La fin de Satan - Victor Hugo - ebook
Kategoria: Poezja i dramat Język: francuski Rok wydania: 1886

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Victor Hugo

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Opis ebooka La fin de Satan - Victor Hugo

"La fin de Satan est un vaste poeme épique et religieux de Victor Hugo (5700 vers).

Opinie o ebooku La fin de Satan - Victor Hugo

Fragment ebooka La fin de Satan - Victor Hugo

A Propos
Chapitre 1 - Hors de la terre I
Chapitre 2 - La Premiere page
A Propos Hugo:

Victor-Marie Hugo (26 February 1802 — 22 May 1885) was a French poet, novelist, playwright, essayist, visual artist, statesman, human rights campaigner, and perhaps the most influential exponent of the Romantic movement in France. In France, Hugo's literary reputation rests on his poetic and dramatic output. Among many volumes of poetry, Les Contemplations and La Légende des siecles stand particularly high in critical esteem, and Hugo is sometimes identified as the greatest French poet. In the English-speaking world his best-known works are often the novels Les Misérables and Notre-Dame de Paris (sometimes translated into English as The Hunchback of Notre-Dame). Though extremely conservative in his youth, Hugo moved to the political left as the decades passed; he became a passionate supporter of republicanism, and his work touches upon most of the political and social issues and artistic trends of his time. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Hors de la terre I

1. ET NOX FACTA EST

I

Depuis quatre mille ans il tombait dans l'abîme.

Il n'avait pas encor pu saisir une cime,
Ni lever une fois son front démesuré.
Il s'enfonçait dans l'ombre et la brume, effaré,
Seul, et derriere lui, dans les nuits éternelles,
Tombaient plus lentement les plumes de ses ailes.
Il tombait foudroyé, morne silencieux,
Triste, la bouche ouverte et les pieds vers les cieux,
L'horreur du gouffre empreinte a sa face livide.
Il cria : - Mort! - les poings tendus vers l'ombre vide.
Ce mot plus tard fut homme et s'appela Cain.
Il tombait. Tout a coup un roc heurta sa main;
Il l'étreignit, ainsi qu'un mort étreint sa tombe,
Et s'arreta.
                Quelqu'un, d'en haut, lui cria : - Tombe!
Les soleils s'éteindront autour de toi, maudit! -
Et la voix dans l'horreur immense se perdit.
Et, pâle, il regarda vers l'éternelle aurore.
Les soleils étaient loin, mais ils brillaient encore.
Satan dressa la tete et dit, levant le bras :
- Tu mens! - Ce mot plus tard fut l'âme de Judas.
Pareil aux dieux d'airain debout sur leurs pilastres,
Il attendit mille ans, l'oeil fixé sur les astres.
Les soleils étaient loin, mais ils brillaient toujours.
La foudre alors gronda dans les cieux froids et sourds.
Satan rit, et cracha du côté du tonnerre.
L'immensité, qu'emplit l'ombre visionnaire,
Frissonna. Ce crachat fut plus tard Barabbas.
Un souffle qui passait le fit tomber plus bas.


II

La chute du damné recommença. - Terrible,
Sombre, et piqué de trous lumineux comme un crible,
Le ciel plein de soleils s'éloignait, la clarté
Tremblait, et dans la nuit le grand précipité,
Nu, sinistre, et tiré par le poids de son crime,
Tombait, et, comme un coin, sa tete ouvrait l'abîme.
Plus bas! plus bas! toujours plus bas! Tout a présent
Le fuyait; pas d'obstacle a saisir en passant,
Pas un mont, pas un roc croulant, pas une pierre,
Rien, l'ombre, et d'épouvante il ferma sa paupiere.
Quand il rouvrit les yeux, trois soleils seulement
Brillaient, et l'ombre avait rongé le firmament.
Tous les autres soleils étaient morts.


III

                                               Une roche
Sortait du noir brouillard comme un bras qui s'approche.
Il la prit, et ses pieds toucherent des sommets.

