Humiliés et Offensés - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky - ebook
Kategoria: Nauka i nowe technologie Język: francuski Rok wydania: 1861

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Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

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Opis ebooka Humiliés et Offensés - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

Dostoievski a 40 ans lorsqu'il écrit Humiliés et Offensés, peu apres son retour d'exil en Sibérie, pour soutenir une revue appartenant a son frere. C'est encore une oeuvre de «jeunesse». Vania, le narrateur, est écrivain de son état. Il recueille Nelly une jeune orpheline dont la mere est morte dans le dénuement et et qui a été reniée par son pere. Bien qu'amoureux de Natacha, Vania se sacrifie au profit d'Aliocha, jeune homme faible et influençable dont Natacha est éprise. Entre ces deux histoires, le parfait scélérat - le prince Valkovski, pere d'Aliocha, cause des malheurs au long de ce récit. Si Dostoievski, admirateur des livres d'Eugene Sue, use des procédés classiques du roman-feuilleton - mélodrame sentimental et drame social, scenes a effet rythmant le cours de l'histoire, il va au dela, et les caracteres dépeints, notamment ceux de Nelly et du narrateur sont remarquables. Dostoievski puise dans son expérience personnelle pour décrire Vania.

Opinie o ebooku Humiliés et Offensés - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

Fragment ebooka Humiliés et Offensés - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

A Propos
INDEX DES PERSONNAGES
Partie 1
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6

A Propos Dostoyevsky:

Fyodor Mikhailovich Dostoevsky (November 11 [O.S. October 30] 1821 – February 9 [O.S. January 28] 1881) is considered one of two greatest prose writers of Russian literature, alongside close contemporary Leo Tolstoy. Dostoevsky's works have had a profound and lasting effect on twentieth-century thought and world literature. Dostoevsky's chief ouevre, mainly novels, explore the human psychology in the disturbing political, social and spiritual context of his 19th-century Russian society. Considered by many as a founder or precursor of 20th-century existentialism, his Notes from Underground (1864), written in the anonymous, embittered voice of the Underground Man, is considered by Walter Kaufmann as the "best overture for existentialism ever written." Source: Wikipedia

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INDEX DES PERSONNAGES

ALEXANDRA SÉMIONOVNA, compagne de Philippe Philippytch Masloboiev.

ALEXEI PETROVITCH, Aliocha, fils du prince Piotr Alexandrovitch Valkovski ; amant de Nathalia Nikolaievna.

ANNA ANDRÉIEVNA, née Choumilova, femme de Nikolai Serguéitch Ikhméniev.

BOUBNOVA (Anna Triphonovna), propriétaire de la maison habitée par Elena et sa mere. Se livre au proxénétisme.

ELENA, Nelly, petite-fille de Smith, recueillie par Ivan Petrovitch.

IKHMÉNIEV (Nikolai Serguéitch), propriétaire foncier, ancien intendant du prince Piotr Alexandrovitch Valkovski.

IVAN PETROVITCH, Vania, le narrateur. Ancien pupille des Ikhméniev, il est épris de Nathalia Nikolaievna.

KATERINA FIODOROVNA, Katia, riche héritiere. Fiancée choisie par le prince Piotr Alexandrovitch Valkovski pour son fils Alexei.

MASLOBOIEV (Philippe Philippytch), ancien camarade de college d’Ivan Petrovitch. Vit d’expédients.

NATHALIA NIKOLAIEVNA, Natacha, fille unique de Nikolai Serguéitch Ikhméniev et d’Anna Andréievna. Maîtresse d’Alexei Petrovitch Valkovski.

NIKOLAI SERGUÉITCH, voir IKHMÉNIEV.

PIOTR ALEXANDROVITCH, voir VALKOVSKI.

SMITH, ancien industriel d’origine anglaise, tombé dans la misere.

VALKOVSKI (le prince Piotr Alexandrovitch), grand propriétaire foncier. Amant de la comtesse Zénaida Fiodorovna.

VANIA, voir Ivan PETROVITCH.

ZÉNAIDA FIODOROVNA (la comtesse), belle-mere de Katerina Fiodorovna.



Chapitre 1

 

L’an dernier, le 22 mars au soir, il m’arriva une aventure des plus étranges. Tout le jour, j’avais parcouru la ville a la recherche d’un appartement. L’ancien était tres humide et a cette époque déja j’avais une mauvaise toux. Je voulais déménager des l’automne, mais j’avais traîné jusqu’au printemps. De toute la journée, je n’avais rien pu trouver de convenable. Premierement, je voulais un appartement indépendant, non sous-loué ; et, deuxiemement, je me serais contenté d’une chambre, mais il fallait absolument qu’elle fut grande, et bien entendu en meme temps le meilleur marché possible. J’ai remarqué que dans un appartement exigu les pensées meme se trouvent a l’étroit. En méditant mes futures nouvelles, j’ai toujours aimé a aller et venir dans ma chambre. A propos : il m’a toujours été plus agréable de réfléchir a mes ouvres et de rever a la façon dont je les composerais que de les écrire et vraiment, ce n’est pas par paresse. D’ou cela vient-il donc ?

Le matin déja, je n’étais pas dans mon assiette et vers le coucher du soleil je commençai meme a me sentir tres mal ; je fus pris d’une sorte de fievre. De plus, j’étais resté sur mes jambes toute la journée et j’étais fatigué. Sur le soir, juste avant le crépuscule, je passai par l’avenue de l’Ascension. J’aime le soleil de mars a Pétersbourg, surtout le coucher du soleil, quand la journée est froide et claire, bien sur. Toute la rue est brusquement éclairée, inondée d’une lumiere éclatante. Toutes les maisons semblent se mettre a étinceler soudainement. Leurs teintes grises, jaunes, vert sale, perdent en un clin d’oil leur aspect rébarbatif ; c’est comme si l’âme s’illuminait, comme si l’on était saisi d’un frisson, ou si quelqu’un vous poussait du coude. Un regard nouveau, de nouvelles pensées… C’est étonnant ce que peut faire un rayon de soleil dans l’âme d’un homme !

Mais le rayon de soleil avait disparu ; le froid se faisait plus vif et commençait a vous picoter le nez ; l’obscurité s’épaississait ; le gaz brillait dans les magasins et les boutiques. Arrivé a la hauteur de la confiserie Müller, je m’arretai soudain comme cloué au sol et me mis a regarder l’autre côté de la rue, comme si je pressentais qu’il allait m’arriver tout de suite quelque chose d’extraordinaire ; et, a cet instant précis, du côté opposé, j’aperçus un vieillard et son chien. Je me souviens tres bien que mon cour se serra sous le coup d’une sensation des plus désagréables, et que je ne pus moi-meme éclaircir de quelle nature était cette sensation.

Je ne suis pas un mystique ; je ne crois presque pas aux pressentiments et aux divinations ; cependant il m’est arrivé dans ma vie, comme a tout le monde peut-etre, plusieurs aventures assez inexplicables. Par exemple, quand ce ne serait que ce vieillard : pourquoi, lorsque je le rencontrai alors, ai-je senti immédiatement que ce meme soir il m’adviendrait quelque chose qui ne serait pas tout a fait courant ? D’ailleurs, j’étais malade ; et les impressions maladives sont presque toujours trompeuses.

D’un pas lent et incertain, avançant les jambes comme des baguettes, presque sans les plier, le dos arrondi et frappant légerement de sa canne les dalles du trottoir, le vieux approchait de la confiserie. De ma vie, je n’avais aperçu silhouette si extravagante et si singuliere. Auparavant déja, avant cette rencontre, lorsque nous nous étions retrouvés chez Müller, il m’avait toujours causé une impression douloureuse. Sa haute taille, son dos vouté, son visage mort d’octogénaire, son vieux paletot, déchiré aux coutures, son chapeau rond tout cabossé qui datait de vingt ans, couvrant un crâne dénudé ou avait subsisté, juste sur la nuque, une petite touffe de cheveux non pas blancs, mais jaunâtres, ses mouvements, qui semblaient dépourvus de sens et commandés par un ressort, tout cela frappait involontairement celui qui le rencontrait pour la premiere fois. Réellement, il paraissait étrange de voir ce vieillard, a la limite de son âge, seul, sans surveillance, d’autant plus qu’il ressemblait a un fou échappé a ses gardiens. Ce qui m’avait frappé aussi, c’était sa maigreur extreme ; il n’avait presque plus de corps, c’était comme s’il ne lui restait que la peau sur les os. Ses yeux, grands mais éteints, entourés d’un cerne bleu sombre, regardaient toujours droit devant eux, jamais de côté, et jamais ils ne voyaient rien, j’en suis convaincu. Tout en vous regardant, il marchait droit sur vous, comme s’il avait un espace vide devant lui. Je l’ai remarqué plusieurs fois. Il y avait peu de temps qu’il se montrait chez Müller, on ne savait d’ou il venait, et il était toujours accompagné de son chien. Aucun des clients de la confiserie ne s’était jamais décidé a lui parler, et lui-meme n’adressait la parole a personne.

« Pourquoi se traîne-t-il chez Müller, et qu’a-t-il de y faire ? » songeai-je, planté de l’autre côté de la rue et le suivant irrésistiblement du regard. Une irritation, conséquence de la maladie et de la fatigue, commençait a bouillonner en moi. A quoi pense-t-il ? continuai-je a part moi, qu’a-t-il dans la tete ? Et pense-t-il encore a quelque chose ? Son visage est si mort qu’il n’exprime déja absolument plus rien. Et ou a-t-il déniché cet abominable chien qui ne le quitte jamais, comme s’il constituait avec lui un tout inséparable, et qui lui ressemble tellement ?

Ce malheureux chien semblait lui aussi avoir pres de quatre-vingts ans ; oui, il devait surement en etre ainsi. Premierement, il avait l’air plus vieux qu’aucun chien du monde, et deuxiemement, pourquoi, des la premiere fois que je l’avais vu, m’était-il tout de suite venu a l’idée que ce chien ne pouvait pas etre comme les autres chiens ; que c’était un chien extraordinaire, qu’il devait absolument y avoir en lui quelque chose de fantastique, de magique ; que c’était peut-etre une sorte de Méphistophéles sous l’apparence d’un chien et que son destin avait été uni a celui de son maître par des liens mystérieux et inconnus. En le regardant, vous eussiez tout de suite convenu qu’il y avait a coup sur une vingtaine d’années qu’il avait mangé pour la derniere fois. Il était maigre comme un squelette, ou, mieux encore, comme son maître. Son poil était presque entierement tombé, meme sur la queue qu’il tenait toujours entre ses jambes et qui était raide comme un bâton. Sa tete aux longues oreilles pendait lamentablement. Jamais je n’avais vu chien si répugnant. Lors qu’ils passaient tous deux dans la rue, le vieux en avant, le chien derriere, son museau touchant les pans du manteau de son maître comme s’il y était attaché, leur démarche et tout leur aspect semblaient dire a chaque pas :

« Pour etre vieux, nous sommes vieux, Seigneur, comme nous sommes vieux ! »

Je me souviens qu’un jour il me vint encore a l’esprit que le vieux et son chien s’étaient échappés d’une page d’Hoffmann illustrée par Gavarni, et qu’ils se promenaient par le vaste monde sous forme d’affiches ambulantes pour une édition. Je traversai la rue et entrai derriere le vieillard dans la confiserie.

