L'Idiot -Tome II - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky - ebook
Kategoria: Nauka i nowe technologie Język: francuski Rok wydania: 1869

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Opis ebooka L'Idiot -Tome II - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

Le prince Mychkine est un etre fondamentalement bon, mais sa bonté confine a la naiveté et a l'idiotie, meme s'il est capable d'analyses psychologiques tres fines. Apres avoir passé sa jeunesse en Suisse dans un sanatorium pour soigner son épilepsie (maladie dont était également atteint Dostoievski) doublée d'une sorte d'autisme, il retourne en Russie pour pénétrer les cercles fermés de la société russe. Lors de la soirée d'anniversaire de Nastassia Filippovna, le prince Mychkine voit un jeune bourgeois, Parfen Semenovitch Rogojine arriver ivre et offrir une forte somme d'argent a la jeune femme pour qu'elle le suive. Le prince perçoit le désespoir de Nastasia Philippovna, en tombe maladivement amoureux, et lui propose de l'épouser. Apres avoir accepté son offre, elle s'enfuit pourtant avec Rogojine. Constatant leur rivalité, Rogojine tente de tuer le prince mais ce dernier est paradoxalement sauvé par une crise d'épilepsie qui le fait s'écrouler juste avant le meurtre... Ayant créé des liens aupres de la famille Epantchine, il fait la connaissance d'une société petersbourgeoise melant des bourgeois, des ivrognes, des anciens militaires et des fonctionnaires fielleux. Se trouvant du jour au lendemain a la tete d'une grande fortune, il avive la curiosité de la société pétersbourgeoise et vient s'installer dans un lieu de villégiature couru, le village de Pavlovsk...

Opinie o ebooku L'Idiot -Tome II - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

Fragment ebooka L'Idiot -Tome II - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

A Propos
Partie 1
Chapitre 1
Chapitre 2

A Propos Dostoyevsky:

Fyodor Mikhailovich Dostoevsky (November 11 [O.S. October 30] 1821 – February 9 [O.S. January 28] 1881) is considered one of two greatest prose writers of Russian literature, alongside close contemporary Leo Tolstoy. Dostoevsky's works have had a profound and lasting effect on twentieth-century thought and world literature. Dostoevsky's chief ouevre, mainly novels, explore the human psychology in the disturbing political, social and spiritual context of his 19th-century Russian society. Considered by many as a founder or precursor of 20th-century existentialism, his Notes from Underground (1864), written in the anonymous, embittered voice of the Underground Man, is considered by Walter Kaufmann as the "best overture for existentialism ever written." Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

On déplore continuellement chez nous le manque de gens pratiques ; on dit qu’il y a, par exemple, pléthore d’hommes politiques ; qu’il y a également beaucoup de généraux ; que si l’on a besoin de gérants d’entreprises, quel que soit le nombre exigé, on en peut trouver immédiatement dans tous les genres ; mais des gens pratiques, on n’en rencontre point. Du moins, tout le monde se plaint de n’en point rencontrer. On va jusqu’a assurer que, sur certaines lignes de chemin de fer, les employés tant soit peu a leur affaire font totalement défaut ; on prétend qu’il est absolument impossible a une compagnie quelconque de navigation de disposer d’un personnel technique meme passable. Tantôt on apprend que, sur une ligne récemment livrée a la circulation, des wagons se sont télescopés ou ont culbuté en passant un pont ; tantôt on écrit qu’un train est resté en panne au milieu d’un champ de neige et qu’il a failli n’en pouvoir démarrer de tout l’hiver, si bien que les voyageurs, qui croyaient ne s’absenter que pour quelques heures, sont restés cinq jours dans la neige. Tantôt l’on raconte que de nombreux milliers de pouds de marchandises pourrissent sur place pendant des deux ou trois mois, en attendant qu’on les achemine ; tantôt l’on rapporte (chose a peine croyable) qu’un administrateur, c’est-a-dire un surveillant, aurait, en guise de réponse, envoyé une gifle au commis d’un commerçant qui le pressait d’expédier ses marchandises et que, mis en demeure d’expliquer ce geste administratif, il a simplement déclaré avoir pris la mouche. Les bureaux sont si nombreux dans les services de l’État que l’on frémit en y pensant ; tout le monde a servi, sert et compte encore servir ; ne paraît-il pas invraisemblable que, d’une pareille pépiniere de fonctionnaires, l’on ne puisse tirer un personnel convenable pour une société de navigation ?

A cette question on donne parfois une réponse excessivement simple, – si simple meme qu’on a peine a l’admettre. On dit : il est exact que tout le monde a servi et sert encore dans notre pays ; cela dure en effet depuis deux cents ans, depuis le trisaieul jusqu’a l’arriere-petit-fils, a l’imitation du meilleur des exemples donnés par les Allemands. Mais ce sont précisément les gens rompus au service qui sont les moins pratiques ; a tel point que l’esprit d’abstraction et l’absence de connaissance pratique passaient naguere encore, meme parmi les fonctionnaires, pour une vertu éminente et un titre de recommandation.

Au reste, a quoi bon parler des fonctionnaires quand, au fond, nous avions en vue les gens pratiques en général ? Sous cette forme, la question n’est plus douteuse : la pusillanimité et la parfaite absence d’initiative personnelle ont toujours été considérées chez nous comme le principal et meilleur signe auquel on puisse reconnaître l’homme pratique ; meme actuellement, on n’en juge pas autrement. Mais pourquoi n’en faire grief qu’a nous-memes, si toutefois grief il y a ? Le manque d’originalité a, de tous temps et en tous pays, passé pour la premiere qualité et la plus sure introduction d’un individu capable, apte aux affaires et de sens pratique ; du moins les 99 % des hommes (au bas mot) ont toujours pensé ainsi, et 1 %, tout au plus, a toujours pensé et pense encore autrement.

Les inventeurs et les génies ont presque toujours été regardés par la société au début de leur carriere (et fort souvent jusqu’a la fin) comme de purs imbéciles ; cette observation est si banale qu’elle est devenue un lieu commun. Ainsi, par exemple, pendant des dizaines d’années, tout le monde a mis son argent au Lombard[1], en y accumulant des milliards a 4 %, le jour ou le Lombard a cessé de fonctionner et ou chacun s’est vu réduit a sa propre initiative, la plupart de ces millions se sont inévitablement volatilisés entre les mains des aigrefins dans une fievre de spéculation, ceci étant l’aboutissement logique des convenances et des bonnes mours. Je dis « des bonnes mours » parce que, du moment qu’une timidité de bon aloi et un manque pertinent d’originalité ont passé jusqu’ici, dans notre société, selon la conviction générale, pour la qualité inhérente a tout homme sérieux et comme il faut, il y aurait eu une extreme incohérence, voire de l’incongruité, a changer subitement de maniere d’etre.

Quelle est, par exemple, la mere qui, par tendresse pour ses enfants, ne s’effraie pas a en tomber malade si elle voit son fils ou sa fille sortir tant soit peu des rails ? « Ah non ! pas d’originalité ! j’aime mieux qu’il soit heureux et vive dans l’aisance », pense chaque mere en dorlotant son enfant. Quant a nos nounous, elles ont de tout temps bercé les enfants de leur sempiternel refrain : « tu seras entouré d’or et tu deviendras général ! » Ainsi nos bonnes elles-memes ont toujours considéré le titre de général comme la mesure extreme du bonheur russe ; c’est dire que ce grade passe pour l’idéal national le plus populaire et le symbole d’une charmante et quiete félicité. Et, de fait, quel était, en Russie, l’homme qui ne fut pas assuré d’atteindre un jour au rang de général et d’accumuler un certain pécule au Lombard, pour peu qu’il eut passé, les uns apres les autres, les examens requis et servi l’État durant trente-cinq ans ? C’est ainsi que le Russe finissait par acquérir, presque sans effort, la réputation d’un homme capable et pratique. Au fond, il n’y a qu’une catégorie d’hommes en Russie qui ne puissent arriver au généralat ; ce sont les esprits originaux, en d’autres termes les inquiets. Peut-etre existe-t-il ici un malentendu ; mais, d’une maniere générale, cette constatation paraît exacte et la société russe était parfaitement fondée a définir ainsi son idéal de l’homme pratique. Mais nous voici fort loin de notre sujet, qui était de donner quelques éclaircissements sur la famille des Epantchine.

Les Epantchine, ou du moins les membres de cette famille les plus portés a la réflexion, souffraient d’un trait commun, qui était précisément l’opposé des qualités dont nous venons de parler. Sans se rendre pleinement compte du fait (d’ailleurs difficile a saisir), ils soupçonnaient parfois que les choses n’allaient pas chez eux comme chez tout le monde. La voie, plane pour les autres, était pour eux hérissée d’aspérités ; le reste du monde glissait comme sur des rails, eux déraillaient a chaque instant. Chez les autres régnait une pusillanimité de bon aloi ; chez eux rien de pareil. Elisabeth Prokofievna était, il est vrai, sujette a des appréhensions démesurées mais qui n’avaient rien de commun avec cette timidité mondaine et bienséante dont ils s’affligeaient d’etre exempts. Peut-etre du reste était-elle la seule a s’en faire du mauvais sang. Les demoiselles, bien qu’encore jeunes, étaient déja douées d’un esprit frondeur et tres perspicace ; quant au général, il pénétrait le fond des choses (non sans une certaine lenteur), mais, dans les cas embarrassants, il se bornait a faire : « hum ! » et finissait par s’en remettre entierement a Elisabeth Prokofievna, si bien que toute la responsabilité retombait sur celle-ci.

On ne pouvait néanmoins pas dire que cette famille se distinguât a un degré quelconque par une initiative propre, ni qu’elle se laissât égarer par un penchant conscient a l’originalité, ce qui eut été la derniere des inconvenances. Oh ! non. Il n’y avait en vérité rien de semblable, rien qui impliquât de sa part une préméditation ; et cependant, au bout du compte, cette famille, toute respectable qu’elle fut, n’était pas exactement ce qu’elle aurait du etre pour répondre a la définition courante de la famille respectable. Dans les derniers temps, Elisabeth Prokofievna avait cru découvrir que c’était elle seule et son « malheureux » caractere qui étaient cause de cette anomalie, et cette découverte n’avait fait qu’accroître ses tourments. Elle se reprochait a tout moment sa « sotte et inconvenante extravagance » ; angoissée de défiance, elle perdait sans cesse la tete, ne trouvait pas d’issue aux moindres complications et mettait toujours les choses au pis.

