Notre-Dame de Paris - 1482 - Victor Hugo - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1831

Notre-Dame de Paris - 1482 darmowy ebook

Victor Hugo

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Opis ebooka Notre-Dame de Paris - 1482 - Victor Hugo

Le 6 janvier 1482, jour de la fete des Fous, on donne dans la grande salle du Palais de Justice de Paris un mystere du poete Gringoire, alors que sur le parvis de Notre-Dame danse la bohémienne Esmeralda. Quasimodo, le sonneur disgracieux de la cathédrale, essaie de l'enlever sur l'ordre de l'archidiacre Claude Frollo. Le capitaine Phoebus de Châteaupers la sauve. Esmeralda, elle, sauve en l'épousant Gringoire, prisonnier des truands alors qu'il s'était égaré dans la cour des Miracles... Le hideux Quasimodo vit au milieu de ses cloches. Mis au pilori pour avoir attaqué Esmeralda, il en tombe amoureux quand elle vient lui offrir a boire...

Opinie o ebooku Notre-Dame de Paris - 1482 - Victor Hugo

Fragment ebooka Notre-Dame de Paris - 1482 - Victor Hugo

A Propos
PRÉFACE
NOTE – AJOUTÉE A L’ÉDITION DÉFINITIVE (1832)
Partie 1
Chapitre 1 - LA GRAND’SALLE
Chapitre 2 - PIERRE GRINGOIRE
Chapitre 3 - MONSIEUR LE CARDINAL
Chapitre 4 - MAÎTRE JACQUES COPPENOLE
Chapitre 5 - QUASIMODO

A Propos Hugo:

Victor-Marie Hugo (26 February 1802 — 22 May 1885) was a French poet, novelist, playwright, essayist, visual artist, statesman, human rights campaigner, and perhaps the most influential exponent of the Romantic movement in France. In France, Hugo's literary reputation rests on his poetic and dramatic output. Among many volumes of poetry, Les Contemplations and La Légende des siecles stand particularly high in critical esteem, and Hugo is sometimes identified as the greatest French poet. In the English-speaking world his best-known works are often the novels Les Misérables and Notre-Dame de Paris (sometimes translated into English as The Hunchback of Notre-Dame). Though extremely conservative in his youth, Hugo moved to the political left as the decades passed; he became a passionate supporter of republicanism, and his work touches upon most of the political and social issues and artistic trends of his time. Source: Wikipedia

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PRÉFACE

Il y a quelques années qu’en visitant, ou, pour mieux dire, en furetant Notre-Dame, l’auteur de ce livre trouva, dans un recoin obscur de l’une des tours ce mot, gravé a la main sur le mur :

?NA?KH[1].

Ces majuscules grecques, noires de vétusté et assez profondément entaillées dans la pierre, je ne sais quels signes propres a la calligraphie gothique empreints dans leurs formes et dans leurs attitudes, comme pour révéler que c’était une main du moyen âge qui les avait écrites la, surtout le sens lugubre et fatal qu’elles renferment, frapperent vivement l’auteur.

Il se demanda, il chercha a deviner quelle pouvait etre l’âme en peine qui n’avait pas voulu quitter ce monde sans laisser ce stigmate de crime ou de malheur au front de la vieille église.

Depuis, on a badigeonné ou gratté (je ne sais plus lequel) le mur, et l’inscription a disparu. Car c’est ainsi qu’on agit depuis tantôt deux cents ans avec les merveilleuses églises du moyen âge. Les mutilations leur viennent de toutes parts, du dedans comme du dehors. Le pretre les badigeonne, l’architecte les gratte, puis le peuple survient, qui les démolit.

Ainsi, hormis le fragile souvenir que lui consacre ici l’auteur de ce livre, il ne reste plus rien aujourd’hui du mot mystérieux gravé dans la sombre tour de Notre-Dame, rien de la destinée inconnue qu’il résumait si mélancoliquement. L’homme qui a écrit ce mot sur ce mur s’est effacé, il y a plusieurs siecles, du milieu des générations, le mot s’est a son tour effacé du mur de l’église, l’église elle-meme s’effacera bientôt peut-etre de la terre.

C’est sur ce mot qu’on a fait ce livre.

Février 1831.


NOTE – AJOUTÉE A L’ÉDITION DÉFINITIVE (1832)

C’est par erreur qu’on a annoncé cette édition comme devant etre augmentée de plusieurs chapitres nouveaux. Il fallait dire inédits.En effet, si par nouveaux on entend nouvellement faits, les chapitres ajoutés a cette édition ne sont pas nouveaux. Ils ont été écrits en meme temps que le reste de l’ouvrage, ils datent de la meme époque et sont venus de la meme pensée, ils ont toujours fait partie du manuscrit de Notre-Dame de Paris. Il y a plus, l’auteur ne comprendrait pas qu’on ajoutât apres coup des développements nouveaux a un ouvrage de ce genre. Cela ne se fait pas a volonté. Un roman, selon lui, naît, d’une façon en quelque sorte nécessaire, avec tous ses chapitres ; un drame naît avec toutes ses scenes. Ne croyez pas qu’il y ait rien d’arbitraire dans le nombre de parties dont se compose ce tout, ce mystérieux microcosme que vous appelez drame ou roman. La greffe ou la soudure prennent mal sur des ouvres de cette nature, qui doivent jaillir d’un seul jet et rester telles quelles. Une fois la chose faite, ne vous ravisez pas, n’y retouchez plus. Une fois que le livre est publié, une fois que le sexe de l’ouvre, virile ou non, a été reconnu et proclamé, une fois que l’enfant a poussé son premier cri, il est né, le voila, il est ainsi fait, pere ni mere n’y peuvent plus rien, il appartient a l’air et au soleil, laissez-le vivre ou mourir comme il est. Votre livre est-il manqué ? tant pis. N’ajoutez pas de chapitres a un livre manqué. Il est incomplet ? il fallait le compléter en l’engendrant. Votre arbre est noué ? Vous ne le redresserez pas. Votre roman est phtisique ? votre roman n’est pas viable ? Vous ne lui rendrez pas le souffle qui lui manque. Votre drame est né boiteux ? Croyez-moi, ne lui mettez pas de jambe de bois.

L’auteur attache donc un prix particulier a ce que le public sache bien que les chapitres ajoutés ici n’ont pas été faits expres pour cette réimpression. S’ils n’ont pas été publiés dans les précédentes éditions du livre, c’est par une raison bien simple. A l’époque ou Notre-Dame de Paris s’imprimait pour la premiere fois, le dossier qui contenait ces trois chapitres s’égara. Il fallait ou les récrire ou s’en passer. L’auteur considéra que les deux seuls de ces chapitres qui eussent quelque importance par leur étendue, étaient des chapitres d’art et d’histoire qui n’entamaient en rien le fond du drame et du roman, que le public ne s’apercevrait pas de leur disparition, et qu’il serait seul, lui auteur, dans le secret de cette lacune. Il prit le parti de passer outre. Et puis, s’il faut tout avouer, sa paresse recula devant la tâche de récrire trois chapitres perdus. Il eut trouvé plus court de faire un nouveau roman.

Aujourd’hui, les chapitres se sont retrouvés, et il saisit la premiere occasion de les remettre a leur place.

Voici donc maintenant son ouvre entiere, telle qu’il l’a revée, telle qu’il l’a faite, bonne ou mauvaise, durable ou fragile, mais telle qu’il la veut.

Sans doute ces chapitres retrouvés auront peu de valeur aux yeux des personnes, d’ailleurs fort judicieuses, qui n’ont cherché dans Notre-Dame de Paris que le drame, que le roman. Mais il est peut-etre d’autres lecteurs qui n’ont pas trouvé inutile d’étudier la pensée d’esthétique et de philosophie cachée dans ce livre, qui ont bien voulu, en lisant Notre-Dame de Paris, se plaire a démeler sous le roman autre chose que le roman, et a suivre, qu’on nous passe ces expressions un peu ambitieuses, le systeme de l’historien et le but de l’artiste a travers la création telle quelle du poete.

C’est pour ceux-la surtout que les chapitres ajoutés a cette édition compléteront Notre-Dame de Paris, en admettant que Notre-Dame de Paris vaille la peine d’etre complétée.

L’auteur exprime et développe dans un de ces chapitres, sur la décadence actuelle de l’architecture et sur la mort, selon lui aujourd’hui presque inévitable, de cet art-roi, une opinion malheureusement bien enracinée chez lui et bien réfléchie. Mais il sent le besoin de dire ici qu’il désire vivement que l’avenir lui donne tort un jour. Il sait que l’art, sous toutes ses formes, peut tout espérer des nouvelles générations dont on entend sourdre dans nos ateliers le génie encore en germe. Le grain est dans le sillon, la moisson certainement sera belle. Il craint seulement, et l’on pourra voir pourquoi au tome second de cette édition, que la seve ne se soit retirée de ce vieux sol de l’architecture qui a été pendant tant de siecles le meilleur terrain de l’art.

Cependant il y a aujourd’hui dans la jeunesse artiste tant de vie, de puissance et pour ainsi dire de prédestination, que, dans nos écoles d’architecture en particulier, a l’heure qu’il est, les professeurs, qui sont détestables, l’ont, non seulement a leur insu, mais meme tout a fait malgré eux, des éleves qui sont excellents ; tout au rebours de ce potier dont parle Horace, lequel méditait des amphores et produisait des marmites. Currit rota, urceus exit.

Mais dans tous les cas, quel que soit l’avenir de l’architecture, de quelque façon que nos jeunes architectes résolvent un jour la question de leur art, en attendant les monuments nouveaux, conservons les monuments anciens. Inspirons, s’il est possible, a la nation l’amour de l’architecture nationale. C’est la, l’auteur le déclare, un des buts principaux de ce livre ; c’est la un des buts principaux de sa vie.

Notre-Dame de Paris a peut-etre ouvert quelques perspectives vraies sur l’art du moyen âge, sur cet art merveilleux jusqu’a présent inconnu des uns, et ce qui est pis encore, méconnu des autres. Mais l’auteur est bien loin de considérer comme accomplie la tâche qu’il s’est volontairement imposée. Il a déja plaidé dans plus d’une occasion la cause de notre vieillie architecture, il a déja dénoncé a haute voix bien des profanations, bien des démolitions, bien des impiétés. Il ne se lassera pas. Il s’est engagé a revenir souvent sur ce sujet, il y reviendra. Il sera aussi infatigable a défendre nos édifices historiques que nos iconoclastes d’écoles et d’académies sont acharnés a les attaquer. Car c’est une chose affligeante de voir en quelles mains l’architecture du moyen âge est tombée et de quelle façon les gâcheurs de plâtre d’a présent traitent la ruine de ce grand art. C’est meme une honte pour nous autres, hommes intelligents qui les voyons faire et qui nous contentons de les huer. Et l’on ne parle pas ici seulement de ce qui se passe en province, mais de ce qui se fait a Paris, a notre porte, sous nos fenetres, dans la grande ville, dans la ville lettrée, dans la cité de la presse, de la parole, de la pensée. Nous ne pouvons résister au besoin de signaler, pour terminer cette note, quelques-uns de ces actes de vandalisme qui tous les jours sont projetés, débattus, commencés, continués et menés paisiblement a bien sous nos yeux, sous les yeux du public artiste de Paris, face a face avec la critique, que tant d’audace déconcerte. On vient de démolir l’archeveché, édifice d’un pauvre gout, le mal n’est pas grand ; mais tout en bloc avec l’archeveché on a démoli l’éveché, rare débris du quatorzieme siecle, que l’architecte démolisseur n’a pas su distinguer du reste. Il a arraché l’épi avec l’ivraie ; c’est égal. On parle de raser l’admirable chapelle de Vincennes, pour faire avec les pierres je ne sais quelle fortification, dont Daumesnil n’avait pourtant pas eu besoin. Tandis qu’on répare a grands frais et qu’on restaure le palais Bourbon, cette masure, on laisse effondrer par les coups de vent de l’équinoxe les vitraux magnifiques de la Sainte-Chapelle. Il y a, depuis quelques jours, un échafaudage sur la tour de Saint-Jacques-de-la-Boucherie ; et un de ces matins la pioche s’y mettra. Il s’est trouvé un maçon pour bâtir une maisonnette blanche entre les vénérables tours du Palais de Justice. Il s’en est trouvé un autre pour châtrer Saint-Germain-des-Prés, la féodale abbaye aux trois clochers. Il s’en trouvera un autre, n’en doutez pas, pour jeter bas Saint-Germain-l’Auxerrois. Tous ces maçons-la se prétendent architectes, sont payés par la préfecture ou par les menus, et ont des habits verts. Tout le mal que le faux gout peut faire au vrai gout, ils le font. A l’heure ou nous écrivons, spectacle déplorable ! l’un d’eux tient les Tuileries, l’un d’eux balafre Philibert Delorme au beau milieu du visage, et ce n’est pas, certes, un des médiocres scandales de notre temps de voir avec quelle effronterie la lourde architecture de ce monsieur vient s’épater tout au travers d’une des plus délicates façades de la renaissance !

Paris, 20 octobre 1832.



Chapitre 1 LA GRAND’SALLE

Il y a aujourd’hui trois cent quarante-huit ans six mois et dix-neuf jours que les Parisiens s’éveillerent au bruit de toutes les cloches sonnant a grande volée dans la triple enceinte de la Cité, de l’Université et de la Ville.

Ce n’est cependant pas un jour dont l’histoire ait gardé souvenir que le 6 janvier 1482. Rien de notable dans l’événement qui mettait ainsi en branle, des le matin, les cloches et les bourgeois de Paris. Ce n’était ni un assaut de Picards ou de Bourguignons, ni une châsse menée en procession, ni une révolte d’écoliers dans la vigne de Laas, ni une entrée de notredit tres redouté seigneur monsieur le roi, ni meme une belle pendaison de larrons et de larronnesses a la Justice de Paris. Ce n’était pas non plus la survenue, si fréquente au quinzieme siecle, de quelque ambassade chamarrée et empanachée. Il y avait a peine deux jours que la derniere cavalcade de ce genre, celle des ambassadeurs flamands chargés de conclure le mariage entre le dauphin et Marguerite de Flandre, avait fait son entrée a Paris, au grand ennui de M. le cardinal de Bourbon, qui, pour plaire au roi, avait du faire bonne mine a toute cette rustique cohue de bourgmestres flamands, et les régaler, en son hôtel de Bourbon, d’une moult belle moralité, sotie et farce, tandis qu’une pluie battante inondait a sa porte ses magnifiques tapisseries.

