Les Misérables - Tome II - Cosette - Victor Hugo - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1862

Les Misérables - Tome II - Cosette darmowy ebook

Victor Hugo

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka Les Misérables - Tome II - Cosette - Victor Hugo

A la bataille de Waterloo, Thénardier avait détroussé le colonel baron Pontmercy, tout en lui portant secours. Nous sommes en 1823. Jean Valjean a été repris et renvoyé au bagne. Il s'évade de nouveau, on le croit noyé. Ayant caché sa fortune pres de l'auberge des Thénardier, il délivre Cosette de cet enfer...

Opinie o ebooku Les Misérables - Tome II - Cosette - Victor Hugo

Fragment ebooka Les Misérables - Tome II - Cosette - Victor Hugo

A Propos
Livre premier – Waterloo
Chapitre II – Hougomont
Chapitre III – Le 18 juin 1815
Chapitre IV – A.
Chapitre V – Le quid obscurum des batailles
Chapitre VI – Quatre heures de l’apres-midi
Chapitre VII – Napoléon de belle humeur
Chapitre VIII – L’empereur fait une question au guide Lacoste
A Propos Hugo:

Victor-Marie Hugo (26 February 1802 — 22 May 1885) was a French poet, novelist, playwright, essayist, visual artist, statesman, human rights campaigner, and perhaps the most influential exponent of the Romantic movement in France. In France, Hugo's literary reputation rests on his poetic and dramatic output. Among many volumes of poetry, Les Contemplations and La Légende des siecles stand particularly high in critical esteem, and Hugo is sometimes identified as the greatest French poet. In the English-speaking world his best-known works are often the novels Les Misérables and Notre-Dame de Paris (sometimes translated into English as The Hunchback of Notre-Dame). Though extremely conservative in his youth, Hugo moved to the political left as the decades passed; he became a passionate supporter of republicanism, and his work touches upon most of the political and social issues and artistic trends of his time. Source: Wikipedia

Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

Livre premier – Waterloo

Chapitre I – Ce qu’on rencontre en venant de Nivelles

L’an dernier (1861), par une belle matinée de mai, un passant, celui qui raconte cette histoire[1], arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La Hulpe. Il allait a pied. Il suivait, entre deux rangées d’arbres, une large chaussée pavée ondulant sur des collines qui viennent l’une apres l’autre, soulevent la route et la laissent retomber, et font la comme des vagues énormes. Il avait dépassé Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il apercevait, a l’ouest, le clocher d’ardoise de Braine-l’Alleud qui a la forme d’un vase renversé. Il venait de laisser derriere lui un bois sur une hauteur, et, a l’angle d’un chemin de traverse, a côté d’une espece de potence vermoulue portant l’inscription : Ancienne barriere n° 4, un cabaret ayant sur sa façade cet écriteau : Au quatre vents. Échabeau, café de particulier.

Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret, il arriva au fond d’un petit vallon ou il y a de l’eau qui passe sous une arche pratiquée dans le remblai de la route. Le bouquet d’arbres, clairsemé mais tres vert, qui emplit le vallon d’un côté de la chaussée, s’éparpille de l’autre dans les prairies et s’en va avec grâce et comme en désordre vers Braine-l’Alleud.

Il y avait la, a droite, au bord de la route, une auberge, une charrette a quatre roues devant la porte, un grand faisceau de perches a houblon, une charrue, un tas de broussailles seches pres d’une haie vive, de la chaux qui fumait dans un trou carré, une échelle le long d’un vieux hangar a cloisons de paille. Une jeune fille sarclait dans un champ ou une grande affiche jaune, probablement du spectacle forain de quelque kermesse, volait au vent. A l’angle de l’auberge, a côté d’une mare ou naviguait une flottille de canards, un sentier mal pavé s’enfonçait dans les broussailles. Ce passant y entra.

Au bout d’une centaine de pas, apres avoir longé un mur du quinzieme siecle surmonté d’un pignon aigu a briques contrariées, il se trouva en présence d’une grande porte de pierre cintrée, avec imposte rectiligne, dans le grave style de Louis XIV, accostée de deux médaillons planes. Une façade sévere dominait cette porte ; un mur perpendiculaire a la façade venait presque toucher la porte et la flanquait d’un brusque angle droit. Sur le pré devant la porte gisaient trois herses a travers lesquelles poussaient pele-mele toutes les fleurs de mai. La porte était fermée. Elle avait pour clôture deux battants décrépits ornés d’un vieux marteau rouillé.

Le soleil était charmant ; les branches avaient ce doux frémissement de mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. Un brave petit oiseau, probablement amoureux, vocalisait éperdument dans un grand arbre.

Le passant se courba et considéra dans la pierre a gauche, au bas du pied-droit de la porte, une assez large excavation circulaire ressemblant a l’alvéole d’une sphere. En ce moment les battants s’écarterent et une paysanne sortit.

Elle vit le passant et aperçut ce qu’il regardait.

– C’est un boulet français qui a fait ça, lui dit-elle.

Et elle ajouta :

– Ce que vous voyez la, plus haut, dans la porte, pres d’un clou, c’est le trou d’un gros biscayen. Le biscayen n’a pas traversé le bois.

– Comment s’appelle cet endroit-ci ? demanda le passant.

– Hougomont, dit la paysanne.

Le passant se redressa. Il fit quelques pas et s’en alla regarder au-dessus des haies. Il aperçut a l’horizon a travers les arbres une espece de monticule et sur ce monticule quelque chose qui, de loin, ressemblait a un lion.

Il était dans le champ de bataille de Waterloo.


Chapitre II – Hougomont

Hougomont, ce fut la un lieu funebre, le commencement de l’obstacle, la premiere résistance que rencontra a Waterloo ce grand bucheron de l’Europe qu’on appelait Napoléon ; le premier noud sous le coup de hache.

C’était un château, ce n’est plus qu’une ferme. Hougomont, pour l’antiquaire, c’est Hugomons. Ce manoir fut bâti par Hugo[2], sire de Somerel, le meme qui dota la sixieme chapellenie de l’abbaye de Villers.

Le passant poussa la porte, coudoya sous un porche une vieille caleche, et entra dans la cour.

La premiere chose qui le frappa dans ce préau, ce fut une porte du seizieme siecle qui y simule une arcade, tout étant tombé autour d’elle. L’aspect monumental naît souvent de la ruine. Aupres de l’arcade s’ouvre dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV, laissant voir les arbres d’un verger. A côté de cette porte un trou a fumier, des pioches et des pelles, quelques charrettes, un vieux puits avec sa dalle et son tourniquet de fer, un poulain qui saute, un dindon qui fait la roue, une chapelle que surmonte un petit clocher, un poirier en fleur en espalier sur le mur de la chapelle, voila cette cour dont la conquete fut un reve de Napoléon. Ce coin de terre, s’il eut pu le prendre, lui eut peut-etre donné le monde. Des poules y éparpillent du bec la poussiere. On entend un grondement ; c’est un gros chien qui montre les dents et qui remplace les Anglais.

Les Anglais la ont été admirables. Les quatre compagnies des gardes de Cooke y ont tenu tete pendant sept heures a l’acharnement d’une armée.

Hougomont, vu sur la carte, en plan géométral, bâtiments et enclos compris, présente une espece de rectangle irrégulier dont un angle aurait été entaillé. C’est a cet angle qu’est la porte méridionale, gardée par ce mur qui la fusille a bout portant. Hougomont a deux portes : la porte méridionale, celle du château, et la porte septentrionale, celle de la ferme. Napoléon envoya contre Hougomont son frere Jérôme ; les divisions Guilleminot, Foy et Bachelu s’y heurterent, presque tout le corps de Reille y fut employé et y échoua, les boulets de Kellermann s’épuiserent sur cet héroique pan de mur. Ce ne fut pas trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord, et la brigade Soye ne put que l’entamer au sud, sans le prendre.

