un fils de cinq ans, « fruit d’un premier amour joyeux et sans nuages encore », comme s’exprimait un jour devant moi Stépan Trophimovitch. On se hâta d’expédier le baby en Russie, ou il fut élevé par des tantes dans un coin perdu du pays. Cette fois Verkhovensky déclina les offres de Barbara Pétrovna, et, moins d’un an apres avoir enterré sa premiere femme, il épousa en secondes noces une taciturne Allemande de Berlin. D’ailleurs, un autre motif encore le décida a refuser l’emploi de précepteur : la renommée d’un professeur tres célebre alors l’empechait de dormir, et il aspirait a entrer au plus tôt en possession d’une chaire d’ou il put, lui aussi, prendre son vol vers la gloire. Et voila que maintenant ses ailes étaient coupées ! A ce déboire s’ajouta la mort prématurée de sa seconde femme. Il n’avait plus alors aucune raison pour se dérober aux insistances de Barbara Pétrovna, d’autant plus que cette dame lui portait des sentiments vraiment affectueux. Disons le franchement, Barbara Pétrovna lui ouvrait les bras, il s’y précipita. Qu’on n’aille point toutefois donner a mes paroles un sens bien éloigné de ma pensée : pendant les vingt ans que dura la liaison de ces deux etres si remarquables, ils ne furent unis que par le lien le plus fin et le plus délicat.

D’autres considérations encore agirent sur l’esprit de Stépan Trophimovitch pour lui faire accepter la place de précepteur. D’abord, le tres-petit bien laissé par sa premiere femme était situé tout a côté du superbe domaine de Skvorechniki que les Stavroguine possédaient aux environs de notre ville. Et puis, dans le silence du cabinet, n’ayant pas a compter avec les mille assujettissements de l’existence universitaire, il pourrait toujours se consacrer a la science, enrichir de profondes recherches la littérature nationale. S’il ne réalisa pas cette partie de son programme, par contre il put, pendant tout le reste de sa vie, etre, selon l’expression du poete, le « reproche incarné ». Cette attitude, Stépan Trophimovitch la conservait meme au club, en s’asseyant devant une table de jeu. Il était a peindre alors. Toute sa personne semblait dire : « Eh bien, oui, je joue aux cartes ! A qui la faute ? Qui est-ce qui m’a réduit a cela ? Qui est-ce qui a brisé ma carriere ? Allons, périsse la Russie ! » Et noblement il coupait avec du cour.

La vérité, c’est qu’il adorait le tapis vert. Dans les derniers temps surtout, cette passion lui attira fréquemment des scenes désagréables avec Barbara Pétrovna, d’autant plus qu’il perdait toujours. Du reste, j’aurai l’occasion de revenir la-dessus. Je remarquerai seulement ici que Stépan Trophimovitch avait de la conscience (du moins quelquefois), aussi était-il souvent triste. Trois ou quatre fois par an il lui prenait des acces de « chagrin civique », c’est-a-dire tout bonnement d’hypocondrie, cependant nous usions entre nous de la premiere dénomination qui plaisait davantage a la générale Stavroguine Plus tard, outre cela, il s’adonna aussi au champagne ; toutefois Barbara Pétrovna sut toujours le préserver des inclinations vers tout penchant trivial. Assurément, il avait besoin d’une tutelle, car il était parfois tres étrange. Au milieu de la plus noble tristesse, il se mettait tout a coup a rire de la façon la plus vulgaire. A de certains moments, il s’exprimait sur son propre compte en termes humoristiques, ce qui contrariait vivement Barbara Pétrovna, femme imbue des traditions classiques et constamment guidée dans son mécénatisme par des vues d’ordre supérieur. Cette grande dame eut durant vingt ans une influence capitale sur son pauvre ami. Il faudrait parler un peu d’elle, c’est ce que je vais faire.


III

 

Il y a des amitiés bizarres. Deux amis voudraient presque s’entre-dévorer, et ils passent toute leur vie ainsi sans pouvoir se séparer l’un de l’autre. Bien plus, celui des deux qui romprait la chaîne en deviendrait malade tout le premier et peut-etre en mourrait. Plus d’une fois, et souvent a la suite d’un entretien intime avec Barbara Pétrovna, Stépan Trophimovitch, bondissant de dessus son divan, se mit a frapper le mur a coups de poing.

Je n’exagere rien : un jour meme, dans un de ces transports furieux, il déplâtra la muraille. On me demandera peut-etre comment un semblable détail est parvenu a ma connaissance. Je pourrais répondre que la chose s’est passée sous mes yeux, je pourrais dire que, nombre de fois, Stépan Trophimovitch a sangloté sur mon épaule, tandis qu’avec de vives couleurs il me peignait tous les dessous de son existence. Mais voici ce qui arrivait d’ordinaire apres ces sanglots : le lendemain il se fut volontiers crucifié de ses propres mains pour expier son ingratitude ; il se hâtait de me faire appeler ou accourait lui-meme chez moi, a seule fin de m’apprendre que Barbara Pétrovna était « un ange d’honneur et de délicatesse, et lui tout opposé ». Non content de verser ces confidences dans mon sein, il en faisait part a l’intéressée elle-meme, et ce dans des épîtres fort éloquentes signées de son nom en toutes lettres. « Pas plus tard qu’hier, confessait-il, j’ai raconté a un étranger que vous me gardiez par vanité, que vous étiez jalouse de mon savoir et de mes talents, que vous me haissiez, mais que vous n’osiez manifester ouvertement cette haine de peur d’etre quittée par moi, ce qui nuirait a votre réputation littéraire. En conséquence, je me méprise, et j’ai résolu de me donner la mort ; j’attends de vous un dernier mot qui décidera de tout », etc., etc. On peut se figurer, d’apres cela, ou en arrivait parfois dans ses acces de nervosisme ce quinquagénaire d’une innocence enfantine. Je lus moi-meme un jour une de ces lettres. Il l’avait écrite a la suite d’une querelle fort vive, quoique née d’une cause futile. Je fus épouvanté et je le conjurai de ne pas envoyer ce pli.

– Il le faut… c’est plus honnete… c’est un devoir… je mourrai, si je ne lui avoue pas tout, tout ! répondit-il avec exaltation, et il resta sourd a toutes mes instances.

La différence entre Barbara Pétrovna et lui, c’est que la générale n’aurait jamais envoyé une pareille lettre. Il est vrai que Stépan Trophimovitch aimait passionnément a noircir du papier. Alors qu’elle et lui habitaient la meme maison, il lui écrivait jusqu’a deux fois par jour dans ses crises nerveuses. Je sais de bonne source qu’elle lisait toujours ces lettres avec la plus grande attention, meme quand elle en recevait deux en vingt-quatre heures. Ensuite, elle les serrait dans une cassette spéciale ; de plus, elle en prenait note dans sa mémoire. Puis, apres avoir laissé son ami sans réponse pendant tout un jour, lorsque Barbara Pétrovna le revoyait, elle lui montrait le visage le plus tranquille, comme s’il ne s’était rien passé de particulier entre eux. Peu a peu elle le dressa si bien, que lui-meme n’osait plus parler de l’incident de la veille, il se bornait a la regarder furtivement dans les yeux. Mais elle n’oubliait rien, tandis que Stépan Trophimovitch, rassuré par le calme de la générale, oubliait parfois trop vite. Souvent, le meme jour, s’il arrivait des amis et qu’on but du champagne, il riait, folâtrait comme un écolier. Quel regard venimeux elle dardait probablement sur lui dans ces moments-la ! Et il ne s’en apercevait pas ! Au bout de huit jours, d’un mois, de six mois, elle lui rappelait a brule-pourpoint telle expression de telle lettre, puis la lettre tout entiere, avec toutes les circonstances. Aussitôt il rougissait de honte, et son trouble se traduisait ordinairement par une légere attaque de cholérine.

En effet, Barbara Pétrovna se prenait tres souvent a le hair. Mais, chose qu’il ne remarqua jamais, elle avait fini par le regarder comme son enfant, sa création, on pourrait meme dire son acquisition ; il était devenu la chair de sa chair, et si elle le gardait, l’entretenait, ce n’était pas seulement parce qu’elle était « jalouse de ses talents ». Oh ! combien devaient la blesser de telles suppositions ! Un amour intense se melait en elle a la haine, a la jalousie et au mépris qu’elle éprouvait sans cesse a l’égard de Stépan Trophimovitch. Pendant vingt-deux ans elle l’entoura de soins, veilla sur lui avec la sollicitude la plus infatigable. Des que se trouvait en jeu la réputation littéraire, scientifique ou civique de son ami, Barbara Pétrovna perdait le sommeil. Elle l’avait inventé, et elle croyait elle-meme la premiere a son invention. Il était pour elle quelque chose comme un reve. Mais, en revanche, elle exigeait beaucoup de lui, parfois meme elle le traitait en esclave. Elle était rancuniere a un degré incroyable…


IV

 

Au mois de mai 1855, on apprit a Skvorechniki le déces du lieutenant général Stavroguine. Sans doute Barbara Pétrovna ne pouvait pas regretter beaucoup le défunt, car, depuis quatre ans, les deux époux vivaient séparés l’un de l’autre pour cause d’incompatibilité d’humeur, et la femme servait une pension au mari. (En dehors de son traitement, le lieutenant général ne possédait que cent cinquante âmes ; toute la fortune, y compris le domaine de Skvorechniki, appartenait a Barbara Pétrovna, fille unique d’un riche fermier des boissons.) Néanmoins, elle reçut une forte secousse de cet événement imprévu et se retira tout a fait du monde. Naturellement, Stépan Trophimovitch fut en permanence aupres d’elle.

Le printemps déployait toutes ses magnificences ; les putiets fleuris remplissaient l’air de leur parfum ; les dernieres heures du jour pretaient a la nature un charme particulierement poétique. Chaque soir les deux amis se retrouvaient au jardin, et, jusqu’a la tombée de la nuit, assis sous une charmille, ils se confiaient leurs sentiments et leurs idées. Sous l’impression du changement intervenu dans sa destinée, Barbara Pétrovna parlait plus que de coutume ; son cour semblait chercher celui de son ami. Ainsi se passerent plusieurs soirées. Une supposition étrange se présenta tout a coup a l’esprit de Stépan Trophimovitch : « Cette veuve inconsolable n’a-t-elle pas des vues sur moi ? N’attend-elle pas de moi une demande en mariage a l’expiration de son deuil ? » Pensée cynique, mais plus on est cultivé, plus on est enclin aux pensées de ce genre, par cela seul que le développement de l’intelligence permet d’embrasser une plus grande variété de points de vue. En examinant cette conjecture, il la trouva assez vraisemblable et devint songeur : « Certes, la fortune est immense, mais… » Le fait est que Barbara Pétrovna n’avait rien d’une beauté : c’était une femme grande, jaune, osseuse, dont le visage démesurément allongé offrait quelque analogie avec une tete de cheval. Stépan Trophimovitch hésitait de plus en plus et souffrait cruellement de ne pouvoir prendre un parti. Deux fois meme son irrésolution lui arracha des larmes (il pleurait assez facilement). Le soir, sous la charmille, son visage exprimait, comme malgré lui, un mélange de tendresse, de moquerie, de fatuité et d’arrogance. Ces jeux de physionomie sont indépendants de la volonté, et ils se remarquent d’autant mieux que l’homme est plus noble. Dieu sait ce qu’il en était au fond, mais il est probable que Stépan Trophimovitch se faisait quelque illusion sur la nature du sentiment né dans l’âme de Barbara Pétrovna. Elle n’aurait pas échangé son nom de Stavroguine contre celui de Verkhovensky, quelque glorieux que fut ce dernier. Peut-etre n’était-ce de sa part qu’un amusement féminin, peut-etre obéissait-elle tout bonnement a ce besoin de flirter, si naturel aux dames dans certains cas.

Il est a supposer que la veuve ne tarda pas a lire dans le cour de son ami. Elle ne manquait pas de pénétration, et il était quelquefois fort ingénu. Quoi qu’il en soit, les soirées se passaient comme de coutume, les causeries étaient toujours aussi poétiques et aussi intéressantes. Un jour, a l’approche de la nuit, apres un entretien plein d’animation et de charme, la générale et le précepteur, échangeant une chaleureuse poignée de main se séparerent a l’entrée du pavillon ou logeait Stépan Trophimovitch. Chaque été, il transportait ses pénates dans ce petit bâtiment qui faisait presque partie du jardin. Rentré chez lui, il se mit a la fenetre pour fumer un cigare, mais a peine s’était-il approché de la croisée qu’un léger bruit le fit soudain tressaillir. Il retourna la tete et aperçut devant lui Barbara Pétrovna. Il n’y avait pas cinq minutes qu’ils s’étaient quittés. Le visage jaune de la générale avait pris une teinte bleuâtre, un frémissement presque imperceptible agitait ses levres serrées. Pendant dix seconde elle garda le silence, fixant sur Stépan Trophimovitch un regard d’une dureté implacable, puis de sa bouche sortirent ces quelques mots murmurés rapidement :

– Jamais je ne vous pardonnerai cela !