Le 6 janvier, ce qui mettoit en émotion tout le populaire de Paris, comme dit Jehan de Troyes, c’était la double solennité, réunie depuis un temps immémorial, du jour des Rois et de la Fete des Fous.

Ce jour-la, il devait y avoir feu de joie a la Greve, plantation de mai a la chapelle de Braque et mystere au Palais de Justice. Le cri en avait été fait la veille a son de trompe dans les carrefours, par les gens de M. le prévôt, en beaux hoquetons de camelot violet, avec de grandes croix blanches sur la poitrine.

La foule des bourgeois et des bourgeoises s’acheminait donc de toutes parts des le matin, maisons et boutiques fermées, vers l’un des trois endroits désignés. Chacun avait pris parti, qui pour le feu de joie, qui pour le mai, qui pour le mystere. Il faut dire, a l’éloge de l’antique bon sens des badauds de Paris, que la plus grande partie de cette foule se dirigeait vers le feu de joie, lequel était tout a fait de saison, ou vers le mystere, qui devait etre représenté dans la grand-salle du Palais bien couverte et bien close, et que les curieux s’accordaient a laisser le pauvre mai mal fleuri grelotter tout seul sous le ciel de janvier dans le cimetiere de la chapelle de Braque.

Le peuple affluait surtout dans les avenues du Palais de Justice, parce qu’on savait que les ambassadeurs flamands, arrivés de la surveille, se proposaient d’assister a la représentation du mystere et a l’élection du pape des fous, laquelle devait se faire également dans la grand-salle.

Ce n’était pas chose aisée de pénétrer ce jour-la dans cette grand-salle, réputée cependant alors la plus grande enceinte couverte qui fut au monde (il est vrai que Sauval n’avait pas encore mesuré la grande salle du château de Montargis[2]). La place du Palais, encombrée de peuple, offrait aux curieux des fenetres l’aspect d’une mer, dans laquelle cinq ou six rues, comme autant d’embouchures de fleuves, dégorgeaient a chaque instant de nouveaux flots de tetes. Les ondes de cette foule, sans cesse grossies, se heurtaient aux angles des maisons qui s’avançaient ça et la, comme autant de promontoires, dans le bassin irrégulier de la place. Au centre de la haute façade gothique[3] du Palais, le grand escalier, sans relâche remonté et descendu par un double courant qui, apres s’etre brisé sous le perron intermédiaire, s’épandait a larges vagues sur ses deux pentes latérales, le grand escalier, dis-je, ruisselait incessamment dans la place comme une cascade dans un lac. Les cris, les rires, le trépignement de ces mille pieds faisaient un grand bruit et une grande clameur. De temps en temps cette clameur et ce bruit redoublaient, le courant qui poussait toute cette foule vers le grand escalier rebroussait, se troublait, tourbillonnait. C’était une bourrade d’un archer ou le cheval d’un sergent de la prévôté qui ruait pour rétablir l’ordre ; admirable tradition que la prévôté a léguée a la connétablie, la connétablie a la maréchaussée, et la maréchaussée a notre gendarmerie de Paris.

Aux portes, aux fenetres, aux lucarnes, sur les toits, fourmillaient des milliers de bonnes figures bourgeoises, calmes et honnetes, regardant le palais, regardant la cohue, et n’en demandant pas davantage ; car bien des gens a Paris se contentent du spectacle des spectateurs, et c’est déja pour nous une chose tres curieuse qu’une muraille derriere laquelle il se passe quelque chose.

S’il pouvait nous etre donné a nous, hommes de 1830, de nous meler en pensée a ces Parisiens du quinzieme siecle et d’entrer avec eux, tiraillés, coudoyés, culbutés, dans cette immense salle du Palais, si étroite le 6 janvier 1482, le spectacle ne serait ni sans intéret ni sans charme, et nous n’aurions autour de nous que des choses si vieilles qu’elles nous sembleraient toutes neuves.

Si le lecteur y consent, nous essaierons de retrouver par la pensée l’impression qu’il eut éprouvée avec nous en franchissant le seuil de cette grand-salle au milieu de cette cohue en surcot, en hoqueton et en cotte-hardie.

Et d’abord, bourdonnement dans les oreilles, éblouissement dans les yeux. Au-dessus de nos tetes une double voute en ogive, lambrissée en sculptures de bois, peinte d’azur, fleurdelysée en or ; sous nos pieds, un pavé alternatif de marbre blanc et noir. A quelques pas de nous, un énorme pilier, puis un autre, puis un autre ; en tout sept piliers dans la longueur de la salle, soutenant au milieu de sa largeur les retombées de la double voute. Autour des quatre premiers piliers, des boutiques de marchands, tout étincelantes de verre et de clinquants ; autour des trois derniers, des bancs de bois de chene, usés et polis par le haut-de-chausses des plaideurs et la robe des procureurs. A l’entour de la salle, le long de la haute muraille, entre les portes, entre les croisées, entre les piliers, l’interminable rangée des statues de tous les rois de France depuis Pharamond ; les rois fainéants, les bras pendants et les yeux baissés ; les rois vaillants et bataillards, la tete et les mains hardiment levées au ciel. Puis, aux longues fenetres ogives, des vitraux de mille couleurs ; aux larges issues de la salle, de riches portes finement sculptées ; et le tout, voutes, piliers, murailles, chambranles, lambris, portes, statues, recouvert du haut en bas d’une splendide enluminure bleu et or, qui, déja un peu ternie a l’époque ou nous la voyons, avait presque entierement disparu sous la poussiere et les toiles d’araignée en l’an de grâce 1549, ou Du Breul l’admirait encore par tradition.

Qu’on se représente maintenant cette immense salle oblongue, éclairée de la clarté blafarde d’un jour de janvier, envahie par une foule bariolée et bruyante qui dérive le long des murs et tournoie autour des sept piliers, et l’on aura déja une idée confuse de l’ensemble du tableau dont nous allons essayer d’indiquer plus précisément les curieux détails.

Il est certain que, si Ravaillac n’avait point assassiné Henri IV, il n’y aurait point eu de pieces du proces de Ravaillac déposées au greffe du Palais de Justice ; point de complices intéressés a faire disparaître lesdites pieces ; partant, point d’incendiaires obligés, faute de meilleur moyen, a bruler le greffe pour bruler les pieces, et a bruler le Palais de Justice pour bruler le greffe ; par conséquent enfin, point d’incendie de 1618. Le vieux Palais serait encore debout avec sa vieille grand-salle ; je pourrais dire au lecteur : Allez la voir ; et nous serions ainsi dispensés tous deux, moi d’en faire, lui d’en lire une description telle quelle. – Ce qui prouve cette vérité neuve : que les grands événements ont des suites incalculables.

Il est vrai qu’il serait fort possible d’abord que Ravaillac n’eut pas de complices, ensuite que ses complices, si par hasard il en avait, ne fussent pour rien dans l’incendie de 1618. Il en existe deux autres explications tres plausibles. Premierement, la grande étoile enflammée, large d’un pied, haute d’une coudée, qui tomba, comme chacun sait, du ciel sur le Palais, le 7 mars apres minuit. Deuxiemement, le quatrain de Théophile :

Certes, ce fut un triste jeu

Quand a Paris dame Justice,

Pour avoir mangé trop d’épice,

Se mit tout le palais en feu.

Quoi qu’on pense de cette triple explication politique, physique, poétique, de l’incendie du Palais de Justice en 1618, le fait malheureusement certain, c’est l’incendie. Il reste bien peu de chose aujourd’hui, grâce a cette catastrophe, grâce surtout aux diverses restaurations successives qui ont achevé ce qu’elle avait épargné, il reste bien peu de chose de cette premiere demeure des rois de France, de ce palais aîné du Louvre, déja si vieux du temps de Philippe le Bel qu’on y cherchait les traces des magnifiques bâtiments élevés par le roi Robert et décrits par Helgaldus. Presque tout a disparu. Qu’est devenue la chambre de la chancellerie ou saint Louis consomma son mariage ? le jardin ou il rendait la justice, « vetu d’une cotte de camelot, d’un surcot de tiretaine sans manches, et d’un manteau pardessus de sandal noir, couché sur des tapis, avec Joinville » ? Ou est la chambre de l’empereur Sigismond ? celle de Charles IV ? celle de Jean sans Terre ? Ou est l’escalier d’ou Charles VI promulgua son édit de grâce ? la dalle ou Marcel égorgea, en présence du dauphin, Robert de Clermont et le maréchal de Champagne ? le guichet ou furent lacérées les bulles de l’antipape Bénédict, et d’ou repartirent ceux qui les avaient apportées, chapés et mitrés en dérision, et faisant amende honorable par tout Paris ? et la grand-salle, avec sa dorure, son azur, ses ogives, ses statues, ses piliers, son immense voute toute déchiquetée de sculptures ? et la chambre dorée ? et le lion de pierre qui se tenait a la porte, la tete baissée, la queue entre les jambes, comme les lions du trône de Salomon, dans l’attitude humiliée qui convient a la force devant la justice ? et les belles portes ? et les beaux vitraux ? et les ferrures ciselées qui décourageaient Biscornette ? et les délicates menuiseries de Du Hancy ?… Qu’a fait le temps, qu’ont fait les hommes de ces merveilles ? Que nous a-t-on donné pour tout cela, pour toute cette histoire gauloise, pour tout cet art gothique ? les lourds cintres surbaissés de M. de Brosse, ce gauche architecte du portail Saint-Gervais, voila pour l’art ; et quant a l’histoire, nous avons les souvenirs bavards du gros pilier, encore tout retentissant des commérages des Patrus.

Ce n’est pas grand-chose. – Revenons a la véritable grand-salle du véritable vieux Palais.

Les deux extrémités de ce gigantesque parallélogramme étaient occupées, l’une par la fameuse table de marbre, si longue, si large et si épaisse que jamais on ne vit, disent les vieux papiers terriers, dans un style qui eut donné appétit a Gargantua, pareille tranche de marbre au monde ; l’autre, par la chapelle ou Louis XI s’était fait sculpter a genoux devant la Vierge, et ou il avait fait transporter, sans se soucier de laisser deux niches vides dans la file des statues royales, les statues de Charlemagne et de saint Louis, deux saints qu’il supposait fort en crédit au ciel comme rois de France. Cette chapelle, neuve encore, bâtie a peine depuis six ans, était toute dans ce gout charmant d’architecture délicate, de sculpture merveilleuse, de fine et profonde ciselure qui marque chez nous la fin de l’ere gothique et se perpétue jusque vers le milieu du seizieme siecle dans les fantaisies féeriques de la renaissance. La petite rosace a jour percée au-dessus du portail était en particulier un chef-d’ouvre de ténuité et de grâce ; on eut dit une étoile de dentelle.

Au milieu de la salle, vis-a-vis la grande porte, une estrade de brocart d’or, adossée au mur, et dans laquelle était pratiquée une entrée particuliere au moyen d’une fenetre du couloir de la chambre dorée, avait été élevée pour les envoyés flamands et les autres gros personnages conviés a la représentation du mystere.

C’est sur la table de marbre que devait, selon l’usage, etre représenté le mystere. Elle avait été disposée pour cela des le matin ; sa riche planche de marbre, toute rayée par les talons de la basoche, supportait une cage de charpente assez élevée, dont la surface supérieure, accessible aux regards de toute la salle, devait servir de théâtre, et dont l’intérieur, masqué par des tapisseries, devait tenir lieu de vestiaire aux personnages de la piece. Une échelle, naivement placée en dehors, devait établir la communication entre la scene et le vestiaire, et preter ses roides échelons aux entrées comme aux sorties. Il n’y avait pas de personnage si imprévu, pas de péripétie, pas de coup de théâtre qui ne fut tenu de monter par cette échelle. Innocente et vénérable enfance de l’art et des machines !

Quatre sergents du bailli du Palais, gardiens obligés de tous les plaisirs du peuple les jours de fete comme les jours d’exécution, se tenaient debout aux quatre coins de la table de marbre.

Ce n’était qu’au douzieme coup de midi sonnant a la grande horloge du Palais que la piece devait commencer. C’était bien tard sans doute pour une représentation théâtrale ; mais il avait fallu prendre l’heure des ambassadeurs.

Or toute cette multitude attendait depuis le matin. Bon nombre de ces honnetes curieux grelottaient des le point du jour devant le grand degré du Palais ; quelques-uns meme affirmaient avoir passé la nuit en travers de la grande porte pour etre surs d’entrer les premiers. La foule s’épaississait a tout moment, et, comme une eau qui dépasse son niveau, commençait a monter le long des murs, a s’enfler autour des piliers, a déborder sur les entablements, sur les corniches, sur les appuis des fenetres, sur toutes les saillies de l’architecture, sur tous les reliefs de la sculpture. Aussi la gene, l’impatience, l’ennui, la liberté d’un jour de cynisme et de folie, les querelles qui éclataient a tout propos pour un coude pointu ou un soulier ferré, la fatigue d’une longue attente, donnaient-elles déja, bien avant l’heure ou les ambassadeurs devaient arriver, un accent aigre et amer a la clameur de ce peuple enfermé, emboîté, pressé, foulé, étouffé. On n’entendait que plaintes et imprécations contre les Flamands, le prévôt des marchands, le cardinal de Bourbon, le bailli du Palais, madame Marguerite d’Autriche, les sergents a verge, le froid, le chaud, le mauvais temps, l’éveque de Paris, le pape des fous, les piliers, les statues, cette porte fermée, cette fenetre ouverte ; le tout au grand amusement des bandes d’écoliers et de laquais disséminées dans la masse, qui melaient a tout ce mécontentement leurs taquineries et leurs malices, et piquaient, pour ainsi dire, a coups d’épingle la mauvaise humeur générale.