Alors l'etre effrayant qui s'appelle Jamais
Songea. Son front tomba dans ses mains criminelles.
Les trois soleils, de loin, ainsi que trois prunelles,
Le regardaient, et lui ne les regardait pas.
L'espace ressemblait aux plaines d'ici-bas,
Le soir, quand l'horizon qui tressaille et recule,
Noircit sous les yeux blancs du spectre crépuscule.
De longs rayons rampaient aux pieds du grand banni.
Derriere lui son ombre emplissait l'infini.
Les cimes du chaos se confondaient entre elles.
Tout a coup il se vit pousser d'horribles ailes;
Il se vit devenir monstre, et que l'ange en lui
Mourait, et le rebelle en sentit quelque ennui.
Il laissa son épaule, autrefois lumineuse,
Frémir au froid hideux de l'aile membraneuse,
Et croisant ses deux bras, et relevant son front,
Ce bandit, comme s'il grandissait sous l'affront,
Seul dans ces profondeurs que la ruine encombre,
Regarda fixement la caverne de l'ombre.
Les ténebres sans bruit croissaient dans le néant.
L'opaque obscurité fermait le ciel béant;
Et, faisant, au-dela du dernier promontoire,
Une triple felure a cette vitre noire,
Les trois soleils melaient leurs trois rayonnements.
Apres quelque combat dans les hauts firmaments,
D'un char de feu brisé l'on eut dit les trois roues.
Les monts hors du brouillard sortaient comme des proues.
Eh bien, cria Satan, soit! Je puis encor voir!
Il aura le ciel bleu, moi j'aurai le ciel noir.
Croit-il pas que j'irai sangloter a sa porte?
Je le hais. Trois soleils suffisent. Que m'importe!
Je hais le jour, l'azur, le rayon, le parfum! -

Soudain, il tressaillit; il n'en restait plus qu'un.


IV

L'abîme s'effaçait. Rien n'avait plus de forme.
L'obscurité semblait gonfler sa vague énorme.
C'était on ne sait quoi de submergé; c'était
Ce qui n'est plus, ce qui s'en va, ce qui se tait;
Et l'on n'aurait pu dire, en cette horreur profonde,
Si ce reste effrayant d'un mystere ou d'un monde,
Pareil au brouillard vague ou le songe s'enfuit,
S'appelait le naufrage ou s'appelait la nuit;
Et l'archange sentit qu'il devenait fantôme.
Il dit : - Enfer! - Ce mot plus tard créa Sodome.

Et la voix répéta lentement sur son front :
- Maudit! autour de toi les astres s'éteindront. -

Et déja le soleil n'était plus qu'une étoile.


V

Et tout disparaissait par degrés sous un voile.
L'archange alors frémit; Satan eut le frisson.
Vers l'astre qui tremblait, livide, a l'horizon,
Il s'élança, sautant d'un faîte a l'autre faîte.
Puis, quoiqu'il eut horreur des ailes de la bete,
Quoique ce fut pour lui l'habit de la prison,
Comme un oiseau qui va de buisson en buisson,
Hideux, il prit son vol de montagne en montagne,
Et ce forçat se mit a courir dans ce bagne.

Il courait, il volait, il criait : - Astre d'or!
Frere! attends-moi! j'accours! ne t'éteins pas encor!
Ne me laisse pas seul! -

                                 Le monstre de la sorte
Franchit les premiers lacs de l'immensité morte,
D'anciens chaos vidés et croupissant déja,
Et dans les profondeurs lugubres se plongea.

L'étoile maintenant n'était qu'une étincelle.

Il entra plus avant dans l'ombre universelle,
S'enfonça, se jeta, se rua dans la nuit,
Gravit les monts fangeux dont le front mouillé luit,
Et dont la base au fond des cloaques chancelle,
Et, triste, regarda devant lui.

                                          L'étincelle
N'était qu'un point rougeâtre au fond d'un gouffre obscur.


VI

Comme entre deux créneaux se penche sur le mur
L'archer qu'en son donjon le crépuscule gagne,
Farouche, il se pencha du haut de la montagne,
Et sur l'astre, espérant le faire étinceler,
Comme sur une braise il se mit a souffler,
Et l'angoisse gonfla sa féroce narine.
Le souffle qui sortit alors de sa poitrine
Est aujourd'hui sur terre et s'appelle ouragan.
A ce souffle, un grand bruit troubla l'ombre, océan
Qu'aucun etre n'habite et qu'aucuns feux n'éclairent,
Les monts qui se trouvaient pres de la s'envolerent,
Le chaos monstrueux plein d'effroi se leva
Et se mit a hurler : Jéhova! Jéhova!
L'infini s'entr'ouvrit, fendu comme une toile,
Mais rien ne remua dans la lugubre étoile;
Et le damné criant : - Ne t'éteins pas! j'irai!
J'arriverai! - reprit son vol désespéré.