Dix ans plus tard, quand il me raconta cette histoire a voix basse et apres avoir d’abord fermé les portes, il me dit qu’il était resté pétrifié de stupeur ; il avait tellement perdu l’usage de ses sens qu’il ne vit ni n’entendit Barbara Pétrovna quitter la chambre. Comme jamais dans la suite elle ne fit la moindre allusion a cet incident, il fut toujours porté a croire qu’il avait été le jouet d’une hallucination due a un état morbide. Supposition d’autant plus admissible que, cette nuit meme, il tomba malade et fut souffrant pendant quinze jours, ce qui mit fort a propos un terme aux entrevues dans le jardin.


V

 

Le costume que Stépan Trophimovitch porta toute sa vie, était une invention de Barbara Pétrovna. Cette tenue élégante et caractéristique mérite d’etre mentionnée : redingote noire a longs pans, boutonnée presque jusqu’en haut ; chapeau mou a larges bords (en été c’était un chapeau de paille) ; cravate de batiste blanche a grand noud et a bouts flottants ; canne a pomme d’argent. Stépan Trophimovitch se rasait la barbe et les moustaches, il laissait tomber sur ses épaules ses cheveux châtains qui ne commencerent a blanchir un peu que dans les derniers temps. Jeune, il était, dit-on, extremement beau. Dans sa vieillesse il avait encore, a mon avis, un air assez imposant avec sa haute taille, sa maigreur et sa chevelure mérovingienne. A la vérité, un homme de cinquante-trois ans ne peut pas s’appeler un vieillard. Mais, par une sorte de coquetterie civique, loin de chercher a se rajeunir, il aurait plus volontiers posé pour le patriarche.

Dans les premieres années, ou, pour mieux dire, durant la premiere moitié de son existence chez Barbara Pétrovna, Stépan Trophimovitch pensait toujours a composer un ouvrage. Plus tard nous l’entendîmes souvent répéter : « Mon travail est pret, mes matériaux sont réunis, et je ne fais rien ! Je ne puis me mettre a l’ouvre ! » En prononçant ces mots, il inclinait douloureusement sa tete sur sa poitrine. Un tel aveu de son impuissance devait ajouter encore a notre respect pour ce martyr chez qui la persécution avait tout tué !

Vers 1860, Barbara Pétrovna, voulant produire son ami sur un théâtre digne de lui, l’emmena a Pétersbourg. Elle-meme d’ailleurs désirait se rappeler a l’attention du grand monde ou elle avait vécu autrefois. Ils passerent un hiver presque entier dans la capitale, mais sans atteindre aucun des résultats espérés. Les anciennes connaissances avec qui Barbara Pétrovna essaya de renouer des relations accueillirent tres froidement ses avances, ou meme ne les accueillirent pas du tout. De dépit, la générale se jeta dans les « idées nouvelles », elle songea a fonder une revue et donna des soirées auxquelles elle invita les gens de lettres. En meme temps elle organisa des séances littéraires destinées a mettre en évidence le talent de Stépan Trophimovitch. Mais, hélas ! le libéral de 1840 n’était plus dans le mouvement. En vain, pour complaire a la jeune génération, reconnut-il que la religion était un mal et l’idée de patrie une absurdité ridicule, ces concessions ne le préserverent pas d’un fiasco lamentable. Le malheureux conférencier ayant eu l’audace de déclarer qu’il préférait de beaucoup Pouchkine a une paire de bottes, il n’en fallut pas plus pour déchaîner contre lui une véritable tempete de sifflets et de clameurs injurieuses. Bref, on le conspua comme le plus vil des rétrogrades. Sa douleur fut telle en se voyant traiter de la sorte, qu’il fondit en larmes avant meme d’etre descendu de l’estrade.

Décidément il n’y avait rien a faire a Pétersbourg. La générale et son ami revinrent a Skvorechniki.


VI

 

Peu apres Barbara Pétrovna envoya Stépan Trophimovitch « se reposer » a l’étranger. Il partit avec joie. « La je vais ressusciter ! » s’écriait-il, « la je me reprendrai enfin a la science ! » Mais des ses premieres lettres reparut la note désolée. « Mon cour est brisé », écrivait-il a Barbara Pétrovna, « je ne puis rien oublier ! Ici, a Berlin, tout me rappelle mon passé, mes premieres ivresses et mes premiers tourments. Ou est-elle ? Ou sont-elles maintenant toutes deux ? Qu’etes-vous devenus, anges dont je ne fus jamais digne ? Ou est mon fils, mon fils bien-aimé ? Enfin, moi-meme, ou suis-je ? Que suis-je devenu, moi jadis fort comme l’acier, inébranlable comme un roc, pour qu’un Andréieff puisse briser mon existence en deux ? » etc., etc. Depuis la naissance de son fils bien-aimé, Stépan Trophimovitch ne l’avait vu qu’une seule fois, c’était pendant son dernier séjour a Pétersbourg ou l’enfant, devenu un jeune homme, se préparait a entrer a l’Université. Pierre Stépanovitch, comme je l’ai dit, avait été élevé chez ses tantes dans le gouvernement de O…, a sept cents verstes de Skvorechniki (Barbara Pétrovna faisait les frais de son entretien). Quant a Andréieff, c’était un marchand de notre ville ; il devait encore quatre cents roubles a Stépan Trophimovitch, qui lui avait vendu le droit de faire des coupes de bois dans son bien sur une étendue de quelques dessiatines. Quoique Barbara Pétrovna n’eut pas plaint les subsides a son ami en l’envoyant a Berlin, celui-ci comptait bien toucher ces quatre cents roubles avant son départ : il en avait sans doute besoin pour quelques dépenses secretes, et peu s’en fallut qu’il ne pleurât, lorsque Andréieff le pria d’attendre un mois. D’ailleurs le marchand était parfaitement fondé a demander un répit, car, sur le désir de Stépan Trophimovitch qui n’osait avouer certain découvert a la générale, il avait fait le premier versement six mois avant l’échéance obligatoire.

Dans la seconde lettre reçue de Berlin le theme s'était modifié : « Je travaille douze heures par jour (s'il travaillait seulement onze heures ! grommela en lisant ces mots Barbara Pétrovna), je fouille les bibliotheques, je compulse, je prends des notes, je fais des courses : je suis allé voir des professeurs. J'ai renouvelé connaissance avec l'excellente famille Doundasoff. Que Nadejda Nikolaievna est charmante encore a présent ! Elle vous salue. Son jeune mari et ses trois neveux sont a Berlin. Je passe les soirées avec la jeunesse, nous causons jusqu'au lever du jour. Ce sont presque des soirées athéniennes, mais seulement au point de vue de la délicatesse et de l'élégance. Tout y est noble : on fait de la musique, on reve la rénovation de l'humanité, on s'entretient de la beauté éternelle… » etc., etc.

– Ce ne sont que des contes a dormir debout ! décida Barbara Pétrovna en serrant cette lettre dans sa cassette, – si les soirées athéniennes se prolongent jusqu'au lever du jour, il ne donne pas douze heures au travail. Était-il ivre quand il a écrit cela ? Et cette Doundasoff, comment ose-t-elle m'envoyer des saluts ? Du reste, qu'il se promene !

Mais il ne se promena pas longtemps ; au bout de quatre mois il n'y tint plus et raccourut en toute hâte a Skvorechniki. Certains hommes sont aussi attachés a leur niche que les chiens d'appartement.


VII

 

Des lors commença une période d'accalmie qui dura pres de neuf années consécutives. Les explosions nerveuses et les sanglots sur mon épaule se reproduisaient a intervalles réguliers sans altérer notre bonheur. Je m'étonne que Stépan Trophimovitch n'ait pas pris du ventre a cette époque. Son nez seulement rougit un peu, ce qui ajouta a la débonnaireté de sa physionomie. Peu a peu se forma autour de lui un cercle d'amis qui, du reste, ne fut jamais bien nombreux. Quoique Barbara Pétrovna ne s'occupât guere de nous, néanmoins nous la reconnaissions tous pour notre patronne. Apres la leçon reçue a Pétersbourg, elle s'était fixée définitivement en province ; l'hiver elle habitait sa maison de ville, l'été son domaine suburbain. Jamais elle ne jouit d'une influence aussi grande que durant ces sept dernieres années, c'est-a-dire jusqu'a l'avenement du gouverneur actuel. Le prédécesseur de celui-ci, notre inoubliable Ivan Osipovitch, était le proche parent de la générale Stavroguine, qui lui avait autrefois rendu de grands services. La gouvernante sa femme tremblait a la seule pensée de perdre les bonnes grâces de Barbara Pétrovna. A l'instar de l'auguste couple, toute la société provinciale témoignait la plus haute considération a la châtelaine de Skvorechniki. Naturellement, Stépan Trophimovitch bénéficiait, par ricochet, de cette brillante situation. Au club ou il était beau joueur et perdait galamment, il avait su s'attirer l'estime de tous, quoique beaucoup ne le regardassent que comme un « savant ». Plus tard, lorsque Barbara Pétrovna lui eut permis de quitter sa maison, nous fumes encore plus libres. Nous nous réunissions chez lui deux fois la semaine, cela ne manquait pas d'agrément, surtout quand il offrait du champagne. Le vin était fourni par Andréieff dont j'ai parlé plus haut. Barbara Pétrovna réglait la note tous les six mois, et d'ordinaire les jours de payement étaient des jours de cholérine.

Le plus ancien membre de notre petit cercle était un employé provincial nommé Lipoutine, grand libéral, qui passait en ville pour athée. Cet homme n'était plus jeune ; il avait épousé en secondes noces une jolie personne passablement dotée ; de plus, il avait trois filles déja grandelettes. Toute sa famille était maintenue par lui dans la crainte de Dieu, et gouvernée despotiquement. D'une avarice extreme, il avait pu, sur ses économies d'employé, s'acheter une petite maison et mettre encore de l'argent de côté. Son caractere inquiet et l'insignifiance de sa situation bureaucratique étaient cause qu'on avait peu de considération pour lui ; la haute société ne le recevait pas. En outre, Lipoutine était tres cancanier, ce qui, plus d'une fois, lui avait valu de séveres corrections. Mais, dans notre groupe, on appréciait son esprit aiguisé, son amour de la science et sa gaieté maligne. Quoique Barbara Pétrovna ne l'aimât point, il trouvait pourtant moyen de capter sa bienveillance.