Dans la boutique, le vieux se comportait de la façon la plus étrange, et Müller, debout derriere son comptoir, s’était meme mis, les derniers temps, a faire une grimace de mécontentement a l’entrée de ce visiteur importun. Tout d’abord, ce client singulier ne demandait jamais rien. Chaque fois, il se dirigeait tout droit vers le coin du poele et s’asseyait sur une chaise. Si sa place pres du poele était occupée, il restait debout un instant, dans une irrésolution stupide, devant le monsieur qui avait pris sa place, puis gagnait comme frappé de stupeur, l’autre coin, pres de la fenetre. La, il choisissait une chaise, s’y asseyait lentement, ôtait son chapeau, le mettait a côté de lui sur le plancher, posait sa canne aupres du chapeau, puis, se renversant sur le dossier de sa chaise, il restait immobile pendant trois ou quatre heures. Jamais il ne prenait un journal, jamais il n’émettait ni une parole ni un son ; il se contentait de rester assis, regardant devant lui de tous ses yeux, mais d’un regard si hébété, si privé de vie, qu’on pouvait parier qu’il ne voyait rien de ce qui l’entourait et n’entendait rien. Quant au chien, apres avoir tourné deux ou trois fois sur place, il se couchait d’un air morose a ses pieds, fourrait son museau entre les bottes de son maître, poussait un profond soupir et, apres s’etre allongé de tout son long sur le plancher, restait immobile lui aussi toute la soirée, comme s’il mourait pendant ce temps-la. On pouvait croire que ces deux etres gisaient morts quelque part tout le jour et que, des que le soleil était couché, ils ressuscitaient brusquement, uniquement pour se rendre a la confiserie Müller et s’acquitter ainsi de quelque mystérieuse obligation, inconnue de tous. Apres etre resté assis trois ou quatre heures, le vieux, enfin, se levait, prenait son chapeau et partait chez lui. Le chien se levait lui aussi, et, la queue entre les jambes, tete basse, de son meme pas lent, le suivait machinalement. Les clients de la confiserie, les derniers temps, évitaient le vieillard de toute maniere et ne s’asseyaient meme pas a côté de lui, comme s’il leur inspirait de la répulsion. Lui, il ne remarquait rien de tout cela.

Les habitués de cette confiserie étaient pour la plupart des Allemands. Ils venaient la de toute l’avenue de l’Ascension ; tous étaient patrons de différents établissements : serruriers, boulangers, teinturiers, fabricants de chapeaux, selliers, tous gens patriarcaux dans le sens allemand du mot. Chez Müller, en général, on observait les mours patriarcales. Le patron se joignait souvent a ses clients familiers, s’asseyait a leur table et l’on vidait force punchs. Les chiens et les petits enfants du patron venaient aussi trouver les clients, et ceux-ci caressaient et les enfants et les chiens. Tous se connaissaient et s’estimaient mutuellement. Et tandis que les habitués s’absorbaient dans la lecture des journaux allemands, derriere la porte, dans l’appartement du patron, vibraient les notes de « Mein lieber Augustin », joué sur un piano aux sons greles par la fille aînée de l’hôte, une petite Allemande aux boucles blondes, qui ressemblait beaucoup a une souris blanche. La valse était accueillie avec plaisir. J’allais chez Müller les premiers jours de chaque mois lire les journaux russes.

En entrant dans la confiserie, je vis que le vieillard était déja assis pres de la fenetre et que son chien était comme les autres fois étendu a ses pieds. Je m’assis sans rien dire dans un coin et me posai intérieurement cette question : « Pourquoi suis-je entré ici ; alors que je n’ai absolument rien a y faire, que je suis malade, et qu’il serait plus indiqué de regagner ma maison, de boire du thé et de me coucher ? Est-il possible vraiment que je sois ici uniquement pour contempler ce vieillard ? » Je fus pris d’un mouvement d’humeur. « Qu’ai-je a m’occuper de lui ? » me dis-je en me rappelant cette sensation bizarre et maladive que j’éprouvais déja en le regardant dans la rue. « Et qu’ai-je a faire avec tous ces Allemands ennuyeux ? Pourquoi cette humeur fantasque ? Pourquoi cette inquiétude de basse qualité pour des betises, inquiétude que je discerne en moi ces derniers temps et qui m’empeche de vivre et de porter sur la vie un regard clair, comme me l’a fait remarquer déja un profond critique, dans son analyse indignée de ma derniere nouvelle ? » Mais, tout en hésitant et en m’affligeant, je restais a ma place et pendant ce temps mon malaise empirait, si bien qu’il me parut regrettable d’abandonner la douce température de la piece. Je pris la gazette de Francfort, en lus deux lignes et m’assoupis. Les Allemands ne me genaient pas. Ils lisaient, fumaient et de temps en temps seulement ; une fois toutes les demi-heures environ, se communiquaient, a bâtons rompus et a mi-voix, quelque nouvelle de Francfort ou encore quelque bon mot ou boutade du célebre humoriste allemand Saphir ; apres quoi, avec une fierté nationale accrue, ils se replongeaient dans leur lecture.

Je somnolai pres d’une demi-heure et fus réveillé par un violent frisson. Il fallait décidément que je rentre chez moi. Mais, a ce moment, une scene muette qui se déroulait dans la piece me retint encore une fois. J’ai déja dit que le vieux, des qu’il s’était assis sur sa chaise, dirigeait son regard quelque part et ne le détournait pas de toute la soirée. Il m’advint a moi aussi de tomber sous ce regard, absurdement obstiné, qui ne distinguait rien ; la sensation était des plus déplaisantes, insupportable meme, et d’ordinaire je changeais de place le plus vite possible. Pour l’instant, la victime du vieillard était un petit Allemand replet et miraculeusement propre, avec un col droit fortement empesé et un visage extraordinairement rouge. C’était un hôte de passage, un marchand de Riga, Adam Ivanytch Schultz, comme je l’appris par la suite, ami intime de Müller, mais qui ne connaissait pas encore le vieux ni bon nombre des habitués. Il lisait avec délices Dorf barbier et buvait son punch a petites gorgées lorsque soudain, levant la tete il aperçut le regard du vieillard fixé sur lui. Cela l’abasourdit. Adam Ivanytch était un homme tres susceptible et tres chatouilleux, comme le sont en général tous les Allemands « nobles ». Il lui parut étrange et offensant qu’on le dévisageât avec tant d’insistance et de sans-gene. Étouffant son indignation, il détourna les yeux du client indélicat, marmotta quelque chose dans sa barbe et, sans mot dire, se cacha derriere son journal. Mais il ne put y tenir et, quelques minutes apres, jeta de derriere son journal un coup d’oil soupçonneux : meme regard enteté, meme contemplation dépourvue de sens. Adam Ivanytch se tut cette fois encore. Mais lorsque cette circonstance se reproduisit une troisieme fois, il éclata et estima de son devoir de défendre sa noblesse et de ne pas laisser porter atteinte devant un public noble a la belle ville de Riga dont, vraisemblablement, il se considérait comme le représentant. Avec un geste d’impatience, il jeta son journal sur la table, en frappant énergiquement de la baguette dans laquelle il était inséré et, flambant de dignité, tout rouge de punch et de bravoure, il arreta a son tour ses petits yeux enflammés sur l’irritant vieillard. On eut dit que tous deux, l’Allemand et son adversaire, voulaient venir a bout l’un de l’autre par la puissance magnétique de leurs regards et attendaient qui le premier perdrait contenance et baisserait les yeux. Le bruit de la baguette et la pose excentrique d’Adam Ivanytch attirerent l’attention de tous les assistants. Tous, a l’instant, ajournerent leurs occupations et, avec une curiosité grave et silencieuse observerent les deux adversaires. La scene devenait tres comique. Mais le magnétisme des petits yeux provocants du rubicond Adam Ivanytch demeura sans effet. Le vieux, sans se soucier de rien, continuait a regarder hardiment M. Schultz, fou de rage, et ne remarquait décidément pas qu’il était devenu l’objet de la curiosité générale. Tout comme s’il eut été dans la lune et non sur la terre. Finalement, Adam Ivanytch fut a bout de patience ; il fit explosion.

« Pourquoi me regardez-vous avec tant d’attention ? » cria-t-il en allemand, d’une voix rude et perçante et d’un air menaçant.

Mais son adversaire continuait a se taire, comme s’il n’avait pas compris ni meme entendu la question. Adam Ivanytch se décida a parler en russe.

« Che fous temante, pourquoi fous me recardez afec tant d’insistance ! vociféra-t-il avec une fureur redoublée. Che suis connu a la Cour, tantis que fous n’y etes bas connu ! » ajouta-t-il en se levant brusquement.

Mais le vieux ne cilla meme pas. Un murmure d’indignation courut parmi les Allemands. Müller lui-meme, attiré par le bruit, entra dans la piece. Mis au fait de l’incident, il songea que le vieux était sourd et se pencha jusqu’a son oreille.

« Monsieur Schultz fous a temanté te ne pas le recarder ainsi », dit-il aussi fort que possible en regardant droit dans les yeux l’incompréhensible visiteur.

Le vieux jeta machinalement un coup d’oil sur Müller et, brusquement, son visage jusque-la immobile laissa voir les indices d’une angoisse, d’une agitation inquiete. Il se mit a s’affairer, se pencha avec un gémissement vers son chapeau, le saisit précipitamment ainsi que sa canne, se leva, et, avec un sourire pitoyable, le sourire humilié du pauvre que l’on chasse de la place qu’il a occupée par erreur, se prépara a quitter la salle. Cette hâte docile et humble du malheureux vieillard branlant éveillait si bien la pitié et cette émotion qui littéralement fait chavirer le cour dans la poitrine que toute l’assistance, a commencer par Adam Ivanytch, regarda aussitôt l’affaire avec d’autres yeux. Il était clair que le vieillard non seulement ne pouvait offenser personne, mais sentait lui-meme a chaque minute qu’on pouvait le chasser de partout, comme un mendiant.

Müller était un homme bon et compatissant.

« Non, non, reprit-il en donnant des petites tapes réconfortantes sur l’épaule du vieux, asseyez-fous ! Aber Herr Schultz fous prie te ne pas le recarder si fixement. Il est connu a la Cour. »

Mais le malheureux ne comprit pas davantage ; il s’agita plus encore, se pencha pour ramasser son cache-nez, un vieux cache-nez bleu foncé plein de trous qui était tombé de son chapeau, et se mit a appeler son chien qui était allongé immobile sur le plancher, et semblait plongé dans un profond sommeil, le museau recouvert par ses deux pattes.