Les bâtiments de la ferme bordent la cour au sud. Un morceau de la porte nord, brisée par les Français, pend accroché au mur. Ce sont quatre planches clouées sur deux traverses, et ou l’on distingue les balafres de l’attaque.

La porte septentrionale, enfoncée par les Français, et a laquelle on a mis une piece pour remplacer le panneau suspendu a la muraille, s’entre-bâille au fond du préau ; elle est coupée carrément dans un mur, de pierre en bas, de brique en haut, qui ferme la cour au nord. C’est une simple porte charretiere comme il y en a dans toutes les métairies, deux larges battants faits de planches rustiques ; au dela, des prairies. La dispute de cette entrée a été furieuse. On a longtemps vu sur le montant de la porte toutes sortes d’empreintes de mains sanglantes. C’est la que Bauduin fut tué.

L’orage du combat est encore dans cette cour ; l’horreur y est visible ; le bouleversement de la melée s’y est pétrifié ; cela vit, cela meurt ; c’était hier. Les murs agonisent, les pierres tombent, les breches crient ; les trous sont des plaies ; les arbres penchés et frissonnants semblent faire effort pour s’enfuir.

Cette cour, en 1815, était plus bâtie qu’elle ne l’est aujourd’hui. Des constructions qu’on a depuis jetées bas y faisaient des redans, des angles et des coudes d’équerre.

Les Anglais s’y étaient barricadés ; les Français y pénétrerent, mais ne purent s’y maintenir. A côté de la chapelle, une aile du château, le seul débris qui reste du manoir d’Hougomont, se dresse écroulée, on pourrait dire éventrée. Le château servit de donjon, la chapelle servit de blockhaus. On s’y extermina. Les Français, arquebuses de toutes parts, de derriere les murailles, du haut des greniers, du fond des caves, par toutes les croisées, par tous les soupiraux, par toutes les fentes des pierres, apporterent des fascines et mirent le feu aux murs et aux hommes ; la mitraille eut pour réplique l’incendie.

On entrevoit dans l’aile ruinée, a travers des fenetres garnies de barreaux de fer, les chambres démantelées d’un corps de logis en brique ; les gardes anglaises étaient embusquées dans ces chambres ; la spirale de l’escalier, crevassé du rez-de-chaussée jusqu’au toit, apparaît comme l’intérieur d’un coquillage brisé. L’escalier a deux étages ; les Anglais, assiégés dans l’escalier, et massés sur les marches supérieures, avaient coupé les marches inférieures. Ce sont de larges dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. Une dizaine de marches tiennent encore au mur ; sur la premiere est entaillée l’image d’un trident. Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs alvéoles. Tout le reste ressemble a une mâchoire édentée. Deux vieux arbres sont la ; l’un est mort, l’autre est blessé au pied, et reverdit en avril. Depuis 1815, il s’est mis a pousser a travers l’escalier.

On s’est massacré dans la chapelle. Le dedans, redevenu calme, est étrange. On n’y a plus dit la messe depuis le carnage. Pourtant l’autel y est resté, un autel de bois grossier adossé a un fond de pierre brute. Quatre murs lavés au lait de chaux, une porte vis-a-vis l’autel, deux petites fenetres cintrées, sur la porte un grand crucifix de bois, au-dessus du crucifix un soupirail carré bouché d’une botte de foin, dans un coin, a terre, un vieux châssis vitré tout cassé, telle est cette chapelle. Pres de l’autel est clouée une statue en bois de sainte Anne, du quinzieme siecle ; la tete de l’enfant Jésus a été emportée par un biscayen. Les Français, maîtres un moment de la chapelle, puis délogés, l’ont incendiée. Les flammes ont rempli cette masure ; elle a été fournaise ; la porte a brulé, le plancher a brulé, le Christ en bois n’a pas brulé. Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus que les moignons noircis, puis s’est arreté. Miracle, au dire des gens du pays. L’enfant Jésus, décapité, n’a pas été aussi heureux que le Christ.

Les murs sont couverts d’inscriptions. Pres des pieds du Christ on lit ce nom : Henquinez. Puis ces autres : Conde de Rio Maior. Marques y Marquesa de Almagro (Habana). Il y a des noms français avec des points d’exclamation, signes de colere. On a reblanchi le mur en 1849. Les nations s’y insultaient.

C’est a la porte de cette chapelle qu’a été ramassé un cadavre qui tenait une hache a la main. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros.

On sort de la chapelle, et a gauche, on voit un puits. Il y en a deux dans cette cour. On demande : pourquoi n’y a-t-il pas de seau et de poulie a celui-ci ? C’est qu’on n’y puise plus d’eau. Pourquoi n’y puise-t-on plus d’eau ? Parce qu’il est plein de squelettes.

Le dernier qui ait tiré de l’eau de ce puits se nommait Guillaume Van Kylsom. C’était un paysan qui habitait Hougomont et y était jardinier. Le 18 juin 1815, sa famille prit la fuite et s’alla cacher dans les bois.

La foret autour de l’abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations dispersées. Aujourd’hui encore de certains vestiges reconnaissables, tels que de vieux troncs d’arbres brulés, marquent la place de ces pauvres bivouacs tremblants au fond des halliers.

Guillaume Van Kylsom demeura a Hougomont « pour garder le château » et se blottit dans une cave. Les Anglais l’y découvrirent. On l’arracha de sa cachette, et, a coups de plat de sabre, les combattants se firent servir par cet homme effrayé. Ils avaient soif ; ce Guillaume leur portait a boire. C’est a ce puits qu’il puisait l’eau. Beaucoup burent la leur derniere gorgée. Ce puits, ou burent tant de morts, devait mourir lui aussi.

Apres l’action, on eut une hâte, enterrer les cadavres. La mort a une façon a elle de harceler la victoire, et elle fait suivre la gloire par la peste. Le typhus est une annexe du triomphe. Ce puits était profond, on en fit un sépulcre. On y jeta trois cents morts. Peut-etre avec trop d’empressement. Tous étaient-ils morts ? la légende dit non. Il paraît que, la nuit qui suivit l’ensevelissement, on entendit sortir du puits des voix faibles qui appelaient.

Ce puits est isolé au milieu de la cour. Trois murs mi-partis pierre et brique, repliés comme les feuilles d’un paravent et simulant une tourelle carrée, l’entourent de trois côtés. Le quatrieme côté est ouvert. C’est par la qu’on puisait l’eau. Le mur du fond a une façon d’oil-de-bouf informe, peut-etre un trou d’obus. Cette tourelle avait un plafond dont il ne reste que les poutres. La ferrure de soutenement du mur de droite dessine une croix. On se penche, et l’oil se perd dans un profond cylindre de brique qu’emplit un entassement de ténebres. Tout autour du puits, le bas des murs disparaît dans les orties.

Ce puits n’a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de tablier a tous les puits de Belgique. La dalle bleue y est remplacée par une traverse a laquelle s’appuient cinq ou six difformes tronçons de bois noueux et ankylosés qui ressemblent a de grands ossements. Il n’a plus ni seau, ni chaîne, ni poulie ; mais il a encore la cuvette de pierre qui servait de déversoir. L’eau des pluies s’y amasse, et de temps en temps un oiseau des forets voisines vient y boire et s’envole.