Des le début de notre récit nous avons dit que les Epantchine jouissaient d’une considération unanime et effective. Le général Ivan Fiodorovitch lui-meme, malgré son origine obscure, était reçu partout avec une indubitable déférence. Il méritait d’ailleurs cette déférence, d’abord parce qu’il n’était pas le « premier venu » et avait de la fortune, ensuite parce qu’il était galant homme, sans avoir pour cela inventé la poudre. Mais une certaine épaisseur d’esprit est, paraît-il, une qualité presque indispensable sinon a tout homme melé aux affaires, ou moins a tout profiteur sérieux. Enfin il avait de bonnes manieres ; il était modeste et savait se taire, sans toutefois se laisser marcher sur le pied ; il ne tenait pas seulement son rang, mais se comportait encore en homme au cour bien placé. Et, ce qui est plus, il était puissamment protégé.

Quant a Elisabeth Prokofievna, elle était, comme nous l’avons dit, d’une bonne famille. La naissance ne pese pas lourd dans notre pays, si elle ne se double pas des relations indispensables ; ces relations, elle avait fini par les avoir aussi. On la respectait et elle avait réussi a gagner l’affection de gens a l’exemple desquels tout le monde devait nécessairement la révérer et la recevoir. Il est superflu d’ajouter que ses chagrins de famille ne reposaient sur rien, ou se rapportaient a des causes insignifiantes ridiculement exagérées. Il est vrai que, si vous avez une verrue sur le nez ou sur le front, vous vous imaginez toujours que tout le monde ne pense qu’a la regarder, a en rire et a vous critiquer, quand bien meme vous auriez découvert l’Amérique. Il n’est pas douteux, non plus, qu’en société Elisabeth Prokofievna passait positivement pour une « originale » a, sans d’ailleurs que cela diminuât en rien le respect dont on l’entourait ; mais elle avait fini par douter de ce respect, et la était son malheur. Quand elle regardait ses filles, elle se représentait avec douleur que son caractere ridicule, inconvenant et insupportable nuisait en quelque sorte a leur établissement ; et, en bonne logique, c’était a celles-ci et a Ivan Fiodorovitch qu’elle s’en prenait, se querellant avec eux durant des journées entieres, sans cesser de les aimer jusqu’a l’abnégation et presque jusqu’a la passion.

Elle était surtout tourmentée a la pensée que ses filles, elles aussi, devenaient des « originales » comme elle-meme et qu’il n’existait ni ne devait exister dans le monde de jeunes personnes dans leur genre. « Ce sont de vraies nihilistes en herbe ! » se répétait-elle a tout bout de champ. Depuis un an et surtout dans les tout derniers temps cette triste pensée s’était enracinée de plus en plus profondément dans son esprit. « Et d’abord pourquoi ne se marient-elles pas ? », se demandait-elle. « C’est pour tourmenter leur mere ; voila le but de leur existence ; d’ailleurs rien d’étonnant a cela ; c’est la conséquence des idées nouvelles et surtout de cette maudite question féminine ! Aglaé n’a-t-elle pas imaginé, il y a six mois, de couper sa magnifique chevelure ? (Mon Dieu ! mais je n’en avais meme pas une aussi belle dans mon jeune temps !) Elle avait déja les ciseaux en main ; il a fallu que je la supplie a genoux pour qu’elle renonce a sa lubie… Et encore ! admettons que celle-la ait voulu se tondre par malice, rien que pour faire enrager sa mere, car, c’est une fille méchante, volontaire, gâtée, mais surtout méchante, oui, méchante ! Mais est-ce que ma grosse Alexandra n’a pas été sur le point de l’imiter et de se couper les cheveux ? Chez elle, ce n’était pas de la malice ni du caprice, mais de la simplicité ; Aglaé avait fait accroire a cette sotte qu’en se rasant la tete elle dormirait mieux et n’aurait plus de migraines ! Et Dieu sait combien de partis convenables se sont présentés a elles depuis cinq ans ! Il y en a eu qui étaient vraiment tres bien, meme magnifiques ! Qu’attendent-elles donc, et pourquoi ne se marient-elles pas, si ce n’est pour fâcher leur mere ? Elles n’ont pas, absolument pas, d’autre raison ! »

Mais voila qu’enfin un beau jour avait lui pour son cour de mere ; une de ses filles, ne fut-ce qu’Adélaide, allait etre casée. « Une de moins sur les bras ! », disait-elle quand elle avait l’occasion de s’exprimer a haute voix (mais dans son for intérieur elle trouvait des termes bien plus tendres). La chose s’était si bien arrangée, et si convenablement ! Meme dans le monde, on en avait parlé avec considération. Le prétendant était un homme connu, un prince ; il avait de la fortune, un bon caractere et, par surcroît, il avait gagné sa sympathie ; que pouvait-on désirer de mieux ? Au reste, l’avenir d’Adélaide lui avait toujours inspiré moins d’appréhension que celui de ses autres filles, bien que les gouts artistiques de la puînée eussent parfois jeté un trouble profond dans son cour torturé par un doute perpétuel. « En revanche elle a l’humeur gaie, et avec cela beaucoup de bon sens ; donc elle réussira ! » concluait-elle par maniere de consolation.

C’était surtout pour Aglaé qu’elle craignait. Pour Alexandra, l’aînée, elle ne savait pas au juste elle-meme si elle devait ou non s’inquiéter. Tantôt il lui semblait que « cette fille n’avait plus d’avenir » ; elle avait vingt-cinq ans, elle resterait vieille fille. « Et belle comme elle l’est ! » Elle allait jusqu’a pleurer pendant des nuits entieres en pensant a Alexandra, tandis que celle-ci passait ces memes nuits a dormir du sommeil le plus paisible. « Mais qu’est-elle donc apres tout ? Est-ce une nihiliste ou tout simplement une sotte ? » Qu’elle ne fut pas sotte, Elisabeth Prokofievna le savait de reste, car elle prisait fort les raisonnements d’Alexandra et la consultait volontiers. Mais, a n’en pas douter, c’était une poule mouillée : « Elle est si calme qu’il n’y a pas moyen de la dégeler ! Il est vrai qu’il y a aussi des poules mouillées qui manquent de calme. Ah ! elles me font perdre la tete ! » Elle éprouvait pour Alexandra un sentiment de tendre et d’indéfinissable compassion, plus vif meme que celui que lui inspirait Aglaé, qui pourtant était son idole. Mais ses humeurs atrabilaires (qui étaient la principale manifestation de sa sollicitude maternelle et de son affection), ainsi que ses apostrophes mortifiantes, comme celle de « poule mouillée », n’avaient d’autre effet que de faire sourire Alexandra.

Parfois les choses les plus futiles l’exaspéraient et la mettaient hors d’elle. Par exemple, Alexandra Ivanovna aimait a dormir longtemps et faisait habituellement beaucoup de reves ; mais ces reves se distinguaient toujours par une rare insignifiance ; ils étaient aussi innocents que ceux d’un enfant de sept ans ; or, cette innocence meme irritait, on ne sait trop pourquoi, sa maman. Un jour elle vit en songe neuf poules ; il en résulta une véritable brouille entre elle et sa mere ; pour quelle raison ? on serait en peine de le dire. Une fois, une seule fois, il lui était arrivé de faire un reve tant soit peu original ; elle avait vu un moine seul dans une sorte de chambre obscure, ou elle avait eu peur de pénétrer ; ses deux sours en rirent aux éclats et s’empresserent d’aller triomphalement raconter ce reve a Elisabeth Prokofievna. La maman se fâcha de nouveau et les traita toutes les trois de « pécores ». – « Hum ! pensa-t-elle, elle est apathique comme une bete ; c’est tout a fait une « poule mouillée » ; pas moyen de la dégourdir. Et puis elle est triste ; son regard se voile parfois de mélancolie. D’ou provient son chagrin ? » Quelquefois elle posait cette question a Ivan Fiodorovitch ; elle le faisait, selon son habitude, avec un air hagard et sur un ton menaçant qui exigeait une réponse immédiate. Le général grommelait hum ! hum ! fronçait les sourcils, haussait les épaules et finissait par déclarer en écartant les bras :

– Il lui faut un mari !

– Dieu veuille du moins qu’il ne soit pas comme vous, Ivan Fiodorovitch ! répliquait Elisabeth Prokofievna en éclatant comme une bombe. – Je souhaite qu’il ne vous ressemble ni dans ses raisonnements ni dans ses jugements, Ivan Fiodorovitch ! bref, que ce ne soit pas un rustre comme vous, Ivan Fiodorovitch !…

Le général prenait aussitôt la tangente et Elisabeth Prokofievna se calmait apres son éclat. Bien entendu, le soir meme, elle ne manquait pas de se montrer d’une prévenance inaccoutumée ; elle témoignait de la douceur, de l’affabilité et de la déférence a Ivan Fiodorovitch, a son « rustre » d’Ivan Fiodorovitch, a son bon, son cher, son adorable Ivan Fiodorovitch. Car elle l’avait aimé toute sa vie, et aimé d’amour, ce que savait fort bien ce meme Ivan Fiodorovitch qui manifestait en retour a son Elisabeth Prokofievna une considération sans bornes.

Mais le principal, le perpétuel tourment de celle-ci était Aglaé.

« Elle est tout a fait comme moi ; c’est mon portrait sous tous les rapports, se disait-elle ; un méchant petit démon autoritaire ! Nihiliste, extravagante, écervelée et méchante, méchante, méchante ! Oh ! mon Dieu ! comme elle sera malheureuse ! »

Cependant, le soleil s’était levé et avait, comme nous l’avons dit, tout adouci et éclairé, du moins pour un moment. Il y eut dans la vie d’Elisabeth Prokofievna presque un mois entier pendant lequel elle se remit de toutes ses angoisses. A propos du prochain mariage d’Adélaide on commença a parler aussi d’Aglaé dans le monde. Celle-ci se tenait partout si gentiment ! Elle avait autant de tact que d’esprit ; son petit air conquérant rehaussé d’un brin de fierté lui seyait si bien ! Depuis un grand mois elle s’était montrée si caressante et si prévenante pour sa niece ! (« Vraiment il faut encore bien examiner cet Eugene Pavlovitch ; il faut le comprendre ; d’autant qu’Aglaé ne semble pas lui marquer plus de bienveillance qu’aux autres ! ») Mais elle est devenue soudain une si charmante et si belle jeune fille ! Dieu ! qu’elle est belle ! Elle embellit chaque jour davantage ! Et voila…

Et voila qu’il a suffi que ce méchant petit prince, ce pietre idiot se montre pour que tout soit de nouveau bouleversé et mis sens dessus dessous dans la maison !