Et les volcans melés aux nuits qui leur ressemblent
Se renversaient ainsi que des betes qui tremblent,
Et les noirs tourbillons et les gouffres hideux
Se courbaient éperdus pendant qu'au-dessus d'eux,
Volant vers l'astre ainsi qu'une fleche a la cible,
Passait, fauve et hagard, ce suppliant terrible.

Et depuis qu'il a vu ce passage effrayant,
L'âpre abîme, effaré comme un homme fuyant,
Garde a jamais un air d'horreur et de démence,
Tant ce fut monstrueux de voir, dans l'ombre immense,
Voler, ouvrant son aile affreuse loin du ciel,
Cette chauve-souris du cachot éternel!


VII

Il vola dix mille ans. Pendant dix mille années,
Tendant son cou farouche et ses mains forcenées,
Il vola sans trouver un mont ou se poser.
L'astre parfois semblait s'éteindre et s'éclipser,
Et l'horreur du tombeau faisait frissonner l'ange;
Puis une clarté pâle, obscure, vague, étrange,
Reparaissait, et l'ange alors disait : Allons.
Autour de lui planaient les oiseaux aquilons.
Il volait. L'infini sans cesse recommence.
Son vol dans cette mer faisait un effet immense.
La nuit regardait fuir ses horribles talons.
Comme un nuage sent tomber ses tourbillons,
Il sentait s'écrouler ses forces dans le gouffre.
L'hiver murmurait : tremble! et l'ombre disait : souffre!
Enfin il aperçut au loin un noir sommet
Que dans l'ombre un reflet formidable enflammait.
Satan, comme un nageur fait un effort supreme,
Tendit son aile onglée et chauve, et, spectre bleme,
Haletant, brisé, las, et, de sueur fumant,
Il s'abattit au bord de l'âpre escarpement.


VIII

Le soleil était la qui mourait dans l'abîme.

L'astre, au fond du brouillard, sans vent qui le ranime
Se refroidissait, morne et lentement détruit.
On voyait sa rondeur sinistre dans la nuit;
Et l'on voyait décroître, en ce silence sombre,
Ses ulceres de feu sous une lepre d'ombre.
Charbon d'un monde éteint! flambeau soufflé par Dieu!
Ses crevasses montraient encore un peu de feu
Comme si par les trous du crâne on voyait l'âme.
Au centre palpitait et rampait une flamme
Qui par instants léchait les bords extérieurs,
Et de chaque cratere, il sortait des lueurs
Qui frissonnaient ainsi que de flamboyants glaives,
Et s'évanouissaient sans bruit comme des reves.
L'astre était presque noir. L'archange était si las
Qu'il n'avait plus de voix et plus de souffle, hélas!
Et l'astre agonisait sous ses regards farouches.
Il mourait, il luttait. Avec ses sombres bouches
Dans l'obscurité froide il lançait par moments
Des flots ardents, des blocs rougis, des monts fumants,
Des rocs tout écumants de sa clarté premiere :
Comme si ce volcan de vie et de lumiere,
Englouti par la brume ou tout s'évanouit,
N'eut point voulu mourir sans insulter la nuit
Et sans cracher sa lave a la face de l'ombre.
Autour de lui le temps et l'espace et le nombre
Et la forme et le bruit expiraient, en créant
L'unité formidable et noire du néant.
Le spectre Rien levait sa tete hors du gouffre.
Soudain, du cour de l'astre, un âpre jet de soufre,
Pareil a la clameur du mourant éperdu,
Sortit, clair, éclatant, splendide, inattendu,
Et, découpant au loin mille formes funebres,
Enorme, illumina, jusqu'au fond des ténebres,
Les porches monstrueux de l'infini profond.
Les angles que la nuit et l'immensité font
Apparurent. Satan, égaré, sans haleine,
La prunelle éblouie et de ce rayon pleine,
Battit de l'aile, ouvrit les mains, puis tressaillit
Et cria : - Désespoir! le voila qui pâlit! -

Et l'archange comprit, pareil au mât qui sombre,
Qu'il était le noyé du déluge de l'ombre;
Il reploya ses ailes aux ongles de granit,
Et se tordit les bras, et l'astre s'éteignit.


IX

Or, pres des cieux, au bord du gouffre ou rien ne change,
Une plume échappée a l'aile de l'archange
Etait restée, et pure et blanche, frissonnait.
L'ange au front de qui l'aube éblouissante naît,
La vit, la prit, et dit, l'oeil, sur le ciel sublime :
- Seigneur, faut-il qu'elle aille, elle aussi, dans l'abîme? -
Il leva la main, Lui par la vie absorbé,
Et dit : - Ne jetez pas ce qui n'est pas tombé.