Une maison dans cette ruine, la maison de la ferme, est encore habitée. La porte de cette maison donne sur la cour. A côté d’une jolie plaque de serrure gothique il y a sur cette porte une poignée de fer a trefles, posée de biais. Au moment ou le lieutenant hanovrien Wilda saisissait cette poignée pour se réfugier dans la ferme, un sapeur français lui abattit la main d’un coup de hache.

La famille qui occupe la maison a pour grand-pere l’ancien jardinier Van Kylsom, mort depuis longtemps. Une femme en cheveux gris vous dit : « J’étais la. J’avais trois ans. Ma sour, plus grande, avait peur et pleurait. On nous a emportées dans les bois. J’étais dans les bras de ma mere. On se collait l’oreille a terre pour écouter. Moi, j’imitais le canon, et je faisais boum, boum[3]. »

Une porte de la cour, a gauche, nous l’avons dit, donne dans le verger.

Le verger est terrible.

Il est en trois parties, on pourrait presque dire en trois actes. La premiere partie est un jardin, la deuxieme est le verger, la troisieme est un bois. Ces trois parties ont une enceinte commune, du côté de l’entrée les bâtiments du château et de la ferme, a gauche une haie, a droite un mur, au fond un mur. Le mur de droite est en brique, le mur du fond est en pierre. On entre dans le jardin d’abord. Il est en contrebas, planté de groseilliers, encombré de végétations sauvages, fermé d’un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres a double renflement. C’était un jardin seigneurial dans ce premier style français qui a précédé Lenôtre ; ruine et ronce aujourd’hui. Les pilastres sont surmontés de globes qui semblent des boulets de pierre. On compte encore quarante-trois[4] balustres sur leurs dés ; les autres sont couchés dans l’herbe. Presque tous ont des éraflures de mousqueterie. Un balustre brisé est posé sur l’étrave comme une jambe cassée.

C’est dans ce jardin, plus bas que le verger, que six voltigeurs du 1er léger, ayant pénétré la et n’en pouvant plus sortir, pris et traqués comme des ours dans leur fosse, accepterent le combat avec deux compagnies hanovriennes, dont une était armée de carabines. Les hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d’en haut. Ces voltigeurs, ripostant d’en bas, six contre deux cents, intrépides, n’ayant pour abri que les groseilliers, mirent un quart d’heure a mourir.

On monte quelques marches, et du jardin on passe dans le verger proprement dit. La, dans ces quelques toises carrées, quinze cents hommes tomberent en moins d’une heure. Le mur semble pret a recommencer le combat. Les trente-huit meurtrieres percées par les Anglais a des hauteurs irrégulieres, y sont encore. Devant la seizieme sont couchées deux tombes anglaises en granit. Il n’y a de meurtrieres qu’au mur sud ; l’attaque principale venait de la. Ce mur est caché au dehors par une grande haie vive ; les Français arriverent, croyant n’avoir affaire qu’a la haie, la franchirent, et trouverent ce mur, obstacle et embuscade, les gardes anglaises derriere, les trente-huit meurtrieres faisant feu a la fois, un orage de mitraille et de balles ; et la brigade Soye s’y brisa. Waterloo commença ainsi.

Le verger pourtant fut pris. On n’avait pas d’échelles, les Français grimperent avec les ongles. On se battit corps a corps sous les arbres. Toute cette herbe a été mouillée de sang. Un bataillon de Nassau, sept cents hommes, fut foudroyé la. Au dehors le mur, contre lequel furent braquées les deux batteries de Kellermann, est rongé par la mitraille.

Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. Il a ses boutons d’or et ses pâquerettes, l’herbe y est haute, des chevaux de charrue y paissent, des cordes de crin ou seche du linge traversent les intervalles des arbres et font baisser la tete aux passants, on marche dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. Au milieu de l’herbe on remarque un tronc déraciné, gisant, verdissant. Le major Blackman s’y est adossé pour expirer. Sous un grand arbre voisin est tombé le général allemand Duplat, d’une famille française réfugiée a la révocation de l’édit de Nantes. Tout a côté se penche un vieux pommier malade pansé avec un bandage de paille et de terre glaise. Presque tous les pommiers tombent de vieillesse. Il n’y en a pas un qui n’ait sa balle ou son biscayen[5]. Les squelettes d’arbres morts abondent dans ce verger. Les corbeaux volent dans les branches, au fond il y a un bois plein de violettes.

Bauduin tué, Foy blessé, l’incendie, le massacre, le carnage, un ruisseau fait de sang anglais, de sang allemand et de sang français, furieusement melés, un puits comblé de cadavres, le régiment de Nassau et le régiment de Brunswick détruits, Duplat tué, Blackman tué, les gardes anglaises mutilées, vingt bataillons français, sur les quarante du corps de Reille, décimés, trois mille hommes, dans cette seule masure de Hougomont, sabrés, écharpés, égorgés, fusillés, brulés ; et tout cela pour qu’aujourd’hui un paysan dise a un voyageur : Monsieur, donnez-moi trois francs ; si vous aimez, je vous expliquerai la chose de Waterloo !


Chapitre III – Le 18 juin 1815

Retournons en arriere, c’est un des droits du narrateur, et replaçons-nous en l’année 1815, et meme un peu avant l’époque ou commence l’action racontée dans la premiere partie de ce livre.

S’il n’avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, l’avenir de l’Europe était changé. Quelques gouttes d’eau de plus ou de moins ont fait pencher Napoléon. Pour que Waterloo fut la fin d’Austerlitz, la providence n’a eu besoin que d’un peu de pluie, et un nuage traversant le ciel a contre-sens de la saison a suffi pour l’écroulement d’un monde.

La bataille de Waterloo, et ceci a donné a Blücher le temps d’arriver, n’a pu commencer qu’a onze heures et demie. Pourquoi ? Parce que la terre était mouillée. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que l’artillerie put manouvrer.

Napoléon était officier d’artillerie, et il s’en ressentait. Le fond de ce prodigieux capitaine, c’était l’homme qui, dans le rapport au Directoire sur Aboukir, disait : Tel de nos boulets a tué six hommes. Tous ses plans de bataille sont faits pour le projectile. Faire converger l’artillerie sur un point donné, c’était la sa clef de victoire. Il traitait la stratégie du général ennemi comme une citadelle, et il la battait en breche. Il accablait le point faible de mitraille ; il nouait et dénouait les batailles avec le canon. Il y avait du tir dans son génie. Enfoncer les carrés, pulvériser les régiments, rompre les lignes, broyer et disperser les masses, tout pour lui était la, frapper, frapper, frapper sans cesse, et il confiait cette besogne au boulet. Méthode redoutable, et qui, jointe au génie, a fait invincible pendant quinze ans ce sombre athlete du pugilat de la guerre.

Le 18 juin 1815, il comptait d’autant plus sur l’artillerie qu’il avait pour lui le nombre. Wellington n’avait que cent cinquante-neuf bouches a feu ; Napoléon en avait deux cent quarante.

Supposez la terre seche, l’artillerie pouvant rouler, l’action commençait a six heures du matin. La bataille était gagnée et finie a deux heures, trois heures avant la péripétie prussienne.

Quelle quantité de faute y a-t-il de la part de Napoléon dans la perte de cette bataille ? le naufrage est-il imputable au pilote ?