Il y avait entre autres un groupe de ces joyeux démons qui, apres avoir défoncé le vitrage d’une fenetre, s’était hardiment assis sur l’entablement, et de la plongeait tour a tour ses regards et ses railleries au dedans et au dehors, dans la foule de la salle et dans la foule de la place. A leurs gestes de parodie, a leurs rires éclatants, aux appels goguenards qu’ils échangeaient d’un bout a l’autre de la salle avec leurs camarades, il était aisé de juger que ces jeunes clercs ne partageaient pas l’ennui et la fatigue du reste des assistants, et qu’ils savaient fort bien, pour leur plaisir particulier, extraire de ce qu’ils avaient sous les yeux un spectacle qui leur faisait attendre patiemment l’autre.

– Sur mon âme, c’est vous, Joannes Frollo de Molendino ! criait l’un d’eux a une espece de petit diable blond, a jolie et maligne figure, accroché aux acanthes d’un chapiteau ; vous etes bien nommé Jehan du Moulin, car vos deux bras et vos deux jambes ont l’air de quatre ailes qui vont au vent. – Depuis combien de temps etes-vous ici ?

« Par la miséricorde du diable, répondit Joannes Frollo, voila plus de quatre heures, et j’espere bien qu’elles me seront comptées sur mon temps de purgatoire. J’ai entendu les huit chantres du roi de Sicile entonner le premier verset de la haute messe de sept heures dans la Sainte-Chapelle.

– De beaux chantres, reprit l’autre, et qui ont la voix encore plus pointue que leur bonnet ! Avant de fonder une messe a monsieur saint Jean, le roi aurait bien du s’informer si monsieur saint Jean aime le latin psalmodié avec accent provençal.

– C’est pour employer ces maudits chantres du roi de Sicile qu’il a fait cela ! cria aigrement une vieille femme dans la foule au bas de la fenetre. Je vous demande un peu ! mille livres parisis pour une messe ! et sur la ferme du poisson de mer des halles de Paris, encore !

– Paix ! vieille, reprit un gros et grave personnage qui se bouchait le nez a côté de la marchande de poisson ; il fallait bien fonder une messe. Vouliez-vous pas que le roi retombât malade ?

– Bravement parlé, sire Gilles Lecornu, maître pelletier-fourreur des robes du roi ! » cria le petit écolier cramponné au chapiteau.

Un éclat de rire de tous les écoliers accueillit le nom malencontreux du pauvre pelletier-fourreur des robes du roi.

« Lecornu ! Gilles Lecornu ! disaient les uns.

Cornutus et hirsutus, reprenait un autre.

– Hé ! sans doute, continuait le petit démon du chapiteau. Qu’ont-ils a rire ? Honorable homme Gilles Lecornu, frere de maître Jehan Lecornu, prévôt de l’hôtel du roi, fils de maître Mahiet Lecornu, premier portier du bois de Vincennes, tous bourgeois de Paris, tous mariés de pere en fils ! »

La gaieté redoubla. Le gros pelletier-fourreur, sans répondre un mot, s’efforçait de se dérober aux regards fixés sur lui de tous côtés ; mais il suait et soufflait en vain : comme un coin qui s’enfonce dans le bois, les efforts qu’il faisait ne servaient qu’a emboîter plus solidement dans les épaules de ses voisins sa large face apoplectique, pourpre de dépit et de colere.

Enfin un de ceux-ci, gros, court et vénérable comme lui, vint a son secours.

« Abomination ! des écoliers qui parlent de la sorte a un bourgeois ! de mon temps on les eut fustigés avec un fagot dont on les eut brulés ensuite. »

La bande entiere éclata.

« Holahée ! qui chante cette gamme ? quel est le chat-huant de malheur ?

– Tiens, je le reconnais, dit l’un ; c’est maître Andry Musnier.

– Parce qu’il est un des quatre libraires jurés de l’Université ! dit l’autre.

– Tout est par quatre dans cette boutique, cria un troisieme : les quatre nations, les quatre facultés, les quatre fetes, les quatre procureurs, les quatre électeurs, les quatre libraires.

– Eh bien, reprit Jehan Frollo, il faut leur faire le diable a quatre.

– Musnier, nous brulerons tes livres.

– Musnier, nous battrons ton laquais.

– Musnier, nous chiffonnerons ta femme.

– La bonne grosse mademoiselle Oudarde.

– Qui est aussi fraîche et aussi gaie que si elle était veuve.

– Que le diable vous emporte ! grommela maître Andry Musnier.

– Maître Andry, reprit Jehan, toujours pendu a son chapiteau, tais-toi, ou je te tombe sur la tete ! »

Maître Andry leva les yeux, parut mesurer un instant la hauteur du pilier, la pesanteur du drôle, multiplia mentalement cette pesanteur par le carré de la vitesse, et se tut.

Jehan, maître du champ de bataille, poursuivit avec triomphe :

« C’est que je le ferais, quoique je sois frere d’un archidiacre !

– Beaux sires, que nos gens de l’Université ! n’avoir seulement pas fait respecter nos privileges dans un jour comme celui-ci ! Enfin, il y a mai et feu de joie a la Ville ; mystere, pape des fous et ambassadeurs flamands a la Cité ; et a l’Université, rien !

– Cependant la place Maubert est assez grande ! reprit un des clercs cantonnés sur la table de la fenetre.

– A bas le recteur, les électeurs et les procureurs ! cria Joannes.

– Il faudra faire, un feu de joie ce soir dans le Champ-Gaillard, poursuivit l’autre, avec les livres de maître Andry.

– Et les pupitres des scribes ! dit son voisin.

– Et les verges des bedeaux !

– Et les crachoirs des doyens !

– Et les buffets des procureurs !

– Et les huches des électeurs !

– Et les escabeaux du recteur !

– A bas ! reprit le petit Jehan en faux-bourdon ; a bas maître Andry, les bedeaux et les scribes ; les théologiens, les médecins et les décrétistes ; les procureurs, les électeurs et le recteur !

– C’est donc la fin du monde ! murmura maître Andry en se bouchant les oreilles.

– A propos, le recteur ! le voici qui passe dans la place », cria un de ceux de la fenetre.

Ce fut a qui se retournerait vers la place.

« Est-ce que c’est vraiment notre vénérable recteur maître Thibaut ? demanda Jehan Frollo du Moulin, qui, s’étant accroché a un pilier de l’intérieur, ne pouvait voir ce qui se passait au dehors.

– Oui, oui, répondirent tous les autres, c’est lui, c’est bien lui, maître Thibaut le recteur. »

C’était en effet le recteur et tous les dignitaires de l’Université qui se rendaient processionnellement au-devant de l’ambassade et traversaient en ce moment la place du Palais. Les écoliers, pressés a la fenetre, les accueillirent au passage avec des sarcasmes et des applaudissements ironiques. Le recteur, qui marchait en tete de sa compagnie, essuya la premiere bordée ; elle fut rude.

« Bonjour, monsieur le recteur ! Holahée ! bonjour donc !

– Comment fait-il pour etre ici, le vieux joueur ? Il a donc quitté ses dés ?

– Comme il trotte sur sa mule ! elle a les oreilles moins longues que lui.

– Holahée ! bonjour, monsieur le recteur Thibaut ! Tybalde aleator[4] ! vieil imbécile ! vieux joueur !

– Dieu vous garde ! avez-vous fait souvent double-six cette nuit ?

– Oh ! la caduque figure, plombée, tirée et battue pour l’amour du jeu et des dés !

– Ou allez-vous comme cela, Tybalde ad dados[5], tournant le dos a l’Université et trottant vers la Ville ?

– Il va sans doute chercher un logis rue Thibautodé », cria Jehan du Moulin.

Toute la bande répéta le quolibet avec une voix de tonnerre et des battements de mains furieux.

« Vous allez chercher logis rue Thibautodé, n’est-ce pas, monsieur le recteur, joueur de la partie du diable ? »

Puis ce fut le tour des autres dignitaires.

« A bas les bedeaux ! a bas les massiers !

– Dis donc, Robin Poussepain, qu’est-ce que c’est donc que celui-la ?

– C’est Gilbert de Suilly, Gilbertus de Soliaco, le chancelier du college d’Autun.

– Tiens, voici mon soulier : tu es mieux placé que moi ; jette-le-lui par la figure.

Saturnalitias mittimus ecce nuces[6].

– A bas les six théologiens avec leurs surplis blancs !

– Ce sont la les théologiens ? Je croyais que c’étaient les six oies blanches données par Sainte-Genevieve a la ville, pour le fief de Roogny.

– A bas les médecins !

– A bas les disputations cardinales et quodlibétaires !

– A toi ma coiffe, chancelier de Sainte-Genevieve ! tu m’as fait un passe-droit. – C’est vrai cela ! il a donné ma place dans la nation de Normandie au petit Ascanio Falzaspada, qui est de la province de Bourges, puisqu’il est Italien.

– C’est une injustice, dirent tous les écoliers. A bas le chancelier de Sainte-Genevieve !

– Ho hé ! maître Joachim de Ladehors ! Ho hé ! Louis Dahuille ! Ho hé ! Lambert Hoctement !

– Que le diable étouffe le procureur de la nation d’Allemagne !

– Et les chapelains de la Sainte-Chapelle, avec leurs aumusses grises ; cum tunicis grisis !

Seu de pellibus grisis fourratis[7] !

– Holahée ! les maîtres es arts ! Toutes les belles chapes noires ! toutes les belles chapes rouges !

– Cela fait une belle queue au recteur.

– On dirait un duc de Venise qui va aux épousailles de la mer.

– Dis donc, Jehan ! les chanoines de Sainte-Genevieve !

– Au diable la chanoinerie !

– Abbé Claude Choart ! docteur Claude Choart ! Est-ce que vous cherchez Marie la Giffarde ?

– Elle est rue de Glatigny.

– Elle fait le lit du roi des ribauds.

– Elle paie ses quatre deniers ; quatuor denarios.

Aut unum bombum[8].

– Voulez-vous qu’elle vous paie au nez ?

– Camarades ! maître Simon Sanguin, l’électeur de Picardie, qui a sa femme en croupe.

Post equitem sedet atra cura[9].

– Hardi, maître Simon !

– Bonjour, monsieur l’électeur !

– Bonne nuit, madame l’électrice !

– Sont-ils heureux de voir tout cela », disait en soupirant Joannes de Molendino, toujours perché dans les feuillages de son chapiteau.

Cependant le libraire juré de l’Université, maître Andry Musnier, se penchait a l’oreille du pelletier-fourreur des robes du roi, maître Gilles Lecornu.

« Je vous le dis, monsieur, c’est la fin du monde. On n’a jamais vu pareils débordements de l’écolerie. Ce sont les maudites inventions du siecle qui perdent tout. Les artilleries, les serpentines, les bombardes, et surtout l’impression, cette autre peste d’Allemagne. Plus de manuscrits, plus de livres ! L’impression tue la librairie. C’est la fin du monde qui vient.

– Je m’en aperçois bien aux progres des étoles de velours », dit le marchand fourreur.

En ce moment midi sonna.

« Ha !… » dit toute la foule d’une seule voix. Les écoliers se turent. Puis il se fit un grand remue-ménage, un grand mouvement de pieds et de tetes, une grande détonation générale de toux et de mouchoirs ; chacun s’arrangea, se posta, se haussa, se groupa ; puis un grand silence ; tous les cous resterent tendus, toutes les bouches ouvertes, tous les regards tournés vers la table de marbre. Rien n’y parut. Les quatre sergents du bailli étaient toujours la, roides et immobiles comme quatre statues peintes. Tous les yeux se tournerent vers l’estrade réservée aux envoyés flamands. La porte restait fermée, et l’estrade vide. Cette foule attendait depuis le matin trois choses : midi, l’ambassade de Flandre, le mystere. Midi seul était arrivé a l’heure.

Pour le coup c’était trop fort.

On attendit une, deux, trois, cinq minutes, un quart d’heure ; rien ne venait. L’estrade demeurait déserte, le théâtre muet. Cependant a l’impatience avait succédé la colere. Les paroles irritées circulaient, a voix basse encore, il est vrai. « Le mystere ! le mystere ! » murmurait-on sourdement. Les tetes fermentaient. Une tempete, qui ne faisait encore que gronder, flottait a la surface de cette foule. Ce fut Jehan du Moulin qui en tira la premiere étincelle.

« Le mystere, et au diable les Flamands ! » s’écria-t-il de toute la force de ses poumons, en se tordant comme un serpent autour de son chapiteau.

La foule battit des mains.

« Le mystere, répéta-t-elle, et la Flandre a tous les diables !

– Il nous faut le mystere, sur-le-champ, reprit l’écolier ; ou m’est avis que nous pendions le bailli du Palais, en guise de comédie et de moralité.

– Bien dit, cria le peuple, et entamons la pendaison par ses sergents. »

Une grande acclamation suivit. Les quatre pauvres diables commençaient a pâlir et a s’entre-regarder. La multitude s’ébranlait vers eux, et ils voyaient déja la frele balustrade de bois qui les en séparait ployer et faire ventre sous la pression de la foule.

Le moment était critique.

« A sac ! a sac ! » criait-on de toutes parts.

En cet instant, la tapisserie du vestiaire que nous avons décrit plus haut se souleva, et donna passage a un personnage dont la seule vue arreta subitement la foule, et changea comme par enchantement sa colere en curiosité.

« Silence ! silence ! »

Le personnage, fort peu rassuré et tremblant de tous ses membres, s’avança jusqu’au bord de la table de marbre, avec force révérences qui, a mesure qu’il approchait, ressemblaient de plus en plus a des génuflexions.

Cependant le calme s’était peu a peu rétabli. Il ne restait plus que cette légere rumeur qui se dégage toujours du silence de la foule.