Elle n'aimait pas non plus Chatoff, qui ne fit partie de notre cercle que dans la derniere année. Chatoff était un ancien étudiant, exclu de l'Université a la suite d'une « manifestation ». Dans son enfance, il avait été l'éleve de Stépan Trophimovitch. La naissance l'avait fait serf de Barbara Pétrovna ; il était en effet le fils d'un valet de chambre de la générale Stavroguine, et celle-ci l'avait comblé de bontés. Elle ne l'aimait pas a cause de sa fierté et de son ingratitude ; ce qu'elle ne pouvait lui pardonner, c'était de n'etre pas venu la trouver aussitôt apres son expulsion de l'Université. Elle lui écrivit alors et n'obtint pas meme une réponse. Plutôt que de s'adresser a Barbara Pétrovna, il préféra accepter un préceptorat chez un marchand civilisé, et il accompagna a l'étranger la famille de cet homme. A vrai dire, sa position était moins celle d'un précepteur que d'un menin, mais, a cette époque, Chatoff avait un tres vif désir de visiter l'Europe. Les enfants avaient aussi une gouvernante : c'était une intrépide demoiselle russe, qui était entrée dans la maison a la veille meme du voyage ; on l'avait engagée sans doute parce qu'elle ne demandait pas cher. Au bout de deux mois, le marchand la mit a la porte a cause se de ses « idées indépendantes ». Chatoff suivit la gouvernante et, peu apres, l'épousa a Geneve. Ils vécurent ensemble pendant trois semaines, puis ils se quitterent comme des gens qui n'attachent aucune importance au lien conjugal ; d'ailleurs, la pauvreté des deux époux dut etre pour quelque chose dans cette prompte séparation. Demeuré seul, Chatoff erra longtemps en Europe, vivant Dieu sait de quoi. On dit qu'il décrotta les bottes sur la voie publique, et que, dans un port de mer, il fut employé comme homme de peine. Il y a un an, nous le vîmes enfin revenir dans notre ville. Il se mit en ménage avec une vieille tante qu'il enterra un mois apres. Sa sour Dacha, élevée comme lui par les soins de Barbara Pétrovna, continuait a habiter la maison de la générale qui la traitait presque en fille adoptive ; il avait fort peu de rapports avec elle. Dans notre cercle, il gardait le plus souvent un morne silence, mais, de temps a autre, quand on touchait a ses principes, il éprouvait une irritation maladive qui lui faisait perdre toute retenue de langage. « Si l'on veut discuter avec Chatoff, il faut commencer par le lier », disait parfois, en plaisantant, Stépan Trophimovitch, qui cependant l'aimait. A l'étranger, les anciennes convictions socialistes de Chatoff s'étaient radicalement modifiées sur plusieurs points, et il avait donné aussitôt dans l'exces contraire. Il était de ces Russes qu'une idée forte quelconque frappe soudain, annihilant du meme coup chez eux toute faculté de résistance. Jamais ils ne parviennent a réagir contre elle, ils y croient passionnément et passent le reste de leur vie comme haletants sous une pierre qui leur écrase la poitrine. L'extérieur rébarbatif de Chatoff répondait tout a fait a ses convictions : c'était un homme de vingt-sept ou vingt-huit ans, petit, blond, velu, avec des épaules larges, de grosses levres, un front ridé, des sourcils blancs et tres touffus. Ses yeux avaient une expression farouche, et il les tenait toujours baissés comme si un sentiment de honte l'eut empeché de les lever. Sur sa tete se dressait un épi de cheveux rebelle a tous les efforts du peigne. « Je ne m'étonne plus que sa femme l'ait lâché » dit un jour Barbara Pétrovna, apres l'avoir considéré attentivement. Malgré son excessive pauvreté, il s'habillait le plus proprement possible. Ne voulant point recourir a son ancienne bienfaitrice, il vivait de ce que Dieu lui envoyait, et travaillait chez des marchands quand il en trouvait l'occasion. Une fois, il fut sur le point de partir en voyage pour le compte d'une maison de commerce, mais il tomba malade au moment de se mettre en route. On imaginerait difficilement l'exces de misere que cet homme était capable de supporter sans meme y penser. Lorsqu'il fut rétabli, Barbara Pétrovna lui envoya cent roubles sous le voile de l'anonyme. Chatoff découvrit néanmoins d'ou lui venait cet argent ; apres réflexion, il se décida a l'accepter, et alla remercier la générale. Elle fit un accueil tres cordial au visiteur qui, malheureusement, s'en montra fort peu digne. Muet, les yeux fixés a terre, un sourire stupide sur les levres, il écouta pendant cinq minutes ce que Barbara Pétrovna lui disait ; puis, sans meme la laisser achever, il se leva brusquement, salua d'un air gauche et tourna les talons. La démarche qu'il venait d'accomplir était, a ses yeux, le comble de l'humiliation. Dans son trouble, il heurta par mégarde un meuble de prix, une petite table a ouvrage en marqueterie, qu'il fit choir et qui se brisa sur le parquet. Cette circonstance s'ajouta encore a la confusion de Chatoff, et il était plus mort que vif lorsqu'il sortit de la maison. Plus tard, Lipoutine lui reprocha amerement de n'avoir pas repoussé avec mépris ces cent roubles, et, – chose pire, – d'etre allé remercier l'insolente aristocrate qui les lui avait envoyés. C'était au bout de la ville que demeurait Chatoff ; il vivait seul, et les visites lui déplaisaient, meme quand le visiteur était l'un des nôtres. Il était tres assidu aux soirées de Stépan Trophimovitch, qui lui pretait des journaux et des livres.

A ces réunions assistait aussi un certain Virguinsky, jeune homme d'une trentaine d'années, marié comme Chatoff ; mais a cela s'arretait la ressemblance entre eux. Virguinsky était d'un caractere extremement doux, et possédait une sérieuse instruction qu'il devait en grande partie a lui-meme. Pauvre employé, il avait a sa charge la tante et la sour de sa femme ; ces dames étaient toutes trois fort entichées des principes nouveaux ; du reste, il suffisait qu'une idée quelconque fut admise dans les cercles progressistes de la capitale, pour qu'elles l'adoptassent aussitôt sans plus ample examen. Madame Virguinsky exerçait dans notre ville la profession de sage-femme ; jeune fille, elle avait longtemps habité Pétersbourg. Quant a son mari, c'était un homme d'une pureté de cour peu commune, et j'ai rarement rencontré chez quelqu'un une plus honnete chaleur d'âme. « Jamais, jamais je ne renoncerai a ces sereines espérances », me disait-il avec des yeux rayonnants. Lorsque Virguinsky vous parlait des « sereines espérances », il baissait toujours la voix, comme s'il vous eut confié quelque secret. Son extérieur était fort chétif : assez grand mais tres fluet, il avait les épaules étroites, les cheveux extremement clairsemés et d'une nuance roussâtre. Quand Stépan Trophimovitch raillait certaines de ses idées, il prenait tres bien ces plaisanteries et trouvait souvent des réponses dont la solidité embarrassait son contradicteur.

Au sujet de Virguinsky courait un bruit malheureusement trop fondé. A ce qu'on racontait, moins d'un an apres son mariage sa femme lui avait brusquement déclaré qu'elle le mettait a la retraite et qu'elle le remplaçait par Lébiadkine. Ce dernier, arrivé depuis peu dans notre ville ou il se donnait faussement pour un ancien capitaine d'état-major, était, comme on le vit par la suite, un personnage fort sujet a caution. Il ne savait que friser ses moustaches, boire, et débiter toutes les sottises qui lui passaient par la tete. Cet homme eut l'indélicatesse d'aller s'installer chez les Virguinsky, et, non content de se faire donner par eux le vivre et le couvert, il en vint meme a regarder du haut de sa grandeur le maître de la maison. On prétendait qu'en apprenant son remplacement, Virguinsky avait dit a sa femme : « Ma chere, jusqu'a présent je n'avais eu pour toi que de l'amour, maintenant je t'estime », mais il est douteux que cette parole romaine ait été réellement prononcée ; suivant une autre version plus croyable, le malheureux époux aurait, au contraire, pleuré a chaudes larmes. Quinze jours apres le remplacement, toute la famille alla, avec des connaissances, prendre le thé dans un bois voisin de la ville. On organisa un petit bal champetre ; Virguinsky manifestait une gaieté fiévreuse, il prit part aux danses, mais tout a coup, sans querelle préalable, au moment ou son successeur exécutait une fantaisie cavalier seul, il le saisit des deux mains par les cheveux et se mit a lui secouer violemment la tete ; en meme temps, il pleurait et poussait des cris furieux. Le géant Lébiadkine eut si peur qu'il ne se défendit meme pas et se laissa houspiller sans presque souffler mot. Mais lorsque son ennemi eut lâché prise, il montra toute la susceptibilité d'un galant homme qui vient de subir un traitement indigne. Virguinsky passa la nuit suivante aux genoux de sa femme, lui demandant un pardon qu'il n'obtint point, parce qu'il ne consentit pas a aller faire des excuses a Lébiadkine. Le capitaine d'état-major disparut peu apres, et ne revint chez nous que dans les derniers temps, ramenant avec lui sa sour. J'aurai a parler plus loin des visées qu'il se mit des lors a poursuivre. On comprend que le pauvre Virguinsky ait cherché une distraction dans notre société. Jamais, du reste, il ne causait avec nous de ses affaires domestiques. Une fois seulement, comme lui et moi revenions ensemble de chez Stépan Trophimovitch, il laissa échapper une vague allusion a son infortune conjugale, mais pour s'écrier aussitôt apres en me saisissant la main :

Ce n'est rien, c'est seulement un cas particulier, cela ne gene en rien l' « ouvre commune » !

Notre petit cercle recevait aussi des visiteurs d'occasion, tels que le capitaine Kartouzoff et le Juif Liamchine. Ce dernier était employé a la poste, il possédait un grand talent de pianiste ; en outre, il imitait a merveille le bruit du tonnerre, les grognements du cochon, les cris d'une femme en couche et les vagissements d'un nouveau-né. Sa présence était un élément de gaieté dans nos réunions.


II

 

Brusquement, sans rime ni raison, notre prince fit a diverses personnes deux ou trois insolences inouies. Cela ne ressemblait a rien, ne s’expliquait par aucun motif, et dépassait de beaucoup les gamineries ordinaires que peut se permettre un jeune écervelé. Un des doyens les plus considérés de notre club, Pierre Pavlovitch Gaganoff, homme âgé et ancien fonctionnaire, avait contracté l’innocente habitude de dire a tout propos d’un ton de colere : « Non, on ne me mene pas par le nez ! » Un jour, au club, dans un groupe composé de gens qui n’étaient pas non plus les derniers venus, il lui arriva de répéter sa phrase favorite. Au meme instant, Nicolas Vsévolodovitch qui se trouvait un peu a l’écart et a qui personne ne s’adressait, s’approcha du vieillard, le saisit par le nez, et, le tirant avec force, l’obligea a faire ainsi deux ou trois pas a sa suite. Il n’avait aucune raison d’en vouloir a M. Gaganoff. On aurait pu ne voir la qu’une simple espieglerie d’écolier, espieglerie impardonnable, il est vrai ; cependant les témoins de cette scene raconterent plus tard qu’au cours de l’opération la physionomie du jeune homme était reveuse, « comme s’il avait perdu l’esprit ». Mais ce fut longtemps apres que cette circonstance revint a la mémoire, et donna a réfléchir. Sur le moment, on ne remarqua que l’attitude de Nicolas Vsévolodovitch dans l’instant qui suivit l’offense faite par lui a Pierre Pavlovitch : il comprenait tres bien l’acte qu’il venait de commettre, et, loin d’en éprouver aucune confusion, il souriait avec une gaieté maligne, rien en lui n’indiquait le moindre repentir. L’incident provoqua un vacarme indescriptible. Un cercle, d’ou partaient des exclamations indignées, s’était formé autour du coupable. Celui-ci, sans répondre a personne, se contentait d’observer tous ces visages dont les bouches s’ouvraient pour proférer des cris. A la fin, fronçant le sourcil, il s’avança d’un pas ferme vers Gaganoff :

– Vous m’excuserez, naturellement… Je ne sais pas, en vérité, comment cette idée m’est venue tout a coup… une betise… murmura-t-il a la hâte d’un air vexé.

Cette façon cavaliere de s’excuser équivalait a une nouvelle insulte. Les vociférations redoublerent. Nicolas Vsévolodovitch haussa les épaules et sortit.

Tout cela était fort bete en meme temps que de la derniere inconvenance. Calculé et prémédité, comme a premiere vue il semblait l’etre, l’insolent procédé dont Pierre Pavlovitch avait été victime était un outrage rejaillissant sur toute notre société. Ainsi en jugea l’opinion publique. Le club commença par rejeter de son sein M. Stavroguine, dont l’exclusion fut votée a l’unanimité ; ensuite, on se décida a adresser une plainte au gouverneur : Son Excellence était priée, – en attendant le dénouement que cette affaire pourrait recevoir devant les tribunaux, – d’user immédiatement des pouvoirs administratifs a elle confiés, pour mettre a la raison un querelleur et un bretteur de la capitale, dont les agissements brutaux compromettaient la tranquillité de tous les gens comme il faut de notre ville. On ajoutait avec une pointe de causticité que M. Stavroguine lui-meme n’était peut-etre pas au-dessus des lois. Cette phrase était une allusion maligne a l’influence présumée de Barbara Pétrovna sur le gouverneur. Celui-ci se trouvait alors absent, mais on savait qu’il reviendrait bientôt : il était allé dans une localité voisine tenir sur les fonts baptismaux l’enfant d’une jeune et jolie veuve, que son mari, en mourant, avait laissée dans une situation intéressante. En attendant, on fit a l’offensé Pierre Pavlovitch une véritable ovation : on lui prodigua les poignées de mains et les embrassades, toute la ville l’alla voir ; on songea meme a lui offrir un banquet par souscription, et l’on ne renonça a cette idée que sur ses instantes prieres ; peut-etre aussi les organisateurs de la manifestation finirent-ils par comprendre qu’apres tout il n’y avait pas lieu de tant glorifier un homme parce qu’on l’avait mené par le nez.

Et pourtant comment cela était-il arrivé ? Comment cela avait-il pu arriver ? Chose digne de remarque, personne chez nous n’attribuait a la folie l’acte étrange de Nicolas Vsévolodovitch. Donc, on croyait que, meme en possession de sa raison, il était capable de se conduire ainsi. De mon côté, aujourd’hui encore je ne sais comment expliquer le fait, bien qu’un événement survenu peu apres ait paru en fournir une explication satisfaisante. J’ajouterai que, quatre ans plus tard, Nicolas Vsévolodovitch, discretement questionné par moi a ce sujet, répondit en fronçant le sourcil : « Oui, je n’étais pas tres bien a cette époque. » Mais n’anticipons pas.

Je ne fus pas peu étonné non plus du débordement de haine qui alors se produisit partout contre « le querelleur et bretteur de la capitale ». On voulait absolument voir dans son cas un affront fait de propos délibéré a la société tout entiere. Évidemment cet homme n’avait rallié autour de lui aucune sympathie, et s’était au contraire aliéné tout le monde, mais comment cela ? Jusqu’a l’affaire du club, il n’avait eu de querelle avec personne, n’avait offensé âme qui vive, s’était toujours montré d’une politesse irréprochable. Je suppose qu’on le haissait a cause de son orgueil. Nos dames elles-memes, qui avaient commencé par l’adorer, criaient maintenant contre lui encore plus que les hommes.