Le déclin physique évident de Napoléon se compliquait-il a cette époque d’une certaine diminution intérieure ? les vingt ans de guerre avaient-ils usé la lame comme le fourreau, l’âme comme le corps ? le vétéran se faisait-il fâcheusement sentir dans le capitaine ? en un mot, ce génie, comme beaucoup d’historiens considérables l’ont cru, s’éclipsait-il ? entrait-il en frénésie pour se déguiser a lui-meme son affaiblissement ? commençait-il a osciller sous l’égarement d’un souffle d’aventure ? devenait-il, chose grave dans un général, inconscient du péril ? dans cette classe de grands hommes matériels qu’on peut appeler les géants de l’action, y a-t-il un âge pour la myopie du génie ? La vieillesse n’a pas de prise sur les génies de l’idéal ; pour les Dantes et les Michel-Anges, vieillir, c’est croître ; pour les Annibals et les Bonapartes, est-ce décroître ? Napoléon avait-il perdu le sens direct de la victoire ? en était-il a ne plus reconnaître l’écueil, a ne plus deviner le piege, a ne plus discerner le bord croulant des abîmes ? manquait-il du flair des catastrophes ? lui qui jadis savait toutes les routes du triomphe et qui, du haut de son char d’éclairs, les indiquait d’un doigt souverain, avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de mener aux précipices son tumultueux attelage de légions ? était-il pris, a quarante-six ans, d’une folie supreme ? ce cocher titanique du destin n’était-il plus qu’un immense casse-cou ?

Nous ne le pensons point.

Son plan de bataille était, de l’aveu de tous, un chef-d’ouvre. Aller droit au centre de la ligne alliée, faire un trou dans l’ennemi, le couper en deux, pousser la moitié britannique sur Hal et la moitié prussienne sur Tongres, faire de Wellington et de Blücher deux tronçons ; enlever Mont-Saint-Jean, saisir Bruxelles, jeter l’Allemand dans le Rhin et l’Anglais dans la mer. Tout cela, pour Napoléon, était dans cette bataille. Ensuite on verrait.

Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire ici l’histoire de Waterloo ; une des scenes génératrices du drame que nous racontons se rattache a cette bataille ; mais cette histoire n’est pas notre sujet ; cette histoire d’ailleurs est faite, et faite magistralement, a un point de vue par Napoléon, a l’autre point de vue par toute une pléiade d’historiens[6]. Quant a nous, nous laissons les historiens aux prises, nous ne sommes qu’un témoin a distance, un passant dans la plaine, un chercheur penché sur cette terre pétrie de chair humaine, prenant peut-etre des apparences pour des réalités ; nous n’avons pas le droit de tenir tete, au nom de la science, a un ensemble de faits ou il y a sans doute du mirage, nous n’avons ni la pratique militaire ni la compétence stratégique qui autorisent un systeme ; selon nous, un enchaînement de hasards domine a Waterloo les deux capitaines ; et quand il s’agit du destin, ce mystérieux accusé, nous jugeons comme le peuple, ce juge naif.


Chapitre IV – A.

Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n’ont qu’a coucher sur le sol par la pensée un A majuscule. Le jambage gauche de l’A est la route de Nivelles, le jambage droit est la route de Genappe, la corde de l’A est le chemin creux d’Ohain a Braine-l’Alleud. Le sommet de l’A est Mont-Saint-Jean, la est Wellington ; la pointe gauche inférieure est Hougomont, la est Reille avec Jérôme Bonaparte ; la pointe droite inférieure est la Belle-Alliance, la est Napoléon. Un peu au-dessous du point ou la corde de l’A rencontre et coupe le jambage droit est la Haie-Sainte. Au milieu de cette corde est le point précis ou s’est dit le mot final de la bataille. C’est la qu’on a placé le lion, symbole involontaire du supreme héroisme de la garde impériale.

Le triangle compris au sommet de l’A, entre les deux jambages et la corde, est le plateau de Mont-Saint-Jean. La dispute de ce plateau fut toute la bataille.

Les ailes des deux armées s’étendent a droite et a gauche des deux routes de Genappe et de Nivelles ; d’Erlon faisant face a Picton, Reille faisant face a Hill.

Derriere la pointe de l’A, derriere le plateau de Mont-Saint-Jean, est la foret de Soignes.

Quant a la plaine en elle-meme, qu’on se représente un vaste terrain ondulant ; chaque pli domine le pli suivant, et toutes les ondulations montent vers Mont-Saint-Jean, et y aboutissent a la foret.

Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux lutteurs. C’est un bras-le-corps. L’une cherche a faire glisser l’autre. On se cramponne a tout ; un buisson est un point d’appui ; un angle de mur est un épaulement ; faute d’une bicoque ou s’adosser, un régiment lâche pied ; un ravalement de la plaine, un mouvement de terrain, un sentier transversal a propos, un bois, un ravin, peuvent arreter le talon de ce colosse qu’on appelle une armée et l’empecher de reculer. Qui sort du champ est battu. De la, pour le chef responsable, la nécessité d’examiner la moindre touffe d’arbres, et d’approfondir le moindre relief.

Les deux généraux avaient attentivement étudié la plaine de Mont-Saint-Jean, dite aujourd’hui plaine de Waterloo. Des l’année précédente, Wellington, avec une sagacité prévoyante, l’avait examinée comme un en-cas de grande bataille. Sur ce terrain et pour ce duel, le 18 juin, Wellington avait le bon côté, Napoléon le mauvais. L’armée anglaise était en haut, l’armée française en bas.

Esquisser ici l’aspect de Napoléon, a cheval, sa lunette a la main, sur la hauteur de Rossomme, a l’aube du 18 juin 1815, cela est presque de trop. Avant qu’on le montre, tout le monde l’a vu. Ce profil calme sous le petit chapeau de l’école de Brienne, cet uniforme vert, le revers blanc cachant la plaque, la redingote grise cachant les épaulettes, l’angle du cordon rouge sous le gilet, la culotte de peau, le cheval blanc avec sa housse de velours pourpre ayant aux coins des N couronnées et des aigles, les bottes a l’écuyere sur des bas de soie, les éperons d’argent, l’épée de Marengo, toute cette figure du dernier césar est debout dans les imaginations, acclamée des uns, séverement regardée par les autres.

Cette figure a été longtemps toute dans la lumiere ; cela tenait a un certain obscurcissement légendaire que la plupart des héros dégagent et qui voile toujours plus ou moins longtemps la vérité ; mais aujourd’hui l’histoire et le jour se font.

Cette clarté, l’histoire, est impitoyable ; elle a cela d’étrange et de divin que, toute lumiere qu’elle est, et précisément parce qu’elle est lumiere, elle met souvent de l’ombre la ou l’on voyait des rayons ; du meme homme elle fait deux fantômes différents, et l’un attaque l’autre, et en fait justice, et les ténebres du despote luttent avec l’éblouissement du capitaine. De la une mesure plus vraie dans l’appréciation définitive des peuples. Babylone violée diminue Alexandre ; Rome enchaînée diminue César ; Jérusalem tuée diminue Titus. La tyrannie suit le tyran. C’est un malheur pour un homme de laisser derriere lui de la nuit qui a sa forme.


Chapitre V – Le quid obscurum des batailles

[7]Tout le monde connaît la premiere phase de cette bataille ; début trouble, incertain, hésitant, menaçant pour les deux armées, mais pour les Anglais plus encore que pour les Français.

Il avait plu[8] toute la nuit ; la terre était défoncée par l’averse ; l’eau s’était ça et la amassée dans les creux de la plaine comme dans des cuvettes ; sur de certains points les équipages du train en avaient jusqu’a l’essieu ; les sous-ventrieres des attelages dégouttaient de boue liquide ; si les blés et les seigles couchés par cette cohue de charrois en masse n’eussent comblé les ornieres et fait litiere sous les roues, tout mouvement, particulierement dans les vallons du côté de Papelotte, eut été impossible.