« Messieurs les bourgeois, dit-il, et mesdemoiselles les bourgeoises, nous devons avoir l’honneur de déclamer et représenter devant son éminence Monsieur le cardinal une tres belle moralité, qui a nom : Le bon jugement de madame la vierge Marie. C’est moi qui fais Jupiter. Son Éminence accompagne en ce moment l’ambassade tres honorable de monsieur le duc d’Autriche ; laquelle est retenue, a l’heure qu’il est, a écouter la harangue de monsieur le recteur de l’Université, a la porte Baudets. Des que l’éminentissime cardinal sera arrivé, nous commencerons. »

Il est certain qu’il ne fallait rien moins que l’intervention de Jupiter pour sauver les quatre malheureux sergents du bailli du Palais. Si nous avions le bonheur d’avoir inventé cette tres véridique histoire, et par conséquent d’en etre responsable par-devant Notre-Dame la Critique, ce n’est pas contre nous qu’on pourrait invoquer en ce moment le précepte classique : Nec deus intersit[10]. Du reste, le costume du seigneur Jupiter était fort beau, et n’avait pas peu contribué a calmer la foule en attirant toute son attention. Jupiter était vetu d’une brigandine couverte de velours noir, a clous dorés ; il était coiffé d’un bicoquet garni de boutons d’argent dorés ; et, n’était le rouge et la grosse barbe qui couvraient chacun une moitié de son visage, n’était le rouleau de carton doré, semé de passequilles et tout hérissé de lanieres de clinquant qu’il portait a la main et dans lequel des yeux exercés reconnaissaient aisément la foudre, n’était ses pieds couleur de chair et enrubannés a la grecque, il eut pu supporter la comparaison, pour la sévérité de sa tenue, avec un archer breton du corps de monsieur de Berry.


Chapitre 2 PIERRE GRINGOIRE

Cependant, tandis qu’il haranguait, la satisfaction, l’admiration unanimement excitées par son costume se dissipaient a ses paroles ; et quand il arriva a cette conclusion malencontreuse : « Des que l’éminentissime cardinal sera arrivé, nous commencerons », sa voix se perdit dans un tonnerre de huées.

« Commencez tout de suite ! Le mystere ! le mystere tout de suite ! criait le peuple. Et l’on entendait par-dessus toutes les voix celle de Johannes de Molendino, qui perçait la rumeur comme le fifre dans un charivari de Nîmes : – Commencez tout de suite ! glapissait l’écolier.

– A bas Jupiter et le cardinal de Bourbon ! vociféraient Robin Poussepain et les autres clercs juchés dans la croisée.

– Tout de suite la moralité ! répétait la foule. Sur-le-champ ! tout de suite ! Le sac et la corde aux comédiens et au cardinal ! »

Le pauvre Jupiter, hagard, effaré, pâle sous son rouge, laissa tomber sa foudre, prit a la main son bicoquet ; puis il saluait et tremblait en balbutiant : Son Éminence… les ambassadeurs… Madame Marguerite de Flandre… Il ne savait que dire. Au fond, il avait peur d’etre pendu.

Pendu par la populace pour attendre, pendu par le cardinal pour n’avoir pas attendu, il ne voyait des deux côtés qu’un abîme, c’est-a-dire une potence.

Heureusement quelqu’un vint le tirer d’embarras et assumer la responsabilité.

Un individu qui se tenait en deça de la balustrade dans l’espace laissé libre autour de la table de marbre, et que personne n’avait encore aperçu, tant sa longue et mince personne était completement abritée de tout rayon visuel par le diametre du pilier auquel il était adossé, cet individu, disons-nous, grand, maigre, bleme, blond, jeune encore, quoique déja ridé au front et aux joues, avec des yeux brillants et une bouche souriante, vetu d’une serge noire, râpée et lustrée de vieillesse, s’approcha de la table de marbre et fit un signe au pauvre patient. Mais l’autre, interdit, ne voyait pas.

Le nouveau venu fit un pas de plus : « Jupiter ! dit-il, mon cher Jupiter ! »

L’autre n’entendait point.

Enfin le grand blond, impatienté, lui cria presque sous le nez :

« Michel Giborne !

– Qui m’appelle ? dit Jupiter, comme éveillé en sursaut.

– Moi, répondit le personnage vetu de noir.

– Commencez tout de suite, reprit l’autre. Satisfaites le populaire. Je me charge d’apaiser monsieur le bailli, qui apaisera monsieur le cardinal. »

Jupiter respira.

« Messeigneurs les bourgeois, cria-t-il de toute la force de ses poumons a la foule qui continuait de le huer, nous allons commencer tout de suite.

Evoe, Jupiter ! Plaudite, cives[11] ! crierent les écoliers.

– Noël ! Noël ! » cria le peuple.

Ce fut un battement de mains assourdissant, et Jupiter était déja rentré sous sa tapisserie que la salle tremblait encore d’acclamations.

Cependant le personnage inconnu qui avait si magiquement changé la tempete en bonace, comme dit notre vieux et cher Corneille[12], était modestement rentré dans la pénombre de son pilier, et y serait sans doute resté invisible, immobile et muet comme auparavant, s’il n’en eut été tiré par deux jeunes femmes qui, placées au premier rang des spectateurs, avaient remarqué son colloque avec Michel Giborne-Jupiter.

« Maître, dit l’une d’elles en lui faisant signe de s’approcher…

– Taisez-vous donc, ma chere Liénarde, dit sa voisine, jolie, fraîche, et toute brave a force d’etre endimanchée. Ce n’est pas un clerc, c’est un laique ; il ne faut pas dire maître, mais bien messire.

– Messire », dit Liénarde.

L’inconnu s’approcha de la balustrade.

« Que voulez-vous de moi, mesdamoiselles ? demanda-t-il avec empressement.

– Oh ! rien, dit Liénarde toute confuse, c’est ma voisine Gisquette la Gencienne qui veut vous parler.

– Non pas, reprit Gisquette en rougissant ; c’est Liénarde qui vous a dit : Maître ; je lui ai dit qu’on disait : Messire. »

Les deux jeunes filles baissaient les yeux. L’autre, qui ne demandait pas mieux que de lier conversation, les regardait en souriant :

« Vous n’avez donc rien a me dire, mesdamoiselles ?

– Oh ! rien du tout, répondit Gisquette.

– Rien », dit Liénarde.

Le grand jeune homme blond fit un pas pour se retirer. Mais les deux curieuses n’avaient pas envie de lâcher prise.

« Messire, dit vivement Gisquette avec l’impétuosité d’une écluse qui s’ouvre ou d’une femme qui prend son parti, vous connaissez donc ce soldat qui va jouer le rôle de madame la Vierge dans le mystere ?

– Vous voulez dire le rôle de Jupiter ? reprit l’anonyme.

– Hé ! oui, dit Liénarde, est-elle bete ! Vous connaissez donc Jupiter ?

– Michel Giborne ? répondit l’anonyme ; oui, madame.

– Il a une fiere barbe ! dit Liénarde.

– Cela sera-t-il beau, ce qu’ils vont dire la-dessus ? demanda timidement Gisquette.

– Tres beau, madamoiselle, répondit l’anonyme sans la moindre hésitation.

– Qu’est-ce que ce sera ? dit Liénarde.

Le bon jugement de madame la Vierge, moralité, s’il vous plaît, madamoiselle.

– Ah ! c’est différent », reprit Liénarde.

Un court silence suivit. L’inconnu le rompit :

« C’est une moralité toute neuve, et qui n’a pas encore servi.

– Ce n’est donc pas la meme, dit Gisquette, que celle qu’on a donnée il y a deux ans, le jour de l’entrée de monsieur le légat, et ou il y avait trois belles filles faisant personnages…

– De sirenes, dit Liénarde.

– Et toutes nues », ajouta le jeune homme.

Liénarde baissa pudiquement les yeux. Gisquette la regarda, et en fit autant. Il poursuivit en souriant :

« C’était chose bien plaisante a voir. Aujourd’hui c’est une moralité faite expres pour madame la demoiselle de Flandre.

– Chantera-t-on des bergerettes ? demanda Gisquette.

– Fi ! dit l’inconnu, dans une moralité ! Il ne faut pas confondre les genres. Si c’était une sotie, a la bonne heure.

– C’est dommage, reprit Gisquette. Ce jour-la il y avait a la fontaine du Ponceau des hommes et des femmes sauvages qui se combattaient et faisaient plusieurs contenances en chantant de petits motets et des bergerettes.

– Ce qui convient pour un légat, dit assez sechement l’inconnu, ne convient pas pour une princesse.

– Et pres d’eux, reprit Liénarde, joutaient plusieurs bas instruments qui rendaient de grandes mélodies.

– Et pour rafraîchir les passants, continua Gisquette, la fontaine jetait par trois bouches, vin, lait et hypocras, dont buvait qui voulait.

– Et un peu au-dessous du Ponceau, poursuivit Liénarde, a la Trinité, il y avait une passion par personnages, et sans parler.

– Si je m’en souviens ! s’écria Gisquette : Dieu en la croix, et les deux larrons a droite et a gauche ! »

Ici les jeunes commeres, s’échauffant au souvenir de l’entrée de monsieur le légat, se mirent a parler a la fois.

« Et plus avant, a la porte-aux-Peintres, il y avait d’autres personnes tres richement habillées.

– Et a la fontaine Saint-Innocent, ce chasseur qui poursuivait une biche avec grand bruit de chiens et de trompes de chasse !

– Et a la boucherie de Paris, ces échafauds qui figuraient la bastille de Dieppe !

– Et quand le légat passa, tu sais, Gisquette, on donna l’assaut, et les Anglais eurent tous les gorges coupées.

– Et contre la porte du Châtelet, il y avait de tres beaux personnages !

– Et sur le Pont-au-Change, qui était tout tendu par-dessus !

– Et quand le légat passa, on laissa voler sur le pont plus de deux cents douzaines de toutes sortes d’oiseaux ; c’était tres beau, Liénarde.

– Ce sera plus beau aujourd’hui, reprit enfin leur interlocuteur, qui semblait les écouter avec impatience.

– Vous nous promettez que ce mystere sera beau ? dit Gisquette.

– Sans doute, répondit-il ; puis il ajouta avec une certaine emphase : – Mesdamoiselles, c’est moi qui en suis l’auteur.

– Vraiment ? dirent les jeunes filles, tout ébahies.

– Vraiment ! répondit le poete en se rengorgeant légerement ; c’est-a-dire nous sommes deux : Jehan Marchand, qui a scié les planches, et dressé la charpente du théâtre et toute la boiserie, et moi qui ai fait la piece. – Je m’appelle Pierre Gringoire. »

L’auteur du Cid n’eut pas dit avec plus de fierté : Pierre Corneille.

Nos lecteurs ont pu observer qu’il avait déja du s’écouler un certain temps depuis le moment ou Jupiter était rentré sous la tapisserie jusqu’a l’instant ou l’auteur de la moralité nouvelle s’était révélé ainsi brusquement a l’admiration naive de Gisquette et de Liénarde. Chose remarquable : toute cette foule, quelques minutes auparavant si tumultueuse, attendait maintenant avec mansuétude, sur la foi du comédien ; ce qui prouve cette vérité éternelle et tous les jours encore éprouvée dans nos théâtres, que le meilleur moyen de faire attendre patiemment le public, c’est de lui affirmer qu’on va commencer tout de suite.

Toutefois l’écolier Joannes ne s’endormait pas.

« Holahée ! cria-t-il tout a coup au milieu de la paisible attente qui avait succédé au trouble, Jupiter, madame la Vierge, bateleurs du diable ! vous gaussez-vous ? la piece ! la piece ! Commencez, ou nous recommençons. »

Il n’en fallut pas davantage.

Une musique de hauts et bas instruments se fit entendre de l’intérieur de l’échafaudage ; la tapisserie se souleva ; quatre personnages bariolés et fardés en sortirent, grimperent la roide échelle du théâtre, et, parvenus sur la plate-forme supérieure, se rangerent en ligne devant le public, qu’ils saluerent profondément ; alors la symphonie se tut. C’était le mystere qui commençait.

Les quatre personnages, apres avoir largement recueilli le paiement de leurs révérences en applaudissements, entamerent, au milieu d’un religieux silence, un prologue dont nous faisons volontiers grâce au lecteur. Du reste, ce qui arrive encore de nos jours, le public s’occupait encore plus des costumes qu’ils portaient que du rôle qu’ils débitaient ; et en vérité c’était justice. Ils étaient vetus tous quatre de robes mi-parties jaune et blanc, qui ne se distinguaient entre elles que par la nature de l’étole ; la premiere était en brocart, or et argent, la deuxieme en soie, la troisieme en laine, la quatrieme en toile. Le premier des personnages portait en main droite une épée, le second deux clefs d’or, le troisieme une balance, le quatrieme une beche ; et pour aider les intelligences paresseuses qui n’auraient pas vu clair a travers la transparence de ces attributs, on pouvait lire en grosses lettres noires brodées : au bas de la robe de brocart, JE M’APPELLE NOBLESSE ; au bas de la robe de soie, JE M’APPELLE CLERGÉ ; au bas de la robe de laine, JE M’APPELLE MARCHANDISE ; au bas de la robe de toile, JE M’APPELLE LABOUR. Le sexe des deux allégories mâles était clairement indiqué a tout spectateur judicieux par leurs robes moins longues et par la cramignole qu’elles portaient en tete, tandis que les deux allégories femelles, moins court-vetues, étaient coiffées d’un chaperon.

Il eut fallu aussi beaucoup de mauvaise volonté pour ne pas comprendre, a travers la poésie du prologue, que Labour était marié a Marchandise et Clergé a Noblesse, et que les deux heureux couples possédaient en commun un magnifique dauphin d’or, qu’ils prétendaient n’adjuger qu’a la plus belle. Ils allaient donc par le monde cherchant et quetant cette beauté, et apres avoir successivement rejeté la reine de Golconde, la princesse de Trébizonde, la fille du Grand-Khan de Tartarie, etc., etc., Labour et Clergé, Noblesse et Marchandise étaient venus se reposer sur la table de marbre du Palais de Justice, en débitant devant l’honnete auditoire autant de sentences et de maximes qu’on en pouvait alors dépenser a la Faculté des arts aux examens, sophismes, déterminances, figures et actes ou les maîtres prenaient leurs bonnets de licence.