                              *

Antres noirs du passé, porches de la durée
Sans dates, sans rayons, sombre et démesurée,
Cycles antérieurs a l'homme, chaos, cieux,
Monde terrible et plein d'etres mystérieux,
O brume épouvantable ou les préadamites
Apparaissent, debout dans l'ombre sans limites,
Qui pourrait vous sonder, gouffres, temps inconnus!
Le penseur qui, pareil aux pauvres, va pieds nus
Par respect pour Celui qu'on ne voit pas, le mage,
Fouille la profondeur et l'origine et l'âge,
Creuse et cherche au-dela des colosses, plus loin
Que les faits dont le ciel d'a présent est témoin,
Arrive en pâlissant aux choses soupçonnées,
Et trouve, en soulevant des ténebres d'années,
Et des couches de jours, de mondes, de néants,
Les siecles monstres morts sous les siecles géants.
Et c'est ainsi que songe au fond des nuits le sage
Dont un reflet d'abîme éclaire le visage.


Chapitre 2 La Premiere page

1. I. L'ENTRÉE DANS L'OMBRE

I

Noë revait. Le ciel était plein de nuées.
On entendait au loin les chants et les huées
Des hommes malheureux qu'un souffle allait courber.
Un nuage muet soudain laissa tomber
Une goutte de pluie au front du patriarche.
Alors Noë, suivi des siens, entra dans l'arche,
Et Dieu pensif poussa du dehors le verrou.

Le mal avait filtré dans les hommes. Par ou?
Par l'idole; par l'âpre ouverture que creuse
Un culte affreux dans l'âme humaine ténébreuse.
Ces temps noirs adoraient le spectre Isis-Lilith,
La fille du démon, que l'Homme eut dans son lit
Avant qu'Eve apparut sous les astres sans nombre,
Monstre et femme que fit Satan avec de l'ombre
Afin qu'Adam reçut le fiel avant le miel,
Et l'amour de l'enfer avant l'amour du ciel.
Eve était nue. Isis-Lilith était voilée.
Les corbeaux l'entouraient de leur fauve volée;
Les hommes la nommaient Sort, Fortune, Ananké;
Son temple était muré, son pretre était masqué;
On l'abreuvait de sang dans le bois solitaire;
Elle avait des autels effrayants. Et la terre
Subissait cette abjecte et double obscurité:
En bas Idolâtrie, en haut Fatalité.

Aussi depuis longtemps tout était deuil et crainte.
Le juste - un seul restait - attendait la mort sainte
Comme un captif attend qu'on leve son écrou.

Le tigre en sa caverne et la taupe en son trou
Disaient depuis longtemps: l'homme commet des crimes.
Une noire vapeur montait aux cieux sublimes,
Fumée aux flots épais des sombres actions.
Depuis longtemps l'azur perdait ses purs rayons,
Et par instants semblait plein de hideuses toiles
Ou l'araignée humaine avait pris les étoiles.

Car dans ces temps lointains, de ténebres voilés,
Ou la nature et l'homme étaient encore melés,
Les forfaits rayonnaient dans l'espace, en désastres,
Et les vices allaient éteindre au ciel les astres.
Le mal sortait de l'homme et montait jusqu'a Dieu.
Le char du crime avait du sang jusqu'a l'essieu;
Le meurtre, l'attentat, les luxures livides
Riaient, buvaient, chantaient, régnaient; les fils avides
Soufflaient sur les parents comme sur un flambeau;
Ce que la mort assise au seuil noir du tombeau
Voyait d'horreurs, faisait parler cette muette.
La nuit du cour humain effrayait la chouette;
L'ignorance indignait l'âne; les guet-apens,
Les dols, les trahisons faisaient honte aux serpents;
Si bien que l'homme ayant rempli son âme immonde
D'abîmes, Dieu put dire au gouffre: Emplis le monde.

L'urne du gouffre alors se pencha. Le jour fuit;
Et tout ce qui vivait et marchait devint nuit.
Eve joignit les mains dans sa tombe profonde.