L’affaire commença tard ; Napoléon, nous l’avons expliqué, avait l’habitude de tenir toute l’artillerie dans sa main comme un pistolet, visant tantôt tel point, tantôt tel autre de la bataille, et il avait voulu attendre que les batteries attelées pussent rouler et galoper librement ; il fallait pour cela que le soleil parut et séchât le sol. Mais le soleil ne parut pas. Ce n’était plus le rendez-vous d’Austerlitz. Quand le premier coup de canon fut tiré, le général anglais Colville regarda a sa montre et constata qu’il était onze heures trente-cinq minutes.

L’action s’engagea avec furie, plus de furie peut-etre que l’empereur n’eut voulu, par l’aile gauche française sur Hougomont. En meme temps Napoléon attaqua le centre en précipitant la brigade Quiot sur la Haie-Sainte, et Ney poussa l’aile droite française contre l’aile gauche anglaise qui s’appuyait sur Papelotte.

L’attaque sur Hougomont avait quelque simulation : attirer la Wellington, le faire pencher a gauche, tel était le plan. Ce plan eut réussi, si les quatre compagnies des gardes anglaises et les braves Belges de la division Perponcher n’eussent solidement gardé la position, et Wellington, au lieu de s’y masser, put se borner a y envoyer pour tout renfort quatre autres compagnies de gardes et un bataillon de Brunswick.

L’attaque de l’aile droite française sur Papelotte était a fond ; culbuter la gauche anglaise, couper la route de Bruxelles, barrer le passage aux Prussiens possibles, forcer Mont-Saint-Jean, refouler Wellington sur Hougomont, de la sur Braine-l’Alleud, de la sur Hal, rien de plus net. A part quelques incidents, cette attaque réussit. Papelotte fut pris ; la Haie-Sainte fut enlevée.

Détail a noter. Il y avait dans l’infanterie anglaise, particulierement dans la brigade de Kempt, force recrues. Ces jeunes soldats, devant nos redoutables fantassins, furent vaillants ; leur inexpérience se tira intrépidement d’affaire ; ils firent surtout un excellent service de tirailleurs ; le soldat en tirailleur, un peu livré a lui-meme, devient pour ainsi dire son propre général ; ces recrues montrerent quelque chose de l’invention et de la furie françaises. Cette infanterie novice eut de la verve. Ceci déplut a Wellington.

Apres la prise de la Haie-Sainte, la bataille vacilla.

Il y a dans cette journée, de midi a quatre heures, un intervalle obscur ; le milieu de cette bataille est presque indistinct et participe du sombre de la melée. Le crépuscule s’y fait. On aperçoit de vastes fluctuations dans cette brume, un mirage vertigineux, l’attirail de guerre d’alors presque inconnu aujourd’hui, les colbacks a flamme, les sabretaches flottantes, les buffleteries croisées, les gibernes a grenade, les dolmans des hussards, les bottes rouges a mille plis, les lourds shakos enguirlandés de torsades, l’infanterie presque noire de Brunswick melée a l’infanterie écarlate d’Angleterre, les soldats anglais ayant aux entournures pour épaulettes de gros bourrelets blancs circulaires, les chevau-légers hanovriens avec leur casque de cuir oblong a bandes de cuivre et a crinieres de crins rouges, les Écossais aux genoux nus et aux plaids quadrillés, les grandes guetres blanches de nos grenadiers, des tableaux, non des lignes stratégiques, ce qu’il faut a Salvator Rosa[9], non ce qu’il faut a Gribeauval.

Une certaine quantité de tempete se mele toujours a une bataille. Quid obscurum, quid divinum[10] . Chaque historien trace un peu le linéament qui lui plaît dans ces pele-mele. Quelle que soit la combinaison des généraux, le choc des masses armées a d’incalculables reflux ; dans l’action, les deux plans des deux chefs entrent l’un dans l’autre et se déforment l’un par l’autre. Tel point du champ de bataille dévore plus de combattants que tel autre, comme ces sols plus ou moins spongieux qui boivent plus ou moins vite l’eau qu’on y jette. On est obligé de reverser la plus de soldats qu’on ne voudrait. Dépenses qui sont l’imprévu. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les traînées de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armées ondoient, les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes, tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres ; ou était l’infanterie, l’artillerie arrive ; ou était l’artillerie, accourt la cavalerie ; les bataillons sont des fumées. Il y avait la quelque chose, cherchez, c’est disparu ; les éclaircies se déplacent ; les plis sombres avancent et reculent ; une sorte de vent du sépulcre pousse, refoule, enfle et disperse ces multitudes tragiques. Qu’est-ce qu’une melée ? une oscillation. L’immobilité d’un plan mathématique exprime une minute et non une journée. Pour peindre une bataille, il faut de ces puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau ; Rembrandt vaut mieux que Van Der Meulen. Van der Meulen, exact a midi, ment a trois heures. La géométrie trompe ; l’ouragan seul est vrai. C’est ce qui donne a Folard le droit de contredire Polybe. Ajoutons qu’il y a toujours un certain instant ou la bataille dégénere en combat, se particularise, et s’éparpille en d’innombrables faits de détails qui, pour emprunter l’expression de Napoléon lui-meme, « appartiennent plutôt a la biographie des régiments qu’a l’histoire de l’armée ». L’historien, en ce cas, a le droit évident de résumé. Il ne peut que saisir les contours principaux de la lutte, et il n’est donné a aucun narrateur, si consciencieux qu’il soit, de fixer absolument la forme de ce nuage horrible, qu’on appelle une bataille.

Ceci, qui est vrai de tous les grands chocs armés, est particulierement applicable a Waterloo.

Toutefois, dans l’apres-midi, a un certain moment, la bataille se précisa.


Chapitre VI – Quatre heures de l’apres-midi

Vers quatre heures, la situation de l’armée anglaise était grave. Le prince d’Orange commandait le centre, Hill l’aile droite, Picton l’aile gauche. Le prince d’Orange, éperdu et intrépide, criait aux Hollando-Belges : Nassau ! Brunswick ! jamais en arriere ! Hill, affaibli, venait s’adosser a Wellington, Picton était mort. Dans la meme minute ou les Anglais avaient enlevé aux Français le drapeau du 105eme de ligne, les Français avaient tué aux Anglais le général Picton, d’une balle a travers la tete. La bataille, pour Wellington, avait deux points d’appui, Hougomont et la Haie-Sainte ; Hougomont tenait encore, mais brulait ; la Haie-Sainte était prise. Du bataillon allemand qui la défendait, quarante-deux hommes seulement survivaient ; tous les officiers, moins cinq, étaient morts ou pris. Trois mille combattants s’étaient massacrés dans cette grange. Un sergent des gardes anglaises, le premier boxeur de l’Angleterre, réputé par ses compagnons invulnérable, y avait été tué par un petit tambour français. Baring était délogé. Alten était sabré. Plusieurs drapeaux étaient perdus, dont un de la division Alten, et un du bataillon de Lunebourg porté par un prince de la famille de Deux-Ponts. Les Écossais gris n’existaient plus ; les gros dragons de Ponsonby étaient hachés. Cette vaillante cavalerie avait plié sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers ; de douze cents chevaux il en restait six cents ; des trois lieutenants-colonels, deux étaient a terre, Hamilton blessé, Mater tué. Ponsonby était tombé, troué de sept coups de lance. Gordon était mort, Marsh était mort. Deux divisions, la cinquieme et la sixieme, étaient détruites.