« Azor ! Azor ! zézaya-t-il d’une voix sénile et tremblante. Azor ! »

Azor ne bougea pas.

« Azor ! Azor ! » répéta le vieillard d’un ton angoissé ; il poussa le chien avec sa canne, mais celui-ci demeura dans la meme position.

La canne tomba de ses mains. Il se pencha, se mit a genoux et souleva a deux mains la tete d’Azor. Pauvre Azor ! Il était mort. Il avait expiré sans bruit aux pieds de son maître, peut-etre de vieillesse et peut-etre aussi de faim. Le vieux le regarda un instant, comme stupéfait, ne semblant pas comprendre qu’Azor était déja mort ; ensuite, il s’inclina doucement vers celui qui avait été son serviteur et son ami et pressa son visage pâle contre sa tete inerte. Il y eut une minute de silence. Nous étions tous attendris… Enfin, le malheureux se releva. Il était exsangue et tremblait comme pris de fievre.

« On peut l’embailler, dit le compatissant Müller, désirant consoler un peu le vieillard. On peut dres pien l’embailler ; Fiodor Karlovitch Krieger sait dres pien faire cela ; Fiodor Karlovitch Krieger est un crand ardisde, affirma Müller, en ramassant la canne et en la tendant au vieux.

– Oui, je savais merfeilleusement embailler », confirma modestement Herr Krieger lui-meme, se mettant en avant. C’était un Allemand vertueux, maigre et dégingandé, avec une tignasse rousse et des lunettes sur son nez bosselé.

« Fiodor Karlovitch Krieger a un crand talent pour embailler egsellemment toutes zortes d’animaux, ajouta Müller que son idée commençait a enthousiasmer.

– Oui, ch’ai un crand talent pour embailler toutes zortes d’animaux, soutint a nouveau Herr Krieger, et j’embaillerai votre chien cratis, ajouta-t-il dans un élan de renoncement magnanime.

– Non, c’est moi qui fous baierai bour embailler le chien », cria d’un ton féroce Adam Ivanovitch Schultz, deux fois plus rouge, brulant a son tour de générosité et se jugeant a tort la cause de tous les malheurs.

Le vieux écoutait tout cela visiblement sans comprendre et continuait a trembler de tous ses membres.

« Attendez ! Pufez un petit ferre de pon gognac ! » cria Muller, voyant que le visiteur énigmatique désirait partir.

On servit le cognac. Le vieillard prit machinalement le verre, mais ses mains tremblaient : avant de le porter a ses levres, il en répandit la moitié et, sans boire une goutte, il le reposa sur le plateau. Ensuite, avec un sourire bizarre qui n’était pas du tout de circonstance, il sortit de la confiserie d’un pas rapide et saccadé, abandonnant Azor. Tous restaient debout, stupéfaits ; on entendit des exclamations.

« Schwerenot ! Was für eine Geschichte ! » disaient les Allemands en se regardant avec de grands yeux.

Je me précipitai a la suite du vieux. A quelques pas de la confiserie en tournant a droite, on trouve une rue étroite et sombre bordée d’énormes maisons. J’étais aiguillonné par la conviction que le vieux avait tourné la. La seconde maison a droite était en construction et toute couverte d’échafaudages. La palissade qui entourait la maison avançait presque jusqu’au milieu de la ruelle ; a cette palissade était ajusté un trottoir de bois pour les passants. Dans le coin sombre fait par la clôture et la maison, je trouvai le vieux. Il était assis sur le bord du trottoir et, les coudes sur les genoux, tenait sa tete dans ses mains. Je m’assis a côté de lui.

« Écoutez, dis-je, sachant a peine comment commencer, ne vous chagrinez pas au sujet d’Azor. Venez, je vais vous conduire chez vous. Calmez-vous. Je vais tout de suite aller chercher un fiacre. Ou habitez-vous ? »

Le vieux ne répondit pas. Je ne savais a quoi me résoudre. Il n’y avait pas de passants. Soudain, il me saisit la main.

« J’étouffe ! dit-il d’une voix rauque, a peine perceptible, j’étouffe !

– Allons chez vous ! criai-je en me levant et en le faisant lever a grand-peine. Vous boirez du thé et vous vous coucherez… Je vous amene tout de suite un fiacre… Je ferai appeler le docteur…, je connais un docteur. »

Je ne me souviens pas de ce que je lui dis encore. Il voulut se dresser, se souleva un instant, mais retomba et recommença a marmotter quelque chose, de la meme voix enrouée et sifflante. Je me penchai encore plus pres de lui et écoutai.

« A Vassili-Ostrov, râlait le vieillard, la sixieme rue…, la sixieme rue… »

Il se tut.

« Vous habitez a Vassili-Ostrov ? Mais ce n’est pas la que vous alliez ; c’est a gauche, non a droite. Je vais vous y conduire tout de suite… »

Le vieux ne bougeait pas. Je lui pris la main ; cette main retomba comme privée de vie. Je le regardai au visage, le touchai : il était déja mort. Il me sembla que tout ceci m’arrivait en reve.

Cette aventure me couta beaucoup de démarches durant lesquelles ma fievre passa toute seule. On découvrit l’appartement du vieux. Il ne demeurait d’ailleurs pas a Vassili-Ostrov, mais a deux pas de l’endroit ou il était mort, dans la maison Klugen, sous les combles, au quatrieme étage, dans un logis indépendant qui comprenait une petite entrée et une grande chambre tres basse de plafond, avec trois fentes en guise de fenetres. Il vivait misérablement. Comme meubles, il n’y avait en tout et pour tout qu’une table, deux chaises et un vieux, vieux divan, dur comme de la pierre et d’ou le crin s’échappait de toutes parts ; et encore, cela appartenait au propriétaire. On voyait qu’on n’avait pas allumé le poele depuis longtemps ; il n’y avait pas non plus de bougies. Maintenant je suis convaincu que le vieux allait chez Müller uniquement pour s’asseoir a la lumiere des bougies et se chauffer. Sur la table, se trouvaient un pichet de terre vide et un crouton de pain. On ne trouva pas un sou. Il n’y avait meme pas de linge de rechange pour l’ensevelir ; quelqu’un dut donner une chemise. Il était clair qu’il ne pouvait vivre ainsi, completement seul ; assurément quelqu’un, ne fut-ce que de temps a autre, venait lui rendre visite. Dans le tiroir de la table, on trouva son passeport. Le défunt était étranger, mais sujet russe ; il s’appelait Jérémie Smith, était mécanicien, et avait soixante-dix-huit ans. Sur la table se trouvaient deux livres : un résumé de géographie et un Nouveau Testament en russe, avec des marques au crayon et des coups d’ongle dans la marge. J’achetai ces livres. On interrogea les locataires, le propriétaire, ils ne savaient presque rien sur lui. Il y avait un grand nombre d’habitants dans cette maison, presque tous des artisans ou des Allemandes pourvues de domestiques qui tenaient pension. Le gérant, un noble, ne put également dire que peu de chose sur son ancien locataire, si ce n’est que l’appartement était a six roubles par mois, que le défunt y avait vécu quatre mois, mais qu’il n’avait pas donné un kopeck pour les deux derniers mois, de sorte qu’il allait falloir l’expulser. On demanda si quelqu’un venait le voir, mais personne ne put donner de réponse satisfaisante. La maison était grande : bien des gens allaient et venaient dans cette arche de Noé. On ne pouvait se souvenir de tous. La concierge, qui était en fonction depuis quatre ou cinq ans et qui, vraisemblablement, aurait pu nous éclairer tant soit peu, était parti en vacances quinze jours auparavant dans son pays, laissant a sa place son neveu, un jeune garçon qui ne connaissait pas encore personnellement la moitié des locataires. Je ne sais pas au juste comment se termina alors toute cette enquete, mais finalement on enterra le vieillard. Ces jours-la, entre autres démarches, j’allai a Vassili-Ostrov, sixieme rue, et ce ne fut qu’une fois arrivé la-bas que je ris de moi-meme ; que pouvais-je voir dans la sixieme rue, sinon des rangées de maisons ordinaires ? Mais pourquoi donc alors, pensai-je, le vieux, en mourant, avait-il parlé de la sixieme rue et de Vassili-Ostrov ? Peut-etre délirait-il ?

Je visitai l’appartement vide de Smith et il me plut. Je le retins. Point essentiel, il y avait une grande piece, bien que tres basse : les premiers temps, il me semblait toujours que j’allais donner de la tete contre le plafond. D’ailleurs, je m’y habituai rapidement. Pour six roubles par mois, on ne pouvait pas trouver mieux. Cela me séduisait d’etre chez moi ; il ne restait qu’a s’inquiéter des domestiques, car il était impossible d’y vivre sans etre servi du tout. Le concierge me promit de venir, les premiers temps au moins, une fois par jour pour me servir, a défaut de mieux. Et qui sait, me disais je, peut-etre que quelqu’un viendra s’informer du vieillard ? Cependant, il y avait déja cinq jours qu’il était mort et personne n’était encore venu.


Chapitre 2

 

A cette époque, il y a exactement un an, je collaborais encore a des revues, je faisais de petits articles et je croyais fermement que je parviendrais a écrire une grande et belle chose. J’étais attelé a un grand roman ; il n’empeche que le résultat de tout cela, c’est que me voici échoué a l’hôpital ou je vais probablement bientôt mourir. Et si je dois bientôt mourir, il semble que cela n’ait pas grand sens de tenir un journal.

Toute cette pénible derniere année de ma vie me revient malgré moi constamment a la mémoire. Maintenant, je veux tout noter et, si je ne m’étais pas inventé cette occupation, je crois bien que je serais mort d’ennui. Toutes ces impressions passées me troublent jusqu’a la souffrance, jusqu’a la torture. Sous ma plume, elles prendront un caractere plus rassurant, plus ordonné ; elles ressembleront moins au délire, au cauchemar, je crois. Le seul mécanisme de l’écriture a sa valeur ; il me calme, me refroidit, réveille mes anciennes habitudes d’écrivain, oriente mes souvenirs et mes reves douloureux vers le travail, l’action… Oui, c’est une bonne idée que j’ai eue la. De plus, je pourrai léguer cela a l’assistant ; il pourra au moins coller mes papiers autour des fenetres, quand on posera les châssis d’hiver.

Ceci mis a part, j’ai commencé, je ne sais pourquoi, mon récit par le milieu. Si je veux vraiment tout écrire, il faut commencer par le commencement. Allons, reprenons au commencement. Ma biographie d’ailleurs ne sera pas longue.