Barbara Pétrovna était consternée. Elle avoua plus tard a Stépan Trophimovitch qu’elle avait prévu cela longtemps en avance, que chaque jour, depuis six mois, elle s’attendait précisément a quelque incartade de ce genre. Aveu remarquable dans la bouche d’une mere. –« Voila le commencement ! » pensait-elle frissonnante. Le lendemain de l’incident survenu au club, elle décida qu’elle aurait un entretien avec son fils, mais, malgré son caractere résolu, la pauvre femme ne pouvait s’empecher de trembler. Apres une nuit sans sommeil, elle alla tout au matin conférer avec Stépan Trophimovitch, et pleura chez lui, elle qui n’avait jamais pleuré devant personne. Elle voulait que Nicolas lui dit au moins quelque chose, daignât s’expliquer. Nicolas, toujours si poli et si respectueux avec sa mere, l’écouta pendant quelque temps d’un air maussade, mais tres sérieusement ; tout a coup il se leva, lui baisa la main et sortit sans répondre un mot. Comme par un fait expres, le soir de ce meme jour eut lieu un nouveau scandale, qui, sans avoir a beaucoup pres la gravité du premier, accrut encore l’irritation d’un public déja tres mal disposé.

Cette fois ce fut notre ami Lipoutine qui écopa. Il arriva chez Nicolas Vsévolodovitch au moment ou celui-ci venait d’avoir son explication avec sa mere : ce jour-la l’employé donnait une petite soirée pour célébrer l’anniversaire de la naissance de sa femme, et il venait prier M. Stavroguine de lui faire l’honneur d’y assister. Depuis longtemps, Barbara Pétrovna était désolée de voir que son fils aimait surtout a fréquenter les gens de bas étage, mais elle n’osait lui adresser aucune observation a ce sujet. Il n’était pas encore allé chez Lipoutine, quoiqu’il se fut déja rencontré avec lui. Dans la circonstance présente, il n’eut pas de peine a deviner pourquoi on lui faisait la politesse d’une invitation : en sa qualité de libéral, Lipoutine était enchanté du scandale de la veille, et il estimait qu’il fallait procéder ainsi a l’égard des notabilités du club. Nicolas Vsévolodovitch sourit et promit d’aller chez l’employé.

Il trouva la une société nombreuse et peu choisie, mais pleine d’entrain. Lipoutine, qui ne recevait que deux fois par an, ne regardait pas a la dépense dans ces rares occasions. Stépan Trophimovitch, le plus considérable des invités, n’avait pu venir parce qu’il était malade. Le thé, l’eau-de-vie et les rafraîchissements d’usage figuraient en aussi grande abondance qu’on pouvait le désirer ; les joueurs occupaient trois tables, et la jeunesse dansait au piano en attendant le souper. Nicolas Vsévolodovitch engagea la maîtresse de la maison, charmante petite dame que cet honneur intimida fort ; ils firent deux tours ensemble ; puis le jeune homme s’assit a côté de madame Lipoutine, se mit a causer avec elle et l’égaya par sa conversation. Remarquant enfin combien elle était jolie quand elle riait, il la saisit tout a coup par la taille, et, a trois reprises, devant tout le monde, la baisa amoureusement sur les levres. Épouvantée, la pauvre femme s’évanouit. Nicolas Vsévolodovitch prit son chapeau et s’approcha du mari qui avait perdu la tete au milieu de la confusion générale ; en le regardant, lui-meme se troubla. « Ne vous fâchez pas », murmura-t-il rapidement, et il sortit. Lipoutine courut apres lui, le rejoignit dans l’antichambre, lui donna sa pelisse et le reconduisit cérémonieusement jusqu’au bas de l’escalier. Mais cette histoire, au fond relativement innocente, eut le lendemain un épilogue assez drôle qui, par la suite, valut a Lipoutine la réputation d’un homme tres perspicace.

A dix heures du matin, sa servante Agafia arriva a la maison de Barbara Pétrovna. C’était une fille de trente ans, au visage vermeil et aux allures tres décidées. Elle demanda instamment a voir Nicolas Vsévolodovitch en personne, disant que son maître l’avait chargé d’une commission pour lui. Quoique le jeune homme eut fort mal a la tete, il ne laissa pas de la recevoir. Le hasard fit que la générale assista a l’entretien.

Serge Vasilitch, commença bravement Agafia, m’a chargée de vous remettre ses salutations et de m’informer de votre santé : il désire savoir si vous avez bien dormi et comment vous vous trouvez depuis la soirée d’hier.

Nicolas Vsévolodovitch sourit.

Tu présenteras mes saluts et mes remerciements a ton maître ; tu lui diras aussi de ma part, Agafia, qu’il est l’homme le plus intelligent de toute la ville.

Quant a cela, reprit plus hardiment encore la servante, il m’a ordonné de vous répondre qu’il n’a pas besoin que vous le lui appreniez, et qu’il vous souhaite la meme chose.

Bah ! Mais comment a-t-il pu savoir ce que je te dirais ?

Je ne sais pas de quelle maniere il l’a deviné, mais j’étais déja loin de la maison quand il a couru apres moi tete nue : « Agafiouchka, me dit-il, si par hasard on t’ordonne de dire a ton maître qu’il est l’homme le plus intelligent de toute la ville, ne manque pas de répondre aussitôt : Nous le savons tres bien nous-memes, et nous vous souhaitons la meme chose… »


III

 

Enfin eut lieu aussi une explication avec le gouverneur. A peine de retour de la ville, notre cher Ivan Osipovitch dut prendre connaissance de la plainte déposée au nom du club. Sans doute il fallait faire quelque chose, mais quoi ? Notre aimable vieillard se trouvait assez embarrassé, car lui-meme n’était pas sans avoir une certaine peur de son jeune parent. A la fin pourtant, il s’arreta a la combinaison suivante : agir sur Nicolas Vsévolodovitch pour le décider a présenter au club ainsi qu’a l’offensé des excuses satisfaisantes, écrites meme, au besoin, puis lui insinuer en douceur qu’il ferait bien de nous quitter, d’entreprendre, par exemple, un voyage d’agrément en Italie ou dans tout autre pays de l’Europe. Le jeune homme qui, comme membre de la famille, avait acces dans toute la maison, fut cette fois reçu a la salle. Un employé de confiance, Alexis Téliatnikoff, était assis devant une table, dans un coin, et décachetait les dépeches. Dans la piece suivante, pres de la fenetre la plus rapprochée de la porte de la salle, se trouvait un colonel gros et bien portant qui, de passage dans notre ville, était venu faire visite a son ami et ancien camarade Ivan Osipovitch. Ce militaire tournait le dos a la salle et lisait le Golos : évidemment il ne s’occupait pas de ce qui se passait derriere lui. Le gouverneur commença a voix basse un discours hésitant et quelque peu confus. Nicolas, assis pres du vieillard, l’écoutait avec une physionomie qui n’avait rien d’aimable ; pâle, les yeux baissés, il fronçait les sourcils comme un homme qui lutte contre une violente souffrance.

– Votre cour, Nicolas, est bon et noble, dit entre autres choses le gouverneur, – vous etes un homme fort instruit, vous avez vécu dans la haute société, et, ici meme, jusqu’a présent, votre conduite pouvait etre citée en exemple ; vous faisiez le bonheur d’une mere que nous aimons tous… Et voici que maintenant tout prend un aspect énigmatique et inquiétant pour tout le monde ! Je vous parle comme un ami de votre famille, comme un vieillard qui vous porte un sincere intéret, comme un parent dont le langage ne peut offenser… Dites-moi, qu’est-ce qui vous pousse a commettre ces excentricités en dehors de toutes les regles et de toutes les conventions sociales ? Que peuvent dénoter ces frasques, pareilles a des actes de démence ?

Nicolas écoutait avec colere et impatience. Soudain une expression narquoise passa dans ses yeux.

– Soit, je vais vous le dire, répondit-il d’un air maussade, et, apres avoir jeté un regard derriere lui, il se pencha a l’oreille du gouverneur. Alexis Téliatnikoff fit trois pas vers la fenetre, et le colonel toussa derriere son journal. Le pauvre Ivan Osipovitch sans défiance se hâta de tendre l’oreille ; il était extremement curieux. Et alors se produisit quelque chose d’impossible, mais dont, malheureusement, il n’y avait pas moyen de douter. Au moment ou le vieillard s’attendait a recevoir la confidence d’un secret intéressant, il sentit tout a coup la partie supérieure de son oreille happée par les dents de Nicolas et serrée avec assez de force entre les mâchoires du jeune homme. Il se mit a trembler, le souffle s’arreta dans son gosier.

– Nicolas, qu’est-ce que cette plaisanterie ? gémit-il machinalement, d’une voix qui n’était plus sa voix naturelle.

Alexis et le colonel n’avaient encore eu le temps de rien comprendre, d’ailleurs ils ne voyaient pas bien ce qui se passait, et jusqu’a la fin ils crurent a une conversation confidentielle entre les deux hommes. Cependant le visage désespéré du gouverneur les inquiéta. Ils se regarderent l’un l’autre avec de grands yeux, ne sachant s’ils devaient s’élancer au secours du vieillard, comme cela était convenu, ou s’il fallait attendre encore un peu. Nicolas remarqua peut-etre leur hésitation, et ses dents serrerent plus fort que jamais l’oreille d’Ivan Osipovitch.

– Nicolas, Nicolas ! gémit de nouveau celui-ci, – allons… la plaisanterie a assez duré…

Encore un moment, et sans doute le pauvre homme serait mort de peur ; mais le scélérat eut pitié de sa victime et lâcha prise. Le vieillard qui avait été dans des transes mortelles pendant toute une longue minute eut une attaque a la suite de cette scene. Une demi-heure apres, Nicolas fut arreté, emmené au corps de garde et enfermé dans une cellule spéciale, a la porte de laquelle on plaça un factionnaire muni d’instructions tres rigoureuses. Cette mesure sévere contrastait avec la douceur habituelle de notre aimable gouverneur, mais il était si fâché qu’il ne craignit pas d’en assumer la responsabilité, au risque d’exaspérer Barbara Pétrovna. A la nouvelle de l’arrestation de son fils, cette dame entra dans une violente colere et se rendit aussitôt chez Ivan Osipovitch, décidée a réclamer de lui des explications immédiates. L’étonnement fut grand en ville, quand on apprit que le gouverneur avait refusé de la recevoir ; elle-meme croyait rever.

Et enfin tout s’expliqua ! A deux heures de l’apres-midi, le prisonnier, qui jusqu’alors était resté fort calme et meme avait dormi, commença soudain a faire du tapage ; il asséna de furieux coups de poing contre la porte, arracha par un effort presque surhumain le grillage en fer placé devant l’étroite fenetre de sa cellule, brisa la vitre et se mit les mains en sang. L’officier de garde accourut avec ses hommes pour maîtriser le forcené, mais, en pénétrant dans la casemate, on s’aperçut qu’il était en proie a un acces de delirium tremens des mieux caractérisés, et on le transporta chez sa mere. Cet événement fut une révélation. Les trois médecins de notre ville émirent l’avis que les facultés mentales du malade étaient peut-etre altérées depuis trois jours déja, et que, durant ce laps de temps, ses actes, tout en offrant l’apparence de l’intentionnalité et meme de la ruse, avaient pu etre accomplis en dehors de la volonté et du jugement ; les faits, du reste, confirmaient cette maniere de voir. La conclusion qui ressortait de la, c’est que Lipoutine avait montré plus de sagacité que tout le monde. Ivan Osipovitch, homme délicat et sensible, fut fort confus, mais sa conduite prouvait que lui aussi avait cru Nicolas Vsévolodovitch capable de commettre en état de raison les actes les plus insensés. Au club, on eut honte de s’etre si fort échauffé contre un irresponsable, et l’on s’étonna que nul n’ait songé a la seule explication possible de toutes ces étrangetés. Naturellement, il y eut aussi des sceptiques, mais ils ne tarderent pas a etre débordés par le courant de l’opinion générale.

Nicolas garda le lit pendant plus de deux mois. Un célebre médecin de Moscou fut appelé en consultation ; toute la ville alla voir Barbara Pétrovna. Elle pardonna. Au printemps, comme son fils était tout a fait rétabli, elle lui proposa de partir pour l’Italie, ce a quoi il consentit sans soulever la moindre objection. Le jeune homme montra la meme docilité lorsque sa mere l’engagea a aller dire adieu a ses connaissances et a profiter de cette occasion pour présenter des excuses la ou il y avait lieu de le faire. Sur ce point encore, il céda de tres bonne grâce. On sut au club que chez Pierre Pavlovitch Gaganoff, il s’était expliqué dans les termes les plus délicats avec ce dernier et l’avait laissé entierement satisfait. Durant cette tournée de visites, Nicolas fut tres sérieux et meme un peu sombre. Partout on le reçut avec toutes les apparences de l’intéret, mais partout aussi on se sentait gené et l’on était bien aise de savoir qu’il allait en Italie. Lorsqu’il vint prendre congé d’Ivan Osipovitch, le vieillard versa des larmes, mais ne put se résoudre a l’embrasser, meme au moment des derniers adieux. A la vérité, plusieurs chez nous restaient convaincus que le vaurien s’était simplement moqué de toute notre population et que sa maladie n’avait été qu’une frime. Nicolas passa également chez Lipoutine.