II

Tout avait disparu. L'onde montait sur l'onde.
Dieu lisait dans son livre et tout était détruit.
Dans le ciel par moments on entendait le bruit
Que font en se tournant les pages d'un registre.
L'abîme seul savait, dans sa brume sinistre,
Ce qu'étaient devenus l'homme, les voix, les monts.
Les cedres se melaient sous l'onde aux goémons;
La vague fouillait l'antre ou la bete se vautre.
Les oiseaux fatigués tombaient l'un apres l'autre.
Sous cette mer roulant sur tous les horizons
On avait quelque temps distingué des maisons,
Des villes, des palais difformes, des fantômes
De temples dont les flots faisaient trembler les dômes;
Puis l'angle des frontons et la blancheur des futs
S'étaient melés au fond de l'onde aux plis confus;
Tout s'était effacé dans l'horreur de l'eau sombre.
Le gouffre d'eau montait sous une voute d'ombre;
Par moments, sous la grele, au loin, on pouvait voir
Sur le bleme horizon passer un coffre noir;
On eut dit qu'un cercueil flottait dans cette tombe.
Les tourbillons hurlants roulaient l'écume en trombe.
Des lueurs frissonnaient sur la rondeur des flots.
Ce n'était ni le jour, ni la nuit. Des sanglots,
Et l'ombre. L'orient ne faisait rien éclore.
Il semblait que l'abîme eut englouti l'aurore.
Dans les cieux, transformés en gouffres inouis,
La lune et le soleil s'étaient évanouis;
L'affreuse immensité n'était plus qu'une bouche
Noire et soufflant la pluie avec un bruit farouche.
La nuée et le vent passaient en se tordant.
On eut dit qu'au milieu de ce gouffre grondant
On entendait les cris de l'horreur éternelle.

Soudain le bruit cessa. Le vent ploya son aile.
Sur le plus haut sommet ou l'on pouvait monter
La vague énorme enfin venait de s'arreter,
Car l'élément connaît son mystere et sa regle.
Le dernier flot avait noyé le dernier aigle.
On n'apercevait plus dans l'espace aplani
Que l'eau qui se taisait dans l'ombre, ayant fini.
Le silence emplissait la lugubre étendue.
La terre, sphere d'eau dans le ciel suspendue,
Sans cri, sans mouvement, sans voix, sans jour, sans bruit,
N'était plus qu'une larme immense dans la nuit.


III

Dans ce moment-la, tout étant dans l'insondable,
Un fantôme apparut sur l'onde formidable.
Ce géant était trombe, ouragan et torrent.
Des hydres se tordaient dans son oeil transparent;
Il semblait encor plein de la tempete enfuie;
Sa face d'eau tremblait sous ses cheveux de pluie;
Et voici ce que l'ombre effarée entendit:


Le géant se tourna vers le gouffre maudit,
Fit trois pas, et cria: - Chaos, reprends ce monde!

Une tete sortit de la brume profonde;
Aveugle, énorme, horrible, a l'autre bout des cieux;
Ayant deux gouffres noirs a la place des yeux;
Se dressa, pâle, et dit: - Je ne veux pas, déluge!


IV

LE DELUGE.
Reprends-le.

LE CHAOS.
Non.

LE DELUGE.
Il est rejeté.

LE CHAOS.
Par quel juge?

LE DELUGE.
Par Lui.

LE CHAOS.
Pourquoi?

LE DELUGE.
Le ver s'est glissé dans le fruit.
Le condamné d'en bas a soufflé dans la nuit
Le mal au cour de l'homme a travers la nature;
L'homme, ouvert a l'erreur, au piege, a l'imposture,
Jusqu'au crime de vice en vice descendu,
Est devenu vipere, et sa bouche a mordu;
Le talon du Seigneur a senti la piqure;
Et voila ce qu'a fait, du fond de l'ombre obscure,
L'etre qui vit sous terre au Dieu qui vit au ciel.
Ce monde était méchant et noir, l'etre éternel
Le laisse tomber, monstre, et tu peux le reprendre.

LE CHAOS.
Pourquoi me l'a-t-il pris, si c'est pour me le rendre?

LE DELUGE.
J'ai roulé sur les monts le flot sombre et tonnant.
Tout est mort. J'ai fini; c'est a toi maintenant.
Reçois ce monde au fond de l'abîme ou nous sommes.

LE CHAOS.
J'ai déja les dragons, je ne veux pas des hommes.


V

L'éclair cria: - Silence aux pieds d'Adonai! -
Et le chaos se tut dans le gouffre ébloui.


Et l'archange qui veille entre deux pilastres
Du seuil mystérieux plein d'yeux qui sont les astres,
Se courba sous l'azur sans oser faire un pas
Et dit au Dieu vivant: Le chaos n'en veut pas.
Et Dieu dit: Je consens que ce monde revive.