Je ne suis pas né ici, mais dans la lointaine province de N… Il faut supposer que mes parents étaient des gens honorables, mais ils me laisserent orphelin des l’enfance, et je grandis dans la maison de Nikolai Serguéitch Ikhméniev, un petit propriétaire, qui me recueillit par pitié. Comme enfant, il n’avait qu’une fille, Natacha, de trois ans plus jeune que moi. Nous grandîmes elle et moi comme frere et sour. Oh ! ma chere enfance ! Comme c’est stupide de te regretter a vingt-cinq ans et, a la veille de mourir, de n’avoir que de toi un souvenir exaltant et reconnaissant ! Le soleil était alors si éclatant, si différent de celui de Pétersbourg, et nos jeunes cours battaient avec tant d’ardeur et d’allégresse ! Autour de nous, alors, il y avait des champs et des bois et non un amas de pierres mortes comme aujourd’hui. Qu’ils étaient merveilleux, le jardin et le parc de Vassilievskoié ou Nikolai Serguéitch était intendant ! Dans ce jardin, nous nous promenions, Natacha et moi, et, apres le jardin, il y avait une grande foret humide ou nous nous sommes égarés un jour, étant enfants… Quelle époque précieuse, magnifique ! La vie se manifestait pour la premiere fois, mystérieuse et attirante, et il était si doux de se familiariser avec elle ! C’était comme si derriere chaque arbre, chaque buisson, vivait encore un etre mystérieux et inconnu ; ce monde féerique se confondait avec le monde réel ; et lorsque dans les vallées profondes s’épaississait la brume du soir, lorsqu’elle s’accrochait aux buissons en touffes blanches et floconneuses, se pressait aux flancs rocailleux de notre grand ravin, Natacha et moi, sur la rive, la main dans la main, nous jetions des regards curieux et craintifs sur le gouffre et attendions que quelqu’un brusquement en émergeât ou nous appelât dans le brouillard, du fond du ravin, et les contes de notre vieille bonne devenaient la vérité vraie, reconnue. Une fois, c’était longtemps apres, je rappelai a Natacha que nous avions un jour trouvé la « Lecture Enfantine » et que nous nous étions aussitôt sauvés dans le jardin, vers l’étang, ou, sous un vieil érable touffu, se trouvait notre banc préféré, que nous nous étions installés la-bas et avions commencé a lire le conte de fées « Alphonse et Dalinde ». Aujourd’hui encore, je ne peux me rappeler ce conte sans une bizarre révolution intime et lorsque, il y a un an de cela, j’en remémorai a Natacha les deux premieres lignes : « Alphonse, le héros de mon récit, est né au Portugal : Don Ramir, son pere… » etc., j’ai failli fondre en larmes. Cela dut sans doute paraître terriblement ridicule, et c’est probablement pour cela que Natacha a souri de façon si étrange devant mon enthousiasme. D’ailleurs, elle s’est reprise tout de suite (je m’en souviens) et pour me consoler s’est mise elle-meme a me rappeler le passé. De fil en aiguille, elle aussi s’est attendrie. Cette soirée fut merveilleuse ; nous passâmes tout en revue. Et le jour ou l’on m’envoya en pension, au chef-lieu de la province ! (Mon Dieu, comme elle pleurait ce jour-la !) Et notre derniere séparation, lorsque cette fois-ci je dis adieu pour toujours a Vassilievskoié ! J’en avais déja fini avec ma pension et je partais a Pétersbourg pour entrer a l’Université. J’avais alors dix-sept ans, elle quinze. Natacha dit que j’étais alors disgracieux et si dégingandé qu’on ne pouvait me regarder sans rire. Au moment des adieux, je l’emmenai a l’écart pour lui dire quelque chose d’extremement important ; mais ma langue brusquement resta muette et s’embarrassa. Elle se souvint que j’étais dans un grand trouble. Bien entendu, la conversation ne s’engagea pas. Je ne savais que dire, et elle ne m’aurait peut-etre pas compris. Je me mis a pleurer amerement, et partis sans avoir rien dit. Nous ne nous revîmes que longtemps apres, a Pétersbourg. Il y a pres de deux ans de cela, le vieil Ikhméniev était venu ici faire des démarches pour son proces et je venais a peine de me lancer dans la littérature.


Chapitre 3

 

Nikolai Serguéitch Ikhméniev était issu d’une bonne famille, mais ruinée, depuis fort longtemps. Cependant, il hérita, a la mort de ses parents, d’une belle propriété et de cent cinquante âmes. A vingt et un ans, il entra aux hussards. Tout allait bien ; mais apres six ans de service, il lui arriva, un malheureux soir, de perdre au jeu tout son bien. Il ne dormit pas de toute la nuit. Le soir suivant, il reparut dans la salle de jeu et mit une carte sur son cheval, la derniere chose qui lui restait. Sa carte gagna, puis une autre, puis une troisieme, et une demi-heure apres, il avait regagné un de ses villages, le petit hameau d’Ikhménievka, qui comptait cinquante âmes au dernier recensement. Il s’arreta de jouer, et, des le lendemain, demanda sa retraite. Cent âmes étaient perdues sans retour. Deux mois plus tard, il était mis a la retraite avec le grade de lieutenant et il partit dans son petit village. Jamais par la suite il ne parla de cette perte au jeu, et, malgré sa bonté bien connue, il se serait certainement brouillé avec celui qui aurait pris l’audace de la lui rappeler. Dans son village, il s’adonna consciencieusement a la gérance de son bien, et, a trente-cinq ans, il épousa une jeune fille noble et pauvre, Anna Andréievna Choumilova, qui n’avait pas la moindre dot, mais qui avait été élevée dans la pension noble du chef-lieu, chez l’émigrée de Mont-Reveche, ce dont Anna Andréievna se targua toute sa vie, bien que personne n’eut jamais pu deviner en quoi précisément consistait cette éducation. Nikolai Serguéitch se révéla excellent intendant. Les propriétaires voisins apprenaient chez lui a administrer une propriété. Plusieurs années s’étaient écoulées lorsque brusquement, dans la terre voisine, le village de Vassilievskoié, qui comptait neuf cents âmes, arriva de Pétersbourg le propriétaire, le prince Piotr Alexandrovitch Valkovski. Son arrivée fit une assez forte impression dans tous les alentours. Le prince était un homme encore jeune, bien qu’il ne fut plus de la premiere fraîcheur. Il avait un grade élevé, des relations haut placées, c’était un bel homme, il avait du bien et, pour finir, il était veuf, ce qui était particulierement intéressant pour les dames et les jeunes filles de tout le district. On racontait le brillant accueil que lui avait fait au chef-lieu le gouverneur dont il se trouvait quelque peu parent ; on disait « qu’il avait tourné la tete a toutes les dames de la ville par son amabilité », etc. En un mot, c’était un de ces brillants représentants de la haute société pétersbourgeoise, qui se montrent rarement en province, et qui, lorsqu’ils y paraissent, produisent un effet sensationnel. Au demeurant, le prince était loin d’etre aimable, surtout avec ceux dont il n’avait pas besoin et qu’il jugeait inférieurs a lui, ne fut-ce que de peu. Il ne condescendit pas a faire connaissance avec les propriétaires voisins, ce qui lui valut aussitôt beaucoup d’ennemis. Aussi tous s’étonnerent-ils grandement lorsque, soudain, il lui prit la fantaisie de rendre visite a Nikolai Serguéitch. Il est vrai que Nikolai Serguéitch était un de ses voisins les plus proches. Dans la maison des Ikhméniev, le prince fit sensation. Il les charma d’emblée tous les deux ; Auna Andréievna surtout était enthousiasmée. Peu de temps apres, il était tout a fait de leurs intimes, venait les voir chaque jour, les invitait, faisait de l’esprit, leur racontait des anecdotes, jouait sur leur méchant piano, chantait. Les Ikhméniev n’en revenaient pas ; comment pouvait-on dire d’un homme si charmant et si aimable qu’il était fier, arrogant, sechement égoiste, comme le clamaient en chour tous leurs voisins ? Il faut croire que Nikolai Serguéitch, homme simple, droit, désintéressé et noble, avait réellement plu au prince. D’ailleurs, tout s’éclaira bientôt. Le prince était venu a Vassilievskoié pour chasser son intendant, un Allemand débauché, ambitieux, un agronome, doté de respectables cheveux blancs, de lunettes et d’un nez crochu ; mais malgré tous ces avantages, il volait sans vergogne ni mesure et, qui plus est, avait fait mourir sous les coups plusieurs paysans. Ivan Karlovitch avait enfin été pris sur le fait : il était monté sur ses grands chevaux, avait beaucoup parlé de l’honneteté allemande ; mais, en dépit de tout cela, on l’avait chassé et meme de façon assez ignominieuse. Le prince avait besoin d’un intendant et son choix tomba sur Nikolai Serguéitch, administrateur excellent et l’homme le plus honnete qui soit, cela ne faisait pas le moindre doute. Le prince désirait sans doute beaucoup que Nikolai Serguéitch se proposât lui-meme comme intendant ; mais cela n’arriva pas, et le prince un beau matin lui en fit l’offre, sous forme de la requete la plus respectueuse et la plus amicale. Ikhméniev refusa tout d’abord ; mais l’importance du traitement séduisit Anna Andréievna, et les amabilités redoublées du solliciteur dissiperent les dernieres irrésolutions. Le prince atteignit son but. Il faut croire qu’il connaissait bien les hommes. Durant la courte période de ses relations avec les Ikhméniev, il avait vu parfaitement a qui il avait affaire et avait compris qu’il fallait gagner Ikhméniev avec des manieres cordiales et amicales, se l’attacher par le cour, faute de quoi l’argent serait de peu de poids. De plus, il avait besoin d’un intendant a qui il put se confier aveuglément et une fois pour toutes, afin de ne plus avoir jamais a mettre les pieds a Vassilievskoié, comme c’était bien son intention. La séduction qu’il avait exercée sur Ikhméniev avait été si puissante que celui-ci avait réellement cru a son amitié. Nikolai Serguéitch était un de ces hommes excellents et naivement romantiques comme nous en avons en Russie, qui sont si bons, quoi qu’on en dise, et qui, une fois qu’ils aiment quelqu’un (parfois Dieu sait pourquoi), lui sont dévoués de toute leur âme et poussent quelquefois leur attachement jusqu’au ridicule.

Bien des années passerent. Le domaine du prince prospérait. Les relations du propriétaire de Vassilievskoié et de son intendant se maintenaient sans le moindre désagrément d’aucun côté et s’étaient réduites a une seche correspondance d’affaires. Le prince, qui ne s’ingérait jamais dans l’administration de Nikolai Serguéitch, lui donnait parfois des conseils qui l’étonnaient par l’exceptionnel esprit pratique et réaliste qu’ils révélaient. Il était clair que non seulement il n’aimait pas les dépenses superflues, mais savait aussi gagner de l’argent. Cinq ou six ans apres sa visite a Vassilievskoié, il envoya a Nikolai Serguéitch une procuration pour l’achat d’une autre terre magnifique de quatre cents âmes dans la meme province. Nikolai Serguéitch fut aux anges ; il suivait la réussite du prince, ses succes, son avancement, comme s’il s’agissait de son propre frere. Mais sa joie atteignit son comble lorsqu’un jour le prince lui donna une marque extraordinaire de confiance. Voici comment cela se produisit… D’ailleurs je juge indispensable de mentionner ici quelques particularités de la vie de ce prince Valkovski, qui est un des principaux personnages de mon récit.