– Dites-moi, lui demanda-t-il, – comment avez-vous pu deviner a l’avance ce que je dirais de votre intelligence et charger Agafia d’une réponse ad hoc ?

– Parce que je vous considere, moi aussi, comme un homme intelligent, fit en riant Lipoutine, – je pouvais par conséquent prévoir votre réponse.

– La coincidence n’en est pas moins remarquable. Mais pourtant permettez : ainsi vous me considériez comme un homme intelligent, et non comme un fou, quand vous avez envoyé Agafia ?

– Comme un homme tres intelligent et tres sensé ; seulement, j’ai fait semblant de croire que vous n’aviez pas votre bon sens… Vous-meme alors vous avez immédiatement pénétré ma pensée et vous m’avez fait remettre par Agafia une patente d’homme d’esprit.

– Eh bien, ici vous vous trompez un peu ; le fait est que… je ne me portais pas bien… balbutia Nicolas Vsévolodovitch en fronçant le sourcil, – bah ! s’écria-t-il, pouvez-vous croire en réalité que, possédant toute ma raison, je sois capable de me jeter sur les gens ? Mais pourquoi donc ferais-je cela ?

Lipoutine ne sut que répondre, mais sa physionomie répondit pour lui. Nicolas pâlit légerement, du moins l’employé crut le voir pâlir.

– En tout cas, vous avez une tournure d’esprit fort amusante, poursuivit le jeune homme, – mais, quant a la visite d’Agafia, je comprends, naturellement, que c’était un affront que vous me faisiez.

– Aurait-il fallu vous appeler sur le terrain ?

– Hum ! j’ai entendu dire que vous n’etes pas partisan du duel…

– C’est une traduction du français ! répliqua Lipoutine avec moue désagréable.

– Vous tenez pour la nationalité ?

L’expression de la mauvaise humeur s’accentua sur le visage de Lipoutine.

– Bah, bah ! Que vois-je ? s’exclama Nicolas remarquant tout a coup un volume de Considérant bien en vue sur la table, – est-ce que vous seriez fouriériste ? J’en ai peur ! Eh bien, et cela, ajouta-t-il avec un rire, tandis que ses doigts tambourinaient sur le livre, – est-ce que ce n’est pas aussi une traduction du français ?

– Non, ce n’est pas une traduction du français ! reprit avec une sorte d’emportement Lipoutine, – ce sera une traduction de la langue humaine universelle et pas seulement du français ! De la langue de la république sociale humanitaire et de l’harmonie cosmopolite, voila ! Mais pas du français seulement !…

– Diable ! mais cette langue-la n’existe pas ! répondit le jeune homme avec un nouveau rire.

Parfois une niaiserie meme nous frappe et retient longtemps notre attention. De toutes les impressions que son séjour dans notre ville laissa a Nicolas Vsévolodovitch, aucune ne se grava dans son esprit en traits aussi ineffaçables que le souvenir de cet entretien avec Lipoutine. Qu’un petit employé provincial, un tyran domestique, un usurier de bas étage, un ladre enfermant sous clef les restes du dîner et les bouts de chandelle, qu’un Lipoutine enfin revât Dieu sait quelle future république sociale et quelle harmonie cosmopolite, – décidément cela passait la compréhension de Nicolas.


IV

 

Notre prince voyagea pendant plus de trois ans, si bien qu’en ville on finit par l’oublier ou a peu pres. Nous sumes par Stépan Trophimovitch qu’apres avoir visité toute l’Europe, il était allé en Égypte et a Jérusalem. Ensuite il prit part a une expédition scientifique en Islande. On nous apprit aussi que, durant un hiver, il avait suivi des cours dans une université d’Allemagne. Il écrivait a sa mere de six mois en six mois, et meme quelquefois a intervalles plus éloignés. Recevant si rarement des nouvelles de son fils, Barbara Pétrovna ne lui en voulait point pour cela ; puisque leurs relations étaient établies sur ce pied, elle acceptait la chose sans murmures ; mais, dans son for intérieur, et quoiqu’elle n’en dit rien a personne, elle ne cessait de songer a son Nicolas, dont l’absence la faisait beaucoup souffrir. Elle élaborait a part soi divers plans et semblait devenue plus avare encore que par le passé. A mesure qu’elle se montrait plus soucieuse d’amasser, elle témoignait aussi plus de colere a Stépan Trophimovitch quand ce dernier perdait au jeu.

Enfin, au mois d’avril de la présente année, Barbara Pétrovna reçut de Paris une lettre a elle écrite par la générale Prascovie Ivanovna Drozdoff, son amie d’enfance. Depuis huit ans les deux dames ne s’étaient pas vues et n’avaient eu aucune correspondance ensemble. « Les meilleurs rapports existent entre Nicolas Vsévolodovitch et nous », écrivait Prascovie Ivanovna, « il a lié amitié avec ma Lisa et se propose de nous accompagner en Suisse, a Vernex-Montreux, ou nous irons cet été. Ce sera de sa part un sacrifice méritoire, car il est reçu comme un fils chez le comte K… en ce moment a Paris, et l’on peut presque dire qu’il a son domicile dans cette maison… » (Le comte K… était un personnage tres influent a Pétersbourg.) La lettre était courte et révélait clairement son but, quoiqu’elle se bornât a exposer des faits sans en tirer aucune conclusion. Les réflexions de Barbara Pétrovna ne furent pas longues, en un instant son parti fut pris : elle fit ses préparatifs de départ, et, au milieu d’avril, se rendit a Paris, emmenant avec elle sa protégée Dacha (la sour de Chatoff). Ensuite elle alla en Suisse et revint en Russie au mois de juillet. Elle avait laissé Dacha chez les dames Drozdoff, qui elles-memes promettaient d’arriver chez nous a la fin d’aout.

La famille Drozdoff était propriétaire d’un fort beau domaine dans notre province, mais le service du général Ivan Ivanovitch l’avait toujours mise dans l’impossibilité d’y séjourner. Le général étant mort l’année précédente, l’inconsolable Prascovie Ivanovna se rendit avec sa fille a l’étranger. Ce voyage était motivé par diverses raisons : la générale voulait notamment faire une cure de raisin a Vernex-Montreux, pendant la seconde moitié de l’été. Apres son retour en Russie, elle comptait se fixer définitivement parmi nous. Elle possédait en ville une grande maison qu’on n’avait pas habitée depuis de longues années et dont les volets restaient fermés. Les Drozdoff étaient des gens riches. Prascovie Ivanovna, mariée en premieres noces au capitaine de cavalerie Touchine, était, comme son amie de pension Barbara Pétrovna, la fille d’un opulent fermier qui lui avait constitué une grosse dot en la donnant pour femme a M. Touchine. Ce dernier n’était pas non plus sans ressource, et, quand il mourut, il laissa un joli capital a sa fille unique Lisa, alors âgée de sept ans. Maintenant qu’Élisabeth Nikolaievna approchait de sa vingt-deuxieme année, on pouvait hardiment évaluer sa fortune personnelle a deux cents mille roubles, sans parler de l’héritage qui devait lui revenir apres la mort de sa mere, celle-ci n’ayant pas eu d’enfant de son second mariage.

Barbara Pétrovna rentra dans ses foyers, enchantée du résultat de son voyage. Elle s’applaudissait d’avoir réussi a s’entendre avec Prascovie Ivanovna ; aussi, a peine arrivée, se hâta-t-elle de tout raconter a Stépan Trophimovitch ; elle se montra meme fort expansive avec lui, ce qu’elle n’était plus guere depuis quelque temps.

– Hurrah ! s’écria-t-il en faisant claquer ses doigts.

Il était ravi, et cela d’autant plus que jusqu’au retour de son amie il avait été fort abattu. En partant pour l’étranger, elle ne lui avait meme pas fait des adieux convenables et ne lui avait rien confié de ses projets, peut-etre par crainte qu’il ne commît quelque indiscrétion. La générale était alors fâchée contre lui parce qu’il venait d’attraper une forte culotte au club. Mais, avant meme de quitter la Suisse, elle avait senti qu’elle ne devait plus lui battre froid a son retour, et, de fait, la punition durait depuis assez longtemps. Déja fort affligé d’un départ si brusque et si mystérieux, Stépan Trophimovitch avait encore eu bien d’autres contrariétés. Son grand tourment était un engagement pécuniaire considérable auquel il ne pouvait faire face sans recourir a Barbara Pétrovna. De plus, au mois de mai, s’était produit un événement grave : notre bon gouverneur Ivan Osipovitch avait été relevé de ses fonctions, et l’arrivée de son successeur, André Antonovitch Von Lembke, commençait a modifier sensiblement les dispositions de presque toute la société provinciale a l’égard de la générale Stavroguine, et, par suite, de Stépan Trophimovitch. Du moins, celui-ci avait déja recueilli plusieurs observations désagréables, quoique précieuses, et son inquiétude était grande. Ne l’avait-on pas dénoncé au nouveau gouverneur comme un homme dangereux ? Il tenait de bonne source que certaines de nos dames étaient décidées a ne plus voir Barbara Pétrovna. Quant a la future gouvernante (qu’on n’attendait pas avant l’automne), on répétait, pour l’avoir entendu dire, qu’elle était fiere, mais on ajoutait qu’en revanche elle appartenait a la véritable aristocratie, et non a la noblesse de pacotille « comme notre pauvre Barbara Pétrovna ». A en croire les bruits répandus partout, les deux dames s’étaient autrefois rencontrées dans le monde, et il y avait eu entre elles de tels froissements que madame Stavroguine ne pouvait plus entendre parler de madame Von Lembke sans éprouver une sensation maladive. L’air triomphant de Barbara Pétrovna et l’indifférence méprisante avec laquelle elle apprit le revirement de l’opinion publique a son égard remonterent le moral du craintif Stépan Trophimovitch. Subitement ragaillardi, il se mit a raconter sur le mode humoristique l’arrivée du nouveau gouverneur.

– Vous savez sans aucun doute, excellente amie, commença-t-il en traînant les mots avec une intonation coquette, – ce que c’est qu’un administrateur russe en général, et en particulier un administrateur russe nouvellement installé. Mais c’est bien au plus si vous avez pu apprendre pratiquement ce que c’est que l’ivresse administrative…

– L’ivresse administrative ? Je ne sais pas ce que cela veut dire.

– C’est… Vous savez, chez nous… En un mot, prenez la derniere nullité, préposez-la a la vente des billets dans une gare de chemin de fer, et aussitôt cette nullité, pour vous montrer son pouvoir, se croira en droit de trancher du Jupiter avec vous quand vous irez prendre un billet. « Sache que tu es sous ma coupe ! » a-t-elle l’air de dire. Eh bien, c’est un effet de l’ivresse administrative…

– Abrégez, si vous pouvez, Stépan Trophimovitch.

– M. Von Lembke est maintenant en tournée dans la province. En un mot, cet André Antonovitch, quoique Allemand, appartient, je le reconnais, a la religion orthodoxe ; je conviens encore que c’est un fort bel homme, de quarante ans…

– Ou avez-vous pris que c’est un bel homme ? Il a des yeux de mouton.

– Parfaitement exact. Mais je me suis fait ici l’écho de nos dames…

– Dispensez-moi de ces détails, Stépan Trophimovitch, je vous en prie ! A propos, vous portez des cravates rouges, depuis quand ?

– C’est… c’est aujourd’hui seulement que je…

– Et faites-vous de l’exercice ? vous devez abattre vos six verstes tous les jours, est-ce que vous vous conformez a l’ordonnance du médecin ?

– Non… pas toujours.

– Je m’en doutais ! En Suisse déja je l’avais pressenti ! cria d’une voix irritée Barbara Pétrovna, – a présent ce n’est pas six verstes que vous ferez, c’est dix verstes ! vous vous affaissez terriblement, terriblement ! Vous etes, je ne dirai pas vieilli, mais décrépit… tantôt, quand je vous ai aperçu, cela m’a frappée, en dépit de votre cravate rouge… Quelle idée rouge ! Continuez votre récit, si vous avez réellement quelque chose a me dire au sujet de Von Lembke, et dépechez-vous, je vous en prie ; je suis fatiguée.

– En un mot, je voulais seulement dire que c’est un de ces administrateurs qui débutent a quarante ans, apres avoir végété dans l’obscurité jusqu’a cet âge, un de ces hommes sortis tout a coup du néant, grâce a un mariage ou a quelque autre moyen non moins désespéré… Il est maintenant parti… je veux dire qu’on s’est empressé de me dépeindre a lui comme un corrupteur de la jeunesse, un prédicateur de l’athéisme… Aussitôt il est allé aux informations…

– Mais est-ce vrai ?