Tout cela était en effet tres beau.

Cependant, dans cette foule sur laquelle les quatre allégories versaient a qui mieux mieux des flots de métaphores, il n’y avait pas une oreille plus attentive, pas un cour plus palpitant, pas un oil plus hagard, pas un cou plus tendu, que l’oil, l’oreille, le cou et le cour de l’auteur, du poete, de ce brave Pierre Gringoire, qui n’avait pu résister, le moment d’auparavant, a la joie de dire son nom a deux jolies filles. Il était retourné a quelques pas d’elles, derriere son pilier, et la, il écoutait, il regardait, il savourait. Les bienveillants applaudissements qui avaient accueilli le début de son prologue retentissaient encore dans ses entrailles, et il était completement absorbé dans cette espece de contemplation extatique avec laquelle un auteur voit ses idées tomber une a une de la bouche de l’acteur dans le silence d’un vaste auditoire. Digne Pierre Gringoire !

Il nous en coute de le dire, mais cette premiere extase fut bien vite troublée. A peine Gringoire avait-il approché ses levres de cette coupe enivrante de joie et de triomphe, qu’une goutte d’amertume vint s’y meler.

Un mendiant déguenillé, qui ne pouvait faire recette, perdu qu’il était au milieu de la foule, et qui n’avait sans doute pas trouvé suffisante indemnité dans les poches de ses voisins, avait imaginé de se jucher sur quelque point en évidence, pour attirer les regards et les aumônes. Il s’était donc hissé pendant les premiers vers du prologue, a l’aide des piliers de l’estrade réservée, jusqu’a la corniche qui en bordait la balustrade a sa partie inférieure, et la, il s’était assis, sollicitant l’attention et la pitié de la multitude avec ses haillons et une plaie hideuse qui couvrait son bras droit. Du reste il ne proférait pas une parole.

Le silence qu’il gardait laissait aller le prologue sans encombre, et aucun désordre sensible ne serait survenu, si le malheur n’eut voulu que l’écolier Joannes avisât, du haut de son pilier, le mendiant et ses simagrées. Un fou rire s’empara du jeune drôle, qui, sans se soucier d’interrompre le spectacle et de troubler le recueillement universel, s’écria gaillardement : « Tiens ! ce malingreux qui demande l’aumône ! »

Quiconque a jeté une pierre dans une mare a grenouilles ou tiré un coup de fusil dans une volée d’oiseaux, peut se faire une idée de l’effet que produisirent ces paroles incongrues, au milieu de l’attention générale. Gringoire en tressaillit comme d’une secousse électrique. Le prologue resta court, et toutes les tetes se retournerent en tumulte vers le mendiant, qui, loin de se déconcerter, vit dans cet incident une bonne occasion de récolte, et se mit a dire d’un air dolent, en fermant ses yeux a demi : « La charité, s’il vous plaît !

– Eh mais, sur mon âme, reprit Joannes, c’est Clopin Trouillefou. Holahée ! l’ami, ta plaie te genait donc a la jambe, que tu l’as mise sur ton bras ? »

En parlant ainsi, il jetait avec une adresse de singe un petit-blanc dans le feutre gras que le mendiant tendait de son bras malade. Le mendiant reçut sans broncher l’aumône et le sarcasme, et continua d’un accent lamentable : « La charité, s’il vous plaît ! »

Cet épisode avait considérablement distrait l’auditoire, et bon nombre de spectateurs, Robin Poussepain et tous les clercs en tete, applaudissaient gaiement a ce duo bizarre que venaient d’improviser, au milieu du prologue, l’écolier avec sa voix criarde et le mendiant avec son imperturbable psalmodie.

Gringoire était fort mécontent. Revenu de sa premiere stupéfaction, il s’évertuait a crier aux quatre personnages en scene : « Continuez ! que diable, continuez ! » sans meme daigner jeter un regard de dédain sur les deux interrupteurs.

En ce moment, il se sentit tirer par le bord de son surtout ; il se retourna, non sans quelque humeur, et eut assez de peine a sourire. Il le fallait pourtant. C’était le joli bras de Gisquette la Gencienne, qui, passé a travers la balustrade, sollicitait de cette façon son attention.

« Monsieur, dit la jeune fille, est-ce qu’ils vont continuer ?

– Sans doute, répondit Gringoire, assez choqué de la question.

– En ce cas, messire, reprit-elle, auriez-vous la courtoisie de m’expliquer…

– Ce qu’ils vont dire ? interrompit Gringoire. Eh bien, écoutez !

– Non, dit Gisquette, mais ce qu’ils ont dit jusqu’a présent. »

Gringoire fit un soubresaut, comme un homme dont on toucherait la plaie a vif.

« Peste de la petite fille sotte et bouchée ! » dit-il entre ses dents.

A dater de ce moment-la, Gisquette fut perdue dans son esprit.

Cependant, les acteurs avaient obéi a son injonction, et le public, voyant qu’ils se remettaient a parler, s’était remis a écouter, non sans avoir perdu force beautés, dans l’espece de soudure qui se fit entre les deux parties de la piece ainsi brusquement coupée. Gringoire en faisait tout bas l’amere réflexion. Pourtant la tranquillité s’était rétablie peu a peu, l’écolier se taisait, le mendiant comptait quelque monnaie dans son chapeau, et la piece avait repris le dessus.

C’était en réalité un fort bel ouvrage, et dont il nous semble qu’on pourrait encore fort bien tirer parti aujourd’hui, moyennant quelques arrangements. L’exposition, un peu longue et un peu vide, c’est-a-dire dans les regles, était simple, et Gringoire, dans le candide sanctuaire de son for intérieur, en admirait la clarté. Comme on s’en doute bien, les quatre personnages allégoriques étaient un peu fatigués d’avoir parcouru les trois parties du monde sans trouver a se défaire convenablement de leur dauphin d’or. La-dessus, éloge du poisson merveilleux, avec mille allusions délicates au jeune fiancé de Marguerite de Flandre, alors fort tristement reclus a Amboise, et ne se doutant guere que Labour et Clergé, Noblesse et Marchandise venaient de faire le tour du monde pour lui. Le susdit dauphin donc était jeune, était beau, était fort, et surtout (magnifique origine de toutes les vertus royales !) il était fils du lion de France. Je déclare que cette métaphore hardie est admirable, et que l’histoire naturelle du théâtre, un jour d’allégorie et d’épithalame royal, ne s’effarouche aucunement d’un dauphin fils d’un lion. Ce sont justement ces rares et pindariques mélanges qui prouvent l’enthousiasme. Néanmoins, pour faire aussi la part de la critique, le poete aurait pu développer cette belle idée en moins de deux cents vers. Il est vrai que le mystere devait durer depuis midi jusqu’a quatre heures, d’apres l’ordonnance de monsieur le prévôt, et qu’il faut bien dire quelque chose. D’ailleurs, on écoutait patiemment.

Tout a coup, au beau milieu d’une querelle entre mademoiselle Marchandise et madame Noblesse, au moment ou maître Labour prononçait ce vers mirifique :

Onc ne vis dans les bois bete plus triomphante !

la porte de l’estrade réservée, qui était jusque-la restée si mal a propos fermée, s’ouvrit plus mal a propos encore ; et la voix retentissante de l’huissier annonça brusquement : Son Éminence monseigneur le cardinal de Bourbon.


Chapitre 3 MONSIEUR LE CARDINAL

Pauvre Gringoire ! le fracas de tous les gros doubles pétards de la Saint-Jean, la décharge de vingt arquebuses a croc, la détonation de cette fameuse serpentine de la Tour de Billy, qui, lors du siege de Paris, le dimanche 29 septembre 1465, tua sept Bourguignons d’un coup, l’explosion de toute la poudre a canon emmagasinée a la porte du Temple, lui eut moins rudement déchiré les oreilles, en ce moment solennel et dramatique, que ce peu de paroles tombées de la bouche d’un huissier : Son Éminence monseigneur le cardinal de Bourbon.

Ce n’est pas que Pierre Gringoire craignît monsieur le cardinal ou le dédaignât. Il n’avait ni cette faiblesse ni cette outrecuidance. Véritable éclectique, comme on dirait aujourd’hui, Gringoire était de ces esprits élevés et fermes, modérés et calmes, qui savent toujours se tenir au milieu de tout (stare in dimidio rerum), et qui sont pleins de raison et de libérale philosophie, tout en faisant état des cardinaux. Race précieuse et jamais interrompue de philosophes auxquels la sagesse, comme une autre Ariane, semble avoir donné une pelote de fil qu’ils s’en vont dévidant depuis le commencement du monde a travers le labyrinthe des choses humaines. On les retrouve dans tous les temps, toujours les memes, c’est-a-dire toujours selon tous les temps. Et sans compter notre Pierre Gringoire, qui les représenterait au quinzieme siecle si nous parvenions a lui rendre l’illustration qu’il mérite, certainement c’est leur esprit qui animait le pere Du Breul lorsqu’il écrivait dans le seizieme ces paroles naivement sublimes, dignes de tous les siecles : « Ie suis parisien de nation et parrhisian de parler, puisque parrhisia en grec signifie liberté de parler : de laquelle i’ai vsé mesme enuers messeigneurs les cardinaux, oncle et frere de monseigneur le prince de Conty : toutes fois auec respect de leur grandeur, et sans offenser personne de leur suitte, qui est beaucoup[13] »

Il n’y avait donc ni haine du cardinal, ni dédain de sa présence, dans l’impression désagréable qu’elle fit a Pierre Gringoire. Bien au contraire ; notre poete avait trop de bon sens et une souquenille trop râpée pour ne pas attacher un prix particulier a ce que mainte allusion de son prologue, et en particulier la glorification du dauphin fils du lion de France, fut recueillie par une oreille éminentissime. Mais ce n’est pas l’intéret qui domine dans la noble nature des poetes. Je suppose que l’entité du poete soit représentée par le nombre dix, il est certain qu’un chimiste, en l’analysant et pharmacopolisant, comme dit Rabelais, la trouverait composée d’une partie d’intéret contre neuf parties d’amour-propre. Or, au moment ou la porte s’était ouverte pour le cardinal, les neuf parties d’amour-propre de Gringoire, gonflées et tuméfiées au souffle de l’admiration populaire, étaient dans un état d’accroissement prodigieux, sous lequel disparaissait comme étouffée cette imperceptible molécule d’intéret que nous distinguions tout a l’heure dans la constitution des poetes ; ingrédient précieux du reste, lest de réalité et d’humanité sans lequel ils ne toucheraient pas la terre. Gringoire jouissait de sentir, de voir, de palper pour ainsi dire une assemblée entiere, de marauds il est vrai, mais qu’importe, stupéfiée, pétrifiée, et comme asphyxiée devant les incommensurables tirades qui surgissaient a chaque instant de toutes les parties de son épithalame. J’affirme qu’il partageait lui-meme la béatitude générale, et qu’au rebours de La Fontaine, qui, a la représentation de sa comédie du Florentin, demandait : Quel est le malotru qui a fait cette rapsodie ? Gringoire eut volontiers demandé a son voisin : De qui est ce chef-d’ouvre ? On peut juger maintenant quel effet produisit sur lui la brusque et intempestive survenue du cardinal.

Ce qu’il pouvait craindre ne se réalisa que trop. L’entrée de son éminence bouleversa l’auditoire. Toutes les tetes se tournerent vers l’estrade. Ce fut a ne plus s’entendre. « Le cardinal ! Le cardinal ! » répéterent toutes les bouches. Le malheureux prologue resta court une seconde fois.

Le cardinal s’arreta un moment sur le seuil de l’estrade. Tandis qu’il promenait un regard assez indifférent sur l’auditoire, le tumulte redoublait. Chacun voulait le mieux voir. C’était a qui mettrait sa tete sur les épaules de son voisin.

C’était en effet un haut personnage et dont le spectacle valait bien toute autre comédie. Charles, cardinal de Bourbon, archeveque et comte de Lyon, primat des Gaules, était a la fois allié a Louis XI par son frere, Pierre, seigneur de Beaujeu, qui avait épousé la fille aînée du roi, et allié a Charles le Téméraire par sa mere Agnes de Bourgogne. Or le trait dominant, le trait caractéristique et distinctif du caractere du primat des Gaules, c’était l’esprit de courtisan et la dévotion aux puissances. On peut juger des embarras sans nombre que lui avait valus cette double parenté, et de tous les écueils temporels entre lesquels sa barque spirituelle avait du louvoyer, pour ne se briser ni a Louis, ni a Charles, cette Charybde et cette Scylla qui avaient dévoré le duc de Nemours et le connétable de Saint-Pol. Grâce au ciel, il s’était assez bien tiré de la traversée, et était arrivé a Rome sans encombre. Mais, quoiqu’il fut au port, et précisément parce qu’il était au port, il ne se rappelait jamais sans inquiétude les chances diverses de sa vie politique, si longtemps alarmée et laborieuse. Aussi avait-il coutume de dire que l’année 1476 avait été pour lui noire et blanche ; entendant par la qu’il avait perdu dans cette meme année sa mere la duchesse de Bourbonnais et son cousin le duc de Bourgogne, et qu’un deuil l’avait consolé de l’autre.