Chapitre 4

 

J’ai déja dit qu’il était veuf. Il s’était marié dans la premiere jeunesse et avait fait un mariage d’argent. De ses parents, qui s’étaient completement ruinés a Moscou, il ne reçut presque rien. Vassilievskoié était hypothéqué et surhypothéqué ; il avait d’énormes dettes. A vingt-deux ans le prince, obligé alors de servir a Moscou dans un ministere, n’avait plus un kopeck et il entrait dans la vie « comme un gueux, descendant d’une antique lignée ». Un mariage avec la fille plus que mure d’un fermier des eaux-de-vie le sauva. Son beau-pere, bien entendu, l’avait trompé sur la dot, mais il put cependant, grâce a l’argent de sa femme, racheter et remettre sur pied son bien patrimonial. La fille de marchand qui était échue au prince savait a peine écrire, ne pouvait assembler deux mots, était laide et ne possédait qu’une seule qualité importante : elle était bonne et docile. Le prince mit a profit au maximum ce mérite ; apres la premiere année de leur mariage, il laissa sa femme, qui a cette époque lui avait donné un fils, entre les mains de son pere a Moscou, et lui-meme partit prendre du service dans la province de X… ou, a force d’intrigues, il obtint, avec la protection d’un illustre parent de Pétersbourg, une place assez en vue. Son âme avait soif de distinctions, d’avancement, d’une belle carriere, et, ayant calculé qu’avec sa femme il ne pouvait vivre ni a Pétersbourg ni a Moscou, il s’était décidé, en attendant mieux, a faire ses débuts en province. On dit que, des la premiere année de leur vie commune, il avait failli faire mourir sa femme par sa grossiereté a son égard. Ce bruit avait toujours révolté Nikolai Serguéitch et il avait pris avec chaleur la défense du prince, affirmant que celui-ci était incapable d’une vilenie. Sept ou huit ans apres, la princesse mourut enfin, et son époux resté veuf alla s’installer sans tarder a Pétersbourg. Meme la-bas, son apparition fut remarquée. Encore jeune, beau garçon, possédant du bien, doué de qualités brillantes, avec un esprit indéniable, du gout, une gaieté intarissable, il se présentait non comme quetant le bonheur et la protection, mais avec une certaine indépendance. On disait qu’il y avait réellement en lui quelque chose de charmeur, de dominateur, de fort. Il plut extremement aux femmes et une liaison avec une des beautés de la société lui valut un succes de scandale. Il déboursait l’argent sans compter, malgré un sens inné de l’économie qui allait jusqu’a l’avarice, perdait d’énormes sommes aux cartes quand il le fallait sans meme sourciller. Mais ce n’étaient pas des distractions qu’il était venu chercher a Pétersbourg ; il lui fallait définitivement se mettre en chemin et consolider sa carriere. Il parvint a ses fins. Le comte Nainski, son illustre parent, qui n’eut meme pas fait attention a lui s’il s’était présenté comme un banal quémandeur, frappé de ses succes dans le monde, jugea possible et décent de lui preter une attention particuliere, et daigna meme prendre dans sa maison, pour l’élever, son petit garçon âgé de sept ans. C’est vers cette époque que se place le voyage du prince a Vassilievskoié et son amitié avec les Ikhméniev. Enfin, apres avoir reçu par l’intermédiaire du comte un poste important a l’une de nos plus grandes ambassades, il partit a l’étranger. Dans la suite, les bruits qui coururent sur son compte se firent quelque peu obscurs : on parla d’une aventure déplaisante qui lui était arrivée a l’étranger, mais personne ne put expliquer en quoi elle consistait. On savait seulement qu’il avait réussi a acheter encore quatre cents âmes, comme je l’ai dit plus haut. Il ne revint de l’étranger que de nombreuses années apres avec un rang élevé et occupa aussitôt un emploi tres important a Pétersbourg. A Ikhménievka, on raconta qu’il allait se remarier et s’allier avec une puissante, riche et illustre maison. « C’est un grand seigneur », dit Nikolai Serguéitch en se frottant les mains de contentement. J’étais alors a l’Université de Pétersbourg, et je me souviens qu’Ikhméniev m’écrivit expres pour me demander de me renseigner afin de savoir si le bruit de ce mariage était justifié. Il écrivit aussi au prince, en lui demandant pour moi sa protection ; mais le prince laissa sa lettre sans réponse. Je sus seulement que son fils, qui avait d’abord été élevé chez le comte, puis ensuite au lycée, venait alors, a dix-neuf ans, de terminer ses études de sciences. Je l’écrivis a Ikhméniev et je lui dis aussi que le prince aimait beaucoup son fils, le gâtait, se préoccupait des maintenant de son avenir. J’avais appris tout cela par des étudiants, camarades du jeune prince. Ce fut a ce moment-la qu’un beau matin Nikolai Serguéitch reçut du prince une lettre qui l’étonna au-dela de toute mesure…

Le prince qui jusqu’ici, comme je l’ai déja signalé, s’en était tenu, dans ses rapports avec Nikolai Serguéitch a une seche correspondance d’affaires, lui décrivait cette fois dans les détails avec un amical abandon sa vie de famille ; il se plaignait de son fils, disait que celui-ci le chagrinait par sa mauvaise conduite ; que, naturellement, il ne fallait pas encore prendre trop au sérieux les étourderies d’un pareil gamin (il s’efforçait visiblement de le disculper), mais qu’il s’était résolu, afin de punir son fils et de lui faire peur, a l’envoyer pour quelque temps a la campagne sous la surveillance d’Ikhméniev. Le prince écrivait qu’il se reposait entierement sur « son tres excellent et tres noble Nikolai Serguéitch, et en particulier sur Anna Andréievna », qu’il leur demandait a tous deux d’accueillir son écervelé sous leur toit, de le ramener au bon sens dans la solitude, de l’aimer si c’était possible, et surtout d’amender son caractere frivole et de lui « insuffler de salutaires et séveres principes, si indispensables dans la vie ». Bien entendu, le vieil Ikhméniev s’attela a la tâche avec joie. Le jeune prince arriva ; ils le reçurent comme leur propre fils. Au bout de peu de temps, Nikolai Serguéitch l’aima passionnément, autant que sa Natacha ; meme plus tard, apres la rupture définitive entre le prince et les Ikhméniev, le vieux parlait parfois avec bonne humeur de son Aliocha, ainsi qu’il avait l’habitude d’appeler le prince Alexei Petrovich. En fait, c’était un charmant garçon ; joli, faible et nerveux comme une femme, mais gai et simple, doué d’une âme généreuse, capable des sentiments les plus nobles, d’un cour aimant, droit et reconnaissant ; il devint l’idole de la maison Ikhméniev. En dépit de ses dix-neuf ans, c’était encore tout a fait un enfant. Il était difficile de se représenter la raison pour laquelle son pere, qui, a ce qu’on disait, l’aimait beaucoup, l’avait exilé. On racontait que le jeune homme a Pétersbourg menait une vie oisive et frivole, qu’il ne voulait pas travailler et faisait ainsi de la peine a son pere. Nikolai Serguéitch ne questionna pas Aliocha, car le prince Piotr Alexandrovitch avait visiblement passé sous silence dans sa lettre la véritable cause de l’éloignement de son fils. Par ailleurs, on parlait d’une étourderie impardonnable d’Aliocha, d’une liaison avec une dame, d’une provocation en duel, d’une invraisemblable perte au jeu ; il était meme fait allusion a l’argent d’un tiers qu’il aurait dépensé. Le bruit courait aussi que le prince avait résolu d’éloigner son fils non pour une faute mais par suite de certaine égoiste combinaison. Nikolai Serguéitch repoussait cette rumeur avec d’autant plus d’indignation qu’Aliocha aimait infiniment son pere qu’il n’avait pas connu pendant toute la durée de son enfance et de son adolescence ; il parlait de lui avec enthousiasme et animation ; il était visible qu’il subissait entierement son influence. Aliocha faisait aussi parfois allusion a une comtesse a qui son pere et lui avaient fait la cour ensemble ; c’était lui, Aliocha, qui l’avait emporté et son pere s’était furieusement fâché contre lui. Il racontait toujours cette histoire avec orgueil, avec une naiveté enfantine et un rire joyeux et sonore ; mais Nikolai Serguéitch l’arretait sur-le-champ. Alexei confirmait aussi le bruit selon lequel son pere désirait se remarier.