– J’ai meme pris mes mesures. Quand on lui a « rapporté » que vous « gouverniez la province », vous savez, – il s’est permis de répondre qu’ « il n’y aurait plus rien de semblable ».

– Il a dit cela ?

– Oui, et avec cette morgue… Sa femme, Julie Mikhailovna, nous la verrons ici a la fin d’aout, elle arrivera directement de Pétersbourg.

– De l’étranger. Nous nous y sommes rencontrés.

– Vraiment ?

– A Paris et en Suisse. C’est une parente des Drozdoff.

– Une parente ? Quelle singuliere coincidence ! On la dit ambitieuse, et… elle a, paraît-il, des relations influentes ?

– Allons donc ! Des relations de rien du tout ! N’ayant pas un kopek, elle est restée fille jusqu’a quarante ans. Maintenant qu’elle a agrippé son Von Lembke, elle ne pense plus qu’a le pousser. Ce sont deux intrigants.

– Et elle a, dit-on, deux ans de plus que lui ?

– Cinq ans. A Moscou, sa mere balayait mon seuil avec la traîne de sa robe ; elle mendiait des invitations a mes bals, du temps de Vsévolod Nikolaiévitch. Quant a Julie Mikhailovna, elle passait toute la nuit seule, assise dans un coin, avec sa mouche en turquoise sur le front ; personne ne la faisait danser, si bien que vers trois heures, par pitié, je lui envoyais un cavalier. Elle avait alors vingt-cinq ans, et l’on continuait a la mener dans le monde vetue d’une robe courte, comme une petite fille. Il devenait indécent de recevoir chez soi ces gens-la.

– Il me semble que je vois cette mouche.

– Je vous le dis, en arrivant je suis tombée au milieu d’une intrigue. Vous avez lu la lettre de Prascovie Ivanovna, que pouvait-il y avoir de plus clair ? Eh bien, qu’est-ce que je trouve ? Cette meme imbécile de Prascovie, – elle n’a jamais été qu’une imbécile, – me regarde avec ébahissement : elle a l’air de me demander pourquoi je suis venue. Vous pouvez vous figurer combien j’ai été surprise. Je promene mes yeux autour de moi : je vois cette Lembke qui ourdit ses trames et, a côté d’elle, ce cousin, un neveu du vieux Drozdoff, – tout s’explique ! Naturellement, en un clin d’oil j’ai rétabli la situation, et Prascovie fait de nouveau cause commune avec moi, mais une intrigue, une intrigue !

– Que vous avez pourtant déjouée. Oh ! vous etes un Bismarck !

– Sans etre un Bismarck, je suis cependant capable de discerner la fausseté et la betise ou je les rencontre. Lembke, c’est la fausseté, et Prascovie la betise. J’ai rarement rencontré une femme plus affaiblie, sans compter qu’elle a les jambes enflées et qu’avec cela elle est bonne. Que peut-il y avoir de plus bete que la betise d’une bonne personne ?

– Celle d’un méchant, ma chere amie : un sot méchant est encore plus bete, observa noblement Stépan Trophimovitch.

– Vous avez peut-etre raison. Vous souvenez-vous de Lisa ?

– Charmante enfant !

– Maintenant ce n’est plus une enfant, mais une femme, et une femme de caractere. Une nature noble et ardente. Ce que j’aime en elle, c’est qu’elle ne se laisse pas dominer par sa mere, cette créature imbécile. Il a failli y avoir une histoire a propos du cousin.

– Bah ! mais, au fait, entre lui et Élisabeth Nikolaievna la parenté n’existe pas… Est-ce qu’il a des vues ?

– Voyez-vous, c’est un jeune officier qui parle fort peu, qui est meme modeste. Je tiens a etre toujours juste. Il me semble que, personnellement, il est opposé a cette intrigue et qu’il ne désire rien ; je ne vois dans cette machination que l’ouvre de la Lembke. Il avait beaucoup de considération pour Nicolas. Vous comprenez, toute l’affaire dépend de Lisa, mais je l’ai laissée dans les meilleurs termes avec Nicolas, et lui-meme m’a formellement promis sa visite en novembre. Il n’y a donc en cause ici que la rouerie de la Lembke et l’aveuglement de Prascovie. Cette derniere m’a dit que tous mes soupçons n’étaient que de la fantaisie ; je lui ai répondu en la traitant d’imbécile. Je suis prete a l’affirmer au jugement dernier. Et si Nicolas ne m’avait priée d’attendre encore, je ne serais pas partie sans avoir démasqué cette créature artificieuse. Elle cherchait a s’insinuer, par l’entremise de Nicolas, dans les bonnes grâces du comte K…, elle voulait brouiller le fils avec la mere. Mais Lisa est de notre côté, et je me suis entendue avec Prascovie. Vous savez, Karmazinoff est mon parent ?

– Comment ! il est parent de madame Von Lembke ?

– Oui. Parent éloigné.

– Karmazinoff, le romancier ?

– Eh ! oui, l’écrivain, qu’est-ce qui vous étonne ? Sans doute il se prend pour un grand homme. C’est un etre bouffi de vanité ! Elle arrivera avec lui, actuellement ils sont ensemble a l’étranger. Elle a l’intention de fonder quelque chose dans notre ville, d’organiser des réunions littéraires. Il viendra passer un mois chez nous, il veut vendre le dernier bien qu’il possede ici. J’ai failli le rencontrer en Suisse, et je n’y tenais guere. Du reste, j’espere qu’il daignera me reconnaître. Dans le temps il m’écrivait et venait chez moi. Je voudrais vous voir soigner un peu plus votre mise, Stépan Trophimovitch ; de jour en jour vous la négligez davantage… Oh ! quel chagrin vous me faites ! Qu’est-ce que vous lisez maintenant ?

– Je… Je…

– Je comprends. Toujours les amis, toujours la boisson, le club, les cartes et la réputation d’athée. Cette réputation ne me plaît pas, Stépan Trophimovitch. Je n’aime pas qu’on vous appelle athée, surtout a présent. Je ne l’aimais pas non plus autrefois, parce que tout cela n’est que du pur bavardage. Il faut bien le dire a la fin.

– Mais, ma chere…

– Écoutez, Stépan Trophimovitch, en matiere scientifique, sans doute, je ne suis vis-a-vis de vous qu’une ignorante, mais j’ai beaucoup pensé a vous pendant que je faisais route vers la Russie. Je suis arrivée a une conviction.

– Laquelle ?

– C’est que nous ne sommes pas, a nous deux, plus intelligents que tout le reste du monde, et qu’il y a plus intelligent que nous…

– Votre observation est tres juste. Il y a plus intelligent que nous, par conséquent on peut avoir plus raison que nous, par conséquent nous pouvons nous tromper, n’est-ce pas ? Mais, ma bonne amie, mettons que je me trompe, apres tout ma liberté de conscience est un droit humain, éternel, supérieur ! J’ai le droit de ne pas etre un fanatique et un bigot, si je le veux, et a cause de cela naturellement je serai hai de divers messieurs jusqu’a la consommation des siecles. Et puis, comme on trouve toujours plus de moines que de raisons, et que je suis tout a fait de cet avis…

– Comment ? Qu’est-ce que vous avez dit ?

– J’ai dit : on trouve toujours plus de moines que de raisons, et comme je suis tout a fait de cet…

– Cela n’est certainement pas de vous ; vous avez du prendre ce mot-la quelque part.

– C’est Pascal qui l’a dit.

– Je me doutai bien que ce n’était pas vous ! Pourquoi vous-meme ne parlez-vous jamais ainsi ? Pourquoi, au lieu de vous exprimer avec cette spirituelle précision, etes-vous toujours si filandreux ? Cela est bien mieux dit que toutes vos paroles de tantôt sur l’ivresse administrative…

– Ma foi, chere, pourquoi ?… D’abord, apparemment, parce que je ne suis pas Pascal, et puis… en second lieu, nous autres Russes, nous ne savons rien dire dans notre langue… Du moins, jusqu’a présent on n’a encore rien dit…

– Hum ! ce n’est peut-etre pas vrai. Du moins, vous devriez prendre note de tels mots et les retenir pour les glisser, au besoin, dans la conversation… Ah ! Stépan Trophimovitch, je voulais vous parler sérieusement !

– Chere, chere amie !

– Maintenant que tous ces Lembke, tous ces Karmazinoff… Oh ! mon Dieu, comme vous vous galvaudez ! Oh ! que vous me désolez !… Je désirerais que ces gens-la ressentent de l’estime pour vous, parce qu’ils ne valent pas votre petit doigt, et comment vous tenez-vous ? Que verront-ils ? Que leur montrerai-je ? Au lieu d’etre par la noblesse de votre attitude une leçon vivante, un exemple, vous vous entourez d’un tas de fripouilles, vous avez contracté des habitudes pas possibles, vous vous abrutissez, les cartes et le vin sont devenus indispensable a votre existence, vous ne lisez que Paul de Kock et vous n’écrivez rien, tandis que la-bas ils écrivent tous ; tout votre temps se dépense en bavardage. Peut-on, est-il permis de se lier avec une canaille comme votre inséparable Lipoutine ?

– Pourquoi donc l’appelez-vous mon inséparable ? protesta timidement Stépan Trophimovitch.

– Ou est-il maintenant ? demanda d’un ton sec Barbara Pétrovna.

– Il… il vous respecte infiniment, et il est allé a S… pour recueillir l’héritage de sa mere.

– Il ne fait, paraît-il, que toucher de l’argent. Et Chatoff ? Toujours le meme ?

– Irascible, mais bon.

– Je ne puis souffrir votre Chatoff ; il est méchant, et a une trop haute opinion de lui-meme.

– Comment se porte Daria Pavlovna ?

– C’est de Dacha que vous parlez ? Quelle idée vous prend ? répondit Barbara Pétrovna en fixant sur lui un regard curieux. – Elle va bien, je l’ai laissée chez les Drozdoff… En Suisse, j’ai entendu parler de votre fils, on n’en dit pas de bien, au contraire.

– Oh ! c’est une histoire bien bete ! Je vous attendais, ma bonne amie, pour vous raconter…

– Assez, Stépan Trophimovitch, laissez-moi la paix, je n’en puis plus. Nous avons le temps de causer, surtout de pareilles choses. Vous commencez a envoyer des jets de salive quand vous riez, c’est un signe de sénilité ! Et quel rire étrange vous avez maintenant !… Mon Dieu, que de mauvaises habitudes vous avez prises ! Allons, assez, assez, je tombe de fatigue ! On peut bien avoir enfin pitié d’une créature humaine !

Stépan Trophimovitch « eut pitié de la créature humaine », mais il se retira tout chagrin.


V

 

Dans les derniers jours d’aout, les dames Drozdoff revinrent enfin, elles aussi. Leur arrivée, qui précéda de peu celle de notre nouvelle gouvernante, fit en général sensation dans la société. Mais je parlerai de cela plus tard ; je me bornerai a dire, pour le moment, que Prascovie Ivanovna, attendue avec tant d’impatience par Barbara Pétrovna, lui apporta une nouvelle des plus étranges : Nicolas avait quitté les dames Drozdoff des le mois de juillet ; ensuite, ayant rencontré le comte K… sur les bords du Rhin, il était parti pour Pétersbourg avec ce personnage et sa famille. (N. B. Le comte avait trois filles a marier.)

– Je n’ai rien pu tirer d’Élisabeth, trop fiere et trop entetée pour répondre a mes questions, acheva Prascovie Ivanovna, – mais j’ai vu de mes yeux qu’il y avait quelque chose entre elle et Nicolas Vsévolodovitch. Je ne connais pas les causes de la brouille ; vous pouvez, je crois, ma chere Barbara Pétrovna, les demander a votre Daria Pavlovna. Selon moi, elle n’y est pas étrangere. Je suis positivement enchantée de vous ramener enfin votre favorite et de la remettre entre vos mains, c’est un fardeau de moins sur mes épaules.

Ces mots venimeux furent prononcés d’un ton plein d’amertume. On voyait que la « femme affaiblie » les avait préparés a l’avance et qu’elle en attendait un grand effet. Mais, avec Barbara Pétrovna, les allusions voilées et les réticences énigmatiques manquaient leur but. Elle somma carrément son interlocutrice de mettre les points sur les i. Prascovie Ivanovna changea aussitôt de langage : aux paroles fielleuses succéderent les larmes et les épanchements du cour. Comme Stépan Trophimovitch, cette dame irascible, mais sentimentale, avait toujours besoin d’une amitié sincere, et ce qu’elle reprochait surtout a sa fille Élisabeth Nikolaievna, c’était de ne pas etre pour elle une amie.

Mais de toutes ses explications et de tous ses épanchements il ne ressortait avec netteté qu’un seul point : Lisa et Nicolas s’étaient brouillés ; du reste, Prascovie Ivanovna ne se rendait évidemment aucun compte précis de ce qui avait amené cette brouille. Quant aux accusations portées contre Daria Pavlovna, non seulement elle ne les maintint pas, mais elle pria instamment Barbara Pétrovna de n’attacher aucune importance a ses paroles de tantôt, parce qu’elle les avait prononcées « dans un moment de colere ». Bref, tout prenait un aspect fort obscur et meme louche. Au dire de la générale Drozdoff, la rupture était due a l’esprit obstiné et moqueur de Lisa ; quoique fort amoureux, Nicolas Vsévolodovitch s’était senti blessé dans son amour-propre par les railleries de la jeune fille, et il lui avait riposté sur le meme ton.