Que s’était-il donc passé ?

Pour toute autre personne qu’Elisabeth Prokofievna, rien assurément. Mais celle-ci se singularisait précisément en ceci : la combinaison et l’enchaînement des événements les plus ordinaires causaient a son esprit toujours inquiet des frayeurs d’autant plus pénibles qu’elles étaient plus imaginaires et plus inexplicables. Elle en tombait parfois malade. On peut se figurer ce qu’elle dut éprouver lorsqu’au milieu d’un tas de ridicules et chimériques alarmes surgit un incident qui paraissait revetir une réelle gravité et justifiait positivement le trouble, le doute et la défiance.

Mais comment a-t-on osé m’écrire cette maudite lettre anonyme qui prétend que cette créature est en relations avec Aglaé ? pensa Elisabeth Prokofievna tout le long du chemin, tandis qu’elle emmenait le prince, puis chez elle, quand elle l’eut fait asseoir a la table ronde autour de laquelle était réunie toute la famille. – Comment a-t-on pu meme avoir cette idée-la ? Je mourrais de honte si j’en croyais un seul mot, ou si je montrais cette lettre a Aglaé ! Se moquer ainsi de nous, les Epantchine ! Et tout cela a cause d’Ivan Fiodorovitch ; tout cela a cause de vous, Ivan Fiodorovitch ! Ah ! pourquoi ne sommes-nous pas allés habiter notre villa d’Iélaguine[2] ? J’avais bien dit qu’il fallait aller a Iélaguine ! Peut-etre est-ce Barbe qui a écrit cette lettre ; oui, je le sais, ou bien peut-etre… Tout cela, c’est la faute d’Ivan Fiodorovitch ! Cette créature a imaginé de lui jouer un pareil tour en souvenir de relations anciennes, afin de le mettre dans une posture ridicule ; cela rappelle le temps ou il lui portait des perles tandis qu’elle se gaussait de lui et le menait par le bout du nez comme un imbécile… Mais a la fin du compte, nous voila compromises nous aussi ; oui, Ivan Fiodorovitch, elles sont compromises, vos filles, les demoiselles du meilleur monde, des jeunes filles a marier ; elles étaient présentes, elles sont restées la, elles ont tout entendu, elles ont meme été melées a l’histoire de ces garnements ; soyez content ! la aussi elles étaient présentes et elles ont entendu. Je ne pardonnerai jamais a ce misérable petit prince ; jamais je ne lui pardonnerai ! Et pourquoi Aglaé est-elle depuis trois jours si nerveuse ? Pourquoi est-elle a demi brouillée avec ses sours, meme avec Alexandra, a qui elle baisait toujours les mains comme a une mere, tant elle la révérait ? Pourquoi pose-t-elle depuis trois jours des énigmes a tout le monde ? Que vient faire ici Gabriel Ivolguine ? Pourquoi, hier et aujourd’hui, s’est-elle mise a faire son éloge et a éclater en sanglots ? Pourquoi le billet anonyme parle-t-il de ce maudit « chevalier pauvre », alors qu’elle n’a pas meme montré a ses sours la lettre du prince ? Et pourquoi… me suis-je précipitée chez lui comme une folle et l’ai-je traîné moi-meme ici ? Mon Dieu, j’ai perdu la tete ; qu’est-ce que je viens de faire ? Comment ai-je pu parler avec un jeune homme des secrets de ma fille, surtout… lorsque ces secrets le concernaient ou presque ? Mon Dieu, c’est heureux qu’il soit idiot et… et… ami de la maison. Mais se peut-il qu’Aglaé se soit entichée d’un pareil avorton ? Seigneur, qu’est-ce que je dis la ? Fi ! Nous sommes des originaux… on devrait nous mettre sous verre et nous montrer tous, a commencer par moi, pour dix kopeks d’entrée. Je ne vous pardonnerai pas cela, Ivan Fiodorovitch, jamais je ne vous le pardonnerai ! Et pourquoi ne le malmene-t-elle pas ? Elle avait promis de le malmener, et elle n’en fait rien ! Tenez, elle le dévore des yeux, elle reste muette et ne se décide pas a s’éloigner. Et pourtant c’est elle-meme qui lui a défendu de revenir… Quant a lui, il est tout pâle. Et ce maudit bavard d’Eugene Pavlovitch qui accapare toute la conversation ! Devant son flux de paroles personne ne peut placer un mot. Je tirerais tout au clair si je pouvais seulement amener l’entretien… »

Assis a la table ronde, le prince avait en effet l’air assez pâle. Il paraissait dominé par un sentiment d’extreme frayeur, auquel se melait, par instant, une sorte d’extase, incompréhensible pour lui-meme, qui envahissait son âme. Combien il redoutait de glisser un regard oblique vers ce coin, ou une paire d’yeux noirs bien connus le fixait ! Pourtant il se pâmait de bonheur a la pensée de se retrouver dans cette famille et d’entendre une voix familiere, et cela apres ce qu’elle lui avait écrit. « Mon Dieu, que va-t-elle dire maintenant ? » Il n’avait pas encore desserré les dents et pretait grande attention aux propos d’Eugene Pavlovitch qui « parlait d’abondance », se sentant ce soir-la en proie a un acces exceptionnel de contentement et d’effusion. Il l’écouta longtemps sans comprendre, autant dire, un mot a ce qu’il disait. La famille était au complet, a l’exception d’Ivan Fiodorovitch qui n’était pas encore revenu de Pétersbourg. Le prince Stch… était au nombre des assistants qui avaient apparemment l’intention d’aller un peu plus tard, avant le thé, écouter de la musique[3]. La conversation roulait sur un sujet qui semblait avoir été mis sur le tapis avant l’arrivée du prince. Bientôt Kolia surgit, on ne sait d’ou, sur la terrasse. « Tiens ! on continue a le recevoir comme par le passé ! » pensa le prince.

La résidence des Epantchine était une magnifique villa, construite dans le style des chalets suisses. Elle était aménagée avec gout et entourée de fleurs et de verdure qui composaient des parterres de modeste dimension, mais ravissants. Toute la société était réunie sur la terrasse, comme chez le prince, mais ici la terrasse était un peu plus étendue et plus agréablement disposée.

Le sujet de la conversation n’avait pas l’air d’etre du gout de tout le monde. L’entretien avait débuté, selon toute conjecture, par une discussion assez âpre, et il aurait certainement dérivé sur un autre objet si Eugene Pavlovitch n’avait pas affecté de s’enteter sur la meme question sans faire cas de l’impression produite. L’apparition du prince semblait l’avoir excité davantage. Elisabeth Prokofievna s’était renfrognée bien qu’elle ne comprît pas tout ce qui se disait. Aglaé ne s’en allait pas, assise a l’écart, presque dans un coin, elle écoutait et gardait un silence obstiné.

– Permettez, répliquait avec feu Eugene Pavlovitch, – je n’ai rien contre le libéralisme ! Le libéralisme n’est pas un mal ; il fait partie intégrante d’un ensemble qui, sans lui, se décomposerait et dépérirait. Il a les memes droits a l’existence que le conservatisme le plus pur. Mais je critique le libéralisme russe et je vous répete que, si je le combats, c’est parce que le libéral russe est un libéral qui n’a rien de russe.Montrez-moi un libéral qui soit russe et je l’embrasserai aussitôt devant vous.

– A supposer qu’il veuille bien vous embrasser, dit Alexandra Ivanovna qui était particulierement nerveuse et dont les joues étaient plus colorées qu’a l’ordinaire.

« En voila une – pensa Elisabeth Prokofievna – que rien n’émeut et qui ne pense qu’a dormir et a manger ; mais, une fois l’an, elle a de ces réparties qui vous déconcertent. »

Le prince observa incidemment qu’Alexandra Ivanovna paraissait fort mécontente de voir Eugene Pavlovitch traiter un sujet sérieux sur un ton aussi badin, et affecter en meme temps l’emportement et la plaisanterie.

– Je soutenais il y a un moment, avant votre arrivée, prince, – continua Eugene Pavlovitch, – que l’on n’a connu jusqu’ici en Russie que deux sortes de libéraux issus, les uns de la classe (abolie) des « pomiestchik »[4], les autres de celle des séminaristes. Or, comme ces deux classes ont fini par se transformer en castes completement isolées de la nation et que leur isolement s’accentue d’une génération a l’autre, il s’ensuit que tout ce que les libéraux ont fait ou font ne présente aucun caractere national…

– Comment cela ? Alors ce qu’ils ont fait n’a rien de russe ? répliqua le prince Stch…

– Rien de national, en tout cas. Meme si leur ouvre est russe, elle n’est pas nationale. Nos libéraux, d’ailleurs, n’ont rien de russe, absolument rien… Vous pouvez etre assuré que la nation ne reconnaîtra ni maintenant ni plus tard ce qui aura été fait par les « pomiestchik » et les séminaristes…

– C’est du propre ! Comment pouvez-vous soutenir un pareil paradoxe, si toutefois vous parlez sérieusement ? Je ne puis laisser passer de semblables sorties sur les pomiestchik russes. Vous etes vous-meme un pomiestchik russe, riposta le prince Stch, en s’échauffant.

– Mais je ne parle pas du pomiestchik russe dans le sens ou vous paraissez l’entendre. C’est une classe honorable, ne serait-ce que pour la raison que j’en fais partie. Surtout maintenant qu’elle a cessé d’exister…

– Est-il bien vrai que, meme en littérature, nous n’ayons rien eu de national ? interrompit Alexandra Ivanovna.

– Je ne suis pas tres ferré sur la littérature, mais, a mon sens, la littérature russe elle-meme n’a rien de russe, exception faite, peut-etre, de Lomonossov, de Pouchkine et de Gogol.

– Hé mais ! c’est déja quelque chose ; et puis, si l’un de ces auteurs était un enfant du peuple, les deux autres étaient des pomiestchik, dit Adélaide en riant.