Il avait déja passé presque un an en exil ; il écrivait a date fixe a son pere des lettres raisonnables et respectueuses, et, finalement, il s’était si bien fait a Vassilievskoié que lorsque le prince vint lui-meme a la campagne pour l’été (il en avait a l’avance informé les Ikhméniev), l’exilé demanda lui-meme a son pere de lui permettre de rester le plus longtemps possible a Vassilievskoié, assurant que vivre a la campagne était sa véritable vocation. Toutes les décisions, tous les entraînements d’Aliocha provenaient de son extraordinaire impressionnabilité nerveuse, de son cour ardent, de sa légereté qui allait parfois jusqu’a l’absurdité, d’une faculté peu commune de se soumettre a toute influence extérieure et d’une totale absence de volonté. Le prince écouta sa requete d’un air soupçonneux… Dans l’ensemble, Nikolai Serguéitch avait peine a reconnaître son ancien « ami » : le prince Piotr Alexandrovitch avait extraordinairement changé. Il devint soudain particulierement chicaneur avec Nikolai Serguéitch ; dans la vérification des comptes du domaine, il montra une avidité et une avarice repoussantes et une incompréhensible méfiance. Tout ceci affligea profondément l’excellent Ikhméniev ; il s’efforça longtemps de ne pas y croire. Tout se passa cette fois contrairement a ce qui avait eu lieu lors de sa premiere visite a Vassilievskoié, quatorze ans auparavant ; le prince tint a faire la connaissance de tous ses voisins ; des plus importants, bien entendu ; quant a Nikolai Serguéitch, il n’allait jamais le voir et le traitait comme un subalterne. Brusquement survint un événement incompréhensible : sans aucune raison apparente, une rupture violente se produisit entre le prince et Nikolai Serguéitch. On entendit des paroles véhémentes, injurieuses, dites des deux côtés. Ikhméniev, indigné, quitta Vassilievskoié, mais l’affaire ne s’arreta pas la. Dans tous les environs se répandirent brusquement d’infâmes commérages. On prétendait que Nikolai Serguéitch, ayant percé le caractere du jeune prince, avait projeté d’employer tous ses défauts a son profit ; que sa fille, Natacha (qui avait alors dix-sept ans) avait su se faire aimer de ce jeune homme de vingt ans ; que le pere et la mere protégeaient cet amour, tout en faisant semblant de ne rien remarquer ; que Natacha, rusée et « immorale », avait pour finir completement ensorcelé le jeune homme, qui pendant toute une année, par ses soins, n’avait vu presque aucune des filles authentiquement nobles qui murissaient en si grand nombre dans les maisons honorables des propriétaires voisins. On affirmait enfin que les amoureux étaient déja convenus de se marier, a quinze lieues de Vassilievskoié, dans le village de Grigorievo, soi-disant a l’insu des parents de Natacha, qui néanmoins connaissaient tout jusqu’au moindre détail et avaient mené leur fille par leurs conseils infâmes. Bref, un livre entier n’aurait pu contenir tout ce que les commeres du district de l’un et l’autre sexe avaient réussi a échafauder a l’occasion de cette histoire. Mais le plus étonnant, c’était que le prince y ajoutait foi et que meme il n’était venu que pour cela a Vassilievskoié, a la suite d’une dénonciation anonyme qui lui avait été envoyée a Pétersbourg. Bien entendu, aucun de ceux qui connaissaient tant soit peu Nikolai Serguéitch n’aurait du, semble-t-il, croire un seul mot de toutes les accusations portées a son compte ; et cependant tous s’agiterent, tous bavarderent, tous critiquerent, tous hocherent la tete et… le condamnerent sans retour. Ikhméniev était trop fier pour innocenter sa fille devant les commeres et il interdit séverement a son Anna Andréievna d’entrer dans aucune espece d’explication avec les voisins. Quant a Natacha, qui avait été si calomniée, un an encore apres elle ne savait presque rien de tous ces racontars ; on lui cacha soigneusement toute l’histoire et elle était gaie et innocente comme une enfant de douze ans.

Pendant ce temps, la querelle ne cessait de s’envenimer. Les complaisants ne s’assoupirent point. On vit apparaître des dénonciateurs et des témoins qui arriverent finalement a faire croire au prince que la longue administration de Nikolai Serguéitch était loin de se distinguer par une honneteté exemplaire. Bien plus : que trois ans auparavant, lors de la vente d’un petit bois, Nikolai Serguéitch avait dissimulé a son profit douze mille roubles-argent, qu’on pouvait en témoigner de la façon la plus claire et la plus légale devant le juge, d’autant plus que pour la vente de ce bois il n’avait aucune procuration du prince, qu’il avait agi de son propre chef, que ce n’était qu’apres qu’il avait persuadé le prince de la nécessité de cette vente et lui avait produit pour le bois une somme incomparablement inférieure a celle qu’il avait reçue réellement. Il va de soi que tout ceci n’était que calomnies, ce fut prouvé par la suite, mais le prince crut tout et, devant témoins, traita Nikolai Serguéitch de voleur. Ikhméniev ne le supporta pas et répondit par une injure du meme acabit ; une scene terrible s’ensuivit. On commença immédiatement le proces. Nikolai Serguéitch, faute de certains papiers, et surtout parce qu’il n’avait ni protecteurs ni expérience de la conduite a tenir dans ce genre d’affaires, perdit tout de suite son proces. On mit sa propriété sous séquestre. Le vieillard exaspéré abandonna tout et décida pour en finir de s’installer a Pétersbourg pour y suivre en personne son affaire ; il laissa en province un homme de confiance expérimenté. Le prince comprit sans doute rapidement qu’il avait outragé injustement Ikhméniev. Mais l’offense de part et d’autre était si grande qu’il ne restait plus un seul mot pour la paix, et le prince irrité déploya tous ses efforts pour faire tourner le proces a son avantage, c’est-a-dire en fait pour enlever a son ancien intendant son dernier morceau de pain.


Chapitre 5

 

Donc, les Ikhméniev étaient venus s’installer a Pétersbourg. Je ne décrirai pas ma rencontre avec Natacha apres une aussi longue séparation. Pendant ces quatre années, je ne l’avais jamais oubliée. Bien sur, je ne me souviens pas moi-meme parfaitement du sentiment qui m’animait quand je pensais a elle ; mais lorsque nous nous revîmes, je pressentis bientôt qu’elle m’était promise par le destin. Tout d’abord, les premiers jours qui suivirent son arrivée, il me sembla qu’elle s’était peu développée pendant ces années ; on eut dit qu’elle n’avait pas changé et était demeurée la meme petite fille qu’avant notre séparation. Mais ensuite, je découvrais chaque jour en elle quelque trait nouveau qui m’était resté jusqu’alors completement inconnu et semblait m’avoir été dissimulé a dessein, comme si la jeune fille s’était tout expres cachée de moi, et quelle félicité il y avait dans cette découverte ! Le vieux, apres s’etre installé a Pétersbourg, était les premiers temps nerveux et acariâtre. Ses affaires allaient mal : il s’indignait, sortait de ses gonds, fourrageait dans ses dossiers, et n’avait pas le temps de s’occuper de nous. Quant a Anna Andréievna, elle était comme éperdue et au début ne savait que penser. Pétersbourg lui faisait peur. Elle soupirait et tremblait, pleurait sur son ancienne existence, sur Ikhménievka, sur ce que Natacha était en âge de se marier et qu’il n’y avait personne pour penser a elle, et s’abandonnait avec moi a d’étranges confidences, faute d’un autre auditeur plus digne de ces épanchements amicaux.

Ce fut juste a ce moment-la, peu de temps apres leur arrivée, que je terminai mon premier roman, celui-la meme qui marqua le début de ma premiere carriere. Étant novice, je ne savais pas tout d’abord ou le caser. Je n’en avais jamais parlé aux Ikhméniev ; ils s’étaient presque brouillés avec moi parce que je vivais dans l’oisiveté, sans prendre de service ni m’efforcer de trouver un emploi. Le vieux me faisait des reproches amers et meme acerbes ; c’était, bien entendu, par l’intéret paternel qu’il me portait. Moi, j’avais tout simplement honte de leur dire a quoi je travaillais. Et aussi comment leur annoncer de front que je ne voulais pas postuler une fonction mais écrire des romans ? C’est pourquoi je leur avais menti jusqu’a présent, en leur disant qu’on ne me donnait pas de travail et que je faisais tout mon possible pour en trouver. Il n’avait pas le temps de vérifier mes dires. Je me souviens qu’un jour Natacha, qui avait eu les oreilles rebattues de nos conversations, m’emmena d’un air mystérieux a l’écart ; elle me supplia en pleurant de penser a mon avenir, me posa des questions, chercha a savoir ce que je faisais exactement et comme je ne lui livrai pas non plus mon secret, elle me fit jurer que je ne me perdrais pas dans une vie de paresse et d’oisiveté. Il est vrai que, bien que je ne lui eusse point avoué mes occupations, je me souviens que, pour un mot d’encouragement d’elle au sujet de mon travail, mon premier roman, j’aurais donné les réflexions les plus flatteuses des critiques et des appréciateurs que je m’entendis adresser dans la suite. Et voici qu’enfin mon roman était sorti. Longtemps avant sa parution, cela avait fait du tintamarre dans le monde littéraire. B… était joyeux comme un enfant en lisant mon manuscrit. Oui ! Si j’ai jamais été heureux, ce fut non pas lors des premieres minutes enivrantes de mon succes, mais lorsque je n’avais encore ni lu ni montré mon manuscrit a personne : pendant ces longues nuits d’espérances exaltées, de reveries et de passion pour le travail ; lorsque je vivais avec mon imagination, avec les personnages que j’avais moi-meme créés comme avec des parents, des etres réellement existants ; je les aimais, je me réjouissais et m’affligeais avec eux et parfois meme je pleurais les larmes les plus sinceres sur mon pâle héros. Je ne peux meme pas décrire la joie des deux vieux a mon succes, bien qu’au début ils aient été tres surpris : cela leur parut tellement étrange ! Anna Andréievna, par exemple, ne voulait pas croire que le nouvel écrivain, célébré par tout le monde, était ce meme Vania, qui, etc., et elle hochait la tete. Le vieux de longtemps ne se rendit pas et les premiers temps meme était effrayé ; il commença a parler de ma carriere de fonctionnaire perdue, de la vie déréglée de tous les écrivains en général. Mais la constance des nouvelles rumeurs, les notes dans les revues et, enfin, quelques mots louangeurs qu’il entendit prononcer a propos de moi par des personnalités en qui il croyait avec dévotion l’amenerent a changer son point de vue. Lorsque enfin il vit que je me trouvais brusquement en possession d’argent et qu’il apprit quelle somme on pouvait recevoir pour un travail littéraire, ses dernieres hésitations s’évanouirent. Passant rapidement du doute a une foi absolue et enthousiaste, se réjouissant comme un enfant de mon bonheur, il s’abandonna immédiatement aux espérances les plus effrénées, aux reves les plus éblouissants pour mon avenir. Chaque jour, il bâtissait devant moi de nouvelles carrieres, de nouveaux plans, et que n’y avait-il pas dans ces plans ! Il se mit meme a me témoigner une certaine considération qu’il n’avait pas jusqu’alors a mon égard. Néanmoins, je me souviens que parfois ses doutes revenaient l’assaillir, au milieu des plus fougueuses imaginations, et le décontenançaient a nouveau.

« Écrivain, poete. Ça fait drôle… Quand donc les poetes ont-ils fait leur chemin, ont-ils pris du rang ? Tous ces gens-la sont des vantards, des vauriens. » J’avais remarqué que ces doutes et ces questions épineuses se présentaient a lui le plus souvent au crépuscule (tellement je me souviens de tous les détails de cette époque bénie !). Vers le soir, notre vieil ami devenait toujours plus nerveux, plus impressionnable et plus méfiant. Natacha et moi savions déja cela et nous en riions a l’avance. Je me souviens que je le remontais avec des anecdotes sur Soumarokov, qui avait été fait général, sur Derjavine, qui avait reçu une tabatiere pleine de pieces d’or, sur la visite que l’impératrice avait faite a Lomonossov ; je lui parlais de Pouchkine, de Gogol.