– Peu apres, ajouta Prascovie Ivanovna, nous avons fait la connaissance d’un jeune homme qui doit etre le neveu de votre « professeur », du moins, il porte le meme nom…

– C’est son fils et non pas son neveu, rectifia Barbara Pétrovna.

Prascovie Ivanovna ne pouvait jamais retenir le nom de Stépan Trophimovitch, et, en parlant de lui, l’appelait toujours « le professeur ».

– Eh bien, va pour son fils ; moi, cela m’est égal. C’est un jeune homme comme les autres, tres vif et tres dégourdi, mais voila tout. Ici, Lisa elle-meme agit mal : elle se mit en frais d’amabilité pour le jeune homme afin d’éveiller la jalousie chez Nicolas Vsévolodovitch. Je ne la blâme pas trop d’avoir eu recours a un procédé que les jeunes filles ont coutume d’employer et qui est meme assez gentil. Seulement, loin de devenir jaloux, Nicolas Vsévolodovitch se lia d’amitié avec son rival ; on aurait dit qu’il ne remarquait rien ou que tout cela lui était indifférent. Lisa en fut irritée. Le jeune homme partit brusquement, comme si une affaire urgente l’eut obligé de nous quitter sans retard. Des que la moindre occasion s’en présentait, Lisa cherchait noise a Nicolas Vsévolodovitch. Elle s’aperçut que celui-ci causait quelquefois avec Dacha, ce qui la rendit furieuse. Pour moi, matouchka, je ne vivais plus. Les médecins m’ont défendu les émotions violentes, et ce lac si vanté avait fini par m’exaspérer : je n’y avais gagné qu’un mal de dents et un rhumatisme. J’ai lu, imprimé quelque part, que le lac de Geneve fait du tort aux dents : c’est une propriété qu’il a. Sur ces entrefaites, Nicolas Vsévolodovitch reçut une lettre de la comtesse, et, le meme jour, prit congé de nous. Ma fille et lui se séparerent en amis. Pendant qu’elle le conduisait a la gare, Lisa fut fort gaie, fort insouciante, et rit beaucoup, seulement, c’était une gaieté d’emprunt. Lorsqu’il fut parti, elle devint tres soucieuse, mais ne prononça plus un seul mot a son sujet. Je vous conseillerais meme pour le moment, chere Barbara Pétrovna, de ne pas entreprendre Lisa sur ce chapitre, vous ne feriez que nuire a l’affaire. Si vous vous taisez, c’est elle qui vous parlera la premiere, et alors vous en saurez davantage. A mon avis, l’accord se rétablira entre eux, si toutefois Nicolas Vsévolodovitch ne tarde pas a arriver comme il l’a promis.

– Je vais lui écrire tout de suite. Si les choses se sont passées ainsi, cette brouille ne signifie rien ! D’ailleurs, pour ce qui est de Daria, je la connais trop bien ; cela n’a pas d’importance.

– J’ai eu tort, je le confirme, de vous parler de Dachenka comme je l’ai fait. Elle n’a eu avec Nicolas Vsévolodovitch que des conversations banales a haute voix. Mais alors tout cela m’avait tellement énervée… Lisa elle-meme n’a pas tardé a lui rendre ses bonnes grâces…

Barbara Pétrovna écrivit le meme jour a Nicolas et le supplia d’avancer son retour, ne fut-ce que d’un mois. Cependant cette affaire continuait a l’intriguer. Elle passa toute la soirée et toute la nuit a réfléchir. L’opinion de Prascovie Ivanovna lui semblait pécher par un exces de naiveté et de sentimentalisme. « Prascovie a toujours eu l’esprit romanesque », se disait-elle, « en pension elle était déja comme cela. Nicolas n’est pas homme a battre en retraite devant les plaisanteries d’une fillette. La brouille, si réellement brouille il y a, doit avoir une autre cause. Cet officier pourtant est ici, elles l’ont amené avec elles, et il loge dans leur maison, comme un parent. Et puis, en ce qui concerne Daria, Prascovie s’est rétractée trop vite : elle a certainement gardé par devers soi quelque chose qu’elle n’a pas voulu dire… »

Le lendemain matin, Barbara Pétrovna avait arreté un projet destiné a trancher l’une au moins des questions qui la préoccupaient. Ce projet brillait surtout par l’imprévu. Au moment ou elle l’élaborait, qu’y avait-il dans son cour ? il serait difficile de le dire, et je ne me charge pas d’accorder les contradictions nombreuses dont il fourmillait. En ma qualité de chroniqueur, je me borne a relater les faits exactement comme ils se sont produits, ce n’est pas ma faute s’ils paraissent invraisemblables. Je dois pourtant déclarer que le matin, il ne restait a la générale aucun soupçon concernant Dacha ; a la vérité, elle n’en avait jamais conçu, ayant toute confiance dans sa protégée. Elle ne pouvait meme admettre que son Nicolas eut été entraîné par sa Daria. Quand toutes deux se mirent a table pour prendre le thé, Barbara Pétrovna fixa sur la jeune fille un regard attentif et prolongé, apres quoi, pour la vingtieme fois peut-etre depuis la veille, elle se répéta avec assurance :

– C’est absurde !

La générale remarqua seulement que Dacha avait l’air fatiguée et qu’elle était plus tranquille et plus apathique encore qu’a l’ordinaire. Apres le thé, suivant leur habitude invariable, les deux femmes s’occuperent d’un ouvrage de main. Barbara Pétrovna exigea un compte rendu détaillé des impressions que Dacha avait rapportées de son voyage a l’étranger ; elle la questionna sur la nature, les villes, les populations, les mours, les arts, l’industrie, etc., laissant absolument de côté les Drozdoff et l’existence que Dacha avait menée chez eux. Assise pres de sa bienfaitrice, devant une table a ouvrage, la jeune fille parla pendant une demi-heure d’une voix coulante, monotone et un peu faible.

– Daria, interrompit tout a coup Barbara Pétrovna, – tu n’as rien de particulier a me communiquer ?

Daria réfléchit durant une seconde.

– Non, rien, répondit-elle en levant ses yeux limpides sur Barbara Pétrovna.

– Tu n’as rien sur le cour, sur la conscience ?

– Rien.

Ce mot fut prononcé d’un ton bas, mais avec une sorte de fermeté morne.

– J’en étais sure ! Sache, Daria, que je ne douterai jamais de toi. A présent, assieds-toi et écoute. Mets-toi sur cette chaise, assieds-toi en face de moi, je veux te voir tout entiere. La, c’est bien. Écoute, – veux-tu te marier ?

Un long regard interrogateur, point trop étonné, du reste, fut la réponse de Dacha.

– Attends, tais-toi. D’abord, il y a une différence d’âge, une différence tres grande ; mais, mieux que personne, tu sais combien cela est insignifiant. Tu es raisonnable, et il ne doit pas y avoir d’erreur dans ta vie. D’ailleurs, c’est encore un bel homme. En un mot, c’est Stépan Trophimovitch que tu as toujours estimé. Eh bien ?

Cette fois la physionomie de Dacha exprima plus que de la surprise, une vive rougeur colora son visage.

– Attends, tais-toi, ne te presse pas ! Sans doute, je ne t’oublierai pas dans mon testament, mais si je meurs, que deviendras-tu, meme avec de l’argent ? On te trompera, on te volera ton argent, et tu seras perdue. Mariée a Stépan Trophimovitch, tu seras la femme d’un homme connu. Maintenant, envisage l’autre face de la question : si je viens a mourir, meme en lui laissant de quoi vivre, – que deviendra-t-il ? C’est sur toi que je compte. Attends, je n’ai pas fini ; il est frivole, veule, dur, égoiste, il a des habitudes basses, mais apprécie-le tout de meme, d’abord parce qu’il y a beaucoup pire que lui. Voyons, t’imagines-tu que je voudrais te donner a un vaurien ? Ensuite et surtout tu l’apprécieras parce que c’est mon désir, fit-elle avec une irritation subite, – entends-tu ? Pourquoi t’obstines-tu a ne pas répondre ?

Dacha se taisait toujours et écoutait.

– Attends encore, je n’ai pas tout dit. C’est une femmelette, – mais cela n’en vaut que mieux pour toi. Une pitoyable femmelette, a vrai dire ; ce ne serait pas la peine de l’aimer pour lui-meme, mais il mérite d’etre aimé parce qu’il a besoin de protection, aime-le pour ce motif. Tu me comprends ? Comprends-tu ?

Dacha fit de la tete un signe affirmatif.

J’en étais sure, je n’attendais pas moins de toi. Il t’aimera parce qu’il le doit, il le doit ; il est tenu de t’adorer ! vociféra avec une véhémence particuliere Barbara Pétrovna, – du reste, meme en écartant cette considération, il s’amourachera de toi, je le sais. Et puis, moi-meme je serai la. Ne t’inquiete pas, je serai toujours la. Il se plaindra de toi, il te calomniera, il racontera au premier venu tes prétendus torts envers lui, il geindra continuellement ; habitant la meme maison que toi, il t’écrira des lettres, parfois deux dans la meme journée, mais il ne pourra se passer de toi, et c’est l’essentiel. Fais-toi obéir ; si tu ne sais pas lui imposer ta volonté, tu seras une imbécile. Il menacera de se pendre, ne fais pas attention a cela : dans sa bouche de telles menaces ne signifient rien. Mais, sans les prendre au sérieux, ne laisse pas cependant d’ouvrir l’oil. A un moment donné il pourrait se pendre en effet : de pareilles gens se suicident, non parce qu’ils sont forts, mais parce qu’ils sont faibles. Aussi ne le pousse jamais a bout, c’est la premiere regle dans un ménage. Rappelle-toi en outre que Stépan Trophimovitch est un poete. Écoute, Dacha : il n’y a pas de bonheur qui l’emporte sur le sacrifice de soi-meme. Et puis tu me feras un grand plaisir, et c’est la l’important. Ne prends pas ce mot pour une naiveté que j’aurais laissé échapper par mégarde ; je comprends ce que je dis. Je suis égoiste, sois-le aussi. Je ne te force pas, tout dépend de toi, il sera fait comme tu l’auras décidé. Eh bien, parle !

Cela m’est égal, Barbara Pétrovna, s’il faut absolument que je me marie, répondit Dacha d’un ton ferme.

Absolument ? A quoi fais-tu allusion ? demanda la générale en attachant sur elle un regard sévere.

La jeune fille resta silencieuse.

Quoique tu sois intelligente, tu viens de dire une sottise. Il est vrai, en effet, que je tiens absolument a te marier, mais ce n’est pas par nécessité, c’est seulement parce que cette idée m’est venue, et je ne veux te faire épouser que Stépan Trophimovitch. Si je n’avais pas ce parti en vue pour toi, je ne penserais pas a te marier tout de suite, quoique tu aies déja vingt ans… Eh bien ?

Je ferai ce qu’il vous plaira, Barbara Pétrovna.

Alors tu consens ! Attends, tais-toi, ou vas-tu donc ? je n’ai pas fini. Tu étais inscrite sur mon testament pour quinze mille roubles, tu les recevras des maintenant, – apres la cérémonie nuptiale. La-dessus, tu lui donneras huit mille roubles, c’est-a-dire pas a lui, mais a moi. Il a une dette de huit mille roubles ; je la payerai, mais il faut qu’il sache que c’est avec ton argent. Il te restera sept mille roubles, ne lui en donne jamais un seul. Ne paye jamais ses dettes. Si tu le fais une fois, ce sera toujours a recommencer. Du reste, je serai la. Vous recevrez annuellement de moi douze cents roubles, et, en cas de besoins extraordinaires, quinze cents, indépendamment du logement et de la table qui seront aussi a ma charge ; je vous défrayerai sous ce rapport, comme je le défraye déja. Vous n’aurez a payer que le service. Vous toucherez en une seule fois tout le montant de la pension annuelle que je vous fais. C’est a toi, entre tes mains que je remettrai l’argent. Mais aussi sois bonne ; donne-lui quelque chose de temps en temps et permets-lui de recevoir ses amis une fois par semaine ; s’ils viennent plus souvent, mets-les a la porte. Mais je serai la. Si je viens a mourir, votre pension continuera a vous etre servie jusqu’a son déces, tu entends, jusqu’a son déces seulement, parce que cette pension, ce n’est pas a toi que je la fais, mais a lui. Quant a toi, en dehors des sept mille roubles dont j’ai parlé tout a l’heure et que tu conserveras intégralement si tu n’es pas une bete, je te laisserai encore huit mille roubles par testament. Tu n’auras pas davantage de moi, il faut que tu le saches. Eh bien, tu consens ? Répondras-tu, a la fin ?