Du reste, c’était un bon homme. Il menait joyeuse vie de cardinal, s’égayait volontiers avec du cru royal de Challuau, ne haissait pas Richarde la Garmoise et Thomasse la Saillarde, faisait l’aumône aux jolies filles plutôt qu’aux vieilles femmes, et pour toutes ces raisons était fort agréable au populaire de Paris. Il ne marchait qu’entouré d’une petite cour d’éveques et d’abbés de hautes lignées, galants, grivois et faisant ripaille au besoin ; et plus d’une fois les braves dévotes de Saint-Germain d’Auxerre, en passant le soir sous les fenetres illuminées du logis de Bourbon, avaient été scandalisées d’entendre les memes voix qui leur avaient chanté vepres dans la journée, psalmodier au bruit des verres le proverbe bachique de Benoît XII, ce pape qui avait ajouté une troisieme couronne a la tiare : « Bibamus papaliter[14]. »

Ce fut sans doute cette popularité, acquise a si juste titre, qui le préserva, a son entrée, de tout mauvais accueil de la part de la cohue, si mécontente le moment d’auparavant, et fort peu disposée au respect d’un cardinal le jour meme ou elle allait élire un pape. Mais les Parisiens ont peu de rancune ; et puis, en faisant commencer la représentation d’autorité, les bons bourgeois l’avaient emporté sur le cardinal, et ce triomphe leur suffisait. D’ailleurs monsieur le cardinal de Bourbon était bel homme, il avait une fort belle robe rouge qu’il portait fort bien ; c’est dire qu’il avait pour lui toutes les femmes, et par conséquent la meilleure moitié de l’auditoire. Certainement il y aurait injustice et mauvais gout a huer un cardinal pour s’etre fait attendre au spectacle, lorsqu’il est bel homme et qu’il porte bien sa robe rouge.

Il entra donc, salua l’assistance avec ce sourire héréditaire des grands pour le peuple, et se dirigea a pas lents vers son fauteuil de velours écarlate, en ayant l’air de songer a tout autre chose. Son cortege, ce que nous appellerions aujourd’hui son état-major d’éveques et d’abbés, fit irruption a sa suite dans l’estrade, non sans redoublement de tumulte et de curiosité au parterre. C’était a qui se les montrerait, se les nommerait, a qui en connaîtrait au moins un ; qui, monsieur l’éveque de Marseille, Alaudet, si j’ai bonne mémoire ; qui, le primicier de Saint-Denis ; qui, Robert de Lespinasse, abbé de Saint-Germain-des-Prés, ce frere libertin d’une maîtresse de Louis XI : le tout avec force méprises et cacophonies. Quant aux écoliers, ils juraient. C’était leur jour, leur fete des fous, leur saturnale, l’orgie annuelle de la basoche et de l’école. Pas de turpitude qui ne fut de droit ce jour-la et chose sacrée. Et puis il y avait de folles commeres dans la foule, Simone Quatrelivres, Agnes la Gadine, Robine Piédebou. N’était-ce pas le moins qu’on put jurer a son aise et maugréer un peu le nom de Dieu, un si beau jour, en si bonne compagnie de gens d’église et de filles de joie ? Aussi ne s’en faisaient-ils faute ; et, au milieu du brouhaha, c’était un effrayant charivari de blasphemes et d’énormités que celui de toutes ces langues échappées, langues de clercs et d’écoliers contenues le reste de l’année par la crainte du fer chaud de saint Louis. Pauvre saint Louis, quelle nargue ils lui faisaient dans son propre palais de justice ! Chacun d’eux, dans les nouveaux venus de l’estrade, avait pris a partie une soutane noire, ou grise, ou blanche, ou violette. Quant a Joannes Frollo de Molendino, en sa qualité de frere d’un archidiacre, c’était a la rouge qu’il s’était hardiment attaqué, et il chantait a tue-tete, en fixant ses yeux effrontés sur le cardinal : Cappa repleta mero[15] !

Tous ces détails, que nous mettons ici a nu pour l’édification du lecteur, étaient tellement couverts par la rumeur générale qu’ils s’y effaçaient avant d’arriver jusqu’a l’estrade réservée. D’ailleurs le cardinal s’en fut peu ému, tant les libertés de ce jour-la étaient dans les mours. Il avait du reste, et sa mine en était toute préoccupée, un autre souci qui le suivait de pres et qui entra presque en meme temps que lui dans l’estrade. C’était l’ambassade de Flandre.

Non qu’il fut profond politique, et qu’il se fît une affaire des suites possibles du mariage de madame sa cousine Marguerite de Bourgogne avec monsieur son cousin Charles, dauphin de Vienne ; combien durerait la bonne intelligence plâtrée du duc d’Autriche et du roi de France, comment le roi d’Angleterre prendrait ce dédain de sa fille, cela l’inquiétait peu, et il fetait chaque soir le vin du cru royal de Chaillot, sans se douter que quelques flacons de ce meme vin (un peu revu et corrigé, il est vrai, par le médecin Coictier), cordialement offerts a Édouard IV par Louis XI, débarrasseraient un beau matin Louis XI d’Édouard IV. La moult honorée ambassade de monsieur le duc d’Autriche n’apportait au cardinal aucun de ces soucis, mais elle l’importunait par un autre côté. Il était en effet un peu dur, et nous en avons déja dit un mot a la deuxieme page de ce livre, d’etre obligé de faire fete et bon accueil, lui Charles de Bourbon, a je ne sais quels bourgeois ; lui cardinal, a des échevins ; lui Français, joyeux convive, a des Flamands buveurs de biere ; et cela en public. C’était la, certes, une des plus fastidieuses grimaces qu’il eut jamais faites pour le bon plaisir du roi.

Il se tourna donc vers la porte, et de la meilleure grâce du monde (tant il s’y étudiait), quand l’huissier annonça d’une voix sonore : Messieurs les envoyés de monsieur le duc d’Autriche. Il est inutile de dire que la salle entiere en fit autant.

Alors arriverent, deux par deux, avec une gravité qui faisait contraste au milieu du pétulant cortege ecclésiastique de Charles de Bourbon, les quarante-huit ambassadeurs de Maximilien d’Autriche, ayant en tete révérend pere en Dieu, Jehan, abbé de Saint-Bertin, chancelier de la Toison d’or, et Jacques de Goy, sieur Dauby, haut bailli de Gand. Il se fit dans l’assemblée un grand silence accompagné de rires étouffés pour écouter tous les noms saugrenus et toutes les qualifications bourgeoises que chacun de ces personnages transmettait imperturbablement a l’huissier, qui jetait ensuite noms et qualités pele-mele et tout estropiés a travers la foule. C’était maître Loys Roelof, échevin de la ville de Louvain ; messire Clays d’Etuelde, échevin de Bruxelles ; messire Paul de Baeust, sieur de Voirmizelle, président de Flandre ; maître Jehan Coleghens, bourgmestre de la ville d’Anvers ; maître George de la Moere, premier échevin de la kuere de la ville de Gand ; maître Gheldolf van der Hage, premier échevin des parchons de ladite ville ; et le sieur de Bierbecque, et Jehan Pinnock, et Jehan Dymaerzelle, etc., etc., etc., baillis, échevins, bourgmestres ; bourgmestres, échevins, baillis ; tous roides, gourmés, empesés, endimanchés de velours et de damas, encapuchonnés de cramignoles de velours noir a grosses houppes de fil d’or de Chypre ; bonnes tetes flamandes apres tout, figures dignes et séveres, de la famille de celles que Rembrandt fait saillir si fortes et si graves sur le fond noir de sa Ronde de nuit ; personnages qui portaient tous écrit sur le front que Maximilien d’Autriche avait eu raison de se confier a plain, comme disait son manifeste, en leur sens, vaillance, expérience, loyaultez et bonnes preudomies.

Un excepté pourtant. C’était un visage fin, intelligent, rusé, une espece de museau de singe et de diplomate, au-devant duquel le cardinal fit trois pas et une profonde révérence, et qui ne s’appelait pourtant que Guillaume Rym, conseiller et pensionnaire de la ville de Gand.

Peu de personnes savaient alors ce que c’était que Guillaume Rym. Rare génie qui dans un temps de révolution eut paru avec éclat a la surface des événements, mais qui au quinzieme siecle était réduit aux caverneuses intrigues et a vivre dans les sapes, comme dit le duc de Saint-Simon. Du reste, il était apprécié du premier sapeur de l’Europe, il machinait familierement avec Louis XI, et mettait souvent la main aux secretes besognes du roi. Toutes choses fort ignorées de cette foule qu’émerveillaient les politesses du cardinal a cette chétive figure de bailli flamand.


Chapitre 4 MAÎTRE JACQUES COPPENOLE

Pendant que le pensionnaire de Gand et l’éminence échangeaient une révérence fort basse et quelques paroles a voix plus basse encore, un homme a haute stature, a large face, a puissantes épaules, se présentait pour entrer de front avec Guillaume Rym : on eut dit un dogue aupres d’un renard. Son bicoquet de feutre et sa veste de cuir faisaient tache au milieu du velours et de la soie qui l’entouraient. Présumant que c’était quelque palefrenier fourvoyé, l’huissier l’arreta.

« Hé, l’ami ! on ne passe pas. »

L’homme a veste de cuir le repoussa de l’épaule.

« Que me veut ce drôle ? dit-il avec un éclat de voix qui rendit la salle entiere attentive a cet étrange colloque. Tu ne vois pas que j’en suis ?

– Votre nom ? demanda l’huissier.

– Jacques Coppenole.

– Vos qualités ?

– Chaussetier, a l’enseigne des Trois Chaînettes, a Gand. »

L’huissier recula. Annoncer des échevins et des bourgmestres, passe ; mais un chaussetier, c’était dur. Le cardinal était sur les épines. Tout le peuple écoutait et regardait. Voila deux jours que son Éminence s’évertuait a lécher ces ours flamands pour les rendre un peu plus présentables en public, et l’incartade était rude. Cependant Guillaume Rym, avec son fin sourire, s’approcha de l’huissier :

« Annoncez maître Jacques Coppenole, clerc des échevins de la ville de Gand, lui souffla-t-il tres bas.

– Huissier, reprit le cardinal a haute voix, annoncez maître Jacques Coppenole, clerc des échevins de l’illustre ville de Gand. »

Ce fut une faute. Guillaume Rym tout seul eut escamoté la difficulté ; mais Coppenole avait entendu le cardinal.

« Non, croix-Dieu ! s’écria-t-il avec sa voix de tonnerre, Jacques Coppenole, chaussetier. Entends-tu, l’huissier ? Rien de plus, rien de moins. Croix-Dieu ! chaussetier, c’est assez beau. Monsieur l’archiduc a plus d’une fois cherché son gant dans mes chausses. »

Les rires et les applaudissements éclaterent. Un quolibet est tout de suite compris a Paris, et par conséquent toujours applaudi.

Ajoutons que Coppenole était du peuple, et que ce public qui l’entourait était du peuple. Aussi la communication entre eux et lui avait été prompte, électrique, et pour ainsi dire de plain-pied. L’altiere algarade du chaussetier flamand, en humiliant les gens de cour, avait remué dans toutes les âmes plébéiennes je ne sais quel sentiment de dignité encore vague et indistinct au quinzieme siecle. C’était un égal que ce chaussetier, qui venait de tenir tete a monsieur le cardinal ! réflexion bien douce a de pauvres diables qui étaient habitués a respect et obéissance envers les valets des sergents du bailli de l’abbé de Sainte-Genevieve, caudataire du cardinal.

Coppenole salua fierement son Éminence, qui rendit son salut au tout-puissant bourgeois redouté de Louis XI. Puis, tandis que Guillaume Rym, sage homme et malicieux, comme dit Philippe de Comines, les suivait tous deux d’un sourire de raillerie et de supériorité, ils gagnerent chacun leur place, le cardinal tout décontenancé et soucieux, Coppenole tranquille et hautain, et songeant sans doute qu’apres tout son titre de chaussetier en valait bien un autre, et que Marie de Bourgogne, mere de cette Marguerite que Coppenole mariait aujourd’hui, l’eut moins redouté cardinal que chaussetier : car ce n’est pas un cardinal qui eut ameuté les Gantois contre les favoris de la fille de Charles le Téméraire ; ce n’est pas un cardinal qui eut fortifié la foule avec une parole contre ses larmes et ses prieres, quand la demoiselle de Flandre vint supplier son peuple pour eux jusqu’au pied de leur échafaud ; tandis que le chaussetier n’avait eu qu’a lever son coude de cuir pour faire tomber vos deux tetes, illustrissimes seigneurs, Guy d’Hymbercourt, chancelier Guillaume Hugonet !

Cependant tout n’était pas fini pour ce pauvre cardinal, et il devait boire jusqu’a la lie le calice d’etre en si mauvaise compagnie.

Le lecteur n’a peut-etre pas oublié l’effronté mendiant qui était venu se cramponner, des le commencement du prologue, aux franges de l’estrade cardinale. L’arrivée des illustres conviés ne lui avait nullement fait lâcher prise, et tandis que prélats et ambassadeurs s’encaquaient, en vrais harengs flamands, dans les stalles de la tribune, lui s’était mis a l’aise, et avait bravement croisé ses jambes sur l’architrave. L’insolence était rare, et personne ne s’en était aperçu au premier moment, l’attention étant tournée ailleurs. Lui, de son côté, ne s’apercevait de rien dans la salle ; il balançait sa tete avec une insouciance de napolitain, répétant de temps en temps dans la rumeur, comme par une machinale habitude : « La charité, s’il vous plaît ! » Et certes il était, dans toute l’assistance, le seul probablement qui n’eut pas daigné tourner la tete a l’altercation de Coppenole et de l’huissier. Or, le hasard voulut que le maître chaussetier de Gand, avec qui le peuple sympathisait déja si vivement et sur qui tous les yeux étaient fixés, vînt précisément s’asseoir au premier rang de l’estrade au-dessus du mendiant ; et l’on ne fut pas médiocrement étonné de voir l’ambassadeur flamand, inspection faite du drôle placé sous ses yeux, frapper amicalement sur cette épaule couverte de haillons. Le mendiant se retourna ; il y eut surprise, reconnaissance, épanouissement des deux visages, etc. ; puis, sans se soucier le moins du monde des spectateurs, le chaussetier et le malingreux se mirent a causer a voix basse, en se tenant les mains dans les mains, tandis que les guenilles de Clopin Trouillefou étalées sur le drap d’or de l’estrade faisaient l’effet d’une chenille sur une orange.