– C’est exact, toutefois ne vous dépechez pas de triompher. Jusqu’a présent ces trois auteurs sont les seuls qui aient réussi a dire quelque chose qui ne soit pas emprunté, mais tiré de leur propre fonds. Qu’un Russe quelconque dise, écrive ou fasse quelque chose de véritablement personnel, quelque chose qui soit bien de lui et ne constitue ni une imitation ni un emprunt, il devient nécessairement national, lors meme qu’il baragouinerait. Je pose ceci en axiome. Toutefois, ce n’est pas de littérature que nous avons commencé a parler, mais des socialistes ; c’est a propos de ceux-ci que la discussion s’est engagée. Or, j’affirmais que nous n’avons pas eu et n’avons pas un seul socialiste russe. Pourquoi ? Parce que tous nos socialistes sont sortis, eux aussi, de la classe des pomiestchik ou de celle des séminaristes. Tous nos socialistes déclarés, ceux qui s’affichent comme tels, soit dans le pays, soit a l’étranger, ne sont que des libéraux sortis du rang des pomiestchik au temps du servage. Pourquoi riez-vous ? Montrez-moi leurs livres, montrez-moi leurs doctrines, leurs mémoires ; sans etre un critique professionnel, je m’engage a vous écrire la plus probante des theses littéraires pour vous démontrer clair comme le jour que chaque page de leurs livres, de leurs brochures et de leurs mémoires est avant tout l’ouvre d’un ci-devant pomiestchik russe. Leur fiel, leur indignation, leur humour sentent le pomiestchik (et meme d’un type aussi suranné que celui de Famoussov[5]) ; leurs enthousiasmes, leurs larmes, de vraies larmes, sont peut-etre sinceres, mais ce sont des enthousiasmes et des larmes de pomiestchik ! De pomiestchik ou de séminariste… Vous riez encore ? Vous aussi, prince, vous riez ? Vous n’etes donc pas de mon avis ?

Il est de fait que le rire était général. Le prince lui-meme souriait.

– Je ne saurais encore vous dire catégoriquement si je suis oui ou non de votre avis, articula le prince qui, cessant soudain de sourire, avait sursauté comme un écolier pris en faute, – mais je vous assure que je prends un plaisir extreme a vous écouter…

On aurait dit qu’il étouffait en prononçant ces mots ; une sueur froide perlait sur son front. C’étaient les premieres paroles qu’il proférait depuis qu’il était la. Il fut tenté de jeter un coup d’oil autour de lui, mais n’osa point. Eugene Pavlovitch surprit son geste et sourit.

– Je vous citerai un fait, messieurs, poursuivit-il sur le meme ton d’emportement et de chaleur affectés, ou perçait l’envie de rire meme de sa propre faconde, – un fait que je crois avoir eu le mérite de découvrir et d’observer ; du moins n’en a-t-on parlé ni écrit nulle part jusqu’ici. Ce fait définit toute l’essence du libéralisme russe tel que je le montre. Et d’abord, qu’est le libéralisme en général, sinon la tendance a dénigrer (a tort ou a raison, c’est une autre affaire) l’ordre des choses existant ? C’est bien cela ? Maintenant, le fait que j’ai observé est le suivant : le libéralisme russe ne s’attaque pas a un ordre de chose établi ; ce qu’il vise, c’est l’essence de la vie nationale ; c’est cette vie elle-meme et non les institutions, c’est la Russie et non l’organisation russe. Le libéral dont je vous parle va jusqu’a renier la Russie elle-meme ; autrement dit il hait et frappe sa propre mere. Tout incident malheureux, tout échec pour la Russie le porte a rire et lui inspire de la joie, ou peu s’en faut. Coutumes populaires, histoire de Russie, tout cela lui est odieux. Sa seule excuse, s’il en a une, c’est qu’il ne se rend pas compte de ce qu’il fait et qu’il prend sa russophobie pour le libéralisme le plus fécond. (Combien de libéraux ne rencontre-t-on pas chez nous qui se font applaudir par les autres et qui sont peut-etre, au fond et a leur insu, les plus ineptes, les plus obtus, et les plus pernicieux des conservateurs ! La haine de la Russie était considérée naguere comme le véritable amour de la patrie par certains libéraux qui se targuaient de voir plus clairement que les autres en quoi doit consister cet amour. Mais avec le temps on est devenu plus explicite ; désormais l’expression meme d’« amour de la patrie est regardée comme inconvenante, en sorte que la notion qui y correspond a été proscrite comme nuisible et vide de sens. Je donne ce fait pour certain. Il fallait bien se décider a dire la vérité en toute simplicité et sincérité ; nous sommes ici en présence d’un phénomene auquel on ne trouve de précédent en aucun temps et en aucun lieu. Aucun siecle, aucun peuple n’en a jamais offert d’exemple. Ce qui signifie qu’il est accidentel et peut, par conséquent, n’etre qu’éphémere ; je n’en disconviens pas. Mais, de libéral qui haisse sa propre patrie, on n’en peut trouver nulle part ailleurs. Comment expliquer que le cas se soit présenté dans notre pays si ce n’est par la raison que j’ai énoncée tout a l’heure, a savoir que le libéral russe est jusqu’ici un libéral qui n’a rien de russe ? Je n’aperçois pas de meilleure explication.

– Je prends tout ce que tu viens de dire pour une plaisanterie, Eugene Pavlovitch, répliqua gravement le prince Stch…

– Je n’ai pas vu tous les libéraux et je ne m’érige pas en juge, dit Alexandra Ivanovna, mais j’ai été indigné en écoutant votre exposé : partant d’un cas particulier, vous avez généralisé et vous etes ainsi tombé dans la calomnie.

– Un cas particulier ? Ah ! voila bien le mot que j’attendais ! S’agit-il ou non d’un cas particulier ? riposta Eugene Pavlovitch.

– Prince, qu’en pensez-vous ? S’agit-il ou non d’un cas particulier ?

– Je dois avouer, moi aussi, que j’ai peu d’expérience et que je n’ai guere fréquenté… les libéraux, dit le prince. Mais il me semble que vous avez peut-etre raison et que ce libéralisme russe dont vous avez parlé est, de fait, enclin a hair la Russie pour elle-meme et non pas seulement pour le régime qui y est en vigueur. Certes, cela n’est vrai qu’en partie… on ne saurait en bonne justice étendre ce reproche a tous les libéraux…

Il resta court. En dépit de toute son émotion, il avait suivi la conversation avec un extreme intéret. Un de ses traits caractéristiques était l’air de profonde naiveté avec lequel il écoutait les sujets qui sollicitaient son attention. Cette naiveté se retrouvait dans les réponses qu’il faisait a ceux qui le questionnaient sur ces memes sujets. Elle s’exprimait sur son visage et meme dans ses attitudes ; elle y révélait une foi a l’abri des atteintes de la raillerie et de l’humour. Eugene Pavlovitch avait pris depuis longtemps l’habitude de ne s’adresser a lui qu’avec un petit sourire de circonstance.

Mais cette fois, en entendant sa réponse, il le regarda, comme pris au dépourvu, avec beaucoup de gravité.

– Ah ça ! vous me surprenez, proféra-t-il. Voyons, prince, m’avez-vous répondu sérieusement ?

– Votre question n’était-elle pas sérieuse ? repartit le prince avec étonnement.

Un rire général accueillit ces paroles.

– Ayez donc confiance en Eugene Pavlovitch, dit Adélaide ; il a la manie de la mystification ! Si vous saviez quelles questions il est parfois capable de débattre sérieusement !

– M’est avis que cette conversation est pénible et qu’il aurait mieux valu ne pas l’engager, observa Alexandra d’un ton cassant. – On avait projeté une promenade…

– Allons, la soirée est superbe ! s’écria Eugene Pavlovitch. Mais je tiens a vous prouver que, cette fois-ci, j’ai parlé tres sérieusement. Je veux surtout le démontrer au prince (vous m’avez vivement intéressé, prince, et je vous jure que je suis moins frivole que j’en ai l’air, bien qu’a vrai dire, la frivolité soit mon défaut). Aussi poserai-je au prince, avec la permission de l’assistance, une derniere question pour satisfaire ma curiosité personnelle, apres quoi nous en resterons la. Cette question m’est, comme par un fait expres, venue a l’esprit il y a deux heures (vous voyez, prince, qu’il m’arrive aussi de penser a des choses sérieuses). Je lui ai trouvé une solution, mais nous allons voir ce qu’en dira le prince. On parlait, il y a un moment, de « cas particulier ». Cette locution joue un grand rôle dans notre société, qui aime a l’employer. Dernierement, un attentat épouvantable a défrayé la presse et l’opinion : il s’agissait de six personnes assassinées par un jeune homme. On a beaucoup parlé alors de l’étrange plaidoirie de l’avocat qui a déclaré que, le meurtrier se trouvant dans la misere, l’idée de tuer ces six personnes avait du lui venir naturellement a l’esprit. Ce ne sont pas les termes dont il s’est servi, mais le sens est, je crois, a peu pres celui-la. Je pense que le défenseur, en émettant une idée aussi singuliere, croyait sincerement s’inspirer des plus hautes conceptions de notre siecle en fait de libéralisme, d’humanitarisme et de progres. Eh bien, qu’en pensez-vous ? Faut-il voir un cas particulier ou un phénomene général dans une pareille dépravation de l’intelligence et de la conscience, dans une perversion aussi caractérisée du jugement ?

Tout le monde s’esclaffa.

– C’est un cas particulier, cela va de soi, firent Alexandra et Adélaide en riant.

– Permets-moi de te rappeler, Eugene Pavlovitch, dit le prince Stch…, que ton badinage commence a perdre de son sel.

– Qu’en pensez-vous, prince ? poursuivit Eugene Pavlovitch qui n’avait pas écouté cette réflexion et sentait peser sur lui le regard grave et scrutateur du prince Léon Nicolaiévitch. Que vous en semble ? Un cas particulier ou un phénomene général ? J’avoue avoir imaginé cette question a votre intention.

– Non, ce n’est pas un cas particulier, dit le prince doucement mais avec fermeté.

– Allons, Léon Nicolaiévitch, s’exclama le prince Stch… avec un certain dépit, ne voyez-vous pas qu’il vous tend un piege ? Il est évident qu’il se moque et vous prend comme tete de Turc.

– Je pensais qu’il parlait sérieusement, dit le prince en rougissant ; et il baissa les yeux.

– Mon cher prince, reprit le prince Stch…, rappelez-vous donc l’entretien que nous avons eu il y a trois mois. Nous constations justement que, bien que de création récente, nos jeunes tribunaux avaient déja révélé des avocats remarquables et pleins de talent. Et combien de verdicts dignes d’éloges ont été rendus par nos jurys d’assises. J’étais alors si heureux de vous voir vous réjouir de ce progres… Nous convenions que nous avions lieu d’etre fiers… Cette plaidoirie maladroite, et cet étrange argument ne sont certainement qu’un accident, un cas sur mille.