Hougomont entamé, la Haie-Sainte prise, il n’y avait plus qu’un noud, le centre. Ce noud-la tenait toujours. Wellington le renforça. Il y appela Hill qui était a Merbe-Braine, il y appela Chassé qui était a Braine-l’Alleud.

Le centre de l’armée anglaise, un peu concave, tres dense et tres compact, était fortement situé. Il occupait le plateau de Mont-Saint-Jean, ayant derriere lui le village et devant lui la pente, assez âpre alors. Il s’adossait a cette forte maison de pierre, qui était a cette époque un bien domanial de Nivelles et qui marque l’intersection des routes, masse du seizieme siecle si robuste que les boulets y ricochaient sans l’entamer. Tout autour du plateau, les Anglais avaient taillé ça et la les haies, fait des embrasures dans les aubépines, mis une gueule de canon entre deux branches, crénelé les buissons. Leur artillerie était en embuscade sous les broussailles. Ce travail punique, incontestablement autorisé par la guerre qui admet le piege, était si bien fait que Haxo, envoyé par l’empereur a neuf heures du matin pour reconnaître les batteries ennemies, n’en avait rien vu, et était revenu dire a Napoléon qu’il n’y avait pas d’obstacle, hors les deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Genappe. C’était le moment ou la moisson est haute ; sur la lisiere du plateau, un bataillon de la brigade de Kempt, le 95eme, armé de carabines, était couché dans les grands blés.

Ainsi assuré et contre-buté, le centre de l’armée anglo-hollandaise était en bonne posture.

Le péril de cette position était la foret de Soignes, alors contiguë au champ de bataille et coupée par les étangs de Gronendael et de Boitsfort. Une armée n’eut pu y reculer sans se dissoudre ; les régiments s’y fussent tout de suite désagrégés. L’artillerie s’y fut perdue dans les marais. La retraite, selon l’opinion de plusieurs hommes du métier, contestée par d’autres, il est vrai, eut été la un sauve-qui-peut.

Wellington ajouta a ce centre une brigade de Chassé, ôtée a l’aile droite, et une brigade de Wincke, ôtée a l’aile gauche, plus la division Clinton. A ses Anglais, aux régiments de Halkett, a la brigade de Mitchell, aux gardes de Maitland, il donna comme épaulements et contreforts l’infanterie de Brunswick, le contingent de Nassau, les Hanovriens de Kielmansegge et les Allemands d’Ompteda. Cela lui mit sous la main vingt-six bataillons. L’aile droite, comme dit Charras, fut rabattue derriere le centre. Une batterie énorme était masquée par des sacs a terre a l’endroit ou est aujourd’hui ce qu’on appelle « le musée de Waterloo ». Wellington avait en outre dans un pli de terrain les dragons-gardes de Somerset, quatorze cents chevaux. C’était l’autre moitié de cette cavalerie anglaise, si justement célebre. Ponsonby détruit, restait Somerset.

La batterie, qui, achevée, eut été presque une redoute, était disposée derriere un mur de jardin tres bas, revetu a la hâte d’une chemise de sacs de sable et d’un large talus de terre. Cet ouvrage n’était pas fini ; on n’avait pas eu le temps de le palissader.

Wellington, inquiet, mais impassible, était a cheval, et y demeura toute la journée dans la meme attitude, un peu en avant du vieux moulin de Mont-Saint-Jean, qui existe encore, sous un orme qu’un Anglais, depuis, vandale enthousiaste, a acheté deux cents francs, scié et emporté. Wellington fut la froidement héroique. Les boulets pleuvaient. L’aide de camp Gordon venait de tomber a côté de lui. Lord Hill, lui montrant un obus qui éclatait, lui dit : – Mylord, quelles sont vos instructions, et quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer ? – De faire comme moi, répondit Wellington. A Clinton, il dit laconiquement : – Tenir ici jusqu’au dernier homme. – La journée visiblement tournait mal. Wellington criait a ses anciens compagnons de Talavera, de Vitoria et de Salamanque : – Boys (garçons) ! est-ce qu’on peut songer a lâcher pied ? pensez a la vieille Angleterre !

Vers quatre heures, la ligne anglaise s’ébranla en arriere. Tout a coup on ne vit plus sur la crete du plateau que l’artillerie et les tirailleurs, le reste disparut ; les régiments, chassés par les obus et les boulets français, se replierent dans le fond que coupe encore aujourd’hui le sentier de service de la ferme de Mont-Saint-Jean, un mouvement rétrograde se fit, le front de bataille anglais se déroba, Wellington recula. – Commencement de retraite ! cria Napoléon.


Chapitre VII – Napoléon de belle humeur

L’empereur, quoique malade et gené a cheval par une souffrance locale, n’avait jamais été de si bonne humeur que ce jour-la. Depuis le matin, son impénétrabilité souriait. Le 18 juin 1815, cette âme profonde, masquée de marbre, rayonnait aveuglément. L’homme qui avait été sombre a Austerlitz fut gai a Waterloo. Les plus grands prédestinés font de ces contre-sens. Nos joies sont de l’ombre. Le supreme sourire est a Dieu.

Ridet Caesar, Pompeius flebit[11], disaient les légionnaires de la légion Fulminatrix. Pompée cette fois ne devait pas pleurer, mais il est certain que César riait.

Des la veille, la nuit, a une heure, explorant a cheval, sous l’orage et sous la pluie, avec Bertrand, les collines qui avoisinent Rossomme, satisfait de voir la longue ligne des feux anglais illuminant tout l’horizon de Frischemont a Braine-l’Alleud, il lui avait semblé que le destin, assigné par lui a jour fixe sur ce champ de Waterloo, était exact ; il avait arreté son cheval, et était demeuré quelque temps immobile, regardant les éclairs, écoutant le tonnerre, et on avait entendu ce fataliste jeter dans l’ombre cette parole mystérieuse : « Nous sommes d’accord. » Napoléon se trompait. Ils n’étaient plus d’accord.

Il n’avait pas pris une minute de sommeil, tous les instants de cette nuit-la avaient été marqués pour lui par une joie. Il avait parcouru toute la ligne des grand’gardes, en s’arretent ça et la pour parler aux vedettes. A deux heures et demie, pres du bois d’Hougomont, il avait entendu le pas d’une colonne en marche ; il avait cru un moment a la reculade de Wellington. Il avait dit a Bertrand : C’est l’arriere-garde anglaise qui s’ébranle pour décamper. Je ferai prisonniers les six mille Anglais qui viennent d’arriver a Ostende. Il causait avec expansion ; il avait retrouvé cette verve du débarquement du 1er mars, quand il montrait au grand-maréchal le paysan enthousiaste du golfe Juan, en s’écriant : – Eh bien, Bertrand, voila déja du renfort ! La nuit du 17 au 18 juin, il raillait Wellington. – Ce petit Anglais a besoin d’une leçon, disait Napoléon. La pluie redoublait, il tonnait pendant que l’empereur parlait.

A trois heures et demie du matin, il avait perdu une illusion ; des officiers envoyés en reconnaissance lui avaient annoncé que l’ennemi ne faisait aucun mouvement. Rien ne bougeait ; pas un feu de bivouac n’était éteint. L’armée anglaise dormait. Le silence était profond sur la terre ; il n’y avait de bruit que dans le ciel. A quatre heures, un paysan lui avait été amené par les coureurs ; ce paysan avait servi de guide a une brigade de cavalerie anglaise, probablement la brigade Vivian, qui allait prendre position au village d’Ohain, a l’extreme gauche. A cinq heures, deux déserteurs belges lui avaient rapporté qu’ils venaient de quitter leur régiment, et que l’armée anglaise attendait la bataille. Tant mieux ! s’était écrié Napoléon. J’aime encore mieux les culbuter que les refouler.