« Je sais, frere, je sais tout cela, répliqua le vieillard qui peut-etre entendait toutes ces histoires pour la premiere fois. Hum ! Écoute, Vania, tu sais, je suis tout de meme content que ta cuisine ne soit pas écrite en vers. Les vers, mon cher, ce sont des sornettes ; et n’ergote pas, crois-en un vieillard ; je te veux du bien ; ce sont de pures sornettes, une occupation inutile ! C’est bon pour les collégiens d’écrire des vers ; vous autres, jeunes gens, cela vous conduira a la maison de fous… Admettons que Pouchkine soit un grand homme, et apres ? Ce sont des vers, et rien de plus ; c’est tellement éphémere… D’ailleurs, j’ai lu peu de choses de lui… La prose, c’est une autre affaire ! La, l’écrivain peut meme instruire…, parler de l’amour de la patrie, ou bien des vertus en général…, oui ! Je ne sais pas m’exprimer, mon ami, mais tu me comprends : c’est parce que je t’aime que je te dis cela. C’est bon, c’est bon, lis-nous cela, conclut-il d’un air quelque peu protecteur, lorsque enfin j’apportai mon livre et que nous nous installâmes tous, apres le thé, autour de la table ronde : lis-nous ce que tu as griffonné la-dedans ; on crie beaucoup a ton sujet ! Nous allons voir, nous allons voir ! »

J’ouvris le livre et m’appretai a lire. Ce soir-la, mon roman venait de sortir des presses et, apres m’en etre enfin procuré un exemplaire, j’étais accouru chez les Ikhméniev pour y lire mon ouvre.

Comme j’avais été affligé et dépité de n’avoir pu le leur lire avant, sur le manuscrit qui était entre les mains de l’éditeur ! Natacha en avait pleuré de chagrin, elle m’avait querellé, m’avait reproché que d’autres eussent mon roman avant elle… Mais nous voici enfin assis autour de la table. Le vieux s’est composé une physionomie extraordinairement sérieuse et critique. Il voulait juger tres séverement, « se faire une opinion par lui-meme ». La vieille aussi avait un air solennel inusité ; un peu plus, et elle aurait mis un bonnet neuf pour cette lecture. Elle avait remarqué depuis longtemps déja que je regardais avec un immense amour son incomparable Natacha ; que mon esprit prenait feu, que ma vue se troublait lorsque je lui adressais la parole, et que Natacha, elle aussi, me jetait des regards plus vifs qu’auparavant. Oui ! Il était venu, enfin, cet instant, il était venu dans un moment de succes, de radieuses espérances, et au sein du bonheur le plus absolu. Tout était venu a la fois, d’un seul coup ! La vieille s’était aperçue aussi que son mari lui-meme s’était mis a me faire des compliments exagérés et a nous regarder d’une façon particuliere, sa fille et moi…, et brusquement elle avait pris peur : malgré tout, je n’étais ni un comte, ni un prince régnant, ni meme un conseiller de college de la Faculté de Droit, jeune, décoré, et beau garçon ! Anna Andréievna n’aimait pas désirer a moitié.

« On félicite un homme, se disait-elle a mon sujet, et on ne sait meme pas pourquoi. Écrivain, poete… Mais qu’est-ce que c’est qu’un écrivain ? »


Chapitre 6

 

Je leur lus mon roman en une seule séance. Nous commençâmes tout de suite apres le thé et veillâmes jusqu’a deux heures du matin. Le vieux au début fronçait les sourcils. Il attendait quelque chose d’inaccessiblement élevé, quelque chose qu’il n’aurait peut-etre pas pu comprendre, mais qui fut a coup sur élevé ; et au lieu de cela, c’étaient des faits quotidiens, archi-connus, exactement ce qui se passe ordinairement autour de nous. Il eut fallu que le héros fut un grand homme ou un homme intéressant, ou bien un personnage historique, dans le genre de « Roslavlev » ou de « Iouri Miloslavski » ; or, on lui présentait un petit fonctionnaire obtus et meme un peu beta qui n’avait plus de boutons a son uniforme, et tout cela dans un style tellement simple, ni plus ni moins que le langage de tous les jours…, c’était bizarre ! La vieille jetait sur Nikolai Serguéitch des regards interrogateurs, et faisait meme un peu la tete, comme si quelque chose l’avait froissée. « Cela vaut-il la peine vraiment d’imprimer et d’écouter de pareilles betises, et on donne encore de l’argent pour cela ! » était-il écrit sur son visage. Natacha était toute attention, elle écoutait avidement, ne me quittait pas des yeux, regardait sur mes levres comment je prononçais chaque mot et remuait elle-meme apres moi ses jolies levres. Et le croiriez-vous ? Avant que j’eusse atteint la moitié de ma lecture, des larmes coulaient des yeux de tous mes auditeurs. Anna Andréievna pleurait sincerement, compatissant de tout cour au sort de mon héros et désirant tres naivement l’aider, fut-ce le moins du monde dans ses malheurs (je le compris d’apres ses exclamations). Le vieux, lui, avait abandonné tous ses reves de grandeur : « On voit des le début que cela ne va pas bien loin, c’est seulement un petit récit ; mais ça vous empoigne, dit-il ; cela vous fait comprendre et vous rappelle ce qui se passe autour de vous ; on sent que le plus obscur, le dernier des hommes est un homme tout de meme, un frere ; » Natacha écoutait, pleurait, et sous la table, a la dérobée, me serra fortement la main. La lecture prit fin. Elle se leva. Ses joues étaient en feu et il y avait de petites larmes dans ses yeux ; soudain, elle saisit ma main, la baisa et quitta la piece en courant ; son pere et sa mere échangerent un regard.

« Hum ! Comme elle est exaltée ! dit le vieux, frappé par l’acte de sa fille ; ce n’est rien, d’ailleurs, c’est bien, c’est bien, c’est un élan généreux ! C’est une bonne petite… », marmotta-t-il en glissant un regard vers sa femme, comme s’il désirait disculper Natacha, et tout en meme temps, on ne sait pourquoi, m’innocenter, moi aussi.

Mais Anna Andréievna, bien qu’elle eut été elle-meme quelque peu troublée pendant ma lecture, avait maintenant un air qui semblait vouloir dire : « Bien sur. Alexandre de Macédoine est un héros, mais il n’y a pas de quoi casser les vitres. »

Natacha revint bientôt, gaie et heureuse, et en passant devant moi, elle me pinça sans mot dire. Le vieux allait commencer encore a donner une appréciation « sérieuse » sur ma nouvelle, mais, dans sa joie, il ne put se contenir et se laissa emporter :

« Eh bien, Vania, mon ami, c’est bien, c’est bien ! Tu m’as fait plaisir ! Tres plaisir, je ne m’y attendais pas. Ce n’est pas grand, ce n’est pas élevé, ça c’est clair… La-bas, j’ai la « Libération de Moscou », c’est a Moscou meme qu’on l’a écrit ; la, des la premiere ligne, mon cher, l’homme plane dans les airs comme un aigle, pour ainsi dire… Mais sais-tu, Vania, chez toi, c’est plus simple, plus compréhensible. C’est justement pour cela que ça me plaît, parce qu’on comprend mieux ! C’est plus proche en quelque sorte ; c’est comme si tout cela m’était arrivé a moi-meme. Et a quoi bon ces sujets nobles auxquels on ne comprend rien soi-meme ? Mais j’aurais arrangé le style… Tu sais, je te fais des compliments, mais on dira ce qu’on voudra, ça manque malgré tout d’élévation… Tant pis, maintenant, il est trop tard, c’est imprimé. Dans la deuxieme édition, peut-etre ? Parce qu’il y aura une deuxieme édition, j’espere ? Ça te fera encore de l’argent… Hum !

– Est-il possible que vous ayez reçu tant d’argent, Ivan Petrovitch ? observa Anna Andréievna. A vous regarder, ça me semble incroyable. Ah ! Seigneur ! A quoi est-ce qu’on dépense son argent a cette heure !

– Sais-tu, Vania ? poursuivit le vieux, s’emballant de plus en plus ; ce n’est pas un poste, c’est vrai, mais c’est tout de meme une carriere. De grands personnages le liront. Tiens, tu disais que Gogol recevait chaque année une pension et qu’on l’avait envoyé a l’étranger. Et si on en faisait autant pour toi ? Hein ? C’est peut-etre encore trop tôt ? Il faut encore écrire quelque chose ? Alors écris, frere, écris sans tarder ! Ne t’endors pas sur tes lauriers. Il ne faut pas bayer aux corneilles. »

Et il dit ceci d’un air si convaincu, avec tant de bonté que je n’eus pas la force de l’arreter et de refroidir son imagination.

« Ou bien tiens, par exemple, on te donnera une tabatiere… Pourquoi pas ? Il n’y a pas de regles pour la faveur. On voudra t’encourager. Et qui sait, peut-etre que tu seras reçu a la Cour, ajouta-t-il a mi-voix avec un air important en clignant de l’oil gauche. Ou bien non ? C’est peut-etre encore trop tôt ?

– A la Cour ! dit Anna Andréievna, comme sur un ton de dépit.

– Encore un peu, et vous me ferez général », répondis-je en riant de bon cour. Le vieux lui aussi se mit a rire. Il était extremement satisfait.

« Votre Excellence ? Ne désirez-vous pas vous mettre a table ? » cria l’espiegle Natacha, qui pendant ce temps nous avait préparé a souper.

Elle éclata de rire, courut vers son pere et le serra étroitement dans ses bras brulants.

« Mon cher, cher petit papa ! »

Le vieux s’attendrit.

« Allons, c’est bon, c’est bon. Tu sais, je dis cela comme ça, sans réfléchir. Général ou non, allons souper. Ah ! quelle sensitive ! ajouta-t-il en tapotant la joue empourprée de Natacha, comme il aimait a le faire a la premiere occasion. Vois-tu, Vania, j’ai dit cela parce que je t’aime. Bien que tu ne sois pas général (et il s’en faut !) tu es tout de meme un illustre personnage, un auteur !

– Aujourd’hui, papa, on dit un écrivain.

– On ne dit pas auteur ? Je ne savais pas. C’est bon, admettons, écrivain, mais voici ce que je voulais dire ; bien sur on ne te nommera pas chambellan parce que tu as écrit un roman, il ne faut meme pas y penser, mais tu peux faire ton chemin : par exemple, devenir attaché quelque part. On peut t’envoyer a l’étranger, en Italie, pour rétablir ta santé, ou ailleurs pour achever tes études, qui sait ; on te donnera des secours en argent. Bien entendu, il faut que de ton côté tu agisses noblement ; que ce soit pour ton travail, pour un vrai travail que tu acceptes l’argent et les honneurs, et non n’importe comment, par protection…

– Mais ne fais pas trop le fier alors, Ivan Petrovitch, ajouta en riant Anna Andréievna.

– Et surtout qu’on lui donne au plus vite une décoration, mon petit papa, sinon, attaché, qu’est-ce que c’est que ça ? »

Et elle me pinça a nouveau le bras.

« Elle est toujours en train de se moquer de moi, s’écria le vieux, en regardant avec orgueil Natacha dont les joues étaient enflammées et dont les petits yeux brillaient gaiement, comme des étoiles. Je me suis peut-etre aventuré trop loin, mes enfants ; j’ai toujours été ainsi…, seulement, sais-tu, Vania, quand je te regarde : tu es tout simple…

– Ah ! mon Dieu ! Mais comment faudrait-il qu’il soit, papa !

– Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Mais tout de meme, Vania. Ton visage…, ce n’est pas du tout un visage de poete… Tu sais, on raconte que les poetes sont pâles, avec de longs cheveux, et quelque chose dans les yeux…, un Gothe, ou quelqu’un d’autre dans ce genre…, j’ai lu cela dans Abbaddon… Eh bien quoi ? J’ai encore dit une sottise ? Voyez-moi cette gamine qui s’esclaffe a mes dépens ! Moi, mes amis, je ne suis pas instruit, mais je peux sentir. C’est bon, ne parlons plus du visage, ce n’est pas encore un grand malheur ; pour moi, le tien aussi est bien, et il me plaît beaucoup… Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire…, seulement sois honnete, Vania, sois honnete, c’est le principal ; vis honnetement, et n’aie pas trop bonne opinion de toi ! La route est large devant toi. Fais loyalement ton travail ; voici ce que je voulais dire, c’est cela précisément que je voulais dire ! »

Quelle époque merveilleuse ! Toutes mes heures libres, toutes mes soirées, je les passais chez eux. J’apportais au vieux les nouvelles du monde littéraire, des littérateurs auxquels brusquement, on ne sait pourquoi, il avait commencé a s’intéresser passionnément ; il s’était meme mis a lire les articles de critique de B… dont je lui avais beaucoup parlé et qu’il comprenait a peine mais qu’il louait avec enthousiasme et il se plaignait amerement de ses ennemis qui écrivaient dans le « Bourdon du Nord ». La vieille nous surveillait avec vigilance, Natacha et moi ; mais elle n’avait pu nous surprendre ! Un mot avait déja été prononcé entre nous, et j’avais entendu Natacha, baissant la tete et ouvrant a demi ses levres, me dire, presque tout bas : oui. Mais les vieux eux aussi l’avaient su ; ils avaient deviné, avaient réfléchi ; Anna Andréievna avait longtemps hoché la tete. Cela lui paraissait étrange, effrayant. Elle n’avait pas foi en moi.

« Maintenant, c’est tres bien, Ivan Petrovitch, vous avez du succes, disait-elle, et si brusquement vous n’en avez plus, ou qu’il arrive autre chose ; que se passera-t-il alors ? Si au moins vous preniez du service quelque part !

– Voici ce que je vais te dire, Vania, décida le vieux, apres avoir longuement réfléchi : j’ai vu, j’ai remarqué, et meme, je l’avoue, je me suis réjoui que toi et Natacha…, et il n’y aurait pas de mal a cela ! Vois-tu, Vania : vous etes encore tres jeunes tous les deux et mon Anna Andréievna a raison. Attendons. Tu as du talent, je l’admets, un talent remarquable meme…, ce n’est pas du génie, comme on l’a clamé tout d’abord, mais du talent, tout simplement (hier encore je lisais cette critique sur toi dans le « Bourdon », on t’y traite bien mal, mais aussi qu’est-ce que c’est que ce journal-la !). Oui ! ainsi, tu vois : ça ne veut pas encore dire qu’on a de l’argent au mont-de-piété, le talent ; et vous etes pauvres tous les deux. Attendons comme ça un an et demi ou au moins un an : si ça va bien, si tu t’affermis sur ton chemin, Natacha est a toi ; si tu ne réussis pas, juge toi-meme !… Tu es un homme honnete ; réfléchis !… »

Ils en resterent la. Et un an apres, voici ce qui arriva :

Oui, c’était presque exactement un an apres ! Par une claire journée de septembre, sur le soir, j’entrai chez mes vieux, malade, l’âme défaillante, et je tombai presque évanoui sur une chaise, si bien qu’ils prirent peur en me regardant. Mais si ma tete s’était mise a tourner alors, si mon cour était navré au point que dix fois je m’étais approché de leur porte et dix fois m’en étais retourné sans entrer, ce n’était pas parce que je n’avais pas réussi dans ma carriere ni parce que je n’avais encore ni gloire, ni argent ; ce n’était pas parce que je n’étais pas encore « attaché » et parce qu’on était bien loin de m’envoyer en Italie pour y rétablir ma santé ; mais parce qu’on pouvait vivre dix années en une, et que durant cette année ma Natacha elle aussi avait vécu dix ans. Un infini se trouvait entre nous… Et voila, je me souviens : j’étais assis devant le vieux, je me taisais et j’achevais de pétrir d’une main distraite les bords de mon chapeau déja tout déformés ; j’étais assis et j’attendais, je ne sais pourquoi, que Natacha entrât. Mon costume était minable et m’allait mal ; j’avais maigri de visage et de corps, j’étais devenu jaune et pourtant j’étais loin de ressembler a un poete, et dans mes yeux ne se reflétait nullement cette grandeur dont s’était tant inquiété jadis le bon Nikolai Serguéitch. La vieille me regardait avec une compassion non feinte et trop hâtive, et pensait a part soi : « Et dire que celui-ci a failli etre le fiancé de Natacha. Dieu nous protege et nous ait en sa garde ! »

« Eh bien, Ivan Petrovitch, voulez-vous du thé ? (le samovar bouillait sur la table). Comment allez-vous, mon cher ? Vous avez l’air bien malade », me demanda-t-elle d’une voix plaintive. Je l’entends encore.

Je la vois comme si c’était maintenant ; elle me parle et dans ses yeux transparaît un autre souci, ce meme souci qui assombrissait son vieux mari et qui l’occupait pour l’instant, assis devant une tasse de thé en train de refroidir et plongé dans ses pensées. Je savais qu’a ce moment-la leur proces avec le prince Valkovski qui n’avait pas tres bien tourné pour eux les préoccupait beaucoup et qu’il leur était arrivé d’autres désagréments qui avaient abattu Nikolai Serguéitch jusqu’a le rendre malade. Le jeune prince, qui était a l’origine de toute l’histoire de ce proces, avait, cinq ou six mois auparavant, trouvé l’occasion de rendre visite aux Ikhméniev. Le vieux, qui aimait son cher Aliocha comme son fils et parlait de lui presque chaque jour, l’accueillit avec joie. Anna Andréievna se souvint de Vassilievskoié et fondit en larmes. Aliocha se mit a aller les voir de plus en plus souvent, en cachette de son pere ; Nikolai Serguéitch, honnete, ouvert, d’esprit droit, rejeta avec indignation toutes précautions. Par fierté, par noblesse, il ne voulut meme pas penser a ce que dirait le prince s’il apprenait que son fils était de nouveau reçu dans la maison des Ikhméniev et intérieurement il méprisait tous ses absurdes soupçons. Mais le vieux ne savait pas s’il aurait assez de force pour supporter de nouvelles offenses. Le jeune prince vint les voir presque chaque jour. Les vieux passaient de bons moments avec lui. Il restait chez eux des soirées entieres et bien apres minuit. Bien entendu, le pere, finalement, apprit tout. Cela donna lieu aux plus infâmes commérages. Il fit a Nikolai Serguéitch l’injure de lui adresser une lettre effroyable, toujours sur le meme theme, et il interdit formellement a son fils de rendre visite aux Ikhméniev. Ceci s’était passé quinze jours avant ma visite. Le vieux était tombé dans une profonde affliction. Comment ! Meler encore une fois sa Natacha, innocente et noble, a ces abjectes calomnies, a cette bassesse ! Son nom avait déja été prononcé de façon outrageante par l’homme qui l’avait insulté… Et laisser tout cela sans demander réparation. Les premiers jours, il s’alita de désespoir. Je savais tout cela. L’histoire m’était parvenue en détail, quoique ces derniers temps, depuis pres de trois semaines, malade et déprimé, je ne me fusse pas montré chez eux, gardant le lit dans mon appartement. Mais je savais encore…, non ! Je ne faisais encore que pressentir, je savais, sans y croire, qu’a part cette histoire il y avait quelque chose qui devait les inquiéter plus que tout au monde et je les observais avec une angoisse torturante. Oui, j’étais torturé ; j’avais peur de deviner, peur de croire et de toutes mes forces je désirais éloigner la minute fatale. Et cependant j’étais venu uniquement pour cela. Ce soir-la, j’étais littéralement attiré chez eux !

« Oui, Vania, me demanda brusquement le vieux, comme s’il reprenait ses esprits, n’as-tu pas été malade ? Pourquoi es-tu resté tout ce temps sans venir ? Je suis coupable envers toi : il y a longtemps que je voulais aller te rendre visite, et puis il y avait toujours quelque chose… » Et il se reprit a songer.

« J’étais souffrant, répondis-je.

– Hum ! souffrant, répéta-t-il cinq minutes plus tard. Cela ne m’étonne pas ! Je te l’avais dit, l’autre jour, je t’avais mis en garde, tu ne m’as pas écouté ! Hum ! non, mon cher Vania : décidément, la muse a toujours vécu affamée dans un galetas et y restera. Hé oui ! »

Non, le vieux n’était pas de bonne humeur. S’il n’avait pas eu cette blessure au cour, il ne m’aurait pas parlé de la muse affamée. Je le regardai au visage : il avait jauni, dans ses yeux se voyait une incertitude, une pensée en forme de question qu’il n’avait pas la force de résoudre. Il était brusque et caustique, contrairement a son habitude. Sa femme le regardait avec inquiétude et hochait du chef. A un moment, comme il s’était retourné, elle me le désigna de la tete a la dérobée.

« Comment va Nathalia Nikolaievna ? Est-elle a la maison ? demandai-je a Anna Andréievna, toute soucieuse.

– Mais oui, mais oui, mon ami, répondit-elle, comme si ma question l’embarrassait. Elle va venir tout de suite. Trois semaines sans se voir ! Ce n’est pas une petite affaire ! Et comme elle est devenue drôle, on n’arrive pas a comprendre si elle est malade ou en bonne santé. Dieu la protege ! »

Et elle regarda timidement son mari.

« Quoi donc ? Elle n’a rien du tout, répliqua Nikolai Serguéitch a contrecour et d’un ton bourru, elle va bien ; c’est comme cela, la fille prend de l’âge, ce n’est plus un nouveau-né, et c’est tout. Ces chagrins, ces caprices de fille, est-ce que quelqu’un y comprend quelque chose ?

– Des caprices ! » reprit Anna Andréievna d’un ton piqué.

Le vieux se tut et se mit a tambouriner des doigts sur la table. « Seigneur ! est-il possible qu’il y ait eu déja quelque chose entre eux ? » songeai-je dans les transes.

« Et comment cela va-t-il la-bas, chez vous ? reprit-il. B… fait-il toujours de la critique ?

– Oui, répondis-je.

– Hé ! Vania, Vania ! conclut-il avec un geste indifférent. La critique, quelle importance cela a-t-il ? »

La porte s’ouvrit et Natacha entra.