Le prince Léon Nicolaiévitch réfléchit un instant, puis répondit de l’accent le plus convaincu, quoique sans élever le ton et avec une nuance de timidité dans la voix :

– J’ai seulement voulu dire que cette dépravation des idées et de l’intelligence (pour me servir de l’expression d’Eugene Pavlovitch) se rencontre tres fréquemment et constitue, hélas ! beaucoup plus un phénomene général qu’un cas particulier. Si elle n’était pas si commune, on ne verrait peut-etre pas de crimes inimaginables comme ces…

– Des crimes inimaginables ? Mais je vous assure que les crimes d’autrefois étaient tout aussi monstrueux et peut-etre encore plus atroces. Il y en a toujours eu, non seulement dans notre pays, mais partout, et je crois qu’il s’en commettra pendant bien longtemps encore. La différence réside en ceci qu’autrefois il n’y avait pas chez nous une si grande publicité ; a présent la presse et l’opinion s’en emparent ; de la l’impression que nous sommes en présence d’un phénomene nouveau. C’est votre erreur, votre tres naive erreur, prince ; vous pouvez m’en croire, conclut le prince Stch…, avec un sourire moqueur.

– Je sais parfaitement, dit le prince, que les crimes étaient autrefois tout aussi nombreux et tout aussi effroyables. J’ai visité des prisons, il n’y a pas longtemps, et j’ai eu l’occasion de faire la connaissance de quelques condamnés et inculpés. Il y a meme des criminels plus monstrueux que ceux dont nous avons parlé. Il y en a qui, ayant tué une dizaine de personnes, ne ressentent pas l’ombre d’un remords. Mais voici ce que j’ai observé : le scélérat le plus endurci et le plus dénué de remords se sent cependant criminel, c’est-a-dire que, dans sa conscience, il se rend compte qu’il a mal agi, bien qu’il n’éprouve aucun repentir. Et c’était le cas de tous ces prisonniers. Mais les criminels dont parle Eugene Pavlovitch ne veulent meme plus se considérer comme tels ; dans leur for intérieur, ils estiment qu’ils ont eu le droit pour eux et qu’ils ont bien agi ou peu s’en faut. Il y a la, a mon sens, une terrible différence. Et remarquez que ce sont tous des jeunes gens, c’est-a-dire que leur âge est celui ou l’homme est le plus désarmé contre l’influence des idées démoralisantes.

Le prince Stch… avait cessé de rire et écoutait le prince d’un air perplexe. Alexandra Ivanovna, qui avait depuis longtemps une remarque a placer, garda le silence comme si une considération particuliere l’eut retenue. Quant a Eugene Pavlovitch, il regardait le prince avec une surprise manifeste et, cette fois, sans la moindre ironie.

– Mais qu’avez-vous, mon cher monsieur, a le fixer avec cet air ébahi ? intervint soudain Elisabeth Prokofievna. – Vous le croyiez donc plus bete que vous et incapable de raisonner a votre maniere ?

– Non, madame, je ne croyais pas cela, fit Eugene Pavlovitch ; mais une chose m’étonne, prince (excusez ma question) ? si vous saisissez et pénétrez ainsi le sens de ce probleme, comment avez-vous pu (encore une fois, excusez-moi), dans cette étrange affaire, il y a quelques jours… l’affaire Bourdovski, si je ne me trompe… comment, dis-je, avez-vous pu remarquer la meme dépravation des idées et du sens moral ? Le cas était cependant identique. J’ai cru observer a ce moment-la que vous ne vous en aperceviez pas du tout.

– Eh ! sachez, mon cher monsieur, dit en s’échauffant Elisabeth Prokofievna, que, si nous tous qui sommes ici l’avons remarqué et avons tiré de notre sagacité un sentiment de supériorité sur le prince, c’est cependant lui qui a reçu aujourd’hui une lettre de l’un des compagnons de Bourdovski, le plus marquant, celui qui avait la figure bourgeonnée ; tu te rappelles, Alexandra ? Dans cette lettre, il lui demande pardon – a sa maniere naturellement – et déclare avoir rompu avec le camarade qui lui avait monté la tete ce jour-la ; tu te souviens, Alexandra ? Et il ajoute que c’est maintenant au prince qu’il accorde le plus de confiance. Aucun de nous n’a encore reçu une lettre pareille, bien que nous soyons habitués a traiter de haut son destinataire.

– Et Hippolyte aussi a déménagé pour venir s’installer chez nous ! s’écria Kolia.

– Comment ! Il est déja ici ? demanda le prince, non sans une certaine inquiétude.

– Il est arrivé aussitôt apres votre départ avec Elisabeth Prokofievna. C’est moi qui l’ai amené en voiture.

Oubliant tout a fait qu’elle venait de faire l’éloge du prince, Elisabeth Prokofievna partit comme une soupe au lait.

– Je parie qu’il est monté hier dans le grenier de ce mauvais garnement pour lui demander pardon a genoux et venir s’installer ici ! As-tu été le voir hier ? Tu l’as toi-meme avoué ce tantôt. Y es-tu allé oui ou non ? T’es-tu mis a genoux, oui ou non ?

– Il ne s’est pas du tout mis a genoux, s’écria Kolia. C’est tout le contraire ! Hippolyte a pris hier la main du prince et l’a baisée a deux reprises. J’ai été témoin de la scene ; a cela s’est bornée leur explication ; le prince ayant simplement ajouté qu’il se porterait mieux dans la villa, Hippolyte a répondu sur-le-champ qu’il s’y installerait des qu’il se sentirait moins mal.

– Vous avez tort, Kolia, balbutia le prince en se levant et en prenant son chapeau ; pourquoi racontez-vous cela ? Je…

– Ou vas-tu ? demanda Elisabeth Prokofievna en l’arretant.

– Ne vous tourmentez pas, prince, reprit Kolia avec animation ; n’allez pas le voir et troubler son repos ; il s’est endormi a la suite des fatigues du voyage. Il est enchanté. Franchement, prince, je crois qu’il vaut beaucoup mieux que vous ne vous retrouviez pas aujourd’hui ; remettez cela a demain pour ne pas le rendre encore confus. Il a dit ce matin qu’il y a six bons mois qu’il ne s’était senti aussi dispos et aussi fort. Il tousse meme trois fois moins.

Le prince remarqua qu’Aglaé avait brusquement changé de place pour se rapprocher de la table. Il n’osait pas la regarder, mais tout son etre sentait qu’a cet instant les yeux noirs de la jeune fille étaient posés sur lui ; ces yeux exprimaient surement l’indignation, peut-etre la menace ; le visage d’Aglaé devait s’etre empourpré.

– Il me semble, Nicolas Ardalionovitch, que vous avez eu tort de l’amener ici, si c’est ce jeune homme poitrinaire qui s’est mis l’autre jour a fondre en larmes et qui a invité les assistants a son enterrement, fit observer Eugene Pavlovitch. – Il a parlé avec tant d’éloquence du mur qui se dresse devant sa maison, qu’il regrettera ce mur, croyez-m’en !

– Rien de plus vrai : il te cherchera noise, il en viendra aux mains avec toi et s’en ira ; c’est comme si c’était fait.

Et Elisabeth Prokofievna, d’un geste plein de dignité, attira a elle sa corbeille a ouvrage, oubliant que tout le monde était déja levé pour partir en promenade.

– Je me rappelle l’emphase avec laquelle il a parlé de ce mur, reprit Eugene Pavlovitch ; il a prétendu que, sans ce mur, il ne pourrait pas mourir avec éloquence. Et il tient a mourir avec éloquence.

– Eh bien, apres ? murmura le prince. Si vous ne voulez pas lui pardonner, il se passera de votre pardon et mourra quand meme… C’est a cause des arbres qu’il est venu s’installer ici.

– Oh ! pour ce qui est de moi, je lui pardonne tout ; vous pouvez le lui dire.

– Ce n’est pas ainsi qu’il faut comprendre la chose, dit le prince doucement et comme a contre-cour, les yeux toujours fixés sur un point du plancher. – Il faut que vous-meme consentiez a accepter son pardon.

– En quel honneur ? Quel tort lui ai-je fait ?

– Si vous ne comprenez pas, je n’insiste pas… Mais vous comprenez parfaitement. Son désir était alors… de nous bénir tous et de recevoir aussi votre bénédiction. Voila tout.

Le prince Stch… échangea un rapide coup d’oil avec quelques-unes des personnes présentes.

– Mon bon et cher prince, dit-il assez vivement mais en pesant ses mots, le paradis n’est guere facile a réaliser sur terre, et ce que vous cherchez, c’est en somme le paradis. La chose est difficile, prince, bien plus difficile que ne se le figure, votre excellent cour. Tenons-nous-en la, croyez-moi ; sans quoi nous retomberons tous dans la confusion et alors…

– Allons écouter la musique, fit Elisabeth Prokofievna d’un ton impératif. Et, dans un mouvement de colere, elle se leva.

Tout le monde l’imita.


Chapitre 2

 

Le prince s’approcha soudain d’Eugene Pavlovitch et le saisit par la main.

– Eugene Pavlovitch, dit-il sur un ton d’étrange exaltation, soyez convaincu que je vous considere malgré tout comme un noble cour et comme le meilleur des hommes ; je vous en donne ma parole.

Eugene Pavlovitch fut si surpris qu’il fit un pas en arriere. Pendant un instant il réprima une violente envie de rire ; mais, en examinant le prince de plus pres, il constata qu’il ne paraissait pas dans son assiette ou du moins se trouvait dans un état tout a fait inhabituel.

– Je gage, prince, s’écria-t-il, que ce n’est pas la ce que vous aviez l’intention de me dire et que ce n’est peut-etre meme pas a moi que ces paroles s’adressent !… Mais qu’avez-vous ? Ne seriez-vous pas souffrant ?

– C’est possible, tres possible. Vous avez fait preuve de beaucoup de finesse en observant que ce n’est peut-etre pas a vous que je m’adresse.

Sur ce il eut un sourire singulier et meme comique. Puis il parut soudain s’échauffer :

– Ne me rappelez pas ma conduite d’il y a trois jours ! s’écria-t-il. Je n’ai pas cessé d’en avoir honte depuis ce temps… Je sais que j’ai eu tort.

– Mais… qu’avez-vous donc fait de si affreux ?

– Je vois que vous etes peut-etre plus honteux pour moi que tous les autres, Eugene Pavlovitch. Vous rougissez, c’est l’indice d’un excellent cour. Je vais m’en aller tout de suite, croyez-le bien.

– Mais qu’est-ce qui lui prend ? Ne serait-ce pas ainsi que commencent ses acces ? demanda, d’un air effrayé, Elisabeth Prokofievna a Kolia.