Le matin, sur la berge qui fait l’angle du chemin de Plancenoit, il avait mis pied a terre dans la boue, s’était fait apporter de la ferme de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan, s’était assis, avec une botte de paille pour tapis, et avait déployé sur la table la carte du champ de bataille, en disant a Soult : Joli échiquier !

Par suite des pluies de la nuit, les convois de vivres, empetrés dans des routes défoncées, n’avaient pu arriver le matin, le soldat n’avait pas dormi, était mouillé, et était a jeun ; cela n’avait pas empeché Napoléon de crier allégrement a Ney : Nous avons quatrevingt-dix chances sur cent. A huit heures, on avait apporté le déjeuner de l’empereur. Il y avait invité plusieurs généraux. Tout en déjeunant, on avait raconté que Wellington était l’avant-veille au bal a Bruxelles, chez la duchesse de Richmond, et Soult, rude homme de guerre avec une figure d’archeveque, avait dit : Le bal, c’est aujourd’hui. L’empereur avait plaisanté Ney qui disait : Wellington ne sera pas assez simple pour attendre Votre Majesté. C’était la d’ailleurs sa maniere. Il badinait volontiers, dit Fleury de Chaboulon. Le fond de son caractere était une humeur enjouée, dit Gourgaud. Il abondait en plaisanteries, plutôt bizarres que spirituelles, dit Benjamin Constant. Ces gaîtés de géant valent la peine qu’on y insiste. C’est lui qui avait appelé ses grenadiers « les grognards » ; il leur pinçait l’oreille, il leur tirait la moustache. L’empereur ne faisait que nous faire des niches ;ceci est un mot de l’un d’eux. Pendant le mystérieux trajet de l’île d’Elbe en France, le 27 février, en pleine mer, le brick de guerre français le Zéphir ayant rencontré le brick l’Inconstant ou Napoléon était caché et ayant demandé a l’Inconstant des nouvelles de Napoléon, l’empereur, qui avait encore en ce moment-la a son chapeau la cocarde blanche et amarante semée d’abeilles, adoptée par lui a l’île d’Elbe, avait pris en riant le porte-voix et avait répondu lui-meme : L’empereur se porte bien. Qui rit de la sorte est en familiarité avec les événements. Napoléon avait eu plusieurs acces de ce rire pendant le déjeuner de Waterloo. Apres le déjeuner il s’était recueilli un quart d’heure, puis deux généraux s’étaient assis sur la botte de paille, une plume a la main, une feuille de papier sur le genou, et l’empereur leur avait dicté l’ordre de bataille.

A neuf heures, a l’instant ou l’armée française, échelonnée et mise en mouvement sur cinq colonnes, s’était déployée, les divisions sur deux lignes, l’artillerie entre les brigades, musique en tete, battant aux champs, avec les roulements des tambours et les sonneries des trompettes, puissante, vaste, joyeuse, mer de casques, de sabres et de bayonnettes sur l’horizon, l’empereur, ému, s’était écrié a deux reprises : Magnifique ! magnifique !

De neuf heures a dix heures et demie, toute l’armée, ce qui semble incroyable, avait pris position et s’était rangée sur six lignes, formant, pour répéter l’expression de l’empereur, « la figure de six V ». Quelques instants apres la formation du front de bataille, au milieu de ce profond silence de commencement d’orage qui précede les melées, voyant défiler les trois batteries de douze, détachées sur son ordre des trois corps de d’Erlon, de Reille et de Lobau, et destinées a commencer l’action en battant Mont-Saint-Jean ou est l’intersection des routes de Nivelles et de Genappe, l’empereur avait frappé sur l’épaule de Haxo en lui disant : Voila vingt-quatre belles filles, général.

Sur de l’issue, il avait encouragé d’un sourire, a son passage devant lui, la compagnie de sapeurs du premier corps, désignée par lui pour se barricader dans Mont-Saint-Jean, sitôt le village enlevé. Toute cette sérénité n’avait été traversée que par un mot de pitié hautaine ; en voyant a sa gauche, a un endroit ou il y a aujourd’hui une grande tombe, se masser avec leurs chevaux superbes ces admirables Écossais gris, il avait dit : C’est dommage.

Puis il était monté a cheval, s’était porté en avant de Rossomme, et avait choisi pour observatoire une étroite croupe de gazon a droite de la route de Genappe a Bruxelles, qui fut sa seconde station pendant la bataille. La troisieme station, celle de sept heures du soir, entre la Belle-Alliance et la Haie-Sainte, est redoutable ; c’est un tertre assez élevé qui existe encore et derriere lequel la garde était massée dans une déclivité de la plaine. Autour de ce tertre, les boulets ricochaient sur le pavé de la chaussée jusqu’a Napoléon. Comme a Brienne, il avait sur sa tete le sifflement des balles et des biscayens. On a ramassé, presque a l’endroit ou étaient les pieds de son cheval, des boulets vermoulus, de vieilles lames de sabre et des projectiles informes, mangés de rouille. Scabra rubigine[12]. Il y a quelques années, on y a déterré un obus de soixante, encore chargé, dont la fusée s’était brisée au ras de la bombe. C’est a cette derniere station que l’empereur disait a son guide Lacoste, paysan hostile, effaré, attaché a la selle d’un hussard, se retournant a chaque paquet de mitraille, et tâchant de se cacher derriere lui : – Imbécile ! c’est honteux, tu vas te faire tuer dans le dos. Celui qui écrit ces lignes a trouvé lui-meme dans le talus friable de ce tertre, en creusant le sable, les restes du col d’une bombe désagrégés par l’oxyde de quarante-six années[13], et de vieux tronçons de fer qui cassaient comme des bâtons de sureau entre ses doigts.

Les ondulations des plaines diversement inclinées ou eut lieu la rencontre de Napoléon et de Wellington ne sont plus, personne ne l’ignore, ce qu’elles étaient le 18 juin 1815. En prenant a ce champ funebre de quoi lui faire un monument, on lui a ôté son relief réel, et l’histoire, déconcertée, ne s’y reconnaît plus. Pour le glorifier, on l’a défiguré. Wellington, deux ans apres, revoyant Waterloo, s’est écrié : On m’a changé mon champ de bataille. La ou est aujourd’hui la grosse pyramide de terre surmontée du lion, il y avait une crete qui, vers la route de Nivelles, s’abaissait en rampe praticable, mais qui, du côté de la chaussée de Genappe, était presque un escarpement. L’élévation de cet escarpement peut encore etre mesurée aujourd’hui par la hauteur des deux tertres des deux grandes sépultures qui encaissent la route de Genappe a Bruxelles ; l’une, le tombeau anglais, a gauche ; l’autre, le tombeau allemand, a droite. Il n’y a point de tombeau français. Pour la France, toute cette plaine est sépulcre. Grâce aux mille et mille charretées de terre employées a la butte de cent cinquante pieds de haut et d’un demi-mille de circuit, le plateau de Mont-Saint-Jean est aujourd’hui accessible en pente douce ; le jour de la bataille, surtout du côté de la Haie-Sainte, il était d’un abord âpre et abrupt. Le versant la était si incliné que les canons anglais ne voyaient pas au-dessous d’eux la ferme située au fond du vallon, centre du combat. Le 18 juin 1815, les pluies avaient encore raviné cette roideur, la fange compliquait la montée, et non seulement on gravissait, mais on s’embourbait. Le long de la crete du plateau courait une sorte de fossé impossible a deviner pour un observateur lointain.