J’ai déja répondu, Barbara Pétrovna.

N’oublie pas que tu es parfaitement libre : il sera fait comme tu l’as voulu.

Permettez-moi seulement une question, Barbara Pétrovna : est-ce que Stépan Trophimovitch vous a déja dit quelque chose ?

Non, il n’a rien dit, il ne sait rien encore, mais… il va parler tout de suite.

Elle quitta vivement sa place et jeta sur ses épaules son châle noir. Une légere rougeur se montra de nouveau sur les joues de Dacha, qui suivit la générale d’un regard interrogateur. Barbara Pétrovna se retourna soudain vers elle, le visage enflammé de colere :

Tu es une sotte ! Une sotte et une ingrate ! Qu’as-tu dans l’esprit ? Peux-tu supposer que je veuille te mettre dans une position fausse ? Mais il viendra lui-meme demander ta main a genoux, il doit mourir de bonheur, voila comment la chose se fera ! Voyons, tu sais bien que je ne t’exposerais pas a un affront ! Ou bien crois-tu qu’il t’épousera pour ces huit mille roubles, et que j’aie hâte maintenant d’aller te vendre ? Sotte, sotte, vous etes toutes des sottes et des ingrates ! Donne-moi un parapluie !

Et elle courut a pied chez Stépan Trophimovitch, bravant l’humidité des trottoirs de brique et des passerelles de bois.


VI

 

C'était vrai qu'elle n'aurait pas exposé Daria a un affront en ce moment meme, elle croyait lui rendre un signalé service. L'indignation la plus noble et la plus légitime s'était allumée dans son âme quand, en mettant son châle, elle avait surpris, attaché sur elle, le regard inquiet et défiant de sa protégée. Daria Pavlovna était bien, comme l'avait dit la générale Drozdoff, la favorite de Barbara Pétrovna qui l'avait prise en affection quand elle n'était encore qu'une enfant. Depuis longtemps, madame Stavroguine avait décidé, une fois pour toutes, que le caractere de Daria ne ressemblait pas a celui de son frere (Ivan Chatoff), qu'elle était douce, tranquille, capable d'une grande abnégation, pleine de dévouement, de modestie, de bon sens et surtout de reconnaissance. Jusqu'a présent, Dacha paraissait avoir completement répondu a l'attente de sa bienfaitrice. « Il n’y aura pas d’erreurs dans cette vie », avait dit Barbara Pétrovna, lorsque la fillette n’était âgée que de douze ans, et, comme elle avait pour habitude de s’attacher passionnément a ses idées, elle résolut sur le champ de donner a Dacha l’éducation qu’elle aurait donnée a sa propre fille. Elle confia l’enfant aux soins d’une gouvernante anglaise, miss Kreegs ; cette personne resta dans la maison jusqu’a ce que son éleve eut seize ans, puis on se priva brusquement de ses services. On fit venir des professeurs du gymnase, entre autres un Français authentique, ce dernier était chargé d’enseigner la langue française a Dacha, mais il se vit, lui aussi, brusquement congédié presque chassé. On engagea comme maîtresse de piano une dame noble, veuve et sans fortune. Toutefois le principal percepteur fut Stépan Trophimovitch. A vrai dire, il avait le premier découvert Dacha ; cette enfant tranquille l’avait intéressé, et il s’était mis a lui donner des leçons, avant que Barbara Pétrovna s’occupât d’elle. Je le répete, il exerçait sur les babies une séduction étonnante. De huit a onze ans, Élisabeth Nikolaievna Touchine étudia sous sa direction (bien entendu, il l’instruisait gratuitement, et, pour rien au monde, il n’aurait consenti a accepter de l’argent des Drozdoff). Mais lui-meme s’était épris de la charmante enfant et lui racontait toutes sortes de poemes sur l’origine de l’univers, la formation de la terre, l’histoire de l’humanité. Les leçons concernant les premiers peuples et l’homme primitif étaient plus attachantes que des contes arabes. Lisa se pâmait a ces récits, et, chez elle, imitait son professeur de la façon la plus comique. Stépan Trophimovitch le sut ; il la guetta, et un jour la surprit en flagrant délit de parodie. Lisa confuse se jeta dans ses bras en pleurant ; il pleura aussi – de tendresse. Mais bientôt Lisa quitta le pays, et Dacha resta seule. Quand celle-ci eut pour maîtres des professeurs du gymnase, Stépan Trophimovitch ne s’occupa plus de son éducation, et, peu a peu, cessa de faire attention a elle. Longtemps plus tard, un jour qu’il dînait chez Barbara Pétrovna, l’extérieur agréable de son ancienne éleve le frappa tout a coup ; Dacha avait alors dix-sept ans. Il engagea la conversation avec elle, fut satisfait de ses réponses, et finit par proposer de lui faire un cours d’histoire de la littérature russe. Barbara Pétrovna le remercia de cette idée qu’elle trouvait fort louable. La jeune fille fut enchantée. La premiere leçon eut lieu en présence de la générale. Elle avait été préparée avec le plus grand soin, et le professeur réussit a intéresser vivement ses auditrices. Mais quand, ayant terminé, il annonça le sujet qu’il traiterait la fois prochaine, Barbara Pétrovna se leva brusquement et déclara qu’il n’y aurait plus de leçons. La mine de Stépan Trophimovitch s’allongea, toutefois il ne répondit rien. Dacha rougit. Ainsi prit fin le cours d’histoire de la littérature russe. Ce fut juste trois ans apres que vint a l’esprit de Barbara Pétrovna l’étrange fantaisie matrimoniale dont il est question en ce moment.

Le pauvre Stépan Trophimovitch était seul dans son logis et ne se doutait de rien. En proie a la mélancolie, il regardait de temps a autre par la fenetre, espérant voir arriver quelqu’une de ses connaissances. Mais il n’apercevait personne. Au dehors, il bruinait, le froid commençait a se faire sentir ; il fallait chauffer le poele ; Stépan Trophimovitch soupira. Soudain une vision terrible s’offrit a ses yeux : par un temps pareil, a une heure aussi indue, Barbara Pétrovna venait chez lui ! Et a pied ! Dans sa stupeur, il oublia meme de changer de costume et la reçut vetu de la camisole rose ouatée qu’il portait habituellement.

– Ma bonne amie !… s’exclama-t-il d’une voix faible, en voyant entrer la générale.

Vous etes seul, j’en suis bien aise ; je ne puis pas souffrir vos amis ! Comme vous fumez toujours ! Seigneur, quelle atmosphere ! Vous n’avez pas encore fini de prendre votre thé, et il est plus de midi ! Vous trouvez votre bonheur dans le désordre, vous vous complaisez dans la saleté ! Qu’est-ce que c’est que ces papiers déchirés qui jonchent le parquet ? Nastasia, Nastasia ! Que fait votre Nastasia ? matouchka, ouvre les fenetres, les vasistas, les portes, il faut aérer ici. Nous allons passer dans la salle ; je suis venue chez vous pour affaire. Donne au moins un coup de balai dans ta vie, matouchka !

– Il salit tant ! grommela la servante.

– Mais toi, balaye, balaye quinze fois par jour ! Votre salle est affreuse, ajouta Barbara Pétrovna quand ils furent entrés dans cette piece. – Fermez mieux la porte, elle pourrait se mettre aux écoutes et nous entendre. Il faut absolument que vous changiez ce papier. Je vous ai envoyé un tapissier avec des échantillons, pourquoi n’avez-vous rien choisi ? Asseyez-vous et écoutez. Asseyez-vous donc enfin, je vous prie. Ou allez-vous donc ? Ou allez-vous donc ?

– Je suis a vous tout de suite ! cria de la chambre voisine Stépan Trophimovitch, – me revoici !

– Ah ! vous etes allé faire toilette ! dit-elle en le considérant d’un air moqueur. (Il avait passé une redingote par-dessus sa camisole.) En effet, cette tenue est plus en situation… étant donné l’objet de notre entretien. Asseyez-vous donc, je vous prie.

Elle lui exposa ses intentions, carrément, sans ambages, en femme sure d’etre obéie. Elle fit allusion aux huit mille roubles dont il avait un besoin urgent, et entra dans des explications détaillées au sujet de la dot. Tremblant, ouvrant de grands yeux, Stépan Trophimovitch écoutait tout, mais sans se faire une idée nette de ce qu’il entendait. Chaque fois qu’il voulait parler, la voix lui manquait. Il savait seulement que la volonté de Barbara Pétrovna s’accomplirait, qu’il aurait beau répliquer, refuser son consentement, il était a partir de ce moment un homme marié.

– Mais, ma bonne amie, pour la troisieme fois et a mon âge… et avec une pareille enfant ! objecta-t-il enfin. – Mais c’est une enfant !

– Une enfant qui a vingt ans, grâce a Dieu ! Ne tournez pas ainsi vos prunelles, je vous prie, vous n’etes pas un acteur de mélodrame. Vous etes fort intelligent et fort instruit, mais vous ne comprenez rien a la vie, vous avez besoin qu’on s’occupe continuellement de vous. Si je meurs, que deviendrez-vous ? Elle sera pour vous une excellente niania ; c’est une jeune fille modeste, sensée, d’un caractere ferme ; d’ailleurs, moi-meme je serai la, je ne vais pas mourir tout de suite. C’est une femme de foyer, un ange de douceur. J’étais encore en Suisse quand cette heureuse idée m’est venue. Comprenez-vous, quand je vous dis moi-meme qu’elle est un ange de douceur ! s’écria la générale dans un brusque mouvement de colere. – Vous vivez dans la saleté, elle fera régner la propreté chez vous, tout sera en ordre, on pourra se mirer dans vos meubles… Eh ! vous vous figurez peut-etre qu’en vous offrant un trésor pareil, je dois encore vous supplier a mains jointes de l’accepter ! Mais c’est vous qui devriez tomber a mes genoux !… Oh ! homme vain et pusillanime !

– Mais… je suis déja un vieillard.

– Vous avez cinquante-trois ans, la belle affaire ! Cinquante ans, ce n’est pas la fin, mais le milieu de la vie. Vous etes un bel homme, et vous le savez vous-meme. Vous savez aussi combien elle vous estime. Que je vienne a mourir, qu’adviendra-t-il d’elle ? Avec vous elle sera tranquille, et ce sera également une sécurité pour moi. Vous avez une signification, un nom, un cour aimant ; vous toucherez une pension que je me ferai un devoir de vous servir. Peut-etre sauverez-vous cette jeune fille ! En tout cas, vous serez pour elle un porte-respect. Vous la formerez a la vie, vous développerez son cour, vous dirigerez ses pensées. Combien se perdent aujourd’hui par suite d’une mauvaise direction intellectuelle ! Votre ouvrage sera pret pour ce temps-la, et, du meme coup, vous vous rappellerez a l’attention publique.

– Justement, je me dispose a écrire mes Récits de l’histoire d’Espagne, murmura Stépan Trophimovitch sensible a l’adroite flatterie de Barbara Pétrovna.

– Eh bien, vous voyez, cela tombe a merveille.

– Mais… elle ? Vous lui avez parlé ?

– Ne vous inquiétez pas d’elle ; vous n’avez pas a vous enquérir de cela. Sans doute, vous devez vous-meme demander sa main, la supplier de vous faire cet honneur, vous comprenez ? Mais soyez tranquille, je serai la. D’ailleurs, vous l’aimez…

Le vertige commençait a saisir Stépan Trophimovitch ; les murs tournaient autour de lui. Il ne pouvait s’arracher a l’obsession d’une idée terrible.

– Excellente amie, fit-il tout a coup d’une voix tremblante, – je… je ne me serais jamais imaginé que vous vous décideriez a me marier… a une autre… femme !

– Vous n’etes pas une demoiselle, Stépan Trophimovitch ; on ne marie que les demoiselles, vous vous marierez vous-meme, répliqua d’un ton sarcastique Barbara Pétrovna.

– Oui, j’ai pris un mot pour un autre. Mais… c’est égal, dit-il en la regardant d’un air égaré.

– Je vois que c’est égal, répondit-elle avec mépris. – Seigneur ! il s’évanouit ! Nastasia, Nastasia ! De l’eau !

Mais l’eau ne fut pas nécessaire. Il ne tarda pas a revenir a lui. Barbara Pétrovna prit son parapluie.

– Je vois qu’il n’y a pas moyen de causer avec vous maintenant…

– Oui, oui, je suis incapable…

– Mais vous réfléchirez d’ici a demain. Restez chez vous, s’il arrive quelque chose, faites-le moi savoir, fut-ce de nuit. Ne m’écrivez pas, je ne lirais pas vos lettres. Demain, a cette heure-ci, je viendrai moi-meme, seule, chercher votre réponse définitive, et j’espere qu’elle sera satisfaisante. Faites en sorte qu’il n’y ait personne, et que votre logement soit propre. Cela, a quoi ça ressemble-t-il ? Nastasia ! Nastasia !

Naturellement, le lendemain il consentit. D’ailleurs, il ne pouvait pas faire autrement. Il y avait ici une circonstance particuliere…