– Ne faites pas attention, Elisabeth Prokofievna ; je n’ai pas d’acces et je ne vais pas tarder a partir. Je sais que je… suis un disgracié de la nature. J’ai été malade durant vingt-quatre ans, ou, plus exactement, jusqu’a l’âge de vingt-quatre ans. Considérez-moi comme encore malade a présent. Je m’en irai tout de suite, tout de suite, soyez-en surs. Je ne rougis pas, car ce serait, n’est-ce pas ? une chose étrange de rougir de mon infirmité. Mais je suis de trop dans la société. Ce n’est pas par amour-propre que j’en fais la remarque… J’ai bien réfléchi pendant ces trois jours et j’ai conclu que mon devoir était de vous prévenir sincerement et loyalement a la premiere occasion. Il y a certaines idées, certaines idées élevées dont je me garderai de parler pour ne pas me mettre tous les rieurs a dos ; le prince Stch… a fait tout a l’heure une allusion a cela… Je n’ai pas un geste qui ne détonne, j’ignore le sentiment de la mesure. Mon langage ne correspond pas a mes pensées et, par la, il les ravale. Aussi n’ai-je pas le droit… En outre je suis soupçonneux. Je… je suis convaincu que nul ne peut m’offenser dans cette maison et que j’y suis aimé plus que je ne le mérite. Mais je sais (et a n’en pouvoir douter) que vingt-quatre années de maladie ne sont pas sans laisser des traces et qu’il est impossible que l’on ne se moque pas de moi… de temps en temps… n’est-il pas vrai ?

Il promena sur l’assistance un regard circulaire comme s’il attendait une réponse et une décision. Tout le monde avait été, péniblement surpris par cette sortie inattendue et maladive, que rien ne motivait et qui donna naissance a un singulier incident.

– Pourquoi dites-vous cela ici ? s’exclama brusquement. Aglaé. – Pourquoi leur dites-vous cela… a ces gens-la ?

Elle paraissait au paroxysme de l’indignation ; ses yeux fulguraient. Le prince, qui était resté muet devant elle, fut envahi par une pâleur soudaine. Aglaé éclata :

– Il n’y a pas ici une seule personne qui soit digne d’entendre ces paroles ! Tous, tant qu’ils sont, ne valent pas votre petit doigt, ni votre esprit, ni votre cour. Vous etes plus honnete qu’eux tous ; vous l’emportez sur eux tous en noblesse, en bonté, en intelligence. Il y a ici des gens indignes de ramasser le mouchoir qui vient de vous tomber des mains… Alors pourquoi vous humiliez-vous et vous mettez-vous au-dessous d’eux tous ? Pourquoi avez-vous tout bouleversé en vous ? Pourquoi manquez-vous de fierté ?

– Mon Dieu ! qui aurait cru cela ! fit Elisabeth Prokofievna en joignant les mains.

– Hourra pour le chevalier pauvre ! s’écria Kolia enthousiasmé.

– Taisez-vous !… Comment ose-t-on m’offenser ici, dans votre maison ! dit brutalement a sa mere Aglaé en proie a un de ces éclats de surexcitation ou l’on ne connaît ni bornes ni obstacles. – Pourquoi me persécutent-ils tous, du premier au dernier ? Pourquoi, prince, me harcelent-ils depuis trois jours a cause de vous ? Pour rien au monde je ne vous épouserai ! Sachez que je ne le ferai jamais ni a aucun prix ! Mettez-vous bien cela dans la tete ! Est-ce qu’on peut épouser un etre aussi ridicule que vous ? Regardez-vous donc en ce moment dans une glace et voyez la tournure que vous avez !… Pourquoi me taquinent-ils en prétendant que je vais vous épouser ? Vous devez le savoir ! Sans doute etes-vous de connivence avec eux ?

– Personne ne l’a jamais taquinée ! balbutia Adélaide effrayé.

– Jamais personne n’en a eu l’idée. Jamais il n’en a été question ! s’exclama Alexandra Ivanovna.

– Qui l’a taquinée ? Quand l’a-t-on taquinée ? Qui a pu lui dire une chose semblable ? Délire-t-elle ou a-t-elle son bon sens ? demanda Elisabeth Prokofievna frémissante de colere et s’adressant a tout l’auditoire.

– Tous l’ont dit ; tous sans exception m’ont rebattu les oreilles avec cela pendant ces trois jours ! Eh bien, jamais, jamais je ne l’épouserai ! proféra Aglaé sur un ton déchirant.

La-dessus elle fondit en larmes, se cacha le visage dans son mouchoir et se laissa tomber sur une chaise.

– Mais il ne t’a meme pas dem…

– Je ne vous ai pas demandée en mariage, Aglaé Ivanovna, dit le prince comme involontairement.

– Quoi ? Qu’est-ce a dire ? s’écria Elisabeth Prokofievna sur un ton ou se melaient la surprise, l’indignation et l’effroi.

Elle n’en pouvait croire ses oreilles. Le prince se mit a prononcer des paroles entrecoupées :

– J’ai voulu dire… j’ai voulu dire… J’ai seulement voulu expliquer a Aglaé Ivanovna… ou plutôt avoir l’honneur de lui expliquer que je n’ai nullement eu l’intention… d’avoir l’honneur de demander sa main… et meme a l’avenir… Je n’ai en cette affaire aucune faute a me reprocher, aucune, Aglaé Ivanovna, Dieu m’en est témoin ! Jamais je n’ai eu l’intention de demander votre main ; l’idée meme ne m’en est jamais venue et elle ne me viendra jamais, vous le verrez ; n’en doutez pas ! Quelque méchant homme a du me calomnier aupres de vous. Mais vous pouvez etre tranquille !

En parlant il s’était rapproché d’Aglaé. Elle écarta le mouchoir qui cachait son visage et jeta sur lui un rapide coup d’oil. Elle vit sa mine effrayée, comprit le sens de ses paroles et partit a son nez d’un brusque éclat de rire. Ce rire était si franc et si moqueur qu’il gagna Adélaide ; apres avoir, elle aussi, regardé le prince, celle-ci prit sa sour dans ses bras et s’esclaffa avec la meme irrésistible et enfantine gaîté. En les voyant, le prince se mit lui-meme a sourire. Il répétait avec une expression de joie et de bonheur :

– Ah ! Dieu soit loué ! Dieu soit loué !

Alors, a son tour, Alexandra n’y tint plus et se prit a pouffer de rire, et de tout son cour. L’hilarité des trois sours semblait ne pas devoir prendre fin.

– Voyons, elles sont folles ! bougonna Elisabeth Prokofievna. Tantôt elles vous font peur, tantôt…

Mais le rire avait gagné le prince Stch…, Eugene Pavlovitch et meme Kolia qui ne pouvait plus se contenir et regardait alternativement les uns et les autres. Le prince faisait comme eux.

– Allons nous promener ! Allons ! s’écria Adélaide. Que tout le monde vienne, et que le prince se joigne a nous ! Vous n’avez aucune raison de vous retirer, prince, gentil comme vous l’etes. N’est-ce pas qu’il est gentil, Aglaé ? N’est-ce pas vrai, maman ? Au surplus il faut absolument que je l’embrasse pour… pour son explication de tout a l’heure avec Aglaé. Il le faut. Maman, chere maman, vous me permettez de l’embrasser ? Aglaé, permets-moi d’embrasser ton prince ! s’écria la jeune espiegle.

Et, joignant le geste a la parole, elle s’élança vers le prince et l’embrassa sur le front. Celui-ci lui prit les mains et les serra avec tant de vigueur qu’Adélaide faillit pousser un cri. Il la regarda avec une joie infinie et, portant brusquement la main de la jeune fille a ses levres, il la lui baisa trois fois.

– Allons, en route ! fit Aglaé. Prince, vous serez mon cavalier. Tu permets, maman ? N’est-il pas un fiancé qui vient de me refuser ? N’est-ce pas, prince, que vous avez renoncé a moi pour toujours ? Mais ce n’est pas ainsi qu’on donne le bras a une dame. Est-ce que vous ne savez pas comment on doit donner le bras ? C’est bien, maintenant ; allons et prenons les devants. Voulez-vous que nous marchions les premiers et en tete a tete[6] ?

Elle parlait sans arret et riait encore par acces.

– Loué soit Dieu ! Loué soit Dieu ! répétait Elisabeth Prokofievna, sans savoir au juste de quoi elle se réjouissait.

« Voila des gens bien étranges ! » pensa le prince Stch… pour la centieme fois peut-etre depuis qu’il les fréquentait, mais… ces gens étranges lui plaisaient. Peut-etre n’éprouvait-il pas tout a fait le meme sentiment a l’égard du prince ; lorsqu’on partit en promenade, il prit un air renfrogné et une mine soucieuse.

C’était Eugene Pavlovitch qui paraissait le mieux disposé ; tout le long de la route et jusqu’au vauxhall[7] il amusa Alexandra et Adélaide ; celles-ci riaient avec tant de complaisance de son badinage qu’il finit par les soupçonner de ne peut-etre meme plus écouter ce qu’il disait. Sans qu’il s’expliquât pourquoi, cette idée le fit partir d’un soudain éclat de rire ou il entrait autant de franchise que de spontanéité (tel était son caractere !). Les deux sours, animées de la meilleure humeur, ne quittaient pas des yeux leur cadette, qui marchait en avant avec le prince. L’attitude d’Aglaé leur paraissait évidemment une énigme. Le prince Stch… s’appliquait sans relâche a entretenir Elisabeth Prokofievna de choses indifférentes. Peut-etre voulait-il la distraire de ses pensées, mais il ne réussissait qu’a l’ennuyer terriblement. Elle semblait n’etre pas dans son assiette ; elle répondait de travers ou ne répondait pas du tout.

Aglaé Ivanovna n’avait cependant pas fini d’intriguer son entourage ce soir-la. Sa derniere énigme fut réservée au prince seul. Elle était a cent pas de la villa lorsqu’elle chuchota rapidement a son cavalier qui demeurait obstinément muet :

– Regardez a droite.

Le prince obéit.

– Regardez plus attentivement. Voyez-vous un banc, dans le parc, la-bas pres de ces trois grands arbres… un banc vert ?

Le prince répondit affirmativement.

– Est-ce que l’endroit vous plaît ? Je viens parfois de bonne heure, vers les sept heures, lorsque tout le monde dort encore, m’asseoir ici toute seule.

Le prince convint en balbutiant que l’endroit était charmant.