La nouveauté de cette scene singuliere excita une telle rumeur de folie et de gaieté dans la salle que le cardinal ne tarda pas a s’en apercevoir ; il se pencha a demi, et ne pouvant, du point ou il était placé, qu’entrevoir fort imparfaitement la casaque ignominieuse de Trouillefou, il se figura assez naturellement que le mendiant demandait l’aumône, et, révolté de l’audace, il s’écria : « Monsieur le bailli du Palais, jetez-moi ce drôle a la riviere !

– Croix-Dieu ! monseigneur le cardinal, dit Coppenole sans quitter la main de Clopin, c’est un de mes amis.

– Noël ! Noël ! » cria la cohue. A dater de ce moment, maître Coppenole eut a Paris, comme a Gand, grand crédit avec le peuple ; car gens de telle taille l’y ont, dit Philippe de Comines, quand ils sont ainsi désordonnés.

Le cardinal se mordit les levres. Il se pencha vers son voisin l’abbé de Sainte-Genevieve, et lui dit a demi-voix :

« Plaisants ambassadeurs que nous envoie la monsieur l’archiduc pour nous annoncer madame Marguerite !

– Votre Éminence, répondit l’abbé, perd ses politesses avec ces groins flamands. Margaritas ante porcos[16].

– Dites plutôt, répondit le cardinal avec un sourire : Porcos ante Margaritam. »

Toute la petite cour en soutane s’extasia sur le jeu de mots. Le cardinal se sentit un peu soulagé ; il était maintenant quitte avec Coppenole, il avait eu aussi son quolibet applaudi.

Maintenant, que ceux de nos lecteurs qui ont la puissance de généraliser une image et une idée, comme on dit dans le style d’aujourd’hui, nous permettent de leur demander s’ils se figurent bien nettement le spectacle qu’offrait, au moment ou nous arretons leur attention, le vaste parallélogramme de la grand-salle du Palais. Au milieu de la salle, adossée au mur occidental, une large et magnifique estrade de brocart d’or, dans laquelle entrent processionnellement, par une petite porte ogive, de graves personnages successivement annoncés par la voix criarde d’un huissier. Sur les premiers bancs, déja force vénérables figures, embéguinées d’hermine, de velours et d’écarlate. Autour de l’estrade, qui demeure silencieuse et digne, en bas, en face, partout, grande foule et grande rumeur. Mille regards du peuple sur chaque visage de l’estrade, mille chuchotements sur chaque nom. Certes, le spectacle est curieux et mérite bien l’attention des spectateurs. Mais la-bas, tout au bout, qu’est-ce donc que cette espece de tréteau avec quatre pantins bariolés dessus et quatre autres en bas ? Qu’est-ce donc, a côté du tréteau, que cet homme a souquenille noire et a pâle figure ? Hélas ! mon cher lecteur, c’est Pierre Gringoire et son prologue.

Nous l’avions tous profondément oublié.

Voila précisément ce qu’il craignait.

Du moment ou le cardinal était entré, Gringoire n’avait cessé de s’agiter pour le salut de son prologue. Il avait d’abord enjoint aux acteurs, restés en suspens, de continuer et de hausser la voix ; puis, voyant que personne n’écoutait, il les avait arretés, et depuis pres d’un quart d’heure que l’interruption durait, il n’avait cessé de frapper du pied, de se démener, d’interpeller Gisquette et Liénarde, d’encourager ses voisins a la poursuite du prologue ; le tout en vain. Nul ne bougeait du cardinal, de l’ambassade et de l’estrade, unique centre de ce vaste cercle de rayons visuels. Il faut croire aussi, et nous le disons a regret, que le prologue commençait a gener légerement l’auditoire, au moment ou son Éminence était venue y faire diversion d’une si terrible façon. Apres tout, a l’estrade comme a la table de marbre, c’était toujours le meme spectacle : le conflit de Labour et de Clergé, de Noblesse et de Marchandise. Et beaucoup de gens aimaient mieux les voir tout bonnement, vivant, respirant, agissant, se coudoyant, en chair et en os, dans cette ambassade flamande, dans cette cour épiscopale, sous la robe du cardinal, sous la veste de Coppenole, que fardés, attifés, parlant en vers, et pour ainsi dire empaillés sous les tuniques jaunes et blanches dont les avait affublés Gringoire.

Pourtant quand notre poete vit le calme un peu rétabli, il imagina un stratageme qui eut tout sauvé.

« Monsieur, dit-il en se tournant vers un de ses voisins, brave et gros homme a figure patiente, si l’on recommençait ?

– Quoi ? dit le voisin.

– Hé ! le mystere, dit Gringoire.

– Comme il vous plaira », repartit le voisin.

Cette demi-approbation suffit a Gringoire, et faisant ses affaires lui-meme, il commença a crier, en se confondant le plus possible avec la foule : « Recommencez le mystere ! recommencez !

– Diable ! dit Joannes de Molendino, qu’est-ce qu’ils chantent donc la-bas, au bout ? (Car Gringoire faisait du bruit comme quatre.) Dites donc, camarades ! est-ce que le mystere n’est pas fini ? Ils veulent le recommencer. Ce n’est pas juste.

– Non ! non ! crierent tous les écoliers. A bas le mystere ! a bas ! »

Mais Gringoire se multipliait et n’en criait que plus fort : « Recommencez ! recommencez ! »

Ces clameurs attirerent l’attention du cardinal.

« Monsieur le bailli du Palais, dit-il a un grand homme noir placé a quelques pas de lui, est-ce que ces drôles sont dans un bénitier, qu’ils font ce bruit d’enfer ? »

Le bailli du Palais était une espece de magistrat amphibie, une sorte de chauve-souris de l’ordre judiciaire, tenant a la fois du rat et de l’oiseau, du juge et du soldat. Il s’approcha de son Éminence, et, non sans redouter fort son mécontentement, il lui expliqua en balbutiant l’incongruité populaire : que midi était arrivé avant son Éminence, et que les comédiens avaient été forcés de commencer sans attendre son Éminence.

Le cardinal éclata de rire.

« Sur ma foi, monsieur le recteur de l’Université aurait bien du en faire autant. Qu’en dites-vous, maître Guillaume Rym ?

– Monseigneur, répondit Guillaume Rym, contentons-nous d’avoir échappé a la moitié de la comédie. C’est toujours cela de gagné.

– Ces coquins peuvent-ils continuer leur farce ? demanda le bailli.

– Continuez, continuez, dit le cardinal ; cela m’est égal. Pendant ce temps-la, je vais lire mon bréviaire. »

Le bailli s’avança au bord de l’estrade, et cria, apres avoir fait faire silence d’un geste de la main :

« Bourgeois, manants et habitants, pour satisfaire ceux qui veulent qu’on recommence et ceux qui veulent qu’on finisse, son éminence ordonne que l’on continue. »

Il fallut bien se résigner des deux parts. Cependant l’auteur et le public en garderent longtemps rancune au cardinal.

Les personnages en scene reprirent donc leur glose, et Gringoire espéra que du moins le reste de son ouvre serait écouté. Cette espérance ne tarda pas a etre déçue comme ses autres illusions ; le silence s’était bien en effet rétabli tellement quellement dans l’auditoire ; mais Gringoire n’avait pas remarqué que, au moment ou le cardinal avait donné l’ordre de continuer, l’estrade était loin d’etre remplie, et qu’apres les envoyés flamands étaient survenus de nouveaux personnages faisant partie du cortege dont les noms et qualités, lancés tout au travers de son dialogue par le cri intermittent de l’huissier, y produisaient un ravage considérable. Qu’on se figure en effet, au milieu d’une piece de théâtre, le glapissement d’un huissier jetant, entre deux rimes et souvent entre deux hémistiches, des parentheses comme celles-ci :

Maître Jacques Charmolue, procureur du roi en cour d’église !

Jehan de Harlay, écuyer, garde de l’office de chevalier du guet de nuit de la ville de Paris !

Messire Galiot de Genoilhac, chevalier, seigneur de Brussac, maître de l’artillerie du roi !

Maître Dreux-Raguier, enquesteur des eaux et forets du roi notre sire, es pays de France, Champagne et Brie !

Messire Louis de Graville, chevalier, conseiller et chambellan du roi, amiral de France, concierge du bois de Vincennes !

Maître Denis Le Mercier, garde de la maison des aveugles de Paris ! – Etc., etc., etc.

Cela devenait insoutenable.

Cet étrange accompagnement, qui rendait la piece difficile a suivre, indignait d’autant plus Gringoire qu’il ne pouvait se dissimuler que l’intéret allait toujours croissant et qu’il ne manquait a son ouvrage que d’etre écouté. Il était en effet difficile d’imaginer une contexture plus ingénieuse et plus dramatique. Les quatre personnages du prologue se lamentaient dans leur mortel embarras, lorsque Vénus en personne, vera incessu patuit dea[17], s’était présentée a eux, vetue d’une belle cotte-hardie armoriée au navire de la ville de Paris. Elle venait elle-meme réclamer le dauphin promis a la plus belle. Jupiter, dont on entendait la foudre gronder dans le vestiaire, l’appuyait, et la déesse allait l’emporter, c’est-a-dire, sans figure, épouser monsieur le dauphin, lorsqu’une jeune enfant, vetue de damas blanc et tenant en main une marguerite (diaphane personnification de mademoiselle de Flandre), était venue lutter avec Vénus. Coup de théâtre et péripétie. Apres controverse, Vénus, Marguerite et la cantonade étaient convenues de s’en remettre au bon jugement de la sainte Vierge. Il y avait encore un beau rôle, celui de dom Pedre, roi de Mésopotamie. Mais, a travers tant d’interruptions, il était difficile de démeler a quoi il servait. Tout cela était monté par l’échelle.

Mais c’en était fait. Aucune de ces beautés n’était sentie, ni comprise. A l’entrée du cardinal on eut dit qu’un fil invisible et magique avait subitement tiré tous les regards de la table de marbre a l’estrade, de l’extrémité méridionale de la salle au côté occidental. Rien ne pouvait désensorceler l’auditoire. Tous les yeux restaient fixés la, et les nouveaux arrivants, et leurs noms maudits, et leurs visages, et leurs costumes étaient une diversion continuelle. C’était désolant. Excepté Gisquette et Liénarde, qui se détournaient de temps en temps quand Gringoire les tirait par la manche, excepté le gros voisin patient, personne n’écoutait, personne ne regardait en face la pauvre moralité abandonnée. Gringoire ne voyait plus que des profils.

Avec quelle amertume il voyait s’écrouler piece a piece tout son échafaudage de gloire et de poésie ! Et songer que ce peuple avait été sur le point de se rebeller contre monsieur le bailli, par impatience d’entendre son ouvrage ! maintenant qu’on l’avait, on ne s’en souciait. Cette meme représentation qui avait commencé dans une si unanime acclamation ! Éternel flux et reflux de la faveur populaire ! Penser qu’on avait failli pendre les sergents du bailli ! Que n’eut-il pas donné pour en etre encore a cette heure de miel !

Le brutal monologue de l’huissier cessa pourtant. Tout le monde était arrivé, et Gringoire respira. Les acteurs continuaient bravement. Mais ne voila-t-il pas que maître Coppenole, le chaussetier, se leve tout a coup, et que Gringoire lui entend prononcer, au milieu de l’attention universelle, cette abominable harangue :

« Messieurs les bourgeois et hobereaux de Paris, je ne sais, croix-Dieu ! pas ce que nous faisons ici. Je vois bien la-bas dans ce coin, sur ce tréteau, des gens qui ont l’air de vouloir se battre. J’ignore si c’est la ce que vous appelez un mystere ; mais ce n’est pas amusant. Ils se querellent de la langue, et rien de plus. Voila un quart d’heure que j’attends le premier coup. Rien ne vient. Ce sont des lâches, qui ne s’égratignent qu’avec des injures. Il fallait faire venir des lutteurs de Londres ou de Rotterdam ; et, a la bonne heure ! vous auriez eu des coups de poing qu’on aurait entendus de la place. Mais ceux-la font pitié. Ils devraient nous donner au moins une danse morisque, ou quelque autre momerie ! Ce n’est pas la ce qu’on m’avait dit. On m’avait promis une fete des fous, avec élection du pape. Nous avons aussi notre pape des fous a Gand, et en cela nous ne sommes pas en arriere, croix-Dieu ! Mais voici comme nous faisons. On se rassemble une cohue, comme ici. Puis chacun a son tour va passer sa tete par un trou et fait une grimace aux autres. Celui qui fait la plus laide, a l’acclamation de tous, est élu pape. Voila. C’est fort divertissant. Voulez-vous que nous fassions votre pape a la mode de mon pays ? Ce sera toujours moins fastidieux que d’écouter ces bavards. S’ils veulent venir faire leur grimace a la lucarne, ils seront du jeu. Qu’en dites-vous, messieurs les bourgeois ? Il y a ici un suffisamment grotesque échantillon des deux sexes pour qu’on rie a la flamande, et nous sommes assez de laids visages pour espérer une belle grimace. »

Gringoire eut voulu répondre. La stupéfaction, la colere, l’indignation lui ôterent la parole. D’ailleurs la motion du chaussetier populaire fut accueillie avec un tel enthousiasme par ces bourgeois flattés d’etre appelés hobereaux, que toute résistance était inutile. Il n’y avait plus qu’a se laisser aller au torrent. Gringoire cacha son visage de ses deux mains, n’ayant pas le bonheur d’avoir un manteau pour se voiler la tete comme l’Agamemnon de Timanthe.


Chapitre 5 QUASIMODO

En un clin d’oil tout fut pret pour exécuter l’idée de Coppenole. Bourgeois, écoliers et basochiens s’étaient mis a l’ouvre. La petite chapelle située en face de la table de marbre fut choisie pour le théâtre des grimaces. Une vitre brisée a la jolie rosace au-dessus de la porte laissa libre un cercle de pierre par lequel il fut convenu que les concurrents passeraient la tete. Il suffisait, pour y atteindre, de grimper sur deux tonneaux, qu’on avait pris je ne sais ou et juchés l’un sur l’autre tant bien que mal. Il fut réglé que chaque candidat, homme ou femme (car on pouvait faire une papesse), pour laisser vierge et entiere l’impression de sa grimace, se couvrirait le visage et se tiendrait caché dans la chapelle jusqu’au moment de faire apparition. En moins d’un instant la chapelle fut remplie de concurrents, sur lesquels la porte se referma.