Qu’était-ce que ce fossé ? Disons-le. Braine-l’Alleud est un village de Belgique, Ohain en est un autre. Ces villages, cachés tous les deux dans des courbes de terrain, sont joints par un chemin d’une lieue et demie environ qui traverse une plaine a niveau ondulant, et souvent entre et s’enfonce dans des collines comme un sillon, ce qui fait que sur divers points cette route est un ravin. En 1815, comme aujourd’hui, cette route coupait la crete du plateau de Mont-Saint-Jean entre les deux chaussées de Genappe et de Nivelles ; seulement, elle est aujourd’hui de plain-pied avec la plaine ; elle était alors chemin creux. On lui a pris ses deux talus pour la butte-monument. Cette route était et est encore une tranchée dans la plus grande partie de son parcours ; tranchée creuse quelquefois d’une douzaine de pieds et dont les talus trop escarpés s’écroulaient ça et la, surtout en hiver, sous les averses. Des accidents y arrivaient. La route était si étroite a l’entrée de Braine-l’Alleud qu’un passant y avait été broyé par un chariot, comme le constate une croix de pierre debout pres du cimetiere qui donne le nom du mort, Monsieur Bernard Debrye, marchand a Bruxelles, et la date de l’accident, février 1637[14]. Elle était si profonde sur le plateau du Mont-Saint-Jean qu’un paysan, Mathieu Nicaise, y avait été écrasé en 1783 par un éboulement du talus, comme le constatait une autre croix de pierre dont le faîte a disparu dans les défrichements, mais dont le piédestal renversé est encore visible aujourd’hui sur la pente du gazon a gauche de la chaussée entre la Haie-Sainte et la ferme de Mont-Saint-Jean.

Un jour de bataille, ce chemin creux dont rien n’avertissait, bordant la crete de Mont-Saint-Jean, fossé au sommet de l’escarpement, orniere cachée dans les terres, était invisible, c’est-a-dire terrible.


Chapitre VIII – L’empereur fait une question au guide Lacoste

[15]Donc, le matin de Waterloo, Napoléon était content.

Il avait raison ; le plan de bataille conçu par lui, nous l’avons constaté, était en effet admirable.

Une fois la bataille engagée, ses péripéties tres diverses, la résistance d’Hougomont, la ténacité de la Haie-Sainte, Bauduin tué, Foy mis hors de combat, la muraille inattendue ou s’était brisée la brigade Soye, l’étourderie fatale de Guilleminot n’ayant ni pétards ni sacs a poudre, l’embourbement des batteries, les quinze pieces sans escorte culbutées par Uxbridge dans un chemin creux, le peu d’effet des bombes tombant dans les lignes anglaises, s’y enfouissant dans le sol détrempé par les pluies et ne réussissant qu’a y faire des volcans de boue, de sorte que la mitraille se changeait en éclaboussure, l’inutilité de la démonstration de Piré sur Braine-l’Alleud, toute cette cavalerie, quinze escadrons, a peu pres annulée, l’aile droite anglaise mal inquiétée, l’aile gauche mal entamée, l’étrange malentendu de Ney massant, au lieu de les échelonner, les quatre divisions du premier corps, des épaisseurs de vingt-sept rangs et des fronts de deux cents hommes livrés de la sorte a la mitraille, l’effrayante trouée des boulets dans ces masses, les colonnes d’attaque désunies, la batterie d’écharpe brusquement démasquée sur leur flanc Bourgeois, Donzelot et Durutte compromis, Quiot repoussé, le lieutenant Vieux, cet hercule sorti de l’école polytechnique, blessé au moment ou il enfonçait a coups de hache la porte de la Haie-Sainte sous le feu plongeant de la barricade anglaise barrant le coude de la route de Genappe a Bruxelles, la division Marcognet, prise entre l’infanterie et la cavalerie, fusillée a bout portant dans les blés par Best et Pack, sabrée par Ponsonby, sa batterie de sept pieces enclouée, le prince de Saxe-Weimar tenant et gardant, malgré le comte d’Erlon, Frischemont et Smohain, le drapeau du 105eme pris, le drapeau du 45eme pris, ce hussard noir prussien arreté par les coureurs de la colonne volante de trois cents chasseurs battant l’estrade entre Wavre et Plancenoit, les choses inquiétantes que ce prisonnier avait dites, le retard de Grouchy, les quinze cents hommes tués en moins d’une heure dans le verger d’Hougomont, les dix-huit cents hommes couchés en moins de temps encore autour de la Haie-Sainte, tous ces incidents orageux, passant comme les nuées de la bataille devant Napoléon, avaient a peine troublé son regard et n’avaient point assombri cette face impériale de la certitude. Napoléon était habitué a regarder la guerre fixement ; il ne faisait jamais chiffre a chiffre l’addition poignante du détail ; les chiffres lui importaient peu, pourvu qu’ils donnassent ce total : victoire ; que les commencements s’égarassent, il ne s’en alarmait point, lui qui se croyait maître et possesseur de la fin ; il savait attendre, se supposant hors de question, et il traitait le destin d’égal a égal. Il paraissait dire au sort : tu n’oserais pas.

Mi-parti lumiere et ombre, Napoléon se sentait protégé dans le bien et toléré dans le mal. Il avait, ou croyait avoir pour lui, une connivence, on pourrait presque dire une complicité des événements, équivalente a l’antique invulnérabilité.

Pourtant, quand on a derriere soi la Bérésina, Leipsick et Fontainebleau, il semble qu’on pourrait se défier de Waterloo. Un mystérieux froncement de sourcil devient visible au fond du ciel.

Au moment ou Wellington rétrograda, Napoléon tressaillit. Il vit subitement le plateau de Mont-Saint-Jean se dégarnir et le front de l’armée anglaise disparaître. Elle se ralliait, mais se dérobait. L’empereur se souleva a demi sur ses étriers. L’éclair de la victoire passa dans ses yeux.

Wellington acculé a la foret de Soignes et détruit, c’était le terrassement définitif de l’Angleterre par la France ; c’était Crécy, Poitiers, Malplaquet et Ramillies vengés. L’homme de Marengo raturait Azincourt.

L’empereur alors, méditant la péripétie terrible, promena une derniere fois sa lunette sur tous les points du champ de bataille. Sa garde, l’arme au pied derriere lui, l’observait d’en bas avec une sorte de religion. Il songeait ; il examinait les versants, notait les pentes, scrutait le bouquet d’arbres, le carré de seigles, le sentier ; il semblait compter chaque buisson. Il regarda avec quelque fixité les barricades anglaises des deux chaussées, deux larges abatis d’arbres, celle de la chaussée de Genappe au-dessus de la Haie-Sainte, armée de deux canons, les seuls de toute l’artillerie anglaise qui vissent le fond du champ de bataille, et celle de la chaussée de Nivelles ou étincelaient les bayonnettes hollandaises de la brigade Chassé. Il remarqua pres de cette barricade la vieille chapelle de Saint-Nicolas peinte en blanc qui est a l’angle de la traverse vers Braine-l’Alleud. Il se pencha et parla a demi-voix au guide Lacoste. Le guide fit un signe de tete négatif, probablement perfide.

L’empereur se redressa et se recueillit.

Wellington avait reculé. Il ne restait plus qu’a achever ce recul par un écrasement.

Napoléon, se retournant brusquement, expédia une estafette a franc étrier a Paris pour y annoncer que la bataille était gagnée.

Napoléon était un de ces génies d’ou sort le tonnerre.

Il venait de trouver son coup de foudre.

Il donna l’ordre aux cuirassiers de Milhaud d’enlever le plateau de Mont-Saint-Jean.