– Et maintenant écartez-vous ; je ne veux plus marcher bras-dessus bras-dessous avec vous. Ou plutôt donnez-moi le bras, mais ne me dites plus un mot. Je veux rester en tete a tete avec mes pensées…

La recommandation était en tout cas superflue ; meme sans qu’on le lui prescrivît, le prince n’aurait surement pas proféré un mot au cours de la promenade. Son cour battit tres violemment quand il entendit la réflexion relative au banc. Mais une minute apres il se ravisa et chassa avec honte la sotte pensée qui lui était venue a l’esprit.

Comme on le sait, ou du moins comme tout le monde l’affirme, le public qui fréquente le vauxhall de Pavlovsk est « plus choisi » en semaine que les dimanches ou jours de fete, ou y viennent de Pétersbourg « toutes sortes de gens ». Pour n’etre pas endimanché, le public des jours ouvrables n’en est que vetu avec plus de gout. Il est de bon ton d’y venir écouter la musique. L’orchestre est peut-etre le meilleur de tous ceux qui jouent chez nous dans les jardins publics, et son répertoire comprend les nouveautés. L’atmosphere de famille et meme d’intimité qui regne dans ces réunions n’en exclut ni la correction ni la plus cérémonieuse étiquette. Le public étant presque exclusivement composé de familles en villégiature a Pavlovsk, tout le monde vient la pour se retrouver. Beaucoup de gens prennent un véritable plaisir a ce passe-temps qui est le seul motif de leur présence, mais d’autres ne sont attirés que par la musique. Les scandales y sont extremement rares, mais enfin il en éclate parfois, meme en semaine ; c’est d’ailleurs une chose inévitable.

Ce jour-la la soirée était charmante et le public assez nombreux. Toutes les places voisines de l’orchestre étant occupées, notre société s’installa sur des chaises un peu éloignées, pres de la sortie de gauche. La foule et la musique avaient un peu distrait Elisabeth Prokofievna et diverti ses filles ; elles avaient échangé des coups d’oil avec certaines de leurs connaissances et envoyé, de la tete, de petits saluts aimables a d’autres. Elles avaient aussi eu le temps d’examiner les toilettes et de relever quelques extravagances qu’elles commentaient avec des sourires ironiques. Eugene Pavlovitch prodiguait, lui aussi, de nombreux saluts. On avait déja remarqué qu’Aglaé et le prince étaient ensemble. Des jeunes gens de connaissance s’approcherent bientôt de la maman et de ses filles ; deux ou trois resterent a bavarder ; c’étaient des amis d’Eugene Pavlovitch. L’un d’eux était un jeune officier, fort beau garçon, plein d’entrain et de verve ; il s’empressa de lier conversation avec Aglaé et fit tous ses efforts pour captiver l’attention de la jeune fille, qui se montrait avec lui tres affable et encore plus enjouée. Eugene Pavlovitch demanda au prince la permission de lui présenter cet ami ; bien que le prince n’eut compris qu’a demi ce qu’on voulait de lui, la présentation eut lieu : les deux hommes se saluerent et se serrerent la main. L’ami d’Eugene Pavlovitch posa une question a laquelle le prince ne répondit pas ou répondit en marmonnant d’une façon si étrange que l’officier le fixa dans le blanc des yeux, puis regarda Eugene Pavlovitch ; ayant alors compris pourquoi celui-ci l’avait présenté, il eut un sourire presque imperceptible et se tourna de nouveau vers Aglaé. Eugene Pavlovitch fut le seul a observer que la jeune fille avait soudainement rougi a cet instant.

Quant au prince, il ne remarquait meme pas que d’autres causaient avec Aglaé et lui contaient fleurette. Bien mieux : il y avait des moments ou il avait l’air d’oublier qu’il était assis a côté d’elle. Parfois l’envie le prenait de s’en aller n’importe ou, de disparaître completement ; il souhaitait une retraite sombre et solitaire ou il resterait seul avec ses pensées et ou personne ne saurait le retrouver. A tout le moins il aurait voulu etre chez lui, sur la terrasse, mais sans personne a ses côtés, ni Lébédev, ni les enfants ; il se serait jeté sur son divan, le visage enfoncé dans le coussin et serait resté ainsi un jour, une nuit, puis un autre jour. A d’autres instants il revait aux montagnes, surtout a un certain site alpestre qu’il aimait toujours a évoquer et qui était sa promenade de prédilection quand il vivait la-bas ; de cet endroit on découvrait le village au fond de la vallée, le filet neigeux a peine visible de la cascade, les nuages blancs et un vieux château abandonné. Combien il aurait voulu se trouver maintenant la-bas et n’y avoir en tete qu’une pensée… une seule pensée pour toute sa vie, dut-elle durer mille ans ! Peu importait en vérité qu’on l’oubliât tout a fait ici. C’était meme nécessaire ; mieux aurait valu qu’on ne le connut jamais et que toutes les images qui avaient passé devant ses yeux ne fussent qu’un songe ! D’ailleurs, reve ou réalité, n’était-ce pas tout un ? Puis il se mettait soudain a observer Aglaé et restait cinq minutes sans détacher son regard du visage de la jeune fille, mais ce regard était tout a fait insolite : on eut dit qu’il fixait un objet situé a deux verstes de la, ou bien un portrait et non la personne elle-meme.

– Pourquoi me dévisagez-vous ainsi, prince ? demandait-elle en s’arretant subitement de parler et de rire avec son entourage. – Vous me faites peur ; j’ai toujours l’impression que vous voulez étendre votre main pour me toucher le visage et le tâter. N’est-ce pas, Eugene Pavlovitch, que sa façon de regarder donne cette impression ?

Le prince écouta ces paroles et eut l’air surpris de voir qu’elles s’adressaient a lui. Il parut en saisir le sens, bien que, peut-etre, d’une maniere imparfaite. Il ne répondit point, mais, ayant constaté qu’Aglaé riait et tous les autres avec elle, sa bouche s’élargit et il se mit a faire comme eux. L’hilarité redoubla alors autour de lui ; l’officier, dont le naturel devait etre fort gai, s’esclaffa. Aglaé murmura en aparté dans un brusque mouvement de colere :

– Idiot !

– Mon Dieu ! Est-il possible qu’elle choisisse un pareil… Ne perd-elle pas completement la tete ? murmura rageusement Elisabeth Prokofievna.

– C’est une plaisanterie. C’est la répétition de la plaisanterie de l’autre jour avec le « chevalier pauvre » ; rien de plus, chuchota avec assurance Alexandra a l’oreille de sa mere. Elle recommence a le taquiner a sa façon. Seulement cette plaisanterie passe la mesure, il faut y mettre un terme, maman ! Tantôt elle a fait des contorsions comme une comédienne et ses simagrées nous ont effrayées.

– C’est encore heureux qu’elle ait affaire a un pareil idiot, murmura Elisabeth Prokofievna, que la réflexion de sa fille avait tout de meme soulagée.

Le prince cependant avait entendu qu’on l’appelait idiot. Il tressaillit, mais nullement a cause de ce qualificatif qu’il oublia sur-le-champ. C’est que, dans la foule, non loin de la place ou il était assis, de côté (il n’aurait pu indiquer exactement ni l’endroit ni la direction), il venait d’entrevoir un visage pâle, aux cheveux foncés et bouclés, et dont le sourire comme le regard lui étaient bien connus. Ce visage ne fit qu’apparaître. Peut-etre était-ce un effet de son imagination. Il ne resta de cette vision dans sa mémoire qu’un sourire grimaçant, deux yeux et une cravate vert-clair dénotant une certaine prétention a l’élégance de la part du personnage entrevu. Ce dernier s’était-il perdu dans la foule ou bien faufilé dans le vauxhall ? C’est ce que le prince n’aurait pu préciser.

Mais un moment apres il commença soudain a scruter anxieusement les alentours. Cette premiere apparition pouvait en présager ou en annoncer une seconde. C’était meme certain. Comment avait-il oublié la possibilité d’une pareille rencontre quand on s’était mis en route pour le vauxhall ? Il est vrai qu’il ne s’était pas rendu compte alors ou il allait, vu la disposition d’esprit ou il se trouvait. S’il avait su ou pu se montrer plus attentif, il aurait remarqué depuis un bon quart d’heure qu’Aglaé se retournait de temps en temps avec inquiétude et paraissait chercher des yeux quelque chose autour d’elle. Maintenant que sa propre nervosité devenait plus visible, l’émoi et le trouble d’Aglaé s’accentuaient et, chaque fois qu’il regardait derriere lui, elle faisait aussitôt le meme mouvement. Ces alarmes ne devaient pas tarder a trouver leur justification.

Par l’issue latérale pres de laquelle le prince et les Epantchine avaient pris place on vit soudain déboucher une bande d’au moins dix personnes. A la tete du groupe marchaient trois femmes, dont deux étaient d’une si insigne beauté qu’il n’était pas surprenant qu’elles traînassent a leur suite autant d’adorateurs. Mais ceux-ci, comme elles-memes, avaient un air particulier qui les différenciait completement du public réuni autour de la musique. Presque toute l’assistance les remarqua des leur apparition, mais le plus grand nombre affecta de ne pas s’apercevoir de leur présence, a l’exception de quelques jeunes gens qui sourirent et échangerent des remarques a voix basse. Il était d’ailleurs impossible de ne pas voir les nouveaux venus, car ils se manifestaient avec ostentation, parlaient bruyamment et riaient. On pouvait supposer qu’il y avait parmi eux des gens en état d’ébriété, bien que plusieurs fussent vetus avec élégance et distinction. Mais on y remarquait encore des individus aussi étranges d’allure que de costume et dont le visage semblait singulierement enflammé. Enfin il y avait dans cette bande quelques militaires et meme des gens d’un certain âge. Quelques personnages étaient habillés avec recherche dans des vetements larges et de bonne coupe ; ils portaient des bagues et des boutons de manchette magnifiques ; leurs perruques et leurs favoris étaient noirs de jais ; ils affectaient un air de noblesse bien que leur physionomie exprimât plutôt la morgue ; c’étaient de ces gens que, dans le monde, on fuit comme la peste. Sans doute, parmi nos centres suburbains de réunion, il en est qui se distinguent par un souci exceptionnel de bienséance et une réputation spéciale de bon ton. Mais l’homme le plus circonspect n’est jamais assuré qu’a aucun moment de sa vie il ne recevra sur la tete une brique détachée de la maison voisine. C’est cette brique qui allait tomber sur le public de choix réuni autour de la musique.