Coppenole de sa place ordonnait tout, dirigeait tout, arrangeait tout. Pendant le brouhaha, le cardinal, non moins décontenancé que Gringoire, s’était, sous un prétexte d’affaires et de vepres, retiré avec toute sa suite, sans que cette foule, que son arrivée avait remuée si vivement, se fut le moindrement émue a son départ. Guillaume Rym fut le seul qui remarqua la déroute de son éminence. L’attention populaire, comme le soleil, poursuivait sa révolution ; partie d’un bout de la salle, apres s’etre arretée quelque temps au milieu, elle était maintenant a l’autre bout. La table de marbre, l’estrade de brocart avaient eu leur moment ; c’était le tour de la chapelle de Louis XI. Le champ était désormais libre a toute folie. Il n’y avait plus que des flamands et de la canaille.

Les grimaces commencerent. La premiere figure qui apparut a la lucarne, avec des paupieres retournées au rouge, une bouche ouverte en gueule et un front plissé comme nos bottes a la hussarde de l’empire, fit éclater un rire tellement inextinguible qu’Homere eut pris tous ces manants pour des dieux. Cependant la grand-salle n’était rien moins qu’un Olympe, et le pauvre Jupiter de Gringoire le savait mieux que personne. Une seconde, une troisieme grimace succéderent, puis une autre, puis une autre, et toujours les rires et les trépignements de joie redoublaient. Il y avait dans ce spectacle je ne sais quel vertige particulier, je ne sais quelle puissance d’enivrement et de fascination dont il serait difficile de donner une idée au lecteur de nos jours et de nos salons. Qu’on se figure une série de visages présentant successivement toutes les formes géométriques, depuis le triangle jusqu’au trapeze, depuis le cône jusqu’au polyedre ; toutes les expressions humaines, depuis la colere jusqu’a la luxure ; tous les âges, depuis les rides du nouveau-né jusqu’aux rides de la vieille moribonde ; toutes les fantasmagories religieuses, depuis Faune jusqu’a Belzébuth ; tous les profils animaux, depuis la gueule jusqu’au bec, depuis la hure jusqu’au museau. Qu’on se représente tous les mascarons du Pont-Neuf, ces cauchemars pétrifiés sous la main de Germain Pilon, prenant vie et souffle, et venant tour a tour vous regarder en face avec des yeux ardents ; tous les masques du carnaval de Venise se succédant a votre lorgnette ; en un mot, un kaléidoscope humain.

L’orgie devenait de plus en plus flamande. Teniers n’en donnerait qu’une bien imparfaite idée. Qu’on se figure en bacchanale la bataille de Salvator Rosa. Il n’y avait plus ni écoliers, ni ambassadeurs, ni bourgeois, ni hommes, ni femmes ; plus de Clopin Trouillefou, de Gilles Lecornu, de Marie Quatrelivres, de Robin Poussepain. Tout s’effaçait dans la licence commune. La grand-salle n’était plus qu’une vaste fournaise d’effronterie et de jovialité ou chaque bouche était un cri, chaque oil un éclair, chaque face une grimace, chaque individu une posture. Le tout criait et hurlait. Les visages étranges qui venaient tour a tour grincer des dents a la rosace étaient comme autant de brandons jetés dans le brasier. Et de toute cette foule effervescente s’échappait, comme la vapeur de la fournaise, une rumeur aigre, aiguë, acérée, sifflante comme les ailes d’un moucheron.

« Ho hé ! malédiction !

– Vois donc cette figure !

– Elle ne vaut rien.

– A une autre !

– Guillemette Maugerepuis, regarde donc ce mufle de taureau, il ne lui manque que des cornes. Ce n’est pas ton mari ?

– Une autre !

– Ventre du pape ! qu’est-ce que cette grimace-la ?

– Hola hé ! c’est tricher. On ne doit montrer que son visage.

– Cette damnée Perrette Callebotte ! elle est capable de cela.

– Noël ! Noël !

– J’étouffe !

– En voila un dont les oreilles ne peuvent passer ! »

Etc., etc.

Il faut rendre pourtant justice a notre ami Jehan. Au milieu de ce sabbat, on le distinguait encore au haut de son pilier, comme un mousse dans le hunier. Il se démenait avec une incroyable furie. Sa bouche était toute grande ouverte, et il s’en échappait un cri que l’on n’entendait pas, non qu’il fut couvert par la clameur générale, si intense qu’elle fut, mais parce qu’il atteignait sans doute la limite des sons aigus, perceptibles, les douze mille vibrations de Sauveur ou les huit mille de Biot.

Quant a Gringoire, le premier mouvement d’abattement passé, il avait repris contenance. Il s’était roidi contre l’adversité. « Continuez ! » avait-il dit pour la troisieme fois a ses comédiens, machines parlantes. Puis se promenant a grands pas devant la table de marbre, il lui prenait des fantaisies d’aller apparaître a son tour a la lucarne de la chapelle, ne fut-ce que pour avoir le plaisir de faire la grimace a ce peuple ingrat. « Mais non, cela ne serait pas digne de nous ; pas de vengeance ! luttons jusqu’a la fin, se répétait-il. Le pouvoir de la poésie est grand sur le peuple ; je les ramenerai. Nous verrons qui l’emportera, des grimaces ou des belles-lettres. »

Hélas ! il était resté le seul spectateur de sa piece.

C’était bien pis que tout a l’heure. Il ne voyait plus que des dos.

Je me trompe. Le gros homme patient, qu’il avait déja consulté dans un moment critique, était resté tourné vers le théâtre. Quant a Gisquette et a Liénarde, elles avaient déserté depuis longtemps.

Gringoire fut touché au fond du cour de la fidélité de son unique spectateur. Il s’approcha de lui, et lui adressa la parole en lui secouant légerement le bras ; car le brave homme s’était appuyé a la balustrade et dormait un peu.

« Monsieur, dit Gringoire, je vous remercie.

– Monsieur, répondit le gros homme avec un bâillement, de quoi ?

– Je vois ce qui vous ennuie, reprit le poete, c’est tout ce bruit qui vous empeche d’entendre a votre aise. Mais soyez tranquille : votre nom passera a la postérité. Votre nom, s’il vous plaît ?

– Renault Château, garde du scel du Châtelet de Paris, pour vous servir.

– Monsieur, vous etes ici le seul représentant des muses, dit Gringoire.

– Vous etes trop honnete, monsieur, répondit le garde du scel du Châtelet.

– Vous etes le seul, reprit Gringoire, qui ayez convenablement écouté la piece. Comment la trouvez-vous ?

– Hé ! hé ! répondit le gros magistrat a demi réveillé, assez gaillarde en effet. »

Il fallut que Gringoire se contentât de cet éloge, car un tonnerre d’applaudissements, melé a une prodigieuse acclamation, vint couper court a leur conversation. Le pape des fous était élu.

« Noël ! Noël ! Noël ! » criait le peuple de toutes parts.

C’était une merveilleuse grimace, en effet, que celle qui rayonnait en ce moment au trou de la rosace. Apres toutes les figures pentagones, hexagones et hétéroclites qui s’étaient succédé a cette lucarne sans réaliser cet idéal du grotesque qui s’était construit dans les imaginations exaltées par l’orgie, il ne fallait rien moins, pour enlever les suffrages, que la grimace sublime qui venait d’éblouir l’assemblée. Maître Coppenole lui-meme applaudit ; et Clopin Trouillefou, qui avait concouru, et Dieu sait quelle intensité de laideur son visage pouvait atteindre, s’avoua vaincu. Nous ferons de meme. Nous n’essaierons pas de donner au lecteur une idée de ce nez tétraedre, de cette bouche en fer a cheval, de ce petit oil gauche obstrué d’un sourcil roux en broussailles tandis que l’oil droit disparaissait entierement sous une énorme verrue, de ces dents désordonnées, ébréchées ça et la, comme les créneaux d’une forteresse, de cette levre calleuse sur laquelle une de ces dents empiétait comme la défense d’un éléphant, de ce menton fourchu, et surtout de la physionomie répandue sur tout cela, de ce mélange de malice, d’étonnement et de tristesse. Qu’on reve, si l’on peut, cet ensemble.

L’acclamation fut unanime. On se précipita vers la chapelle. On en fit sortir en triomphe le bienheureux pape des fous. Mais c’est alors que la surprise et l’admiration furent a leur comble. La grimace était son visage.

Ou plutôt toute sa personne était une grimace. Une grosse tete hérissée de cheveux roux ; entre les deux épaules une bosse énorme dont le contre-coup se faisait sentir par devant ; un systeme de cuisses et de jambes si étrangement fourvoyées qu’elles ne pouvaient se toucher que par les genoux, et, vues de face, ressemblaient a deux croissants de faucilles qui se rejoignent par la poignée ; de larges pieds, des mains monstrueuses ; et, avec toute cette difformité, je ne sais quelle allure redoutable de vigueur, d’agilité et de courage ; étrange exception a la regle éternelle qui veut que la force, comme la beauté, résulte de l’harmonie. Tel était le pape que les fous venaient de se donner.

On eut dit un géant brisé et mal ressoudé.

Quand cette espece de cyclope parut sur le seuil de la chapelle, immobile, trapu, et presque aussi large que haut, carré par la base, comme dit un grand homme, a son surtout mi-parti rouge et violet, semé de campanilles d’argent, et surtout a la perfection de sa laideur, la populace le reconnut sur-le-champ, et s’écria d’une voix :

« C’est Quasimodo, le sonneur de cloches ! c’est Quasimodo, le bossu de Notre-Dame ! Quasimodo le borgne ! Quasimodo le bancal ! Noël ! Noël ! »

On voit que le pauvre diable avait des surnoms a choisir.

« Gare les femmes grosses ! criaient les écoliers.

– Ou qui ont envie de l’etre », reprenait Joannes.

Les femmes en effet se cachaient le visage.

« Oh ! le vilain singe, disait l’une.

– Aussi méchant que laid, reprenait une autre.

– C’est le diable, ajoutait une troisieme.

– J’ai le malheur de demeurer aupres de Notre-Dame ; toute la nuit je l’entends rôder dans la gouttiere.

– Avec les chats.

– Il est toujours sur nos toits.

– Il nous jette des sorts par les cheminées.

– L’autre soir, il est venu me faire la grimace a ma lucarne. Je croyais que c’était un homme. J’ai eu une peur !

– Je suis sure qu’il va au sabbat. Une fois, il a laissé un balai sur mes plombs.

– Oh ! la déplaisante face de bossu !

– Oh ! la vilaine âme !

– Buah ! »

Les hommes au contraire étaient ravis, et applaudissaient.

Quasimodo, objet du tumulte, se tenait toujours sur la porte de la chapelle, debout, sombre et grave, se laissant admirer.

Un écolier, Robin Poussepain, je crois, vint lui rire sous le nez, et trop pres. Quasimodo se contenta de le prendre par la ceinture, et de le jeter a dix pas a travers la foule. Le tout sans dire un mot.

Maître Coppenole, émerveillé, s’approcha de lui.

« Croix-Dieu ! Saint-Pere ! tu as bien la plus belle laideur que j’aie vue de ma vie. Tu mériterais la papauté a Rome comme a Paris. »

En parlant ainsi, il lui mettait la main gaiement sur l’épaule. Quasimodo ne bougea pas. Coppenole poursuivit.

« Tu es un drôle avec qui j’ai démangeaison de ripailler, dut-il m’en couter un douzain neuf de douze tournois. Que t’en semble ? »

Quasimodo ne répondit pas.

« Croix-Dieu ! dit le chaussetier, est-ce que tu es sourd ? »

Il était sourd en effet.

Cependant il commençait a s’impatienter des façons de Coppenole, et se tourna tout a coup vers lui avec un grincement de dents si formidable que le géant flamand recula, comme un bouledogue devant un chat.

Alors il se fit autour de l’étrange personnage un cercle de terreur et de respect qui avait au moins quinze pas géométriques de rayon. Une vieille femme expliqua a maître Coppenole que Quasimodo était sourd.

« Sourd ! dit le chaussetier avec son gros rire flamand. Croix-Dieu ! c’est un pape accompli.

– Hé ! je le reconnais, s’écria Jehan, qui était enfin descendu de son chapiteau pour voir Quasimodo de plus pres, c’est le sonneur de cloches de mon frere l’archidiacre. – Bonjour, Quasimodo !

– Diable d’homme ! dit Robin Poussepain, encore tout contus de sa chute. Il paraît : c’est un bossu. Il marche : c’est un bancal. Il vous regarde : c’est un borgne. Vous lui parlez : c’est un sourd. – Ah ça, que fait-il de sa langue, ce Polypheme ?

– Il parle quand il veut, dit la vieille. Il est devenu sourd a sonner les cloches. Il n’est pas muet.

– Cela lui manque, observa Jehan.

– Et il a un oil de trop, ajouta Robin Poussepain.

– Non pas, dit judicieusement Jehan. Un borgne est bien plus incomplet qu’un aveugle. Il sait ce qui lui manque. »

Cependant tous les mendiants, tous les laquais, tous les coupe-bourses, réunis aux écoliers, avaient été chercher processionnellement, dans l’armoire de la basoche, la tiare de carton et la simarre dérisoire du pape des fous. Quasimodo s’en laissa revetir sans sourciller et avec une sorte de docilité orgueilleuse. Puis on le fit asseoir sur un brancard bariolé. Douze officiers de la confrérie des fous l’enleverent sur leurs épaules ; et une espece de joie amere et dédaigneuse vint s’épanouir sur la face morose du cyclope, quand il vit sous ses pieds difformes toutes ces tetes d’hommes beaux, droits et bien faits. Puis la procession hurlante et déguenillée se mit en marche pour faire, selon l’usage, la tournée intérieure des galeries du Palais, avant la promenade des rues et des carrefours.