Pour se rendre du casino au terre-plein ou est installé l’orchestre il faut descendre trois marches. La bande s’arreta devant ces marches, hésitant a les descendre. Une des femmes s’étant portée de l’avant, il ne se trouva que deux de ses compagnons pour s’enhardir a la suivre. L’un était un homme entre deux âges dont l’air était assez modeste et l’extérieur correct sous tous les rapports, mais on discernait en lui un de ces déracinés qui ne connaissent jamais personne et que personne ne connaît. L’autre était fort mal vetu et avait une allure des plus équivoques. Hormis ces deux-la, personne n’accompagna la dame excentrique ; celle-ci d’ailleurs, en descendant les marches, ne se retourna meme pas, montrant par la combien il lui était indifférent qu’on la suivît ou non. Elle continuait a rire et a parler bruyamment ; l’extreme élégance et la richesse de sa mise péchaient par ostentation. Elle passa devant l’orchestre pour se rendre a l’autre extrémité du terre-plein, ou une caleche garée le long de la route semblait attendre quelqu’un.

Il y avait plus de trois mois que le prince ne l’avait vue. Depuis son retour a Pétersbourg il ne s’était pas passé de jour sans qu’il eut projeté de lui rendre visite ; peut-etre un secret pressentiment l’avait-il retenu. Il n’arrivait pas, du moins, a se rendre compte du sentiment qu’il éprouverait en sa présence, quoiqu’il s’efforçât, non sans appréhension, de se représenter cette entrevue. La seule chose qui lui apparaissait clairement, c’est qu’elle serait pénible. Plusieurs fois au cours de ces six mois il avait évoqué la premiere impression qu’avait faite sur lui le visage de cette femme ; meme lorsqu’il n’avait eu sous les yeux que son portrait, cette impression, il se le rappelait, lui avait été tres douloureuse. Le mois qu’il avait passé en province et pendant lequel il l’avait vue presque tous les jours lui avait apporté de si vives alarmes qu’il chassait parfois de son esprit jusqu’au souvenir meme de ce passé récent. Il y avait toujours eu dans la physionomie de cette femme quelque chose qui le tourmentait. Dans une conversation avec Rogojine il avait décrit ce qu’il éprouvait comme « un sentiment de compassion infinie ». Et c’était la vérité : la seule vue du portrait de la jeune femme éveillait dans son cour toutes les affres de la pitié. Ce sentiment de commisération poussé jusqu’a la douleur ne l’avait jamais quitté et le tenait encore maintenant sans relâche. Bien mieux : il allait en s’accentuant.

Et pourtant l’explication qu’il avait donnée a Rogojine ne le satisfaisait plus. Maintenant seulement son apparition inopinée lui révélait, comme dans une intuition immédiate, la lacune de cette explication, lacune qui ne pouvait etre comblée que par les mots exprimant l’épouvante, oui, l’épouvante ! Dans cette minute il s’en rendait pleinement compte. Il avait ses raisons pour etre convaincu, absolument convaincu qu’elle était folle. Imaginez un homme aimant une femme plus que tout au monde ou pressentant la possibilité d’une pareille passion, qui verrait soudain cette femme enchaînée derriere une grille de fer, sous le bâton d’un gardien : voila a peu pres la nature de l’émotion a laquelle le prince était en proie.

– Qu’avez-vous ? lui chuchota a la hâte Aglaé en le regardant en en le tirant naivement par la main.

Il tourna la tete vers elle, la dévisagea et vit luire dans ses yeux noirs une flamme qu’il ne s’expliqua pas alors. Il fit un effort pour sourire a la jeune fille puis, l’oubliant soudain, détourna son regard vers la droite, fasciné de nouveau par une extraordinaire vision.

A ce moment Nastasie Philippovna passait tout a côté des chaises occupées par les demoiselles. Eugene Pavlovitch était en train de raconter a Alexandra Ivanovna une histoire qui devait etre intéressante et fort drôle, a en juger par la vivacité et l’animation de son débit. Le prince se rappela par la suite qu’Aglaé avait soudain dit a mi-voix : « Ah ! quelle… »

Cette interjection resta en l’air. La jeune fille s’arreta net, laissant sa phrase inachevée. Mais ce qu’elle en avait dit suffisait. Nastasie Philippovna, qui passait sans avoir l’air de remarquer personne, se retourna tout a coup de leur côté et fit semblant de découvrir la présence d’Eugene Pavlovitch.

– Ah bah ! mais le voila ! s’écria-t-elle en s’arretant brusquement. Tantôt on n’arrive pas a mettre la main sur lui, meme en lui envoyant des expres, tantôt on le trouve la ou on s’y attendrait le moins… Je te croyais la-bas, chez ton oncle !

Eugene Pavlovitch devint tout rouge. Il lança a Nastasie Philippovna un regard plein de rage, puis se hâta de tourner les yeux d’un autre côté.

– Quoi ? Tu ne sais pas ? Il ne sait encore rien ! Non, mais croyez-vous cela ! Il s’est suicidé ! Ton oncle s’est brulé la cervelle ce matin ! Je l’ai appris tantôt, a deux heures ; maintenant la moitié de la ville le sait. Il a fait un trou de 350. 000 roubles dans la caisse de l’État ; d’autres parlent de 500. 000. Et moi qui avais toujours compté qu’il te laisserait une fortune ! Il a tout mangé. C’était un vieux polisson… Enfin adieu, bonne chance[8] ! Est-ce que vraiment tu n’iras pas ? Tu as eu le nez de quitter le service au bon moment ! Mais ou ai-je la tete ? Tu savais tout, tu le savais déja, peut-etre meme depuis hier…

En prenant ce ton d’impudente provocation et en affichant une intimité imaginaire avec l’interpellé, Nastasie Philippovna avait évidemment un but ; il ne pouvait plus subsister la-dessus l’ombre d’un doute. Au premier abord Eugene Pavlovitch avait cru pouvoir se tirer d’affaire sans esclandre en affectant de ne preter aucune attention a la provocatrice. Mais les paroles de celle-ci le frapperent comme un coup de foudre : a la nouvelle de la mort de son oncle il devint blanc comme un linge et se tourna vers l’insolente. Sur quoi Elisabeth Prokofievna se leva rapidement et, emmenant tout son monde, partit presque en courant. Seuls le prince Léon Nicolaiévitch et Eugene Pavlovitch resterent encore un moment : le premier semblait perplexe, le second n’était pas remis de son émotion. Mais les Epantchine n’avaient pas fait vingt pas qu’un formidable scandale se produisit.

L’officier, grand ami d’Eugene Pavlovitch, qui causait avec Aglaé, manifesta la plus vive indignation.

– Ce qu’il faut ici, c’est tout simplement la cravache. Pas d’autre moyen de calmer cette créature ! fit-il presque a haute voix. (Eugene Pavlovitch l’avait apparemment mis dans ses confidences.)

Nastasie Philippovna se tourna aussitôt vers lui, les yeux étincelants. Elle arracha des mains d’un jeune homme qui se tenait a deux pas et qu’elle ne connaissait pas une fine badine de jonc et elle en cingla de toutes ses forces le visage de l’insulteur. La scene fut rapide comme l’éclair… L’officier, hors de lui, se jeta sur la jeune femme que venaient d’abandonner ses suivants : le monsieur entre deux âges avait réussi a s’éclipser totalement et son compagnon, s’étant mis a l’écart, riait a gorge déployée. La police se serait sans doute interposée une minute plus tard, mais, en attendant, Nastasie Philippovna aurait passé un mauvais moment si un secours inespéré ne lui était venu : le prince, qui se tenait lui aussi a deux pas d’elle, parvint a saisir par derriere les bras de l’officier. En se dégageant, celui-ci décocha dans la poitrine du prince un coup violent qui l’envoya tomber a trois pas de la sur une chaise. Mais déja Nastasie Philippovna avait a ses côtés deux nouveaux défenseurs. Face a l’officier agresseur venait de se camper le boxeur, auteur de l’article que le lecteur connaît et ancien membre actif de la bande de Rogojine. Il se présenta avec aplomb :

– Keller, lieutenant en retraite ! Si vous voulez en venir aux mains, capitaine, et m’agréer comme défenseur du sexe faible, je suis a vos ordres. Je suis de premiere force a la boxe anglaise. Ne poussez pas, capitaine ; je compatis a l’affront sanglant que vous avez essuyé, mais ne puis permettre qu’on joue des poings en public contre une femme. Si vous préférez régler l’affaire d’une autre maniere, comme il convient a un gen… a un gentilhomme, en ce cas, capitaine, vous devez naturellement me comprendre…

Mais le capitaine s’était ressaisi et ne l’écoutait plus.

A cet instant Rogojine sortit de la foule, prit rapidement Nastasie Philippovna par le bras et l’entraîna. Lui aussi paraissait tres ému : il était pâle et tremblait. En emmenant jeune femme il trouva le temps de ricaner sous le nez de l’officier et de dire sur un ton de boutiquier triomphant :

– Hein ! qu’est-ce qu’il a pris ! Il a la trogne en sang !

Completement maître de lui et ayant compris a quels gens il avait affaire, l’officier s’était couvert le visage de son mouchoir et, se tournant poliment vers le prince, qui venait de se remettre sur pied, il lui dit :

– Le prince Muichkine, dont j’ai eu le plaisir de faire la connaissance ?

– Elle est folle ! C’est une aliénée ! Je vous l’assure ! répondit le prince d’une voix entrecoupée en lui tendant machinalement ses mains tremblantes.

– Je n’en sais certes pas autant que vous la-dessus, mais il m’est nécessaire de connaître votre nom.

Il le salua d’un mouvement de tete et s’éloigna. La police arriva juste cinq secondes apres que les derniers acteurs de cette scene eurent disparu. Le scandale n’avait d’ailleurs pas duré plus de deux minutes. Une partie du public s’était levée et s’en était allée. Certaines personnes s’étaient contentées de changer de place. D’autres étaient enchantées de l’incident. D’autres enfin y trouvaient un sujet passionnant de conversation. Bref l’affaire se termina comme a l’ordinaire. L’orchestre recommença a jouer. Le prince suivit la famille Epantchine. Si, apres avoir été bousculé et etre tombé assis sur une chaise, il avait eu l’idée ou le temps de regarder a sa gauche, il aurait vu, a vingt pas de lui, Aglaé arretée pour observer la scene en dépit des appels de sa mere et de ses sours qui étaient déja a quelque distance. Le prince Stch… avait couru vers elle et avait fini par obtenir qu’elle s’en allât au plus vite. Elle les avait rejoints – Elisabeth Prokofievna se le rappela par la suite – dans un tel état de trouble qu’elle n’avait pas du entendre leurs appels. Mais deux minutes plus tard, en entrant dans le parc, elle dit du ton indifférent et désinvolte qui lui était habituel :

– J’ai voulu voir comment finirait la comédie ».